‹ Histoire générale des races humaines;Chapitre 47 sur 47 · Panier · texte numérisé non relu

Panier

(Man.)

FiG. 201. —Canot des Mincopies. (Man.)

Fio. 202. — Ck>upe du canot des Mincopies. (Mau.)

BiBL. ETHN. — Roces humaifies; Introd.

Fio. 203. — Pagaie. (Mao.)

en pratique. Par suite, on peut être conduit à rajeunir ou à vieillir une race tout entière. C'est ainsi que des archéologues éminents ont regardé les hommes de Furfooz découverts par M. Dupont dans la vallée de la Lesse comme n'ayant pu appartenir aux temps quaternaires, par cela seul que la sépulture du Trou du Frontal renfermait un vase de terre. J'ai dit plus haut comment des considérations paléontologiques et craniologiques conduisent à la conclusion contraire.

Ce que nous savons de diverses populations actuelles parfaitement connues doit nous rendre circonspects lorsqu'il s'agit des races disparues. Je me borne à rappeler qu'il y a moins d'un siècle les Polynésiens et les Mélanésiens étaient également en plein âge de la pierre polie ; et pourtant, les premiers étaient absolument étrangers à l'art du potier que pratiquaient tous leurs contemporains de race nègre. Ce contraste est d'autant plus significatif que ces deux populations océaniennes se sont rencontrées sur bien des points et avaient entre autres aux îles Fidji des rapports continuels. En présence d'un fait aussi frappant, conmient peut-on conclure de la race de Cro-Magnon à celle de Furfooz et refuser aux hommes de la Lesse la possibilité d'avoir connu la poterie, par cela seul que ceux de la Vézère n'en fabriquaient pas ?

L'exemple que je viens de citer nous apprend que l'esprit humain ne se développe pas toujours d'une manière uniforme dans les diverses directions compatibles avec un certain état social. Très avancés à certains égards, un peuple, une tribu peuvent être fort en retard sous d'autres rapports. Les Mincopies, exclusivement chasseurs et pêcheurs, creusent des canots qui ont étonné les Anglais (fîg. 201, 202 et 203); leurs flèches, leurs javelots à détente sont remarquablement ingénieux (fig. 19S, 196, 197 et 198); leur grand arc, en forme de S allongée (fig. 204), protège la main contre le choc de la corde, sans rien perdre de sa force et de sa justesse ; ils savent faire des vases en terre allant au feu et servant à la cuisson de leurs aliments (fig. 20S et 206) ; ils tressent finement des paniers (fig. 199 et 200); ils construisent de véritables villages dont les cabanes sont assez solidement charpentées et bien couvertes. Sur tous ces points, ils sont égaux, parfois supérieurs à bien des populations qui déjà cultivent la terre, ou même élèvent des animaux domestiques. Et pourtant ils en sont encore à l'industrie de la pierre, qui, chez eux, est restée fort inférieure à ce qu'elle était chez nos plus anciens hommes quaternaires. Leurs flèches, leurs javelots sont armés

souloment d'os de poisson, de fragments do coquilles ou de bois durci. La pierre qui leur sert uniquement d'outil est employée à Tétat A' éclats sans retouches ; tout au plus la façonnent-ils à peu près en forme de couteau paléolithique (fig. 207). Mais ils n'ont jamais su fabriquer ni haches, ni ciseaux, ni perçoirs, ni grattoirs, ni pointes

Fio. 204. — Chef Mincopie tenant son arc. (Man.)

de lance ou de flèche. Bien plus, ces mômes insulaires ont oublié tout procédé pour obtenir du feu et se bornent à entretenir soigneusement leurs foyers.

Ainsi les industries qui presque partout se montrent les premières, et sur lesquelles reposent quelques-unes des classifications adoptées pour les temps préhisloriques, manquent aux Mincopies ; tandis qu'ils

en ont d'autres qui les placent au niveau des populations sauvages les plus avancées. A vouloir les comparer à nos anciennes races, on peut dire qu'ils sont au-dessous, même de nos plus vieux ancêtres quaternaires, par la façon dont ils emploient la pierre, tandis que leurs armes et leurs poteries en font au moins les égaux des hommes néolithiques. On voit que s'ils venaient à disparaître, si leur souvenir était oublié, les ethnographes exagérés pourraient être fort embarrassés pour leur assigner une place dans le temps et dans Téchelle sociale.

Ces faits que je me borne à indiquer suffisent pour faire comprendre quelle est au juste la valeur de la chronologie universellement admise pour les temps préhistoriques. En réalité, les âges ou époques archéologiques des savants Scandinaves, Yâge du cuivre^ qu'il faut aujourd'hui

Fio. £05. - Vase de terre. Fio. Î06.— Vase de Fio. 207.— Hacloîr en sUex des

(Man.) terre. (Man.) Miucopies. (Man.)

ajouter à ceux de la pierre taillée ou polie ^ du bronze et du fer, n'ont rien de plus général que les âges zoo logiques de Lartet. Comme ces derniers, ils sont essentiellement locaux, bien que l'aire qu'ils embrassent soit plus étendue. On s'exposerait souvent à commettre de graves erreurs en admettant, sans autres preuves, que deux populations sont ou non contemporaines, par cela seul qu'elles se ressemblent ou diffèrent par leur façon de travailler la pierre ou par la connaissance des divers métaux.

J'ai déjà dit comment les arts de la pierre polie ont dû nécessairement être de beaucoup antérieurs à l'arrivée des populations néolithiques en Europe. 11 est évident que celles-ci ont apporté chez nous des industries déjà anciennes dans le centre d'où elles sortaient ; de même que nous avons appris aux populations sauvages celles que nous possédions depuis des siècles. A coup sûr, bien des tribus de nos chasseurs de rennes, ne connaissant que la pierre taillée, ont été contemporaines d'hommes qui déjà polissaient leurs haches, élevaient des bestiaux et semaient du blé. Quand il s'agit d'antiquité relative ou de synchro-

nîsme, on ne peut donc conclure de TEurope à F Asie, en partant de données exclusivement archéologiques. Ici encore, la géologie et la paléontologie peuvent seules nous éclairer.

D'autres considérations de diverses natures doivent nous engager à n'employer qu'avec prudence les documents ethnographiques pour tout ce qui touche à la chronologie.

L'intervention d'un peuple initiateur a souvent fait franchir k des races entières quelques-unes des étapes établies par les archéologues dans les temps préhistoriques. De nos jours, par suite de leurs rapports avec les Européens, les Américains sont passés brusquement des âges de la pierre et du cuivre à l'âge du fer; les Polynésiens n'ont connu ni le cuivre ni le bronze. Des faits tout semblables se sont produits dans le passé. Le Danemark n'a pas eu l'âge de cuivre. Les Finnois de Finlande sont passés sans intermédiaire du cuivre au fer et à l'acier. Il est facile de comprendre que ces lacunes dans la série classique des âges ajoute de sérieuses difQcultés à la détermination des synchronismes.

Enfln, il n'est nullement prouvé que chaque métal ait été découvert sur un point unique et par une seule population, qui aurait enseigné h toutes les autres les moyens de se le procurer et de s'en servir. D'après les recherches récentes de M. Andrée, c'est précisément le contraire qui aurait eu lieu. Ce savant érudit substitue à la doctrine jusqu'ici généralement admise du monogmisme métalliquey celle d'un véritable po-lygénisme. 11 admet que les industries métallurgiques ont eu plusieurs ceîiires d'origine qu'il qualifie de Royaumes, et que la plupart des races humaines sont arrivées indépendamment les unes des autres à la connaissance des métaux. Pour le fer seul, cet auteur croit à l'existence de sept Royaumes distincts. En outre, il pense que ce métal a été le premier connu en Afrique et peut-être dans l'Inde. Quelques-unes des opinions de M. Andrée sont certainement exagérées ; mais il en est qui doivent être vraies. Par exemple, partout où le cuivre natif existe, il a sans doute attiré l'attention et on a dû l'employer, comme les Esquimaux ont su tirer parti du fer météorique, sans qu'aucun autre peuple le leur ait appris.

VL — De nos jours encore les arts, les industries fournissent dans bien des cas des moyens secondaires pour caractériser certains groupes humains. Mais il est facile de comprendre que cet ordre de faits, pouvant changer d'un joiu* à l'autre par suite même des progrès accomplis.

on ne saurait y trouver des caractères ayant autant de valeur que la

plupart de ceux dont nous avons déjà parlé.

C'est peut-être ici que se manifeste le mieux Finfluence exercée par une race supérieure venant s'imposer aux races inférieures. En quelques années, celles-ci oublient et perdent leurs industries, celles même qui leur assuraient une sorte de supériorité sur quelques points. Les

Fio.208. — Pirogue double des SamoaDii.

Maoris ont substilué nos cotonnades aux fines nattes qu'ils tressaient pour leurs femmes<hefs ; les Polynésiens ont remplacé par nos plus grossiers canots, les doubles pirogues qu'ont admirées Cook et Bougainville et dont la plate-forme portait tantôt une modeste cabane pouvant servir d'abri à une famille (fig. 208), tantôt un groupe de guerriers, qui, réunis aux rameurs, formaient un équipage de cent quarante à cent quatre-vingts hommes.

VII. — Bien que ne fournissant pas à l'ethnologie des caractères proprement dits, et propres à faire distinguer les races, Thistoire lui

apporte de précieux renseignements. Elle raconte les grands mouvements des peuples, les migrations qu'ils ont accomplies, les guerres qui les ont rapprochés et mêlés. Elle éveille ainsi l'attention, provoque des recherches, explique souvent les faits contemporains et fait comprendre la nature mixte des populations actuelles. Personne, à coup sûr, ne contestera les services rendus à ce point de vue par Thistoire classique, par celle des Arabes ou celle des grands conquérants qui ont promené en tout sens leurs armées sur le continent asiatique.

Mais il en est autrement de Thistoire légendaire conservée dans la mémoire des populations barbares ou sauvages. Bien des écrivains d'un incontestable mérite refusent toute valeur à ces traditions et les rejettent d'emblée comme ne pouvant être que des fables indignes du moindre examen. J'ai toujours combattu cette manière d'agir et je suis, au contraire, convaincu qu'il y a souvent des renseignements très précieux à tirer des légendes les plus insignifiantes en apparence. A plus forte raison en est-il ainsi, lorsqu'elles se présentent comme formant un ensemble facile à coordonner et se rapportant à une population bien déterminée. L'histoire traditionnelle des Maoris peut ici être citée comme un exemple frappant. Elle a donné lieu à bien des discussions ; la réalité en a été bien des fois contestée ; et pourtant, chaque enquête nouvelle a mis de plus en plus hors de doute tout ce qu'elle a de vrai-

Deux critiques principales ont été adressées aux chants historiques des Néo-Zélandais et s'appliquent, à des degrés divers, à tous les renseignements de même nature recueillis chez les sauvages. On a dit qu'ils renferment le récit d'événements manifestement fabuleux et ne méritent, par conséquent, aucune créance. — Mais à ce titre, quelle est l'histoire écrite qui pourrait être acceptée? Pas une peut-être. Nos chroniques du moyen âge sont remplies de miracles auxquels pas un homme éclairé ne croit aujourd'hui. Nie-t-on pour cela les événements politiques qu'elles racontent? En Espagne, on voit les saints combattre à côté des chevaliers chrétiens, la Vierge elle-même et les anges lancer des traits aux musulmans, etc. Les batailles entre les Maures et les Espagnols, les victoires remportées par ces derniers sont-elles pour cela mises au rang des fables?

