II. LA GRÈCE ÉGÉENNE
Il y a moins de cinquante ans, on ne connaissait rien des premiers temps de la Grèce que par l’épopée homérique ou par des traditions troublées. Nous en savons bien plus aujourd’hui que les Grecs mêmes de l’époque classique. L’initiateur de cette résurrection est un Allemand, Henri Schhemann (1822-1890), enflammé dès l’enfance pour Ilion et ses héros et qui, enrichi de bonne heure par le commerce, vint se fixer en Grèce et s’y fit naturaliser. Instruit hâtivement, sans maître, il entreprit des recherches dans les sites homériques : Troie, Mycènes, Tirynthe. Les résultats furent si immédiats, si prodigieux, et présentés par lui, en l’absence de procès-verbaux de fouilles précis, avec une telle fougue d’interprétation, que le monde savant manifesta d’abord du scepticisme.
Mais si les livres de Schliemann étaient mal faits, ses trouvailles étaient authentiques.
Sa gloire fit des envieux. Un homme surtout voulut l’éclipser, Raima di Cesnola (1832-1905), Piémontais devenu consul des États-Unis en Cypre, qui devina tout l’intérêt archéologique de cette île, à mi-chemin entre la Grèce et l’Orient.
Mais, pressé d’éblouir et dénué de scrupules, il ne recula devant aucune mystification. Toutefois, la collection cédée par lui au musée de New-York est très précieuse; il faut seulement l’utiliser avec prudence, en oubliant les dires de l’inventeur.
Les fouilles de Schliemann, en Troade, furent poursuivies
après sa mort par l’Institut allemand, sous la direction de Wilhelm Doerpfeld; conduites cette fois suivant les méthodes les plus sûres, elles montrèrent la portée exacte des trouvailles du précurseur et permirent de reconnaître les couches successives de civilisation qui s’étalent littéralement superposées sur la colline d’Hissarlik.
Toutes ces données, analysées, discutées par les savants de tous pays, faisaient naître une énigme : la culture « mycénienne » était, de toute évidence, non un début, mais un aboutissement, et plus d’un soupçonnait qu’elle avait dû avoir son origine en Crète.
Dès 1 894, un Anglais, Arthur Evans, avait jeté sur cette île son dévolu; l’autonomie proclamée en 1898 favorisa ses vues, et bientôt il s’attaqua au site de Cnossos, hanté qu’il était par le souvenir du Labyrinthe et du Minotaure. Immédiatement, des
Salle du trône a Cnossos. — C'est là que Minos a pris place, sur son trôrie de gypse, au dossier découpé en feuille de chêne. Ministres et prêtres devaient s asseoir sur les banquettes voisines. La fresque au griffon a pu être reconstituée grâce à de nombreux fragments. L'animal fantastique, d'origine orientale, est traité ici avec originalité, car il est couché, sans ailes, avec une crête de paon : les lignes ondulées du fond, les longues tiges sont de style
strictement égéen. Cl.
LA GRÈCE
salie, à Dimini et à Sesklo. La céramique débute par une poterie sombre, faite à la main, mal cuite, ornée de traits ou de points incisés, où s’insère parfois une matière blanche. Nous ne pouvons faire remonter aussi haut le premier établissement troyen, sur le roc même; outre qu’on y connaissait le métal, il était entouré d’une enceinte en petites pierre^ plates reliées par un mortier. La tombe néolithique en Grèce est mal connue ; sans doute, les corps étaient enfouis peu profondément.
Couloir des magasins, a CnOSSOS. Exemple des celliers, où s’alignaient les énormes jarres
ornées d'un décor en relief. Cl. Boissonnas.
découvertes stupéfiantes étaient acquises; aussi une mission italienne vint-elle à son tour opérer plus au sud; des initiatives isolées entrèrent encore en action. En moins de dix ans, une masse énorme de documents nouveaux étaient révélés ; les fouilles se poursuivent.
