QUATRE MINISTÈRES EN QUINZE MOIS
il accusait les libéraux de traiter Tlrlaude comme les Russes traitent la Pologne; il conseillait aux électeurs irlandais de Grande-Bretagne de voter contre eux. En même temps, il profitait de sa popularité en Irlande pour diriger les choix des congrès qui désignaient les candidats et qui faisaient promettre à ceux-ci de se conformer à la discipline du parti parlementaire irlandais et de donner leur démission si la majorité de leurs collègues Texigeaient. Aux élections de nov.-déc. 1885, la masse des nouveaux électeurs irlandais bouscula les anciens députés restés fidèles aux libéraux, ceux qu'on appelait les home rulers nominaux^ et envoya au Parlement 86 parnellistes. Les conservateurs étaient 249, les libéraux 335; ces derniers avaient la victoire, mais ils ne pouvaient former une majorité sans les Irlandais. La tactique de Parnell avait réussi ; son parti était Tarbitre de la Chambre. Le cabinet Salisbury, qui ne pouvait vivre, même avec les Irlandais, profita de ses derniers jours pour reprendre Tancienne politique conservatrice : il proposa la suppression de la National Leagucy et des mesures contre le boycottage, mais n*eut pas le temps de les faire voter, car il fut renversé par les libéraux et les Irlandais. Pendant sa courte durée, il avait annexé la Birmanie indépendante à rinde.
Gladstone « home ruler ». — Gladstone prit le ministère (janvier-juin 1886). Menacé de ne pouvoir rien faire s'il ne donnait pas satisfaction aux Irlandais, il se déclara, par un coup de théâtre, prêt à établir leHofneEuley et il présenta au Parlement dès le 8 avril un projet qui donnait satisfaction sur plusieurs points aux demandes de Parnell. L'Irlande devait être organisée comme les colonies autonomes, avec un parlement et un ministère nationaux, sous le contrôle du gouvernement métropolitain : le Parlement de Dublin devait former une seule Chambre avec deux < ordres » de députés, Tun élu au suffrage ordinaire, l'autre partie par les pairs, partie par les propriétaires riches (en majorité anglais). Les tarifs douaniers ne lui seraient pas abandonnés, malgré les revendications de Parnell. Enfin l'Irlande verserait chaque année 3 244 000 livres au trésor impérial, Gladstone présentait aussi une loi pour donner la
terre aux paysans irlandais; le Royaume-Uni consacrait! milliard 250 millions, répartis sur quatre années, à indemniser les landlords dépossédés, et se faisait rembourser par les paysans au moyen dannuités. Les deux projets de Gladstone furent acceptés par le parti irlandais et admis par la plupart des libéraux. Mais Topinion anglaise et protestante se prononça contre eux : on prenait prétexte de la situation de TUlsteret Ton représentait les habitants de cette province sacrifiés à la majorité catholique et nationaliste du futur parlement irlandais. Les orangisieSy déjà organisés en parti de résistance, firent des manifestations et rédigèrent des pétitions contre le Home Rule : plusieurs d*entre eux disaient qu*ils se révolteraient en armes plutôt que de le subir. Ces agitations disloquèrent le parti libéral. Dès le moment où Gladstone avait exposé son projet à ses collègues, le ministre de Tintérieur, M. Joseph Chamberlain, avait donné sa démission. M. Joseph Chamberlain, industriel à Birmingham, maire de cette ville (1874-1876), était arrivé au Parlement en 1876 avec la réputation d'un révolutionnaire et un programme ultra-radical : interdiction de la vente de lalcool, séparation de l'Église épiscopale et de TÉtat, instruction laïque et obligatoire, restrictions à la grande propriété. 