‹ Histoire générale des voyagesChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Suite du cinquième voyage de Briie. État des pays au nord du Sénégal , d'où l'on tire la gomme.

Le pays au nord du Sénégal , qui s'appelle Sahara ou le Désert, et que la plupart de nos géographes ont iiommé le Désert de Barbarie^ est habité, suivant le témoignage de Léon , qui le nomme Désert de Libye , par cinq nations ou tribus de Maures, les Zanaga, les Gouenziga etlesTerga, les Lamta,les Berdeva(i). Ces peuples sont situés depuis l'Océan vers l'est, l'un après l'autre dans l'ordre où l'on vient de Jes nommer. Ainsi les Zanaga, Zanaja ou Zanegha, car leur nom se trouve écrit différemment, sont les plus occidentaux, bordent la mer, et possèdent le pays où croît la gomme et dans lequel , Arguim et Portendic sont renfermés. Quoiqu'ils aient la même origine que les Maures de Barbarie, ils sont distingués d'eux par la différence des pays qu'ils habitent, comme ils le sont des Arabes qui viennent souvent commercer avec eux. Cependant les écrivains de l'Europe confondent ordinairement tous ces peuples ; et Labat (2) surtout est habituellement dans cette erreur. L'Espagne fut d'à*

(i) Lioni Africano, Descrittione deW Africay dans Ramusio, t. i , p. 6 , édit. i554.

(2) Labat, t. r, p. aSo.

bord conquise par les Arabes, et dans la suite'arrachée de leurs mains par les Maures de Fez et de Maroc. Nos historiens et nos géographes modernes , n'ayant pas mis de distinction entre ces deux conquêtes, emploient souvent les noms de Maures et d'Arabes pôuî^ désigner indifféremment les deux nations. D'autres se sont servis avec la jnéme indifférence du nom ' de Maures pour signifier tous les mahométans. C'est ainsi que, pour suivre le langage des Portugais et des autres nations de l'Europe aux Indes orientales, nous n'avons point donné d'autre nom dans le bommencenïent de ce recueil aux mahométaiis de l'Asie. Enfin , les Arabes mêmes de Barbarie , qui sont en grand nombre et qui n'admettent aucun mélange j n'ont pas laissé d'être confondus sous le nom de Maures par* la plupart de nos auteurs , qui paraissent ne pas connaître d'Arabes hors de l'Arabie. Cependant Labat mérite quelque indulgence, lorsqu'il assure (i) que la gomme est recueillie par trois tribut de Maures ou d'Arabes , parce qu'il se trouve en effet quelques tribus d'Arabes établis dans le pays du Sénégal. Mais il confesse qu'il n'a jamais su à quelles tribus l'un ou l'autre de ces noms appartient.

La première de ces familles ou de ces tribus s'appelle en arabe Terarza. Son chef était Alichandôra , dont on a vu jJusieurs fois le nom. Ce prince, fils d'Addi, n'avait pas d'autre demeure que ses villages errants , au nord de la forêt de Sahel vers Arguim et Portendic. Aussi portait^il volontiers la gomme de sa

(i) Labat, Afrique occidentale, t. 1, p. 244.

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foret dans ces deux ports y parce qu'ils étaient plus proches de lui, mais surtout à Portendic, où il y avait deux pauvres villages composés d'environ quatre cents personnes qui y faisaient constamment leur résidence.

Le chef de la tribu d'Ouled el Haji se nommait Chems. Cette tribu recueille la gomme de la forêt de Lebiar, et quelquefois celle d'Afatak, et la porte aux Français dans le Désert du Sénégal. La tribu d'Ebraguena^ dont le chef se nommait Barkar, recueille la gomme de la forêt d'Afatak , et la porte aussi à la compagnie française dans un port du Sénégal, qui se nomme Terrier-Rouge, de la dépendance du siratique, à cinquante lieues de la résidence de Barkar.

