CHAPITRE XV
Cinquième voyage de Briie sur le Sénégal (i).
A son retour au Sénégal, en 1714 ? avec la qualité de directeur-général du commerce de France en Afrique, Brûe prit la résolution de pénétrer dans le commerce des gommes, qui était sujet à quantité de fraudes et d'artifices, dont on avait accusé plusieurs officiers de la compagnie. Le 4 de mars de l'année suivante, Chamchy, chef des marabouts maures qui se nomment Serins, le fit avertir qu'il était temps d'envoyer ses barque? pour le commerce. Il partit le 7 avec deux barques et deux canots nègres, accompagné de dix-huit blancs et d'autant de laptots, Dans sa route il toucha au port de Maca, résidence du petit brac, qui lui envoya un bœuf, pour lequel il lui fit présent d'un baudrier d'écarlate. Après l'avoir traité à bord , avec deux ou trois de ses grands , il continua son voyage.
Le 10 de mars il jeta l'ancre à Seriufaly (2). Le pays entre ce village et celui de Maca est fort uni , et consiste en vastes plaines, qui feraient en France les plus belles prairies du monde. Il était autrefois rempli
(t) Labat, t. m, p. 79.
(^) Au sud de Bouxar. Ce lieu n'est pas sur la carte de d'AnvHIe.
de bestiaux, quoiqu'il s'y en trouve à prëséht foi't peu. Mais à la place on voit de grands troupeaux de" daims et de gazelles, qui traversent la rivière pour^ venir paître dans un si beau lieu, quoique les nègres leur fassent payer cette nourritui*e bien cher; car dans la saison de la sécheresse , c'est-à-dire aux mois de- mars et d'avril, ils mettent le feu aux herbes; et les flammes chassant tous ces animaux à l'extrémité de l'île, ils en font une prodigieuse boucherie. Leur chair est excellente.
La fertilité du terroir, depuis Serinfaly jusqu'à Bouxar, y attire, avec leurs chameaux et leurs troupeaux, les Maures qui se nomment Sargautes. Ils donnent pour cette permission quelques marques de reconnaissance au chef du pays. On fait dans le même canton les plus grands canots que les nègres emploient pour se rendre à Maca et à Bieurt, où ils vont charger du sel qu'ils échangent pour leur màfe avec les Foulés. Quoique cette région fût autrefois 'si abondante en troupeaux noirs, qu'il en sortait tous les ans vingt-cinq ou trente mille cuirs, à peine en fournit-elle aujourd'hui le tiers. Ce changement est venu des guerres que les nègres ont eues avec les Maures, et qui ont causé la ruine des deux partis. L'occasion qui les avait fait naître est trop remarquable pour ne pas demander une courte digression.
Les Maures qui introduisirent le mahométisme parmi les nègres, furent long-temps l'objet de leur vénération. Cette prévention que leurs marabouts ou leurs prêtres remarquèrent en leur faveur leur inspira le dessein de prendre sur des hommes si simples
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la même autorité dans le gouvernement civil qu'ils s'étaient procurée dans la religion. Ils commencèrent à s'emporter contre le pouvoir absolu que les rois nègres exerçaient sur leurs peuples^ et le traitèrent de tyrannie. D'un autre côté, ils représentèrent la liberté comme le plus grand de tous les biens. Une doctrine de cette nature fiit extrêmement agréable aux nègres , qui sont les plus paresseux de tous les hommes. L'aversion qu'ils ont pour le travail leur fit embrasser toutes les propositions des prêtres^- surtout lorsque ces imposteurs leur promirent que s'ils voulaient secouer le joug de leurs rois, le riz et le millet croîtraient pour eux naturellement, par la vertu de leurs gris-gris.
La révolte commença par le refus qu'ils firent de travailler aux lougans ou domaines de leurs rois. Les princes du pays s'étant efforcés de les faire rentrer dans la soumission, ils appelèrent les Maures à leur secours. Ce fut alors qu'on vit paraître les marabouts à leur tête. On en vint aux mains plusieurs fois. Le brac et le damel furent tués dans une sanglante bataille, et leurs troupes entièrement défaites. Le bourba-yolof , qui avait embrassé leur cause , fut vaincu à son tour, et contraint de chercher un asile dai^ les terres du roi de Galam, doat les sujets, comme ceux du siratique, avaient refusé de prêter l'oreille aux séductions des marabouts. La mort ou la fuite de ces trois princes ayant laissé leurs états à la discrétion de leurs ennemis, les Maures de Maroc enlevèrent la plus grande partie des jeunes gens pour l'esclavage , tandis que les marabouts et leurs partisans
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pillèrent le pays, sans mettre de distinction entre leurs ennemis et ceux qui avaient imploré leur assis^ tance. Pendant ce temps ^ là, il ne paraissait aucun effet de ces promesses de bonheur et d'une abondante moisson, qui avaient fait prendre les armes à tant de misérables. La &mine, qui vint après la guerre, en fit périr un nombre incroyable. Le reste ouvrit enfin les yeux; et, revenant de leurs folles espérances, ils choisirent de nouveaux princes dans les plus anciennes familles du pays. Ces princes formèrent une armée du débris des trois nations, et chassèrent les marabouts, qui, n'étant plus supportés par le roi de Maroc, se trouvèrent trop faibles pour leur résister. C'était dans une si longue guerre que Biquet, dont on a déjà vu le nom, avait signalé sa conduite et sa valeur.
Le pays s'est rétabli insensiblement, surtout en bestiaux, par la défense d'en tuer, excepté dans certaines occasions. Comme ce sage règlement en a beaucoup augmenté le nombre, on peut espérer que les habitants, seront bientôt en état de fournir l'ancienne quantité de cuirs. Le seigneur ou le prince du canton où Brùe aborda se nommait Caye. Il était neveu du brac, à la cour duquel il se trouvait actuellement. Ses femmes et les chefs <ks<villages voisins ne manquèrent pas de faire au général finançais leurs compliments et leurs présents. Il y avait dans le même canton un autre seigneur nommé le Ker, dont le territoire, nommé le Petit-Bouxar , est situé à l'opposite du Grand-Bouxar, sur le bord gauche de la rivière. Sans aucune sorte d'étude , il s'attribuait des lumières extraordinaires en
médecine; et cette réputation lui attirait quantité de malades, dont il ne faisait pas scrupule de se faire payer à grand prix. Brue ayant à bord la femme d'un chef nègre des environs du fort Saint-Louis, qui était attaquée depuis quelques années d'une fâcheuse infirmité, la mit entre les mains de Ker, comme la dernière ressource à tenter pour sa guérison. Il accompagna sa prière d'un flacon d'eau-de»-vie j spécifique aussi agréable pour les malades nègres que pour le médecin. Mais en faisant entendre que la femme du chef fut redevable de sa santé à ce remède , l'auteur ne nous apprend pas pourquoi il en avait réservé l'expérience au docteur nègre.