11 était en 1886 le chef de ce qu'on appelait l'aile avancée du parti libéral. Quelques radicaux se détachèrent avec lui de ce parti libéral. D'autre part, un groupe de modérés et d'aristocrates, sous la conduite de lord Hartington, se sépara également de Gladstone. Alors fut formé le parti libéral-unioniste, ainsi nommé parce qu'il voulait maintenir l'union de l'Irlande et de la Grande-Bretagne sous un seul gouvernement. Son leader aux communes fut lord Hartington, puis M. Chamberlain (1891). La situation du parti changea; on eut d'une part la coalition des conservateurs et des libéraux unionistes, de l'autre celle des gladstoniens et des Irlandais . Parnell avait changé de tactique, il s'était définitivement allié aux libéraux depuis la conversion de Gladstone. Les deux coalitions mesurèrent leurs forces quand le Home Rule fut présenté à la Chambre : le projet fut repoussé par 241 voix contre 211 (7 juin 1886), et la nouvelle fut accueillie avec enthousiasme par la majorité des Anglais-
Gladstone recourut à une dissolution immédiate. Les nouvelles élections se firent sur la question du Home rule : elles envoyèrent à la Chambre 191 libéraux et 86 home rulerSy contre 317 conservateurs et 75 libéraux unionistes. Gladstone quitta le pouvoir; lord Salisbury forma un cabinet composé exclusivement de conservateurs y mais garda dans sa majorité les 75 dissidents unionistes (septembre 1886). L'année suivante, des tentatives de rapprochement entre les deux tronçons du parti libéral ne donnèrent aucun résultat, et la scission devint définitive.
V. — Le cabinet Salisbury appuyé sur la coalition unioniste (i886-g2).
Lia fin de Pamell. — Sous le ministère Salisbury la politique d'expansion coloniale recommence. C'est Tépoque où l'Angleterre s'agrandit en Afrique par des traités de partage avec la France, l'Allemagne, le Portugal. La politique intérieure est toujours dominée par les affaires d'Irlande. Les nationalistes continuent leur agitation en prenant comme prétexte l'application du Land ad de 1881 ; la commission instituée par cette loi pour fixer le prix des fermages ne rendait pas ses décisions obligatoires, de sorte que les landlords ne suivaient pas ses avis quand ils leur déplaisaient. Deux députés irlandais conseillèrent aux fermiers de parer à l'insuffisance de la loi en s'associant pour faire avec leur propriétaire un contrat collectif comme les trade-unions avec les patrons. « Envoyez, disaient-ils, un délégué discuter le prix des fermages avec le landlord et entendez-vous tous pour ne rien payer si on vous réclame plus qu'il n'est juste. » C'est ce qu'on appela le plan de campagne. Le gouvernement y répondit en arrêtant les inventeurs du procédé. Il nomma ministre pour l'Irlande M. Balfour, partisan déclaré de la coercition ; il obtint que le plan de campagne fût condamné par le pape (1888) comme autrefois le boycottage; il ne prononça point la dissolution de la Ligue nationale qui avait remplacé la Ligue agraire, mais il
HlSTOIKB OÉlc£lU.LB. XU. 6
la déclara dangereuse. U présenta de nouvelles mesures d exception qui donnaient aux juges de paix le droit de condamner sommairement jusqu'à dix mois de travaux forcés et permettaient de faire le procès des accusés hors d'Irlande : elles étaient votées sans limite de temps. On prêtait à lord Salisbury les paroles suivantes : « L'Irlande a besoin de vingt années de suspension des garanties constitutionnelles ». Le conseil municipal de Dublin refusa de participer au jubilé de la reine, pour protester contre le projet du gouvernement. Les home ruiers et les gladstoniens unis essayèrent par l'obstruction d'en empêcher le vote. Le cabinet obtint contre eux la clôture rigoureuse, le droit de faire procéder au scrutin sans accorder la parole à personne. L'opposition quitta la salle des séances pour protester (juin 1889). Dès lors Parnell présenta chaque année à l'ouverture de la session un blâme contre le gouvernement pour l'application