On remarquera d'ailleurs que, parmi les faits auxquels les traditions maories attribuent un caractère surnaturel, il en est de fort simples et

dont rinterprétation est aisée. — Nous savons bien que les prô très-chefs de rémigration partie d'Hawaïki ne pouvaient changer les étoiles du soir en étoiles du matin, par leurs incantations- Mais nous savons que des navigateurs sans boussole, assaillis par une tourmente, surpris par un brusque changement de vent, perctent aisément leur direction première, tout en croyant Tavoir conservée ; et que, par suite, ils peuvent, au retour du beau temps, avoir à leur droite les constellations qu'ils se figuraient devoir être à gauche. — Nous savons bien que Ngatoro n'a pas appelé à lui le feu de la mère patrie, en le faisant voyager sous terre pour venir le réchauffer au sommet du Tongariro. Mais il est facile de comprendre qu'une éruption subite du volcan ait engendré une légende merveilleuse chez ces insulaires superstitieux et que le chef lui-même ait accrédité une croyance qui le grandissait aux yeux des siens.

On reproche encore aux chants maoris les différences que présente parfois de l'un à l'autre le récit d'un même événement. — Ici encore, on oublie trop ce qui s'est passé chez nous et Ton se montre plus exigeant envers ces bardes sauvages qu'envers nos propres historiens. Ces derniers sont-ils donc constamment d accord dans les récits qu'ils ont tracés, même de notre histoire moderne? Ont-ils présenté sous le même jour, en les accompagnant des mêmes détails, toutes les journées de nos trop nombreuses révolutions? On sait bien le contraire; et qui donc argiierait de ces divergences pour nier la réalité des événements euxmêmes ?

Pour utiliser les légendes historiques conservées chez les sauvages, il faut évidemment leur appliquer les règles de critique dont nous usons envers nos propres écrivains. Il faut en outre, selon le peuple dont on s'occupe, tenir compte de ses mœurs, de son langage figuré, des moyens mnémotechniques en usage chez lui. — Pour représenter les Européens, leurs vaisseaux et leurs armes, les Virginiens avaient figuré un cygne blanc vomissant du feu. N'y avait-il pas, dans ce symbole, de quoi donner naissance à une légende? On voit pourtant qu'elle aurait eu un fond vrai. — Une tradition américaine rapporte que des étrangers ayant pris terre sur le rivage, furent enlevés par des faucons qui les transportèrent sur les montagnes voisines. Rien de plus simple, si l'on admet qu'ils furent emmenés par une tribu ayant le faucon pour totem. Nousmêmes ne parlons-nous pas des victoires remportées par les aigles romaines ou par les léopards d^ Angleterre?

Sans doute on ne rencontre guère chez les sauvages un corps de

renseignements historiques comparable à celui que sir George Grey et

ses imitateurs ont découvert à la Nouvelle-Zélande. Mais, même des

indications isolées peuvent avoir parfois une grande importance. C'est

Fio. 209. — Carte des Pueblos tracée sur le sol par un Indien Tiguex. (Whipple.)

A, Paeblot appartenant anx Tiguex. — 1. Shipap, source nord-ouest du Rio del Norto, où les Tiguex disent avoir habile d'abord dans des cavernet. — 2. Acoli. lien de naissance de Montézuma. — 3. Taos, premier puéblo bAti par Montézuma. — 4. Picuriès. — 5. Pojuaqué. — 6. Nam-bé. — 7. Tesuqué.

— 8. Santa Clara. — 9. San Ildcfonzo. — tO. Cochité. — 11. Pécos, principale station où Montézuma planta l'arbre sacré dont il est si souvent question dans les traditions américaines. — 12. San Domingo. — 13. San Felipe. -- U. Santa Ana. — IS.Silla. — 10. Jemez.— 17. Galisteo. — Id.Zandia.

— 19. Lagnna. — 20. Acoma, la plus importante des forteresses bAlie par Montézuma. — 21. Zuni. — 22. IsleU. -- 23. Chilili. (Voir le chapitre XX.)

en groupant les faits disséminés dans les récits de tous ses prédécesseurs que Haie a, le premier, dressé la carte des migrations polynésiennes, et déterminé approximativement Tépoque de ces migrations. — Le trop court résumé fait par Heckewelder,de Thistoire traditionnelle des Delawares, m'a permis de reconnaître la direction générale de leurs

2o0 QUESTIONS GÉNÉRALES,

migrations, la date approximative de leur arrivée dans le bassin du Mississipi et a révélé ce fait important que, au-delà des monts AUeghany, le sol était inhabité, au moins sur une grande étendue, lorsque les Peaux- Rouges atteignirent les régions orientales du continent. — Les quelques informations recueillies par Whipple, dans un entretien accidentel avec les Tiguex, ont indiqué le point de départ d'une des migrations qui ont atteint le plateau de FAnahuac, précisé quelques-unes des principales étapes (fig- 209) et fait connaître la véritable nature de Tarbre mystérieux dans lequel la piété des historiens espagnols avait voulu reconnaître la croLx du Christ.

On ne saurait donc trop recommander aux voyageurs de ne jamais laisser échapper une occasion d'interroger la mémoire des populations sauvages sur le plus lointain passé dont elles se souviennent ; et cela d'autant plus, que ces traditions se perdent chaque jour au contact des Européens. Les érudits aussi devront consulter à ce point de vue les vieux documents. Us peuvent y rencontrer bien des renseignements oubliés ou dédaignés. Sans doute, la mine que je les engage à exploiter renferme beaucoup de gangue, mais on peut y trouver aussi plus d'une riche pépite, plus d'un diamant de grand prix.

Toutefois, pour que les recherches de ce genre conduisent aux résultats qu'il est permis d'espérer, il faut mettre absolument de côté le faux et mauvais orgueil inspiré par notre supériorité bien réelle. Sans s'en rendre compte, on répugne parfois à croire qu'une population inférieure, que des individus sauvages aient mené à bien, avant nous, quelqu'une des œuvres dont nous sommes le plus fiers. Il semble que Ton craigne de nous diminuer en leur rendant justice. Ce sentiment a été, à coup sûr, pour beaucoup dans le mauvais accueil fait à la belle découverte de De Guignes, dans la faveur avec laquelle furent reçues les critiques si mal fondées de Klaproth. Mais, après les témoignages si précis dus à M. d'Hervey de Saint-Denis, il faut bien se résigner à admettre que les Chinois ont eu des relations avec l'Amérique, tout au moins à partir de notre quatrième siècle, que dès cette époque ils avaient des notions assez justes sur la largeur de ce continent à la hauteur de San Francisco et connaissaient l'existence de l'Atlantique. 11 faut, de même, accepter que les Indonésiens avaient abordé la grande navigation et parcouraient l'océan Pacifique, alors que nous en étions encore réduits à un timide cabotage. Même les savants, à coup sûr bien Tares, qui font

naître les Polynésiens sur une de leurs îles, sont forcés d'avouer que les autres n'ont pu être peuplées que par de hardis marins allant d'un archipel à l'autre. Enfin les découvertes géographiques faites depuis un siècle, les documents récemment publiés sur les tribus du nord-ouest américain et sur les populations japonaises, ont mis de plus en plus hors de doute la réalité des voyages de Moncatch-Apé, l'exactitude des renseignements qu'il avait recueillis. Ainsi, un simple Peau-Rouge avait remonté le Missouri et descendu la Columbia près d'un siècle avant Lewis et Clarke, accomplissant, seul et à pied, la traversée qui a valu à deux Blancs, bien montés et accompagnés d'une nombreuse escorte, les éloges enthousiastes de Malte-Brun. Si les savants géographes du dernier siècle avaient tenu compte des données empruntées par Le Page du Pratz à Montcatch-Apé, la prétendue mer de t Ouest ne figurerait pas sur leurs cartes, là môme où coule la Columbia.

I. — Les phénomènes intellectuels élèvent infiniment Thomme audessus des animaux sans Ten isoler. 11 en est autrement des phénomènes moraux et religieux. Ceux-ci tiennent, avons-nous vu,àdeux facultés fondamentales, véritables attributs de notre espèce, dont les manifestations variées peuvent aussi dans certains cas servir à caractériser les groupes humains.

L^universalité de la notion du bien et du rwû/mora/ n'a pas besoin d'être démontrée et en réalité n'a jamais été mise en doute. Pourtant le sentiment intime reposant sur cette notion se manifeste maintes fois par des faits en apparence contradictoires. Dans la pratique, il en est de la moralité comme de ces formules mathématiques générales qui, lorsqu'on les applique à des cas particuliers, conduisent à des résultats fort différents et pouvant être positifs ou négatifs, selon les données du problème. 11 en est d'elle comme de la pesanteur, qui, en vertu des mêmes lois immuables, précipite à terre un fétu et porte au-delà des nuages un ballon pesant des centaines de kilogrammes. Chez des populations, parfois même très voisines, les mêmes actes sont considérés tantôt comme bons, tantôt comme indifférents ou comme mauvais^ selon Torganisation sociale, les mœurs, les traditions du groupe humain où ils s'accomplissent. L'anthropologiste trouvera, dans ces diverses manières de traduire un senthnent fondamentalement identique, de nombreux traits caractéristiques.

Je crois inutile d'insister sur un ordre de faits que personne ne conteste et dont l'explication est évidente. Je me borne donc à faire une observation générale.

Lorsqu'il s'agit d'apprécier la moralité des races inférieures, l'Européen oublie trop souvent les considérations que je viens d'indiquer, et se montre facilement plus que sévère. Un simple retour sur nous-

mêmes et sur notre propre histoire nous rendrait vite plus indulgents et plus justes. On iie constate que trop aisément au milieu des nations les plus civilisées le malqae nous reprochons aa\ sauvages. En revancluî il n'est pas difficile de retrouver chez eux ce qu'il y a de meilleur chez nous, y compris la pudeur, l'esprit chevaleresque et le sentiment de Fhonneur, qui sont pour ainsi dire les fleurs de la moralité. Mais pour voir clair dans cette étude et atteindre à l'impartialité, il faut ne pas trop croire à notre supériorité, il faut oublier nos propres habitudes, nos préjugés et apprécier les faits avec le calme d'esprit du naturaliste qui étudie un mollusque ou un mammifère.

