CHAPITRE II
DES PAYS-BAS. FONDATION DE LA REPUBLIQUE DES SEPT PROVINCES-UNIES (1 559— 1 648).
Philippe-le- Hardi , (ils puîné de Jean, roi de France, ayant été créé en 1363 duc de Bourgogne par le roi son père, épousa Marguerite, fille et héritière de Louis III, dernier comte de Flandre. Il obtint, avec la main de cette princesse, la Flandre, l'Artois, la Franche-Comté, Nevers, Rethel, Malines, Anvers. La fortune de sa maison, commencée par ce brillant
' (1) La littérature espagnole suivit, quoique tardivement , le mouvement de décadence. Quelque peu favorable que mt à l'essor de la pensée le sombre gouvernement de Philippe II , cependant le règne de ce prince vit fleurir plusieurs écrivains illustres , à la téte desquels se placent Cervantes (1347 — 1616), l'immortel auteur de don Quichotte , Lope de Péga (1 562—1 635), ce prodige de fécondité dramatique ( il a composé plus de deux mille pièces de théâtre ) , le poète épique Alonzo de Ercilla (1530 — 1600), bien que trop vanté par Voltaire , le poëte Figueroa (1540—1620), qui écrivit en italien et en espagnol avec une égale facilité , et, parmi les historiens, Z tinta (1512—8*), dont les Annales de la couronne d'Aragon sonttrèsestimées , Barthélémy d* Argensola (1566 — 1631), son élégant continuateur, Mariana (1 537 — i62Â),dontY Histoire d'Espagne jouit d'une grande et légitime réputation, Acosta (1539 — 1600), connu par son Histoire naturelle et morale des Indes , et Antonio de Herrera (1559 — 1625) qui a écrit les affaires de son temps avec beaucoup de soin et dans un beau style. Mais, à la même époque, Louis de Gongora (1561 — 1627) mettait en vogue ce style affecté et prétentieux que l'Italie admirait alors dans Marini. La corruption du goût fit encore des progrès sous les deux règnes suivans ,
mariage , s'accrut rapidement sous ses descendans. Son petitfils, Philippe-le-Bon, acheta en 1428 le comté de Namur. Il hérita, en 1430, des duchés de Brabant et de Limbourg par la mort de son cousin , Philippe de Bourgogne. Jaqueline de Bavière, sa parente, lui abandonna en 1433, par un traité, les comtés de Hainault, de Hollande, de Zélande et de Frise. Enfin , il acquit le Luxembourg par une convention qu'il passa en 1443 avec la princesse Elisabeth, nièce de l'empereur Sigismond. C7iaWe$-fe- Téméraire ajouta à ces vastes domaines le comté de Zutphen en 1473. Maîtres de tant d'états, les ducs de Bourgogne, sans porter le titre de roi, étaient plus puissans que la plupart des monarques de l'Europe. Un commerce immense occupait l'activité de leurs heureux sujets, et leurs cités florissantes (1) rivalisaient d'industrie et d'opulence. Le faste d'une cour brillante était permis aux souverains
et les concetti , les antithèses , le galimatias du feux bel esprit infectèrent généralement la littérature espagnole. Les écrivains même les plus distingués sacrifièrent plus ou moins à cette manie ; et c'est avec peine que nous voyons un Francisco de Quevedo , l'auteur espagnol qui peut-être a le plus approché de l'esprit français , un Manuel de FiÛegOS, surnommé l'A uacréon de l'Espagne , et Calde'ron lui- même, l'illustre et digne rival de Lope de Véga , abandonner souvent le langage de la nature pour le jargon précieux et maniéré des Marini et des Gongora. Ce mauvais goût infectait pareillement la littérature portugaise à cette époque , et les écrivains les plus marquans, tels qu'un Manuel de Farta, un Antoine Barbosa, un Zéro me Bahia, etc. , ne furent point à l'abri de la contagion.
Dans le reste du dix-septième siècle et dans le dix-huitième , pour achever ici ce que nous avous à dire de la littérature espagnole, les hommes les plus distingués dont elle s'honora furent les historiens Solis (1010 — 86) et Ferreras (1652 — 1735), célèbres, le premier par son bel ouvrage sur la conquête du Mexique , et le second par une histoire d'Espagne que recommandent un style pur, ferme et concis , un jugement impartial et une chronologie sure , Moreto y qui composa de 1 650 à 1 675 des pièces de théâtre accueillies avec faveur, et auxquelles Molière a fait quelques emprunts, Mo*ratin père (4 736 — 80), qiû cultiva aussi avec succès la littérature dramatique où son fils l'a néanmoins surpassé , Yriarte ( 1750 — 91), dont le Poënte sur la musique et les Fables spirituellement satiriques sont comptés par les Espagnols au nombre de leurs chefs-d'œuvre littéraires , le savant critique Fejjoo (1701 — 64), et le publiciste Campontanès (1710—1800) , qui a publié d'excelleiïs ouvrages sur l'économie politique et l'administration de l'Espagne.
(1) Bruges fut long-temps la plus opulente. Dans les quatorzième et
de ces riches contrées, et les ducs de Bourgogne surpassaient en magnificence tous les princes contemporains. S'ils eussent
quinzième siècles , cette ville fut le centre de tout le commerce de l'Europe et le marché général de toutes les nations. En 1468, cent cinquante vaisseaux marchands entrèrent le même jour dans le port de l'Ecluse ( avec lequel Bruges communique par un canal ). Quinze compagnies de commerce, outre les riches magasins des villes anséatiques, y étaient établies , ainsi que beaucoup de factoreries et des familles de négociaus de toutes les contrées de l'Europe. Mais , en 1 488 , les habitans de Bruges s'étant soulevés contre leur souverain , l'archiduc Maximilicn , et l'ayant retenu prisonnier, l'empereur Frédéric III , pour venger son fils , entra avec une armée sur le territoire de la ville rebelle , et tint bloqué pendant dix ans le port de l'Ecluse ; ce qui suspendit entièrement ses opérations de commerce. A cette époque commença la décadence de Bruges , que les marchands étrangers abandonnèrent peu à peu pour se transporter à Anvers. Sous le règne de Charles- Quint , cette dernière ville était la plus magnifique du monde chrétien et celle où il régnait le plus d'activité. La large embouchure de son fleuve, qui porte jusque sous ses murs les vaisseaux les plus lourdement chargés , la franchise de ses foires, dont deux se prolongeaient durant quarante jours , attirait des négocians de tous les pays. Bientôt les produits de ses manufactures se débitèrent jusqu'en Perse, en Arabie et dans les Indes. Lorsque la route du cap de Bonne-Espérance fit passer le commerce de l'Orient entre les mains des Portugais, les Pays-Bas ne ressentirent point les pertes qu'éprouvèrent les républiques d'Italie. Les Portugais établirent leurs entrepôts dans le Brabant , et les épiceries de Calicut parurent sur les ma reliés d'Anvers. Le débit des marchandises orientales y appela les plus célèbres maisons de commerce de Florence , de Lucques et de Gènes. Les Fugger et les Welser quittèrent Augsbourg pour venir s'y fixer. Les négocians des villes anséatiques y apportèrent alors les denrées du Nord, et la compagnie anglaise y établit des magasins. Le commerce de banque s'étendit en proportion de celui des marchandises ; les lettres de change des négocians d'Anvers étaieut reçues par toute la terre , et l'on assure que cette ville faisait alors en un seul mois plus d'affaires que Veiûse n'en avait fait en deux années, au temps le plus brillant de sa gloire. En 149! , la ligue anséatique tint à Anvers son assemblée solennelle qui , jusqu'alors, avait été convoquée à Lubcck. En 153! , on construisit la bourse , qui , à cette époque , était la plus l)ellc de l'Europe. Anvers renfermait cent mille habitans. Chaque jour il entrait dans son port cinq cents navires et plus, et il en partait un nombre égal. Il arrivait chaque semaine plus de deux mille charriots venant d'Allemagne , de France ou de Lorraine. Enfin, telle était la richesse que ce commerce immense répandait dans les Pays-Bas , que les contributions extraordinaires qui leur furent imposées par Charles-Quint, pour l'aider dans ses longues guerres , ont été évaluées à quarante millions d'ëcus d'or. ( Schiller, Histoire du soulèvement des Pays-Bas.)
allié la modération et la force, s'ils eussent borné leur ambition à consolider l'union des provinces que la fortune ou la politique leur avait soumises , ils étaient, appelés à soutenir un rôle important parmi les têtes couronnées , et à mettre un poids respectable dans la balance de l'Europe. Devenus tôt ou tard puissance indépendante (car le faible lien de vasselage qui les attachait à la France devait se rompre par la nature même des choses), ils pouvaient tenir l'équilibre entre les maisons de France et d'Autriche. Mais Charlesle-Terrible n'était point né pour ce paisible et noble ministère. Impatient du repos, aflamé de combats et de conquêtes, il vécut et mourut les armes à la main. Sa fin tragique et prématurée fut le digne prix de sa témérité. Cependant elle put être regardée comme un malheur pour les Pays-Bas, pour l'Europe entière. La digue qui contenait la France et l'Autriche fut rompue. Ces deux puissances recueillirent l'héritage du Téméraire. Louis XI s'empara du duché de Bourgogne; toutes les autres provinces passèrent à la maison d'Autriche par le mariage de Marie de Bourgogne avec l'archiduc Maximilien (1477). Mais la guerre fut le premier fruit de celte alliance funeste; et les plaines de Guinegate virent commencer entre les deux maisons rivales une lutte de trois cents années. Depuis Maximilien, Charles-Quint augmenta les domaines qu'il tenait de la succession de Bourgogne. Henri de Bavière, évêque d'Utrecht, ne pouvant contenir ses sujets dans l'obéissance, lui céda en 1527 les seigneuries d'Utrecht et d'Over- Yssel. Il enleva dans la suite la seigneurie de Groningue au duc de Gueldres, et conquit en 1543 le duché de ce nom, après la mort du dernier duc de Gueldres, de la maison d'Egmont. Il songea dès-lors à rassembler en un seul corps d'état les dix-sept provinces des Pays-Bas , et il ordonna , par la pragmatique-sanction qu'il publia en 1549, qu'elles ne pourraient jamais être désunies (1). L'année précédente, il
(1) Ces provinces étaient les quatre duchés de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldres ; les sept comtés de Flandre , de Hainault , danois, de Hollande, de Zélande , de Namur et de Zutphen ; le marquisat d 'Anvers , et les cinq seigneuries de Matines ^ de Frise , d'Utrecht, de Groningue et d Qver-Vsscl. La Franche-Comté était' régie à part.
avait passé à la dicte d'Attgsbourg une transaction avec le corps germanique, en vertu de laquelle il mettait ces provinces sous la protection de ce corps, a charge par elles d'observer la paix publique , et de payer dans les contributions de l'empire le double d'un contingent électoral. La même convention assurait aux princes des Pays-Bas, en leur qualité de chefs du cercle de Bourgogne, voix et séance à la diète. Ces provinces d'ailleurs devaient être considérées comme des souverainetés libres et indépendantes , sans être assujéties a la juridiction de l'empire , ni à celle de la chambre impériale, qui ne pouvait procéder contre elles qu'autant qu'elles se trouveraient en retard de payer leur contingent, ou qu'elles enfreindraient la loi de la paix publique.
