CHAPITRE PREMIER
Espagne et Portugal (1559—1648).
(Nous ne développerons dans ce chapitre que l'histoire intérieure de ces deux états. Quant aux événemens dont se compose leur histoire extérieure pendant cette période , nous nous bornerons à les indiquer ici ; ils trouveront leur développement dans les chapitres suivans, où ils sont mêlés à l'histoire de la Hollande, de la France , de l'Angleterre, etc. )
Philippe II, après avoir conclu le traité de Cateau-Cambrésis, et réglé le gouvernement des Pays-Bas, s'embarqua pour l'Espagne, oit le luthéranisme avait pénétré. Animé d'un zèle ardent pour la foi catholique, et nourri dans les principes du pouvoir absolu, ce prince devait être l'implacable ennemi d'une doctrine qui portait les esprits à l'indépendance religieuse, et, de là, à l'indépendance politique. Il lui sembla qu'elle sapait en même temps les bases du culte et du trône de ses pères, et qu'elle était à la fois hérésie et crime de lèse-majesté. De cette opinion découla le système de rigueur qu'il adopta comme un moyen violent, mais nécessaire, et qu'il suivit avec une constance de volonté également étonnante et odieuse. Arrivé en Espagne, il se hâta d'y étouffer
2 HISTOIBE GÉNÉRALE
le luthéranisme avec le secours de l'inquisition (1). Bientôt après, pour prévenir, par la terreur, les troubles qu'il redoutait, et dont il ne fit qu'avancer l'instant, il introduisit de force cette institution dans les Pays-Bas. 11 essaya de la faire recevoir dans le Milanez et dans le royaume de Naples; niais il y trouva tant de résistance, principalement de la part des évêques, qu'il renonça à son projet.
Les réglemens du concile de Trente , fermé le 5 décembre 1563, furent d'abord rejelés par plusieurs états catholiques; mais Philippe II en ordonna la réception immédiate dans toute la monarchie espagnole. Leur publication mit le comble au mécontentement des Flamands. Le comte d'Egmont, député par les états de Flandre pour solliciter du roi la liberté de conscience , rapporta l'ordre de faire observer les décrets du concile. Ce fut comme le signal de la révolte qui éclata en 1566. Prusieurs ministres de Philippe 11 lui conseillaient d'user de modération. Ce n'était point l avis du duc d'Albe et du cardinal Granvelle; ce ne fut point non plus celui du monarque. Le duc d'Albe fut envoyé dans les Pays-Bas avec une armée formidable et une autorité sans bornes. Ces provinces se couvrirent d'échafauds. Le supplice (1568) des comtes d'Egmont et de Hom (2) et d'une multitude de gé-
(1) Environ trois semaines après son retour, le saint-office lui donna à Valladolid le spectacle d'un auto-da-fé , auquel Philippe assista avec toute sa cour. Ce fut en cette circonstance , qu'un des malheureux condamnés au supplice du feu lui ayant témoigne son étonnement de ce qu'il autorisait une telle barbarie , il répondit que si son propre lils était un liérétique obstiné , il le livrerait lui-même aux flammes.
(2) La même année ou périrent d'Egmont et de Horn, un événement, qui est resté long-temps enveloppé d'un sombre mystère , eut lieu à la cour d'Espagne Philippe D avait de sa première femme, Marie de Portugal , un fds nommé don Carlos , né en 1 545. En 1 562 , ce prince ayant reçu un coup violent à la téte dans une chute sur l'escalier du palais de l'archevêque d'Alcala , il s'ensuivit dans sa raison un dérangement qui se manifesta depuis , en plusieurs circonstances, par des actes de violence et de fureur : ce qui détermina Philippe II , qui n'avait point alors d'autre héritier et qui ne voulait pas exposer l'état à être gouverné par un prince insensé, à appeler en Espagne ses deux neveux Rodolphe et Ernest entre lesquels il se proposait de choisir son successeur. Cette démarche et d'autres signes de la défiance de son père irritèrent don Carlos et lui firent prendre la résolution de quitter l'Espagne. Instruit de ses dispositions et craignant qu'il ne devint un
néreuses victimes provoqua des tentatives de soulèvement. Le comte de Nassau détruisit un corps de troupes espagnoles; mais le prince d'Orange, moins heureux que son frère , échoua dans ses premiers efforts : il fut obligé de se retirer en Allemagne , et d'ajourner la délivrance de son pays. Le duc d'Albe, pendant quelques années, opprima à loisir les Pays-Bas.
Dans le même temps , l'Espagne était le théâtre d'une révolte dangereuse. Après la prise de Grenade, ceux des Maures qui étaient restés en Espagne avaient été condamnés à changer de religion, ou du moins à paraître chrétiens. Cette démonstration, dont Ferdinand-le-Catholique et Charles- Quint s'étaient contentés, ne suffit point à Philippe II. Ce prince inquisiteur voulut que les infidèles fussent réellement de sa religion. Dans l'espérance de les y amener plus promplement , il ordonna en 1 568 que les Maurisques renonçassent a leur idiome , a leurs noms , à leurs vétemens , à leurs bains, à leurs usages, à tout ce qui pouvait les distinguer de ses autres sujets. Le despotisme fut poussé au point de leur défendre de changer de domicile sans l'aveu du magistrat, de se marier sans la permission de l'évêque , de porter ou même de posséder des armes sous aucun prétexte. Cette aveugle tyrannie provoqua, une vive résistance. Les Maures se soulevèrent en un même jour dans tout le royaume de Grenade,
instrument entre les mains de ses ennemis , Philippe alla lui-même l'arrêter au milieu de la nuit et le mit sous la garde de plusieurs seigneurs qui devaient le surveiller sévèrement. Le désespoir où cette captivité jeta don Carlos lui donna une fièvre maligne dont il mourut , après avoir demandé pardon à son père des diagrins qu'il lui avait causés et avoir reçu sa bénédiction. Cette version, fondée sur des documens authentiques, détruit celle qui a longtemps attribué à la barbare jalousie et en même temps à l'inflexible politique de Philippe ta perte d'un fils qui n'avait pas su oublier que la reine d'Espagne, Elisabeth de France, lui avait d'abord été destinée, et qui , d'autre part, blâmait l'oppression sous laquelle on tenait les habitans des Pays-Bas et correspondait secrètement avec leur envoyé à la cour de Madrid : ce qui aurait porté Philippe à se défaire d'un fils odieux en le livrant, comme prévenu d'hérésie, à l'inquisition , laquelle aurait fait le procès à l'infant qui , condamné à mort , aurait été étranglé dans les cachots du saint-office. Cette opinion , accréditée par les romans et par le théâtre , est aujourd'hui abandonnée par l'histoire.
et élevèrent au troue un d'entre eux, sous le nom de Mahomet -Abeu-Humey a. Si le sultan Sélim II s'était rendu à leurs instances et avait envoyé à leur secours l'expédition que, bientôt après, il dirigea contre l'île de Chypre, l'Espagne pouvait être menacée d'une révolution. Abandonnés à eux-mêmes, les Maures devaient succomber dans une lutte trop inégale. Après deux années d'une guerre cruelle et sans résultats, Philippe II chargea don Juan d'Autriche, son frère naturel, de réduire les révoltés. Ils cédèrent au courage et à la fortune naissante de ce jeune héros. Vaincus en plusieurs rencontres , ils acceptèrent l'esclavage sous le nom d'amnistie, et furent transférés dans la Castille (1570). L'année suivante, don Juan acquit une gloire immortelle par la victoire de Lépante ; mais sa carrière fut aussi courte que brillante. Nommé gouverneur des Pays-Bas en 1576, après la mort du commandeur de Requesens , qui avait succédé au duc d'Albe, il survécut peu à cet honneur, qui peut-être lui fut fatal. Des historiens prétendent que Philippe, redoutant son ambition et ses talens, le fit empoisonner (1578). Il eut pour successeur Alexandre Farnèse, le plus digue de le remplacer, et le plus capable de réparer sa perte.
