CHAPITRE V
Système colonial de l'Europe dans la seconde moitié du XVII* siècle.
( Heeren ayant traité avec un soin particulier, dans sou Manuel, ce qui concerne les colonies, jo crois ne pouvoir mieux Caire que de lui emprunter en partie le plan et les développcmcns de ce chapitre.)
La France, durant celte époque, prend une part fort active au système colonial, et son gouvernement commence à donner une attention sérieuse à ce nouveau genre d'industrie. Les établissement anglais se développent et prospèrent. Ceux des autres nations européennes demeurent à peu près dans le même état.
France.
La France exploita principalement dans les colonies trois diveises sortes d'industrie : le commerce proprement dit, l'agriculture et les plantations. Ces entreprises ne réussirent pas également. L'administration française, par la prétention de tout diriger et de tout soumettre, contraria les entreprises commerciales; le caractère national, impatient et peu propre à supporter une longue attente, fut un obstacle au succès des exploitations agricoles. Il n'en fut. pas de même des colonies à plantations, qui n'exigeaient qu'une inspection facile, et rap-
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portaient promptement des bénéfices considérables : tes Français réussirent au-delà de toute espérance dans les eiploitations de cette nature.
Si le gouvernement français suivit , à l'égard du commerce maritime, le système vexaloire qu'avaient adopté toutes les autres puissances, il se montra du moins plus libéral sous d'autres rapports. Il n'interdit point aux étrangers de parcourir ses colonies et d'y former des établissemens. Le ministre de la marine fut seul chargé de la surveillance, que d'autres gouvernemens confiaient à des commissaires spéciaux; enfin l'administration militaire et civile des possessions françaises au-delà des mers fut partagée entre un gouverneur et un intendant, qui devaient agir de concert dans toutes les occasions importantes.
Quant au commerce proprement dit, Colbert céda tout-àfait à l'esprit du temps , soit pour le système des régleiuens prohibitifs, soit pour celui des compagnies exclusives auxquelles il accorda de nombreux privilèges , et qui , malgré tous ses soins, n'eurent pas une longue prospérité. Le commerce n'obtint quelques succès que dans les lieux où il fut entièrement libre.
Sous Louis XIII, des négocians français avaient fait des établissemens et des plantations dans plusieurs îles de l'Amérique (la Martinique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie, la Grenade elles Grenadilles , Marie-Gafande , Saint-Martin, Saint-Christophe, Saint-Barthélemy, Sainte-Croix et File de la Tortue). Ces petites colonies, auxquelles le gouvernement n'avait pris que peu de part, avaient été vendues par les fondateurs, les premières à des particuliers, les cinq dernières aux Maltais, en 1651. Colbert les ayant toutes rachetées pour moins d'un million , les Gt passer dans la main du gouvernement , et y établit une administration régulière.
En 1664, une société envoya des colons à Cayenne dans la Guyane, sur laquelle avaient été déjà formées plusieurs entreprises peu fructueuses. L'Espagnol Âlphonse-Ojeda l'avait découverte le premier en 1499. Depuis, les voyages s'y étaient multipliés sans succès par suite d'un bruit qui s'était répandu sans qu'on en sache l'origine, qu'il y avait dans l'intérieur de la Guyane un pays qu'on désignait sous le nom d'El-Dorado, et qui renfermait, disait-on, des richesses immenses en or et en
pierreries. Cette fable avait échauffé l'imagination de tous les peuples de l'Europe, et la cupidité, toujours crédule, quoique toujours trompée, avait précipité une foule d'aventuriers à la recherche de ce merveilleux pays. Un des hommes les plus extraordinaires de l'Angleterre, Tardent et romanesque Walter Raleigh , s'était particulièrement passionné pour cette chimère. En 1595, il avait fait à la Guyane un voyage non moins inutile que toutes les tentatives précédentes; mais il n'en avait pas moins publié à son retour une relation remplie des plus brillantes impostures dont on ait amusé la crédulité humaine. Quelques aventuriers français , séduits par le témoignage d'un homme aussi remarquable, firent voile en 1604 pour la Guyane. D'autres ne tardèrent pas à les suivre. Tous endurèrent des fatigues inouies dans leur vaine recherche. Enfin, quelques-uns plutôt rebutés de leurs travaux que désabusés de leurs espérances, se fixèrent à Gayennc. Des compagnies se formèrent en 1 643 et 1 651 pour exploiter cet établissement. Elles échouèrent par une mauvaise administration. Une nouvelle société se forma en 1663, et fut réunie Tannée suivante à la grande compagnie, où se fondirent toutes celles que la France avait créées pour l'Afrique et pour l'Amérique. La colonie de Cayenne n'a jamais été florissante.