La religion des Maures est le mahométisme, quoiqu'ils n'aient pas de mosquées ni de lieu fixe pour leur culte. Ils prient dans leurs tentes ou dans quelque lieu qu'ils se trouvent, au temps marqué pour la prière, après s'être lavés d'eau s'ils en ont, et s'être frottés de terre ou de sable si l'eau leur manque. Les chefs des trois tribus arabes, les principaux de chaque tribu et celle d'Ouled el Haji presque entière sont marabouts, comme les Français les appellent par corruption. A leur contenance grave et modeste, à leurs discours et leurs prières qui commencent et finissent toujours par le nom de Dieu et de leur prophète, on s'imaginerait qu'ils sont les plus scrupuleux observateurs d'une loi qui , malgré les libertés qu'elle accorde , a des pratiques tristes et mortifiantes. Mais, lorsqu'on les met à l'épreuve, surtout dans les affaires et le commerce, on n'y trouve que de l'hypocrisie, de

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la dissimulation , de l'avarice , de la cruauté , de l'ingratitude, de la superstition et de l'ignorance, sans aucun principe de vertu morale ou même d'honnêteté naturelle. Ce sont les pharisiens du mahométisme. Ils parcourent la terre et les mers pour faire des prosélytes , ce qui leur réussit sans peine parmi les nègres.

La moindre espérance de gain engage aisément les Arabes dans de longs voyages. Ceux qui habitent le canton d'Arguim n'entreprennent guère le pèlerinage de la Mecque, parce qu'il est long et dangereux ; mais, comme ils sont passionnés pour l'or, et que la nature n'en produit pas dans leur pays, ils font volontiers le voyage de Tombuto ( Tombouctou ) , de Gago et de Galam , d'où ils le tirent quelquefois en abondance. Il est certain qu'ils y vont en caravanes sans craindre la fatigue et les dangers. Outre l'or, ils en apportent des dents d'éléphants d'une; grosseur et d'une blancheur extraordinaires , de la civette , du bezoar et des esclaves , pour lesquels ils donnent en échange du sel , du drap et des instruments de fer. Il semble que tout ce qu'ils trouvent en chemin leur appartienne. Amis, ennemis , ils traitent tout le monde en vrais brigands^. Ils ressemblent à ces vaisseaux qui exercent tout à la fois le commerce et la guerre. Souvent ils se saisissent des nègres mêmes qui trafiquent avec eux; et, s'ils ne les gardent pas pour leur usage, ils les vendent atix Européens ou aux Maures de Fez et de Maroc.

Les trois tribus de Maures qui ont leurs habita-? tions entre le cap Blanc et le Sénégal, ne reconnaissent pas de souverains. Chaque canton compose

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iwie petite république , gouvernée par un chef ^ qui QSt ordinairement le plus riche et le plus considéré de la tribu. Ces chefs ont entre eux de fréquents démêlés, .mais qui s'apaisent aussi facilement qu'ils s'élèvent. Ils ont un respect extrême pour les ma-î rabouta, par la crainte de leurs gris-gris e^ de leurs enchantements , plutôt que par un sentiment de religion.

On trouve, parmi ces Maures, des chevaux barbes d-'une beauté admirable, qu'ils entretiennent avec beaucoup de soin. Ils nourrissent aussi un grand nombre de chameaux , de bœufs , de moutons et de chèvres. Mais y à Texception des jours de fêtes, et des occasions où ils traitent leurs amis^ jamais ils ne tuent aucun de ces anima^ux pour les manger. Ils> jçnaxïgent des autruches, des gazelles, des cerfs, et même des singes et des. lipns qu'ils tuent à la chasse, mais assez rarement, car ils sont mauvais tireurs. JLiCurs bœufs et leurs chameaux leur servent à transporter leuriagage , lorsque la disette du fourrage les force de changer de quartier, ou dans les voyages qu'ils fontà Galam et à Gago , pour le commerce des esclaves, de l'or et des pagnes.