Il est évident, par exemple, que le sentiment de la pudeur ne peut se traduire de la même manière chez les peuples qui ont à lutter contre le froid et chez des sauvages habitant les régions intertropicales. Ici, la chaleur du climat rend les vêtements inutiles; on les a supprimés. Mais il est toujours certaines parties du corps qui ne doivent pas être visibles. Ces parties peuvent être extrêmement restreintes; et de là sont venues certaines coutumes qui ont induit en erreur. Bien des voyageurs ont vu, dans le bout de roseau porté par certains Polynésiens, la preuve d'un raffinement de sensualité ; c'est, au contraire, pour eux un acte de simple pudeur. — Les femmes Mincopies n'ont pour tout vêtement qu'un petit paquet de feuilles attaché à une cordelette [obiinga). Mais elles ne le quittent jamais, pas même devant leurs compagnes; et, lorsqu'il doit être changé, elles se retirent dans quelque lieu secret pour être à l'abri de tous les regards. Elles se conduisent donc exactement comme l'Européenne qui dépose son dernier vêtement. La femme civiUsée et la pauvre sauvage obéissent à un sentiment identique.

II. — A plus forte raison est-il nécessaire de se dégager en quelque sorte de notre milieu intellectuel européen lorsqu'il s'agit d'apprécier les phénomènes religieax. Ici les ardeurs d'une controverse dogmatique ou antidogmatique ont trop souvent remplacé les calmes appréciations de la science. Trop souvent aussi des hommes éminents, amis de la vérité, mais par trop pleins de leurs propres idées, ont pris leurs conceptions personnelles pour critérium de leurs jugements; trop souvent d'ardents missionnaires ont fern^é les yeux pour ne pas voir des croyances, au fond semblables aux leurs, mais ne remontant pas à la seule source qu'ils admettent pour légitime et sainte ;

trop souvent enfin, des nations entières, possédant en réalité toute une mythologie, ont été regardées comme athées parce qu'elles n'ont chez elles ni édifices consacrés au culte, ni idoles à qui s'adressent des hommages. Voilà comment on a déclaré que bien des populations humaines manquaient de notions religieuses, comment on est allé jusqu'à déclarer athée tout au moins la moitié de Thumanité.

Depuis longtemps, des études détaillées sur toutes les races du globo m'ont conduit à des conclusions absolument contraires aux précédentes ; et les faits, chaque jour mieux connus, viennent de plus en plus justifier les opinions auxquelles j'étais arrivé dès les premiers pas faits dans cette voie.

J ai cherché l'athéisme avec le plus grand soin. Je ne l'ai rencontre nulle part, si ce n'est à Fétat erratique^ chez quelques sectes philosophiques des nations les plus anciennement civilisées. En acceptant commo fondées les assertions de quelques voyageurs, peut-être existe-t-il encore chez un fort petit nombre de tribus isolées, mal connues, et chez lesquelles les nécessités incessantes d'une vie misérable ont étouffé toute autre préoccupation. Mais, il est évident que des exceptions excessivement rares et toujours très restreintes n'infirment pas la généralité du fait fondamental; pas plus que le daltonisme de quelques individus n'infirme celle du rôle de notre œil dans la perception des couleurs. Quiconque aura pris la peine d'étudier la question en se plaçant à ce point de vue, le seul vraiment scientifique, constatera bien vite l'existence de la religiosité dans l'universalité des hommes. En fait, pas une grande race humaine, pas une population occupant une aire étendue, pas une fraction quelque peu importante de ces races ou de ces populations n'est athée.

En m'exprimant ainsi, je suis en désaccord, non seulement avec bien des anthropologistes, mais encore avec de savants linguistes ou des philosophes émincnts qui ont consacré de sérieuses et longues études aax questions religieuses. Bumouf, M. Barthélémy Saint- Hilaire et bien d'autres ont, par exemple, regardé le bouddhisme comme une doctrine à la fois athée et matérialiste; et leurs appréciations ont été récemment reproduites. Or, d'après les dernières statistiques de Hubner, cette doctrine compte à elle seule cinq cents millions d'adhérents sur environ quatorze cents millions d'âmes constituant la population totale du globe. On comprend qu'en présence

de ces chiffres il m'est impossible de ne pas revenir, au moins en quelques mots, sur cette question que j'ai examinée ailleurs avec plus de détail.

La différence des jugements portés sur bien des croyances, sur le bouddhisme en particulier, par les auteurs que j'ai le regret de combattre et par moi, s'explique, je crois aisément. Qu'ils soient croyants ou incrédules, libres penseurs ou chrétiens fervents, mes émincnts confrères jugent en penseurs, en philosophes, préoccupés de Tidée élevée qu'ils se sont faite de la Divinité. Pour peu que cette idée s'abaisse ou se modifie, surtout chez les populations regardées par eux comme inférieures, ils ne retrouvent plus leur Dieii et se refusent, dès lors, à accepter comme méritant le nom de religion toute croyance se rattachant à des conceptions qu'ils repoussent. « L'athéisme, dit sir John Lubbock, est, non pas la négation de l'existence d'un Dieu, mais l'absence d'idées définies à ce sujet. » M. Barthélémy Saint-Hilaire est tout aussi expHcite. Après avoir dit que les peuples bouddhiques peuvent être, sans injustice, regardés comme athées, il ajoute : « Ceci ne veut pas dire qu'ils professent l'athéisme et qu'ils se font gloire de leur incrédulité avec cette jactance dont on pourrait citer plus d'un exemple parmi nous ; ceci veut dire seulement que ces peuples n'ont pu s'élever, dans leurs méditations les plus hautes, jusqu'à la notion de Dieu. »

Mon point de départ, mes motifs d'appréciation sont tout autres. Resté naturaliste tout en m'occupant d'anthropologie, je tiens, avant tout, compte des faits. Quand le dernier des sauvages admet l'existence d'un Être supérieur auquel il rapporte le bien et le mal qui l'atteignent, quand il lui adresse des prières et des hommages, quand il se conforme à certaines règles qu'il croit avoir été établies par lui, il m'est impossible de ne pas voir dans cette foi, dans ces actes autant de faits identiques au fond avec ceux que l'on sait se produire chez les chrétiens eax-mêmes ; et, par conséquent, si ces derniers ont une religion, le sauvage aussi en a une. Sans doute, cette religion pourra être rudimentaire, souvent puérile ou bizarre aux yeux de l'Européen éclairé; sans doute, on pourra y relever des absurdités et des contradictions, mais elle ne perd pas pour cela son caractère essentiel; pas plus qu'une fonction physiologique, la respiration, par exemple, ne perd le sien pour s'accomplir chez les animaux inférieurs autrement et

2o6 QUESTIOiNS GÉNÉRALES,

d'une façon plus obscure que chez les vertébrés. Toute religion repose sur la croyance à certaines divinités. Les idées que les divers peuples se sont faites de ces êtres qu'ils vénèrent ou qu'ils redoutent ne pouvaient évidemment être les mômes. Nous constaterons, tout à l'heure, de bien singuliers rapports sur ce point entre les conceptions des nations les plus éclairées et celles de quelques-unes des plus infimes tribus de l'humanité. Mais, en général, chez ces dernières nous trouverons aussi le plus souvent des conceptions confuses, enfantines ou grossières. La nature fondamentale de la notion a-t-elle changé pour cela? Non. — Pour le sauvage comme pour le mahométan, le juif ou le chrétien, Tôtre auquel il s'adresse est le maître de ses destinées et il le prie, comme eux, dans l'espoir d'obtenir le bien ou d'écarter le mal. A se tenir sur le terrain des faits, cet être est bien un Dieu pour lui et nous devons l'accepter comme tel.

On voit que je ne saurais regarder comme des athées les bouddhistes qui ont mis dans toutes leurs légendes des dieux et des démons ; qui ont semé partout des temples ; qui ont fait de la prière une institution ; qui admettent les dogmes de la vie future et de la rémunération ; qui ont attaché des récompenses dans l'autre vie, non seulement aux actes matériels, mais encore aux simples mouvements de l'esprit et du cœur.

Mais, dit-on, les divinités bouddhiques ne sont pas des dieux; car elles doivent disparaître avec le monde sur lequel elles régnent momentanément, et un véritable Dieu ne peut qu'être imimortel. Oui, d'après nos conceptions européennes qui, d'ailleurs, n'ont pas toujours été universellement admises même chez nous. On sait bien que les Scandinaves reconnaissaient aussi des dieux destinés à mourir. Personne pourtant que je sache n'a encore pensé à ranger les sectateurs d'Odin parmi les athées. En sonmie, il n'y a là qu'une conception de la divinité différente de la nôtre.

D'ailleurs, n'y a-t-il rien ni personne au-dessus de ces êtres que ton adore en attendant qu'ils soient atteints par l'anéantissement du vase vide lui-même? Telle n'est pas l'opinion de bien des savants orientalistes, parmi lesquels je citerai seulement Abel Rémusat. Invoquant les textes bouddhiques, il déclare que la doctrine entière repose sur la croyance à un Être souverainement parfait et intelligent qu'il nomme, avec Hodgson, Vlnteliigence primordiale. Ce serait là le corps divin de

Bouddha, corps éternel, immuable et exempt de toute modification ; ce serait la cati5tf souveraine, àonl la nature n'est que l'effet; ce serait SvayamboUy Y être existant par lui-même dont parle le Lalitavistara, accepté par M. Barthélémy Saint-Hilaire comme renfermant la plus pure doctrine du bouddhisme primitif. M. Raoul Postel est arrivé tout récemment encore à la même conclusion. 11 n'hésite pas à dire que Bouddha a entrevu et proclamé l'existence d'un Dieu suprême et unique, dominant tout le panthéon des divinités secondaires. Tel est aussi le résultat auquel m'a conduit tout ce que j'ai lu sur cette question. J'ajouterai seulement qu'en s'élevant à cette conception, Çakyamouni n'a fait qu'en revenir à des croyances que nous allons retrouver chez une foule de populations asiatiques.

Le bouddhisme ne peut donc, à aucun point de vue, être considéré comme une doctrine athée. Est-il matérialiste, ou mieux nihiliste, au point de proclamer le néant absolu comme devant être la seule récompense de la plus haute sagesse, de la vertu la plus accompUe? La vie futtirty dont il est si souvent question dans les écrits bouddhistes, et en particulier dans les édits du roi Piyadasi, gravés sur le rocher de Ghirnar deux cent soixante-dix ans avant notre ère, doit-elle aboutir à l'anéantissement total de notre être?

Cette interprétation a été généralement acceptée et a pour elle les plus grandes autorités. J'ai pourtant essayé depuis longtemps de la combattre, sans jamais invoquer d'autres témoignages que les écrits de ceux-là mêmes dont je ne pouvais partager les idées. Par exemple, lorsque, dans le Lalitavistara, le Bouddha, s'adressant aux dieux assemblés, parle de la loi qui conduit à l'immortalité, je ne puis trouver dans ces paroles qu'une déclaration formelle promettant la vie éternelle à ceux qui observeront la loi. Lorsque les légendes du Népal nous disent qu'un certain nombre de personnages entrés dans le Nirvana en sont ressortis pleins de vie, j'en conclus que, aux yeux des prêtres népalais, ils n'avaient pas été livrés au néant, bien qu'ils eussent dépassé le désert de la vie émigrante.