En 1579, le traité d'Ulrecht (voyez ci-dessous chapitre II) enleva sept provinces à Philippe; mais, en 1580, ce prince portait un sceptre de plus.
Le régime absolu que le Portugal avait vu naître sous les règnes d'ailleurs grands et illustres de Jean II et d'Emmanuel, s'était fortifié sous Jean III. Ce roi, dans un long règne de trente-six ans , ne convoqua que trois fois les cortez qui dégénérèrent peu à peu en vain simulacre de représentation nationale et en servile instrument de la cour. L'inquisition que Jean III établit, les jésuites qu'il appela dans ses états contribuèrent puissamment à l'affermissement de son despotisme. Il trouva aussi de nombreux auxiliaires dans cette multitude d'hommes qui , n'aspirant qu'à s'enrichir des trésors de l'Inde, avaient abdiqué le caractère de citoyens et d'hommes libres pour devenir des marchands égoïstes et avides , sacrifiant au luxe et à l'opulence la patrie et la liberté; étouffées par l'esprit de servilité, les anciennes vertus disparurent, et la nation tomba dans une décadence morale et politique que précipita le règne désastreux de Sébastien. Ce
prince, petit- (ils de Jean III, monta sur le trône a l'âge de trois ans (1557). Ses gouverneurs, par un excès de zèle, louable dans son principe mais dont les conséquences furent très-funestes, rélevèrent dans les sentimens d'une dévotion plus fervente qu'éclairée, et qui égara un esprit naturellement romanesque et porté aux choses extraordinaires. La lecture des guerres saintes ayant achevé d'échaufïer son imagination , il voulut s'ériger en même temps en apôtre et en conquérant, et, l'an 1574, plein d'une ardeur a la fois religieuse et chevaleresque, il passa en Afrique pour combattre les Maures, sur lesquels il obtint quelques succès. De retour en Portugal, il ne médita plus que projets de croisades. Il saisit avidement l'occasion de satisfaire son penchant belliqueux. M uley-Mohammed , roi de Maroc, détrôné par son . oncle Muley-Molnc, sollicita la protection de l'Espagne et du Portugal. Philippe II lui refusa ses secours; mais Sébastien lui promit de le rétablir. L'entreprise était téméraire. Mohammed , détesté pour ses cruautés et son avarice , était sans partisans dans le royaume qu'il avait perdu; au contraire, Muley-Moluc, que sa valeur et ses exploits ont rendu célèbre parmi les nations barbaresques , avait pour lui le cœur de ses sujets et l'appui de la cour ottomane. Cependant Sébastien, malgré les représentations de sa mère et de ses ministres, et contre le vœu de son peuple, persista dans sa résolution, et, après avoir établi de nouveaux impôts, contracté de gros emprunts, extorqué aux juifs des sommes considérables, et tiré beaucoup d'argent du clergé et de la noblesse h titre de don et de subside pour fournir aux frais de son entreprise, il s'embarqua pour l'Afrique. A quelques lieues d'Arzilla , où il débarqua avec quinze mille hommes , il reçut delà part de Philippe II, qui stimulait à dessein sa téméraire ardeur , le casque et la cotte d'armes qu'avait autrefois portés Charles-Quint lors de son entrée dans Tunis. Enivré de ce présent auguste, l'imprudent Sébastien ne rêvait plus qu'entrée triomphante à Fez et à Maroc, et se promettait déjà l'empire de toute l'Afrique. Il fut bientôt cruellement détrompé. Ayant livré bataille à Moluc, le A août 1578, près d'Alccaar-Quivir, dans la Vallée du Torrent, l'armée portugaise, enveloppée par la cavalerie des Maures, fut taillée en pièces. Sébastien, couvert de blessures, avait été pris
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par des soldats qui se le disputaient l'épée à la main. Eh quoi! leur dit un officier musulman, lorsque Dieu vous donne une telle victoire, vous vous égorgez pour un prisonnier! Et frappant le roi de son cimeterre, il rétendit mort à ses pieds. Muley-Mohammed se noya , en fuyant , dans la rivière de Mucazen, et Muley-Moluc, atteint depuis long-temps d'une fièvre violente, expira pendant l'action, en donnant les derniers ordres qui assurèrent aux siens la victoire. Ainsi, par la maladie, le fer et l'eau, périrent les trois rois en un même jour(1).
Sébastien n'ayant point laissé d'enfans , le cardinal don Henri , son grand-oncle paternel, lui succéda. Ce prince , presque septuagénaire , sembla ne régner que pour voir discuter juridiquement devant lui qui serait son héritier (2). Sentant qu'il touchait au terme de sa carrière, et voulant prévenir les troubles qui suivraient sa mort, si la succession était incertaine, il convoqua en 1579 l'assemblée des états à Lisbonne pour y régler cet objet important. Les états nommèrent onze juges-commissaires qui devaient examiner les droits des divers prétendans à la couronne. Ces prétendans étaient 1° don Antoine , prieur de Crato, fils de Louis, duc de Béja , frère aîné du cardinal Henri. Dans un pays où l'illégitimité de la naissance n'avait pas toujours été un titre d'exclusion, le prieur de Crato , en suivant la primogéniture des branches , était le plus proche héritier du trône. 2° Remuée Farnèse, prince de Parme. 'd° Catherine, duchesse de Bragance. Le prince Edouard, frère puîné du cardinal, avait laissé deux
(1) Quelques circonstances firent cependant douter de la mort de Sébastien ; les Portugais crurent long-temps encore à l'existence de ce prince , et , sous la domination espagnole , le peuple l'attendait comme un libérateur. De là, les tentatives de quatre aventuriers qui prirent successivement sou nom et dont le quatrième joua son rôle d'une manière si spécieuse que l'histoire hésite à le qualifier d'imposteur.
(2) Faible et médiocre comme monarque, Henri avait été un grand prélat. 11 réforma les moeurs trop relâchées des ecclésiastiques , établit des écoles et des hospices pour les pauvres , protégea les lettres , fonda l'université d'Evora, et des collèges à Coïmbre et à Lisbonne. Il 'engagea le jésuite MafTei à écrire Tbistoirc des conquêtes des Portugais dans les Indes , encouragea les utiles travaux de plusieurs savans , et composa lui-même plusieurs ouvrages.
DBS TEMPS MODEHNES. 7
filles, dont Tune, nommée Marie, avait épouse Alcxaudre Farnèse , premier du nom , duc de Parme ; l'autre*, nommée Catherine, avait épousé Jean, due de Bragance. En supposant don Antoine rejeté, laquelle devait l'emporter des maisons de Bragance ou de Farnèse? Marie était fille aînée du prince Edouard : cette princesse était morte; mais elle laissait un fils, Ranuce Farnèse, qui, aux droits de sa mère, devait être préféré à Catherine, sa tante, si la représentation était admise, et qui, au contraire, était exclu par Catherine, si la proximité l'emportait sur la représentation. Celle dernière opinion fut celle des jurisconsultes de Coïmbre, qui, consultés à ce sujet, prononcèrent en faveur de la duchesse de Bragance. 4° Philippe //, roi d'Espagne. 5Q Philibert-Emmanuel, duc de Savoie. Ces deux princes , petits-fils d'Emmanuel-le- Fortuné par Isabelle et Béatrix, leurs mères, convenaient que, si ces princesses étaient vivantes, elles passeraient après leur nièce, fille d'Edouard, leur frère aîné. Mais Isabelle et Béatrix n'étant plus, et Philippe IL et Emmanuel se trouvant au même degré que la duchesse de Bragance, soit à l'égard de don Sébastien, soit à l'égard du cardinal Henri, ils opposaient à l'avantage de descendre d'une branche aînée celui de la masculinité , et à ce titre ils réclamaient la préférence. 6° Catherine de Médicis, reine de France. Elle faisait remonter ses droits imaginaires jusqu'au roi Alphonse III, qui régnait en Portugal vers le milieu du treizième siècle. Elle prétendait descendre de ce prince ; mais cette prétention , d'ailleurs surannée, était même sans fondement. Elle fut donc «Variée, ainsi que celles du pape Grégoire XIII et de l'abbé de Clairvaux , qui prouvaient par de vieux titres que la couronne de Portugal relevait d'eux, et devait être réunie à leur domaine, faute d'héritiers mâles.