Leurs, armes ordinaires sont le sabre et la sagaie. Ils ont quelques mousquets et quelques pistolets de poche, qu'ils pnt achetés des Hollandais; mais la chaleur et l'humidité du climat les rendent bientôt inutiles en les couvrant de rouille ; et comme ils n'ont pas d'ouvriers qui soient capables de les remettre en ordre, ils les négligent pour reprendre leurs anciennes armes. S'ils étaient ' mieux armés et plus ac-

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coutumes à la guerre, ils seraient d'autant plus redoutables pour les Européens , qu'ils sont naturellement braves et fort endurcis à la fatigue. ^

Les Maures et les Arabes, aux environs d'Arguim et du Sénégal, conservent inviolablement les usages de leurs ancêtres^ Si l'on excepte un petit nombre , qui ont leurs cabanes sous les murs du fort dePortendic , et vers le Sénégal, ils campent tous en plaine campagne, près ou loin de la mer ou de la rivière, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et leurs cabanes ont toutes la forme d'un cône. Les premières sont composées d'une toile grossière de poil de chèvre et de chameau, si bien tissue que, malgré la violence et la longueur des pluies, il est .fort î;are que l'eau les pénètre. Ces toiles ou ces étofies sont l'ouvrage de leurs femmes , qui filent le poil et la laine, et qui apprennent de bonne heure à les mettre en œuvre* Elles n'en sont pas moins chargées de tous les travaux domestiques, jusqu'à celui de panser les chevaux, défaire la provision d'eau et de bois, de faire le pain, et de préparer les aliments. Malgré ces assujettissements, où leurs maris les ré^ duisent, ils les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles manquent à quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison ; et les pères , les frères, ou les autres parents d'une femme coupable, la punissent bientôt de l'opprobre qu'elle jette sur leur famille. D'ailleurs, les maris se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vêtues , ^t ne leur refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le commerce ou par le travail est employé à cet usage.

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Aussi ne faut-il guère espérer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages. Ils le gardent pour en faire des bracelets et des pendants d'oreilles à leurs femmes , ou pour garnir la poignée de leurs couteaux et de leurs sabres.

Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile, qui leur couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas encore assez familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les voir à découvert. Mais les hommes et les enfants ont généralement la taille et la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort hauts , ils ont les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la chaleur du soleil , à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la beauté du teint manque aussi à leurs femmes, elle est fort avantageusement compensée par la prudence , la modestie, et la fidélité pour les engagements du mariage. Elles ne connaissent pas la galanterie; apparemment, dit l'auteur, parce qu'elles n'en trouvent pas l'occa-? sion. Non-seulement elles ne sortent jamais seules, mais l'usage des hommes es^t de détourner le visage lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se rendent même le bon office de veiller mutuellement sur lesf femmes et les filles l'un de l'autre , et nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer dans la tente des femmes. Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir qu'une seule tente, recevrait ses visites et ferait toutes ses affaires à la porte, plutôt que d'y laisser entrer $es plus proches parents. Ce privilège n'est accordé qu'à leurs chevaux, ou plutôt à leurs juments , qu'ils préfèrent beaucoup aux mâles de cette espèce, parce

que, outre l'avaQtage d'en tirer des poulains, qui leur apportent beaucoup de profit, ils les trouvent plus douces, plus vives, et de plus longue durée que les mâles. Elles» couchent dans leurs tentes, pêle-mêle avec leurs femmes et leurs enfants. Ils les laissent courir librement avec leurs poulains, ou du moins ils ne les attachent jamais par le cou, et leur seul lien est aux pieds. Elles s'étendent par terre , où elles servent d'oreiller aux enfants sans leur faire le moindre mal. Elles prennent plaisir à se voir baiser, caresser 5 elles distinguent ceux qui les traitent le mieux; et lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en approchent et les suivent. Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur généalogie, et ne les vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités de leurs pères, dont ils produisent un état exact qui en rehausse beaucoup le prix. Elles ne sont pas remarquables par leur grandeur, ^i par leur embonpoint; mais, dans une taille médiocre, elles sont bien proportionnées. L'usage des Maures n'est pas de les ferrer. Ils les nourrissent pendant la nuit avec du grand millet et de l'herbe un peu séchée. Au printemps, il les mettent au vert, et les laissent un mois sans les monter.