Le terrain, depuis Bouxar jusqu'à la rivière des Maringouins, est parfaitement au niveau de la mer, pendant l'espace de trois lieues; ce qui expose les barques à des vents capables de les renverser. On trouve fort ordinairement sur la surface de la terre, dans cette étendue de pays, une matière blanche et solide , d'un goût fort acre et fort amer. Quelquesuns l'avaient prise pour du salpêtre , et fondaient de grandes espérances sur cette opinion; mais Brùe jugea que ce n'était que l'écume des flots, qui, étant poussée par le vent, reçoit sa condensation de la chaleur, et forme cette croûte sakée. La riVière des Maringouins n'a pas plus de quatre toises de largeur. Elle est si basse, qu'elle ne devient navigable que dans le temps des inondations. Mais sa petitesse n'empêche pas qu'elle ne porte ses eaux jusqu'à la mer. En 1645, un bâtiment espagnol arrivé sur cette côte, y débarqua quelques hommes qui bâtirent un fort. Us
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s*y maintinrent jusqu'à la fin de leur^ {)rovisions; mais lorsqu'elles vinrent à manquer, ils prirent le parti de s'engager au service du sieur Colyer , qui était alors directeur de la compagnie française au fort Saint- Louis. On se figura que c'étaient des criminels transportés pour recruter quelque garnison espagnole en Afrique; mais ils s'accordèrent fidèlement à cacher leur fortune et leurs noms. Les environs de la rivière des Maringouins fotmenf un terroir marécageux, qui produit une espèce de maïs sauvage, nommé gernotte. Briie vit environ deux cents femmes qui s'occupaient à le recueillir.
Il arriva, le i4 de niars, à Serinpate, où il trouvât une barqu^de la compagnie qui , ayant fait le voyagé de Terrier-Rouge pour le conMnerce des gommes, avait eu quelques différends avec les officiers du siratique, au sujet des droits. Elle avait pris le parti de retourner; mais elle apportait deux bents moutons et quatrevingts bœufe pour les conduire au fort Saint-Louis. Chaque mouton ne lui revenait qu'à six ou sept sous, et chaque bœuf à trente-cinq ou quarante. Brûe se procura ici deux autruches, qu'il fut surpris de trouver apprivoisées en arrivant au fort Saint-Louis. On lui fit aussi présent de douze de leurs oeufs. Il les prit comme une bomiaprovision pour le carême , parce que, d'un seul, on peut faire une omelette pour huit hommes.
Le lendemain , c'est-à-dire le 1 5 , il arriva au Désert, marché ordinaire des gommes qui y sont apportées par les Maui*es de la tribu d'Alad-al-Haji. De là, il dépêcha au brac un alquier, avec un présent de m. ta
quelques flacons d'^u-<k-vie, pour inviter ce prince à venir recevoir lui-même les droits établis. L'alquier revint le 16, et déclara au général que le prince son maître , ayant commencé par s'enivrer .à l'arrivée du présent) né serait pas en état de venir d'un jour ou deux, sans compter qu'il était arrêté par la crainte des Maures qu'il avait pillés peu^ de jours auparavant , et ^i cherchaient l'occasion d'en tirer vengeance. Enfin , le député fit entendre au général que , s'il voulait obliger beaucoup le brac , il fallait lever l'ancre, et l'aller jeter devant son village , pour lui épargner la peine ou le danger d'en sortir.
Cette demande^ était si raisonnable, que, mettant à la voile aussitôt, le général alla mouiller devant le village d'Inguerbel ou Gurebel , résidence au roi. Il fit connaître son arrivée par trois coups de canon. Le lendemain , ayant vu paraître ce prince sur le rivage, avec un cortège de trente chevaux, il le fit' prier de ne prendre que cinq ou six de ses .gens pour venir à bordi Le brac y consentit, et ne se fit accompagner que de Malo, Riquet, Caye et Menbros, quatre de ses grands , avec ses guiriots , Mantel son aniiral , deux valets et son alquièr.-^riié le reçut sous une tente qu'il avait fait dresser /sur le tillac. Ils se serrèrent plusieurs fois la main. Après jqi|elques moments de silence , le général déclara qu'il était v^nu pour payer les droits et renouveler le traité de commerce et d'amitié, mais qu'il avait trois faveurs à demander au roi : I** que le commerce fût ouvert â Serinpate au lieu du Désert , parce qu'attendant de jour en jour des vaisseaux de l'Europe , il aurait plus de facilité à ren-
:^. jL^
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voyer la barque de la barre (i) cju'il avait amenée avec lui; 2^ que sa majesté se privât du plaisir de boire pendant qu'elle serait à bord , pour éviter tous les désordres qui étaient capables de troubler leur bonne intelligence; 3* qu'elle rie demandât cette année aucun présent 9 parce qu'il n'y avait dans les magasins de la compagnie que les marchandises nécessaires pour le commerce.
Le brac écouta paisiblement ces propositions , et s'engagea sans peine aux deux dernières; mais il répondit à l'autre qu'il priait le général de trouver bon que le commerce s'ouvrît au Désert, parce que^ s'attendant à se voir attaqué par les Maures, il espé^ rait que les Français lui accorderaient l^ur secours. Malo , qui paraissait le plus considérable de ses grands ^ appuya cette demande par des raisons si fortes, que, pour obliger le roi, Brùe promit d'ouvrir'le cbnmierce non-seulement au Désert, mais au port même d'Inguer^ bel, s'il le désirait, et de l'assister de toutes les forces" de la compagnie. Tout le monde s'écria aussitôt : degalal c'est-à-dire voilà qui. est bien ; et le brac témoigna lui-même beaucoup de reconnaissance pour les offres du général ; et, se bornant à demander l'ouverture du commerce au Désert , il l'assura d'une parfaite amitié (2).
Les droits furent payés sans aucune contestation ^ Mais le roi ne se souvint pas long-temps de la parole qu'il avait donnée de ne pas boire. Il demanda si sou-
(i) C'est une barque entretenue par la compagnie, pour transporter les marchandises des vaisseau?i au fort Saint-Louis. (a) Labat, t. m, p. 99.
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vent de Teau-de-vie , que Brûe se crut obligé d'en faire apporter. Contre sa coutume , ce prince but avec modération. Il paraissait âgé d'environ quarante-six ans. Sa taiUe était haute , avec un embonpoint raisonnable. Il n'avait rien dans ses habits qui le distinguât de ses courtistans; mais il avait l'air noble, et le son de la voix fort agréable. Lorsqu'il était sobre, c'était un des plus raisonnables et des meilleurs hommes du monde; Il se nommait Fara-Pinda , du nom de son, père et de sa mère, suivant l'usage dés princes nègres du pays. Lès droits consistèrent en macatonsr d'argent, en fer, linge, chaudières, corail, ambré jatme^ colliers de verre, eau-de-vie, et quelque argent en espdbes; le tout de la valeur d'environ cent écus. Le brac fit présent au général d'un jeune esdave, pour lequel Brûe lui donna huit piastres. Il souhaita d'être ssdué, à son départ, de quelques coups de canon. Cette satis^ faction lui fut accordée d'autant plus volontiers, qu'on était (Content de sa conduite. Toute sa cour et le peuple qui était en foule sur le rivage marquèrent leur joie par de grandes acclamations.