A Cnossos, un sondage fit découvrir le néolithique à plus de 6 mètres de profondeur; au-dessus s’étageaient des restes d’époques visiblement très diverses, parmi lesquels certains objets égyptiens permettaient de s’appuyer sur la chronologie de ce peuple, toute relative, parce qu’elle compte par dynasties et non par années, mais qui se précise de jour en jour. Les plus anciens vestiges découverts en Crète remontent jusqu’au début du royaume pharaonique, au delà de 3000 avant notre ère. Des siècles s’écouleront ensuite avant les temps proprement mycéniens; pour couper une aussi longue période, Evans a créé et fait adopter une division en trois « Minoens » : ancien, moyen, récent, chacun subdivisé en trois; cadres un peu trop rigides, prêtant bizarrement le nom d’un roi ou de plusieurs à une période qui couvrirait trente vies humaines, mais qui, jusqu’ici, ont prévalu. On peut du moins, pour les monuments exhumés, qui se classent en gros entre I 000 et 3000, parler d’art « égéen » ; car l’Archipel s’affirme toujours davantage comme le centre de cette civilisation.
VESTIGES NÉOLITHIQUES. — En dépit des légendes sur l’âge d’or, la Grèce primitive a passé, elle aussi, par les tâtonnements et les difficultés de l’âge de pierre. Les premiers habitants vivaient dans des cavernes, taillaient dans le silex leurs armes et leurs outils ; puis ils apprirent à travailler l’argile et les métaux; ils se servaient de marteaux perforés, de haches et de couteaux, le tout en pierres dures, et de perçoirs en os; leurs résidus d’alimentation proviennent de boeufs, de sangliers, de lièvres et de brebis. Quelques abris artificiels con- .'■istaient en huttes de terre et de branchages, de forme analogue à ces cahutes rondes retrouvées dans une cité néolithique de Béotie et dont les murs de brique crue reposaient sur un socle de moellons; à l’intérieur, de petites fosses rondes, où l’on conservait les cendres sacrées du foyer; dans une couche supérieure, le plan rond s’est grandi en ovale à façade rectiligne; de là on passe au jilan carré. Il se faisait des temples-cavernes, des sanctuaires sous un tertre. Les plus anciens palais, déjà postérieurs, ont été découverts en Thes-
LA PÉRIODE DU CUIVRE ET DU BRONZE. — Un premier témoignage nous vient de Troie, surtout de la seconde des neuf couches amoncelées — les n”* III à V n’étaient que villages sans importance. Schhemann y vit la Troie homérique, les traces d’un incendie lui rappelant l'Ilioupersis. Illusion explicable; à l’époque romaine, pour obtenir une large esplanade, on rasa le sommet de la butte, on rejeta les décombres mycéniens et helléniques sur le pourtour ; les constructions qui suivirent eurent pour fondations les ruines préhistoriques restées en place, et les débris contemporains de Priam n’ont été réellement reconnus que grâce à l’extension des fouilles jusqu’à la périphérie.
Dans cette ville II, autour d’une cour centrale, se rangeaient des bâtiments indépendants, chacun avec son vestibule ouvrant sur la cour, son mégaron, vaste salle suivie parfois d’une seconde pièce, et dont le foyer occupait le milieu. Là devaient habiter les chefs et leurs familles. Ainsi, déjà avant l’an 2000, nous rencontrons dans la « ville brûlée » des éléments qui vont se développer : les portes annoncent les propylées de Tirynlhe, et ces mégarons ceux de Mycènes. Ils correspondent à la description, dans V Iliade, de la demeure de Pâris : « Les meilleurs ouvriers lui avaient fait un ibalamos, une dôma et une aulè. » Le thalamos, la pièce du fond, est la chambre des femmes ; en avant, la dôma, la salle de réception; enfin l’aulè, le vestibule. L’agencement des murs était déjà fort ingénieux, mais les matériaux médiocres : des poutres, dans la brique, répartissaient la charge et empêchaient les glissements. L’architecture ultérieure a aussi employé ces matériaux, quoique avec plus de réserve ; ils offraient trop d’aliment à la flamme et ont causé la destruction complète de la Troie préhistorique. Les murailles étaient protégées contre les intempéries par un fort surplomb de la toiture, et les têtes de murs font pressentir Tante dorique. On voit l’importance de cette Troie primitive et les tenants lointains de la civilisation longtemps appelée homérique. De même les tombes à coupole retrouvées par Schhemann ont leur prototype en Crète, avant 2200, dans la tholos de Haghia Triada. L’évolution est si régulière dans un ensemble d’une belle unité que nous sommes en droit, sans méconnaître les distinctions chronologiques, de les marquer séparément dans toutes les formes artistiques étudiées tour à
tour. Mais il faut d’abord définir Taire géographique de cette civilisation égéenne ; elle comprend : l’Archipel (sites explorés : Amorgos, Phylacopi de Mélos), la Crète, la Troade et les côtes ouest d’Asie Mineure, la Thessalie, en Grèce continentale la Béotie (Orchomène) et TArgolide, enfin Tîle de Cypre — on a même recueilli des témoignages en Égypte. Telle région est, chronologiquement, un peu en avance ou en retard sur les autres. Toutes témoignent de la haute culture des peuples et de leur audacieuse mobilité.