L'habillement des Arabes est fort simple. Il n'y a que les^ personnes riches, ou d'un rang distingué, qui portent des chemises de toile. Leurs hauts-de-chausses tombent jusqu'à la cheville du pied. Ils ont par-dessus une grande casaque sans bouton, liée d'une ceinture qui leur fait trois ou quatre fois le tour du corps. Cette robe, qu'ils nomment caffetan ou caftan, est d'un drap de laine , ou de serge , ou de coton , bleu

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OU noir^ mais rarement <le soie. Les manches en sont longues et étroites. Dans la ceinture ils passent un ^urreau qui contient une grande baïonnette, et quelquefois deux. Comme ils n*ont pas de poches ^ ils portent tout ce qu'ils ont sur eux dons leur sein. Leur bourse est ordinairement suspendue à leur ceinture ; c'est un petit sac d'un tissu de soie ou de coton , assez grand pour y mettre la main. Quelques-uns en portent d'un cuir fort doux et fort fin, assez proprement brodé par leurs femmes.

. Ils portent aussi à leur ceinture un mouchoir de coton, beaucoup plus long que large, qui ne leur sert guère que pour s'essuyer les mains. Les plus galants en ont deux. Leurs hauts-de-chausses leur tenant lieu de bas, iU ont aux pieds des socques de cuir d'Espagne rouge, qui montent jusqu'au-dessus de la cheville , et des babouches ou des mules de la même matière et de la même couleur. Sur la tête , ils portent un bonnet rouge bordé de coton blanc. Par-dessus tout cet habillement, ils ont une autre sorte de robe sans manches, d'un beau drap de laine, qu'ils nomment haïk. Elle est ornée d'un grand capuchon, de la forme de celui des chartreux. Ils ne portent de sabre que dans les occasions de s'en servir. Alors ils le tiennent entre les mains, ou ils le passent dans leur ceinture; car ils n'ont pas l'usage des ceinturons ni des baudriers.

Ils montent à cheval en bottines de cuir d'Espagne rouge , avec une massue de guerre à l'arçon de la selle, et la lance ou la sagaie dans la main. Les pauvres n'ont par -dessus leurs hauts - de - chjusses

qu'un morceau d'étoffe passé en forme de ceinture , et la plupart vont nu-tête et nu-pieds. Ceux qui ont leurs habitations près de celles des nègres, n'ont guère d'autre habillement que ces barbares.

Les femmes ont des chemises et des hauts -déchausses fort longs. Les manches de la chemise sont d'une grande largeur; mais, au lieu de haïk, elles portent une pièce de drap qui les couvre de la tête jusqu'aux pieds. Leurs pendants d'oreilles sont plus précieux et plus grands, à proportion de leurs richesses. Elles ont des bagues à chaque doigt, des bracdets aux jointures du bras , des chaînes à la cheville du pied f et d'autres ornements.

Un adouar est un nombre de tentes et de cabanes oïl les Maures habitent, quelquefois par tribus et quelquefois- par familles. Ils les rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant dans le centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie, peur garantir l'habitation des surprises de l'ennçmi, ou des voleurs, ou des bêtes farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui est augmentée par l'aboiement des chiens; et tQut le village pense aussitôt à se défendre. Ces adouars sont mobiles , et se transportent d'autant plus aisément que les Maures ayant peu de meubles et d'ustensiles domestiques, ils chargent en un instant tout leur équipage sur leurs bœufs et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des paniers sur le dos de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans agréments. Ils sci procurent ainsi de nouveaux voisins, de

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nouvelles commodités et de nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de chameau. Elles sont soutenues par des pieux auxquels ils ne les attachent qu'avec des courroies de cuir. Dans le temps de la sépheresse, ils approchent leurs camps des bords du Sénégal, pour y trouver de l'herbe et la fraîcheur de l'eau. Dans la saison des pluies, ils se retirent vers les côtes de la mer , où !e vent les délivre de l'importunité des moucherons. Cest à la fin de cette dernière saison qu'ils font leurs plantations de millet et de maïs.

