CHAPITRE X
Second voyage de Briie sur le Sénégal , jusqu'au royauine de Galam, en 1698 (i).
Tous les directeurs qui avaient précédé Brùe, avaient formé le dessein de pénétrer jusqu'au royaume de Galam , et d'y établir un comptoir pour le progrès d'un commerce qui avait été commencé avec beaucoup d'avantages. Mais, soit que les forces ou les in-
V (i) Labal, t. ui, p. agS.
^ SECOND VOTAGE
formations leur eussent manqué, soit qu'ils eussent été rebutés par les obstacles, ils n'avaient pas poussé leurs voyages et leur trafic au-delà de Laydé et de Bitel ou de Guildé, sur les frontières de cet état. Ils ♦-n'avaietit pas même entrepris de former des établissements dans ces deux lieux. Quelques barques qu'ils s'étaient contentés d'y envoyer, n'avaient pas eu jusqu'alors d'atitre commission que d'y prendre les esclaves, l'or et l'ivoire que les marchands mandingues ^ne jugeaient pas à propos de transporter sur la rivière de Gambra. L'établissement de Galam était réservé aux soins d'un directeur aussi intelligent que Brùe. Au premier moment de «on arrivée sur les bords du Sénégal , dans le cours du mois d'août 1697, il prit la résolution de faire le voyage de Galam. Mais les affaires de la compagnie ne lui permettant pas de s'absenter si promptement, il passa cette année et la moitié de la suivante à faire ses préparatifs pour %ine entreprise de cette importance. Le journal de su navigation est si curieux, et la compagnie en tira tant d'avantages, qu'on ne peut en rapporter trop exactement les circonstances.
Il partit du fort Saint-Louis le 27 juillet 1698, avec deux barques, une grande chaloupe et quelques canots çhargés^es marchandises les plus propres au commeixîe, et d'une provision dé vivres pour trois mois. Les gens de son cortège étaient choisis. Quoiqu'il lui manquât quelques marchandises particulières, stipulées dans les articles du traité pour le paiement des droits, et que les princes nègres soient scrupuleusement attachés à ces conventions , il se flatta que la réputation qu'il s'était
établie par sa conduite leur ferait agréer tout ce qu*il voudrait leur offrir.
Les vents d*ouest et du sud-ouest lui furent si favorables qu'il arriva le jour suivant à lllot du Désert (i), où il fît tuer quelques bœufs qu'il y avait fait engraisser. Ils furent salés pour augmenter la provision. Le 129, il continua son voyage; mais les vents qui l'avaient si bien servi , commencèrent à lui manquer. Il arriva néanmoins à Maca, résidence du brac,à qui il fit foire aussitôt son compliment. Ce prince monta sur-le-champ à cheval, pour lui rendre une visite à bord, et lui fit un reproche obligeant de n'être pas venu dans le dessein de s'arrêter quelque .temps avec un ami si fidèle. Il reçut les droits et les présents , tels qu'il plut à Briie de les offrir.
La petite flotte alla mouiller ensuite dans lllot du Rocher, où le général français avait établi un comptoir l'année d'auparavant. Mais trouvant que les Maures y étaient venus , et qu'ils avaient emporté toute la charpente du magasin , il prit le parti d'abandonner un poste si dangereux, pour transporter le comptoir à Hovalaldé.
Entre ces deux lieux, le pays est coupé par de profondes vallées, où les lions et les éléphants se rassemblent en grand nombre. Les éléphants y sont si peu farouches , qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes , et qu'ils ne leur font aucun mal , s'ils ne sont attaqués les premiers. Ces fonds ou ces terres
(i) Labat, t m, p. 296. Daii3 Prévost^ il y a « les vents ayant été si « favorables à l'est et au sud-est, » et cette faute est dans les deux éditions in-i^etin-ia.
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basses produisent des épines d'une prodigieuse hau« teur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeiir fort àgi'ëable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que Técôrce de ces i^ines étant de différentes -eour leurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou verte^ «t la couleur du bois 4tant presque la même que celle de l'écorce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir ixhe par£aiite ressemblance. Elles forment le plus bd x>mbrage du monde, s'il était possible d'en jouir sans être cruellement tourmenté par les chetiilles rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous les endroits de la peau ou elles tombait. Ije seul remède est de laver les parties infectées avec de l'eau fraîche, qui dissipe tout à la fois l'enflure et U douleur. Le bois des épines est si dur et si serk*é, que Fauteur le prit pour une espèce d'ébène.
La nécessité et la fatigue de &ire remonter les barques à force de bras, fit prendre à Brue le parti de s'arrêter au village d'Ënguienba , dans l'Ile deBilbas, pour attendre un vent plus favorable. Le chef du village s'empressa de venir à bord, et d'inviter le général à prendre sa maison pour logement. Brûe descendit à terre, et prit son fusil pour se Ëiire en chemin un amusement de la dbasse» Vers l'entrée du village il trouva un grand aAre couvert de singes. Gomme ces animaux sont fort nuisibles aux plantations, et qu'entrant même dans les cabanes, ils y gâtent tout ce qu'ils rencontrent, les nègres, qui leur font continuellement la guerre, ne peuvent concevoir pourquoi les Européens les achètent, lorsqu'ils ne paraissent propres qu'à nuire. Quelques*uns d'entre
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eux en, ont pris. occasion (Tapporter des rats à vendre aux comptoirs français, dans l'opinion qu'ils ne devaient pas être de moindre prix que les singes, puisqu'ils n'étaient pas moins pernicieux* Les femelles des singes portent leurs petits sur le do3, à l'imitation des femmes du pays» Brûe en tua plusieurs, qui tombaient avae leur progéniture. On d^serve, en tirant sur eux, de les. blesser au visage j parce que, portant aussitôt leurs pattes à la blessure, ils se rendent si aveugles qu'ils tombent de l'arbre à terre. Autrement ils montent jusqu'aux dernières branches , qu'ils ne quittent que lorsqu'il^ tombent en pourriture. Les Français du Se* pég^, plus délicats que ceux de l'Amérique, se font un scnipulç (fen manger. Pour les nègres, ils en trouvât la cbair es^cellente. H y a plusieurs espèces de sipges, qui ne se m^nt jamais les unes avec les ai^tre^.