Le même jour Brûe reçut la visite des deux seeurs du brac. Le roi leur père , nommé FarahComba, avait été tué dans la guerre contre les Maures. L'une des deux princesse3 était femme d'un seigneur nègre qui se nommait Brieu. L'autre était encore à marier. Elles étaient toutes deux jolies et bien faites, surtout la plus jeune qui ^ avec un teint aussi noir que le jais, avait Tair vif et gracieux. Elles avaient à leur suite deux esclaves et une guiriote dont les cheveux étaient chargés de gris-gris dans un grarid nombre de petites
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boites d'argent de différentes formes. Brîie reçut ces deux dames le chapeau à la main , et les conduisit sous sa tente /où il leur présenta d'abord du biscuit blanc, qu'elles trempèrent dans de l'eau mêlée de miel; ensuite il leur fit servir des prunes de Brignoles et d'autres confitures. Elles burent, à sa prière, un verre de Malvoisie. A leur départ, «lies lui firent dès excuses de n'avoir aucun présent à lui offrir ; mais elles lui promirent qu'à son retour du Désert elles ne man^ queraient pas de lui témoigner leur reconnaissance. Leur habillement consistait en deux ps^gnes noires à raies blanches ; l'une qui leur servait de jupon, l'autre qui, leur couvrant le corps ei^ manière d'écharpe, tombait par-derrière avec une longue queue. Cette pagne supérieure est une grande marque de distinction, et se, porte différemment. Quelques femmes la passent en bandoulière, et laissent voir un bras nu avec une partie du sein. Dans les grandes chaleurs, elles la quittent entièrement, et demeurent nues jusqu'à la ceinture. Les deux princesses avaient des coUiers de corail, entremêlés de grains d'or avec quantité de clous de girofle liés en faisceaux, qui leur tombaient sur la poitrine. A chaque bras elles portaient deux bracelets, l'un d'or, l'autre d'argent, et des chaînes du même métal. Leurs pieds étaient ornés de petites coquilles et de grelots au-dessous de la cheville. En arrivant à bord , elles avaient des saur dales de cuir rouge, comme celles des aaciens Romains; mais elles se les firent ôter pour être plus à leur aise. Leurs cheveux tombaient par-derrière en deux tresses, avec quelques brins d'or et de corail à l'extrémité.
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Suj* la tête, ils étaient relevés en tpufFe à t'aide d'ua petit bonnet de coton qui les soutenait , et sur le front ils étaient partagés comme ceux des villageoises de France ; ce qui n'empêchait pas qu'il n'en tombât quelques boucles sur les tempes et au long des oreilles, mais sans cacher les pendants, qui étaient deux anneaux d'or. Les princesses mariées portent de grands morceaux de corail au lieu d'anneaux. Leurs sourcils étaient fort noirs. Elles les entretiennent dans cette couleur en se les frottant souvent avec un morceau de plomb. On leur remarquait une affectation continuelle à montrer les mains, surtout leurs ongles qu'elles avaient fort grands et rougis à l'extrémité. Leurs dents étaient extrêmement blanches et bien rangées. Elles leur donnent cet éclat de blancheur avec le bois de quelelé dont on a déjà parlé. Après une longue conversation , où elles marquèrent toutes deux beaucoup d'esprit et de bon sens, elles chantèrent un air du pays, et firent danser leur guiriote qui surprit Brùe par son agilité, mais avec des postures lascives et indécentes qui lui causèrent peu de satisfaction. Il fit présent d'une lunette d'approche à chacune des deux princesses, et les salua d'une décharge de son artillerie à leur départ.
Le i8, il reçut une seconde visite du brac, accompagné d'une de ses femmes et de ses trois filles. Ce prince s'assit sans façon sur une caisse, la jambe étendue sur les genoux de sa femme, qui était assise près de lui. Une de ses filles, qui se mit entre ses jambes, lui tenait la cuisse accolée d'un bras. Les deux autres étaient à terre auprès de leur mère, et
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fireiat quantité de petites singeries pour divertir le roi. Leur situation ^ dit l'auteur,, aurait Jfait le sujet d'une peinture fort grotesque. Pendant que Brùe entretenait le roi, on vint lui annoncer l'arrivée dé Chamchi, chef des Maures. Il se hâta de l'aller recevoir sur le tillac, et de l'introduire dans sa chambre avec ses deux fils et trois marabouts. Chamchi lui fit un comj^iment fort civil; mais, ayant aperçu le brac,.il évita de parlçr des affaires qui l'amenaient. C'était un petit homme, assez blanc, en comparaison des nègres, qi» avait une longue barbe grise, et qui paraissait âgé de plus de soixante ans. Il portait un bonnet de drap rouge, entouré d'un bord de mousseline. Son habillement était une pagne de coton, à la manière* des nègres;. mais il avait par-dessus une écharpe de laine blanche , avec des' ornements de soie rouge. Les gens de sa suite étaient vêtus de même. Le général lui fit quelques présents;* et, sachant qu'il était venu pour le ^commerce des gonimes, il lui indiqua le jour oïl l'ouverture du marché devait se faire au Désert.
Le Désert est une plaine vaste et stérile au nord du Sénégal, bornée au loin par Àe petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis long-temps le commercé des gommes. Le général, pour se garantir de l'attaque des Maures, fjt entourer les magasins qu'il éleva au long de la rivière , d'un fossé large de six pieds , et d'autant de profondeur, défendu par une haie d'épiiie. Il fortifia soigneusement la porte /et mit, pour la garder, deux
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laptotsl^ien armés , avec un interprète, pour examiner et pour introduire ceux qui vieadraient s'y présenter. Près de la porte il éleva un cavalier, sur lequel il plaça deux petites pièces de canon. Les deux barques furent rangées contre la rive, et l'artillerie pointée vers les ouvrages du fort. Le brac et Chamehi, qui virent toutes ces préparations , et qui n'en ignoraient pas les mptifs, approuvèrent les précautions du général, comme \^ meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.
ILiÇ i®^ d'à vr.il, Chamehi ayant reçu ayis de l'approche des caravanes, vint avertir Brùe qu'il était temps de régler les prix. Après quelques contestations $ur les mesures, sur la AS^ture des échanges, et sur les frais de l'entretien des Maures , le général se relâcha de quelque chose en feyeur de la paix; mais il obtint, en récompense, que de trois cent quatre-vingts livr^ dont la mesure avait été composée jusqu'alors, elle monterait à cinq cent3.
Les Français sont obligés de pourvoir à Fentretien des Maures qui apportent les gommes. Cet engagement les expose à quai^tite dç fausses d^enses, parce que, sous prétexte de commerce, il arrive une multitude de Maures , qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brûe régla tellement cet article, qu'il n'était obUgé de nourrir que ceux qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce qu'ils auraient apporté. Cette pourriture fut fixée à deux livres d,e bceuf et autant de couscous pour chaque portioi^ , et tel nombre
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de portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la distribution , reçurent ordre de la finir aussitôt que les marchandises seraient dë-^ livrées. On parvint ainsi à purger la foire de voleurs et de gens oisifs.
On coinmença le i4 d*avril à mesurer les gommes. Cette opération se fit sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après l'autre. Le général y assista exactement , et fit yeiller avec le même soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles caravanes, de dix, vingt et trente chameaux, ou de voitures traînées par des bœufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs dotnestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages. 'I|s n'ont pour habit que des peaux de chèvre autour des reins, et des sandales de cuir de bœuf. Leurs armes sont de longues piques, des arcs, et des flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture. Leurs femmes, qui sont portées sur le dos des chameaux, ont des chemises de coton blanc, et par-dessus , une pièce d'étoffe rayée en forme de jupe ou d'écharpe. Une partie de leurs cheveux est relevée sur la tête; le reste est lié par-derrière , et leur tombe jusqu'à la ceinture. Cet habillement est modeste. Pour coifïure, elles ont une pièce de linge entrelacée. Les filles ne portent qu'une pièce d'étoffe rayée autour des épaules, et plus bas une jupe de peau assez courte , coupée en plusieurs bandes , qui les couvre assez bien lorsqu'elles sont en repos ou dans un temps calme; mais le moindre mouvement
OU le souffle du vent les met eu désordre. Ces Mauresques ont le teint olivâtre, les traits réguliers, de grands yeux noirs fort beaux et fort brillants, la bouche petite , et les dents d'une blancheiu* extrême. Quoiqu'elles aient l'air fort vif, elles ont plus de retenue que les femmes des nègres* Elles apportent leur provision de beurre et de lait dans des outres fort nettes, des boîtes à tabac, et des bourses de différentes sortes, composées de paille de riz ou de jonc, et tissues avec beaucoup d'art. •
Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces caravanes. Les chameaux poussent des cris hideux qui les trahissent bientôt. Leurs toulons (i), c'est-à-dire les sacs dans lesquels ils apportent les gommes, sont des peaux dé bœufs sans couture. Les Maures n'ont pas d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et leurs contorsions .pour entrer l'un avant l'autre; car les Maures sont une nation fort bruyante.