Il n'en a pas été de même de celle de Saint-Domingue dont la France s'empara vers le même temps, et qui fut, par la suite, la plus importante de ses possessions maritimes. Elle dut cette acquisition, comme celle de plusieurs autres îles, à la tyrannie des Espagnols, qui, traitant tous les étrangers en ennemis, organisèrent aux Indes occidentales une guerre permanente, dont le résultat fut de pousser tous ceux qui cherchaient des établissemens, à les conquérir par la piraterie et par la force des armes. Telle fut Torigine de ces fameux /7tbustiers et boucaniers, qui furent les premiers fondateurs de la colonie française de Saint-Domingue. Expulsés de l'île de Saint-Christophe, qui leur avait d'abord servi d'asile, les boucaniers s'étaient réfugiés à la côte occidentale d'Haïti, où ils vivaient de la chasse des bœufs sauvages extrêmement multipliés dans l'île depuis que les Européens y en avaient introduit la race, et du butin qu'ils faisaient sur les Espagnols (1).
{i) Les flibustiers furent encore plus redoutables aux Espagnols. Ces
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Les colons avaient à soutenir contre eux une guerre perpétuelle. Enfin, désespérant de vaincre par les armes ces féroces ennemis, ils s'avisèrent de détruire eux-mêmes, par des chasses générales, tous les bœufs de l'île : ce qui, privant les boucaniers de leurs ressources ordinaires, les réduisit à former des habitations et à les cultiver. La France, qui les avait désavoués jusqu'alors » les reconnut pour ses sujets dès qu'ils devinrent sédentaires. En 1604, elle les prit sous sa protection, et leur envoya un gouverneur. Dans la suite, la paix de Rys- . wick lui assura la partie de l'île qu'ils occupaient, sans que le consentement de l'Espagne fût cependant exprimé, formalité qui, plus tard, fut remplie, lorsque le petit-fils de Louis XIV monta sur le trône de Charles 11. *
La première compagnie française privilégiée pour le commerce des Indes occidentales, fut établie par Colbert en 1664. Elle eut pour domaine non-seulement les possessions françaises en Amérique depuis le Canada jusqu'au fleuve des Amazones, mais aussi en Afrique toute l'étendue des cotes depuis le cap Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance : cette dernière
aventuriers, Français et Anglais, s'étaient empares de la petite île de la Tortue, d'où ils couraient avec une audace extraordinaire sur l'ennemi commun. Dans la suite , les Français eurent leur retraite à la côte de Saint- Domingue, et les Anglais à la Jamaïque. Après une expédition, ces brigands faisaient le partage du butin : tous juraient qu'ils n avaient rien détourne du pillage. Si quelqu'un était convaincu de parjure (ce qui fut trèsrare ) , on l'abandonnait comme un infâme sur quelque côte déserte. Les premières distributions étaient toujours pour ceux qui avaient été mutilés ou blessés dans les combats. Ceux qui avaient perdu une main , un bras , un pied , recevaient deux cents ëcus , etc. Après le partage commençaient les profusions et les débauches de tout genre , qui ne finissaient qu'avee l'abondance. L'Océau revoyait alors entièrement ruines des hommes qu'il avait enrichis naguère , et qui ne lui demandaient de nouveaux trésors que pour les dissiper dans les mômes excès. Ils ne se rendirent pas seulement terribles sur mer, ils étendirent leurs ravages jusque sur le continent , et attaquèrent les plus belles possessions espagnoles. Cette association singulière, qui aurait subjugué l'Amérique , si elle avait eu l'esprit de conquête comme elle avait celui de brigandage , fut florissante jusqu'à la lin du dixseptième siècle , où diverses causes, entre autres la séparation des Anglais et des Français depuis l'avénemeut du prince d'Orauge au trône d'Angleterre , amenèrent sa décadence.