Us n'ont pas d^autre liqueur que Feau et le lait. Leur pain est de farine de millet; non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque le froment et l'orge croissent en perfection dans le pays , mais les changements continuels de leur demeure leur ôtent le goût ide l'agriculture. Us se servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du froment, ils l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des puits fort profonds , qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. L'ouverture de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le passage d'un homme ; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de leur profondeur, qui est souvent de trente pieds. On les nomme matamors. Le fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y mettent leur blé jusqu'à l'ouverture , qu'ils couvrent de bois, de planches et de paille; et par-dessus ils forment une couche de terre, sur laquelle ils sèment ou plantent quelque autre grain. Le blé se conserve fort long-temps dans ces greniers souterrains.

Les Maures ont des moulins portatifs dont ils se servent avec beaucoup d'industrie. Us nettoient fort soigneusement leur grain pour le moudre. Leur pain se cuit sous la cendre, et leur usage est de le manger chaud. Us font bouillir doucement leur riz dans un peu d'eau; et lorsqu'il est à demi cuit, ils le tirent du feu, le couvrent, et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet ëtat, il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillers, ils se servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils jettent fort adroitement dans leur bouche. Us ne mangent que de la main droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins de propreté. Aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes sont coupées en petits morceaux avant qu'elles soient cuites , pour éviter la peine de servir des couteaux à table. Mais si l'on prépare des poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les coupe en quartiers; après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les dépecer autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à son voisin; et celui-ci tirant de son côté tandis* que l'autre tire du sien , le partage est fait en un moment. Us mangent comme au Levant^ assis à terre, et les jambes croisées autour d'un cercle de cuir rouge, ou d'une natte de palmier, sur laquelle on sert les aliments -dans des plats de bois ou dans des bassins de cuivre. Us mangent successivement leur pain et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas, lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois le jour, le

matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts, et se font avec un grand silence. Mais la conversation vient ensuite, du moins entre les personnes de distinction, lorsqu'on commence à fuirier, à boire du café, ou du vin et de Peau-de-vie ^ pour se procurer les amusements que chacun peut tirer de son rang ou de ses richesses. Les marabouts mêmes ne se ret fusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et sans scandale.

Les Maures de cette contrée n'ont pas de médecins. La santé, qui est un bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont sujets à quelques maladies, c^est à la dyssenterie et à la pleurésie; mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des simples. Barbot assure nettement (i) qu'ils ne sont sujets à aucune maladie, et que l'air de 3ahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la source de la santé et de la vie.

Ils sont passionnés pour leurs enfants, et sans cesse attentifs à les .garantir de toutes sortes de maux. Leurs femmes sont persuadées, comme celles d'Es-pagne et de Portugal, que certaines gens ont les yeux empestés et capables de communiquer des maladies par leur regard. Elles ne connaissent pas d'autre remède que les gris-gris , c'est-à-dire des amulettes composés de quelques versets de l'Alcoran, qiie les marabouts enveloppent dans de petites boîtes ou de petits sacs, et qu'ils vendent fort cher. Les Arabes établis en Syrie sont esclaves de la même superstition (2).

(i) Barbot, Description de la Guinée, Churchill, t. v, p. 334. (2) Voyez le chevalier d'Ârvieux, dans son voyage en Palestine.

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Les enfants mâles reçoivent la circoncision à l'âge de treize ou quatorze ans. Ils se marient ensuite aussitôt qu'ils sont en état d'acheter une feinme. Un père qui a plusieurs filles devient bientôt riche par les chameaux ^ les chevaux, les bcBufs et les chèvres qu'il reçoit en les mariant. L'amant convient de prix avec la famille, et doit le payer avant que sa femme lui soit délivrée. S'il ne la trouve pas de son goût lorsqu'elle arrive chez lui, il peut la renvoyer; mais il perd tout ce qu'il a donné pour l'obtenir.