Le premier jour de la foire, Mahagqi, interprète maure de Chamchi, vint trouver Brùe, et lui dit que les officiers français qui avaient, eu jusqu'alors la conduite du commerce s'étaient toujours accordés avec lui pour faire tourner à son avantage un huitième de profit qui devait revenir à son maître ; et que, de son
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coté, il leur avait ménagé le commerce privé de l'or et de l'ambre gris que les Maures apportaient à la foire. C'était précisément ce que le général s'était proposé d'approfondir. Il déclara d'un air ferme à l'interprète que, s'il continuait cette injuste pratique, îl en avertirait son maître; et cet honnête agent, fâché de s'être trahi sans précaution, promit d'être à l'avenir plus fidèle.
A l'arrivée du général , on lui avait présenté une jeune négresse d'une fort jolie figure, qui lui avait offert diverses sortes de services, tels qu'elle était accoutumée de les rendre aux Français qui étaient venus avant lui. Elle avait soin, lui dit-elle, de leur laver les pieds, de les peigner et de les servir dans l'intérieur du mags^sin, lorsqu'ils revenaient fatigués du travail, firue admira la délicatesse de ses facteui*s, et reçut la négresse pour blanchir son linge, mais la dispensa du reste de ses offres.
La présence du général entretint l'ordre et la tranquillité pendant toute la durée de la foire. On mesura les gommes dans un vaisseau cubique, que les Maures appellent quantar. Il en revenait au brac une certaine quantité sur chaque quintal. Ses commissaires la mettaient dans un sac; et lorsqu'ils en avaient reçu le poids d'un quintal-, ils laissaient aux agents de la compagnie la liberté d'emporter ce qui leur appartenait. Un officier de Chamchi prenait compte de tous les quintaux qui se mesuraient, parce que ce chef maure s'attribue le droit d'un huitième sur toutes les gommes qui sont vendues à la compagnie. Comme c'est lui-même qui règle le prix des gommes
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et le poids du quintal, on trouve toujours le moyen de faire tomber ce droit sur les marchands maures, par des compensations qui sont à l'avantage de Chamchi ou de ses ofBciers.
Le brac, qui se reprochait d'avoir pillé les Maures , était dans la crainte continuelle de leur vengeance.' Ses espions lui rapportèrent un jour, au soir, qu'ils avaient remarqué parmi eux des mouvements extraordinaires, et qu'il en était arrivé quelques-uns avec des armes, de la part d'A4di, prince maure qui avait son camp dans le voisinage. Cet avis l'avait jeté dans une $i vive alarme, qu'il était prêt à quitter Inguerbel, lorsque, sur de meilleurs conseils, il prit le parti de faire communiquer ses craintes au général français , et de lui demander du secours. Il était minuit lorsque son courrier arriva au magasin. Brûe, éveillé brusquement, et frappé lui-même de cette nouvelle, se détermina sur-le-champ à s'éloigner du rivage avec ses deux barques, en laissant deux facteurs et $es laptots pow^ la garde du magasin. Lorsqu'il se préparait à partir, il lui vint un autre exprès pour lui apprendre que le prince Âddi ne s'approchait d'Inguerbel que pour faire une visite de civilité au brac, et qu'il en avait fait demander la permission ; mais qu'il était accompagné de vingt fusiliers, dont on pouvait appréhender quelque violence. Sur quoi le brac faisait prier Briie de lui envoyer quelques hommes bien armés, pour soutenir sa réputation, et faire connaître aux Maures qu'il avait des amis. Brûe lui envoya douze de ses laptots,. avec trois officiers nègres. Le prince Addi étant entré dans Inguerbel,
affecta de saluer le brac par une décharge de sa tnous^ queterie. Elle lui fut rendue par treize fusiliers nègres, que le brac avait à son service, et par les quinze lap-^ tots du général. Ceux-ci ayant tiré à balle, les Maures ne parurent pas contents d'une civilité de cette nature. Cependant les deux princes eurent une longue et secrète conférence, qui finit par des témoigna-^ ges éclatants de leur satisfaction. Addi présenta au brac un bœuf gras, et le brac lui donna un jeune esclave.
Le même jour Addi vint rendre sa visite au géné^ rai. La conversation dura long -temps. Jje prince maure parlait arabe. Chamchi, qui l'aceompagnait , répétait ses discours en langue des nègres à l'interprète, qui les rendait en français à Brûe. Addi loua beaucoup les Hollandais qui étaient alors en possession d'Arguim. Il vanta les droits et les présents qu'il recevait d'eux. C'étaient cent fusils, cent pistolets, quatre barils de poudre , quatre de balles, et cent écus pour chaque quintal de gomme; sans compter une grosse quantité de biscuit blanc , de miel, de prunes, de miroirs, et d'autres merceries. Brûe ré-» pondit que les Hollandais s'étaient rendus coupables d'une injustice en se saisissant d'Arguim, et que les égards qu'ils avaient pour les princes maures cesseraient aussitôt qu'ils pourraient se passer de leur protection. Il retint le prince à dîner. On ne lui servit d'abord que de l'eau et du miel pour liqueur. Mais ayant consenti à goûter du vin de Canarie , il ne se fit pas presser ensuite pour boire toutes sortes de vins français. Addi était d'une taille médiocre, mais fort
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bien prise. Il paraissait extrêmement robuste. Il avait les traits réguliers^ le nez aquilin, les dents belles^ la barbe longue ^ et les cheveux courts. Sa tête était nue, mais il avait le corps entièrement couvert. Il portait pour habit une sorte de chemise blanche ^ qui s'élargissait sur ses hauts-de-chausses , avec une ceiii-> ture de mousseline , d'où pendait un couteau en forme dé poignard. Par-dessus, il avait une casaque d'étoffe blanche, avec un capuchon qui pendait par-derrière. Après le dîner, Brûe lui fit présent de plusieurs choses qui paraissaient lui plaire. Il fuma, il prit du café. A son départ , il fut salué de cinq coups de canon. Brûe, qui l'avait reçu sur sa barque, le conduisit jusqu'au rivage, dans l'espérance de voir son cheval; mais il fut surpris de n'y trouver que des chameaux pour sa monture et celle de sa suite. Quoique les Maures ne manquent pas de chevaux, ils les ménagent beaucoup, et les réservent particuhèrement pour leurs expéditions.