concession avait pour objet le commerce des nègres. En établissant cette compagnie sur un plan aussi vaste , on crut en faire une puissance inébranlable , soit par les grandes combinaisons qu'elle aurait occasion de faire, soit par la facilité de réparer d un côté les malheurs qu'elle pourrait essuyer d'un autre. On lui accorda d'ailleurs des privilèges considérables. Mais elle trompa l'espoir qu'on avait fondé sur elle. Ses fautes et ses revers semblèrent se multiplier en proportion de Félendue des concessions dont on l'avait accablée. L'infidélité de ses agens, les fraudes de la contrebande, la déprédation des guerres, d'autres causes encore portèrent le plus grand désordre dans ses affaires. Sa cbute paraissant imminente en 1074, la cour se chargea de ses dettes, qui montaient à plus de 3,500,000 livres, et lui remboursa son capital qui était de 1 ,267,000 livres. Ces conditions généreuses rattachèrent au corps de l'état des possessions précieuses, qui lui avaient été jusque-là comme étrangères. La facilité de commercer en Amérique fut alors accordée à tous les Français. Mais on la soumit à de telles restrictions , et à des droits de douane si considérables , qu'il en résulta peu de profits. II était d'ailleurs impossible que ces colonies prospérassent rapidement tant que leurs produits n'étaient pas devenus en Europe l'objet d'une consommation universelle. Quant au commerce de l Afrique, depuis la dissolution de la première compagnie, il fut concédé à d'autres sociétés privilégiées. En 4679, on fonda celle du Sétiégal pour toute la cote, depuis le cap Blanc jusqu'au cap de Bonne-Espérance. En 1685, elle fut obligée de partager avec la compagnie de Guinée, qui eut le privilège du commerce depuis Sierra-Leona jusqu'au cap.
Le Canada, auquel la France joignit YAcadie en 1661 , doit être considéré comme une colonie agricole : toutefois, durant le dix-septième siècle, les exploitations de ce genre n'eurent lieu que dans la partie inférieure de ce pays, et firent peu de progrès. Le commerce des peaux avec les sauvages , et les pêcheries de Terre-Neuve furent long-temps la principale richesse de cette colonie. En 1680, une expédition française explora les rives du Mississipi, et entreprit de former un établissement dans la Louisiane ; mais cette tentative échoua complètement.
Colbert fonda aussi, en 1664, une compagnie des Indes
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orientales (1 ). On lui donna un privilège de cinquante ans, afin de l'encourager à former de grandes entreprises dont elle aurait le temps de recueillir le fruit. Elle devait avoir la propriété exclusive des conquêtes qu'elle pourrait faire. On promit des honneurs et des titres héréditaires à tous ceux qui se distingueraient à son service. Enûn , le ministère lui avança le cinquième de son fonds social , qui fut fixé à quinze millions. Madagascar, où les Français avaient déjà fait précédemment des tentatives malheureuses d'établissement, fut encore des* tiné à être le berceau de la nouvelle association. Un plan de colonisation , bien conçu, lui donnait de brillantes espérances qui furent promptement détruites par la conduite de ses agens dont l'infidélité détourna des sommes considérables , et la tyrannie aliéna également les européens et les naturels. Enfin, les crimes et les malheurs se multiplièrent a un tel excès que, dès l'an 1670, les associés crurent devoir remettre au gouvernement une possession où ils ne pouvaient plus se maintenir, qui , bien administrée , pouvait être de la plus grande importance pour faire le commerce des Indes , et que la France se repentit plus tard d'avoir trop négligée , lorsqu'elle eut perdu tout ce commerce.
La compagnie, ayant abandonné Madagascar, expédia directement ses vaisseaux pour les Indes. En 1675, elle créa un comptoir à Surate, sur la côte de Malabar; sur celle de Coromandel, Pondichéry fut fondé en 1679. Les Français tentèrent d'étendre leur commerce jusqu'au Japon. Mais les Hollandais leur tirent refuser l'entrée de cet empire. La compagnie parvint à former des établissement dans le royaume de Siam; mais elle ne s'y maintint que peu de temps. Enûn, elle fut forcée d'abandonner d'autres comptoirs qu'elle avait à Bantam, à Rajapour, à Mazulipatam, à Bender-Abassi, et de concentrer ses opérations à Surate et à Pondichéry. Peu florissante du
. (1) « Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d'aujourd'hui « à la compagnie ; il invita les personnes riches ù s'y intéresser. Les reines, « les princes et toute la cour fournirent deux millions numéraire de ce « temps-là ; les cours supérieures donnèrent douze cent mille livres; les « financiers , deux millions ; le corps des marchands , six cent cinquante « mille livres. Toute la nation secondait son maître.» {Siècle de Louis Xlf, chap. xxix.)