Fresque de Cnossos. — Femme crétoise qui danse (chorégraphie religieuse) et qui sans doute mime une scène chantée. Cf.. Do|v'-'*.\NAs.
L’ARCHITECTURE. — Le
i:ilus vaste ensemble de constructions se trouve en Crète, région favorisée en tant qu’île, heureusement située entre jslusieurs continents, possédant une population brillamment douée, et qui connut un moment cette chance d’avoir un maître comme Minos. Tout n est pas légendaire dans cette [lersonnalité : il dut y avoir un puissant roi, qui sut réprimer la piraterie, et dont les lois furent acceptées par de nombreux États.
Cette société égéenne est féodale ; elle éleva des demeures modestes pour les sujets, des palais pour les princes; ces palais ont été souvent reconstruits, sur le même emplacement, mais presque toujours à plus grande échelle; ceux que nous connaissons (Cnossos, Phaestos, Haghia Triada) représentent l’apogée de l’art égéen. De gros murs et de longs couloirs les isolaient du dehors; les logis s’ouvraient sur la cour centrale. A Cnossos, l’aile ouest renfermait les appartements royaux, comprenant d’abord une salle de bains et une salle de réception (où se voit encore le « trône de Minos » en pierre) , puis un sanctuaire et d’autres pièces mal définies, où des piliers soutenaient les colonnes de l’étage supérieur. En arrière de cette aile, une série de longues cellules étroites, les unes servant d’archives et remplies de tablettes inscrites, les autres formant des magasins, où de grandes jarres, alignées par files de 30 à 50, contenaient l’huile, le vin, les graines sèches. Au-dessus, les salles des gardes, qui surveillaient ces trésors. Partout est gravé le signe de la bipenne ou double hache, qui se disait labrys en carien — trait de lumière pour les modernes : les détours sans fin du palais, le culte de la hache et du taureau ont inspiré les fables du labyrinthe, du Minotaure et du fil d’Ariane. Au sud-est, séparé du palais proprement dit, était le sanctuaire domestique, avec une chapelle aux idoles. Au nord de celle-ci, le harem, quartier des femmes, avec le mégaron de la reine, puis le hall des doubles haches, enfin tout un ensemble de communs, et notamment la salle du pressoir. Pour éviter l’excès de chaleur et de rayonnement, certaines parties n’étaient éclairées que par des courettes ou puits de lumière ; de profonds portiques entourant les cours permettaient d’y circuler à l’ombre.
Les murs avaient leurs soubassements en grandes dalles minces de gypse ou d’albâtre; au-dessus, une armature en bois consolidait les petits moellons liés d’un mortier argileux. Les colonnes étaient en bois, s’évasant vers le haut, avec bases de pierre et chapiteaux en boudins ; des boiseries protégeaient aux angles les antes et piliers. Les cours étaient dallées, les planchers et plafonds cimentés, les murs enduits de stucs peints. Tous les conforts étaient réunis : des conduites par tubes emboîtés amenaient l’eau pure et évacuaient les eaux polluées. Enfin un théâtre à gradins avait été construit pour les divertissements du prince.