Les ducs de Bourgogne, et avant eux les comtes de Hollande, avaient généralement gouverné les Pays-Bas avec une autorité douce et paternelle. Leur prudente modération respectait attentivement les privilèges d'un peuple plus ennemi de la servitude que passionné pour la liberté, et qui savait obéir à ses maîtres, lorsqu'ils paraissaient obéir eux-mêmes à la coutume et à la loi. Les droits de toutes les classes de citoyens étaient soigneusement distingués; et les ordres de la noblesse et du clergé ne pouvaient étendre leurs prérogatives au détriment du peuple des villes et des campagnes. Aucun impôt n'était levé sans le consentement des états. Ces assemblées se composaient des représentans du clergé , choisis principalement parmi les abbés réguliers, chefs des grands monastères; de ceux de la noblesse, pris parmi les seigneurs les plus qualifiés; et de ceux du peuple, tirés d'entre les plus riches commerçans des villes. Toutefois, les Pays-Bas, qui, sous le rapport de l'origine, des mœurs, des habitudes, formaient une masse homogène, étaient loin d'offrir le même aspect sous le rapport politique. L'organisation des états , le nombre des représentans , leur degré d'influence, la mesure de leur pouvoir, variaient de province à province, même depuis la réunion des Pays-Bas en un seul corps sous Charles-Quint. Ou voyait, à la vérité, de temps en temps, des assemblées générales des états de toutes les provinces ; mais chacune de ces provinces avait ses assemblées et sa constitution séparées ; quelques-unes même élisaient des gouverneurs particuliers. L'autorité du souverain était inégale-
ment limitée, suivant les coutumes locales (1); quelquefois trop resserrée et trop faible, ailleurs trop peu restreinte. Charles-Quint en avait commis l'exercice à un gouverneur* générai qui administrait en son nom, avec le secours de trois conseils : le conseil d'état, pour les affaires politiques; le conseil privé, pour le jugement des différends entre les particuliers; et le conseil des finances, pour le maniement des deniers publics. Le pouvoir absolu, gêné par cette organisation d'états dans chaque province, l'était encore plus par l'esprit même de la nation. Elle voyait sa force et son bonheur dans la constitution sous laquelle elle était devenue riche et florissante; et les princes ne pouvaient obtenir son amour et son obéissance qu'en évitant de porter atteinte à ses antiques prérogatives , et quelquefois même à des abus que le temps avait consacrés. Maximilien 1er, peu accoutumé à leur caractère, avait eu de graves démêlés avec ses sujets des Pays-Bas. Mais son 111s, Philippc-le-Beau, les gouverna paisiblement; et quoique Charles-Quint n'ait pas toujours respecté leurs privilèges, et qu'il ait opprimé par de barbares ordonnances leur liberté religieuse (2), ce prince, né et
(4) Entre toutes les provinces des Pays-Bas, le Brabanl jouissait de la liberté la plus étendue , et ses privilèges étaient regardes comme si avantageux, que les femmes, vers l'époque de l'enfantement, s'y transportaient des provinces voisines , pour faire participer leurs enfans aux prérogatives de ce pays favorisé.
(2) « Charles-Quint , dit Schiller, persécuta la nouvelle religion dans le ¥ Brabant par les édits les plus cruels. La lecture des évangélistes et des - « apôtres , toutes les réunions publiques ou secrètes, auxquelles la religion « donnait son nom de quelque manière que ce fût, toutes conversations sur « ce sujet dans l'intérieur des familles , étaient défendues sous des peines sé- « vères. Ceux qui étaient convaincus d'avoir répandu des doctrines liéré- « tiques, ou seulement d'avoir assisté aux assemblées secrètes des réformés, « étaient condamnés à mort : les hommes étaient livrés au glaive du bour- « reau; les femmes, enterrées vives On brûlait les hérétiques relaps. La
* rétractation même du coupable ne pouvait le soustraire à cette sentence « terrible ; il n'obtenait tout au plus qu'un genre de mort moins cruel.
« Cliarles-Quint , après son triomphe sur les luthériens en Allemagne , « pensa sérieusement à transporter l'inquisition espagnole dans les Pays- « lias. La terreur seule qu'inspirait ce nom interrompit tout à coup le
* commerce dans Anvers. Les principaux négoctans étrangers se prépa- « rèrent à quitter la ville ; les manufactures s'arrêtèrent. La ruine de
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élevé parmi les Flamands, du moins était doux et affable à leur égard, et savait se conformer à leur humeur; aussi en fut-il aimé et respecté comme un auguste concitoyen dont
« cette florissante cité était inévitable , si Charles-Quint , cédant aux repré- « sentations de la gouvernante des Pays-Bas , n'eût modifié son daugereux « projet. On recommanda au tribunal d'user de ménagemens envers les « marchands étrangers , et on donna aux inquisiteurs le nom plus doux de « juges ecclésiastiques : mais ce tribunal continua à sévir dans les autres « provinces avec l'inhumanité et le despotisme inhérens à sa mission. Les « historiens font monter à cinquante mille le nombre des victimes qui, pen- « dant le règne de Charles-Quint , ont péri sous le fer des bourreaux , seu- « lement pour fait de religion.
« D'après la conduite violente de ce monarque, on a peine à comprendre « comment le soulèvement qui a éclaté avec tant de fureur sous le règne de « son successeur put être prévenu sous le sien. Voici l'explication de ce fait.
• La prépondérance de Charles, généralement redoutée en Europe, avait « élevé le commerce des Pays-Bas à un degré jusqu'alors inoui de prospé- « rité. L'influence de son nom ouvrait tous les ports aux vaisseaux de cette % nation , lui procurait une libre navigation sur toutes les mers, et lui « assurait les traités de commerce les pins favorables avec les puissances « étrangères. C'est principalement avec l'appui de son souverain qu'elle « parvint à détruire entièrement dans la mer Baltique le crédit de la ligue « anséauque. Le Nouveau-Monde , l'Espagne, l'Allemagne, qui , obéissant « au même maître , ne formaient avec elle qu'un même empire, ouvraient « un champ vaste et fécond à toutes ses entreprises. Charles-Quint , en ré- « unissant les six dernières provinces à celles qui formaient l'héritage de la
• maison de Bourgogne , avait donné à cet état une étendue et une impor- « tance politique qui le plaçaient à côté des plus puissantes monarchies de « l'Europe, et flattaient l'orgueil national. Lorsque la Gueldre , Utrecht, « la Frise et Groningue furent réunies sous sa domination , il y fit cesser « aussitôt les guerres civiles qui avaient si long-temps interrompu leur « commerce. Une paix intérieure continue leur permit de recueillir tons les « fruits de leur industrie. Charles-Quint était donc le bienfaiteur de ces « peuples. En même temps , il les éblouissait de l'éclat de sa gloire qui « rejaillissait sur eux , et l'enthousiasme qu'excitait le vainqueur de l'Alle-
• magne , de la France, de l'Italie et de l'Afrique mit en défaut leur vigi- « lance républicaine. La présence du monarque dans les Pays-Bas , qu'il « visita jusqu'à dix fois , contint les mécontens dans le devoir. Enfin , « Charles était né en Flandre, et il aimait la nation dans le sein de laquelle « H avait été élevé; les mœurs des habita ns lui plaisaient; il parlait leur « langue , et dans sa vie privée se conformait à leurs usages. Il leur confiait « la garde de sa personne. Il était avec eux prévenant et affable, leur par-
• lait avec familiarité et avec plaisir. Tous ces petits artifices lui gagnèrent « l'aHection des Belges , malgré la rigueur de son gouvernement. »
s'enorgueillissait leur amour-propre national. Il leur demanda souvent de grands sacrifices, et il les obtenait sans peine, parce qu'il avait le talent de leur persuader que ces sacrifices étaient volontaires , et qu'ils étaient réclamés dans l'intérêt de leur gloire et de leur prospérité. Les Provinces-Unies furent florissantes sous son règne , et les Flamands regrettèrent son abdication. Ce regret s'accroissait encore par la crainte de l'avenir : ils cherchaient vainement dans Philippe II celte bonté majestueuse qui les avait charmés dans Charles-Quint. Froid, réservé, taciturne, d'un abord difficile, Philippe les révoltait par sa gravité espagnole, et par cette espèce d'orgueil oriental qui le portait à se rendre invisible. La tristesse publique, funeste présage, accompagna l'avènement du nouveau prince; et, loin de chercher à détruire ou a diminuer ces fâcheuses dispositions , il les fortifia et les envenima par tous les actes de son gouvernement.
Nous avons vu de quel degré de liberté civile et politique jouissaient les peuples des Pays-Bas. Au temps où nous sommes parvenus, l'indépendance religieuse tendait à s'établir parmi eux. Par leur situation et par leurs rapports de commerce ou de voisinage avec les nations environnantes , ils étaient exposés de tous cotés \\ la contagion des hérésies. L'Angleterre leur avait communiqué les erreurs de Calvin, dont elle avait adopté une grande partie en 1559. L'Allemagne leur avait envoyé le luthéranisme et l'anabaplisme. La information , sous toules ces formes différentes , avait dû trouver un accès facile dans un pays qui renfermait beaucoup d'hommes indépendans par leurs richesses ou par leur naissance. Elle avait pénétré dans les provinces belges, et encore plus dans les provinces bataves. Philippe voyait avec douleur ses progrès rapides favorisés par les antiques privilèges de ces contrées. Profondément attaché au culte de ses pères, et d'ailleurs regardant l'unité religieuse comme le gage de l'unité politique et le fondement de la tranquillité des états, ce prince admit pour premier principe de sa conduite la nécessité de réprimer par tous les moyens possibles l'esprit d'innovation qui éclatait de toutes parts; et, sans considérer que les abus deja force qu'il appelait à son secours étaient un de ces remèdes dangereux et terribles qui redoublent le
mal , s'ils ne l'arrêtent , il résolut d'étouffer violemment avec les doctrines nouvelles les libertés du pays qui leur servaient d'appui , et d'introduire dans les dix-sept provinces le tribunal de l'inquisition (1).
On ne comptait anciennement que cinq évêchés dans les Pays-Bas. Ces sièges étaient sous la juridiction des archevêques de Reims et de Cologne. Cette dépendance étrangère déplaisait à Philippe : il pensait d'ailleurs, avec son conseil, que le petit nombre de pasteurs, et de là le défaut d'instructions suffisantes, avaient facilité l'accès aux nouvelles opinions. Pour remédier à ce double inconvénient, il obtint du pape Paul IV la création de trois nouveaux archevêchés, ceux d'Utrecht, de Cambrai et de Matines, auxquels il subordonna, outre les évêchés d'Arras et de Tournay, treize nouveaux évêchés , qu'il dota aux dépens des abbayes et des monastères du pays. Il supprima les droits métropolitains et diocésains que les archevêques de Reims et de Cologne exerçaient dans les Pays-Bas; et l'archevêque de Matines fut déclaré primat et juge suprême des affaires ecclésiastiques dans ces provinces. Ce changement pouvait être sage et utile; mais, introduit arbitrairement, il perdait aux yeux des Flamands ce mérite et cet avantage. Il était principalement odieux ' aux abbés nationaux, qui voyaient avec indignation la plus grande partie de leurs domaines enrichir les prélats espagnols qui occupèrent les nouveaux sièges. D'un autre côté, envisagé
(A) Dès Tan 1522 ( voyez la note précédente ), Charles-Quint avait établi dans le comté de Brabant un inquisiteur laïque , assisté de quelques ecclésiastiques. Après la mort d'Adrien VI, son successeur Clément Vil nomma trois inquisiteurs pour toutes les provinces belgiques. Paul III en réduisit le nombre à deux, et cette forme subsista jusqu'au moment des troubles. Malgré la rigueur des édite que ce tribunal était chargé de foire exécuter, l'esprit qui dirigeait cette institution dans les Pays-Bas était conforme au caractère de la nation , et moins inhumain que dans le royaume d'Espagne. Les inquisiteurs n'étaient ni étrangers ni dominicains. Les édite , connus de chacun , réglaieut les procédures et les jugemens , qui paraissaient moins odieux, parce qu'ils semblaient moins sujets à l'arbitraire; que le tribunal qui les rendait , bien que faisant office d'inquisition , ne portait point ce nom détesté, et qu'il ne s'enveloppait pas d'un voile mystérieux , comme l'inquisition espagnole. Ce fut celle-ci que Philippe II tenta d'introduire dans les Pays-Bas.