vivant même de Colbert, ébranlée par diverses mesures ûscales du gouvernement français après la mort de ce ministre, elle fut enfin ruinée par les malheurs de la guerre pour la succession d'Espagne. En 1707, ne pouvant plus faire d'arméniens par elle-même, elle consentit que de riches négocians envoyassent leurs propres vaisseaux dans l'Inde, sous la condition qu elle retirerait quinze pour cent de bénéfices sur les marchandises qu'ils rapporteraient. Bientôt même elle fut réduite à céder, sous pareille réserve, l'exercice entier et exclusif de son privilège à quelques armateurs de Saint-Malo. Cette situation désespérée ne l'empêcha point de solliciter en 1714 le renouvellement de ce privilège, qui allait expirer, et dont elle avait joui un demi-siècle. Quoiqu'elle n'eût plus rien de son capital, et que ses dettes s'élevassent à dix millions, elle obtint une prorogation de dix années. Elle fut réunie, en 1 71 9 , à une compagnie créée deux ans auparavant pour le commerce de l'Afrique et du Mississipi. Associée avec la banque de Law pour la liquidation des dettes de l'état, elle succomba comme elle en 1721 , se releva en 1723, prospéra sous le ministère du cardinal de Fleury, éprouva de nouveaux désastres pendant la guerre de sept ans, et fut enfin dissoute en 1769.
Angleterre.
En 1600, la reine Elisabeth avait accordé à une société de négocians anglais un privilège exclusif pour le commerce de l'Inde. Cette compagnie, dont les fonds furent d'abord peu considérables, avait fait partir quatre vaisseaux en 1601 sous les ordres de Lancaster, qui fut reçu favorablement aux ports d'Achem et de Bantam, et réalisa des gains importans. De 1603 à 1613, huit autres voyages furent entrepris avec des résultats à peu près semblables. Le profit dépassa quelquefois deux cents et ne fut jamais au-dessous de cent pour cent. Encouragée par le succès de ces voyages , la société s'était déterminée à former aux Indes des établissemens , mais du seul consentement des nations indigènes. Cette modération la fit aimer, mais ne la mit pas en état de soutenir la concurrence contre les peuples qui se faisaient craindre. Les Portugais et les Hollandais possédaient de grandes provinces, des places
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bien fortifiées et de bous ports. Avec ces avantages, ils pouvaient ilicler des lois, tandis que les Anglais étaient obligés d'en recevoir. Bientôt la compagnie, changeant de système, était devenue conquérante. Elle avait bâli des forts et formé des colonies aux îles de Java, de Pokron, d'Amboine et de Banda. Mais les Hollandais, jaloux de la voir partager avec eux le commerce lucratif des épiceries, avaient massacré ses facteurs à Amboine sous prétexte de conspiration (lt;23), et lui avaient fait une guerre acharnée. Chassée de cette île , et successivement de toutes celles qui produisent des épiées , elle ne conserva bientôt que quelques factoreries sur les côtes de Malabar et de Coromandel. Son déclin fut accéléré parles dissensions civiles et religieuses qui agitèrent la métropole sous le règne de Charles I,r, et qui amenèrent la mort terrible de ce prince. Elle parut même vers 1o53 sur le point de se dissoudre, et des expéditions particulières et libres curent lieu à cette époque pour les Grandes-Indes. Mais après ia guerre heureuse que Cromvvell lit aux Hollandais pour les punir de l'appui qu'ils avaient prêté à la cause des Sluarts et de l'asile qu'ils dounaient aux proscrits, la compagnie, ayant obtenu du protecteur le renouvellement de son privilège, sortit de ses ruines, et reprit avec succès le cours de ses opérations. Elle réalisa des gains immenses. Des négocians, jaloux de sa prospérité, achetèrent de Charles II la permission de naviguer aux Indes, en même temps que ce prince dissipateur tirait de la compagnie des sommes considérables pour l'autoriser à poursuivre ceux qui enl reprenaient sur son privilège. Cette concurrence suscita dans le commerce anglais une espèce de guerre civile. Les vaisseaux de la société et ceux des négocians rivaux allaient se