Les maisons des simples particuliers nous sont connues par de petites plaques de faïence qui en représentent les façades : elles comptent plusieurs étages percés de fenêtres — rien de comparable à la maison grecque classique.
En Argohde, Tirynthe nous fait voir un type plus développé d’habitation prmcière, qui est le prototype du temple à antes : vestibule (prolhyron) , antichambre (prodomos) et grande salle à foyer central (mégaron) , à la fois cuisine et réfectoire, surmontée d’un lanterneau pour l’échappement de la fumée. Les murs étaient moins soignés et plus légers qu’en Crète, la distinction plus nette entre la vie publique et l’existence intime, entre la demeure des hommes et le gynécée.
Les villes crétoises du II® millénaire n’étaient pas fortifiées; toutefois les murs du palais de Cnossos étaient massifs par endroits; ailleurs, défendus par des tours et bastions. Cela suffisait dans cette région insulaire. Mais de la ville \'I de Troie (celle d’Homère) un coin de rempart a subsisté, épais de 4 à 5 mètres, et Mycènes, Tirynthe surtout, montrent les ressources défensives de la même époque. On avait choisi des mamelons isolés et entouré leur faîte de puissantes murailles épaisses de 8 à 10 mètres, jusqu’à I 7'“,50 dans les parties casematées, construites pour partie d’appareil cyclopéen, en blocs irréguliers et gigantesques, partie d’appareil pélas-
gique, en assises régulières à joints serrés. Un tracé à crémaillère formait des bastions; le chemin extérieur obligeait l’assaillant à présenter le flanc droit, non couvert par le bouclier, et, plus haut, 1 attendaient des couloirs à chicane.
Le vaste domaine géographique envisagé offre bien des types de tombeaux (1 inhumation a largement prédominé sur l’incinération) . On retrouve de simples jarres enfouies (sépultures enfantines) ; des chambres creusées dans le roc, avec couloir d’accès ou dromos;, des tombes à fosse, dont le fond, où repose le cadavre, est plus large que le haut, fermé d une dalle horizontale; des tombes à puits ayant en bas une cavité latérale qui abrite le corps et qu’on bouche par un mur de pierre. Le mort est simplement déposé sur le sol ou dans une caisse en terre cuite (larnax) . A Mycènes, le tombeau royal primitif, enclos d une double rangée circulaire de dalles verticales, renfermait des cavités rectangulaires creusées dans le roc et surmontées de stèles. La tombe à couloir d’accès est la plus curieuse : rectangulaire en Crète et précédée d’un vestibule, elle est ronde ailleurs et se termine en dôme pointu, constitué par une série d’assises en encorbellement; elle se loge souvent dans un tumulus. C’est
la tombe dite « à iholos », dérivée certainement de la hutte primitive en branchages ; les fouilles d’Orchomène, d’Égme, de Thorikos ont même confirmé l’usage répandu d’enfouir les morts sous un dallage dans la demeure des vivants.
La Décoration et
LE MoBII.IER. - Cette
civilisation égéenne a compté de prodigieux artistes. La grande sculpture, toutefois, n’apparaît qu’à la fin ; son oeuvre la plus célèbre est la Porte des lionnes à Mycènes, d’une facture rude, mais énergique. La peinture mmoenne surtout est merveilleuse, très raffinée, pleine d’invention, éprise de réalisme, admirable dans la céramique et dans la fresque.