Lorsqu'un JVIaure a t^endu le dernier soupir, sa femme pu quelque pareût de la famille met la tête à la porte de la tente, et pousse un horrible cri. A ce signal, toutes les femmes du voisinage se mettent à crier aussi de toute leur force; de sorte qu'en un moment la nouvelle de cette mort est répandue dans l'adouar. Tous les habitants s'assemblent autour de la tente, oïl les uns jettent des cris, et les autres chantent les louanges du mort. On s'imaginerait, aux témoignages d'un intérêt si vif , qulls sont tous ses parents ou ses intimes» amis. Mais c'est une simple formalité; et, malgré toutes ces grimaces, il n'y e» a pas* un qui ne soit aussi prêt à rire qu'à pleurer. Ensuite on lave le corps y on l'habille , on le transporte dans quelque lieu élevé, où l'on creuse une fosse dans laquelle on place le corps, la tête un peu élevée et le visage tourné à l'est. On remplit la fosse, et l'on jette dessus quantité de pierres, pour le garantir des bêtes sauvages.

Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe. En général, toute la nation est ensevelie

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dans l'ignorance. Cependant il se trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement siu* cette matière. L'habitude qu'ils ont de vivre en plaine campagne leur donne beaucoup de facilité pour les observations. Us ont presque tous l'imagination fort vive et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté principale est pour le commerce. Us n'ignorent rien de ce qui appartient à leui's intérêts (i). Us sont adroits et trompeurs. Sans goût pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie. L'instrument qui les amuse le plus ressemble à nos guitares. Us composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui connaissent le génie des langues orientales.

Leurs armes ordinaires sont la sagaie, dont ils se servent avec beaucoup d'adresse, le sabre et le poignard. On a déjà remarqué que les armes à feu, qu'ils reçoivent des Hollandais , ne leur sont pas d'un grand usage, parce qu'ils manquent d'art pour les remettre en ordre. Leurs combats se font à cheval : ils sont excellents cavaliers. Leur adresse ne parait pas moins dans les services qu'ils tirent de leurs bœufs et de leurs chameaux.

Cette partie de l'Afrique produit des chameaui d'une grosseur et d'une force extraordinaires. Us ne sont pas incommodés d'un poids de douze cents livres.

(i) Barbot prétend, au contraire, qu'ils ont le cœur libre et ouvert, qu'ils sont fort sensibles à Thonneur , et qu'ils reçoivent bien les étranger». Description de la Guinée, Cburchill, t. v, p. 534.

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On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs charges ; mais lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se lèvent d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur fardeau. Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. I^ chameau se contente de branches d'arbres, de ronces et de jonc, qu'il mâche à loisir. Il est capable de demeurer chargé pendant trente ou quarante jours , et d'en passer huit ou dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est le maïs et l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses maîtres lui donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où il trouve toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui donne de l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en trouve l'occasion. Loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec le pied pour la rendre bourbeuse.

Le chameau a le cou fort long , à proportion de sa tête qui est fort petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une substance calleuse sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites ; mais il a les jambes longues et fermes , et le pied fourchu comme le bœuf. La nature l'a rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes , et peu incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la vengeance; et, s'il est maltraité sans raison par ses guides , il saisit la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups de pied, qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la musique et le chant. La manière de lui faire hâter sa marche m. 1 5

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est de siffler, ou de jouer de quelque instrument. On assure que les femelles portent leurs jeunes une année presque entière , et qu'elles ne s'accouplent qu'une fois en trois ans. Aussitôt qu'un jeune chameau paraît au jour, les Maures lui lient les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un drap sur les coins duquel ils mettent des pierres fort pesantes. Us l'accoutument ainsi à recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des chameaux est un des principaux aliments des Maures. On mange leur chair lorsqu'ils deviennent vieux ou peu propres au service; et l'on assure que, malgré sa dureté, elle est saine et nourrissante. Les Maures donnent à cette espèce de chameau le nom de jiïnels (i).

Ils en ontune autre espècequ'ilsnotnmentbechets(2), mais qui est rare en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.

La troisième espèce se nomme dromadaires (3). Elle est plus faible encore que la seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais en récompense elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste fort longtemps à la soif; îtussi les Maures en font-ils beaucoup d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il feut se ceindre la tête et les reins pour le supporter.

Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux di-

(i) Ou jam.

(a) C'est plutôt bast, ou bist; car bechet signifie un cbametu avec sou poulain.

(3) Barbot dit que les Maures les appeUent raguahils et elmaharis.