Le 9 d'iipût Br^e surriva k Guiorel, où il aj^rit qu'une bî^rque dont il s'était feit précéda avait passé cinq pu six jours auparavant. Il rendit une visite au siratiqfie, qui reçut pour droits et pour présents les marchandises qu'on voulut lui donner. S'étant arrêté trois jours avec ce prince, il apprit que, depuis sa dernier^, visite,, les Hollancbis avaient fait quelques démarches pour supplanter les Français. Ils avaient envoyé 4^uis cette vue un homme de cette nation au sirati^pie, avec un présent de deux bracelets travaillés em or, d'une courte*pointe de satin jaune, et d'une pièce de mousseline brochée. Mais il avait paru dis* posé à demeurer ferme dans l'alliance des Français.
Upria le général de lui prêter quelques laptots
pour raccompagner à la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de grands ravages dans le pays. Brûe lui en accorda quatre. S'étant joints aux chasseurs du roi, ils trouvèrent ce furieux animal qui se défendit avec tout le courage qu'il a reçu de la nature. Il tua deux nègres. Il en blessa dangereusement un troisième, qu'il aurait achevé, si, du coup le plus heureux du monde, un des laptots du général ne l'eût tué sur-le-champ. H fut porté au palais comme en triomphe; et le roi fît préseixt de sa pearr au général. C'était un des plus grands lions qu'on eût jamais vus dans le pays. -Foulé Diné, seigneur nègre, dit à Brùe,4ans Une visite qu'il lui rendit, qu'il avait voulu lui faire présent d'un jeune éléphant, mais que les Français de sa barque ayant refusé de le recevoir à bord , il avait été obligé de le tuer et de. le manger. A la prière du général , il promit de faire ses efforts poUis en prendre un autre, qui lui serait payé au même prix qu'un esclave. Ses chasseurs avaient pris le premier après avoir tué sa mère. L'animal était demeuré tranquille auprès du corps; mais, se laissant attirer par la nourriture qu'on lui avait présentée, il avait suivi les chasseurs jusqu'à l'endos, de leur maître , où il était devenu aussi familier que les animaux domestiques^
©rue partit de Guiorel Iç 1 5 d'août, et continua de remonter le Sénégal jusqu'au village de Dembacané ouD'ImbaGane(i), près des frontières du royaume de Galam. Il y arriva le ai ; mais il y eut dans cet inter-
(i) Labat écrit ce nom de ces deux maiiières.D*AiiviUe écrit DembacaïuU
'^lle un spectacle fort étrange. Tout cFjun coup le soleil fut éclipsé par un nuage épais qui dura presque un quart d'heure. Les Français reconnurent bientôt que c'était une légion de saut^œlles. Surpassant au^ dessus de la barque elles la couvrirent d'excréments. Quelques-uns de ces animaux étant tombés dans le même temps, ils parurent entièrement verts, plus longs et plu&.épais que le petit doigt, avec deux dents affilées et très-propres à la. destruction. Cette terrible armée fiit plus., de deux heures à traverser la rivière. Brûe n'apprit pas qu'.elle eût causé beaucoup de mal dans le pays* Il supposa qu'un vent sud-est , qui se leva aussitôt, et qvii devint fort violent, la poussa vers le Désert au nord du Sénégal^ oii elle périt apparemment ÙLUte de subsistance.
Avant son arrivée à Bitél, le général rencontra la barque qu'il y avait envoyée devant lui. L'officier qui la Commandait avait été jusqu'à Conan , et n'avait osé pénétrer plus loin, effrayé par les menaces du prince Sambaboé, qui semblait vouloir tirer vengeance de l'affront qu'il avait reçu dé Chajnboneau (i). Mais Brûe, supérieur,à ces craintes, s'avança jusqu'à Bitel, le canton de toute l'Afrique où la volaille est en plus grande abondance. Les poulets y valent mieux que les meilleurs chapons de l'Europe. Une poularde grasse s'y donne pour une feuille de papier. Le 26 d'août la flotte française arriva au village de Guildé, première place du royaume de Galam, à quatorze degrés cinquante-sept minutes de latitude nord. Lei
(i) Labit, t. m, p. 307.
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habitants s'appellent Saracolets, peuple léger et tiirimlept. En 1689, Sendigué, chef de ce village, trompa le directeur Chamboneau ^ en se faisant passer pour le roi de Galam, et tirant des Français les droits et les présents ordinaires pour la liberté du commerce. L'erreur avait continué jusqu'en 1697, que Brue secoua le joug de cette imposition.
A son arrivée , le successeur de Sendigué vint le recevoir au bord de la rivière , dans l'espérance d'obtenir aussi les présents ; mais lorsqu'il s'aperçut que l'artifice était découvert , il abandonna ses prétenti(ms, par la seule raison sans doute qu'il manquait de force pour les faire valoir.