Des murs sont revêtus d’un stuc; on trace les contours au trait incisé ou avec une ligne de couleur, puis on pose les teintes, variées et nuancées. Il nous reste de grands tableaux ; le jeune porteur de vase, des griffons couchés parmi de hautes plantes, le chat sauvage poursuivant un faisan dans les herbes. Le décorateur a un vaste répertoire; il aborde les grandes scènes (sarcophage d’Haghia Triada), reproduit les combinaisons architectoniques, s’inspire de la faune et de la flore (fresque des dauphins et dorades, poissons volants) . Et voici, dans le gynécée de Cnossos, la figure humaine, d’une vie extraordinaire : qui ne connaît « la Parisienne », ainsi nommée pour son expression sémillante, son amusante coiffure frisée, son costume pour nous si moderne? Dans les peintures plus récentes d’Argolide, telle la course au taureau sauvage, le mouvement rachète l’exécution, mais on ne reconnaît plus la maîtrise minoenne.
Les arts industriels étaient florissants; on a retrouvé nombre de bibelots à destination religieuse ou ménagère. Les faïenceries royales, s’inspirant des procédés égyptiens, fabriquaient des vases, des plaques d’incrustation, des figurines : l’athlète d’ivoire, qui tend le corps dans un effort violent; la déesse aux serpents; la chèvre sauvage allaitant ses faons. A l’époque la plus ancienne (Minoen I) on sculptait surtout la pierre ; un vase d’Haghia Triada représente une série de personnages qui marchent et chantent en rangs pressés, un objet indistinct sur l’épaule — sont-ce des guerriers, des moissonneurs, ou des sacrificateurs? on ne sait. Sur un cornet, en quatre registres, se déploient des épisodes de guerre et de luttes. Schliemann a recueilli à Troie des quantités d’objets en or, surtout des bijoux, des vases; encore plus dans les tombes de Mycènes, et de plus riches : plaques minces figurant des êtres vivants, ou avec des ornements et des s5'mboles en repoussé: un masque rend avec réalisme les traits du mort sur le visage duquel il fut posé peut-être.
Gobelet en or de Vaphio (Laconie). Époque mycénienne (musée d Athènes). — Sur le côté de la panse que reproduit la gravure, deux taureaux domestiques se regardent. Derrière celui de droite se trouve un arbuste qui atteste le goût des artistes de ce temps pour
le paysage.
i..\ grècl:
Grand vase mycénien. — Sur la panse, guerriers suivis d’une femme. Tels étaient ceux qui firent le siège de Troie. Le bouclier s’échancre en croissant; à la lance est suspendue la musette contenant les vivres.
La butte de V^aphio, en Laconie, nous a livré les chefs-d’œuvre de la série, deux gobelets, avec scènes de chasse. De Mycènes, jjroviennent d’admirables lames de poignards en bronze, incrustées d’or et d’argent; mais l’allure égyptienne des sujets laisse supposer une importation.
Les vases d’argile peuvent être à la fois des ustensiles et des fétiches, car on leur prête volontiers une forme humaine, surtout féminine.
A Troie, dès la deuxième cité, il y a progrès marqué : le tour est en usage, la surface polie, d’un noir mat, et la forme évolue; l’instrument l’emporte sur l’idole. Dans les Cyclades, les formes lourdes du début semblent indiquer que les vases furent d’abord taillés dans la pierre. Cypre, point de rencontre de tant d’influences, jirofite, parmi les premières, d’une invention féconde : une couverte d’un beau lustre protège l’épiderme de la terre et fournit un décor gai à l’œil. A Théra enfin, par immersion ou application au pinceau, les parois recevaient un engobe, recouvert lui-même ensuite d’une ornementation peinte.