Le brac vint remercier le général du secours qu'il avait envoyé , et parut mettre beaucoup d'ardeur et de bonne foi dans les témoignages de son amitié. Il lui amena plusieurs jeunes esclaves ; mais il n'en refusa pas le paiement. Le même jour, un Maure nommé Baricala fit présent au général d'un aigle apprivoisé , de la grandeur d'un coq-d'Inde. Sa couleur était fauve ; . il n'avait rien d'ailleurs qui le distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les ' hommes allait jusqu'à se laisser prendre par le premier venu; et dans peu de jours il prit Thabitude de suivre le général comme un chien. Mais il fut
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tué malheureusement par la chute d'un baril, qui 1 écrasa sur le tillac.
tiC 10 d'avril, la principale femme du brac rendit une visite au général, accompagnée des dames de sa cour. Elles étaient montées sur des ânes , avec un cortège de dix ou douze femmes à pied, et d'autant d'hommes, entre lesquels étaient deux guidots. Brùe reçut la sultane à l'entrée de sa barque, et la conduisit dans sa chambre, où elle s'assit d'abord sur le lit, avec trois de ses principales dames. Les autres prirent les places que le hasard leur offrit; et le &uteuil demeura au général. Toutes ces dames étaient couvertes d'une fort belle pagne de coton noir, qui, prenant depuis la tête avec ha forme d'un turban, leur tombait jusqu'à la ceinture. Plus bas , elles avaient une seconde pagne qui traînait jusqu'à terre, et sous laquelle il y en avait une troisième qui leur servait de jupon. Après les premières civilités, elles ôtèrent la pagne supérieure , et laissèrent voir leur tête, qui était coiffée comme celle des deux princesses dont on a déjà vu le portrait. Bientôt elles se défirent aussi de la seconde pagne, qui les laissa presque nues. La sultane n'était pas une beauté singulière, mais elle avait le visage agréable et la taille fine, avec un air de -majesté et de douceur qui rendait sa figure" fort touchante : ses dents et celles de toutes les autres dames étaient d'une . grande blancheur. Elle fit présent au général d'une boîte d'or de fiUgrane , travaillée à la mauresque, remplie d'épices et de petits grains d'or.
Elle fit ensuite apporter des pipes pour elle-même et pour les dames de sa suite. On nomme ces pipe»
ig*l CIICQUlèME VOYAGE
cassots. Le tuyau est un roseau de dix-huit ou vingt pouces de longueur, .orné d'anneaux d*or, d'argent, de corail et d'ambre. La tête est d'or ou d'argent. La sultane, remarquant que le général ne fumait pas, offrit de renvoyer les pipes si la fumée l'incommodait. Mais lorsqu'elle eut appris qu'il ne s'en dispen^ sait que pour lui donner une marque de respect, elle le força de recevoir sa propre pipe, et s'en fît apporter une autre. La conversation fut fort vive ; et Briie n'eut pas peu d'embarras à répondre aux questions qu'on lui faisait de tous cotés par la bouche de son interprète. Elles roulèrent presque toutes sur les dames de France , sur leur beauté^ leur habillement, leur galanterie, sur la magnificence de la cour de France, et sur la manière dont les femmes françaises vivent avec, leurs maris. Le bonheur d'en avoir un pour soi seule paraissait leur faire envie. On servit le déjeuner^ c'est-à-dire de l'eau et du miel, des confitures et des biscuits dé France, de l'eau-de-vie et du vin.
A l'heure du dîner, le général, qui savait que leà femmes du pays ne mangent jamais devant les hommes, prit volontairement le parti de se retirer. Elles furent traitées suivant leurs usages. Mais Brùe leur envoya quelques mets de sa table, surtout plusieurs pièces de pâtisserie française. La sultane y fut si sen-^ sible, qu'elle but à sa santé, et qu'elle le fit prier de venir boire à la sienne* Il passa aussitôt <feins la chambre des dames , oîi il acheva de dîner à leur table; Ensuite il leur fit servir du café et du chocolat, (qu'elles trouvèrent délicieux. A leur départ, il leur fit présent de miroirs, de corail, de clous de girofle, et
de colliers de verre aux femmes de leur suite. Il conduisit la sultane au rivage; il Faida à remonter sur son âne , et la fit saluer de cinq coups de canon. Elle laissa passer peu de jours sans lui envoyer quelque présent. L'auteur nomme deux pintades, mâle et femelle , si privées , qu'elles mangeaient sur son assiette , et qu'avec la liberté de voler au rivage elles revenaient sur la barque, au son delà cloche, pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brûe ayant observé, les jours de fête, les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le prirent pour un marabout français.
Le Désert est infesté par une sorte de milans qu'on a nommés écoufïes (i). Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les aliments des matelots jusque dans les plats.
Brûe, qui ne se ménageait pas dans l'exercice de ses. fonctions, gagna une colique violente pour avoir dormi à l'air après s'être extrêmement fatigué. Ses chirurgiens avaient employé vainement toute leur habileté à le soulager, lorsqu'un Maure, qui était venu lui rendre visite , lui conseilla, comme un remède ordinaire à sa nation , de faire dissoudre de la gomme dans du lait , et d^avaler cette potion fort chaude. Il suivit ce conseil , et fut guéri sur-le-champ.
(i) Le mot écouffe, ou écouffle, signifie milan en vieux français. Voyez Buffon, Histoire naturelle des Oiseaux, t. .1, p. aSo, édit 1770, in-ia. Prévost (pag. Sgo de l'édit. in-ia) , dit: « Une sorte de milan que les nègres ont nommé écoutes. » Labat, t. 3, p. 141 , ne dit pas cela; et Prévost introduit dans le texte de l'auteur original une faute qui n'y est pas*
Le 1 5 de mai , il arriva au Désert un marabout qui l^rétendait revenir de la Mecque. Brûe le reconnut pour un imposteur, au rëcit qu'il fisiisait de la tombe du^prophète, qu'il avait vue, disait-il, suspendue dans l'air entre les mains de quatre anges, qui se relevaient d'heure en heure pour soutenir ce précieux fardeau. Cepen^nt il le retint à dîner : après quoi le marabout se présenta au peuple pour le conduire à la prière. EHe fut suivie d'un folgar, ou d'une danse, qui dura toute la nuit, avec un mélange de ohants tirés des versets de l'Âlcoran, à l'honneur de ce nouveau saint. Le général lui fit présent de quelques mains de papier, pour faire* des gris-^is, qui sont le prittcq)al revenu des prêtres maures*
On vit arriver le 17 mai une nouvelle caravane, avec des apparences qui «annonçaient moins une troupe de marchands, que des voyageurs d'une haute distinction. Elle était précédée par un grand nombre d'hommes armés, les uns montés sur des chameaux, d'autres à cheval, avec un tambour et deux trompettes à leur tête. Cette avant-garde était suivie de huit ou dix chameaux, qui portaient sur leur dos des sièges couverts de drap bleu. Ensuite on voyait un autre chameau, beaucoup plus gros, chargé aussi d'un grand siège ouvert, mais ombragé par un parasol, sur lequel étaient assises deux femmes vis-à-vis Tune de l'autre. Autour de ce chameau marchaient plusieurs hommes à pied, armés de mousquets et de sabres. Dix t)u douze cavaliers bien montés fermaient la marche. Chamchi apprenant qui étaient les dames , se hâta d'aller à leur rencontre, et fit dire en même
temps à Brùe que c'étaient la mère et la femme du prince Addi qui venaient pour le voir.
Le général fit mettre aussitôt tous ses gens sous les armes, et prit la résolution de recevoir les princesses dans son magasin , parce que les deux barques étaient si chargées qu'il n'y restait plus d'espace libre. Un de ses officiers les reçut d'abord à la porte du fort, avec une décharge demousqueterie, au son des haut-bois et des tambours. Brûe fit quelques pas hors du bâtiment pour aller au-devant d'elles; et, les ayant introduites dans la salle, il' les plaça dans une alcôve couverte d'un beau tapis et de coussins. Elles n'y furent accompagnées que de deux ou trois dames de leur suite et d'un guirioL Les autres s'arrêtèrent dans une antichambre, et tout l'équipage attendit dans la cour avec beaucoup d'ordre et de retenue.