sous le rapport politique, il n'était point indifférent à la noblesse et au peuple , qui regardaient tous ces prélats étrangers comme autant de partisans et de soutiens de la domination espagnole. Ainsi, la haine contre le gouvernement de Philippe grossissait insensiblement, propagée par les chansons populaires des Rederykers (Trouvères des Pays-Bas); et déjà Ton entendait ces bruils sourds, avant-coureurs de la tempête. Toutefois, il est probable que la révolte aurait marché dans l'ombre. et avec timidité, si elle n'eût trouvé un appui imposant dans la noblesse , qui se déclara pour elle. Charles-Quint avait flatté les grands des Pays-Bas en les associant à sa gloire; il avait exalté leur orgueil national par la préférence qu'il leur accordait sur la noblesse castillane, et ouvert, dans toutes les parties de son empire, un vaste théâtre à leur ambition. Quoique Philippe II dût beaucoup à leur valeur, et que leur conduite dans la guerre contre la France fût la principale source de ses succès et des avantages qu'il avait recueillis par la paix de Cateau-Cambrésis, il ne leur continua pas la même faveur, et les sacrifia aux Espagnols. Cependant les seigneurs belges nourrissaient durant la paix les passions que le feu roi avait fait naître et auxquelles il avait fourni des alimens. Accablés, pour la plupart , de dettes énormes , que souvent même la politique du gouvernement les avait entraînés à contracter, et frustrés, par le changement survenu dans l'administration , de toute espérance de rétablir leurs a (la ires dans des emplois lucratifs , ils se virent tout à coup exposés à tous les inconvéniens d'une pauvreté qui leur était d'autant plus sensible qu'elle contrastait avec le luxe affiché par une opulente bourgeoisie. Un grand nombre d'entre eux, réduits à l'extrémité, n'envisageaient de remède à leur détresse que le désordre général, et les mécontens trouvaient d'ailleurs un prétexte trop légitime dans les griefs de la patrie.
Si quelque chose était capable de prévenir les troubles prêts à éclater, c'était sans doute le caractère de Marguerite d'Autriche y duchesse de Parme , que Philippe II laissa en qualité de gouvernante dans les Pays-Bas, lorsqu'après le traité de Cateau-Cambrésis il quitta ces province^ pour retourner en Espagne. L'esprit de celte princesse était adroit, conciliant, et convenait à des temps difficiles. Catholique zélée, elle sa-
vait rester dans les limites au-delà desquelles le zèle devient fanatisme. Mais Philippe, qui ignorait combien une fermeté modérée est plus puissante que la violence, lui avait donné le cardinal Granvelle pour conseiller, ou plutôt pour surveillant et pour maître. Laborieux, infatigable, profondément versé dans les affaires, Granvelle avait encore un titre plus décisif à la confiance de Philippe : c'était un dévouement aveugle aux volontés de son souverain, qui, pour prix de cette passive obéissance, l'avait initié aux secrets de son cœur et aux sombres mystères de sa politique. Docile et impitoyable exécuteur des ordres dont il était dépositaire , et résigné à la haine publique, il suivit avec tant d'inflexibilité les instructions qu'il avait reçues , qu'il parut le complice ou même le premier auteur de la tyrannie dont il n'était que l'instrument. Celte rigoureuse exécution des édits sévères de Philippe, la publication des décrets du concile de Trente, la présence d'une armée espagnole dans les Pays-Bas, au mépris des privilèges de ces provinces, le poids des impôts et l'introduction illégale des étrangers dans les emplois de l'état, comblèrent la mesure des mécontentemens. Le peuple, devenu furieux, ne connut plus de frein. Pour se soustraire au despotisme, il se jeta, selon sa coutume, dans l'anarchie. Partout il substitua la licence, la débauche, le vol, l'assassinat à la liberté de conduite et de conscience qu'il avait d'abord demandée. Les états et les seigneurs, ne pouvant ni ramener ni réprimer des esprits entièrement égarés, sollicitèrent le rappel de Granvelle, et l'obtinrent en 1564. Cependant ce ministre ne perdit point la confiance de son souverain, qui l'employa depuis dans plusieurs affaires importantes.
Malgré cette condescendance de Philippe, le concile de Trente, que le plus grand nombre refusaient de recevoir, l'inquisition et les édits contre les hérétiques étaient toujours des semences de révolte. Parmi les seigneurs capables de servir de chefs aux mécontens , l'éclat de leur naissance , leurs qualités personnelles , les hautes fonctions dont ils étaient revêtus , faisaient remarquer et devaient faire craindre les comtes d'Egmont et de Horn, et Guillaume de Nassau, prince d'Orange. D'Egmont, qui avait décidé la victoire de Saint- Quentin et gagné celle de Gra vélines, brave soldat, grand
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capitaine , gouvernait la Flandre et l'Artois. De Horn, amiral de Flandre , joignait à celte dignité la gloire d'être issu d'une maison française que le sang unissait aux Montmorency. Excepté le nom d'une famille illustre , qui avait donné un empereur à l'Allemagne, Guillaume n'avait aucun de ces brilla ns avantages qui séduisent la multitude. Froid, réservé, timide en apparence, il semblait né pour un destin vulgaire; mais, au fond, la uature l'avait doué d'une âme vigoureuse et d'un caractère ferme et résolu. C'était un de ces hommes qui ne daignent se montrer grands que dans de grandes circonstances. Cependant Charles-Quint, habile à discerner le mérite, avait distingué celui du prince d'Orange, et il avait nommé ce seigneur stathouder ou gouverneur des provinces de Hollande, de Zélande et d'Utrecht. Mais on est peu satisfait de la seconde place quand on aspire à la première. Guillaume , d'Egmont et de Horn croyaient avoir des titres à celle de Marguerite. Celles qu'ils occupaient répondaient mal aux vœux de leur ambition, et, sans les attacher au trône, n'élaient propres qu'à leur fouruir contre lui des moyens de résistance.
En 1565, le comte d'Egmont fut envoyé en Espagne pour instruire Philippe des dispositions des peuples, lui demander en leur nom la liberté de conscience, et lui représenter les dangers d'un refus. Mais, étranger au caractère et au génie des Flamands, Philippe ne connaissait pas la nature du mal, et méprisait ses ennemis. D'Egmont revint sans rien obtenir. Alors , déterminés a opposer la force à la persécution , les nobles formèrent une confédération connue sous le nom de compromis de Bréda, parce que l'acte en fut signé dans cette ville, lis rédigèrent de concert une requête dans laquelle ils réclamaient le redressement de leurs griefs. Trois cents gentilshommes, ayant à leur tête Henri de Brederode , issu des anciens comtes de Hollande , et le comte Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, se rendirent à Bruxelles , et, le 5 avril 1566, y présentèrent cette requête à Marguerite. La gouvernante écrivit à Philippe pour lui transmettre les demandes des confédérés, et, en attendant, ordonna la suspension provisoire des édits dont ils se plaignaient. Elle prit ce parti modéré malgré les conseils du comte de Barlemont : selon lui , on devait peu se mettre en peine de ces
sortes de gens, qu'il qualifia de gueux (1). Cette parole insultante eut de graves conséquences. Les confédérés s'en emparèrent, et, s'honorant d'une dénomination injurieuse, à proportion de la honte qu'on voulait y attacher, ils adoptèrent le nom de gueux 9 et prirent pour marques distinctives une écuelle de bois et une besace. Dans le même temps, la populace s'attroupa dans plusieurs villes des Pays-Bas, se jeta sur les églises et sur les monastères, brisa les autels et les images, et introduisit par force l'exercice du culte protestant.
Ces violences sacrilèges eurent le cours destructeur et passager d'un torrent. Sans produire une révolution véritable , elles attestaient seulement le désespoir du peuple et la haine de la domination étrangère. La confédération naissante était faiblement cimentée. Elle ne put empêcher les Espagnols de reprendre Valenciennes et Cambrai, dont les révoltés s'étaient emparés, et qui étaient très-importantes par leur voisinage avec la France, où les calvinistes étaient en armes. La ville d'Anvers, une des plus ardentes pour le soulèvement, ne tarda pas à se soumettre. Enfin, la religion catholique se répandit partout; la ligue des nobles fut dissoute, et un calme profond parut succéder aux rapides instans de la plus tumultueuse effervescence. Cependant plusieurs des confédérés , entre autres le prince Guillaume d'Orange , le comte Louis de Nassau et le comte de Brederodc , n'osèrent se fier à celte tranquillité apparente, et se retirèrent dans les pays étrangers. Le prince d'Orange exhorta vainement le comte
(1) « Trois cents gentilshommes des plus entendus s'assemblèrent à « Bruxelles au mois d'avril 1566, et présentèrent une requeste à la duchesse « de Parme , a(în d'oster l'inquisition ; sur quoy elle respondit qu'elle en « avoit escrit au roy d'Espagne, et, en attendant la réponse, il talloit sur- « seoir les poursuites de l'inquisition : mais , nonobstant cela , ces trois « cents gentilshommes firent confédération mutuelle avec ceux qui leur « estoieut favorables , de chasser l'inquisition , et tirent mouler quantité de « médailles , es quelles y avoit deux mains accolées , et deux gobelets avec « une besace , et de l'autre costé estoit aussi escrit : par flammes et par « Jeu. Et s'appeloient ces confédérés les Gueux , parce que l'un fies « conseillers de la duchesse de Parme , sur la difficulté que ton fâisoit d'ao « corder leur requeste , dit que ce n'estoient que des gueux. » (Mémoires de Caste Inau.)
38 niSTOIRE GÉNÉRALE
d'Egmont à le suivre; vainement il lui représenta les dangers d'une imprudente sécurité. Le comte fut inébranlable; il chercha même à rassurer et a retenir son ami, lui faisant envisager la conGscation de ses biens comme la suite inévitable de son éloignement. Enfin, se trouvant mutuellement affermis dans leurs résolutions diverses , au moment d'une triste et éternelle séparation, ils échangèrent ces sinistres augures : Adieu, prince sans terre, dit le comte d'Egmont au prince d'Orange : Adieu, comte sans tête, répondit le prince d'Orange au malheureux d'Egmont.
Déjà s'avançait vers la Flandre celui qui devait justifier cette prédiction, ce terrible Alvarês de Tolède, ce duc d'Albe, également immortel par ses talens et par ses barbaries. La gouvernante, en annonçant à Philippe les troubles de la Flandre, lui conseillait de renoncer aux voies de la rigueur, et d'essayer enfin ce que produirait la clémence. Mais ce prince, décidé à ne souffrir la racine d'aucune mauvaise plante dans les Payslias , ainsi qu'il l'écrivait au pape , crut devoir venger d'une manière éclatante l'outrage fait à la religion et à la majesté de son trône. En 1567, il envoya le duc d'Albe dans les Pays-Bas à la tête d'une armée de vingt mille hommes, et avec un pouvoir illimité. A l'approche de ce généra), dont le génie sanguinaire était connu, cent mille Flamands abandonnèrent leur patrie, et allèrent porter leurs trésors et leur industrie en France, en Angleterre et en Allemagne. La commission du duc d'Albe n'annulait point celle de la gouvernante. Mais le sentiment de son rang et de sa dignité, joint à celui de sa conscience, ne lui permettant ni de demeurer soumise aux caprices d'un sujet, ni de prêter son nom à des ordres tyranniques, elle se hâta de donner sa démission, fit ses adieux aux états-généraux dans une lettre noble et touchante, et se retira en Italie, où les regrets des peuples la suivirent.