des lois d'exception, blâme qui était naturellement repoussé. Pendant tous ces débats, l'Angleterre libérale s'habituait peu à peu à l'idée du Home Rule. En juin 1888, dans un banquet présidé par Parnell, à Londres, on porta un toast à la nation irlandaise. Les colonies autonomes, satisfaites du projet de 1886 où elles reconnaissaient leur propre constitution, et peuplées d*importants groupes irlandais, envoyaient de l'argent à Parnell et se déclaraient dans des meetings ou même par la voix de leurs parlements favorables à l'indépendance de l'Irlande, La question devenait générale, choquait moins le sentiment national et protestant des Anglais, rassurés peu & peu par la religion et la correction parlementaire de Parnell. Le leader vivait à part, loin de ses partisans, il fuyait les relations compromettantes et évitait tout ce qui pouvait froisser l'opinion; c'est ainsi qu'il n'avait pris aucune part importante à l'exécution du plan de campagne. Ses ennemis crurent pourtant avoir trouvé le moyen de le perdre. En 1887 le Times, organe conservateur, fit contre lui une campagne qui se termina par la publication d'un billet dont l'auteur approuvait le crime de Phœnix Park et exprimait ses regrets d'être obligé de le désavouer en public; le Times attribuait cette pièce à Parnell. Celui-ci protesta et demanda une enquête parlementaire,
qui fut refusée par le gouvernement; il ne voulut pas engager de procès parce qu'il n*avait pas confiance dans le jury anglais. Mais un ancien député irlandais ayant attaqué le Times pour diffamation, Tavocat du journal déclara qu'il était en état de prouver l'entente de Parnell et des révolutionnaires violents (1888). Parnell réclama de nouveau une enquête parlementaire, le gouvernement la refusa encore, mais il accorda trois juges spécialement désignés. Le procès aboutit à un coup de théâtre-; le témoin Pigott, qui avait vendu au Times des lettres de Parnell, avoua au directeur d'un journal radical qu'il avait fabriqué ces pièces (février 1889), puis il s'enfuit à Madrid où il se tua au moment d'être arrêté. Parnell, dont l'innocence éclatait, fut accueilli à la Chambre des communes par les ovations des gladstoniens, qui n'avaient jamais ajouté foi aux accusations du Times. Gladstone l'avait reçu chez lui pendant le procès, en manière de protestation. La cause irlandaise faisait des progrès. À Londres, un grand meeting eut lieu contre les procédés de M. Balfour. Le ministère parut décidé à faire des concessions : il présenta une loi pour l'exécution des articles de l'acte de 1881 qui promettaient d'aider les paysans à acheter la terre (1890). Mais à ce moment l'union qui avait fait la force de l'Irlande depuis dix années, se détruisait. Parnell avait été condamné pour adultère (1890). Les dissidents protestants, qui faisaient la force du parti libéral, ne voulurent plus avoir de relations politiques avec un personnage convaincu d'immoralité, et Gladstone déclara dans une lettre livrée au public que Parnell, malgré ses services, ne pouvait pas rester à la tête du parti irlandais. Les archevêques et évèques catholiques, qui n'aimaient point Parnell, se déclarèrent également contre lui. Le parti parlementaire irlandais, après cinq jours de discussions violentes, se divisa en 56 parnellistes et 45 antiparnellistes ; alors les Américains, qui étaient d'abord restés fidèles au leader, refusèrent tout envoi d'argent avant la réconciliation des deux groupes. Parnell essaya de faire de sa situation une question nationale, se présentant comme la victime de l'anglais Gladstone, qui prétendait dicter au peuple irlandais le choix de son chef. Après une campagne de réunions publiques en Irlande
OÙ il se heurta à Topposition du clergé catholique, il mourut à Brighton (6 octobre 1891).