Le prêtre-roi 9 comme on appelait le cardinal Henri, étant mort en 1580, sans avoir désigné son successeur, Philippe II ne crut pas devoir attendre la décision des juges-commissaires, et se hâta de substituer la force au droit. La duchesse de Bragance avait pour elle l'autorité des jurisconsultes ; le prieur de Crato eut celle du peuple et des moines de Lisbonne , qui le proclamèrent souverain ; mais le roi d'Espagne eut celle des armes et de l'or. Ayant gagné une partie de la noblesse portugaise, et publié, suivant son usage, une dé-
cl ara t ion des casuistes et des principaux docteurs de son conseil , qui l'autorisaient à soutenir par la force la justice de sa cause, il fit marcher trente mille hommes en Portugal, sous la conduite du duc d'Albe, qui, disgracié depuis deux ans, et relégué à son château d'Uzeda , se vengea de l'ingratitude de son maître par la conquête d'un royaume. Les Antonins, animés par leurs prédicateurs, s'armèrent avec plus d'ardeur que de succès pour cette guerre sacrée. Le prieur de Crato , défait près d'Alcantara par le duc d'Albe, tandis que sa flotte était battue par le marquis de Santa-Cruz , s'enfuit pour échapper au décret qui mettait sa tête à prix, et tout le Portugal, dans l'espace de trois semaines, plia sous le joug des Espagnols. La soumission du Brésil et des colonies portugaises en Afrique et aux Indes orientales compléta la révolution. Les seules îles Tercères restèrent dans le parti de don Antoine. La duchesse de Bragance vendit à Philippe ses prétentions pour 1,700,000 ducats, et à condition que la dignité de connétable serait héréditaire dans sa famille. Nous verrons que Jean de Bragance, son petit-fils, ne se crut point lié par cette renonciation forcée.
En 1 581 , voulant colorer son usurpation d'une apparence de légalité, Philippe se rendit à Tomar, où, après avoir juré (vaine et fausse promesse) de maintenir les lois et privilèges de la nation, il reçut le serment de ses nouveaux sujets et les hommages de toute la noblesse. Quelque temps après , il lit son entrée à Lisbonne , ou il fut proclamé roi solennellement (1).
(1) Pliilippe FI, entre autres promesses qu'il fit aux Portugais en cette circonstance, leur donna sa parole de revenir et de résider parmi eux le plus longtemps quil le pourrait. L'intérêt bien entendu de son empire l'invitait à transférer sa cour à Lisbonne. Maître de tonte la péninsule , de l'Amérique méridionale , et de beaucoup d'états en Italie et en Flandre , il eût bien plus convenablement fixé sa résidence dans une cité populeuse , riche et située sur l'Océan , à l'embouchure d'un des plus grands fleuves d'Espagne , qu'à Madrid , ville médiocre , située dans un pays stérile , et sans rivière navigable. Le séjour de la cour dans une capitale exercée au commerce maritime aurait vraisemblablement tourné les Espagnols vers les entreprises et spéculations commerciales , qui sont une source abondante de richesses pour les nations. La haine invétérée des Portugais contre les Castillans se serait d'ailleurs sinon totalement éteinte , au moins graduellement
Lê prieur dé Crato , fugitif et proscrit après son règne éphémère, était allé en Angleterre implorer l'assistance d'Elisabeth ; mais cette princesse, quoique ennemie du roi d'Espagne, ne crut pas devoir secourir un banni , dont la cause lui semblait désespérée. D'Angleterre , don Antoine passa en France. La politique de Philippe II l'y poursuivit : il demanda qu'on le lui livrât, ou du moins qu'on le chassât du royaume. Henri III répondit que la France avait toujours été l'asile d£s princes malheureux. Pour soutenir ce noble langage, il fallait accorder au prieur une hospitalité désintéressée. Mais Catherine, de Médicis ne l'avait attiré en France que pour traiter avec lui de ses droits, et il lui promit, dit-on, la cession du Brésil. La France envoya contre l'Espagne une flotte de soixante vaisseaux, commandée par Philippe Strozzi. La flotte espagnole , sous les ordres de Santa-Cruz , vint à sa rencontre : le combat s'engagea près des Açores, le 27 juillet 1582. Les Français furent vaincus; Strozzi fut pris et présenté à l'amiral espagnol, qui, déshonorant sa victoire, le fit tuer devant lui à coups de hallebarde, et jeter dans la mer. Don Antoine, qui était de l'expédition, s'échappa avec peine. Les îles Tercères furent réduites en 4583 par Santa-Cruz. En 1588,
affaiblie par le mélange des deux races et par des alliances réciproques. Le seul avantage de Madrid était sa position au centre de la péninsule. Mais la monarchie de Philippe II n'étant point limitée au territoire espagnol , et comprenant d'immenses possessions extérieures , son centre réel était le lieu d'où ses communications pouvaient être les plus faciles et les plus promptes avec toutes ses dépendances. La translation de la cour à Lisbonne n'eût pas été alors fort difficile , puisque de Valladolid , où avait résidé Charles-Quint , elle avait été récemment transférée à Madrid , et que celte ville n'avait point encore les églises, les monastères et autres édifices qu'on y construisit postérieurement. Faute de ce changement, l'Espagne , loin d'avoir retiré les avantages qu'elle avait lieu d'attendre de l'acquisition du Portugal , fut obligée d'y envoyer annuellement six cent mille ducats pour la solde des troupes qui le gardaient et l'opprimaient. Si la cour eût résidé à Lisbonne , certainement le Portugal n'eût pas été démembré de l'Espagne en 1640; et si au grand ouvrage de la fusion des peuples on eût ajouté l'exécution du magnifique projet pour la communication et la navigation de toutes les rivières de la péninsule, dont la possibilité fut démontrée , en cette année 1581 , par l'ingénieur Antonelli dans un mémoire présenté à Philippe II lui-même, selon toute apparence les destinées de l'Espagne eussent été bien différentes.
Elisabeth , pour se venger des attaques de Philippe II , donna au prieur de Crato une flotte commandée par les amiraux François Drake et Jean Norris. Il échoua dans cette nouvelle tentative, erra depuis en Hollande , en Angleterre, et enlin revint à Paris, où il termina sa vie aventureuse en 1595, ayant institué Henri IV son héritier.