Le prince d'Orange avait laissé à Louvain Guillaume, comte de Buren, son fils aîné, sur la foi de l'innocence de son âge et des privilèges de l'université; mais le duc d'Albe le fit ar- . rêter, l'envoya prisonnier en Espagne , oii il demeura vingthuit ans, et séquestra les biens de son père.
Cependant la confiscation de ses domaines et la captivité de son fils n'étaient pas les plus grands maux dont le cœur
DBS TEMPS MODEBNKS. 39
de Guillaume eût à gémir. Le duc d'Albc, aussitôt après sou arrivée, avait établi un tribunal pour connaître des excès commis pendant les troubles. Ce tribunal inique, composé de douze juges, tous étrangers aux Pays-Bas par leur naissance, ou vendus à l'Espagne, informa contre tous ceux qui avaient été impliqués dans la gueuserie, ou qui avaient fréquenté les prêches, contribué à l'entretien des ministres, à la construction des temples, logé des sectaires, ou protégé les gueux directement ou indirectement. Le duc d'Albe et son confident, Jean de Vargas, étaient les uniques arbitres de ce conseil, nommé conseil des troubles par les Espagnols, et conseil de sang par les Brabançons. On y cita indistinctement les grands et les petits, et de préférence tous ceux dont les richesses excitaient la cupidité de leurs juges ou de leurs accusateurs. On fit le procès aux présens et aux absens , et on procéda immédiatement à la confiscation de leurs biens. Dix-huit mille personnes périrent par la main du bourreau , et plus de trente mille autres furent entièrement ruinées. Les plus illustres victimes de la cruauté du duc d'Albe et du conseil furent les comtes d'Egmont et de Horn. Arrêtés en 1567 dans le palais de Cullembourg, où le duc les avait invités a une féte (1 ), ils avaient été enfermés au château de Gaud , où ils furent détenus pendant sept mois. Le comte Louis de Nassau étant entré dans les Pays-Bas avec quelques trouj>es, le comte d'Aremberg, envoyé à sa rencontre, fut battu et tué près de Groningue. Cette défaite irrita le duc d'Albe; sa colère retomba sur ses deux prisonniers , qui furent conduits à Bruxelles, et exécutés le 5 juin 1568. La sentence du prince d'Orange fut prononcée en même temps que la leur; mais sa prudence l'avait dérobé au sort de ses malheureux amis, et il vivait pour les venger. L'indignation universelle qu'excita leur supplice fut le premier adoucissement de sa douleur profonde, et il lui parut dès-lors que leur
(i) « A ce festin des comtes d'Aignemont et de Horn a voient esté jiareil- « lement conviez le prince d'Orange et le comte Ludovic de Nanzau , son « frère ; mais ils sentirent la fricassée de loing , et se retirèrent en Alema- « gne ; ce qui fascha fort au duc d'Albc ; car il avoit feit dessaing , ce di- « soit-il , de pescher et prendre les grandz saumons t et laisser les |>ctitcs « truites et sardines. » ( Brantôme , Discours Sur le prince d'Orange.)
sang serait comme la semence glorieuse de la liberté de» Pavs-Bas.
En effet, la nouvelle de leur exécution fut un signal de révolte et de guerre civile. La gueuserie, qui semblait oubliée, se reproduisit sous plusieurs formes différentes. On distingua trois espèces de gueux. On appelait simplement de ce nom tous les mécontens en général, et les sectateurs de Luther et de Calvin. On nommait gueux des bois ceux qui, cachés dans les bois et dans les marais , en sortaient pendant la nuit pour se livrer au brigandage. Enfin , les gueux appelés maritimes ou marins s'attachaient à exercer la piraterie, à infester les côtes , à tenter des descentes dans les lieux occupés par les Espagnols.
Ce fut dans ces circonstances que le prince d'Orange entreprit la guerre contre le duc d'Âlbe. Guillaume , Allemand d'origine, était Brabançon par les terres considérables qu'il possédait dans le pays. La constitution de Brabant déhait les citoyens de toute obligation envers le prince, du moment que le prince s'affranchissait des siennes, et leur assurait même le droit de le ramener à l'observation des lois par ta contrainte ; constitution vicieuse, en ce qu'elle plaçait la garantie des lois politiques dans la force physique des individus, mais qui ouvrait une sorte de voie légale pour résister à l'oppression. Elle fournissait à Guillaume un prétexte de réclamer à main armée contre les atteintes portées aux privilèges et à la liberté de son pays. 11 rassembla des troupes dans l'empire pour attaquer les Espagnols. Né en Allemagne, au sein de l'hérésie, il avait depuis embrassé la religion catholique : il l'abjura pour la religion protestante, avant de rentrer dans les Pays-Bas. Enfin , à la téte d'une armée allemande de six mille chevaux et de quatorze mille fantassins , qui fut grossie par un grand nombre d'aventuriers italiens, français et flamands, il envahit le Luxembourg. Son frère Louis de Nassau, d'abord vainqueur près de Groningue , battu ensuite à Jemmingen, le rejoignit avec les débris de ses troupes. Les premières tentatives des deux frères ne réussirent point, et ne pouvaient réussir. Tout engagement sérieux était trop inégal contre les vieilles bandes espagnoles, et le défaut d'argent rendait impossible au prince d'Orange l'entretien d'une armée régulière. Vaincu deux fois en 1568, il fut forcé de rc-
bfis Temps modernes. 41 passer en Allemagne. Mais la fermeté de son caractère était à l'épreuve des revers. Incapable de se laisser abattre ou même déconcerter, il devait observer, différer, attendre et triompher par la patience. Le cardinal Granvelle le connaissait bien : aussi, en apprenant à Rome, oii il s'était retiré, les désastres des Pays-Bas, il demanda si Ton avait pris le taciturne , nom qu'il avait donné au prince d'Orange ; et sur la réponse négative , il ajouta que le duc d'Albe n'avait rien fait.
Ce général, après la défaite du prince d'Orange et de son parti, se rendit à Bruxelles, où, dans une entrée solennelle, il étala les trophées de la guerre civile. Bien plus, pour perpétuer le souvenir de ses victoires, du canon pris à Jemmingen ( ex œre captivo) il se fit ériger lui-même une statue de bronze. Dans une attitude menaçante, il foulait aux pieds les signes de la rébellion et deux figures abattues qui représentaient le peuple et la noblesse. Ce monument du plus insolent orgueil s'éleva sur la place d'armes d'Anvers, où les Flamands contemplèrent avec indignation cet emblème trop véritable de leur servitude et de leur misère. Une amnistie générale , publiée en 1569, n'ébranla point leur haine déjà invétérée, et elle s'accrut encore en 1 570 par l'établissement d'un impôt sur les meubles, immeubles et marchandises, impôt qui acheva de ruiner le commerce de la Flandre.
Après sa retraite des Pays-Bas, Guillaume avait été obligé de licencier ses troupes , et n'avait conservé de toute son armée qu'un petit nombre de cavaliers. Avec eux, il se joignit aux Allemands que le duc de Deux-Ponts conduisit en France, Tan 1569, au secours du priuce de Condé, et assista à la bataille de Jarnac, oii le duc fut tué et le prince lâchement assassiné. Ce fut pendant ce séjour en France qu'il se lia d'amitié avec Coligny, dont il mit à profit les conseils pour la délivrance des Pays-Bas. Coligny lui ayant fait remarquer que les Espagnols n'avaient point de marine dans ces provinces, et qu'on pouvait les attaquer sur mer avec avantage, il résolut de suivre ce nouveau plan ; et mettant dans ses intérêts les gueux marins, il entreprit la guerre maritime contre les Espagnols. Encouragés par le prince d'Orange et par le comte Guillaume de La Marek, des gueux marins, au nombre de deux cent cinquante, s'emparèrent par surprise,
en 1572, de la ville de lhiel dans l'île de Voorn. Cet heureux coup de main fonda la république des Provinces-Unies. La surprise de Briel causa une révolution dans la Zélande. Toutes les villes de cette province, excepté Middelbourg, ouvrirent leurs portes aux insurgés, et leur exemple fut suivi par plu- . sieurs villes de la Hollande. Une assemblée des étals de cette dernière province se tint la même anuée a Dordrectd. Le prince d'Orange y fut déclaré stathouder ou gouverneur des provinces de Hollande, Zélande, Frise et Utrecht. On convint de ne transiger avec les Espagnols que d'un commun accord , et Ton introduisit l'exercice public de la religion réformée ou du culte de Genève.
Malgré leur faiblesse et leur petit nombre, diverses circonstances semblaient devoir permettre aux insurgés des espérances de succès. Leur cause devenait chaque jour davantage celle du protestantisme, et rentrait ainsi dans les intérêts généraux de la politique du temps. Us sollicitaient et ils croyaient avoir lieu d'attendre l'assistance des protestans d'Allemagne, de France et d'Angleterre. Mais ceux d'Allemagne avaient des relations de famille ou d'alliance avec les deux branches de la maison d'Autriche. Ils craignaient de compromettre, en protégeant ouvertement Guillaume, les avantages que leur avait assurés la paix d'Augsbourg, et la politique comprimait ou du moins gênait dans leurs cœurs l'élan du zèle religieux. On put croire un moment que la délivrance des Pays-Bas était le but des arméniens de la France, et serait le fruit de ses efforts. Trompé par Catherine de Médicis , qui plongeait a dessein les calvinistes dans une fatale sécurité, l'amiral de Coligny fut nommé généralissime d'une armée que la cour feignait de vouloir envoyer en Flandre. Mais tandis que ce héros crédule, enivré d'une joie imprudente, se berçait de nobles illusions, le complot de la Saint-Barlhélemy éclata , et les suites de cet horrible attentat privèrent les Flamands des secours qu'ils attendaient. Elisabeth régnait en Angleterre. Ennemie de Philippe et calviniste, celte princesse devait s'intéresser à plus d'un titre à la cause des Provinces-Unies; mais, satisfaite d'avoir rétabli le calme dans son royaume, et principalement appliquée à l'entretenir, elle prenait part aux troubles des autres états plutôt par ses intrigues que par ses armes. Avare
des trésors lentement amassés par sa sévère économie, longtemps elle montrait de loin ses secours avant de les accorder aux besoins de ses co-rcligionnaircs , et se plaisait à faire invoquer ou marchander sa protection. En attendant reflet incertain de ses promesses , le prince d'Orange s'adressa au Danemarck et à la Suède; mais récemment réconciliés , après des guerres longues et sanglantes, ces deux royaumes s'observaient encore avec trop de défiance et de jalousie pour engager leurs forces dans une guerre lointaine et dans une querelle étrangère. Enfin, abandonné à lui-même, Guillaume chercha dans ses propres ressources et dans son génie les moyens de poursuivre et d'accomplir ses entreprises.