Les rives du Sénégal , depuis Dembacané jusqu'à Tuabo, sont couvertes de ronces fort piquantes : elles ont la forme de l'if; et le nombre en est si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher au long de la rivière pour tirer les barques contre le courant. En arrivant à Tuabo, Prûe trouva une nouvelle espèce de singes , d'un rouge si vif, qu'on l'aurait pris pour une peinture de l'art. Ils sont fort gros et moins adroits que les autres singes. Les nègres les nomment patas (i), et paraissent persuadés que c?est une sorte d'hommes sauvages, qui refusent de parler, dans la crainte d'être forcés au travail et ven,dus pour l'esclavage. Rien n'est si 4iv^tissant. Ils descendaient du
(i) Le patas 6at le Simia Ehesus des naturalistes, singe de la famille des macaques. On a Considéré ce mot de macaque conune étant le nom ^nérique des singes sur la côte de Guinée ; mais si Ton en croit Bowdich , ce mot y est inconnu : sur la côte et dans l'intérieur, c'est dokou qui signifie singe. Mission lo Asliantee, p. 3 a 8.
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haut des arbres jusqu'à rextrémitë des branches, pour admirer les barques à leur passage. Ils les oon-» sidéraient quelque temps ; et paraissant s'entretenir de ce qu'ils avaient vu , ils abandonnaient la place à ceux qui arrivaient après eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu'à jeter des branches sèches aux Français , qui leur répondirent à coups de fusil. Il en tomba quelques-uns ; d'autres demeurèrent blessés; et tout le reste parut dans une étrange consternation. Une partie se mit à pousser des cris affreux; une autre à ramasser des pierres pour les jeter à leurs ennemis; quelques-uns se vidèrent le ventre dans leurs mains, et s'efforcèrent d'envoyer ce présent aux spectateurs ; mais s'apercevant à la fin que le combat était du moins inégal , ils prirent le parti de se retirer.
Un marabout, que le général avait rencontré à Tuabo, et qui avait consenti à l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de différentes natimis du pays, lui apprit qu'il était arrivé depuis peu une grande révolution dans le royaume de Galam, parla déposition de Torica Maca , dernier roi de cette con-^ trée , et par l'élévation de Tonca Boucari sur le trône, Brûe feignit de ne pas croire ce récit, et se crut obligé, pour l'intérêt de la compagnie , de payer les (}roits^ aux deux concurrents.
Cejpendant il trouva la confirmation de cette nou-^ velle en arrivant à Giiiam. Mais il fut beaucoup plus frappé de la visite d'un homme qui se faisait nommer le Roi des abeilles. A quelque secret, lit-on dans lejournal , qu'on veuille attribuer la vertu de cet homme extraordinaire, il est certain que, dans quelque lieu:
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qu'il allât, les abeilles le suivaient comme les lâou-*^ tons suivent leur berger (i). Il en avait le corps si; couvert , surtout la tête, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui faisaient aucun înal, ni à ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se sépara des Français,. elles le suivirent comme leur général; car, outre celles qui fourmillaient sûr son corps , il en avait des millions à sa suite. Guiam est un lieu de merveille pour la caravane française. On leur fit voir, sur les mêmes arbres que les patas fréquentaient ,^ un grand nombre de serpents de l'espèce des vipères. Le* chirurgien du général en tua un; et l'ayant mesuré,, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre polices de diamètre. Les nègres s'imaginent que lés serpents de la race de celui qu'on a tué ne manquent pas de venger sa mort sur quelques parents du meurtrier. Mais les singes vivent en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivière abonde ici en croco-diles , beaucoup plus gros et plus dangereux que ceux qui se trouvent à l'enibouchure. Les laptots du général en- prirent un de vingt-cinq pieds de long, à la joie extrême des habitants, qui se figurèrent que c'était le père de tous les autres , et que sa mort jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.
Brûe ayant jeté l'ancre à Guiam, pour faire reposer ses gens, reçut à bord deux nègres, qui l'assurèrent que Tonca Boucari. avait été reconnu roi de Galam. Il leur répondit que son dessein n'était pas
(i) Il est évident que cet homme avait eu Fadresse de se saisir des reines de plusieurs ruches, et qu^l les tenait sur lui.
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de refuser les droits à ce prince, s'il était réellement sur le trône , mais qu'il voulait en être éclairci dans le lieu même de sa résidence. Les deux nègres étant partis avec cette réponse , un autre messager vint dire à Brûe que Tonca Boucari était dans un village voisin, et qu'il demandait les droits qui avaient été payés à ses prédécesseurs; sans quoi il déclarerait la guerre aux Français, pour empêcher qu'ils ne pénétrassent plus loin sur la rivière. Le général répondit encore qu'il prendrait de justes informations, mais qu'il méprisait d'ailleurs les menaces de Tonca Boucari : qu'il continuerait malgré lui son voyage; et que si ce prince lui déclarait la guerre, il ravagerai le pays. Cependant une sage précaution lui fit jeter l'ancre au milieu de la rivière, pour se garantir des flèches des nègres.
Bientôt il remarqua sur le rivage une foule et des mouvements extraordinaires. Un de ses nègres, qu'il y avait envoyé, lui rapporta qu'il y avait vu quantité de gens armés , et qu'on y avait rassemblé des canots qui semblaient menacer la flotte française. G>mme Bfûe ne voulait pas pousser les choses à l'extrémité, il prit le parti de demeurer sur la défensive. Cependant il envoya ses tambours et ses trompettes , dont le bruit fut accompagné de quelques coups de canon sans boulets , dans la seule vue d'intimider les nègres. Cet expédient eut tant de succès, qu'après avoir passé tranquillement la nuit , la flotte partit le lendemain sans obstacle; et le vent se trouvant favorable, die arriva dans peu d'heures à Yaferé.