Les conseils de comtés (1888-89) et les conseils de paroisse (1894). — Malgré la lutte contre les Irlandais, le gouverneuiK..:t conservateur trouva le temps de réaliser quelques-unes des réformes promises aux élections générales de 1885 et renvoyées à des temps plus calmes. La plus importante fut Torganisation démocratique de Tadministration des comtés. Le comté avait été jusque-là gouverné par les juges de paix, qui avaient dans leur attribution, outre la justice, le soin des travaux publics, de la voirie : ils étaient choisis parmi les propriétaires du pays et nommés par la reine. « Gomme les seigneurs féodaux auxquels ils ont succédé, écrivait Stuart Mill, ils exercent leurs importantes fonctions en vertu de leurs propriétés foncières. Cette institution est la plus aristocratique en principe de toutes celles qui subsistent en Angleterre. » Les libéraux avaient réclamé pendant la campagne électorale de 1885 qu*on remplaçât ces juges par des corps élus : ce fut le ministère conservateur qui leur donna satisfaction. La loi de 1888 divisa TAngleterre propre et Galles en 122 circonscriptions, en partie nouvelles, auxquelles on donna le vieux nom de comtés. C'étaient 60 comtés ruraux, les seuls qui correspondent à peu près aux anciennes divisions, 61 comtés de boroughSy comprenant toutes les villes au-dessus de 50 000 habitants et 17 anciennes cités plus petites, dont la moindre est Cambridge (21 000 habitants), enfin le comté administratif de Londres comprenant l'ancien borough de la Cité et toutes les paroisses voisines qui étaient restés jusque-là séparées Tune de Tautre et distribuées dans trois comtés. Chacune de ces divisions est administrée par un conseil de comté nommé par tous ceux qui payent une taxe et renouvelé intégralement tous les trois ans. Il exerce tous les pouvoirs non judiciaires des juges de paix. Dans les 60 premiers comtés, c*est une sorte de conseil général, dans les autres et à Londres il ressemble plutôt à un conseil municipal. Il y a une autre espèce de conseils municipaux, les conseils de ville {town conncils), dont les plus anciens remontent au moyen âge et qui ont été réorganisés et soumis à une élection plus démo-
cratique par la loi de 1835 : depuis 1889, ils n^existent plus en général que dans les boroughs ^ ayant moins de 50 000 habitants. Les conseils des districts (élus), chargés de l'application des lois sur la santé publique et de Tentretien des routes, les boards of guardianSy élus par les unions de paroisses qui ont été organisées surtout depuis 1834 pour percevoir et employer la taxe des pauvres, sont subordonnés depuis 1889 aux conseils des comtés; ce sont ces derniers qui contrôlent les opérations du conseil de district et qui décident la formation d'unions de paroisses.
La loi sur les conseils de comtés fut appliquée en 1889 à rÉcosse. Le gouvernement conservateur retarda son application en Irlande jusqu'au rétablissement de la tranquillité.
Après cette importante réforme, les communes rurales demeuraient toujours sans administration élue.
Dans les campagnes, la paroisse était restée, comme au moyen âge, l'unité de circonscription. Elle était gouvernée par une sorte de conseil de fabrique (vestry) chargé, outre l'entretien des églises et du culte, de la levée de la taxe des pauvres et de tous les soins de l'administration civile, présidé par le pasteur de l'église officielle et opérant sous l'influence du squire (gentilhomme propriétaire). La réforme des paroisses était un coup au clergé anglican et à l'aristocratie foncière. Aussi futelle retardée jusqu'au retour des libéraux au pouvoir. En 1894 la loi sur le gouvernement local conserva aux communes rurales le vieux nom de paroisses, mais confina la t^^s/ry dans son rôle de conseil de fabrique : dans tous les villages fut instituée une assemblée de la paroisse (parish meeting) comprenant tous les habitants imposés ; dans les villages au-dessus de 300 habitants (et facultativement dans les autres), fut établi un conseil de paroisse {parish council) élu par les membres de l'assemblée. C'était la première fois qu'on appelait les paysans à délibérer sur leurs affaires et qu'on créait des conseils municipaux dans les campagnes. Ainsi fut complété, par les réformes de 1888 et 1894,
1. Le vieux mot de borough ou bourg désigne actuellement trois divisions complètement difTérentes : 1"* certaines circonscripUons électorales (parliamen' tary borough); 2* certaines villes pourvues de toxm councils {municipal borough); 3** certaines villes érigées en comtés avec leur banlieue et administrées par un conseU de comté {county of borough).