Les résultats des dernières recherches sont venus confirmer ma manière de voir. Dans l'Inde et en Angleterre, une jeune école vouée à cet ordre d'études arrive à des conclusions bien plus explicites encore. Pour elle, entrer dans le Nirvana signifie acquérir un état de spiritualité si haut, que l'âme n'a plus besoin de passer par l'épreuve de la réin-

BiBL. BTHN. — Racei humaines; Introd. 17

carnation. Je ne puis qu'accepter de grand cœur cette interprétation qui va même au-delà de ce que j'avais trouvé dans le Lalitavistara. Toutefois, je n'entends nullement nier Texistence de sectes professant des idées contraires.

III. — La question spéciale du bouddhisme une fois écartée, revenons à notre exposé général et occupons-nous d'abord des populations actuelles, sauf à revenir plus loin aux races fossiles. Nous avons à montrer combien la religiosité est universelle, et comment elle se manifeste sous les formes les plus variées qui, par cela même, fournissent souvent à Tanthropologiste des caractères propres à distinguer les groupes, parfois aussi des indications importantes au sujet de leur filiation.

Partout on croit aux revenants ; par conséquent, partout on croit à une autre existence après cette vie. A peine est-il besoin de rappeler que cette croyance a donné lieu aux pratiques les plus diverses et que les soins donnés aux morts, la manière dont toutes les nations civilisées ou sauvages disposent du cadavre, l'ensevelissent, décorent les tombeaux, etc., présentent une foule de particularités, pouvant servir de caractères ethniques.

Mais ce qu'il importe de faire remarquer, c'est que la plus ferme croyance en une autre vie peut s'associer à des coutumes telles que, faute de renseignements, on serait facilement amené à conclure qu'une population donnée regarde l'existence de l'honmie comme étant toute terrestre. A titre d'exemple, je rappellerai ce qui se passe chez les Mincopies, dont je résumerai plus loin les curieuses conceptions religieuses.

Aux Andamans, la mort de tout individu, adulte ou enfant, est un grand sujet de deuil pour la tribu tout entière. On fait soigneusement la toilette du mort ; on lui dit un adieu solennel ; on le couche soit dans une fosse, soit sur une plate-forme de branchages; on place auprès de lui divers objets ; on allume un feu destiné à écarter les mauvais esprits. Le village où a eu lieu le décès est ensuite entouré d'une guirlande de roseaux et abandonné, jusqu'à ce que les chairs aient à peu près disparu. On revient alors au campement. Les os sont soigneusement recueillis et nettoyés; puis on les casse; et les fragments sont distribués aux parents, aux amis, aux membres de la tribu, qui en font des colliers qui sont à la fois des souvenirs et des talismans. Le crâne, la mâchoire inférieure sont attachés à une cordelette et portés à

tour de rôle, par les membres de la tribu, qui croient honorer ainsi l'esprit du mort et se le rendre favorable.

De ces coutumes, il résulte qu*il n*y a pas aux Andamans la moindre trace de sépultures, et pourtant les Mincopies ont, relativement à la nature et à la destinée de l'homme, des notions aussi opposées que possible au matérialisme, comme je vais le montrer tout à Theure. Je pourrais citer bien d'autres exemples empruntés àrAmérique,à FOcéanie, etc. Ce serait une grande erreur que de juger des croyances de ces peuples d après les seules données ethnographiques et conclure, de Tabsence de tout monument funéraire et même de simples tombes, qu'ils n'attendent rien après cette vie.

IV. — Ainsi, toutes les populations humaines actuelles admettent que l'homme ne meurt pas tout entier. Mais qu'est-ce qui survit de lui? Quelle est la destinée de ce quelque chose qui échappe à la mort et à la destruction du corps? Ici l'imagination des peuples civilisés ou sauvages s'est, on le sait, donné largement carrière. Les romans de la vie future ont singulièrement varié. Par cela même, l'ethnologiste trouvera souvent dans ces mythologies des traits remarquablement caractéristiques.

Je ne saurais entrer ici dans des détails qui auront leur place dans l'histoire particulière de chaque population ; mais je dois faire remarquer que l'on trouve chez les tribus les plus arriérées des conceptions parfois poétiques, parfois aussi d'une curieuse complication. Les Tongans se figurent l'âme comme une substance aériforme, répandue dans le corps entier dont elle reproduit la forme et qui s'échappe au moment de la mort, comme le parfum qui émane de toutes les parties d'une fleur.

— Les Mincopies regardent l'homme comme animé par deux principes distincts : V esprit (chawga) et Vâme (otyolo). L'esprit est noir, l'âme est rouge.Du premier provient tout le bien, de la seconde, tout le mal accomplis par Tindividu. Tous deux survivent àla mort terrestre, mais se séparent à ce moment, et habitent des régions distinctes jusqu'au moment de la future résurrection. On retrouve dans les superstitions de quelques populations européennes des traces de cette conception, qui attribue à l'homme une triple nature. Le wraith des Écossais, le scin-laeca de quelques peuples du Nord, ressemblent fort au chawga des Mincopies.

— Quelques populations malayo-polynésiennes sont allées plus loin. Elles ont attribué à l'honune jusqu'à trois et quatre âmes distinctes,

dont une meurt avec le corps, tandis que les autres lui survivent et ont chacune une destinée spéciale.

Les Mincopies croient qu'après la mort V esprit se rend dans un vaste jungle placé au-dessous de la terre, où il retrouve toutes ses habitudes terrestres. Vâme seule est jugée par Pûluga, le Dieu suprême de ces tribus; et, selon ses mérites, est admise dans un lieu de délices, ou précipitée dans un enfer glacé. Mais ses tourments ne seront pas éternels. Un jour, sur Tordre de Pûluga, la terre, qui est plate, se retournera ; les corps ressusciteront et chaque individu retrouvera son esprit et son âme. Il est difficile de ne pas voir dans ces conceptions singulières quelque chose de caractéristique.

En général, les peuples sauvages, les seuls dont je veuille parler ici, ont conçu l'autre vie comme fort semblable à l'existence actuelle, et chacun d'eux a placé la terre des morts au gré de sa fantaisie. Les Issinois, par exemple, croient que l'autre monde est situé au centre de notre globe; l'âme est immortelle et voyage sans cesse de l'une à l'autre de ces deux régions, animant successivement de nouveaux corps. — C'est à peu près la vie alternante des disciples de Comte.

V. — Partout on croit à des êtres supérieurs, invisibles, pouvant influer en bien ou en mal sur les destinées humaines. Les assertions contraires sont chaque jour démenties par les faits à mesure que l'on pénètre davantage dans la connaissance des mœurs et des croyances des populations les plus sauvages. — Après avoir lu ce que Mofras a dit des Californiens, qui admettra leur athéisme, attesté pourtant par le P.Baegert? — Après les voyages de Livingstone et de Cazalis, qui acceptera celui des Cafres Béchuanas? — Après les curieuses révélations de M. Hahn, qui croira queles Hottentots ont perdu jusqu'à la moindre notion de la divinité, comme l'afOrmait récemment un respectable missionnaire qui a pourtant passé parmi eux de nombreuses années? — Après la consciencieuse étude de M. Man, qui prendra pour vraies les assertions d'un cipaye déserteur déclarant que les Mincopies n'ont aucune religion?

Bien loin d'accroître la liste des populations athées, les recherches faites dans ce sens depuis un demi-siècle ont démontré l'existence de notions et de conceptions reUgieuses, bien faites pour nous étonner, chez les tribus placées au plus bas de l'échelle sociale. Souvent ces conceptions se rapprochent étrangement de celles que l'on croyait caractériser les grandes religions de M. Emile Burnouf. La notion du dualisme.

CARACTÈRES MORAUX ET RELIGIEUX. 26i

par exemple, est aussi accusée chez certains sauvages que chez les disciples de Zoroastre; la plupart, pour si loin qu'ils aient poussé le polythéisme, croient à un Dieu suprême, créateur et régulateur de ce monde ; et, dans les idées qu'ils se font de ce Dieu, ils touchent parfois de bien près à un véritable spiritualisme. En présence des assertions qui, quoique cent fois réfutées, se répètent encore chaque jour, je dois citer ici quelques exemples.

Les Australiens sont regardés d'un accord unanime conune une des populations les plus inférieures. Ils n'en ont pas moins une mythologie rudimentaire, au fond semblable dans les diverses tribus, bien que le nom des divinités varie de l'une à l'autre. Tous opposent un ou plusieurs dieux bons aux dieux méchants. Dans les cérémonies secrètes, auxquelles M. Howitt a trouvé le moyen de se faire initier, les vieillards enseignent aux jeunes gens que le Dieu suprême [Mungan-ngaur, Daramulun, Bamme) est le père bienveillant, quoique sévère, des hommes sur la terre et des esprits dans le ciel ; qu'il est tout-puissant, qu'il voit tout et punit les infractions aux lois imposées par lui-même à la tribu. A la Nouvelle-Nursie, Motogon est vraiment créateur. Il n'a eu qu'à crier : « Terre, parais! Eau, parais! » et à souffler, pour donner naissance à tout ce qui existe. Il a pour antagoniste Cienga, qui habite le centre de la terre, déchaîne les tempêtes et fait mourir les enfants.

Les Boschimans, plus misérables encore que les Australiens et que toutes les populations voisines traquent comme des bêtes fauves, n'en croient pas moins à un Kaang ou chef qui habite au ciel, qui fait vivre et qui fait mourir, qui donne ou refuse la pluie et le gibier. Ils lui donnent le nom de Goha et le titre de Ktie-Akoigtengy qui signifie maître de toutes choses ; ils le prient en temps de disette et avant d'aller à la guerre, en exécutant des danses solennelles. Le Dieu méchant s'appelle Ganna, Les Boschimans croient d'ailleurs à une autre vie, placent une sagaie à côté de leurs morts pour qu'ils puissent chasser ou se défendre, et ont un proverbe qui dit : « La mort n'est qu'un sommeil. »

Les Hottentots, frères métissés des précédents, mais menant une vie plus heureuse, ont toute une mythologie que M. Hahn a su découvrir grâce à un séjour de neuf années parmi leurs tribus. Ils reconnaissent un Dieu suprême, nommé Tsûi-goa, qui habite dans un ciel rouge situé au-delà du ciel bleu. C'est lui qui a tout créé, hommes et choses, c'est de lui qu'ils attendent tout. Ils le prient chaque matin

262 QUESTlOiNS GÉNÉRALES,

aux premiers rayons de l'aube et célèbrent, en outre, en son honneur, au lever de certaines constellations, de grandes fêtes qui se passent à exécuter des danses sacrées et à chanter un hymne, dont le vieux voyageur Kolbe avait déjà parlé et que M. Hahn a recueilli. A côté de ce Dieu bon, les Hottentots admettent Texistence d'un grand Dieu méchant appelé Gaunab, qui a maintes fois lutté contre Tsûi-goa, qui a d'abord eu l'avantage, mais qui a fini par être vaincu. Maintenant, il habite un ciel noir. — Au-dessous de ces divinités principales, les Hottentots placent d'autres dieux secondaires, les uns bons, les autres méchants. Ils croient à une autre vie, et dans leurs afflictions s'adressent à leurs ancêtres, à leurs héros, à leurs saints, dont ils attendent un vrai secours; mais pour en être entendus il faut qu'ils aillent prier sur le tombeau lui-même.