Tel était l’état de nos connaissances quand survint la révélation des découvertes crétoises : des séries nouvelles, et des chefs-d’œuvre insoupçonnés; le classement chronologique se précisait, ainsi que les dérivations. La poterie crétoise devenait un point de départ très précieux. Combien ancien le noir lustré, d’où procède le fameux vernis des vases attiques ! Dès le début apparaissaient les motifs géométriques curvilignes. Dans le mmoen moyen, c’était la naissance, puis bien vite l’apogée, de la polychromie, à Vépoque dite de Kamarès, du nom d’un village où furent rendus au jour les premiers exemplaires. Ensuite elle déclina ; on se contenta du blanc sur noir, puis du noir sur blanc; en revanche, une note de merveilleux naturalisme se faisait jour, mais qui, avec le style du palais, et après plus encore, tournait à la stylisation. L’histoire de l’industrie céramique dans le reste des pays grecs, avant l’an 1 000 environ, est celle de leur conquête progressive par l’industrie crétoise; on la constate dans les Cyclades, dans le Péloponnèse, en Grèce centrale et septentrionale, à Rhodes, Milet, Cypre, en Sicile, en Italie. Tout est digne d’attention dans ces ouvrages de terre : technique savante, argile fine, parois très minces quelquefois; formes harmonieuses, extrêmement variées, depuis l’immense pithos à provisions jusqu’à la menue tasse inspirée d’un prototype en métal, dont le potier sait rei)roduire jusqu’aux ondulations; science accomplie du décor, où l’on voit, dans certains exemplaires, le relief associé à la jjeinture à l’aide de la barbotme ou poudre argileuse. Ces peintres sont des paysagistes n’ignorant rien de la flore et de la faune, surtout marines; ils ont dans l’exécution une sorte de furia, qui, jrar une rencontre fortuite mais singulière, évoque l’art jajionais : leurs sujets réjiondent à une forme d’art qui, pour de longs siècles ensuite, va ^’eflacer. Les vases mycéniens trouvés en Argolide continuent le curviligne avec bonheur eneore, mais avec une : t-rtaine infériorité cjui :,ent r art provincial ».
Le ciorojilathe, ou fabri¬
cant de statuettes, était né en même temps que le potier. Les premières idoles, consacrées en ex-voto, étaient de barbares « galettes d’argile », avec deux ronds pour les yeux, quelques traits pour les cheveux; puis ce fut le type « en corps de violon », distinguant au moins le buste et la tête. Bientôt, à l’aide du pinceau, on indique les bras, le costume; bras et jambes se dégagent; on souligne le sexe et on ajoute des accessoires ; une arme à la ceinture, des anneaux aux oreilles.
Enfin, l’artisan s’aventure jusqu’au groupe et crée de vrais sujets de genre. Les Cypriotes surtout y ont montré leur esprit d’observation et leur brio; témoin la scène du lavoir, qui est au Louvre : cinq villageoises font leur lessive en bavardant avec deux commères attardées. La date (2000 environ) n’est pas douteuse; la facture rappelle la manière des plus vieux ouvriers d’Elissarhk — ébauche grossière, mais pleine de vie. Dans d’autres échantillons, on voit des femmes vanner, moudre du blé; un homme s’assied dans une baignoire en s’appuyant sur l’épaule d’une aide. Tout cela provient des nécropoles; les idées funéraires attribuaient au mort une vie d’outre-tombe toute matérielle; il avait des besoins de nourriture ou de divertissement auxquels on pourvoyait par ces figurines.
Les pierres gravées ne sont jras d’un niveau artistique très haut, mais ce sont des documents inestimables sur le culte, le costume, les influences étrangères ; leur interprétation, toutefois, est encore malaisée, notamment pour des silhouettes d’êtres fabuleux, démons au service des divinités, ou simples monstres qui passaient pour éloigner le mal.
LE COSTUME. — Celui des hommes est mal connu; il est réduit à rien chez les acrobates que représentent des gemmes; suides statuettes, on ne le remarque pas : il a pu être marqué par la couleur, depuis évanouie. Parfois, cependant, on distingue une sorte de pagne à la mode libyenne. L’armement consiste en un large poignard fixé à la taille.