Brûe envoya prendre sur-le-champ des informa*
tiens. Le chef du village et le marabout l'assurëreiït tous deux que Tôuca BQU'cari était en possession du trône, et qu'il n'y avait aucune apparence que Tonca Maca y remontât jamais, parce que les bagueris , ou les seigneurs du pays , étaient résolus de soutenir leur nouvelle élection. Le même jour il s'éleva un orage si violent , que les barques furent arrachées de dessus leurs ancres. Brùe, persuadé enfin que Ton^^ Boncari était en possession de la couronne, prit la résolution de lui payer les droits ; et sûr de la paix à cette condition , il fit voile droit à Bournagui , résidence du nouveau monarque. Ce village est à quatorze degrés neuf miniiles de latitude du nord*
A son arrivée, il fît descendre un de ses facteurs, qui se no^^ianiait Perère^ et qui parlait fort bien mandingue , accompagné de deux marabouts et de deux interprètes, avec ordre de complimenter le roi sur son élection , et de l'assurer que , dans l'espémnee d'obtenir son amitié, la compagnie française était disposée à lui payer les droits. Les officiers du prince nègi*e voulurent obliger Perère à lui parler dierrière une sorte d'estrade couverte d'un drap de coton , qui aurait donné au roi le moyen de rentendre sans être vu. Mais ayant rejeté cette proposition, il obtint une audience à découvert. Le roi parut à cheval , environné de plusieurs femmes qui chantaient ses louanges. Après avoir fait faire quelques courbettes à son cheval, il descendit pour s'asseoir sûr une nattp. Perère stf plaça près de lui. Au compliment qu'il lui fît en mandingue , ce prince répondit en langage sâraçolets , dialecte du pays , qu'il se réjouissait de l'arrivée
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des étrangers j et qu'il irait voir le gënërall Ensuite ayant reçu les droits , il congédia Perère avec de nouvelles marques de satisfaction. Les barques françaises essuyèrent, dans cet intervalle, des vents fort impé^ tueux, qui les obligèrent de jeter deux ancres; et les nègres qui étaient à bord regardèrent cet orage comme ïeSet des enchantements ou des gris-gris de Tonca Maca^ qui se vengeait de ITiotnmage que les Français étaient venus rendre à son rival. Le roi deOalam en^ voya le lendemain au général un présent de quelques bœufs et de volaille* Le jour suivant, il se rendit lui^ même au bord de la rivière avec «une suite nombreusei Brûe détacha une pinasse pour l'amener sur sa barque avec cinq de ses officiers. Il le reçut la tête couverte, mais avec divers témoignages de confiance et d'amitié! Ensuite l'ayant &it entrer dans sa cabane, sûM autre suite que les deux interprètes, il s'entretint fa* miUèrement avec lui. Entre plusieurs rafraîchisse-i> ments , il lui fit présenter du chocolat. Le roi , qui n'en avait jamais goûté , parut y prendre plaisir ; mais ce ne fut cpi'après s'être fait assurer qu'il n'y entrait pas de vin ni de graisse de porc. Cep<endant^ aprèfe avoir marqué tant de scrupule sur ces deux points^ il ne fit pas de difficulté de boire de l'eau-de-vie et d'autres liqueurs. En prenant congé du général, il lui demanda un présent. Brûe lui promit de le satisfaire lorsqu'il lui rendrait sa visite.
Elle ne fîit pas remise plus loin qu'à l'aprè^-midl du même jour^ Les tambours et les trompettes de k flotte commencèrent la marche, à la vue de tous les habitants du canton, que ce spectacle avait attiré^.
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Jjes officiers du roi amenèrent un cheval à Brûe, quoique le palais ne fut qu'à deux cents pas de la rivière^ Il n'était différent des autres maisons du pays que par ses fondements, qui étaient composés de grands quartiers bruts de marbre rouge, et qui s'éleyaient d'environ trois pieds au-dessus de la terre. Le pavé était aussi de marbre. Tonca Boucari reçut le général à la porte, ou plutôt au guichet; car elle était si basse que Brûe fut forcé de se mettre à genoux pour y entrer. Il jugea que, dans une élévation si récente, ce prince n'avait pas encore eu le temps de se loger avec plus de dignité. Il était alors fort pauvre, sans pouvoir cacher* sa misère.
Après les premiers compliments, Brue lui fit un présent, qui consistait dans une écharpe de soie cramoisie, bordée de franges d'or et d'argent. Il la reçut avec de vives marques de reconnaissance, mais il n'ofifrit rien en retour; ce que les Français attribuèrent à sa pauvreté. Le vent étant devenu ouest, c'est-à-dire favorable pour la continuation du voyage, Brûe prit congé du roi pour rentrer aussitôt dans ses barques. Il arriva dans peu d'heures à Tafalisga, village fort peuplé et d'un grand commerce. Il y observa une petite mosquée de terre, que les nègres mahométans croyaient bâtie sur le modèle de la grande mosquée de la Mecque. Près du même village, il vît une montagne de marbre rouge, mêlé de veines blanches fort brillantes , et de la dureté du caillou. Il en prit quelques morceaux pour servir de montre à la compagnie. Le soir du même jour, il jeta l'ancre à Boubé Segalle, résidence de Tonca Maca, roi déposé; et sans
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entrer dans la discussioa de ses droits, il hii fit fiùre un coni(dinient, acrfwnpagné de pelits présents* Ce prince reçut ks dvilités des Français, sans paiailre irrité de œ qalls awenl reconnu son compétiteur. Hais il euTojm son fils au général, pour Fassurer <pi^ avait âé tron^ié; c[u*à la vérité qudcjues rd>dles s'âai»it soustraits à l'autorité de son père , mais ({u*ib seraient lùoitôt forcés de raitrer dans le devoir; qu'en attoidant il cons^llait aux Françab de pajer ks droits, s'ils n'aimaient mieux que le foi son père intoTompît leur commerce, et leur coupât le retour ^ur la rivière. Ces menaces irritèrent Brûe jusqu'à lui faire rendre, non-seulemant qu'il ne paierait aucun droit, et qu'il exercerait le commerce à son gré; mais que si le roi entreprenait de lui &ire la moindre insulte-, il brûlerait sa ville, et l'enverrait esclave en Amérique. Un ton si fenne réduisit le jeune prince à la raison. Il protesta que son père avait tou-* jours eu de l'inclination pour les Français, et n'aimait pas à se (aire des querelles avec ^es amis. Cependant il revint encore à demander, sinon les droits, du moins quelque présent qui pût satisfaire le roi. Mais voyant l'inutilité de ses instances, il prit le parti de se retirer. Brûe fit voile le même jour vers Dramanet, où il arriva le premier jour de septembre.