aux ouvriers agricoles en leur donnant des facilités pour le paiement. Ces demandes ont abouti à deux mesures : 1** en 1887, on a autorisé les administrations locales à acheter des terres pour les louer en petits lots {alloUments); c*était surtout un moyen de donner un jardinet aux ouvriers,en luttant contre la tendance àeslandlords de Grande-Bretagne, qui ne veulent louer qu'à de grands fermiers; — 2'*en 1892, on a permis aux conseils de comtés d'acheter du terrain pour le revendre en petites tenures [small holdings), de manière à créer une classe de paysans propriétaires. La loi de 1894, qui institue les conseils de paroisse, les autorise à réclamer des alloUments ou des small holdings au conseil de comté. L'esprit de toutes ces lois est de faire intervenir l'Etat pour créer la petite propriété aux dépens de la grande : c'est le programme radical. II a pour contre-partie le programme de la nationalisation du sol, proposé en Angleterre dès la fin du xvni^ siècle et repris en 1880 par le naturaliste A.-R. Wallace. M. Wallace a écrit un volume dans lequel il demande que les terres soient rachetées par l'État aux landlords et concédées aux individus suivant leurs besoins, à condition de les travailler directement et pour une durée limitée. Ses idées sont représentées par la Ligue pour la nationalisation du so/(1882). Une autre société, la Ligue pour la restitution de la terre (1884), s'inspire des théories de l'Américain Henry George. George veut arriver au même résultat que M. Wallace, mais par un procédé plus radical : l'Etat obligerait les propriétaires à lui abandonner leurs terres sans indemnité en les frappant d'un impôt unique équivalant exactement au revenu foncier. L'ouvrage de George, Progress and Poverty, publié en 1879, eut en Grande-Bretagne, comme dans tous les pays anglais, un succès prodigieux. On s'accorde à reconnaître qu'il a orienté vers le collectivisme plusieurs des leaders du socialisme anglais contemporain.
George considérait la nationalisation du sol comme une panacée qui guérirait toutes les misères sociales. Il n'était pas opposé au capital et considérait le salariat comme une nécessité. Le collectivisme et le programme de la lutte de classes furent propagés en Angleterre par un disciple de Marx, M. Hyndman, qui fonda la Fédération socialiste démocratique (1883), le pre-
mier organisé des partis socialistes contemporains en Angleterre. La Société fabienne, fondée peu de temps après, avec un programme socialiste modéré, par des gens qui ne voulaient pas entrer en lutte contre le parti libéral, est surtout un groupe d*études qui compte parmi ses membres des publicistes et des hommes politiques de réputation. Pendant longtemps Tagitation socialiste ne se fit guère qu*à Londres. Les propagandistes profitèrent d une crise industrielle et commerciale qui avait commencé en 1883 et qui se prolongea jusqu'en 1888. Pendant les années 1886 et 1887, il y eut des manifestations d'ouvriers sans travail auxquelles se mêlèrent les membres de la Fédération, La plus dramatique fut celle du 13 novembre 1887 où les socialistes, les sans-travail et les Irlandais essayèrent de tenir un meeting monstre sur la place de Trafalgar Square que le gouvernement conservateur avait interdite aux réunions publiques. Ils furent repoussés par la police et par les soldats; plusieurs furent blessés, d'autres arrêtés et condamnés à la prison. A celte époque les socialistes étaient encore très peu nombreux; ils n'avaient aucune influence dans les élections, ils n'espéraient pas arriver à leur but par la conquête des pouvoirs publics. Les syndicats ouvriers étaient indifférents et parfois hostiles i leur propagande.
