LA GRÈCE
♦ion senile. Les Grecs, a dit Renan, ont inventé la raison. Ils l’avaient en eux, dirions-nous plus volontiers, et ils ont eu le culte de cette raison humaine, ne lui ont posé aucune limite, l’ont affranchie de toute contrainte. Nul peuple avant eux ne s’était fait de l’homme une idée aussi haute, ne l’avait ainsi placé au centre du monde, n’avait étudié avec une telle passion sa nature physique et morale. Ce fait seul suffit à expliquer l’évolution de l’art grec. Il s’évade au plus tôt des combinaisons linéaires dont le schématisme pèsera indéfiniment sur les Orientaux, les primitifs d’autres pays, les barbares de l’Europe centrale ou septentrionale : Germains, Scandinaves, Celtes de Gaule, d’Angleterre ou d’Irlande. Lui ne travaille, et obstinément, que sur des réalités vivantes, d’où ses rapides transformations jusqu’à la décadence. Il observe la vie avec un instinct très sûr des difficultés à vaincre pour la traduire, du processus méthodique à suivre pour surmonter tour à tour ces difficultés. Chaque progrès réalisé constitue un nouveau point de départ ; on ne rompt pas avec le passé; on perfectionne à chaque génération les résultats obtenus.
Et pourquoi l’homme est-il un si magnifique modèle? C’est que chez les Grecs il réalise un type jusque-là inconnu : libre, indépendant, maître de son destin ici-bas. La Grèce a créé le citoyen. Et, pour qu’il sût tenir son rôle, elle a institué ces grandes nouveautés ; la pédagogie, l’école — sur le tard elle aura des universités laissant présager les nôtres. Elle a fondé une éducation dont l’Orient ne lui fournissait aucun exemple, développant le corps et l’esprit, demandant aux exercices gymniques, sous le coup de fouet de l’émulation, la vigueur, l’adresse et la beauté; elle a insufflé à l’éphèbe la notion du devoir militaire librement consenti. Et du personnage armé pour la lutte elle a fait cette chose nouvelle aussi : 1’ « intellectuel » ; non pas le mage d’Orient savant dans les vieux rites, dans les formules secrètes et hiératiques, mais l’orateur de plein air, organe indispensable de ce mode de gouvernement qui remonte également à l’Hellade, le pouvoir populaire combiné avec un régime représentatif; et aussi l’homme dissertant de toutes choses suivant les seules lumières de la raison, nullement gêné par une religion dont les mythes ont une valeur de poésie et d’art, mais demeurent en marge de la philosophie et de la morale.
Quel rôle a eu ce peuple dans les débuts de l’écriture? La question reste posée. Il a créé le livre conyne réceptacle de la science, dans lequel il n’a pas versé seulement des récits populaires, des inventaires, des comptes; mais encore ses raisonnements, ses conclusions sur les « lois » de la nature, qu’il ne cessait de rechercher. L’imagination est brillante chez l’Hellène, mais ne s’abandonne point au caprice ni à la rêverie; il faut, à la fois, un aliment à sa curiosité et des lignes précises à ses concepts. Il n’admet point le vague dans ses traditions ou ses connaissances; celles-ci tendent à se grouper dans un ordre logique. Point de hasard si les termes méthode, système, analyse, synthèse sont des expressions grecques, qui se retrouvent telles quelles dans tant d’idiomes européens ; l’emprunt ne se borne pas aux mots. La Grèce a créé les sciences : les mathématiques pures, arithmétique, géométrie, la physique, la chimie, la cosmographie, avec les modes de discussion qu’elles appellent; les sciences naturelles lui doivent aussi, et des recherches très étendues, des répertoires, et des règles d’observation encore appliquées. La médecine, la chirurgie sont nées sur cette terre; de la pharmacopée hellénique bien des choses sont mortes, mais n’en dirait-on pas autant de celle d’il y a cinquante ans? On oublie troj) ce qui lui est dû en ce vaste domaine, et que dans la science du droit, où Rome, jusqu’à ces derniers temps, a été tenue pour l’initiatnce, les Hellènes ont frayé la voie, énoncé des irrincipes, agencé de savantes procédures, institué le jury, jeté les premières bases du droit des gens; les recherches récentes tendent à retrouver, dans les compilations juridiques romaines, les nombreux éléments
qui ont leur origine dans la moitié orientale de l’Empire. Les sciences économiques prêtent à des remarques semblables. Les pratiques budgétaires de l’Hellade lui font trop peu d’honneur : elle s’est montrée prodigue, imprévoyante et peu soucieuse de contrôle; et cependant, que d’innovations en matière de finances! C’est la monnaie; ce sont, pour le commerce international, des procédés de banque, de crédit et d’échange qu’il n’y a eu qu’à perfectionner.