Au mépris d'un acte d'amnistie que Philippe II avait publié en arrivant en Portugal , ce prince avait répandu des flots de sang pour affermir son autorité. Le zèle qu'il ressentait , ou qu'il affectait pour l'église romaine, ne l'avait point empêché de faire périr deux mille prêtres ou religieux , plus ennemis du joug de la Castille que le reste de la nation. Tant de barbarie l'exposait à la vengeance des Portugais. On essaya deux fois d'attenter à ses jours. Ne se croyant plus en sûreté chez un peuple poussé au désespoir, il quitta le Portugal en 1583, résolu de le traiter en pays de conquête, de le ruiner, pour le réduire à l'impuissance de tenter une révolte avec succès. Bientôt, sous le sceptre espagnol, la nation portugaise, livrée à la rapacité des gouverneurs et des autres officiers publics, appauvrie, dégradée, perdit sa dignité et son opulence ; et sans doute le Portugal était pour jamais une province de l'Espagne, si les desseins gigantesques dans lesquels Philippe H fut sans cesse engagé , n'eussent laissé après lui la monarchie espagnole dans un état d'épuisement qui s'accrut encore sous ses successeurs , et permit enfin aux Portugais de recouvrer leur indépendance.
Les armes espagnoles étaient alors heureuses en Flandre sous Alexandre Farnèse. Depuis que les sept provinces* du nord s'étaient déclarées indépendantes , l'archiduc Malhias avait abandonné la souveraineté des Pays-Bas, qui lui avait été déférée par les états en 1577. Les Flamands appelèrent, pour le remplacer, le duc d'Anjou, frère de Henri 111 ; mais ayant échoué dans toutes ses entreprises, le duc d'Anjou rentra en France , ou il mourut de chagrin en 1584. La même année, le prince d'Orange fut assassiné à Delft. Cet événement, honteux pour Philippe qui avait soudoyé l'assassin, eût d'ailleurs décidé du sort des Pays-Bas, si l'ambition du roi d'Espagne eût pu se borner à reconquérir ces provinces ; mais, voulant en même temps subjuguer la France cl PAn-
gleterre, et, partageant ses forces entre tant de desseins divers, il ne put en exécuter aucun. En 1588, sa flotte invincible fut détruite par les Anglais et par les orages. Deux fois il interrompit les succès de Farnèse dans les Pays-Bas , et l'envoya en France au secours de la ligue. En 1592, îl perdit ce grand capitaine. Bientôt, avec l'aide de Henri IV, et sous les ordres de Maurice , fils et successeur de Guillaume d'Orange, les Hollandais reprirent l'avantage. Enfin, en 1598, après le traité de Vervins (voyez ci-après Y histoire de Henri IV)y Philippe sembla lui-même reconnaître l'inutilité de ses efforts contre les Provinces-Unies , en se désistant de la souveraineté des Pays-Bas en faveur de sa fille Isabelle-Claire-Eugéoie , et de l'archiduc Albert, son époux.
S'il avait échoué dans ses efforts contre la liberté naissante de la Hollande , il avait attaqué avec plus de succès les antiques franchises que les Aragonais avaient conservées jusqu'alors et qui étaient antipathiques à son système de tyrannie. D'après la constitution de l' Aragon , le roi ne pouvait choisir les représentans de son autorité dans ce royaume que parmi les indigènes ; pour qu'une proposition royale fut repoussée par les cortez, il suffisait du veto d'un seul membre ; les particuliers pouvaient arrêter le cours des discussions en présentant leurs griefs, dont le redressement devait précéder la clôture de la session. Il y avait des tribunaux royaux , mais subordonnés au chef de la justice (le justiça) et au tribunal dit de la manifestation devant lequel les Aragonais pouvaient appeler des sentences rendues , même par la justice royale. Ces libertés étaient protégées par une loi qui défendait formellement l'entrée du royaume à tout soldat étranger. Une telle constitution ne pouvait qu'être extrêmement odieuse au despotisme de Philippe II. Le secrétaire d'état Antonio Perez, détenu sous prétexte de crime de trahison, s'étant échappé de sa prison et ayant gagné l'Aragon, sa patrie, pour en appeler au tribunal de la manifestation , cette démarche occasionna à Saragosse des troubles sérieux, dont Philippe prit occasion de faire marcher une armée contre l'Aragon qui, après une faible et inutile résistance , céda à la force (1591) et fut dépouillé de la plupart de ses libertés. La juridiction du justiça fut supprimée , et l'indépendance des tribunaux anéantie. Il fut reconnu par un décret des cortez que
le roi et ses successeurs seraient libres de nommer pour viccrois des indigènes ou des étrangers. Le droit de veto absolu dont jouissait chaque membre des cortez fut aboli et les décisions durent être prises désormais à la majorité des voix , hors pour le vote des impôts où l'unanimité continua d'être la condition nécessaire. Le pays fut ouvert aux soldats étrangers , l'inquisition , à laquelle les Aragonais n'avaient jamais été bien soumis, investie d'une juridiction plus étendue, et le palais de l'Aljaféria, oii elle avait son siège, converti en une citadelle qui dominait la ville de Saragosse.
Le 13 septembre 1598, Philippe succomba à une horrible maladie dans laquelle les peuples qu'il avait ôpprimés virent une marque de la vengeance céleste. Ce monarque, qui pouvait dépenser neuf cents tonnes d'or sans pressurer ses sujets, qui en extorqua beaucoup plus encore par des exactions tyranniques, s'était vu réduit à l'ignominieux expédient d'envoyer des ecclésiastiques quêter de maison en maison pour son trésor royal. Il laissa l'Espagne dans l'état le plus déplorable, souillée d'un récent édit de banqueroute, par lequel le possesseur des mines du Nouveau-Monde avait , en 1596, supprimé tous les paiemens et refusé d'acquitter toutes les lettres de change, refus qui avait entraîné la ruine des principaux banquiers des Pays-Bas, d'Italie et d'Allemagne. Une obstination inflexible à pratiquer les maximes d'une autorité despotique et à poursuivre les projets d'une ambition démesurée, fut le fond de son caractère et le principe de toute sa conduite. Dédaignant d'assortir son gouvernement au génie et aux mœurs des différentes nations soumises à son empire, et de le varier selon les lois de chacune, il régit de la même manière , c'est-à-dire avec le même despotisme , l'Américain, le Castillan, l' Aragonais, le Sicilien, le Napolitain, le Lombard et le Belge. Son esprit paraît avoir eu plus de hauteur que de justesse. Il aimait ce qui était vaste, au lieu de ne chercher que ce qui était possible , et ce fut l'origine de ses mauvais succès. Il outra toutes choses, la religion, le pouvoir, l'ambition. Du fond de l'Escurial, il remua, il tourmenta le monde pendant quarante années. Ses ennemis l'ont surnommé le Démon du Midi; et il faut avouer que, faute de modération dans ses pensées , il fut le mauvais génie de son temps, dont il aurait pu être le héros.
Philippe II n'avait jamais eu de favoris; il n'avait eu que des ministres ou plutôt des esclaves. Le sort de Philippe III, son faible et ignorant successeur, à qui son précepteur n'a* vait guère enseigné que la grammaire et quelques thèses de saint Thomas, fut, au contraire, d'être toujours esclave de ses ministres et de ses favoris. A peine monté sur le trône, insensible aux dernières exhortations de son père, qui lui avait recommandé de gouverner par lui-même, ce prince indolent abandonna la direction des affaires a François Roxas de Sandoval, qu'il créa duc de Lerme. Ce seigneur, qui gouvernait son maître, était lui-même gouverné par Rodrigue Calderon, fils d'un simple soldat, mais que son génie entreprenant et adroit éleva aux emplois et à la fortune. Ce favori subalterne fut long-temps le véritable souverain de l'Espagne.