C'est une ville fort peuplée, sur la rive sud du Sénégal. Elle n'a pas moins de quatre mille habitants, la plupart mahométans, les plus justes et les plus habiles négociants qu'on connaisse entre les nègres. Leur commerce s'étend jusqu'à Tombut (Tombouc- ' tou), qui, suivant leur calcul, est cinq cents lieues
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plus loîû dans les terres. Ils en apportent de Ter et des esclaves bambarras , qui tirent ce nom de Bambarra Gana, d'où ils sont amenés. C'est une grande région située entre Tombut et Casson, fort peuplée quoique stérile, et peu connue d'ailleurs des géographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic d'or avec les Français du Sénégal; mais ils en portent la plus grande partie aux Anglais de la rivière de *Gambra. Aussitôt que les barques eurent jeté l'ancre, le dief de la ville s'empressa de venir voir le général à bord, et parut charmé d'y trouver lé facteur Perèrô, qu'il avait connu dans une autre occasion. Cette visite fut suivie de celle de plusieurs autres chefs, qui prièrent tous le général d'ouvrir incessamment le commerce, en promettant de hii fournir de l'or, des esclaves et de l'ivoire en abondance. Us l'assurèrent qu'il n'avait rien à craindre du 'ressentiment de Tonca Maca tandis qu'il s'arrêterait dans leur ville, parce qu'avec le secom^ de leurs alliés ils étaient en état de résister aux forcés réunies des deux rois de Galam. Le commerce fut ouvert dans cette confiance. Les Français reçurent en six jours deux cent quatre-vingts esclaves, avec une grosse quantité d'or, mais peu d'ivoire. Dans d'autres temps néanmoins il s'en trouve beaucoup à Dramanet. Il y est apporté des pays intérieurs; car les mahométans de ce canton s'exercent peu à la chasse, et laissent leurs éléphants fort tranquilles. Us croient même que la chair en est impure, suivant la glose apparemment de quelques-uns de leurs marabouts, puisque l'Alcoran ne met pas l'éléphant au nombre des animaux
immondes. La compagnie française pourrait établir dans ce lieu un commerce d'autant plus avantageux qu'il épargnerait aux nègres la fatigue de porter leurs marchandises par terre jusqu'à la rivière de Gambra. Leur méthode constante est d'en faire régler les prix par deux ou trois de leurs principaux négociants; et ce tarif devient une loi pour tous les autres. En 1698, un esclave mâle, entre dix-huit et trente ans, se donnait pour la valeur de vingt livres de France en marchandises, l'once d'or pour douze francs, et l'ivoire pour quatre sous la livre.
Au sud du Sénégal , jusqu'aux cataractes de Felou , on trouve plusieurs villages mahométans, entre lesquels Dramanet tient le premier rang. Tous ces petits peuples forment une république, dont on prétend que la capitale se nomme Conjour, ville dont les édifices sont de pierre et couverts de tuiles.
Ils sont indépendants des princes nègres; et la multitude de leurs marabouts les rend redoutables à leurs voisins ^ parce qu'avec tant de prêtres ils ne manquent pas de gris-gris. Le côté de la rivière au nord est couvert de lataniers et d'autres arbres , mais tout-à-fait désert, à cause des incursions continuelles des Maures qui viennent du royaume de Maroc. Le Sénégal leur sert de frein, parce qu'ils n'ont aucun moyen pour traverser cette rivière.
Tandis que Brùe exerçait heureusement le commerce à Dramanet, il fut informé que Tonca Maca s'avançait avec un corps de troupes. Le chef de la ville, de qui il reçut cet avis, l'assura que tous les habitants perdraient plutôt la vie que de lui laisser m. 2
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&ire la moindre insulte^ et que pour se mettre en état de le défendre ils avaient demandé le secours desv villages voisins. Quelque mépris qu'il eût pour un . roi si faible 9 il rappela tout ce qu'il avait de gens à terre, il fit disposer son artillerie, et se tint prêt contre toutes sortes d'attaques. Tonca Maca arriva le soir avec environ trois cents hommes. Il s'arrêta quelque temps à l'entrée de la ville, comme si les habitants eussent fait difficulté de le recevoir. Cependant il entra malgré eux au bruit de ses tambours. Mais dans le même temps il y arrivait près de mille hommes, qui étaient envoyés à leur secours par les villages confédérés. "EjoÈn Tonca Maca, voyant la partie inégale, eut la sagesse de se retirer à mille pasv de la ville, où il assit son camp.