Une nouvelle carrière lui fut ouverte par le rappel du duc d'AIbe. L'arrogance avec laquelle ce gouverneur s'était érigé des trophées , avait offensé l'orgueil de Philippe , qui le révoqua en 1572. Ce prince, cachant ses ressentimens sous les dehors trompeurs d'un gracieux accueil, le reçut d'abord avec faveur; mais peu à peu il ('éloigna de la cour, et récompensa par l'exil ses barbares services. Le duc de Mcdina- Celi fut envoyé pour remplacer le duc d'AIbe; mais battu sur les côtes de Hollande, avant d'aborder aux Pays-Bas, el rebuté par cet essai malheureux , il se démit d'une charge dont le début lui était peu honorable avec un empressement moins honorable encore. Don Louis de Requesens, grandcommandeur de Caslille, lui succéda. C'était un homme doux, humain, magnifique; mais on estimait peu ses talens militaires, depuis que ses conseils timides , s'opposant a l'ardeur de don Juan d'Autriche, avaient failli priver ce jeune prince de l'éclat immortel qu'a répandu sur son nom la glorieuse journée de Lépantc. Il eût été plus propre à gouverner un peuple tranquille et soumis qu'à ramener au devoir , par un mélange de fermeté et de douceur, un peuple aigri par quinze ans d'oppression, et accoutumé a la licence par six années de rébellion. On savait que sa modération n'était que de la faiblesse : aussi ses tentatives pour concilier les esprits, et, entre autres, le renversement de la statue du duc d'AIbe, ne produisirent aucun effet, et il fallut continuer la guerre. Les succès en furent d'abord variés. Rcquesens ayant tenté de secourir le port de Middelbourg, que les confédérés assiégeaient depuis deux ans, le prince d'Orange battit la flotte
espagnole, et se rendit maître de la ville ( 1574). Mais le eomte Louis de Nassau et Henri son frère furent tués à la bataille de Mookerhcide , gagnée par don Sanche d'Àvila, l'un des lientenans du gouverneur.
Un des événemens les plus remarquables de la guerre fut le siège de Leyde. Sommés de capituler pour échapper â la famine , les habitans avaient répondu qu'on ne devait point se flatter d'avoir atïamé la ville, tant qu'on y entendrait des chiens aboyer, et que , lorsque cette nourriture ou toute autre leur manquerait, il leur resterait encore un bras gauche à manger, tandis que le droit leur servirait à combattre. Ils se défendirent avec cette môme fureur désespérée qu'annonçait leur réponse, et enfin, près d'être forcés, ils rompirent les digues qui contenaient l'Yssel et la Meuse, et noyèrent leurs campagnes pour sauver leur ville. Bientôt après, à la gloire des armes Leyde joignit celle des sciences. L'année suivante (4575), au milieu du tumulte de la guerre, les états de Hollande, comme s'ils eussent joui d'une paix profonde, y fondèrent cette université long-temps célèbre entre les grandes académies européennes (1).
Requesens , suivant le système mitoyen qu'il avait adopté , combattait et négociait tour à tour. Mais , d'un côté , les insurgés demandaient une garantie solennelle de leurs droits et de leur existence politique; de l'autre, Philippe II exigeait une soumission absolue. On ne pouvait s'accorder , et des négociations on retournait aux combats. Le pacifique gouverneur gémissait de l'inutilité de ses efforts pour mettre lin aux hostilités, et l'indiscipline de ses troupes achevait de le désespérer. Malgré la richesse de l'Espagne , la solde de l'armée n'était point assurée, d'où il résultait souvent que les soldats mutinés commettaient d'affreux brigandages, ou, refusant de marcher à l'ennemi, faisaient échouer les plans les mieux concertés. Quatre fois ces mouvemens séditieux éclatèrent dans l'armée de Requesens. Affligé de tant de rébellions , et ne recevant point d'argent de Philippe , il succomba enfin au chagrin, au dégoût, au poids des af-
(1) Les universités de Croningue et d'Utreclit qui curent aussi de la célébrité, furent fondées, la première en 1615, et la seconde eu 1630.
(aires, et mourut en 1576 au siège de Ziric-Zée, dans l'île de Schowcn.
Alors tout fut en confusion dans les Pays-Bas. Les troupes espagnoles, mal payées, se livrèrent à tous les désordres dont est capable une soldatescpie sans chef et sans discipline ; elles {«lièrent plusieurs villes, entre autres Anvers et Maastricht, et saccagèrent tout le plat pays. Dans celte extrémité, le danger commun rapprocha les protestans et les catholiques. Les étals-généraux des Pays-Bas, réunis à Bruxelles, proposèrent des négociations au prince d'Orange et aux confédérés de Dordrecht. Elles s'ouvrirent à Gand la même année (1576), et amenèrent un traité d'union générale , conclu sous le nom de pacification de Gand , eutre les provinces du nord et du midi. On se promit des secours réciproques contre les Espagnols; on jura' de les chasser des Pays-Bas, et de ne plus souffrir qu'ils y rentrassent. Tel était l'état des choses, lorsque don Juan d'Autriche vint succéder a Requesens (1577).
Ce jeune héros, fils naturel de Charles-Quint, égalait à trente ans la renommée des plus grands capitaines. La réduction des Maures des Alpujarras (1570), et la victoire de Lépanle (1571), étaient les titres éclalans de ses talens et de sa gloire. Philippe le haïssait et le craignait secrètement; mais il avait besoin de sa valeur : il le chargea de soumettre les Pays-Bas. A son arrivée, don Juan confirma le traité de Gand par l edit nommé perpétuel, et ses premières démarches n'annoncèrent que des vues impartiales et des intentions pacifiques. Il éloigna même les troupes espagnoles pour complaire aux états-généraux, condescendance étonnante de la part d'un prince belliqueux. Mais la situation dans laquelle il trouva les affaires le força de faire violence à son* caractère. Bientôt, désespéré de cet état d'humiliation et d'impuissance, il s'enfuit de Bruxelles , oii sa vie même n'était plus en sûreté, surprit Namur, rappela l'armée espagnole qu'il avait dirigée sur l'Italie, et se prépara à tirer vengeance du décret de bannissement dont les états l'avaient frappé depuis sa fuite.
Cependant Guillaume avait été reçu dans Bruxelles , et reconnu gouverneur du Brabant et de Flandre. Mais il y avait trop de seigneurs dans ces contrées : ils furent jaloux du prince d'Orange, et cette jalousie conserva dix provinces à l'Espagne. Le duc d'Arscot, chef du parti catholique , fit pren-
dre la résolution d'appeler l'archiduc Mathieu , frère de l'empereur Rodolphe 11 , et de l'opposer à don Juan en qualité de gouverneur-général. On vil. alors un prince autrichien et catholique , proche parent de Philippe II , venir se mettre à la téle d'un parti presque tout protestant, contre le chef de sa maison. L'ambition de Mal nias n'était , au reste, justifiée par aucune de ces qualités qui font le succès et l'excuse des démarches extraordinaires. Sans talens et sans énergie, il n'eut que les décorations du pouvoir, et n'obtint aucune confiance. La guerre recommença, et le prince d'Orange en fut l'âme. Les états des provinces liguées voyaient alors leurs affaires dans la position la plus favorable. Ils étaient maîtres d'Anvers , de Berg-op-Zoom , de Bréda et de plusieurs autres places importantes. De son coté, don Juan, ayant tiré des recrues d'Allemagne et de la Franche-Comté, avait réuni une armée de vingt mille hommes. A cette force militaire il joignait une bulle pontificale, par laquelle le pape promettait à tous ceux qui suivraient la bannière du prince une pleine rémission de leurs péchés, et sur ses étendards marqués d'une croix il avait inscrit cette devise : in hoc signo vici Turcas ; in hoc signa vincam hœreticos (par ce signe j'ai vaincu les Turcs; par ce signe je vaincrai les hérétiques), espérance que la fortune de la guerre confirma et démentit en quelques mois. D'abord victorieux à Gemblours , les Espagnols furent ensuite défaits sur les bords du Diemar; et bientôt après , don Juan mourut à la fleur de son âge, soit de maladie, soit, comme le prétendent quelques historiens, d'un poison donné par ordre de Philippe 11, qui le soupçonnait d'aspirer à la souveraineté des Pays-Bas ( 1 578).
A cet illustre fils de Charles-Quint succéda un petit-fils non moins illustre de ce monarque : c'était Alexandre Farnèse , prince de Parme , le même qui vint depuis en France délivrer Paris et combattre Hcnri-le-Grand , mais dont tous les talens ne purent enfin empêcher la défaite de la ligue et la fondation de la république des Provinces-Unies. Tous ses ellbrts échouèrent contre les provinces du nord. Mais il sut habilement profiter de la défiance que nourrissait entre ses états et ceux du midi la diversité des opinions religieuses, pour affaiblir la confédération de Gand, et faire rentrer sous la souveraineté de l'Espagne l'Artois , le liainault et la Flandre française (1579).
Grand politique et grand capitaine, il combattait et négociait en même temps. D'un coté, il prenait d'assaut Maastricht, et répandait la terreur de son nom par le pillage de cette ville et le massacre de ses habilans; de l'autre, il ouvrait des pourparlers à Cologne avec les états-généraux des Pays-Bas, sous la médiation de l'empereur Rodolphe H, du pape et de quelques princes de l'empire. Ces conférences durèrent sept mois; mais ce temps fut consumé, sans rien conclure, en discussions infructueuses qui redoublèrent les animosités.
Cependant le prince d'Orange avait vu de bonne heure que l'union des dix-sept provinces était par elle-même faible et précaire, et il avait formé le plan d'une confédération plus étroite entre celles dont la religion, les mœurs, les intérêts lui paraissaient le plus incompatibles avec la domination espagnole. Telles étaient les provinces maritimes , la Hollande, la Zélande et la Frise , que la puissance de leurs flottes rendait déjà redoutables sur mer, et toutes celles que le culte de Genève unissait dans une même haine contre le culte catholique, et surtout contre l'inquisition. Guillaume , d'ailleurs , ne voyait dans ces provinces personne qui pût entrer en parallèle avec lui pour les richesses, le rang et la naissance, et lui disputer le pouvoir que depuis long-temps il exerçait sans partage, tandis que, dans les autres, il trouvait des rivaux qui, sans l'égaler en mérite , l'égalaient en ambition , et le surpassaient même en crédit. Tous ces motifs concoururent à lui inspirer le dessein d'isoler les provinces du nord du reste des Pays-Bas, et d'en former une république dont il serait le chef. L'acte qui réalisa ce plan d'indépendance fut signé à Utrecht, le 23 janvier 1579, .entre les provinces de Hollande, de Zélande, d'Ulreclit, de Gueldres et de Groningue. Celles de Frise et <TOwer- Yssel y accédèrent le 11 juin suivant, et plus tard, plusieurs villes de la Belgique, entre autres Gand, Anvers et Bréda.
Il fut statué que chaque province conserverait ses formes politiques, ses droits et ses usages , et formerait un état particulier, quant à son administration intérieure; mais, pour tout ce qui tenait à la sûreté extérieure, elles devaient réunir leurs forces et concerter leurs mesures en commun. On convint que la guerre, la paix, les impôts ne seraient votés qu'à l'unanimité; le reste, à la majorité des voix. Dans le partage des
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pouvoirs, on n'oublia pas le fondateur de la république, ou il ne s'oublia pas lui-même. Soit qu'on ail cru devoir intéresser personnellement le prince d'Orange à la conservation de son ouvrage, soit qu'il ait dicté ou inspiré la résolution qui fut prise en sa faveur, il fut élu slathouder, et les plus brillantes attributions furent attachées k cette dignité. Le slathouder présidait à toutes les cours de justice , pouvait faire grâce aux criminels, choisissait les magistrats des villes parmi quelques candidats qu'on lui présentait, envoyait et recevait des ambassades, veillait k l'exécution des décrets portés par la république. Guillaume fut aussi nommé capitaine et amiralgénéral, avec le commandement des forces de terre et de mer. Ces deux places et celle de slathouder devinrent depuis comme inséparables. Jusqu'alors les rebelles avaient mis le nom du roi k la tête de leurs ordonnances , et avaient voulu tenir à leur souverain, du moins par cette formalité. Ils cessèrent de l'observer depuis 1 579. Cependant la déclaration d'indépendance des provinces confédérées n'eut lieu qu'en 1581. Elle fut leur réponse k l'édit par lequel, en 1580, Philippe II avait proscrit le prince d'Orange, hérétique et apostat, peste de la chrétienté y ennemi de tout le genre humain, vrai Caïnet vrai Judas, et avait promis, sur sa parole royale, vingt-cinq mille écus d'or, le pardon de tout crime antérieurement commis , et des lettres de noblesse à tout sujet ou étranger assez généreux de cœur et assez affectionné au service du roi et au bien public pour ôler la vie à ce méchant traître.