Philippe régnait sur les deux Indes; ses peuples étaient accablés d'impôts , et cependant ses trésors étaient vides. Des ministres insatiables, une multitude de pensions inutiles, les intérêts des dettes de la couronne, les tributs que l'Espague dépourvue d'industrie payait aux manufactures étrangères (1), en absorbaient la plus grande partie : le reste était insuffisant pour les besoins de la guerre, qui languissait dans les Pays-Bas. Avec des troupes toujours prêtes à se révolter, faute de solde, les plus habiles généraux ne pouvaient ou obtenir des succès, ou en profiter. Enfin, en 1609, une trêve de douze ans fut conclue , sous la médiation de la France et de l'Angleterre , entre l'Espagne et la république des Provinces- Unies, après quarante ans d'hostilités, qui avaient coûté à l'Espagne cent cinquante millions de ducats. Ce traité équivalait, de la part de Philippe, à un acte de renonciation. La même année où ce prince perdait sept provinces, il porta le coup le plus fatal à la monarchie espagnole, en ordonnant aux Maurisques, sous peine de ulort, de sortir de ses états
(1) Lor et l'argent sans cesse envoyés à des nations plus industrieuses, devinrent enfin si rares en Espagne, qu'en 1603 ( singulier phénomène chez un peuple qui possédait les mines du Mexique et du Pérou I ) le duc de Lerme , par un édit royal , éleva la valeur nominale de la monnaie de cuivre presque au taux de celle de l'argent , expédient absurde qui empira le mal au lieu de le guérir.
dans le terme de (renie jours. L'inquisition , qui voulait s'emparer de leurs dépouilles , les accusa de n'être convertis qu'en apparence, et demanda leur bannissement sous ce prétexte. Philippe eut la faiblesse de l'accorder, malgré l'opposition de quelques hommes d'élat, malgré la réclamation plus vive encore des grands, surtout du royaume de Valence, qui comptaient dans leurs palais ou sur leurs domaines beaucoup d'esclaves de cette nation; mais il retarda de six mois l'époque de leur sortie, et voulut qu'il leur fût permis de vendre leurs biens, à condition toutefois d'en employer la valeur en marchandises d'Espagne , qu'ils pourraient emporter avec eux. Cette précaution, par laquelle il croyait accorder l'humanité avec l'intérêt de l'état , n'empêcha pas l'exportation de la plus grande partie du numéraire qui était entre les mains de cette nation commerçante et active , et qu'elle sut dérober à la vigilance de ses persécuteurs. Au reste, la véritable plaie dont cet événement affligea l'Espagne, fut moins la perte de tant de richesses que celle d'une population utile et laborieuse. Avec les Maures, elle vit disparaître de son sein les laboureurs , les négocians, l'industrie et les arts. Des calculs contemporains et authentiques font monter le nombre de ces exilés à 429,314. Quelques familles passèrent en France (1), oii elles défrichèrent les landes de la Gascogne ; mais la plupart se retirèrent en Afrique ou en Asie. On ressentit bientôt les suiles funestes de leur expulsion. Dès Tan 1620, le mal était si grand, que Philippe III accorda, par un édit, les honneurs de la noblesse, avec exemption d'aller à la
(1) a Le roi Henri-le-Grand ayant avis que plusieurs de ces pauvres « gens s'acheminoient en son royaume , qui est réputé par tout le monde « Tasyle des affligés, touché de compassion de leur misère, fit publier, au « mois de février, une ordonnance qui obligeoit ses lieutenans et officiers à « leur foire entendre , sur la frontière , que ceux qui voudroient vivre en « la religion catholique , en faisant profession devant Tevéque de Bayonne , « auraient ensuite permission de demeurer dans ses états , au-deçà des ri- « vières de Garonne et de Dordogne.... Et quant aux autres, qui vou- « droient vivre en la secte de Mahomet , on les pourvoirait de vaisseaux « nécessaires pour les faire passer en Barbarie. La mort de ce grand prince « prévint l'exécution de son ordonnance ; mais la reine la fit exécuter avec « soin. » ( Mémoires de Richelieu. )
guerre, à tous les Espagnols qui s'adonneraient à la culture des terres (1).
(I) Depuis l'expulsion des Maures, l'état de l'Espagne, déjà fort critique, alla toujours en empirant pendant plus d'un siècle. L'exil de ces domines industrieux laissa un grand vide dans les travaux et, par suite, dans les tributs. Le fardeau qu'avaient porté les infidèles fut principalement jeté sur les tisserands. Cette surcharge en fit passer un grand nombre en Flandre ou en Italie ; les autres renoncèrent à leur profession. Les soies de Valence , les belles laines d'Andalousie et de Castille cessèrent d'être travaillées par des mains espagnoles. Le fisc, n'ayant plus de manufactures à opprimer, opprima les cultivateurs. En même temps qu'on invitait à l'agriculture par les vains honneurs de la noblesse, on chargeait les agriculteurs d'impôts également vicieux par leur nature , leur multiplicité et leur excès. Peu à peu les liesoins de l'état le mirent entre les mains des traita us , qui l'exploitèrent avec cet art perfide et cette avidité impitoyable qui leur est propre. Devenant de jour en jour plus nécessaires, avec le temps ils se rendirent souverains, et s'assurèrent l'impunité de leurs vexations en déclinant les tribunaux du prince , et eu obtenant des juges particuliers qu'ils soudoyèrent. Les propriétaires fonciers , écrasés par cette tyrannie , ou renoncèrent à leurs possessions, ou en abandonnèrent la culture. L'Espagne, sous ce régime oppresseur, s'abâtardit ; et, tandis que les autres peuples s'éclairaient et se civilisaient rapidement, elle tomba dans l'inaction et la barbarie. Les droits des anciennes douanes qu'on avait laissé subsister entre les provinces furent exagérés et interrompirent toute communication. Il ne fut pas permis de porter de l'argent d'une province à l'autre. Bientôt il n'y eut plus de chemins publics; point.de ponts, point de bateaux pour le passage des rivières; pas un canal, pas un fleuve navigable. Hors un petit nombre de batimens mal armés qui étaient destinés pour les colonies , il n'y eut pas un seul navire national dans ces ports d'où étaient sorties jadis tant de flottes formidables. Les côtes furent en proie à l'avidité et à la férocité des fiarbaresques. Pour éviter de tomber dans leurs mains , on fut obligé de fréter de l'étranger jusqu'aux avisos qu'on envoyait aux Canaries et en Amérique.
L'Espagne était misérable , et entretenait son mal par un mépris stupide pour les lumières et les mœurs de ses voisins. Superstitieusement attachée à tout ce qu'elle avait pratiqué dans le siècle brillant de ses conquêtes , elle voyait les autres peuples s'élever et se fortifier sans vouloir rien emprunter d'eux. L'inquisition , cet effroyable tribunal , établi d'abord pour arrêter le judaïsme et l'islamisme, et ensuite armé contre l'hérésie, avait comprimé les intelligences sous le poids de sa terrible juridiction. A la vérité , elle avait préservé l'Espagne des querelles de religion; mais, en étouffant l'esprit d'examen, elle l'avait condamnée à l'immobilité, à l'apathie et à l'ignorance. Tandis que, pour porter la vie dans toutes les parties d'une, domination trop étendue et trop dispersée , il eût fallu déployer une active
Henri IV était mort assassiné en 1610 , au moment ou il se préparait à attaquer la puissance autrichienne à la téte d'une ligue formidable. Sa veuve, Marie de Médicis, abandonna sa politique, et rechercha l'amitié de l'Espagne. Après de longues négociations, un double mariage unit les maisons de France et d'Autriche. Louis XIII épousa Anne d'Autriche, fille de Philippe III , et madame Elisabeth , sœur du roi de France, donna sa main à l'infant d'Espagne (1615).