La princesse mère de Sidi Addi avait été très-belle femme; mais l'embonpoint avait altéré ses traits. Son habillement consistait dans une belle mante de toile noire des Indes, qui descendait jusqu'à terre, et dont les manches étaient si longues qu'elles lui couvraient les mains. Une partie de ses cheveux était rassemblée sur le haut de la tête; le reste, lié i'un nœud de ruban , tombait négligemment sur les épaules, avec un voile de mousseline rayée qui flottait par-dessus. Elle avait à chaque oreille un anneau d'or, dont le diamètre était au moins d'un demi-pied. Son collier était d'or, mêlé de grains d'ambre. La femme du prince paraissait âgée d'environ dix-huit ans. Elle était plus grande que ne le sont ordinairement les femmes de sa nation, mais parfaitement bien faite, les traits régu-
liers, ies yeux noirs, bien ouverts et remplis de feu; la voix douce, et toute la figure agréable. Elle avait du rouge au visage; mais son teint, qui était olivâtre, en tirait peu d'avantage. Ses ongles étaient ftussi peints de rouge, et ses mains fort belles. Elle était vêtue comme sa mère , avec la seule différence que ses 'cheveux étaient entremêlés de grains d'or, d'ambre et de corail, et qu'ils étaient rangés avec plus d'art. Les dames de la suite n'étaient pas vêtues moins modestement; fort différentes des négresses, qui ont l'habitude de laisser voir k moitié de leur corps à découvert.
La vieille princesse commença par un compliment fort civil. Ë^le dit au général que, sur la réputation de son caractère, elle n'avait pas fait difficulté de passer un peu sur les lois de la bienséance pour venir voir un étranger. Ensuite elle lui présenta une boîte d'or et une chaîne de filigrane, fort bien travaillées. La jeune princesse lui fit aussi son compliment et son présent. Il leur fit à toutes deux une réponse polie. I^a conversation devint fort agréable, et les deux dames marquèrent beaucoup d'esprit et d'enjouement. Brùe ayant demandé à la princesse douairière si la jeune dame qu'elle avait avec elle, était la sultane, ou la première femme du prince Addi , elle lui répondit que les Maures n'avaient qu'une femme légitime; et que si la loi leur en permettait d'autres, les personnes de distinction et de conduite ne les voyaient qu'en secret et comme à la dérobée.
A l'heure de dîner , le général demanda aux deux dames si elles étaient résolues de manger suivant leurs
DE BRUE (17 l5). 197
> usages, ou si elles lui feraient l'hoaneur d'accepter im dîner à la française. Elles lui en laissèrent le dioix, en le priant seulement qu'il n y eut pas dans, la salle d'autre homme que l'interprète. Ou mit aussitôt une table fort basse. Brue s'assit, comme les dames, en croisant les jambes sur un coussin. Les plats furent apportes jusqu'à la porte par les domestiques français , et les femmes des princesses les allaient recevoir. L'interprète les plaçait sur la table, et faisait le reste du service autour du général. On avait eu soin de se pourvoir, de couscous , et de quelques autres, mets à la mauresque. Mais les dames eurent la complaisance de ne toucher qu'aux aliments français. Elles imitèrent même, avec beaucoup, de grâce, l'usage qu'elles voyaient faire au général desa fourdietteet des autres instruments de table.
Pendant le dîner, la princesse -mère fit chanter quelques airs à sa guiriotte , qui était une jeune fille extrêmement jolie. Elle lui fit toucher un instrument composé d'une calebasse couverte d'un parchemin rouge avec douze cordes, les unes d'argent, d'autres de laiton, dont le son ressemblait à celui de la harpe. Les deux dames parurent charmées de l'accueil qu'elles avaient reçu du général. Elles, acceptèrent quantité de confitures qu'il les pria d'emporter, et plusieurs paires- de gants parfumés , qui étaient pour elles un présent d'autant plus agréable qu'elles n'en avaient' jamais vu. Brûe les conduisit ensuite jusqu a leur chameau, et les fit saluer, à leur départ, d'une décharge générale de sa mousqueterie et de son canon. Un pêcheur lui apporta le même jour un jeune
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croœdile vivant, long d'environ cinq pieds. Mais personne n'ayant voulu prendre la commission de l'apprivoiser, on prit le parti de lui casser la tête. Brûe n'en trouva pas la chair désagréable.
Le 9 de mai, un officier français, qu'il avait envoyé pour le commerce à Terrier-Rouge , revint avec cent cinquante quintaux de gomme , mais sans ivoire et sans or, parce que les Maures avaient porté leur or et leur ivoire à Portendic, où il était arrivé quelques vaisseaux hollandais. Le temps du commerce approchant de sa fin, et les eaux du Sénégal commençant à s'enfler, Brûe renvoya ses barques chargées au fort Saint-Louis. Le a4 il jeta l'ancre devant Inguerbel -, où rendant visite au brac , il le trouva sous le portique de son palais, occupé à juger un procès fort singulier. Un marabout s'était engagé avec un seigneur nègre à lui donner un gris^gris ou un charme qui le rendrait invulnérable à la guerre. Il avait reçu , pour une faveur si précieuse , un cheval d'une beauté rare. Mais ce merveilleux amulette n'avait pmnt empêché que le nègre n'eût été tué dès le commencement du. combat. Ses héritiers, qui n'avaient pas ignoré le marché, redemandaient ie cheval au marabout. Le brac voyant arriver Brûe, lui demanda son opinion. Il parut clair au général que le gris-gris ayant été sans vertu, le cheval devait être restitué aux héritiers ; et son jugement servit de sentence.
Après cette audience, il fut conduit dans l'appartement du roi, qui ne diffère de ceux de ses sujets que par le nombre et la grandeur des bâtiments. La nature de l'édifice et les meubles sont à peu près les
mm
DE BRUE (1715). 19g
mêmes. Ce qui distingue seulement le palais royal, c'est qu*il est renfermé dans un vaste enclos de roseaux, qui reçoit de l'ombre d'une grande quantité d'arbres, autour desquels sont les .appartements du roi, ses magasins, ses étables, son chenil, et les lor gements de ses femmes et de ses officiers. La porte de cet enclos est gardée par cinq ou six nègres, armés de sabres et de sagaies. Après une longue conférence où les engagements du commerce et de l'amitié furent renouvelés , le jagaraf, un des principaux officiers du palais, conduisit le général à l'audience de la sultane ou de la principale reine. Celte princesse était assise sur son lit. Sa chambre était couverte de nattes , sur lesquelles cin<^ ou six de ses femmes s'occupaient à filer. Elle fit asseoir Brûe à son côté; et lorsqu'il se leva pour se retirer, elle quitta aussi sa posture et le reconduisit jusqu'à la porte. Il rendit successivement sa visite à touteis les autres femmes, car le brac en a plusieurs, qui ont chacune leur maison et leur famille. Retournant ensuite auprès du roi, il le trouva dans sa cour, assis au pied d'un latanier, d'où il voyait faire l'exercice à quelques chevaux qu'on lui offi?ait à vendre. Les Maures qui les exerçaient ne manquaient pas d'art et de grâce pour les conduire; mais quoique ces animaux fussent de belle encolure, ils n'avaient point de bouche ; ce que Brûe crut devoir attribuer à leurs brides , qui lui parurent fort mal faites. Il vit aussi les chiens du brac. Ce prince en avait dix-huit, grands, les oreilles belles, et de l'espèce de nos lévriers; mais avec deux propriétés rares dans cette espèce, le nez et les yeux
aOO CIUQUIÈME VOYAGE
excelleats. On les nourrissait avec du son de maïs trempé dans du lait ; et lorsqu'ils avaient tué quelque pièce de gibier, on leur donnait les entrailles.