Le lendemain il fit renouveler aux Français la demande de ses droits , en les menaçant de la guerre. Brûe rejeta ses prétentions, et lui offrit le combat. Le marabout qui avait été chargé de cette dépixtation revint bientôt, et lui déclara que le rcÀ de Galam aimait mieux se retirer que d'en venir aux mains avec les Français. Il s'éloigna efifectivetnent dès le premier jour, sans qu'on pût p«Eiétrer d'où loi venait cette crainte ou cette modération. Le commerce recommença fort tranquillement; et Brûe se crut obligé de récompenser par quelques présents ks services qu'il avait reçus du chef de la ville. Une si bonne preuve de leur affection lui inspira le dessein d'éta- Mir un comptoir dans le pays. Il chercha un lieu commode; et son choix était prêt à se déclarer pour une des petites îles de la rivière, cpii , dans un tetnps
OÙ rinondatioQ avait toute sa hauteur, lui paraissait inaccessible aux flots. Mais en consultant quelquesuns des principaux nègres, il reconnut qu'elle convenait mal à ses vues, parce que dans les temps secs l'eau du canal du nord se trouvait si basse, que là crainte des Maures les empêchait eux-mêmes d'y mettre leurs troupeaux. Ce canal néanmoins était alors aussi large que la Seine Test à Paris devant le Louvre. Le général, déterminé par cette raison pour le coté du sud, choisit entre Dramanet et Mankanet une place également éloignée de ces deux villes, qui lui parut tout à la fois à couvert de l'inondation, et capable d'être aisément fortifiée. Il y forma le plan d'un fort dont il confia l'exécution à son ingénieur.
Pendant que ses facteurs continuaient le commerce, et qu'il attenckit le retour d'un officier qu'il avait envoyé avec deux marabouts pour reconnaître la rivière de Falemé, il prit la résolution de visiter les villes qui sont au long du Sénégal jusqu'aux cataractes de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe entièrement la rivière, et d'où elle retombe avec un bruit épouvantable de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent cette chute d'eau commencent à une dëmilieue du village de Felou, et rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la rivière, au-dessous de la cataracte, est interrompu par quantité de rocs qui le rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des nègres, qui sont ordinairement fort mauvais matelots. Brûe laissa ses barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou , et fît le reste du che-
min à pied jusqu'aux cataractes. A son retour, il visita l'île de Caignou, qui porte à présent les deux noms de Pontchartrain et d'Orléans. Ce lieu lui parut d'autant plus commode pour y bâtir un fort, qu'il est voisin de Ganguiourou, grande ville où passent les caravanes des esclaves bambarras, et riche par le commerce de quatre ou cinq mille mahométans qui l'habitent. Le seul obstacle qui refroidit le général pour cet établissement , fut la distance de la rivière Falemé. Il en revint au projet du fort de Dramanet.
Dans le voyage qu^il avait entrepris, il s'était proposé de pénétrer jusqu'aux cataractes de Govina, et les guides ne lui manquaient pas pour l'exécution de ce dessein. Il aurait visité en chemin le roi de Casson ou de Cassou. Mais l'eau du Sénégal diminua si promptement, qu'en vingt-quatre heures elle se trouva baissée à dix-huit pieds ; et pour peu que cette diminution continuât, il pouvait devenir fort difficile de repasser les rocs de Donguel. Une grosse pluie qui survint fit remonter la rivière de huit pieds. Ces variations obligèrent le général de retourner à Dramanet, où il trouva que Perère avait acheté une assez bonne quantité d'or et d'ivoire , avec un grand nombre d'esclaves bambarras , jeunes et bien faits, mais d'une maigreur qui faisait pitié. Leur pays avait été affligé d'une si furieuse famine, que les marchands d'esclaves en avaieht perdu plusieurs, pour n'avoir pu leur donner chaque jour une poignée de blé vert. Il ne fut pas facile aux Français de rétabUr ceux qu'ils avaient achetés. Des diarrhées violentes, qui les prenaient aussitôt qu'on leur donnait quelque nourriture, en
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firent périr plusieurs. Mais ceux qui échappèrent à cette maladie devinrent les plus beaux esclaves qu'on eût jamais tirés de l'Afrique.
Un homme de la suite du général tua un- oiseau extraordinaire , que les Français nommèrent quatreailes. Il était de la grosseur d'un coq d'Inde , le plumage blanc, le bec gros, et crochu , les pieds armés de fortes griffes , avec toutes les autres marques d'un oiseau de proie. Comme le temps de sa chasse est la nuit, on ne put juger quelle est sa proie; mais il était si gras, et son ventre était si plein, qu'il ne paraissait pas avoir manqué d'aliments. Il avait les ailes trèsgrandes, très-fortes, et bien garnies de plumes; mais dans la partie qui touchait à l'épaule, les plumes de dessous étaient nues , et couvertes néanmoins d'autres plumes plus longues que les premières, qui, à la^ longueur de quatre ou cinq pouces, portaient une espèce de poil long et épais; de sorte qu'une aile, en s'étendant, paraissait en former deux, l'une à la vérité plus grande que l'autre, avec un espace vide entre les deux. Delà vint le nom de quatre-ailes(i), que les Français donnèrent à cet oiseau ; et tout le monde aurait cru qu'il n'en avait pas moins. Comme il est robuste, elles jouent parfaitement. Il doit voler fort haut et fort long-temps. Brûe se flattait d'en rapporter un vivant, si les nègres eussent exécuté leur promesse.
(i) Le père Labat donne la figure de cet oiseau dam son ouvrage, t ux, p. 3 60. Même avec cette figure et la description détaillée de Brue, cet oiseau n'est pas bien connu. On conjecture qu'il appartient au genre secrétaire. Il a de l'analogie avec le gypogeranus serpentarius.