énergie , il s'établit une lenteur qui ruinait toutes les affaires , une stagnation désastreuse. La guerre n'était pas mieux conduite que la politique. La population suffisant à peine aux nombreuses garnisons qu'on entretenait en Italie, dans les Pays-Bas, en Afrique et dans les Indes, dès qu'on avait la guerre, il fallait recourir aux étrangers, à des troupes mercenaires qui, mal payées , ravagèrent plus d une fois les provinces qu'elles devaient défendre , l'argent nécessaire à leur paie étant absorbé par les appointemens et les brigandages d'une foule d'officiers inutiles , par l'entretien des espions, par la solde des traîtres achetés dans tous les états , par la multitude des pensions et des grâces accordées aux favoris et aux courtisans. L'administration intérieure était inique et corrompue. Les gouverneurs n'étaient occupés qu'à piller les provinces confiées à leurs soins , pour aller dissiper à Madrid , dans la mollesse et les plaisirs, le fruit de leurs rapines toujours impunies , quoiqu'elles occasionnassent souvent des séditions , des révoltes , des conspirations, quelquefois même des révolutions. Pour comble de malheur, les états unis à la Castillc par des conquêtes ou par des mariages consommaient sa ruine. Les Pays-Bas ue donnaient plus de quoi payer leurs garnisons. On ne tirait rien de la Franche-Comté. La Sardaigne, la Sicile et le Milanez étaient à charge. Naples et le Portugal voyaient leurs tributs engagés à des étrangers. L'Aragon , Valence , la Catalogne , le Roussillon , les îles Baléares et la Navarre prétendaient ne devoir à la monarchie qu'un don gratuit, que leurs députés réglaient rarement au gré d'une cour avide et épuisée par ses folles largesses. La ruine des finances datait de loin. A la mort de Charles-Quint le trésor public était si obéré, qu'on mit en délibération s'il ne convenait pas d'annuler ses engagemens. Us furent portés à un milliard , ou peut-être plus , sous le règne de Philippe II. Le mal croissant toujours , l'intérêt des avances faites au gouvernement absorba en 1688 tout le produit des impositions : ce qui amena la banqueroute. Les événemens qui suivirent cette grande crise furent tous si malheureux , que les finances retombèrent subitement dans le chaos, dont une résolution extrême, mais nécessaire, les avait tirées. Leur gestion reçut quelques améliorations dans le dix-huitième siècle , ainsi que l'administration générale de l'Espagne. Mais trop d'obstacles s'opposaient à la réforme des abus. Ils ont entravé jusqu'à nos jours la résurrection de cette fertile péninsule , qui fut jadis un des greniers de Rome et de l'Italie , et qui , sous un bon gouvernement, aurait tant d'élémens de prospérité.
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Nous parlerons ailleurs de la guerre avec le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, au sujet du Montferrat, de 4a conjuration de Bedmar contre le sénat de Venise , conjuration regardée aujourd'hui comme un problème , et de la part que prirent Philippe 111 et Philippe IV à la guerre de trente ans. ( Voyez l'histoire d'Italie et d'Allemagne,)
Le duc de Lerme craignant une disgrâce, et voulant se mettre a l'abri du sort qui, dans les monarchies absolues, menace quelquefois les ministres déchus, recherchait depuis long-temps la pourpre romaine. Il l'obtint; mais cet honneur ne le garantit point du revers de fortune qu'il redoutait. 11 fut supplanté en 1618 par son propre fils, le duc d'Uzeda , et relégué dans ses terres. Rodrigue Calderon , sa créature, fut arrêté, et, au commencement du règne suivant, il eut la tête (ranchée , comme homicide et concussionnaire. Uzeda ne jouit pas long-temps du pouvoir qu'avait souhaité son ambition dénaturée. Philippe III mourut en 1621 , et sous Philippe IV, qui lui succéda à l'âge de seize ans, l'administration des affaires passa entre les mains de Gaspard de Gusman , favori du nouveau roi , qui le fit comte-duc d'Olivarès. Ce ministre conseilla à son maître de prendre , en montant sur le trône , le surnom de Grand , titre fastueux que ce prince ne mérita ni par l'élévation de son caractère ni par la gloire de son règne.
Olivarès connut l'étendue des maux qui travaillaient la monarchie , et parut vouloir les guérir. Il publia diverses ordonnances utiles, qui tendaient à modérer le luxe, à accroître la population, à encourager l'agriculture et le commerce. Mais la difficulté des conjonctures, la rivalité de la France, l'ambition qu'il eut de vouloir rendre son maître le principal personnage de l'Europe, nuisirent au succès de ses desseins pour la prospérité intérieure du royaume : non-seulement la monarchie espagnole ne se rétablit point sous son ministère, mais des efforts trop vastes et trop prolongés achevèrent d'épuiser sa vigueur.
La trêve de douze ans étant expirée, la guerre recommença avec la Hollande (1621 ). Elle fut poussée avec peu d'activité, de même que celle qui éclata en 1625 entre l'Espagne et l'Angleterre, et qui fut terminée en 1630. Olivarès employait la plus grande partie des forces de l'Espagne à
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secourir 1* empereur Ferdinand II contre les protesta os d'Allemagne. ( Voyez V histoire de la guerre de trente ans.) Le ministre ne doutait point que le triomphe de la maison d'Autriche dans l'Allemagne et dans le Nord ne fît immédiatement rentrer la Hollande sous les lois de ses anciens maîtres. L'événement ne justifia point sa politique, et les affaires prirent tout à coup une face inattendue. Olivarès avait compté que les troubles civils et religieux de la France laisseraient la Hollande sans appui de ce côté ; mais Richelieu , ayant enchaîné les factions dans ce royaume, lui redonna l'ascendant qu'il avait perdu depuis la mort d'Henri IV. Tandis que Gustave-Adolphe, armé par le ministre français, renversait les projets orgueilleux de l'empereur, la France secourut d'abord secrètement les Hollandais, et enfin déclara hautement la guerre à l'Espagne (1635). Elle se fit, jusqu'en 1640, avec un mélange de bons et de mauvais succès; mais cette dernière année commença le fatal enchaînement d'humiliations et de revers, qui continua jusqu'à la fin du règne de Philippe IV. Les Catalans, pour se dispenser de prendre part à une guerre ruineuse , alléguaient leurs privilèges , en vertu desquels ils prétendaient ne devoir au roi qu'un don gratuit réglé par leurs états, et ne pouvoir être astreints à servir hors de leur province. Les besoins du royaume devenant chaque jour plus pressans , Olivarès proposa de supprimer ou de suspendre des immunités qui rendaient tant de citoyens inutiles à la patrie : en conséquence , le roi donna ordre à six mille Catalans de passer en Italie, et imposa à la Catalogne une contribution proportionnée à ses richesses. Celte proviuce fit des représentations : on arrêta ses députés. Aussitôt Barcclonne donna le signal de la révolte; les autres villes suivirent son exemple. Le peuple, dans sa fureur, massacra les Castillans, et bientôt toute la Catalogne fut au pouvoir* des rebelles , à l'exception de quelques places fortes occupées par des garnisons fidèles (1640).