Chez les Mincopies, la notion du dualisme s'est précisée encore davantage. Ici le principe du mal est représenté surtout par trois mauvais génies, qui se sont créés eux-mêmes depuis un temps immémorial, et sur lesquels Pt)luga, le dieu bon, n'a aucune autorité. Quant à ce dernier, voici dans quels termes M. Man résume ce qu'il en a appris :

« I. Quoiqu'il ressemble à du feu, il est invisible » ;

« II. Il n'est jamais né, et il est immortel » ;

« III. Par lui ont été créés le monde, tous les objets animés et inanimés, excepté les puissances du mal » ;

« IV. Quand il fait jour, il est omniscient et connaît jusqu'aux pensées des cœurs » ;

« V. Il s'irrite quand on commet certains péchés ; il est plein de pitié pour les malheureux et les misérables, et quelquefois il daigne les secourir » ;

« VI. C'est lui qui juge les âmes après la mort et prononce pour chacune d'elles la sentence, qui l'envoie en paradis ou dans une sorte de purgatoire. (L'espoir d'échapper aux tourments de ce dernier influe sur la conduite des insulaires.) »

J'insiste quelque peu sur les conceptions mythologiques des Mincopies, parce que ces insulaires, à peine connus de nom il y a moins d'un demi-siècle, ont donné lieu à d'étranges assertions. Un moment on a cru avoir trouvé en eux le chaînon intermédiaire entre l'homme et les singes. — En fait, ce sont de petits Nègres fort bien faits et très peu

prognathes (fig. 204), exclusivement chasseurs ou pêcheurs, vivant nus sur les côtes ou dans les forêts de leurs îles, n'élevant que des huttes de pieux et de branchages. Ils sont donc bien loin des Grecs et des Romains, que nous prenons encore pour types. Et pourtant quelle différence dans la manière de concevoir la divinité et combien Pûluga est supérieur au destin aveugle et sourd des nations européennes classiques !

VI. — A lui seul, l'exemple précédent suffirait pour démontrer que Ion s'est trompé quand on a voulu rattacher la religion à Tintelligence et admettre qu'elle s'élève ou s'abaisse proportionnellement au développement intellectuel accusé par la civilisation. Bien d'autres faits autorisent au contraire à afQrmer l'indépendance fondamentale de ces deux ordres de phénomènes, quoiqu'à certains moments ils aient exercé les uns sur les autres une influence réciproque incontestable. Je me borne à indiquer quelques-uns des plus frappants.

La croyance à un Dieu supérieur se retrouve chez bien des peuples regardés par nous comme de sauvages polythéistes ; et c'est à lui qu'on attribue la création. Les Tahitiens ont peut-être le panthéon le plus nombreux qui ait été signalé ; mais au-dessus de ces innombrables divinités ils ont placé leur Taaroa. Or, « Taaroa, le grand ordonnateur, est la cause de la terre ; Taaroa est toïvi ; il n'a point de père, point de postérité ». Ajoutons que ce dieu est bien près d'être un pur esprit, puisque son corps est invisible, et, que lorsqu'il s'en dépouilla pour le transformer en l'univers, « l'âme de Taaroa resta Dieu ». Malheureusement, ce créateur de tout ce qui existe s'est désintéressé de son œuvre, dont il abandonne le gouvernement à des dieux inférieurs.

Il n'en est pas ainsi du Grand Esprit des vrais Peaux-Rouges. Par lui-même ou par ses messagers, il dirige tous lés événements de ce monde. C'est à lui seul que l'on rend un véritable culte, bien que l'on adresse aussi des prières et des offrandes aux génies inférieurs. Le Jubmel des Lapons, le Num des Samoyèdes sont également les créateurs et les régulateurs suprêmes de tout ce qui existe. Ces croyances sont anciennes dans le nord et le centre de l'Asie, comme l'attestent certains passages du Kalévala puisés aux plus vieilles traditions de la race finnoise. Si l'air et l'eau se sont séparés, si la terre s'est couverte de plantes, ce n'est « qu'avec la permission du Créateur, sur l'ordre du Jmnala » ;... « c'est à Jumala, c'est au Créateur seul qu'il appartient

d'achever un ouvrage, de mettre la dernière main à un projet et non à Thabileté du héros, à la puissance du fort». Ce sont ces mêmes croyances que Gengis-Khan proclamait en tête de ses grands Edits. « Il est ordonné de croire qu'il n'y a qu'un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui seul donne la vie et la mort, les biens et la pauvreté ; qui accorde et refuse tout ce qui lui plaît, et qui a sur toutes choses un pouvoir absolu. » Les successeurs de Gengis étaient restés fidèles à cette profession de foi, comme l'atteste la déclaration placée par Mangou en tête de sa lettre à saint Louis.

Certes, ici encore, lorsqu'on compare ces conceptions à celles des peuples que nous regardons comme des modèles, l'avantage est bien près de rester aux sauvages. A bien des égards, le Grand Esprit, Jubmel, Jumala sont supérieurs à Zeus et à Jupiter.

Sans être aussi nettement formulées, des idées analogues aux précédentes existent chez les Nègres. Du cap Vert au cap Lopez, on admet un Dieu suprême, invisible et ayant créé tout ce qui existe. Ce dieu est tantôt inactif, comme Taaroa, tantôt agissant, comme Jumala. Tel est en particulier le Obba-ol-Orotm, le Roi du ciel des Yébous, à qui l'on adresse chaque jour en se prosternant, la prière que je reproduis d'après d'Avezac : « Dieu, qui êtes au ciel, préservez-moi de la maladie et de la mort. Dieu, donnez-moi la fortune et la sagesse. » — « Tous les Africains que nous avons vus, dit Livingstone, n'étaient pas moins persuadés de leur vie future que de leur existence présente ; et nous n'en avons pas rencontré chez qui la croyance à un Être suprême n'eût des racines profondes. Ils en parlent invariablement comme de l'Auteur de toutes choses. A moins de ne pas connaître leur langue il est impossible de ne pas remarquer ce trait caractéristique de leur foi. »

VII. — Ces croyances, contrairement encore à ce qui a été si souvent affirmé, ont souvent une influence réelle sur les populations. Voici ce qu'un missionnaire éclairé nous dit du paganisme des Bassoutos, une des fractions de ces Béchuanas, représentés récemment encore, comme étant sans religion : « Ce paganisme que nous réduisons dans notre pensée à une certaine somme d'idées et de coutumes, est, par le fait, une puissance, une influence s'exerçant sur toutes les parties de la vie morale et sociale des indigènes, façonnant leur caractère, leurs idées et les marquant d'une empreinte que l'Évangile lui-même a peine à effacer.»

Ces paroles peuvent être appliquées à bien d'autres populations pla-

cées à juste titre au-dessous dos Béchuanas, aux Mincopies par exemple. Ces insulaires ont un mot (yubda) que M. Man traduit par péché, mauvaise action. Cette expression ne s'applique pas seulement à des crimes, à des délits pouvant porter atteinte au bon ordre ou à la sécurité de la tribu, comme le vol, l'adultère, le meurtre, etc.; elle comprend aussi des actes, en apparence bien indifférents, mais défendus au nom de la religion. Brûler de la cire d*abeilles, mal dépecer un porc ou en rôtir la chair, employer certain bois à faire cuire une tortue, etc., sont autant de graves infractions aux prescriptions de Puluga et ce dieu les punit sévèrement dans ce monde ou dans l'autre .

Ainsi les Mincopies sont arrivés à la notion du péché, en donnant à ce mot le sens qu'il a chez nousmêmes ; et, comme les nations les plus civilisées, ils ont rattaché, au moins en partie , les prescriptions de leurs lois morales à leurs croyances religieuses. Ces insulaires, ajoute M. Man, obéissent en général à ces règles de conduite quils croient leur être venues de la divinité. — Si quelquefois ils s'en écartent, avons-nous bien le droit de leur

on faire un crime? Les chrétiens fig. 210. -idole des Papoua»

se conforment-ils toujours aux pré- occidentaux. (Heiiwaid.)

ceptes de TÉvangile ?

VIII. — Partout, on rend hommage à ces dieux que Ton vénère ou que l'on craint. Je n'ai pas besoin de rappeler ici les temples élevés par tant de peuples, non plus que les idoles de toutes sortes et de toutes formes, qui ont été si souvent décrites et figurées. 11 en est de bien étranges et je pourrais en multiplier les exemples. Je me borne à reproduire deux de ces singulières représentations de la divinité moins connues peut-être que bien d'autres (fig. 210 et 2 H). Mais ce qu'il est important de faire remarquer, c'est que, chez plusieurs popula-

lions nombreuses et occupant de vastes espaces, il n'existe rien de semblable. Les Hottentols, par exemple, n'ont ni temple, ni chapelles, ni aucune image représentant la divinité. Cela même explique pourquoi ils ont été si souvent signalés comme étant athées. Ils n'en sont pas

Fio. 211. — Lama portant le masque d'un dieu. (Ilellwald.)

moins profondément croyants. Ils invoquent leur Tsûi-goa dans le danger et comptent fermement sur son aide ; il en est qui ont accepté la mort plutôt que d'abjurer leurs croyances et qui méritent par conséquent d'être appelés des martyrs. Et pourtant, des danses sacrées, des hymnes adressés à celui qu'ils nomment leur Père et le Père des pères, constituent tout leur culte public. Selon M. Saint-John, quelque chose de semblable existerait chez les Mincopies qui n'ont aussi ni idoles ni temples, et je pourrais citer bien d'autres exemples.

Il ne faut pas croire, d'ailleurs que, pour tous les sauvages, l'image.

plus ou moins grossière, portant le nom d'un dieu, soit le Dieu luimême. Lorsqu'on y regarde de près, on retrouve à cet égard bien des idées analogues à celles qu'un prêtre d'Hawaï exprimait au coramodore Byron. Ce prêtre racontait que, dans son enfance, il lui était arrivé de manger les offrandes déposées devant les images sacrées. Surpris et réprimandé par son père, il répondit qu'il n'avait agi ainsi qu'après s'être assuré que les dieux ne voyaient ni n'entendaient. Le père lui dit alors d'un ton sévère : « Mon fils, le bois à la vérité ne voit ni n'entend ; mais l'esprit qui est en haut voit et entend tout et il punit les mauvaises actions. » — Chez nous-mêmes se fait-on toujours une idée aussi juste de la distinction entre Tesprit et le bois?