Dans l’ordre politique, on répète volontiers que les Grecs n ont su organiser que des cités. Ce jugement doit-il être accepté sans réserve? Et d’abord ils ont introduit dans l’histoire le système de la fédération, fondée non point sur un accord précaire et verbal comme dans les unions de clans barbares, mais sur des conventions écrites et jurées; le lien volontaire entre une métropole et ses colonies accusait déjà une tendance au groupement; il y eut des ligues en Grèce, quelques-unes d’assez longue durée; les relations entre cités furent du moins assurées par les proxènes, demi-ancêtres de nos
consuls, et sanctionnées enfin par l’invention de l’arbitrage. D’autre part, de véritables et grands royaumes centralisés persistèrent durant plusieurs siècles aux temps hellénistiques. Des Macédoniens les ont créés, mais qui étaient eux-mêmes des princes hellénisés, et ils n’ont pas seulement réuni sous leur pouvoir des villes indépendantes entre elles; ils ont constitué de toutes pièces — on le voit par les papyrus, comme on l’entrevoyait par les inscriptions — toute la machine administrative des vastes États, avec son formalisme et sa bureaucratie. Royaumes vraiment grecs en dépit des infiltrations orientales, et dans lesquels déjà sont en germe bien des institutions de notre vie contemporaine. Nos grandes bibliothèques ont leurs prototypes dans celles d’Alexandrie et de Pergame; si les souverains possèdent aujourd’hui des palais grandioses d’un certain caractère, si nous aimons les parcs, les jardins publics parsemés de statues, les monuments commémoratifs de victoires nationales, c’est que ce goût, d’abord manifesté dans la capitale des Attalides, s’est transmis à Rome et, par elle, aux nations imprégnées de son esprit. De l’Orient grec aussi nous viennent bien des principes d’urbanisme et d’ingénieuses solutions.
Insisterons-nous sur les modèles fournis dans les lettres et les arts? Chacun le sait depuis longtemps, on a pu égaler les Grecs, on n’a pas dépassé leurs chefs-d’œuvre. Certains genres poétiques, les lyriques notamment, remontent jusqu’à eux; on en a conservé, mètre à part, la structure et l’idée fondamentale. Rappelons d’un mot l’influence directe des grands ouvrages du V'' siècle sur notre théâtre classique. Tragédie, comédie, ce sont créations entièrement helléniques, ignorées de l’Égypte et de la Mésopotamie. Il a fallu renoncer sous nos climats aux locaux à ciel ouvert, mais rien ne ressemble plus à nos salles de spectacles que l’Odéon grec ou que, si l’on fait abstraction de la toiture, les théâtres d’Asie Mineure. La musique moderne ne doit guère à la Grèce antique; mais nos ballets mimés s’inspirent de ses danses. Notre éloquence politique est fille de la sienne, comme notre place publique rappelle l’agora, et, dans l’exposé des faits historiques, en quoi a-t-on renouvelé les préoccupations de Thucydide? Les procédés d’exégèse appliqués aux textes sont une création de l’école d’Alexandrie, dont les ressources seules se sont multipliées et étendues. Les Grecs ont avant nous conçu le musée d’art, et, jusqu’à une date récente, l’idée qu’on s’en faisait était restée immuable. Est-il besoin de rappeler que leurs trois ordres régnent encore en architecture, que l’on fait toujours, à leur exemple, des colonnes cannelées, des chapiteaux, des pilastres, des frontons en triangle et des balustrades ajourées, des gargouilles en mufles de lion, qu’on persévère à placer des statues dans des niches, à se servir du répertoire décoratif fourni par les reliefs grecs et les vases peints? Nos allégories trahissent la même origine, avec notre inaptitude à les renouveler.
Mais les Hellènes nous rendent encore d’autres services. Les
Homère. — Ce n’est pas un portrait; c’est un échantillon de l’art hellénistique, s’efforçant à rendre la beauté qui peut ressortir même de la vieillesse et de l’infirmité (musée du Louvre). Cl. Giraudon.
FLANCHE DE MONNAIES, ii.
(Voir au Verso l’origine et la description des pièces reproduites.)
HISTOIRE générale. I. — 8.