poursuivant et s'attaquant dans les mers d'Asie. Les Hollandais prouvèrent de cette singulière crise pour reprendre une partie des avantages qu'ils avaient perdus en Orient. En 1680, ils chassèrent ignominieusement les Anglais de Ban ta m. La compagnie, pour venger celte insulte, arma vingt-trois vaisseaux qui portaient huit mille hommes de troupes réglées. Les Hollandais, effrayés de ces grands préparatifs, s'adressèrent, pour en prévenir l'ellet, à la vénalité de Charles II. Moyennant 2,250,000 livres qu'ils lui comptèrent, il leur sacriûa l'honneur et le commerce de sa nation. Un- ordre royal suspendit le départ de la flotte, et
l'expédition n'eut pas lieu. La compagnie s'était dédommagée de la perte de Bantam par un établissement à Bencoolen (1 683), oii elle exploita le commerce du poivre. Elle avait aussi fondé des comptoirs à Hugly et à Calcutta. Mais les brigandages commis dans l'Indostan par John-Child, gouverneur de Bombay, île importante du Malabar, qu'une princesse de Portugal avait apportée en dot à Charles H , et que ce prince avait cédée à la compagnie en 1668 attirèrent contre cette colonie en 1689 les armes de l'empereur Aureng-Zeb (1). Battus par les Indiens et réduits a s'enfermer dans une forteresse , les Anglais implorèrent lâchement leur grâce, et l'empereur mogol, moyennant de justes réparations , consentit à leur pardonner. Après cette guerre qui causa une dépense de dix millions , la perte d'un grand nombre de vaisseaux et la mort de plusieurs milliers de marins et de soldats , la compagnie éprouva encore de plus grands dommages au milieu de la lutte sanglante que la révolution de 1688' amena entre la France et l'Angleterre, et dans laquelle les armateurs français enlevèrent à la Grande- Bretagne quatre mille deux cents bâtimens marchands , qui furent évalués a six cent soixante-quinze millions de livres (Raynal). Ces déprédations furent suivies d'une disposition économique, véritablement ruineuse pour la compagnie. Alin d'encourager la culture du lin et du chanvre introduite en Ecosse et en Irlande par les réfugiés français, on crut devoir proscrire, à quelques exceptions près, l'usage des toiles de Tlnde. Dans le même temps où la compagnie recevait presque le coup mortel par ces prohibitions, sa décadence enhardissait les ennemis de son privilège exclusif à dénoncer ses abus au parlement, qui donna gain de cause aux accusateurs, et leur
(1) En 1526, un arrièrc-petit-fils deTamerlan, Babour, souverain de la Tartarie occidentale et du Khorazan , ajouta la conquête de l'Inde à celle du Kandahàr et du Kaboulistan , et fonda la dynastie mogole qui a régné sur Tlndoustan plus de deux siècles et demi. Ses plus illustres successeurs sont Akbar, qui régna avec gloire pendant la seconde moitié du seizième siècle, et Aureng-Zebqui, pour régner, détrôna son père et fit \\cnr ses frères, mais déploya sur le trône de grands talens politiques et militaires , agrandit son empire du Thibet, du Decan , des royaumes de Golconde et de Visapour, et fit fleurir ses états par une sage administration. Comme Akbar, il porta le sceptre pendant près d'un demi-siècle (1658—1707).
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permit de faire ensemble ou séparément le commerce de l'Inde. Ils s'associèrent et formèrent une nouvelle compagnie. L'ancienne obtint la permission de continuer ses armemens jusqu'à l'expiration très-prochaine de sa charte. Ces deux sociétés , d'abord animées d'une ardente haine l'une contre l'autre , et réciproquement acharnées à se détruire, se rapprochèrent enfin , et réunirent même leurs fonds en 1702. Cependant leur fusion ne s'acheva que sept ans après par la fondation d'une seule maison centrale pour la direction des affaires.
Le commerce de l'Afrique, non moins que celui de l'Inde, avait attiré l'attention de l'Angleterre. On fonda successivement plusieurs compagnies d'Afrique. Aucune ne put maintenir son monopole. Vers le temps oh la quatrième fut créée (1674), les Anglais fondèrent sur la côte de Guinée les forts de Saint -James et de Sierra-Leona.