Tandis que les sept Provinces-Unies bravaient avec leurs propres forces la puissance et la vengeance de l'Espagne, les dix autres , ayant renvoyé l'archiduc Mathias , appelèrent de nouveau un prince étranger pour les protéger. A la persuasion même du prince d'Orange , qui se flattait de régner sous le nom d'un jeune prince sans expérience, elles déférèrent la souveraineté des Pays-Bas k François, duc d'A lençon, frère de Henri III. Le duc passa en Flandre avec dix mille fantassins et quatre mille chevaux , fit lever le siège de la ville de Cambrai, vivement pressée par Alexandre Farnèse, s'empara de Cateau-Cambrésis , interrompit le cours de ses succès par un voyage en Angleterre, où le retint quelque temps l'espoir d'épouser Elisabeth , et enfin se rendit k Anvers, où il prit possession de ses nouveaux états , après avoir juré de respec-
ter leurs privilèges. Au milieu des fêtes de cette solennité, un Espagnol, nommé Jauregui, attenta aux jours du prince d'Orange, et l'atteignit d'un coup de pistolet (1582). La blessure ne fut point mortelle. Dans les premiers momens de trouble, on soupçonna le duc d' Alençon d'être l'instigateur du crime, et on arrêta tous les Français. Mais Guillaume, en ordonnant de les relâcher, se hâta de rendre hommage à leur innocence. Cependant les conseillers du duc d' Alençon lui persuadèrent de se mettre en état de ne plus craindre désormais les caprices d'un peuple ombrageux et inconstant , et d'assurer son autorité en se rendant maître par surprise des places les plus importantes (1). L'exécution du complot fut fixée au 18 janvier 1583. La tentative réussit sur Dunkerque, Dundermonde, Dixmude , Alost et Menin , mais elle échoua sur Bruges , Ostende et Anvers. Enfin, pressé, d'un côté, par Alexandre Farnèse, et de Tautre haï des peuples, le duc repassa en France , oii le chagrin abrégea ses jours (1584).
La même année, Guillaume fut assassiné à Delft. Un Franc- Comtois, nommé Balthasard Gérard, poussé en même temps par ce faux zèle qui fut le fléau de ces temps malheureux , et par l'espoir de gagner la récompense promise au meurtrier du prince d'Orange, le tua d'un coup de pistolet au sortir de table ( 10 juillet). 11 expira en présence de son épouse, Tinfortunée Louise de Coligny, que sa destinée condamnait a être témoin du meurtre de son second mari, après avoir vu, lors du massacre de la Saint-Barthélemy, la fin tragique de son père , et de Téiigny, son premier époux.
Guillaume n'était pas un Washington , un de ces héros vé-
(1 ) « Le peuple , croyant que cet assassinat vint des François , s'esta nt « mis tumultuairement en armes t il se mit à crier qu*il falloit tuer tous « ces massacreurs des nopces de Paris , qui n'estoient venus à An- « vers que pour en faire autant ; et passa Fesmeute si avant , que Mon- « sieur luy-mesme , ne croyant pas demeurer en seurcté dans son logis, fut « contraint , par le conseil des siens , de se retirer dans celuy du priuce « d'Orange ; et encore que peu après , lorsque Ton sçeut au vray les au- « theucs d'un tel attentat , tout cela fut appaisé , et que ceux de la ville « vinssent faire des excuses à Monsieur, de ce qui s'estoit dit et fait en icelle « sur une telle alarme ; il en demeura neantmoins tellement ulcéré , que , « dès cette heure-là , il résolut de s'en rendre maistre absolu. » (Mémoires de Sully.)
ftô HISTOIRE GBNBRALB
ritablement généreux, qui ne demandent point à la patrie le prix du sang versé pour elle, et qui se contentent du titre de libérateurs. Long-temps il avait servi la tyrannie avant de lui déclarer la guerre, et les mécontentemens de son ambition trompée entrèrent dans les motifs qui l'armèrent contre la domination espagnole. 11 eut le tort de plier sans cesse sa religion aux intérêts de sa grandeur et aux desseins de sa politique. Né protestant, il embrassa la religion catholique pour obtenir les faveurs de Cbarles-Quint ; puis il l'abjura pour gagner la confiance des peuples rebelles à Philippe II. 11 travailla toujours pour lui-même autant que pour ses concitoyens. Quand il fut assassiné, il était près d'être déclaré comte de Hollande. Les conditions de cette nouvelle dignité avaient déjà été stipulées par toutes les villes, excepté par Amsterdam et Gouda. Enfin, son patriotisme ne fut point désintéressé, si même on peut croire à son patriotisme. Mais, quel que soit le sentiment qui Tait animé, le désir d'affranchir son pays ou le soin de sa propre élévation, son génie sauva la Hollande, et fit sortir, pour ainsi dire, du sein des mers cette république des Provinces-Unies, qui, toute prête à se replonger dans l'Océan plutôt que de rentrer sous le joug espagnol, devait montrer au monde ce que peuvent l'union , la constance et la ferme résolution d'être libre. Comme politique et comme capitaine, Guillaume ne redoute aucun parallèle; mais son premier titre de gloire est peut-être d'avoir opposé une modération inaltérable aux lâches fureurs de ses ennemis , et de n'avoir. jamais effrayé de la crainte des représailles celui qui proscrivait sa tête et le désignait aux coups des assassins.
Au moment de sa mort, le comte de Buren, son (ils aîné, étant prisonnier à Madrid, Maurice , son second fils, fut reconnu stathouder par les états de Hollande et de Zélande , et bientôt après par les sept provinces. Malgré sa jeunesse, Maurice fut pour le duc de Parme un rival toujours a craindre et souvent heureux. Cependant, à la faveur de la consternation répandue d'abord dans les Pays-Bas par la mort du prince d'Orange , les Espagnols reprirent plusieurs villes, Bruxelles, Gand, Matines, Nimègue, Anvers. Farnèse s'empara de cette dernière place en faisant une digue sur le fleuve profond et rapide de l'Escaut, et en renouvelant un exemple donné autrefois par Alexandre au siège de Tyr, et que le cardinal de
Richelieu suivit depuis au siège de La Rochelle. Ces succès des Espagnols achevèrent de dissoudre la confédération générale, et l'union particulière d'Utrecht entre les sept provinces du nord fut seule maintenue.
Les états alarmés offrirent au roi de France, Henri III, la souveraineté d'une partie des Pays-Bas , s'il voulait les secourir contre l'Espagne. Déjà ses faibles mains ne pouvaient soutenir les rênes de son royaume : il rejeta les offres des Flamands. Ils s'adressèrent alors à Elisabeth (1585). Elle refusa d'accepter la souveraineté, de peur de s'exposer au reproche d'usurpation; mais elle conclut avec les états une ligue défensive , et leur envoya six mille hommes sous le commandement du comte de Leycester, après avoir exigé que les ports de Flessingue , de Ramekens et de Briel fussent engagés à l'Angleterre pour prix de sa protection. Maurice eut quelque temps un supérieur dans Leycester, comme son père en avait eu dans le duc d'Alençon et dans l'archiduc Mathias. Le comte prit le titre et le rang de gouverneur-général, et les états, avec un empressement dont les périls de l'Union ne justifiaient pas entièrement l'imprudence, lui abandonnèrent une autorité dictatoriale. C'en était fait de la liberté des Provinces-Unies, si Elisabeth eût choisi un général plus habile ; mais les fautes, la mauvaise conduite et les injustices de Leycester forcèrent la reine de le rappeler en 1587.
L'une des conséquences les plus importantes de l'alliance de la république et de l'Angleterre fut d'engager celle-ci dans une guerre ouverte avec l'Espagne. Offensé par les entreprises maritimes auxquelles Elisabeth encourageait ses sujets contre les colonies espagnoles, irrité de l'assistance, d'abord secrète, et bientôt publique, que cette reine avait accordée aux insurgés, Philippe II se livra follement a l'espoir de conquérir l'Angleterre , et crut voir dans l'exécution de ce dessein le moyen le plus efficace démettre un terme à l'insurrection des Pays-Bas. Mais sa flotte invincible, partie au mois de juillet 1 588 , fut détruite au mois d'octobre suivant; et tous les efforts de Philippe, pour effacer ce grand désastre, n'amenèrent que de nouveaux revers. Elisabeth continua la guerre avec succès contre l'Espagne jusqu'à la fin de son règne, et contribua ainsi puissamment à consolider l'indépendance de la Hollande.
D'autres événemens favorisèrent aussi l'établissement de la
république , et l'associèrent pronipleiuent à tous les intérêts de la politique européenne. Philippe II, dans le même temps qu'il avait à combattre l'Angleterre et les Pays-Bas, ayant embrassé le parti de la ligue et des Guises contre Henri IV, se vit forcé plusieurs fois d'envoyer le duc de Panne en France avec la plus grande partie des troupes que ce général avait sous ses ordres. La mort de Farnese, arrivée en 1592, après deux brillantes campagnes, fut encore plus fatale aux Espagnols que tant de diversions imprudentes. Dès-lors L'Espagne n'eut plus à opposer à Maurice de général qui méritât de combattre contre lui. Enfin, Henri IV étant rentré dans sa capitale, et rétabli sur le trône de ses pères, déclara la guerre à l'Espagne, et s'allia solennellement aux Hollandais. L'archiduc Ernest d'Autriche, qui avait remplacé Farnèse, était mort en 1594. Son frère Albert lui succéda; mais ce prince soutint avec plus d'habileté que de succès une lutte inégale , et ses talens ne purent empêcher les progrès des confédérés. La paix de Vervins, qui, le 2 mai 1598, réconcilia la France et l'Espagne, priva les Hollandais d'un puissant allié; mais la république avait pris assez de consistance pour se soutenir désormais par ses propres forces. Peu de temps avant sa 'mort (1598), Philippe lui-même sembla reconnaître son impuissance (1), en donnant les Pays-Bas pour dot à sa fille Isabelle-
(1) Le résultat de la lutte entre le souverain de tant d'états et la petite république des Sept-Provinces semble tenir du prodige. Cependant plusieurs circonstances se réunirent pour faire échouer le roi d'Espagne et triompher les Hollandais. Ils étaient perdus sans ressource , si Philippe U les eût accablés de tout le poids de sa puissance ; mais son ambition , l'obligeant à diviser ses forces, vint elle-même au secours de ses ennemis. Cette politique ruineuse , qui lui fit soudoyer des traîtres dans toutes les cours de l'Europe , l'appui qu'il accordait à la ligue de France , le soulèvement des Maures de Grenade, la conquête du Portugal et la construction du magnifique palais de l'Escurial , dissipèrent insensiblement des trésors qui paraissaient inépuisables , et lui ôtèrent les moyens de poursuivre avec vigueur ses opérations militaires dans les Pays-Bas. Les troupes allemandes et italiennes se révoltèrent plusieurs fois, faute de solde, et ravagèrent les provinces mêmes qui lui étaient restées fidèles. Enfin, son expédition d'Angleterre, pour laquelle, semblable à un joueur désespéré, il risqua toutes les ressources de ses vastes états , acheva de l'affaiblir» et la mer engloutit, avec la fameuse armada, les tributs des deux Indes et l'élite des vieiHes bandes espagnoles. L'entretien et le recrutement de ses troupes
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Claire-Eugénie , qui épousa l'archiduc Albert. Cependant la guerre continua sous le règne de Philippe III , son successeur.
devenaient chaque aimée plus difficiles dans des contrées [dépeuplées par une longue guerre. Quant à l'Espagne elle-même , épuisée par uu demisiècle de combats et par les émigrations de ses peuples dans le Nouveau- Monde, elle ne pouvait fournir que peu de soldats.