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verses parties du corps des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, étant séchée et sublimée au soleil , produit le vrai sel ammoniac , drogue fort connue , et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens. Ce sel , lorsqu'il n'est point altéré, a tant de force et d'âcreté, qu'étant mêlé dans l'eau-forte ou dans l'esprit de nitre, il dissout l'or.

L'autruche est le principal oiseau du même pays. Elle est si commune, qu'on en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du cap Blanc, du golfe d'Arguim, de celui de Portendic, et sur les bords de la ri vièrede Saint Jean. Ellesont ordinairement six ou huit pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds ; mais leur corps a peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros et qu'elles aient le derrière large et plat. Il semble qu'elles ne soient composées que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'elles reçoivent de leur taille, est de voir de fort loin. Elles ont la tête fort petite et couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité. Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a la vue fei:me. Son bec est court , dur et pointu. Sa langue est petite et fort rude. Son cou, qui est aussi long qu'on l'a déjà représentié, est couvert de petites plumes, ou plutôt d^un poil fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles pour soutenir dans l'air un corps si pesant; mais elles l'aident à courir avec une vitesse surprenante , surtout avec la faveur du

vent; elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au lieu que, si le vent est contraire^ les ailes et le corps demeurent immobiles. Les plumes du corps sont douces ; elles ressemblent à la laine ou au coton. Celles des mâles sont plus blanches , plus longues et plus épaisses que celles des femelles, dont la couleur est ordinairement grise ou d'un brun foncé. Celles du derrière , quoique de la même espèce que celles des ailes, sont plus courtes et plus noires aux mâles qu'auxfemelles. La queue est toujours blanche, du moins lorsque l'autruche est parvenue à toute sa grandeur. Ses cuisses ressemblent beaucoup à celles de l'homme. Elles sont grosses et charnues, couvertes d'une peau dure et épaisse , ridée , d'un blanc sale qui tire sur le rouge ; ses jambes longues, grosses et fortes , couvertes d'écaillés depuis la jointure supérieure jusqu'aux pieds, qui sont aussi fort gros et de la forme de ceux des bœufs; mais la corne est divisée en articles, et même armée de griffes qui lui servent à lever ce qu'elle veut prendre. Si quelqu'un la poursuit, elle saisit des pierres qu'elle jette derrière elle avec beaucoup de force.

Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs œufs plusieurs fois l'année, et jamais elles n'en couvent moins de quinze ou seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent l'office de mères ; elles les placent au soleil, où la chaleur les fait éclore ; et les jeunes n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent leur nourriture. Les œufs sont fort gros. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes.

On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissants. L'écaillé en est blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur m.édiocre. On en fait des tasses et des ornements pour le cabinet des curieux. Les Turcs et les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées. L'extrémité de l'aile des autruches est armée d'un os pointu, de la longueur d'un doigt.

Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche, pour ses plumes , qui sont une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à fèu , et qu'ils n'ont pas de chiens formés à la course , ils chassent les autruches à cheval , en preniant soin de les pousser toujours à contre-vent. Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles commencent à se fatiguer , ils fondent dessus au grand galop , et les achèvent à coups de flèches et de sagaies (i).

L'autruche est d'une voracité singulière ; elle dévore tout ce qu'elle rencontre; herbe, blé, ossements d'autres animaux, jusqu'aux pierres et au fer. Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu d'altération. Ce qui fait le plus rechercher cet oiseau, ce sont ses plumes; elles sont en usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux , les dais , les cérémonies funèbres, et surtout pour les habillements de théâtre. En Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On n'estime que celles qui

(i) Jannequin assure qu'ils ne les tueut qu'à coups de bâtou, daus la craiDte de souiller leurs plumes de sang. Voyage de Libye y p. i58. Il ajoute que les autruches s'apprivoisent aisément dans leur jeunesse.

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sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels ils font entrer indifTéremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle; c'est de presser le tuyau, qui doit rendre une Kqueur rouge, semblable à du sang, lorsque les plumes sont d'ime autruche vive. Autrement, elles, sont légères, sèches,, et fort sujettes aux vers.

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