Partout on prie ces êtres dont on attend le bien ou le mal, et ces prières ont souvent un caractère religieux remarquable. J'ai cité plus haut celle qui est pour les Yébous à peu près ce qu'est pour le chré^ tien l'Oraison dominicale. Voici, d'après Moerenhout, une de celles qui se répétaient en famille chez les Taïtiens, lorsque, après de longues causeries, chacun allait se livrer au sommeil: « Sauvez-moi! sauvezmoi ! C'est le soir des Dieux. Veillez près de moi, ô mon Dieu ! Près de moi, ô mon Seigneur! Gardez-moi de la mort subite, des enchantements, de mauvaise conduite, de maudire et d'être maudit, des secrètes menées et des querelles pour la limite des terres. Que la paix règne autour de nous, ô mon Dieu! Gardez-moi du guerrier furieux. Que moi et mon esprit vivions et reposions en paix cette nuit, 6 mon Dieu ! » — Une famille chrétienne ne pourrait-elle pas accepter cette formule pour sa prière du soir?

IX. — Des savants éminents, mais plus ou moins étrangers aux études qui nous occupent, des historiens, des philosophes se refusent à admettre que des tribus franchement sauvages aient pu arriver par elles-mêmes à des conceptions qu'ils croient ne pouvoir être que le produit d'une culture intellectuelle avancée. Quelques anthropologistes ont adopté cette manière de voir. Pour eux, les croyances relipeuses que je viens d'indiquer sont, en réalité, étrangères aux races inférieures. Celles-ci les auraient empruntées à quelqu'une des nations civilisées avec lesquelles des circonstances diverses les ont mises en rapport.

C'est ainsi que Logan attribua à une initiation apportée par les Malais ou les Hindous, ce qu'il appelle la mythologie simple et jusqu'à un

cprtai?ipoi7it rationnelle découwerie par lui chez les Binouas de Johore, qu'on lui avait dit être athées et qu'il regarda longtemps comme tels. C'est ainsi que Ton explique les croyances religieuses des Australiens et des Mincopies par le contact de ces populations avec les Européens et les Arabes.

Mais aujourd'hui on est mieux renseigné qu'au temps où Logan publiait ses belles études sur les populations de Textrême Orient, et on peut dire que cet éminent écrivain s'est réfuté lui-même d'avance en rapprochant du chamanisme la mythologie des Binouas. Ce rapprochement est des plus justes; et les faits que je viens de rappeler prouvent clairement que les pratiques grossières des chamans s'accompagnent de notions vraiment spiritualistes dans toute la portion de Taire asiatique et européenne que nous connaissons. Quant aux Australiens, il suffit, pour être certain que leurs croyances religieuses leur appartiennent bien en propre, de comparer les témoignages recueillis par les voyageurs qui n'ont pas dédaigné cet ordre de recherches depuis Cunningham jusqu'à M. Howitt. Il me paraît impossible de ne pas arriver à la même conclusion relativement aux Mincopies, lorsqu'on a lu les détails donnés par M. Man sur les précautions qu'il a prises afin de se mettre à l'abri de toute tromperie, pendant les onze ans de son séjour aux Andamans ; et d'ailleurs, est-ce aux mahométans ou aux chrétiens que ces insulaires auraient emprunté leurs idées sur la nature triple de Thomme ? Quant aux Taïtiens, restés isolés jusqu'aux temps des voyages modernes, de qui auraient-ils reçu les notions spiritualistes auxquelles ils sont arrivés relativement à leur Taaroa ?

Il en est de môme pour les Hottentots. On ne saurait en appeler aux Européens pour expliquer quelques-unes de leurs croyances les plus caractéristiques. L'hymne à Tsûi-goa a été entendu par le premier missionnaire qui ait abordé au Cap. En outre, depuis que les Européens ont mis le pied sur cette terre, le christianisme n'y a été longtemps représenté que par des Hollandais, par des Français réfugiés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, par des Anglais, c'est-à-dire exclusivement par des protestants ; ce sont diverses sectes protestantes qui, seules jusqu'à ces dernières années, ont tenté la conversion de ces Africains. Or, tous ces colons, toutes ces sectes ont constamment repoussé le culte ou, si l'on veut, l'honoration des saints, la foi en la puissance de leur intervention. Ce n'est donc pas chez eux que les Hol-

tentots ont puisé la croyance qui leur fait entreprendre parfois de longs voyages pour aller prier sur un tombeau, avec la certitude que leurs vœux seront entendus et exaucés.

X. — Sans doute, il est des populations chez lesquelles on n'a pas encore reconnu l'existence des notions élevées que je viens de signaler. Peut-être en est-il où elles manquent réellement, et tel paraît être le cas pour les indigènes de la Terre de Feu. Sans doute, surtout, elles sont

FiG. 212. — Tête en cuivre du bâton Fig. 213. — Yolock, mannequin en paille de

fétiche des prêtres Audombos, maïs, tirant de Turc pour chasser Vlroucan^

Ogooué. (Musée du Trocadéro. Col- sorte de diable ; Indien Apalaïs,Haut Parou,

lection Schwebisch etThalon.) (Musée du Trocadéro. Collection Crevaux.)

comme noyées au milieu d une foule de croyances et de pratiques puériles ou bizarres, souvent barbares. — Les Taïtiens avaient divinisé la création entière ; ils avaient attaché un dieu ou tout au moins un génie, non seulement à tous les objets matériels, mais jusqu'aux moindres manifestations de la vie et de rintelligence. A ce point de vue, leurs croyances méritent tous les reproches adressés au polythéisme. — Les souverains mongols mêlaient d'étranges pratiques à leur croyance à un seul Dieu. Gengis-Khan était très superstitieux; son fils Oktaï envoya quarante belles jeunes filles le servir dans l'autre monde ; Mangou était entouré de chamans et n'entreprenait rien sans les consulter. — Les

Mincopies admettent que leur Pûluga habite dans le ciel une grande maison de pierre, où il vit avec une femme de couleur verte qu'il a créée à son usage; il a besoin de boire et de manger; il se nourrit de certaines racines et, dans la saison des pluies, il descend sur la terre pour faire ses provisions de vivres ; le tonnerre est sa voix qu'il fait entendre lorsque les péchés des hommes le mettent en colère, et la foudre, les éclairs ne sont autre chose que les tisons de son foyer qu'il lance alors de tous côtés, etc. — Quelques-unes des légendes relatives à Heitsi-eibib, la seconde divinité des Hottentots, sont à la fois puériles et grossières. — Le chamanisme règne dans tout le nord de l'Asie et en réalité aussi chez les Peaux-Rouges. — Il est inutile d'insister sur le fétichisme des Nègres (fig. 212), pas plus que sur ces mille superstitions signalées chez toutes les populations du globe et qui se traduisent à l'œil par des images plus ou moins bizarres (fig. 213).

Malheureusement, ces superstitions, ces bizarreries, ces représentations grotesques sont précisément ce qui frappe tout d'abord, attire outre mesure l'attention et empêche trop de voyageurs d'aller plus avant et plus haut dans l'étude des conceptions religieuses existant chez les sauvages. Il faut d'ailleurs du temps et beaucoup de persévérance pour obtenir des confidences sur ces questions qui touchent à ce que l'homme a de plus intime. C'est seulement après plusieurs années de relations amicales que Moerenhout parvint à se faire dire par un vieil harépo le magnifique chant de la création du monde par Taaroa. Pour découvrir la mythologie des Mincopies et des Hottentots, M. Man a passé onze ans chez les premiers, M. Hahn neuf ans chez les seconds. Certes, quiconque se préoccupe quelque peu des problèmes multiples que présente l'être humain doit être reconnaissant envers ces hommes de savoir et de cœur. Ils ont su retrouver, chez ces humbles tribus, ce qui les rapproche le plus des peuples placés aux premiers rangs des races civilisées.

Le mélange, la juxtaposition de croyances dont les unes touchent à un spiritualisme remarquable, tandis que les autres accusent le plus étrange abaissement, est certainement un fait singuUer. Pourtant, que l'on veuille bien y réfléchir; est-ce seulement chez les Samoyèdes, les Nègres africains ou les Mincopies qu'on le constate ? Toutes les grandes religions j pour employer le langage de M. E. Burnouf, ne présentent-elles pas des faits analogues? Faisons encore ici un retour sur nous-mêmes et rappelons-nous notre propre histoire. Pas n'est besoin de longues re-

FiG. 214. — Amulette en plomb , Saint-Mathurin de Moncontour. (Musée du Trocadéro. CollectioD Sébillot.)

FiG. 215. — Collier étrusque en or, avec pendant formé par une pointe de flèche en silex. (M. Cartailhac.)

Fio. Î16. — Collier étrusque en or, avec pendant formé par une tête de flèche en silex.

(M. Cartailhac.)

FiG. 217.— Pointe de flèche en silex, montée en argent, d'Ecosse. (M. Cartailhac.)

FiG. 218. — Pointe de flèche en silex, montée en argent, d'Ecosse, (M. Cartailhac.)

cherches pour être forcé de reconnaître que TEurope, la France ellemême, représentées par leurs classes les plus éclairées, acceptaient naguère, comme autant de vérités, bien des aberrations que nous reprochons aujourd'hui aux peuples restés dans Tenfance sociale.

Il n'est guère de voyageur qui ne se croie obligé, quand il en trouve l'occasion, de railler la crédulité des Nègres, des Mongols, des Peaux-Rouges, etc., à propos de la terreur ou de la confiance que leur inspirent les sorciers. Mais, peuvent-ils oublier que l'Europe entière a tremblé devant des hommes qui prétendaient être en commerce avec les démons et aller au sabbat? Peuvent-ils oublier ces procès de sorcellerie , intentés par toutes les communions chrétiennes et que suivirent si souvent d'affreux supplices ? Cette croyance aax sorciers, avec tout ce qu'elle comporte de ridicule et d'odieax, est-elle d'ailleurs entièrement effacée? On sait bien que non; on sait bien que chez nous-mêmes, trop de paysans brûleraient encore de grand cœur des malheureux soupçonnés par aux de jeter des sorls et d'avoir le mauvais œiL Est-il d'ailleurs besoin de rappeler que, de temps à autre, quelque procès en police correctionnelle vient nous montrer quelles absurdes superstition^ subsistent encore jusque dans

FiG. 219. — Chapelet avec la croix et pointe de flèche en silex. (D après une photographie de M. Cartailhac.)

nos plus grandes cités? Et que serait-ce si, au lieu de nous en tenir à la France, nous explorions à ce point de vue l'Europe orientale et méridionale, la Russie...!

Chez toutes les nations européennes une foule d'individus portent sur eux des amulettes qui représentent exactement les gris-gris des Nègres. Parmi ces objets auxquels on attribue les vertus les plus variées, un certain nombre, il est vrai, représentent des idées empruntées aux dogmes des diverses églises chrétiennes (fig. 214). Mais d'autres doivent la confiance qu'ils inspirent à des croyances fort différentes et remontant parfois jusqu'au passé le plus lointain. Je n'en citerai qu'un exemple.