La situation des insurgés était différente. Ils avaient pour auxiliaires tous ceux qui , pour fuir la cruauté du duc d'Albe , désertaient les Pays-Bas méridionaux , tous ceux que la guerre des huguenots bannissait de France, tous ceux que l'intolérance religieuse chassait des autres parties de l'Europe. L'enthousiasme qu'inspire une doctrine nouvelle , le désir de la vengeance , la faim , la misère sans espoir, attiraient sous leurs étendards dos aventuriers de toutes les coutrées. Aussi l'armée hollandaise était au complet, sans qu'il fut nécessaire d'enlever des lwas à l'agriculture, à l'industrie, au commerce , et à cette pèche immense sur laquelle l'état perçut dès 1604 près de cinq millions de florins ; et à l'époque même où la nouvelle république combattait encore pour son existence , elle étendait déjà son empire au-delà des mers , et jetait les fondemens de sa domination dans les Indes orientales.
Si , d'un côté, la cause des Provinces-Unies était devenue celle de tous les religionnahres de l'Europe, de l'autre, il semblait que l'intérêt commun de tous les princes, et surtout des princes catholiques, fut de défendre leur autorité en protégeant celle de leur voisin contre des sujets rebelles. Mais, en cette occasion, la jalousie qu'excitait l'Espagne l'emporta sur cette sympathie politique, et les premières puissances de l'Europe embrassèrent ouvertement ou tacitement la cause de la liberté.
Enfin , dans tout le cours de la guerre, les insurgés agirent avec plus de suite et d'ensemble que leur ennemi. L'autorité royale , dans les Pays-Bas , avait passé cinq fois en des mains différentes , avant que les Hollandais eussent perdu leur premier chef. Marguerite de Parme r le duc d'Albe r Requesens , don Juan d'Autriche , Alexandre Farnèse , donnèrent au gouvernement ou à la guerre autant de directions opposées , tandis que le plan de la rébellion resta invariable dans la seule tête qui l'avait conçu. L'emploi que Ton fit toujours des moyens opposés à ceux qu'exigeaient les circonstances nuisit grandement à la cause du roi» Au commencement des troubles , quand ses forces évidemment supérieures à celles des mécontens pouvaient , par mie action prompte , énergique et bien soutenue , étouffer la révolte naissante , on abandonna le gouvernement à l'indécision et à la timidité d'une femme ; puis , quand la sédition eut éclaté , que jusqu'à un certain point les forces se balancèrent , et qu'une sage indulgence eût pu seule empêcher la guerre civile , alors fut revêtu de l'autorité l'homme à qui l'indulgence était le plus étrangère.
Telles sont les causes principales par lesquelles peuvent s'expliquer, malgré l'étonnante disproportion des forces , la résistance et le triomphe de la république des Sept-Provinces. ( Voyez Schiller, Histoire du soulève* ment des Pays-Bas.)
En 1600, Maurice vint assiéger Nieuport avec une nombreuse armée. On livra deux batailles en un jour près de cette ville» L'archiduc Albert , vainqueur le matin , fut vaincu le soir, perdit douze mille hommes tués ou prisonniers , et fut blessé dangereusement. En 1601, il investit la ville d'Ostende , qui fut attaquée et défendue avec une égale opiniâtreté : elle ne capitula qu'en 1604, après un siège de trois ans et trois mois, qui avait coûté quatre-vingt mille hommes aux Espagnols et soixante mille aux Hollandais. Les Espagnols furent redevables de cette conquête à Spinola , qui alors fut fait généralissime de leurs armées de terre et de mer dans toute la Flandre , mais qui ne put exécuter de grandes choses , parce que ses troupes manquaient souvent de solde. Un combat naval, livré en 1607 dans le détroit de Gibraltar, et dans lequel furent tués les deux amiraux ennemis , Heemskerk et Jean Âlvarès d'Avila , fut le dernier événement de la guerre. Des négociations s'ouvrirent la même année entre l'Espagne et les Provinces-Unies; elles se prolongèrent durant deux années. Enfin , lassée de tant de vains efforts , mais ne voulant pas renoncer formellement à ses titres de propriété, l'Espagne consentit, en 1609, à une trêve de douze ans, et dès ce moment l'indépendance de la république fut reconnue, au moins implicitement.
La guerre était pour Maurice une source de gloire et de puissance. C'était contre ses vœux que la paix avait été conclue , et il en avait conservé un vif ressentiment contre Barnevelt, grand-pensionnaire de Hollande, dont les conseils éclairés l'avaient emporté sur son crédit et sur l'opposition fanatique des prédicans qui ne voulaient ni paix ni trêve avec les papistes. Les efforts patriotiques de Barnevelt et de ses amis pour affaiblir l'autorité du stathouder, qu'ils soupçonnaient , non sans raison , d'aspirer à la souveraineté , achevèrent d'irriter le prince d'Orange. Il résolut de perdre un homme qui l'avait pénétré, et dont la vie était un obstacle à ses projets ambitieux. Une querelle théologique lui en fournit l'occasion. Arminius, professeur de l'université de Leyde, enseignant sur la prédestination et la grâce une doctrine qui tendait à niitiger celle de Calvin, Gomar, autre professeur, rigide calviniste, le déféra au synode de Rotterdam. L'affaire fut renvoyée devant les états-généraux , qui adoptèrent le parti de la tolérance. C'était dans le fond se déclarer pour les ar-
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miniens (1 ). Là querelle ne fut point terminée, et troubla encore plusieurs années la tranquillité des Provinces-Unies. En 1618, on assembla à Dordrecth , pour la juger de nouveau , un synode composé des députés de presque toutes les églises calvinistes de l'Europe , et dont les décrets ont depuis été regardés dans l'Eglise dominante des Provinces-Unies comme Tunique règle selon laquelle il soit permis d'entendre et d'expliquer l'Ecriture sainte. Il prononça en faveur des goraaristes. Maurice se déclara pour eux, et, sous prétexte de faire exécuter les décrets de l'assemblée contre leurs adversaires, il parcourut, l'épée a la main, les sept Provinces- Unies, et y destitua, emprisonna, exila tout ce qu'il avait intérêt de trouver arminien. Enûn, il fit arrêter Barnevelt, malgré les remontrances des états , l'accusa d'une prétendue conspiration contre la sûreté de la république, et, l'an 1619, ce vieillard, respectable par son âge et par ses services, ce patriote à qui. la Hollande devait, avec la trêve de douze ans, son existence politique, et qui, plus récemment (1616), par le rachat de Flessingue , de Briel et de Ramekens, avait ettàcé la dernière trace de dépendance étrangère qui attristât encore son pays , porta sa tête sur l'échafaud qu'arrosa bientôt après le sang d'un de ses fils (2). Maurice fut cruel inutilement. L'indignation publique et d'invincibles obstacles l'écartèrent de la souveraineté. Les gomaristes , sur lesquels il avait compté, montrèrent peu de reconnaissance. La France, qui regardait la république comme son ouvrage, déclara qu'elle protégerait sa liberté. L'électeur palatin, neveu du stathouder, et qui devait le soutenir, appelé par la rébellion au trône de Bohême, fut chassé même de ses états héréditaires, et chercha un asile en Hollande. Ainsi furent confondues toutes les espé-
(1) Les arminiens furent aussi appelés remontrans , a cause d une remontrance qu'ils adressèrent aux états de Hollande. Les gomaristes ayant, de leur côté, présenté un mémoire contre celui des arminiens , en reçurent le nom de contre-remontrans.
(2) Deux autres patriotes, l'illustre Grotius, pensionnaire ou premier conseiller de Rotterdam, et Hogerbcets t pensionnaire de Leyde, avaient été' arrêtés en même temps que Barnevelt. Ils furent dépouillés de leurs biens et condamnes à une prison perpétuelle. On les enferma au château de Lœvestein, dont le nom a servi depuis à designer le parti Opposé au prince d'Orange.
rances du prince d'Orange, juste châtiment d'une ambition barbare, qui, pour s'assouvir, ne craignit pas d'immoler la vertu et de répandre le sang innocent.
La guerre qui se renouvela, en 1621, à l'expiration de la trêve et au commencement du règne de Philippe IV, rouvrit à Maurice la carrière de gloire que la paix lui avait fermée. Spinola commandait les Espagnols. Les deux généraux, dans une guerre de tactique et de sièges , déployèrent des talens militaires qui attirèrent les regards de l'Europe. Maurice étant mort sans postérité en 1625, son frère Frédéric-Henri hérita de ses biens et de ses dignités. Il eut, pendant quatre ans, dans Spinola un adversaire digne de lui ; mais ce général fut rappelé de Flandre en 1629, et envoyé en Italie. Après son départ , les affaires des Espagnols tombèrent dans un fâcheux état sous le comte de Berghen, qui lui succéda, et qui trahit l'Espagne en 1635. Mais l'événement le plus favorable à la république fut la guerre qui éclata en 1635 entre la France et l'Espagne, et qui fut suivie d'une alliance étroite entre la France et les états-généraux. Déjà les Hollandais avaient conclu avec Louis XIII le traité de Compiègne en 1624, et celui de La Haye en 1630, par lesquels la France s'obligeait à leur fournir des subsides, mais ne leur promettait point encore le secours de ses armes. Une alliance plus intime fut signée à Paris le 8 février 1635. On convint par ce traité d'un partage des Pays-Bas espagnols entre les deux puissances, et on s'engagea à ne faire ni paix ni trêve que d'un commun consentement. Bientôt après, des troupes françaises entrèrent dans les Pays-Bas , sous les ordres des maréchaux de Châtillon et de Brézé. Ces deux généraux gagnèrent, le 20 mai 1635, sur les Espagnols la bataille d'Âvein dans le Luxembourg , a la suite de laquelle ils firent leur jonction avec le prince d'Orange près de Maastricht. On s'aUcndait aux plus grands succès de la part des armées combinées; mais le défaut de subsistances lit périr par la faim et par les maladies un nombre considérable de Français. Les campagnes suivantes ne furent pas plus brillantes, et se réduisirent, pour la plupart, à des sièges. On a soupçonné les Hollandais d'avoir mis à dessein de la lenteur dans leurs opérations, alin de conserver les Pays-Bas aux Espagnols, dont le voisinage leur paraissait désormais moins redoutable que relui de la France.
Enfin, au mépris du traité de Paris, les états-généraux conclurent, le 30 janvier 4648, à Munster en Westphalie , leur paix particulière avec l'Espagne. Par le traité, Philippe IV reconnut les Provinces-Unies comme des états libres et indépendans; il leur abandonna toutes les places dont elles étaient en possession dans le Brabant , la Flandre et le pays de Limbourg, nommément Bois-Ie-Duc, Berg-op-Zoom , Brcda et Maastricht, de même que leurs conquêtes, dans les Indes orientales et occidentales, en Asie , en Afrique et en Amérique. On leur accorda , en outre , la fermeture de l'Escaut ; ce qui consomma la ruine de la ville d'Anvers et de tout le commerce * maritime des Pays-Bas espagnols.