Ce soulèvement entraîna ou précipita une révolution qui rendit au Portugal son indépendance. Le sort de ce royaume, si malheureux sous Philippe II , s'était encore aggravé sous ses successeurs, et principalement sous Philippe IV. Le peuple était surchargé d'impôts , toutes les places vénales , les plus riches bénéfices ecclésiastiques en proie aux Espagnols,
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les anciens domaines de la couronne aliénés. La noblesse, éloignée des emplois, vivait reléguée dans ses terres , sans considération et sans honneur. Les arsenaux étaient dégarnis , les ports étaient déserts. L'Espagne avait enlevé au Portugal plus de trois cents vaisseaux et plus de deux mille canons. Opprimés au dedans par la nation dominante, les Portugais voyaient au dehors leurs belles colonies, le prix de leur sang et de leur courage, tomber successivement au pouvoir des Hollandais, et frémissaient d'être réduits à l'impuissance de les défendre. Sans soldats, sans marine et sans finances, ils n'avaient plus guère d'autres armes que celles que la tyrannie ne peut ôter à ceux qu'elle accable , une haine violente de leurs oppresseurs et un ardent désir de la liberté.
En 4640, Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue et cousine-germaine de Philippe IV, était de nom vice-reine de Portugal; mais l'autorité était tout entière entre les mains de deux Portugais vendus à l'Espagne, dont l'un, Pierre Suarez, présidait le conseil de Portugal à Madrid ; l'autre , Michel Vasconcellos , remplissait à Lisbonne les fonctions de secrétaire d'état auprès de la vice-reine , mais recevait directement les ordres du comte-duc d'Olivarès, dont il était la créature. Ces deux hommes étaient détestés , comme transfuges de la cause nationale , et comme instrumens de la tyrannie étrangère, que leurs vexatious rendaient chaque jour plus intolérable. Dans un moment où il importait de ménager les esprits, une mesure imprudente de la cour acheva de les irriter. Olivarès résolut d'employer les Portugais à réduire la Catalogne; mais ils étaient plus disposés à imiter les Catalans qu'à les combattre. L'archevêque de Lisbonne et plusieurs seigneurs, entre autres Pierre de Mendoza, Antoine et Michel d'Alroeyda et François de Mello, avaient conçu le projet de délivrer le Portugal. Ils se hâtèrent de le mettre à exécution. Le duc de Bragance leur paraissait le légitime souverain; ils convinrent de le replacer sur le trône.
Jean, duc de Bragance, était petit-fils de Catherine, qui avait inutilement disputé la couronne à Philippe II. Le duc Théodore, son père, inconsolable de la perte d'une couronne, ayant fait quelques tentatives sourdes et malheureuses pour la recouvrer, avait voulu du moins être enseveli avec une pompe royale. Jean n'avait point hérité de son caractère. Satisfait de
troiiYcr dans une immense fortune une source de distractions et de plaisirs, il ne désirait que d'en jouir paisiblement. Attaché aux douceurs de la vie privée , il n'était point homme à entreprendre de lui-même une révolution ; et peut-être même se serait-il refusé au vœu des conjurés, si de puissantes influences domestiques n'eussent déterminé son esprit incertain. Le docteur Pinto Ribeiro, intendant de sa maison, homme d'un génie actif et entreprenant, développa au duc le plan de la conjuration, lui montra les chances d'un heureux succès, et lui communiqua une partie de son courage et de sa fermeté. La duchesse de Bragance , quoique Espagnole et sœur du duc de Médina Sidonia, entra dans le complot avec ardeur, et acheva de triompher des irrésolutions de son époux, en lui représentant que, déjà soupçonné à Madrid, il n'avait plus d'asile que sur le trône. En effet, Olivarès se défiait du duc : craignant sa naissance, ses richesses, sa popularité, il cherchait à se saisir de sa personne. Ne pouvant toutefois employer la force sans hâter le soulèvement qu'il redoutait , il avait recours à l'artifice ; mais toutes ses ruses tournaient contre lui. Il offrait au duc de Bragance le gouvernement du Milanez; le duc s'excusait sur son ignorance des affaires de l'Italie. Il l'invitait à venir accompagner le roi d'Espagne qui voulait aller lui-même soumettre et punir la Catalogne ; le duc éludait l'invitation , sous prétexte que les frais de cette expédition excéderaient ses moyens de fortune. Enfin , Olivarès le chargea de visiter toutes les forteresses et tous les ports du Portugal menacés par une flotte française; mais en même temps il donna ordre à tous les officiers et aux gouverneurs espagnols de l'arrêter et de l'envoyer à Madrid. Le duc se fit si bien accompagner , qu'on n'osa exécuter les ordres d'Olivarès. Le ministre, trompé dans son espoir, lui enjoignit de venir à Madrid rendre compte de sa mission. Après avoir temporisé sous divers prétextes, le duc sentit qu'il fallait se déclarer. Dans une dernière entrevue , les conjurés résolurent de se porter sur le palais le 1er décembre 1 640 , de se saisir de la vice-reine et de l'archevêque de Braga, d'immoler Vasconcellos , de désarmer les gardes et. de proclamer le duc de Bragance. Ce plan fut fidèlement suivi et heureusement exécuté. Au jour fixé , les conjurés , partagés en divers corps, commencent l'attaque à huit heures.
Don Michel d'Atmeyda, à la téte du premier détachement, surprit la garde allemande qui fit peu de résistance. George de Mello dissipa la garde castillane. Pinto et don Antoine de Menezès marchèrent au palais , et pénétrèrent dans l'appartement du secrétaire d'état. Vasconcellos s'était caché dans une armoire sous un monceau de papiers; trahi par une servante, il fut tiré de cette retraite, et Rodrigue de Saa, grand-chambellan, l'étendit mort d'un coup de pistolet. Son cadavre, jeté par les fenêtres, assouvit la fureur de la multitude. La vice-reine et l'archevêque de Braga furent arrêtés par Âlmeyda. Une garnison espagnole était encore dans la citadelle. Marguerite , intimidée , expédia au gouverneur l'ordre de se rendre. Il obéit, et la révolution fut consommée dans la capitale. Elle le fut bientôt dans tout le royaume. En huit jours, tout le Portugal fut affranchi de la domination espagnole, et reconnut le duc de Bragance. Les colonies s'empressèrent à suivre cet exemple : la ville de Ceuta, en Afrique, fut la seule oii les Espagnols purent se maintenir, et ils l'ont conservée.
Jean IV n'avait rien fait pour obtenir le trône que de ne pas le refuser. Instruit par les conjurés du succès de l'entreprise, il vint se montrer aux yeux de ses nouveaux sujets, et entra à Lisbonne le 6 décembre. Son premier soin fut de convoquer l'assemblée des états du royaume pour y faire reconnaître ses droits à la couronne. Les états déclarèrent que , conformément aux lois fondamentales du royaume, l'infante Catherine, fille de l'infant don Edouard, et aïeule du roi Jean IV, avait été la vraie et légitime héritière du trône vacant depuis 1 580 , et que le roi Jean , son petit-fils , ne faisait que rentrer dans les droits dont cette princesse avait été privée injustement par les Espagnols.
La renommée avait déjà annoncé la révolution de Portugal à toute l'Europe, et Vhilippe seul l'ignorait encore. Les courtisans n'osaient lui apprendre cette triste nouvelle. Enfin, Olivarès l'abordant d'un air riant et ouvert : Sire, lui dit-il, votre majesté vient de gagner un grand duché et plusieurs belles terres. — Et comment? dit le prince étonné. — C'est, ajouta le ministre, que la téte a tourné au duc de Bragance: il s'est laissé follement proclamer roi de Portugal : voilà tous ses biens confisqués de droit. Philippe , avec une sérénité aussi fausse
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que colle du comte-duc , se contenta de répondre : // faut y mettre ordre. On ne pouvait songer à employer la force ; Olivarès eut recours à l'intrigue.