Les armes, les outils de pierre façonnés par nos ancêtres quaternaires et néolithiques sont devenus parfois des objets de crainte que l'on s'empresse de détruire, mais le plus souvent de précieux talismans capables de protéger la personne et les biens de leur possesseur contre toute espèce d'accidents. M. Cartailhac a montré combien cette croyance est ancienne et générale. Sans sortir de l'Europe , nous voyons les Fio. 220. — Hachette en Étrusques suspendre des pointes de flèche en P^^''''^ ^ff\ l^""^^''

^ '^ ^ en argent, de la Haute-

silex à leurs plus magnifiques colliers d'or, et Savoie. (M.Cartaiihac.)

ce fait indique assez la haute importance qu'on leur attribuait (fig. 215 et 216). De nos jours encore, on les monte en argent pour les porter plus aisément (fig. 217 et 218). M. Capellini a vu une de ces pierres suspendue au cou d un enfant chéri avec des médailles de saints et de madones. On est allé jusqu'à les placer à côté de la croix sur un môme chapelet (fig. 219). Des percuteurs, des hachettes, d'un volume bien supérieur à celui des pointes de flèche, ont été de même montés en bronze, en argent... évidemment dans le même but (fig. 220).

En général, ceax qui possèdent ces pierres de tonnerre y ces flèches des fées y attachent un très grand prix. Les archéologues ont bien de la peine à se les faire céder et échouent souvent. — M. Capellini dut employer de longs raisonnements et débourser une forte somme pour obtenir la pointe de flèche que conservait une paysanne des Abruzzes. — Malgré l'intervention de son curé, une pauvre veuve ne consentit

BiBL. ETHN. — Rocet humainet; Introd. is

2Ti QUESTIONS GÉNÉRALES.

qu'au bout de deux ans à remettre à M. Nikles une hachette qu'elle gardait dans un coffret avec des images de la Vierge, une petite croix et quelques pièces d'argent. — En dépit des offres les plus séduisantes, M. Cartailhac s'est vu refuser obstinément une autre hachette placée par un cultivateur de TAveyron dans un sachet de peau, qui contenait en outre bien d'autres objets regardés aussi comme autant de talismans, des galets de variolithe, une pyrite de fer, une goutte de mercure, etc.

FiG. 221. — ÂmuleUes eu deuU de lamantiu H criblai, des Guahibos de rOrénoque. (Mus6e du Trocadéro. CoUpcticn Crevaux.)

Fin. 22?. — Corne fétiche, Gabon; on voit à travers la glace qui la forme les amulettes qui lui donnent sa valeur. (Musée du Trocadéro. Collection P6ne.)

En présence de ces pierres que des chrétiens portent sur eux et associent aux objets de leur vénération ; en présence de ce sachet si précieusement gardé par un de nos compatriotes, sommes-nous bien venus à nous moquer du sauvage de TOrénoque, qui se fait une amulette avec des éclats de cristal enchâssés dans des dents de lamantin (fig. 221), ou du Nègre, qui remplit sa corne fétiche de petits cailloux, de dents de serpent, etc. (fig. 222) ? Le sauvage et Thomme civilisé agissent ici l'un comme l'autre, et en vertu d'idées que l'on sait bien être les mêmes. Tous les deux pensent trouver dans la possession de leurs amulettes un moyen de se rendre favorables certaines puissances

supérieures ou de les empêcher de nuire; et, quelque absurdes quelles soient, ces pratiques nous dévoilent le sentiment qui les inspire.

Fie. 223. — Le brandon «le la Saint-Jean, à Luchon. (M. Alex. Bertrand.)

Ainsi, d'une part, nous trouvons chez les sauvages des conceptions religieuses qui touchent de bien pr^s h celles qu'ont atteintes les nations les plus civilisées ; d'autre part, nous voyons celles-ci juxtaposer h leurs dogmes épurés des croyances parfaitement semblables à quel-

ques-unes des plus singulières superstitions signalées chez les dernières tribus de Thumanité. V enlre-croisement que j'ai eu si souvent à signaler reparaît donc encore ici. Comme tous les autres caractères que nous avons passés en revue, les caractères religieux attestent la nature fondamentalement identique de toutes les populations humaines.

XI. — Évidemment, aujourd'hui, aucun homme éclairé ne confondra les superstitions, dont j'aurais pu multiplier les exemples, avec les dogmes communs à toutes nos Églises, c'est-à-dire avec la re//fjio7i chrétienne proprement dite. Or, si nous faisons cette distinction lorsqu'il s'agit d'Européens, pourquoi ne pas l'admettre quand il s'agit des sauvages môme les plus arriérés? Certes, chez eux, ces deux sortes de croyances sont souvent si bien fusionnées que la distinction n'est pas toujours facile. Mais n'en était-il pas de môme chez nous au moyen âge et bien plus tard? N'oublions pas que deux siècles à peine nous séparent du temps où déclarer ne pas croire aux sorciers, c'était s'exposer à ôtre regardé comme hérétique, à ôlre poursuivi et traité comme tel par les pouvoirs publics. L'État aussi bien que l'Église acceptaient donc alors également la religion et les superstitions, ou mieux, regardaient celles-ci comme faisant partie de celle-là.

En se plaçant à ce point de vue, en comprenant par le terme de relifjioji l'ensemble des conceptions que chaque peuple a adoptées relativement au surnaturel, on constatera aisément que les grandes et les petites religions se ressemblent étonnamment par ce qu'il y a chez elles de plus élevé et de plus infime. Ce qui les sépare se trouve surtout dans les notions et les formes intermédiaires. C'est donc ici que Tanthropologiste rencontrera le plus de faits propres à caractériser certains groupes humains et à les distinguer des autres.

XII.— L'ethnologiste,lui aussi, trouvera des données parfois inatteaidues et d'intéressantes questions à résoudre dans l'étude des religions, comprises comme je viens de le dire. Lorsqu'un peuple change de dieux, il est bien rare que l'ancienne croyance ne laisse pas quelque trace dans la nouvelle. Les divinités abandonnées ne disparaissent pas toutes du nouveau panthéon. Souvent, au contraire, elles s'y glissent sous quelque déguisement, sauf à se contenter d'une place plus ou moins obscure ou à devenir des démons ; souvent il se fait ainsi comme une fusion entre le passé et le présent. Voilà comment d'antiques traditions religieuses se sont conservées en dépit des doctrines qui avaient la prétention de

les faire oublier ; comment \^?> pierres de foudre^ les flèches des fées ont été associées à la croix; comment les anciennes fêtes solaires, chantées par Ovide, sont devenues les /eux de la Saint-Jeanj auxquels, dit Bossuet, « TÊglise s'est résignée à prendre part », que le clergé bénit encore tous les ans sur quelques points de la basse Bretagne et dont on dispose parfois les matériaux combustibles de manière à représenter un cierge gigantesque (fig. 223) ; voilà comment s'est opéré chez nousmêmes le mélange des religions les plus opposées. La croyance à la sorcellerie, naguère encore si étrangement associée aux dogmes chrétiens, ne leur appartenait certainement pas. C'était comme le résidu de conceptions diverses, empruntées à bien des sources et probablement entées sur un fond de vieux chamanisme venu des régions asiatiques, où cette forme religieuse parait avoir régné de tout temps.

Les mouvements de populations accomplis dans le passé devaient amener la production des faits de ce genre. Des croyances, apportées parfois de fort loin par des tribus immigrées, se sont juxtaposées à celles des races locales et sont parfois restées reconnaissables, tout en perdant de leur importance première ou en se modifiant. Ainsi s'est formé ce fond de mythologie populaire auquel nos ancêtres ont cru longtemps, oîi l'on n'a vu plus tard que des contes bleus, mais où la science moderne a su découvrir des renseignements sur nos origines, sur des rapports ethnologiques longtemps voilés par l'espace et le temps. Une partie de ces contes a son point de départ dans l'Inde. Plus d'une des fables qui ont bercé notre enfance se retrouve dans les livres sacrés d?s brahmanes. C'est là une des preuves qui, avec bien d'autres, attestent que l'extrême Europe et la presqu'île Gangétiquc doivent également une partie de leur population aux Aryans primitifs.

XllL — Mais ces émigrants, en arrivant en Europe, rencontrèrent, on le sait, des populations plus anciennes. Celles-ci avaient-elles aussi leurs conceptions religieuses plus ou moins analogues à celles des sauvages actuels ? Ou bien nos ancêtres tertiaires et quaternaires étaient-ils entièrement dépourvus de religiosité ? Répoudre à ces questions peut paraître difficile. Je crois pourtant qu'il est possible de démêler la vérité en groupant les données que fournissent l'archéologie préhistorique et l'étude des populations actuelles.

Reconnaissons d'abord que nous manquons de tout renseignement à cet égard, lorsqu'il s'agit des races qui n'ont laissé de preuves

de leur existence que dans les alluvions. Rien ne nous apprend si les

hommes de Canstadt, de Grenelle et de la Truchère donnaient à leurs

morts quelques-uns de ces soins qui attestent la pensée d'une autre

vie, rien n'indique chez eux la croyance à des êtres supérieurs bons ou

mauvais.

Mais d'une part, les conditions mômes dans lesquelles ont été trouvés les ossements laissés par ces races expliqueraient facilement la disparition des objets qui auraient pu nous renseigner ; d'autre part, l'absence bien constatée de témoignages matériels ne permettrait pas d'admettre comme démontrée l'irréligiosité de ces antiques tribus. Ce que nous avons vu se passer aux Andamans,auCapetailleurs,met hors de doute qu'une population peut être fort religieuse, croire à une autre vie et à des dieux, sans posséder aucun symbole de ses dogmes. Evidemment, si les Mincopies venaient à disparaître, si nos successeurs n'en recueillaient que quelques crânes isolés, s'ils raisonnaient comme on le fait trop souvent, ils pourraient aisément être amenés à voir en eux des matérialistes et des athées. On sait quelle serait leur erreur.

En somme, à s'en tenir aux preuves directes, on ne peut rien affirmer dans un sens ou dans l'autre au sujet de la religiosité des races que j'ai nommées plus haut. Il en est autrement de celles de Furfooz ot de Cro-Magnon. Ici, nous rencontrons des faits d'où il résulte clairement que les hommes de la Lesse, de la Vézère, de Menton, etc., ne regardaient pas la mort comme les anéantissant en entier, et qu'ils admettaient l'existence d'êtres pouvant influer, en bien ou en mal, sur leur destinée.