Ij6 nouveau trade-unionisme. — Les trade-unions s'étaient constituées, comme on l'a vu, avant la renaissance du socialisme en Grande-Bretagne. Elles avaient pris une attitude pacifique et se bornaient à réclamer des améliorations de détail dans la société actuelle ; en même temps que des associations destinées à marchander les conditions de travail avec les patrons, elles étaient des sociétés d'assurance et de secours mutuels qui demandaient à leurs membres des cotisations élevées (en moyenne 1 fr. 25 par semaine); aussi ne pouvaient-elles se recruter que parmi les ouvriers qualifiés; les principales d'entre elles étaient les différentes unions des mineurs, celles des mécaniciens, des constructeurs de navires, des ouvriers du coton. Les ouvriers non qualifiés, c'est-à-dire les manœuvres, n'étaient point admis dans les anciennes unions parce qu'ils n'étaient pas en état de payer des cotisations élevées et régu-
liëres. Ainsi le syndicat des maçons n*admeltait pas les gâcheurs de plâtre, celui des trayailleurs de la Toie ferrée n*admettait pas les hommes d*équipe, ceux des fîleurs et des mineurs n'admettaient pas les travailleurs auxiliaires. Circonscrit aux ourriers qualifiés, le mouvement syndical avait fût des progrès constants depuis la législation de i875. Vers 1889 1* Angleterre comptait plus d'un million d'ouvriers syndiqués. Plusieurs syndicats s'étaient constitués en fédérations qui essayaient d englober tous les gens du même métier dans le Royaume-Uni. L'organisation commune était toujours celle qui avait été constituée en 1888. Chaque année, un Congrès annuel réunit des délégués de tous les syndicats dans une ville industrielle. Il est reçu, comme pourrait Tètre un congrès d'industriels ou de négociants, par la municipalité et par les personnages notables de la cité et des environs; le congrès délibère sur un ordre du jour préparé par le comité parletneniaire de l'année précédente et il renouvelle ce comité pour un an; en général les mêmes commissaires sont réélus, et parmi eux se trouvent les principaux des labour metnbers ou députés ouvriers. Vers 1889, ces personnages, vieillis dans le trade-unionisme, étaient habitués aux anciennes méthodes, aux théories d'autrefois; ils représentaient donc l'élément conservateur hostile aux doctrines socialistes et à l'intervention de l'Etat. Par contre beaucoup de syndiqués plus jeunes avaient été touchés par la propagande des nationalisateurs du sol et même des socialistes; ils apportaient des propositions révolutionnaires que les autorités du syndicalisme faisaient rejeter. C'est ainsi que les congrès avaient repoussé en 1815 la question du travail aux pièces, en 1882 et 1883 des vœux en faveur du suffrage universel : le principe de la nationalisation du sol, présenté plusieurs années de suite aux Congrès, ne fut adopté qu'en 1888. C'était le premier succès des syndiqués à tendances socialistes.