A l'heure du dîner, le général fut conduit dans une chambre où le roi l'attendait. Toutes les femmes de ce prince lui envoyèrent chacune un plat de leur cuisine. Comme il avait apporté del'eau-de-vie et du via, le brac fîit de la meUleure humeur du monde, avec assez de modération pour ne pas s'enivrer. Brûe prit ensuite congé des femmes du roi, de ses sœurs et de ses filles, qu'il n'avait pas vues le matin, et qu'il ne quitta pas sans leur avoir fait quelques petits présents. U en reçut aussi de toutes ces princesses. Enfin., lorsqu'il fut retourné pour faire ses derniers adieux au brac , il fîit surpris de le voir monter à cheval avec toute sa cour, dans la résolution de conduire ses hôtes jusqu'au bord de la rivière. Cette politesse fut accompagnée de toutes sortes de galanteries. Le roi fit faire quantité de sauts et de courbettes à son cheval. Quelquefois il le mettait au grand galop; et retournant tout d'un coup , il se rapprochait du général eu branlant sa sagaie d'un air libre et gracieux. On amena quelques esclaves qu'il lui vendit ,^ et dont il reçut le prix sur-le-champ. A son départ , Brûe le salua de quelques coups de canon.
Le jour suivant, les droits de Chamchi furent réglés. Il lui revenait dix quintaux, des huitièmes qu'il s'attribuait sur les gommes; mais on ne manqua pas de déduire ce qu'il avait emprunté l'année d'auparavant. Il fît un nouvel emprunt , de la valeur de trente quintaux de gomme en marchandises, qjiii devait être pris
DE BRUE (l7l5). 20I
.&ur les huitièmes de l'année suivante. Cette mëthode le met en état de continuer le commerce, et l'intéresse beaucoup à l'avantage de la compagnie.
Brûe partit du Désert le i^^ de juin 1 7 1 5 , avec plus de sept cents quintaux de gomme , sans y comprendre ce qui était venu de Terrier-Rouge. Comme il avait fait monter le quintal à sept cents livres, poids de Paris, sa cargaison se trouva de quatre cent mille livres de gomme , outre les esclaves , l'ivoire , les plumes d'autruche, l'or, et l'ambre gris. Les vents étant contraires, il fut obligé de jeter l'ancre plusieurs fois, et d'attendre le reflux des marées pour retourner au fort Saint-Louis, oîi toutes ces richesses arrivèrent heureusement.
Observations de Briie sur la gomme du Sénégal , et sur sou commerce.
Quoique le pays , aux environs d'Arguim et de Portendic, soit fort mauvais, et la côte très-dangereuse, les Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais s'y rendent avec beaucoup d'empressement , et ^ s'efforcent tous d'y établir leur commerce, parce que c'est le seul endroit, avec le Sénégal, oîi les peuples de l'Afrique apportent les gommes. Cette marchandise est peu importante en apparence ; mais deux raisons principales en font un objet considérable. i^EUe s'achète à fort bon marché dans le pays , et se vçnd fort
aoa CINQUIÈME VOYAGE
cher hors de l'Afrique ; a® elle occupe une grande partie des manufactures de l'Europe , et sert ainsi à faire circuler l'argent; elle fournit à l'entretien d^ine infinité de personnes.
Il n'est donc pas surprenant que les plus riches marchands de l'Europe entreprennent de porter leur commerce du coté d'Arguim et de Portendic. Ils n'ont quecette voie pour empêcher que toutes les gommes ne tombent entre les mains des Français , qui sont seuls en possession du Sénégal , c'est-à-dire de tous les autres ports où cette marchandise est apportée. Cest la véritable raison qui a jeté les Hollandais dans une si grosse dépense pour établir un comptoir dans Kle d'Arguim, et qui leur a fait chercher une retraite à Portendic, lorsqu'ils ont été chassés de cette île. Ils ont réussi , par cette voie , à partager d'abord le commerce des gommes avec les Français ; ensuite ils l'ont attiré presque entièrement dans leur comptoir, en payant les gommes fort cher, et faisant des échanges à perte, pour engager les Maures à tourner de leur côté. Lorsque ces . artifices ne produisaient rien , ils employaient le prince Alichandora et d'autres seigneurs nègres à piller les gommes que les Maures portaient au Sénégal. C'est ce qu'on a vu plus d'une fois , malgré les traités formels de ce chef de tribu avec la compagnie française , qui n'a jamais manqué de lui payer les droits et de les accompagner de présents.
La gomme s'appelle gomme du Sénégal, ou gomme arabique (i), parce qu'avant que les Français eussent
(i) Il n'est pas certain que ces deux espèces de gommes soient identiques. Voyez ci-après, p. aoS.
DE BRUE (171 5). 2o3
des comptoirs au Sénégal , elle ne venait que de TAral)ie. Mais depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le prix en est tellement diminué qu'on n'en apporte plus d'Arabie. Cependant il en vient encore du. Levant. On prétend même qu'elle est meilleure que celle du Sénégal , par la seule raison qu'elle est plus chère ; car au fond elles sont toutes deux de la même bonté. L'artifice consiste à tirer la plus belle, c'est-àdire la plus claire et la plus sèche, et celle qui est en gros morceaux , qu'on fait passer hardiment pour la véritable gomme d'Arabie.
Les médecins prétendent que cette gomme est pectorale, anodine, et rafraîchissante; qu'elle épaissit les humeurs séreuses et les empêche d'entrer dans la masse du sang pour le corrompre; qu'elle est excellente pour le rhume, surtout lorsqu'elle est mêlée avec le sucre d'orge, suivant l'usage de Blois, où l'on en fabrique beaucoup ; que c'est un spécifique contre la dyssenteri'e et les hémorrhagies les plus obstinées. On lui attribue quantité d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le témoignage de l'auteur, c'est qu'un grand nombre de nègres qui la recueillent, et les Maures qui l'apportent au marché, n'ont pas d'autre nourriture; qu'ik n'y sont pas réduits par nécessité, faute d'autres aliments, mais que leur goût les y porte, et qu'ils la trouvent délicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le mélange d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la santé. Enfin , par sa simplicité et ses autres vertus, ils la regardent comme une diète excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut lui donner, avec une teinture, Todeui;. et le
goût qu'on désire. Il parait étrange, ajoute Fauteur, que ceux qui l'apportent, de plus de trois cents milles, dans Tintérieur des terres, n'aient aucune provision de reste, lorsqu'ils arrivent au marché;, mais il est bien plus surprenant qu'ils n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait été leur unique subsistance dans une si longiœ route. Cependant c'est un fait qui ne peut être contesté, et sur lequel on a le témoignage de tous ceux qui ont passé quelque temps au Sénégal. Brûe, qui avait goûté souvent de la gomme, la trouvait agréable. Les pièces les plus fraîches, c'est-à-dire celles qui ont été recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un abricot mûr. Le dedans en est tendre , et ressemble assez à^ l'abricot par le goût.
On fait un grand usage de la gomme du Sénégal dans plusieurs manufactures , particulièrement dans celles de laine et de soie. Les teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habileté dans le choix de cette gomme consiste à choisir la plus sèche , la plus nette et la plus transparente; car la grosseur et la forme des pièces n'y mettent aucune différence.
L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie,, est une sorte d'acacia (i), assez petit et toujours vert, chargé de branches et de pointes, avec de longues feuilles, mais étroites et rudes. Il porte une petite fleur blanche en forme de vase, dans laquelle il y a des étamines de la même couleur, qui environnent un pistil où la semence est renfermée. Ce pistil est d'abor<l
(i) Labat, t. i. p. 2^1.