Grand capitaine comme ses deux prédécesseurs , Frédéric- Henri avait dignement soutenu l'édifice élevé par leurs talens et leurs exploits. Mais il ne vit pas le traité qui en sanctionna l'existence et en assura la durée. Il était mort en 1647, laissant à son fils G uillaume II le soin d'assurer, par une paix solide et ' solennelle, l'ouvrage de soixante-dix années de guerre, l'émancipation de la Hollande. Le nouveau stathouder survécut peu à ce grand événement. Il fut enlevé en 1650 par une mort prématurée, huit jours avant la naissance de son unique fils, qui fut depuis le célèbre Guillaume III. ( Voyez ci-dessous , 4e période, chap. I, section u. )
Colonies hollandaises (1595—1648).
Dans le cours du seizième siècle, les Portugais avaient fondé aux Indes un vaste empire; mais leurs colonies, mal administrées, étaient tombées promptement en décadence. Les vicerois, qui changeaient ordinairement tous les trois ans, ne songeaient qu'à profiter de ce court intervalle pour faire une fortune rapide. Les employés civils et militaires avaient la liberté de commercer pour leur propre compte, et il en résulta de nombreux abus qui dégénérèrent en monopole. Enfin , la justice était vénale et corrompue. Tous ces vices minaient sourdement les colonies portugaises , quand la conquête du Portugal par Philippe II, en 1580, acheva de les ruiner. L'alliance qu'elles conclurent, en 1581 , avec l'Espagne, loin de leur procurer les secours qu'elles en avaient espérés, ne fit qu'aggraver leur situation, en leur donnant pour ennemis tous
les ennemis des Espagnols. Ces derniers , qui possédaient déjà de si vastes régions dans le Nouveau-Monde, avaient occupé en 1564 les Philippines, et s'étaient emparés en 1572 de l'île de Luçon , où ils avaient fondé la ville de Manille. Joignant à ces acquisitions récentes les colonies portugaises , ils semblaient pouvoir prétendre à l'empire exclusif des Deux-Indes et des mers qui les séparent , lorsque les Hollandais devinrent pour eux des concurrens redoutables.
Dès Tan 1590, les Hollandais avaient une marine florissante qui déjà plus d'une fois avait humilié la marine espagnole. Leurs vaisseaux faisaient alors ce qu'ils ont toujours fait depuis, le commerce de commission; ils se chargeaient des marchandises d'une nation pour les porter à l'autre. Ils fréquentaient à cet effet le port de Lisbonne, où, achetant les productions des Indes, ils les revendaient dans toute l'Europe. Philippe II, devenu maître du Portugal, défendit, en 1594, à ses nouveaux sujets toute relation avec ses ennemis. Cette interdiction, par laquelle il croyait affaiblir les Hollandais, accrut au contraire leur puissance : ils résolurent d'aller chercher les richesses de l'Inde à leur source. Des négocians d'Amsterdam formèrent en 1595 une association, sous le nom de Compagnie des pays lointains, et Cornélius Hootman conduisit aux Indes la première escadre hollandaise. Il reconnut les côtes d'Afrique et du Brésil, s'arrêta à Madagascar, relâcha aux Maldives, visita les îles de la Sonde, et fit alliance avec le principal souverain de Java. Les Portugais lui suscitèrent des ennemis ; il sortit vainqueur de plusieurs combats, et revint avec sa petite flotte en Hollande, rapportant peu de richesses et beaucoup d'espérances. D'après sa relation, les négocians d'Amsterdam conçurent le projet d'un établissement à Java qui leur donnerait le commerce du poivre, les approcherait des îles où croissent des épiceries plus précieuses, et pourrait leur faciliter l'entrée de la Chine et du Japon. Van Neck, chargé en 1598 de cette expédition importante, partit avec huit vaisseaux. Les Javanais permirent aux Hollandais de faire le commerce dans leur île. Van Neck établit aussi des comptoirs dans plusieurs des Moluques, dont les Hollandais se rendirent maîtres quelques années après (en 1(»0ft et 1004). Le succès de ce voyage exeila une émulation nouvelle : il se forma des sociétés dans la plupart
des Tilles commerçantes des Provinces-Unies. Mais bientôt ces associations s'étant trop multipliées, et se nuisant les unes aux autres , les états-généraux les réunirent, Tan 1602, en une seule, sous le nom de Compagnie des Grandes-Indes. On lui conféra le monopole du commerce hollandais au-delà du cap Magellan, et le droit de battre monnaie, de faire la paix ou la guerre avec les princes d'Orient, de bâtir des forteresses, de choisir les gouverneurs, d'entretenir les garnisons, et de nommer les officiers de police et de justice. Le fonds de la compagnie s'éleva dès le principe a six millions et demi de florins. L'administration suprême des affaires fut confiée, en Hollande, à un conseil de dix-sept directeurs choisis euxmêmes dans le grand conseil, composé de soixante membres. Aux Indes, on nomma, depuis l'année 1610, un gouver*neur-général pour l'administration civile et militaire, assisté d'un conseil supérieur, dans le sein duquel on choisissait tour jours les gouverneurs particuliers et le gouverneur-général.
Cette compagnie , sans exemple dans l'antiquité, modèle de toutes celles qui l'ont suivie , commençait avec des avantages considérables et devint bientôt une grande puissance. Aussitôt après son établissement, elle fit partir pour les Indes quatorze vaisseaux, sous les ordres de l'amiral Warwick, que les Hollandais regardent comme le fondateur de leur commerce et de leurs colonies dans l'Orient. 11 bâtit un comptoir fortifié dans l'île de Java, un autre dans les états du roi de Johor, et conclut des alliances avec plusieurs princes du Bengale. Les Hollandais se conduisirent partout avec modération , et profitèrent habilement de la haine que les vexations des Portugais avaient excitée dans ces contrées. En 1007, ils s'emparèrent à'Amboine et de Tidor; la même année , ils cherchèrent à s'ouvrir les ports du vaste empire de la Chine 9 dont les Portugais leur firent refuser l'entrée. Ils tournèrent alors leurs vues du côté du Japon : des navires de la compagnie y furent reçus en 1609. Les Portugais, qui y commerçaient concurremment avec eux, en ayant été exclus en 1638, les Hollandais ne furent point, à la vérité, enveloppés dans cette disgrâce; mais, en 1641 , ils perdirent la liberté et les privilèges dont ils avaient d'abord joui dans le Japon; et depuis, ils n'y furent plus admis qu'avec des précautions humiliantes, que l'amour du gain a pu seul leur
faire supporter. En 1624, ils avaient été appelés dans l'île de Formose, qui, quoique située à trente lieues seulement de la Chine, n'était point alors soumise à cet empire. Ils y fondèrent une colonie <jui devint en peu de temps très-florissante, mais qui leur fut enlevée en 1662 par les Chinois. Ils prirent sur les Portugais Pontogale et Negombo dans l'île de Ceylan en 1640 et 1644; Malaca, dans la presqu'île de ce nom, en 1641 ; mais leur principal établissement fut dans l'île de Java : ils l'occupèrent dès 1618. Le roi de Jacatra, capitale de l'île, ayant voulu les chasser de cette ville oii ils avaient un comptoir fortifié, ils assiégèrent, prirent et ruinèrent Jacatra, et bâtirent à la place Batavia, qui devint le centre de leur commerce dans les Indes , où ils agrandirent encore considérablement leur domination depuis l'époque du traité de Westphalie , ainsi que nous le verrons dans la période suivante.
Quant à leurs conquêtes en Amérique, elles furent moins étendues et moins durables. En 1621 ils créèrent une compagnie des Indes occidentales , dont ils espéraient les mêmes succès en Afrique et en Amérique qu'avait eus en Asie celle des Indes orientales. Les opérations de la nouvelle société commencèrent par l'attaque du Brésil. Quelques navigateurs hollandais avaient hasardé d'y aller, malgré la loi qui en interdisait l'entrée aux étrangers, et offrant leurs marchandises à meilleur marché que celles qui venaient de la métropole, ils avaient été accueillis favorablement. On avait su par eux que le Brésil était dans une espèce d'anarchie ; que la domination étrangère y avait étouffé tout patriotisme; que l'intérêt personnel y avait corrompu toutes les âmes; que les soldats étaient devenus marchands; qu'on avait oublié jusqu'aux premières notions de la guerre, et qu'en se présentant avec des forces un peu considérables, on ferait aisément la conquête de celte riche région. En 1624, Jacob Willekens, chargé par la compagnie de cette entreprise, s'empara presque sans coup férir de la ville et de la province de San-Salvador. En 1626, une nombreuse expédition partit des ports d'Espagne et de Portugal pour réparer ce désastre. L'archevêque de San-Salvador lui avait préparé un succès facile. A la tête de quelques troupes qu'il avait ralliées, ce prélat belliqueux avait repoussé et enfermé les Hollandais dans la place, et
la flotte hispano-portugaise ne servit , après leur capitulation , qu'à les transporter en Europe.
Les succès que la compagnie avait sur mer la dédommagèrent de cet échec. Ses vaisseaux ne rentraient jamais dans les ports que chargés des dépouilles des Portugais et des Espagnols. En treize ans de temps elle arma huit cents navires, dont la dépense montait à 90,000,000 de livres. Ils en prirent cinq cent quarante-cinq a l'ennemi , qui , avec les marchandises qu'ils portaient, furent vendus 180,000,000 de livres. Le dividende ne fut jamais au-dessous de vingt pour cent et s'éleva souvent à cinquante. Celte prospérité, dont la guerre était la base , mit la compagnie en état d'attaquer de nouveau le Brésil. Au commencement de 1630, l'amiral Henri Lonk, avec quarante-six vaisseaux de guerre touche à la côte de Fernambuc , et soumet cette riche province après plusieurs sanglans combats. Les troupes qu'il y laisse en partant subjuguent dans les années 1633, 1634 et 1635 les contrées limitrophes. La compagnie, animée par ces succès, résout la conquête du Brésil entier (1637) , et en charge Maurice de Nassau qui , malgré la vigoureuse résistauce des Portugais , achève de réduire toutes les côtes qui s'étendent depuis San-Salvador jusqu'à l'Amazone. Mais en 1640, le Portugal ayant secoué le joug de l'Espagne, le nouveau roi Jean de Bragance, s'unissant à tous les ennemis des Espagnols, conclut avec les Provinces - Unies , en 1641, un traité d'alliance offensive et défensive pour l'Europe, et une trêve de dix ans pour les Deux-Indes. Les Portugais du Brésil ne purent attendre l'expiration de la trêve pour essayer de reconquérir leur liberté : en 1645-, ils se soulevèrent sous la conduite d'un négociant, Juan Fernandez de Viera. Il obtint de brillans succès , au milieu desquels il reçut du roi de Portugal Tordre de s'arrêter. Il désobéit , et continua la guerre avec tant de bonheur, qu'il consomma en quelques années la ruine des Hollandais ; et le petit nombre de ces républicains qui échappèrent au fer et à la famine , évacuèrent le Brésil par une capitulation en 1654. La paix que les Provinces-Unies signèrent quelques mois après avec l'Angleterre paraissait devoir les mettre en état de recouvrer cette importante possession. La république et la compagnie trompèrent l'attente universelle. Le traité qui, en 1661 , termina
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les divisions des deux puissances rivales, assura la propriété du Brésil entier au Portugal , qui s'engagea de son coté à payer aux Provinces-Unies huit millions en argent ou en marchandises. Ainsi sortit des mains des Hollandais une conquête qui, sous leur administration éclairée, pouvait devenir la plus riche colonie du Nouveau-Monde.