Pour les femmes, les indications des pierres gravées concordent avec celles des statuettes de faïence qui datent d’environ 2000 et furent trouvées à Cnossos. L’une d’elles est d’un type exceptionnel : sa haute tiare suppose une dame de qualité, prêtresse, déesse peutêtre, car le serpent symbolique enserre de ses replis la coiffure, comme les bras et la taille. Le reste du costume comporte habituellement une riche jaquette brodée, lacée devant, sanglée sur l’estomac, découvrant les seins — mais un sous-vêtement mince devait s’appliquer sur la poitrine — et qui, devant et derrière, se prolonge jusqu’aux genoux en un tablièr à feston; la jupe « en cloche », verticalement phssée, forme une série de volants superposés. L’étonnement fut grand, au jour de la découverte, de reconnaître les modes européennes d’alors et jusqu’à l’attitude qu’elles imposaient : surplomb de l’avant-corps, effacement de l’abdomen, forte cambrure des rems. Et ce genre de toilette dura longtemps, car on le voit encore sur une bague d’or de Mycènes bien plus tardive. Mais rien n’en est resté dans l’art grec, qui a imaginé une vêture plus harmonieuse, mieux adaptée au climat, grâce à l’invention de la fibule qui permet de fixer aux épaules des tissus flottants; avant elle, on devait chercher à la taille un point d’appui.
LES ÉGÉENS ET L’ORIENT. — Il est indispensable de signaler en quelques mots les relations de peuple à peuple; elles sont indéniables et, en ce qui concerne l’Égypte, matériellement établies. Les types de navires de l’Archipel, d’après les tessons de Syra, ressemblent fort aux esquifs égyptiens; d’ailleurs, stèles et fresques de la VI® dynastie pharaonique commémorent les victoires sur les Phéniciens, les Cypriotes et les insulaires; d’après les récits égyptiens de la X\’III®, les Pélasges s’associent aux expéditions que les Khétas de Syrie et les Libyens d’Afrique dirigeaient sur la vallée du Nil; des
Sarcophage peint de HaGHIA Triada. — Scènes funéraires : à droite, le défunt debout devant son tombeau; on lui apporte des offrandes, petits taureaux, barque pour le grand voyage. Les trois personnages de gauche se rattachent à la scène de l autre face : aux sons de la lyre, une femme transporte sur l'épaule deux vases contenant le sang de la victime; une autre en verse dans un cratère pour la divinité, (pie rejirésentent les piliers et la double hache, (T llol^^o^^A-
Vases de PhaESTOS, du type de Kamarès, où se reconnaît le goût de 1 époque pour les rosaces et les spirales, l'i . nni<<;oNNA...
Amphores de Cnossos, dans le « style du palais »,
Cl. lïOI.'.SONNA.S.
qui tend à la stylisation.
documents nomment les « peuples de la mer », Kefii ou Keftiou, dont on voit, dans les peintures de Thèbes, alors capitale des Pharaons, des ambassadeurs apportant des présents, notamment des vases tout pareils à ceux de Kamarès ou de Cypre ; les costumes sont ceux des fresques Cretoises. Des scarabées se sont retrouvés dans les tombes de Cnossos et d’Argolide, des cartouches royaux sur certaines poteries, et des vases mycéniens en Égypte, mêlés à des articles indigènes.
L’influence chaldéenne se manifeste dans le plan des édifices et leur ornementation, l’usage des rentrants en logette, l’inhumation sous les tertres, le culte de l’arbre, l’emploi des cachets, du coquillage-talisman, le goût des motifs héraldiques, des pièces d’applique en or; la robe crétoise à volants fait songer au kaunakès sumérien.
On a longtemps considéré les Phéniciens comme seuls intermédiaires entre les vieux Empires et l’Archipel. Ces gens de mer n’ont même pas fourni aux Égéens un modèle de bateaux; V action en retour de l’Occident sur l’Orient, dont a bénéficié l’art phénicien, remonte au delà de l’archaïsme grec. Les Égéens eux-mêmes sont allés s’instruire au dehors; parmi eux, les Crétois ont été le facteur essentiel : barbares, mais bien doués, dont l’Orient a éveillé le génie, et auquel ils ont fait des emprunts sans rien perdre de leur originalité. Ils ont été les premiers maîtres de la Grèce propre, et, si l’invasion dorienne a arrêté l’essor de leur art, d’ailleurs déjà ralenti, il n’en est pas moins resté de manifestes survivances.
Tout cela est assez vague, mais déjà se précise quand on descend jusqu’à l’épopée homérique; on trouve alors tout constitués les noms et les formes de la mythologie hellénique.