.J!^ruàt
DE BRtE (1715). ao5
vert; mais en mûrissant il prend une couleur de feuille morte. La semence ou la petite graine dont il est rempli, est dure et blanchâtre (i). On trouve entre le Sénégal et le fort d'Arguim trois forêts qui portent quantité de ces arbres. La première se nomme Sahel; la seconde et la plus grande, Lebiar; et la troisième, Afatak. Elles sont à peu près à la même distance, c'est-à-dire à trente lieues du Désert, qui est aussi à trente lieues du fort Saint-Louis; et toutes trois, elles sont entre elles à dix lieues Tune de l'autre. De Sahel à Marza ou Portendic, on compte soixante lieues, et quatre-vingts de Sahel à Aguadir, ou Arguim.
La récolte de la gomme se fait deux fois chaque année ; mais la plus c*onsidérable est celle du mois de décembre, où l'on prétend qu'elle est plus nette et plus sèche. Celle du mois de mars est plus gluante avec moins de transparence. La raison en est sensible. C'est qu'au mois de décembre elle se recueille après les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'ime sève que la chaleur du soleil vient épaissir et perfectionner sans lui donner trop de dureté. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la chaleur , devenant excessive et séchant l'écorce de l'arbre , oblige d'y faire des incisions pour en tirer cette sève; car la gomme n'étant que de la sève extravasée, qui transpire par les pores de
(i) La gomme du ISénégttl provient de Y acacia Sénégal {BecanâoUe j Prodromus, spec. 117, t. u, p. 459). Cet arbre diffère de V acacia gummifera (DecandoUe, Prodromus, spec. 67, 1. 11, p. 455) , qu*on trouve aussi en Afrique, et qui donne la gomme arabique. La gomme du Sénégal parait avoir avec elle Les plus grands rapports ; mais comme aucun examen chimique n*a encore prononcé sur leur identité, on les distingue, et, pour certains usages, on préfère celle du Sénégal.
l'écorce, on est forcé, lorsqu'elle ne sort pas d'ellemême, de blesser l'arbre pour l'en tirer (i).
Elle se mesure pour la vente dans un vaisseau cubique nommé quantar ou quintal , de la grandeur dont on convient entre les Européens et les Maures. La mesure des Hollandais , lorsqu'ils étaient en possession d'Arguim, contenait le poids de deux cent vingt livres de Paris , qui leur revenaient à la valeur d'une piastre d'Espagne en marchandises. Les interlopiers , qui faisaient le commerce à Portendic et dans la baie d'Arguim, avec la permission du gouverneur hollandais, avaient une mesure qui contenait environ sept cents livres de Paris.
Il ne sera point inutile de joindre ici les droits qu'ils payaient aux Hollandais sur des marchandises qu'ils donnaient en échange dans le commerce des gommes, et les présents que le .prince Alichandora exigeait d'eux pour mille quintaux du poids qu'on vient d'expliquer.
Droits du gouverneur hollandais d'Arguim pour sa protection et le courtage de mille quintaux, à une demi-piastre par quintal (a) 3,ooo 1.
(1) Barbot explique autrement la manière de recueillir la gomme. Il prétend que, dans la saison, les Maures dépouillent Tarbre de son écorce avec de petits instruments de fer, et que, peu de temps après , la substance aqueuse, qui était dessous, s*endurcit et se grumèle. Il ajoute que les Arabes la conservent fraîche d*une année à Tautre, en la mettant sous terre ; mais il ne cite aucune autorité. Voyez sa Description de la Guinée, Cburcbill , t. V, p. 46.
(a) A l'époque où cette table fut dressée, le marc d'argent valait à peu près vingt-huit livres, et c'est sur ce pied qu'il faut calculer toutes les évaluations de l'auteur.
Util
DE BRUE (171 5). ao7
Prix des gommes en marchandises.
Ci 3,000 1.
Mille pièces de drap de laine bleue, nommé blaeukaton , de vingt-cinq aunes de Hollande (i), à 17 guilderts (2) ou ai 1. 5 s. par pièce ai^aSo
Cinq cents douzaines de petits miroirs, à 7 s. la douzaine 176
Cinq cents douzaines de peignes de bois, à 6 s. la douzaine i5o
Deux mille cadenas, à 5 s. pièce . . . 5oo
Deux mille couteaux de Flandre, à 5 s. pièce 5oo
Total. ...... a5,575 1.
Droits du prince AUchandorà pour la cargaison d'un vaisseau.
Ce prince a long-temps exigé deux mille quatre cents piastres en espèces. Mais il pouvait prendre la moitié de cette somme en marchandises, c'est-à-dire en trois cents pièces de toile bleue , évaluées à douze cents piastres, quoique au fond leur valeur soit de a 1 1. 5 s. par pièce, ce qui monte à neuf mille neuf cent
(i) L'aune de Flandre, telle que remploient les Hollandais, ne fait qu'environ la moitié de celle de Paris.
(a) Monnaie de Hollande que nous appelons florin.
2o8 CINQUIÈME VOYAGE
soixante-quinze livres, ci 9>975 I-
Les présent! en différentes sortes de
marchandises montent à 2,870
Les appointements de l'interprète, pour cent jours de service, à une demi-piastre par jour, payables moitié en espèces, moitié en toile bleue 1 5o
Les gages de vingt ouvriers maures, pour charger le vaisseau pendant le même espace de temps, à un quart de piastre par jour, payables de la même manière que ceux de l'interprète ï>4i8
Total ^M^^ '•
Cette dernière somme , ajoutée à la première de 25,575 liv. sans y comprendre les autres frais du vaisseau, fait celle de . . . 89,988 1.
Ce qu'il y a de fort remarquable, c'est que les droits du prince Alichandora regardaient toutes sortes de vaisseaux , sans distinction de leur grandeur. Ainsi les Hollandais , au lieu d'employer des bâtiments de trois ou quatre cents tonneaux, auraient trouvé beaucoup d'avantage à n'en avoir que de mille ou douze cents.
En 1715, Brûe régla, au nom de la compagnie française , un tarif des poids fort différent tant au Désert qu'à Terrier-Rouge sur le Sénégal. IjC quintal des Maures pesait, dans ces deux lieux, cinq cents livres de Paris.
HABCHANDISBd.
Argent en esp^es, ou* piastres d'Allemagne,
à 48 sons pièce
Perles d'argent uni, à 5 s. 6 den. pièce
Ambre jaune
Cadis , ou serge noire et bleue
Chaudières de cuivre , pesant douze livres. . .
Chaudrons de cuivre , de six livres
Corail
(jolliers nommes de cornalines
Drap rouge commun
Drap bleu
Barres de fer plates , de huit à neuf pieds. . . .
Qous de girofle
Mains de papier, à vingt feuilles la main . . .
Pagnes de coton du pays
Bevécbes rouges ou bleues
Bassins dé cuivre rouge. ;
fiaftas bleus ;
Toile blanche ^
Calicot, ou toile dés Indes. >
Grains de verre rouge , de moyenne grosseur .
Grains de verre raye
Grains de verre jaune
Grains jaunes massifs. . . .*
Petits grains de différentes couleurs
Nombre. Quiouux dtgomue.
6 onces. . .
8 aunes. . .
I once.,..
a aunes . . .
a aunes.. .
ao
3 aunes...
la aunes. . .
la aunes. . .
Saunes i/a..
Différence du prix des marchandises en France et au Sénégal.
iÎT. f.
Piastres d'Allemagne 2
Perles d'argent unies 5
Ambre jaune, l'once i
Serge de cadis, l'aune i 10
Bassins de cuivre rouge, la livre i 4
Corail , la livre 4^
Drap rouge, ou bleu, l'aune il
Barres plates de fer, la livre 3
Clous de girofle 8 10
Papier, la rame 2
Pagne, ou étoffe de coton , la pièce i
Re?éche , l'aune. i
Toiles diverses , l'aune i . .