Leurs forces furent bientôt augmentées par l'oi^anisation des ouvriers non qualifiés, l'un des faits les plus importants de l'histoire sociale de l'Angleterre contemporaine. En 1889, après une grève monstre, les ouvriers des docks de Londres fondèrent un syndicat sous la conduite de MAI. John Burns et Tom Mann,
deux membres socialistes du syndicat des mécaniciens; les employés du gaz s'étaient déjà organisés sur l'initiative d*un des leurs, William Thorne, membre de la Fédération socialiste démocratique. Ce fut bientôt le tour des dockers des autres ports, des matelots et chauffeurs du commerce, etc. Pendant une année il y eut parmi les manœuvres de tout genre une fièvre d'oi^anisation. Les nouveaux syndicats, composés de gens qui touchent des salaires fort irréguliers, ne peuvent entretenir des caisses de chômage, de secours mutuels comme les anciennes unions. Ils décident de n'avoir qu'une caisse de grève, et par conséquent tout leur effort se porte vers la lutte contre les patrons. Avec de pareilles dispositions imposées par les circonstances, la propagande socialiste est facilement accueillie. Dès que les représentants des nouvelles unions sont reçus dans les Congrès annuels, l'ancienne politique est défaite. Le congrès de 1890 adopte un vœu en faveur d'une loi pour établir la journée de huit heures, celui de Norwich (1894) vote une résolution en faveur de la nationalisation du sol (déjà votée en 1888) et des instruments de production (idée collectiviste nouvelle). La majorité du comité parlementaire se décida à faire une sorte de coup d'État et refusa de reconnaître comme délégués ceux qui avaient cessé d'exercer le métier qu'ils représentaient. A la suite de cette mesure, le congrès de Cardiff (1895) est revenu sur la dernière partie du vote de 1894. Mais le congrès d'Edimbourg (1896) a adopté pour le sol, les mineSy les chemins de fer le principe de la nationalisation, et, pour certaines entreprises industrielles, le principe du socialisme municipal. Il faut remarquer en outre que les différents congrès réclament de plus en plus le vote de lois ouvrières et l'intervention de l'Etat ou des corps locaux. Le temps est passé où les chefs de syndicats disaient : c Moins l'ouvrier a affaire à la loi, mieux cela vaut pour lui ». Dans les trade-unions, comme partout en Angl^ terre, le laissez-faire a cédé devant l'idée d'intervention des pouvoirs publics et d'obligation légale; la transformation devient de plus en plus apparente à mesure que l'ancien personnel disparait et fait place i des gens animés de l'esprit nouveau. Les syndicats semblent aussi décidés à prendre part à la vie
politique d'une façon plus active; on a proposé aux congrès des trade-unions d'organiser une véritable Trade-Federation, c'està-dire un parti nouveau comprenant toutes les organisations ouvrières. Le congrès de Belfast (1893) a décidé en principe la création d'une caisse destinée à faire élire des labour members partisans de l'appropriation collective des moyens de production. Ce serait une sorte de parti de classe, au lieu des labour members isolés du mouvement corporatif général, dépendant uniquement pour leur programme de leur circonscription et siégeant à la Chambre avec les radicaux à la gauche du parti libéral. Mais l'organisation proposée est toujours à l'état de projet; les congrès des Trade-Unions ont continué à discuter chaque année, sans pouvoir trouver une solution définitive, la Trade-Federaiion et la question des labour members. — La lutte de classes n'a donc été portée sur le terrain électoral que par la Fédération socialiste démocratique et par le Parti ouvrier indépendant fondé en 1893. Ni l'un ni l'autre n'ont pu faire passer un de leurs candidats i la Chambre des communes. Deux socialistes avaient été élus (indépendamment de toute organisation) en 1892. L'un, John Burns, est devenu un radical ; l'autre, Keir Hardie, ancien mineur et leader actuel du parti indépendant, a été battu, puis réélu. La Fédération a conservé les doctrines et la tactique du parti socialiste allemand. Le Parti ouvrier^ plus large et plus sentimental, a recruté une partie de ses membres parmi les socialistes chrétiens, les philanthropes, les salutistes^ et semble en voie de progrès à cause des concessions qu'il a faites à l'opinion anglaise. En général, le socialisme anglais (sauf la Fédération et une partie des Fabiens) est pénétré d'humanitarisme religieux et ressemble beaucoup aux socialismes continentaux d'avant 1848.
VI. — La coalition du Home Rule; Gladstone^ puis Rosebery (i8g2''g5).
Aux élections de juillet 1892, le parti libéral eut une majorité assez faible, grâce au pays de Galles, à l'Ecosse et à Tir-