L'archevêque de Braga et quelques seigneurs , les uns mécontens , les autres jaloux du nouveau roi , regrettaient le gouvernement espagnol. Secrètement encouragés par Olivarès, ils formèrent un complot pour le rétablir. Les juifs de Lisbonne, qu'ils avaient gagnés en leur promettant certains privilèges, devaient, le 5 août 1641 , mettre le feu au palais et à différons endroits de la ville, tandis qu'une partie des conjurés embraserait la flotte, et que l'autre pénétrerait dans la demeure royale, sous prétexte d'éteindre l'incendie, et en effet pour tuer le roi, et se saisir de la reine et de ses enfans. Mais le complot fut découvert, les conjurés tous arrêtés en un même jour, et les principaux exécutés publiquement sur la grande place de Lisbonne. L'archevêque fut condamné à une prison perpétuelle.
La guerre ruineuse que l'Espagne soutenait contre la France et la révolte des Catalans ne lui permirent pas d'envoyer une armée en Portugal. De son côté, Jean IV, après avoir porté la guerre en Espagne où ses premiers succès ne se soutinrent pas, borna son ambition à s'affermir sur le trône, se renferma dans les anciennes limites de son royaume, et cessa d'inquiéter les Espagnols : cependant , ne voulant point manquer d'appuis au besoin , il conclut des traités d'alliance avec la France, la Suède, la Hollande, et plus tard avec l'Angleterre dont le Portugal devait subir le despotisme mercantile, non moins funeste peut-être que la tyrannie politique de l'Espagne.
Olivarès n'avait point abandonné l'espérance de recouvrer le Portugal , il l'avait seulement ajournée ; mais une subite disgrâce] vint renverser tous ses projets (16'i3). Au moment où la mort de Richelieu le délivrait d'un formidable adversaire, et ouvrait une nouvelle carrière à* sa politique, il succomba^ sous les efforts de ses envieux : ils l'accusèrent de tous les malheurs de la monarchie. Leurs plaintes réitérées firent violence à l'inclination du roi , qui , accoutumé à se reposer ^sur son ministre du fardeau du gouvernement, l'é- . loigna à regret de la cour, et le relégua a ïoro, où Olivarès mourut quelques mois après. On peut dire à sa louange qu'ayant gouverné l'Espagne pendant vingt-deux ans, il laissa
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en mourant moins de fortune qu'il n'en possédait en armant au ministère. Un des principaux auteurs de sa chute et l'héritier de son pouvoir fut son neveu don Louis de Haro , dont la gestion fut d'ailleurs sage et éclairée, et qui, en 1661 , après dix-huit années d'administration, emporta au tombeau les regrets de la nation.
( Nons interrompons ici le règne de Philippe IV, dont le reste sera reporté à l'époque suivante. )
Résumons en peu de mots l'histoire de la monarchie espagnole durant les deux siècles que nous avons parcourus, et envisageons le contraste de ses accroissemens et de sa décadence.
Depuis l'invasion des Arabes, l'Espagne, malheureux théâtre de discordes et de combats, n'était d'aucun poids dans la balance de l'Europe, lorsque tout à coup, au quinzième siècle , elle prend une face nouvelle, et s'achemine par degrés au rang de puissance dominante. L'union de F Aragon et de la Castille commence sa grandeur, qui bientôt s'accroît avec une merveilleuse rapidité. Le trône de Grenade est abattu, la Navarre est conquise. Les îles de Sardaigne et de Sicile dépendaient déjà de l'Espagne; Gonzalve lui soumet le royaume de Naples; Christophe Colomb découvre pour elle un nouveau monde. Charles-Quint réunit à tant d'états la Franche-Comté, la Bourgogne et les dix-sept provinees des Pays-Bas. Le Milanez, enlevé à la France, subit le joug de ce monarque; le Portugal, avec ses colonies, celui de Philippe II. Si, après la mort de Maximilien Ier, la maison d'Autriche n'eût point été partagée, si Charles-Quint eût hérité seul de tous ses domaines, c'en était fait sans doute de la liberté de l'Europe. Mais, en 1521 , cette maison se divisa en branche allemande et branche espagnole; et, quoique ces deux branches aient entretenu généralement une union remarquable , cette union ne suppléa point enlièrement à l'unité. Cependant la branche espagnole, même seule, avait une puissance formidable. Malheureusement son ambition fut encore plus grande que sa puissance ; elle s'affaiblit par l'abus de ses forces. Quelle effrayante série de guerres offre l'histoire d'Espagne durant plus de cent cinquante ans! Que de sang répandu! que de trésors consumés pour des entreprises ou injustes ou malheureuses ! Une bonne administration pouvait au moins réparer les
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uiaux de la guerrre. Mais les provinces éloignées du centre de la monarchie sont en proie à l'avarice des vice-rois ; les impôts les appauvrissent, la guerre les dépeuple; elles languissent ou elles se soulèvent. Le royaume principal n'est pas mieux gouverné : l'esprit de conquête y étouffe l'esprit de commerce et d'industrie ; l'agriculture et les arts utiles dépérissent chaque jour; une partie de la population est moissonnée sur les champs de bataille; une autre partie émigré sans cesse en Italie, en Amérique; un édit insensé prive l'Espagne de la vingtième et de la plus laborieuse partie de ses habitans (1 ) ; une autre partie non moins considérable végète dans l'oisiveté des cloîtres (2). Que de causes de décadence ! Aussi la monarchie épuisée ne se soutient encore que par son antique réputation. Mais dès le temps même de Philippe II, ce prestige couvre mal sa faiblesse réelle ; et lorsque la conquête du Portugal a mis les Indes sous les lois de ce monarque ; lorsque, d'une main, il touche l'Orient, et de l'autre l'Occident, les pêcheurs de la Hollande osent insulter a sa puissance, en se déclarant indépendans. Le mal s'accroît sous Philippe III. Les projets gigantesques d'Olivarès y mettent le comble sous Philippe IV. Ce prince , à qui l'orgueil de son ministre a imposé d'avance le surnom de Grand, ne soutient pas le fardeau d'un titre si pesant : il voit son empire prêt à tomber en dissolution; les victoires de Turenne et de Condé détrui-
(1) On a prétendu que , sous les Carthaginois et les Romains , la population de la péninsule , y compris le Portugal , s'élevait à quarante millions d'âmes ; que , sous les Visigoths et sous les Maures , elle était de vingt à trente millions. Sans admettre ces chiffres exagérés, on peut regarder comme incontestable que l'Espagne a été jadis beaucoup plus peuplée que sous la domination autrichienne où sa population tomba au-dessous de huit millions d'habitans et même que de nos jours où elle est à peu près de quinze millions. Tolède a eu deux cent mille habitans , Séville trois cent mille , Grenade quatre cent mille, Valence cinq cent mille, Cordoue peut-être le double. En 1778 , on mentionnait , dans les recensemens officiels, 1511 villes ou villages abandonnés. Il est donc évident que la population actuelle de l'Espagne est encore inférieure à ce qu'elle a dû être du temps des Maures. (Moreau de Jonnès , Statistique de l'Espagne.)
(2) Sous Philippe II , un dénombrement du clergé Ht connaître qu'il y avait alors dans les possessions de la couronne d'Espagne trois cent douze mille prêtres séculiers , deux cent mille ecclésiastiques du moyen ordre, et plus de quatre cent mille religieux.
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sent les vieilles bandes espagnoles; des troubles dangereux éclatent au Mexique, en Catalogne, à Naples, en Sicile. Le Portugal recouvre sa liberté. La république des Pays-Bas, •reconnue par l'Europe entière, Test enfin par l'Espagne ellemême. Tout présage le démembrement progressif de la monarchie de Charles-Quint, vieil arbre mourant qui, debout encore , mais sans force végétative , perd ses rameaux l'un après l'autre, et n'oflre plus qu'un tronc desséché (1).