Les premiers établissemens de ce peuple dans les îles de l'Amérique remontent au règne de Charles Ier. Des particuliers fondèrent d'abord des comptoirs dans plusieurs îles des Petites-Antilles, à la Barbade (1) et à Saint-Christophe en 1625, à la Barboude et à Mièves en 1628, à Montserrat et Antigoa en 1632. Ou fit, dans l'origine, peu d'attention à ces établissemens ; mais lorsque la culture de la canne à sucre , transportée en 1641 du Brésil à la Barbade, eut réussi au-delà de toute attente, on reconnut l'importance que pouvaient acquérir ces îles; et la conquête de la Jamaïque (1635) ouvrit bientôt
(1) La Barbade, peuplée de colons honnêtes et laborieux, qui fuyaient leur patrie ensanglantée, prospéra rapidement. « Tandis que les autres co- « lonics étaient plutôt dévastées que cultivées , dit Raynal , par des vaga- « bous (pie la misère et le libertinage avaient bannis de leurs foyers , la « Barbade recevait tous les jours de nouveaux habitons qui lui apportaient « avec des capitaux du gont pour l'occupation , du courage, de l'activité, « de l'ambition , ces vices et ces vertus qui sont le fruit des guerres civiles. « Avec ces moyens, une ile qui n'a que sept lieues de longueur depuis deux « jusqu'à ciuq de largeur, et dix-huit lieues de circonférence , s'éleva eu « moins de quarante ans à une population de plus de cent mille âmes, à un « commerce qui occupait quatre cents navires de cent cinquante tonneaux « chacun Jamais peut-être le globe n'avait vu se former un si grand nombre « de cultivateurs dans un espace si resserré, ni créer de si riches productions • eu si peu de temps. »
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après au commerce anglais une source abondante de richesses dans le Nouveau -Monde.
Avant que les Anglais eussent commencé a attacher quelque prix à la possession des Antilles, ils avaient déjà dans le nord de l'Amérique des colonies considérables. En 1621, cent vingt presbytériens , fuyant le despotisme de l'épiscopat, résolurent d'aller fonder une église de leur secte dans un nouvel hémisphère. Ayant acheté les droits de la compagnie de Plymouth fondée en 1606 pour la Virginie septentrionale, ils s'embarquèrent pour cette contrée. Ils s'établirent dans la province de Massachuset , où ils fondèrent en 1627 la ville de Boston. La persécution cont re les puritains croissant chaque jour en Angleterre, de nombreuses émigrations grossirent rapidement la première colonie. Bientôt celles de Rhode-Island (1630) et de Maryland (1632) s'établirent dans les districts voisins. Plus tard, des déinembremens du Massachuset formèrent les étals du Connecticut et du Ncw-Hampshire. En 1669, les Hollandais ayant cédé à l'Angleterre la Nouvelle-Belgique parle traité de Breda , cette contrée fut partagée en deux provinces : New~Yorck et New-Jersey. Vers ce temps-là, Charles 11 accorda à huit lords anglais la propriété des pays qui formèrent depuis la Caroline. En 1682, une donation pareille fut faite à Guillaume Penn des territoires situés entre les 40° et 42e degrés nord, en compensation d'une créance dont il poursuivait le remboursement. Telle est l'origine de cette célèbre colonie de Pensylvanie, fondée sur les lois de l'humanité, de la charité et de la tolérance, et qui, dans un monde oiila superstition et l'avarice ont tour à tour fait couler des fleuves de sang, donna le spectacle d'une société d'hommes vertueux, doux et pacifiques, ennemis de la persécution, de l'injustice et de la guerre.
Au nord de ces colonies, l'Angleterre acquit , parle traité d'Utrecht (161 3) , YAcadie ou Nouvelle-Ecosse, et la possession absolue de l'île de Terre-Neuve, à l'exception du cap Breton, qui fut conservé à la France. Le même traité assura aussi à la Grande-Bretagne le commerce exclusif de la baie à'Hudson, pour lequel il existait une compagnie anglaise depuis Tan 1 669.
Hollande.
