CHAPITRE XL
Suite des voyages de Brûe ; observations sur les différends entre les Français et )es Anglais pour le commerce de la rivière de Gambra, ou Gambie (2).
Bru£, ou le rédacteur de ses mémoires, le père Labat, après avoir rappelé les prétendus établissements des Normands en Guinée et sur la Gambrà, ou Gambie, à Mina, au petit Dieppe, au grand et au petit Paris, antérieurs soi-disant à ceux (ks Portugais (3), observe qu'il reste des témoignages de ceux qu'avaient formés
(x) Voyez nos Recherches géographiques sur V intérieur 'de V Afrique septentrionale, iSai, in-8°, p. 49*
(a) Labat, Afrique occidentale, part. iv> chap. xtiu, t. iv, p. 274. (3) Voy. d-dessus, t. 1, p. a4>*
DE BRUE (1698). 3l
ces derniers, dans leurs forts et leurs comptoirs^ dont les ruines subsistent encore; et malgré la décadence de leurs affaires , ils en ont conservé quelquesuns à Cacheo, à Bintam et à Bissao, sans parler de ceux de la rivière de Gambra, où ils font par commission un commerce assez considérable pour les Français, les Anglais et les Hollandais (i).
lies Anglais, qui succédèrent aux Portugais, les chassèrent de plusieurs lieux dont ils étaient en possession, et choisirent pour leur principal établissement une petite île au milieu de la Gambie , entre Albreda et }ilfi*ay, à quatorze lieues de Fembouchure de ce fleuve. Ils y bâtirent un fort, qu'ils auraient pu défendre aisément s'ils y avaient eu des citernes et des magasins à rq)reuve des bombes. Mais le défaut de ces deux avantages l'ayant exposé aux incursions des Français et des pirates (2), il fut pris plusieurs fois, pillé, démoli, et les affaires de la compagnie anglaise réduites si bas, qu'elles n'auraient jamais pu se rétablir sans l'assistance du parlement. Cet établissement portait le nom de Jamesfort, et le temps de sa plus grande disgrâce fiit Tannée 1695, où il fut pris et rasé par le eomte de Gennes.
Aussitôt que cette nouvelle fut arrivée en France, la compagnie française d'Afrique envoya ordre au sieur Bourguignon, son directeur- général au Sénégal, de prendre possession des ruines du fert anglais, et d'établir un commerce réglé sur la Gambie,
(i) Voyez le Voyage d* Afrique, par Moore. (1) Johnson, Histoire des Pirates, p. a3i.
37, SECOIVD VOYAGE
Il exécuta la première partie de cette commission (i) au mois de septembre 1696; mais, négligeant l'autre , il ne laissa personne daûs le fort pour y résider. Brùe, qui retourna au Sénégal le 20 d'août 1697, avec la qualité de directeur, s'appliqua plus sérieusement aux progrès du commerce sur la Gambie. Il y envoya, au mois de septembre de la même année, une barque qui exerça le commerce sur la rivière jusqu'à Guiochor, et qui fit les traité^ nécessaires avec le roi de Barra et les autres princes du pays* L'année suivante, le i3 avril 1698, il y établit des comptoirs à Albreda et à. Gerèges, sur la rivière de Bintam ou Vintain , où il mit un facteur avec quatorze Français (2). Plusieurs chaloupes françaises remontèrent assez loin la rivière de Gambie, et renouvelèrent le commerce avec les nations qui en habitent les bords.
On pourrait s'étonner que les Français n'eussent pas choisi pour leur établissement la ville même de Bintam , dont la situation est plus favorable au commerce que celle de Gerèges. Mais lorsque M. de Gennes avait pris Jamesfort, il avait brûlé deux chaloupes anglaises qui se carénaient près de cette ville; ce qui avait tellement irrité l'empereur de Foigni ou Fonia, dont Bintam est la capitale, qu'il fut longtemps sans vouloir souffrir qu'ils s'établissent dans ses états. Ils se firent une autre querelle avec le roi de Barra, dont ils prévinrent sagement les suites.
(i) Labat, vol. iv, p. 276.
(a) Labat, t. iv, p. 293.
Bruê àyaut donné des ordres rigoureux pour arrêter l'interlope, un vaisseau de la compagnie française, nommé la Marianne , se saisit d'un bâtiment anglais sur lequel ce prince avait quelque intérêt. Mais le facteur lui restitua de bonne grâce cent esclaves qui se trouvèrent à bord. La conduite de cet officier, après avoir été blâmée par la compagnie, obtint ensuite des éloges lorsqu'elle fut mieux approfondie. Il avait jugé qu'il valait mieux renoncer au petit avantage d'une saisie, que de fournir au roi de Barra un prétexte pour piller le comptoir français.
La compagnie de France continua de jouir du commerce jusqu'à la paix de Riswick, où Jamesfort fut restitué à la compagnie royale d'Afrique, qui n'avait pas cessé de subsister en Angleterre. Elle y envoya M. Corker pour gouverneur, au commencement de l'année 1699. Le parlement d'Angleterre, voulant rétablir ce fort sans aucune dépense pour l'état, rendit le commerce libre dans la rivière de Gambie, sous la seule condition de payer au directeur de la compagnie dix pour cent à l'arrivée de chaque vaisseau, ou vingt pour cent à leur retour en Angleterre. Il est impossible de représenter quelle multitude de vaisseaux anglais cette permission conduisit en Afrique, et quelle confusion elle mit dans le commerce. Chaque capitaine se hâtant de prévenir les autres, pour être plus tôt chargé, le prix d'un esclave, surtout à Jilfrey (i), monta jusqu'à quarante barres. Les marchands mandingues, qui n'en tiraient que
(c) Labat, t iv, p. 297. Labat écrit Gilfrai.