La première de ces croyances est attestée par le contenu des sépultures. On laissait aux morts, aax adultes comme aux enfants, tout ce qui servait à la parure ; on déposait auprès d'eux des objets que l'on pensait pouvoir leur être utiles dans une autre vie. Les tribus de Menton peignaient en rouge le corps des hommes faits, avec une poudre de fer oligiste qui a teint tous leurs ossements et les armes ou les outils déposés dans le voisinage. Parfois, une certaine provision de ce cosmétique était placée à côté du cadavre, dans un sillon régulièrement creusé. Les cadavres d'enfants ne recevaient pas de peinture; et aucun des ossements recueillis à Cro-Magnon n'en a pas non plus présenté de traces. Les rites variaient donc avec l'âge du défunt à Menton, et aussi de tribu à tribu, dans le midi de l'Europe.

Quelques archéologues éniineiits ont voulu rajeunir ces sépultures dont la signification est si nette. Ils ont affirmé qu'elles ne dataient pas des temps quaternaires ; que si ces squelettes, évidemment ensevelis avec soin, avaient été trouvés au milieu d'ossements d'animaux et d'instruments appartenant aux âges paléolithiques, c'est que quelque tribu néolithique avait enterré ses morts dans une ancienne station de l'époque précédente. Nous voyons donc reparaître ici la théorie des remaniements dont j'ai parlé plus haut à propos du vase du Trou du Frontal. Je crois avoir montré qu'elle est inapplicable aux trouvailles faites en Belgique, et la plupart des raisons que j'ai invoquées s'appliquent également à ce qui a été dit au sujet des srpullures de Cro- Magnon, de Menton, etc. Que l'on relise surtout, avec attention, les détails donnés par M. Rivière sur les soins minutieux apportés par lui à ses fouilles, sur le contenu des cavernes qu'il a si fructueusement explorées, et on sera vite convaincu que les squelettes retirés des cavernes de Baoussé-Roussé sont bien contemporains de YUrsus spelœus^ du Felis spelœa, du Rhinocéros^ de TElan, etc., dont les ossements se mêlaient aux silex taillés et aux connus de cervidés travaillées par les anciens troglodj t(»s.

Au reste, sur ce point, comme sur bien d'autres, les faits ont de plus en plus raison de théories qui n'avaient d'autnîs fondements que le défaut de renseignements précis. M. Cartailhac lui-même, après avoir longtemps hésité, a accepté les sépultures de Menton etdeCro-Magnon comme remontant bien à l'époque quaternaire. En outre, groupant les nombreuses observations faites dans diverses localités et les rapprochant de ce qui se passe chez certaines populations actuelles, il pense que les hommes de cet Age n'ensevelissaient pas directement le cadavre. Celui-ci aurait été d'abord placé dans des conditions telles que les chairs disparussent en tout ou en partie. Peut-être môme en enlevait-on les derniers lambeaux avec un silex tranchant qui a laissé des stries sur quelques points du squelette. A Menton, la couleur aurait été appliquée sur les os préalablement dépouillés et ainsi s'expliquerait son accumulation dans les cavités superficielles. On comprendrait également pourquoi l'on a trouvé dans plusieurs grottes des ossements isolés, des têtes, des maxillaires inférieurs, etc., alors que rien d'ailleurs n'indique des habitudes d'anthropophagie. L'interprétation proposée par M. Cartailhac me parait donc fort rationnelle et je suis très disposé à l'adopter.

280 OL'KSTIONS GÉNÉRALES.

Quoi qu'il en soit, il est désormais hors de doute que les troglodytes de la race de Cro-Magnon ensevelissaient leurs morts et que cet ensevelissement était accompagné de pratiques attestant leur croyance à une autre vie. Or, on sait que cette race est une de nos plus anciennes, qu'elle remonte jusqu'à Tâge de Tours. Par conséquent, si rhomme, au moment de son apparition sur le globe, n'a pas eu d'emblée la notion spiritualiste de sa propre nature — ce que la science ne peut nous apprendre — toujours est-il qu'il est arrivé de bien bonne heure à cette conception aujourd'hui universelle.

L'examen des sépultures nous renseigne suffisamment sur le point que nous venons d'examiner; il ne nous apprend que bien peu de chose sur la religion proprement dite ou sur la mythologie de ces vieilles tribus. Seul, le fait général ressort clairement des observations recueillies jusqu'à ce jour. Dans plusieurs stations, en France comme en Belgique, on a trouvé de nombreux objets que Broca lui-même n'a pas hésité à regarder comme des amulettes. Or, je viens de rappeler quelle est la signification de ces objets, à quel ordre d'idées leur usage se rattache chez les peuples modernes sauvages ou civilisés. En retrouvant ces taUsmans chez nos ancêtres quaternaires, nous ne pouvons que les regarder comme indiquant des sentiments, des conceptions analogues à celles que nous avons constatées chez nousmêmes. Eux aussi ont cru à certains êtres supérieurs pouvant exercer sur la destinée de l'homme une influence heureuse ou néfaste.

Mais, dans l'état actuel de nos connaissances, nous ne saurions former la moindre conjecture plausible au sujet de ce que pouvaient être les croyances mythologiques chez les tribus de Menton ou de Cro- Magnon. On n'a rien trouvé chez elles qui ressemblât à des idoles ou à de simples fétiches. Toutefois, nous savons que cette absence d'objets matériels en rapport avec le culte n'implique nullement celle d'une mythologie parfois assez compliquée, comme chez les Mincopies ; et qu'elle peut fort bien coexister avec de véritables solennités religieuses, comme chez les Hottentots. Il pourrait donc en avoir été de même chez les hommes de la race de Cro-Magnon, bien qu'ils n'aient laissé aucun signe sensible de leurs conceptions à ce sujet.

Je ne connais qu'un seul fait pouvant se rattacher au culte chez les hommes quaternaires. 11 me paraît probable que M. Dupont a eu raison de regarder conmie un fétiche le cubitus de manunouth que la tribu de

Chaieux avait placé sur une plaque de grès, à côté de son foyer. Les troglodytes de la Lesse ont agi comme faisaient de nos jours les sauvages de rOhio, qui gardaient dans leurs huttes les ossements fossiles du mastodonte, les regardant comme les os d'une race de géants dont ils espéraient se rendre les esprits favorables en honorant leurs restes.

Je croirais encore volontiers qu'en traçant des rayons divergents autour d'un centre commun sur une amulette et sur un bâton de commandement, les troglodytes de Gourdan ont voulu représenter le soleil. Mais, conclure de là avec M. Piette qu'ils adoraient cet astre et avaient découvert le Dieu solaire retrouvé plus tard par les Egyptiens et les Gaulois, me parait une conjecture un peu hasardée, et je ne saurais aller aussi loin.

En résumé, les soins donnés au\ morts et Tusage des amulettes permettent de regarder comme démontré qu'un certain nombre de tribus quaternaires nous ont laissé des preuves de leur religiosité. Il est difficile de voir quelles raisons on pourrait invoquer pour refuser la même faculté aux autres populations qui furent leurs contemporaines. Tout au moins, l'analogie milite-t-elle en leur faveur. Sans doute, alors comme aujourd'hui, la notion fondamentale se traduisait de diverses manières ; et, bien probablement, chacune de ces peuplades séparées par l'espace et par le temps, a eu ses superstitions propres, son panthéon spécial.

XIV. — La religiosité des hommes de la pierre polie n'a été mise en doute par personne. La croyance à une autre vie s'accuse chez toutes les tribus néolithiques par les soins remarquables donnés aux sépultures. Pour abriter leurs morts, elles ont parfois profité des cavernes naturelles ou ont creusé des grottes artificielles, mais le plus souvent «'lies ont construit ces dolmens qui ont bien mérité d'être appelés des monuments, et qui nous étonnent par les dimensions des matériaux mis en œuvre (fig. 133). Quelle que soit, d'ailleurs, la nature de ces tombeaux, toujours on y trouve des offrandes mortuaires, devenues pour nous des trésors ethnographiques. C'est de là qu'ont été tirés la plupart des outils, des vases, des parures, des armes, qui devaient servir aux défunts dans leur nouvelle existence et qui ont enrichi nos musées.

On a trouvé dans les tombeaux néolithiques de nombreuses amulettes et je n'ai pas à revenir sur la signification de ce fait. Mais il est bon de faire remarquer que les idoles ou les fétiches y font presque aussi

complètement défaut que dans les sépultures de l'époque précédente. Seules, peut-être, l'allée couverte de Bellehaye et les grottes de la Marne permettent quelques conjectures relatives aux notions religieuses de ces populations. Broca n'a pas hésité à regarder comme représentant une divinité féminine les singulières sculptures découvertes par M. de Baye sur le mur de ses anti-grottes (fig. 224), et cette interprétation a été généralement acceptée. Si elle est vraie, comme tout

Fig. 22i. — Divinité fôiuiuine sculptée sur les p.irois d'une grotte uéolitliique du Petit-Moriu. (D'après M. de Bnye.)

permet de le croire, nous avons sous les yeux la plus ancienne forme connue que l'homme ait imaginée pour représenter un de ces êtres auxquels s'adressent des hommages.

Les haches (fig. 225) sculptées à côté ou dans le voisinage des effigies précédentes et que l'on retrouve à Gavrinis, àLocmariaker, etc., se rattachaient probablement au même ordre d'idées. Cette conjecture est d'autant plus plausible que Ton a maintes fois rencontré dans les sépultures néolithiques des haches de petite dimension, percées d'un trou de suspension et qui n'ont pu être utilisées que comme amulettes. Faut-il donc faire remonter jusqu'à nos ancêtres néolithiques le culte, ou tout au moins l'honoration de la hache signalée par les érudits chez les Grecs, les Chaldéens, les Egyptiens? Et quand nos paysans

conservent si précieusement leurs pio^res de fondre, ne font-ils qu'obéir insciemment à quelque vague superstition datant de Tépoque où furent creusées les grottes du Petit-Morin ?

11 pourrait bien en être ainsi et certaines croyances populaires pourraient même avoir une origine plus éloignée encore.

On sait comment les bommes de la pierre poliiî vinrent se mêler, sans les détruire, au\ races quaternaires, comment le mélange des populations s'opéra là même où le premier contact avait amené des luttes sanglantes. Les choses se passèrent nécessairement de la même manière lors des invasions qui in troduisirent chez nous le bronze et le fer. Or chaque peuple nouveau venu apportait sans doute avec lui ses conceptions religieuses

particulières. Comm(* les **^'°- -^' " '*'^^'"^ ^^""'ï*^'^'' '"'^ '"•' i»«»'«»« ^'"«« ^^^

^roU«^s du l*('tit-Morin. (D'après M. de B;iv^.)

races, les croyances durent

se pénétrer, se fusionner à des degrés divers et traverser les siècles, grAce à cette alliance môme. Peut-être, quelques-unes des superstitions actu(»lles remontent- elles jusqu'aux temps où Thomme chassait le mammouth dans les vallées du Périgord ; peut-être quelques-uns des démons que redoutaient nos pères étai<'nt-ils autant de divinités déchues, jadis adorées parles vieux troglodytes de la Vézère.

ÇONSERVED

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HARVARD OOLLKiE UBRARY

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