Depuis Tan 1648, la puissance coloniale des Hollandais, déjà considérable, s'était encore accrue par de nouvelles conquêtes et de nouveaux établissemens. En 1650, ils s'emparèrent du cap de Bonne-Espérance ; en 1656, ils enlevèrent aux Portugais la ville de Columbo, capitale de leurs possessions dans l'îlede Ceylan. En 1658, ils les expulsèrent de l'île de Manara , fameuse par la pêche des perles ; de Jafanapalam dans l'île de Ceylan, et de Negapatnam sur la côte deCoromandel. En 1661 , ils leur enlevèrent encore la ville de Koulan; en 1662, celle de Cranganory et en 1663, Cananor et Cochin sur la côte de Malabar. La Hollande conserva toutes ses conquêtes par le traité conclu à La Haye avec le Portugal, en 1669, après une longue et difficile négociation. La même année, par nn traité conclu entre la Hollande et l'Espagne, ces deux puissances reconnurent réciproquement leurs possessions dans les Deux-Indes. A cette époque (1669), la compagnie hollandaise fit un établissement à Célèbes, et elle s'empara de Bantam en 1683 : ces deux colonies étaient de la plus grande importance pour le commerce des épices.
Dans la guerre de 1665 , les Anglais s'emparèrent des établissemens que les Hollandais possédaient en Amérique sous le nom de Nouvelle-Belgique, et qui furent depuis les provinces de New-Yorck et de New-Jersey. Les Hollandais, de leur coté, se rendirent maîtres de Surinam que les Anglais avaient occupé en 1640; et, par le traité de #raia(1067), les deux peuples gardèrent leurs conquêtes respectives. En 1679, la république vendit Surinam à la compagnie des Indes occidentales, et Paramaribo, chef-lieu de cette colonie, fut fondé la même année. Les Hollandais possédaient encore dans la Guiaue des plantations sur les rivières de Berbkhe et dEsseguibo.
Espagne.
Les colonies espagnoles furent, en général , tranquilles pendant cette époque , par suite des alliances que la métropole conclut avec les autres puissances maritimes. L'immense éten-
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due de leur territoire les mettait a l'abri des conquêtes; et il n'y eut guère que les ports de mer qui eurent à souffrir des pirateries des flibustiers. Dans ce temps, les missionnaires jésuites faisaient de rapides progrès sur les rives du Maragnon et du Paraguay , et jetaient les fondemens de cette domination singulière que les louanges de ses panégyristes et les satires de ses détracteurs ont rendue également célèbre.
Portugal.
Après sa séparation de l'Espagne , le Portugal ne conserva que de faibles débris de ses possessions aux Indes orientales. Il fut plus heureux pour le Brésil , dont la propriété lui fut garantie, après une longue guerre, par le traité qu'il conclut avec la Hollande en 1664 .
Danemarck.
Le Danemarck avait aussi quelques possessions coloniales. Une compagnie, fondée par Christian IV en 1618, avait acheté du rajah de Tanjore, moyennant une redevance annuelle de deux mille pagodes, un territoire fertile et peuplé, sur lequel les Danois bâtirent d'abord Tranquebar, et dans la suite la forteresse de Dansbourg pour la défense de la rade et de la ville. Après avoir exploité assez avantageusement, à l'aide de circonstances favorables, une portion du commerce des Grandes- Indes, la compagnie céda à la supériorité et a la malveillance des Hollandais qui finirent par l'exclure des marchés où elle avait traité avec le plus de profit. Les agitations que la guerre de trente ans produisit dans le nord de l'Europe, ne permettant pas à la métropole de s'occuper de la nouvelle colonie, achevèrent la ruine de la compagnie danoise. Réduite à l'impuissance, elle renonça à ses opérations en 1634, et remit au gouvernement son privilège et ses établissemens. On créa, en 1670, une nouvelle société, qui, formée sans fonds sulïisans, trama une existence languissante jusqu'en 1729, oii elle expira, après avoir manqué à ses engagemens.
A mesure que le système colonial des puissances européennes s'agrandissait dans les Deux-Indes, les difficultés pour
les délimitations devenaient aussi plus sérieuses. Déjà, dans le cours de cette époque, les guerres que la politique excitait entre les états d'Europe s'étendirent souvent jusque dans les colonies; et les temps n'étaient pas éloignés, où les querelles mêmes des colonies devaient amener des guerres sanglantes entre les métropoles.