Le camalingue de Tonca Boucari attendait les Français àDramanet^ tandis qu'ils faisaient le voyage de Felou. Il vint voir le général à son retour, et lui offrit sas services. Mais sa commission était de demander un présent ou des droits, que le général lui accorda, tels qu'il crut les devoir. Cet officier avait rempli la dignité de camalingue sous Tonca Maca, ce qui le rendit un peu suspect aux Français, jusqu'à ce qu'ils eurent, appris que la haine éts^it mortelle entre son ancien maître et lui. D'ailleurs, étant proche parent de Tonca Boucari, il devait avoir naturellement plus de zèle pour ses intérêts. Aussi promit-il sa protection aux agents de la compagnie qui devaient s'établir à Dramauet , ou qui viendraiient ensuite dans le pays. On a dû remarquer que le nom de tonca est un titre de dignité pour les rois de Galam. Après avoir terminé ses affaires à Dramanet , la flotte fran* çaise retourna droit au fort Saint-Louis.
s ni.
Observations sur le royaume de Galam, et sur les découvertes des Français au««delà , avec quelques recberches sur le pay3 de Tombuto, ou dç Tombouçtou.
La situation du royaume de Galam est à l'est du paya des Foulés, ou du siratique. Il commence au village de Guildé , à deux cent quarante-deux lieues de la barre du Sénégal, une lieue au-dessous de Touabo. Son étendue, de l'ouest à l'est, en remontant la rivière, est d'environ quarante-cinq lieues. Il se termine
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aurodier de Felou , où le Sénégal , ayant comme forcé le passage entre deux montagnes, se précipite d'environ quarante brasses de hauteur. Cependant Brûe raconte, dans un autre endroit, que le pays de Galam <K>mmence au village Dembakané (i) , qui est de trois ou quatre lieues à l'ouest de Guildé, ce qui ne lui Élit pas compter néanmoins plus de quarante-cinq lieues jusqu'aux cataractes de Felou. Il ajoute au même endroit , que le royaume au-delà de Felou s'étend du côté de l'est.
Au nord et au nord-ouest, il est borné par ces déserts sablonneux qui portent le nom de Sabra, ou désert de Barbarie, région fort vaste où les Maures ont des habitations mobiles, et par quelques villages fixes des Foulés de la dépendance du siratique. A l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson^ ou Cassou. Suivant la carte posthume de M. Delisle, la partie du royaume de Gàlam ou des Seracolets^ qui est au nord du Sénégal, est occupée par les nègres ^ Heré (2), nation fugitive d'un autre pays. Le même géographe place les Foulés à l'ouest, et le pays de Bamboukau sud. Mais, suivant les mémoires employés par Labat, le royaume de Bambouk fait partie de celui de Galam; et dans cette supposition , Galam aura les Jalofs aussi pour limites à l'ouest, et les Mandingues du nord de la rivière de Gambra au sud.
Le titre du roi de Galam est tonca, qui signifie roi. Les principaux seigneurs du pays, qui sont autant de
(i) D'Anville (i75i), écrit Dembacani.
(a) C'est le pays d'Haeren-Cobé de la carte de l'Afrique occidentale de d'Anville (i75i).
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petits rois lorsqu'ils ont pu parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun des habitants porte le nom de Seracolets, tiré sans doute du lieu même de leur habitation , parce qu'en langage du pays, colez signifie rivière. On a déjà fait remarquer qu'ils sont inquiets et turbulents, capables de détrôner leurs rois sous les moindres prétextes; paresseux d'ailleurs , et si peu portés à s'éloigner de leur pays, que leurs plus longues. courses ne vont guère au-delà de Jaga, cinq journées au-dessus du rocher de Felou, ou de Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations particulières dans son propre article, quoiqu'elle soit regardée, comme une partie du royaume de Galam. Ils amènent des esclaves de Jaga; et de Bambouk, ils apportent de l'or.
La nation qu'on appelle les Mandingues, est originaire de Jaga, ou Giaea; mais elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort nombreuse , avec assez d'union pour former une espèce de république, qui n'a-^pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout le commerce du pays est entre les mains des Mandingues. Ils l'étendent dans les royaumes voisins; et n'étant pas moins ardents pour la religion de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois marchands et missionnaires. Us se qualifient tous du nom de marbouts, que les Français ont changé en marabouts, c'est-àdire religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux nègres, il y a peu de reproches à faire à leur nation. Elle est douce, civile, amie des
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étrangers y fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse, capable de tous les arts et de toutes les sciences. Cependant tout leur savoir consiste à lire et à écrire l'arabe. On a peine à juger si c'est par in* clination qu'ils aiment les étrangers, ou pour le profit qu'ils tirent d'eux par le commerce.
Les habitants naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux jusqu'à ne former qu'une même nation , où la religion , les mœurs et les usages des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il n'y reste aucune trace des anciens Malincops (i).
Mais outre le pays de Jaga , ou Giaca , d'où sont venus les Mandingues du royaume de Galam , on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume qui porte Jeur nom. Cette région de Mandingue est extrê* mement peuplée, autant parce que les femmes y sont d'une prodigieuse fécondité, que parce qu'on n'y fait aucun esclave du pays, comme dans tous lès états voisins. Oh n'y vend du moins que les criminels. L'abondance des habitants s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout dans les pays où le commerce est en honneur. Telle est l'origine des Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.
Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, ou. Gouina, qui sontencore plus hautes etplusinaccessibles, la distance est d'environ quarante lieues, suivant le cal-
(i) Labat, tom. m, p. 372. D*AnviUe écrit Malincobé.
aÔ SEGOKD VOYAGE
cul des (acteurs français qui firent ce voyage en 1 7 19. Brûe dit ici que la cataracte de Felou a plus de trente toises de hauteur, quoiqu'on ait déjà rapporté d'après lui qu'elle a quarante brasses. La rivière se trouve comme pressée entre deux hautes montagnes ; non que le canal n'ait s^ssez de largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que l'eau se soit ouvert un passage en charriant toute la terre qui les envînmnait. Elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont aucun ne paraît navigable. Au*delàde <^s détroits, on trouve une belle île sans nom, vis-<àvis le village de Lontou, qui est sur la rive droite de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un établissement , et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce pourrait s'étendre sur les deux bords de la rivière, et plus haut jusqu'au-dessu%des cataractes de Govina.
Brûe avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le pays qui est aux environs^; mais d'autres affaires l'ayant obligé de mettre des bornes à son absence, il engagea quelquesuns de ses plus courageux facteurs à tenter une si belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint- Joseph, sous la conduite de quelques nègres qui connaissaient le pays. Ensuite s'étant avancés jusqu'aux pieds des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes. Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud , que du coté du nord. Ils furent
bien reçus dans tous les lieux du passage , en se faisant des amis par leurs présents. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils arrivèrent à Lon« tou (i); ils visitèrent l'île dont on a parlé; et s'étant procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils poussèrent leur navigation jusqu'au pied d'un roc, nommé Govina par les habitants, à quarante lieues de Lontou.
La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme la rivière y est assez large , elle forme, en tombant avec un bruit horrible, une épaisse bruine^ qui, des différents points d'où elle peut être observée, réfléchit différents arcs -en -ciel. Les aventuriers français , encouragés par le succès de leur route, cherchèrent de quel côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus facilement les montagnes qui font la cataracte. Mais les nègres qui leur servaient de guides refîisèrent constamment de les accompagner plus loin, sous prétexte qu'eux étaient en guerre avec les peuples du pays supérieur, et qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se virent dans la nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir exécuté leur dessein.
Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile, elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les habitants ne manquent ni de bœufs ni de chevaux pour le transport des marchandises. |ls ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que si ces régions étaient
(i) Lftbaty Afrique occidentale, 1. 11, p. 1 58.
aS SECOND VOYAGE
Une fois bien coiinues, et l'ouverture assurée par de bons établissements, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le royaume de Tombouctou et les pays du même côté.
, A Test et au nord -est de Galam, on trouve le royaume de Casson, ou Cassou, qui commence à Ja moitié du chemin entre les rochers de Felou et de Govina. Le souverain s'appelle Segadova. Il fait sa résidence ordinaire à Goumel, dans une grande île, pu plutôt une péninsule formée par deux rivières au nord du Sénégal, qui, après un cours de plus de soixante lieues , vont se perdre dans un grand lac du même nom que le royauine. La plus méridionale de ces deux rivières, qui forment l'île de Casson, se nomme la rivière Noire , de la couleur sombre de ses eaux, et ne pr^nd pas sa source à plus d'une demilieue de celle du Sénégal; mais, à moins d'une lieue de son origine, elle devient si forte qu'elle cesse d'être guéable. L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivière Blanche, parce que la terre blanchâtre et glaireuse où elle passe lui fait prendre cette couleur; fort différente de celle du Sénégal, d'où elle sort, à demi -lieue, au plus, de la .source de la rivière Noire.
L'île, ou la péninsule de Casson , ou Cassou, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a guère que six dans sa plus grande largeur. Le terroir en est fertile et bien cultivé. Elle est si peuplée , et son commerce a tant d'étendue, qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la plu-
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part des royaimies voisins s<Mit dans sa dq>eadaiice. On connaît prises limitesau ncMd;niais il est certain qu au sud il s'étend jusqu'au pays deGadova ouGadou, eido Jaga; et que les Mandingues de Bambouk ^ de Tombouctou sont ses tributaires, s^ ne sont ses sujets. On prétend que les habitants de Casson étaient Foulés dans leur origine, et que leur roi possédait anciennanent tout le royaume de Galam et la plupart des pays qui forment aujounfhui les états du siratique. Peut-être faut-il rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On assure qu'il a des mines d'or, d'argent, et de cuivre, en fort grand nombre, et si riches que le métal parait presque sur la surface; de sorte que si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. C'est ce qu'on appelle l'or de lavage.
Comme les Français n'ont pas pénétré plus loin, à l'est, que les cataractes de Govina, toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson viennent des marchands nègres du pays , qui ont beaucoup de passion pour les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs journées au-delà du rocher de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre royaume qui touche à celui de Tombuto, ou Tomboyctou, pays qu'on cherchait depuis si long -temps, sur lequel Brûe ne manqua pas de se procurer des renseignements ; mais ils ne pouvaient rien produire, parce que la ville de Timbou du pays des Foulés, près de laquelle sont
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peut-être les véritables sources du Sénégal, fut perpétuellement confondue avec la ville de Tombouctou ^du Soudan, dans les informations données à firûe; et elles ont contribué à égarer le célèbre d'An ville, et à lui faire diriger droit à l'est un itinéraire qu'il fallait conduire au sud (i). Cependant, lorsque nous analyserons les voyages de l'intérieur de l'Afrique, nous reviendrons sur les réponses qui avaient été faites à Brûe tant sur le Sénégal qu'à Tripoli. Sa sollicitude pour se procurer des lumières sur ce sujet important prouve l'étendue de ses vues, et sa grande capacité.