PROVINCES DU CAUCASE
locaux, suscités par un essai prématuré d'imposer le service militaire aux indigènes, il n'y a pas eu d'insurrection à réprimer. Les seuls faits d'armes à mentionner sont ceux accomplis pendant la guerre de 1877-1878, et dont la conséquence a été l'annexion du Lazistan et d'une partie de l'Arménie turque, avec le port de Batoum et la forteresse de Kars. A la vérité, ces acquisitions étaient grevées de charges : Batoum, déclaré port franc par le Congrès de Berlin, ne devait jamais être fortifié. Par un oukaze de 1885, l'empereur Alexandre III a déchiré l'engagement pris à Berlin : aujourd'hui Batoum, entouré de forts, serait le point d'appui d'une nouvelle marche en avant des Russes dans l'Asie Mineure.
L'histoire des provinces caucasiennes, pour ces trente dernières années, se réduit donc à celle de leur administration, de leur développement économique et de la russification des populations indigènes.
Administration et russification. — La principale modification des cadres administratifs a été la suppression, après l'avènement d'Alexandre III, de la Lieutenance générale du Caucase. Les provinces caucasiennes, jusqu'alors espèce de pachalik autonome, sont devenues des gouvernements analogues aux provinces d'Europe. Il va sans dire, d'ailleurs, que dans les détails d'administration, elles continuent à en différer beaucoup.
A l'égard des populations musulmanes, l'attitude du gouvernement n'a pas changé. Elles ont continué à jouir de la même tolérance. D'une façon générale, on peut dire que la Russie est au moins aussi sûre de ses sujets musulmans du Caucase que nous le sommes, nous. Français, des musulmans algériens. Les musulmans sujets russes, les uns chiites, les autres sunnites, sont moins unis, moins fanatiques que les nôtres. D'autre part, il existe parmi eux une aristocratie à laquelle les cadres de l'armée et de l'administration russe s'ouvrent largement. Beaucoup de Tatars, de Lesghiens, etc., élevés à Pétersbourg et passés par la Garde, sont devenus des pinstaf (commissaires de police), ou même de brillants officiers. Le colonel Alikhanof (Ali-Khan), un des conquérants du Turkestan, descend d'un des compagnons de Schamyl.
Enfin les Russes ont trouvé dans les populations chrétieDoes ou semi-chrétiennes du Caucase de précieux points d'appui. Svanes, Ossëtes, Géorgiens même, s^assimileront par Técole, Téglise ou le régiment, à la race dominante. Pour les Arméniens, cette assimilation sera sans doute plus difficile et plus leole. Eux-mêmes nouveaux venus au Caucase (sauf dans la proTiDce d'Erivan), actifs, intelligents, maîtres des capitaux et de la vie économique des villes, attachés profondément à leurs rites et à leurs souvenirs nationaux, ils offrent à la russification une résistance que plusieurs oukazes, sous Alexandre III, n ont pas réussi à briser. Leurs écoles ont été russifiées ; le gouve^n^ ment s'est arrogé le droit de choisir leur patriarche, le calholicos ; enfin, la plupart des fonctionnaires arméniens, qui puUulaient au Caucase, ont été transférés dans l'intérieur de l'Empire. Il est difficile de dire, quant à présent, quelle a été l'efficacité réelle de ces diverses mesures.
Enfin la russification s*opère par l'immigration directe de colons russes. Comme dans notre Algérie, cette immigration a été quelquefois l'œuvre des autorités; c'est ainsi que dans l'Abkhazie, vide de ses habitants, l'autorité militaire a établi des colonies cosaques. D'une façon générale, cette colonisation officielle a donné de maigres résultats, à cause soit de l'incurie des autorités, qui ont parfois établi les colons dans des localités malsaines, soit du manque d'initiative et de ressources des colons eux-mêmes. Les colonies libres ont mieux réussi: beaucoup de villages de sectaires, memnonites de race allemande, molokhanes ou douhhobores de race russe, ont atteint une remarquable prospérité malheureusement compromise, dans ces dernières années, par les vexations des autorités.
Transformation économique. — Le principal agent de russification du pays, c'est, beaucoup plus que les efforts du gouvernement, la transformation économique qui s'est opérée depuis une vingtaine d'années. En 1870, Bakou ne donnait encore de pétrole que pour quelques milliers de roubles; aujourd'hui le pétrole russe inonde l'Europe, l'Asie; des usines colossales se sont fondées à Bakou, une nombreuse population d'ingénieurs et d'ouvriers européens a immigré ; l'isthme cmn-
8ien a été traversé, dans toute sa longueur, par un chemin de fer (Bakou-Batoum) qu'un embranchement terminé récemment a mis en communication avec le réseau russe du nord du Caucase (Bakou-Petrovsk). Tout le long des voies ferrées, au nord comme au sud du Caucase, des industries se sont créées, des mines ont été mises en exploitation. En même temps les cultures, notamment celle de la vigne, ont pris un nouvel essor. Qu'un remède soit trouvé à la malaria qui depuis quelques années a beaucoup étendu ses ravages, même parmi les populations indigènes; que les communications soient améliorées par le percement du tunnel du Caucase et le prolongement des voies ferrées jusqu'en Perse et en Turquie, et les provinces caucasiennes, si péniblement conquises, deviendront le plus beau fleuron de la couronne de Russie.
///. — En Asie centrale \
La conquête. — On a déjà vu qu*en 1870, après les campagnes de Tchernaief, de Romanovski et de Kaufmann, une province russe de TAsie centrale était déjà constituée, avec Tachkent pour capitale. Les khans de Boukhara et de Khokand étaient réduits en vasselage. Le khan de Khiva seul restait libre, avec les populations turcomanes des confins persans et afghans.
En 1873, le gouvernement russe, arguant des vieux griefs qu'il avait contre Khiva, — violation du traité de 1842, secours donnés, en 1868, aux Kirghiz révoltés, etc., — résolut d'en finir avec ce gênant voisin. Trois colonnes furent organisées : la première, sous le général Vérévkine, à Orenbourg; la seconde, à Tachkent, sous Kaufmann; la troisième, à Krasnovodzk, sur les bords de la Caspienne, sous le colonel Markozof ; elles devaient se réunir sous les murs de Khiva. Vérévkine arriva le premier au rendez-vous, battit les Khiviens, mais laissa à
1. Voir ci-dessous, p. 812 et suiv., sur l'affaire de Kouldja.
Kaufmann, arrivé le dernier, Thoaneur d^imposer au khan le traité par lequel il dut céder la partie du khanat placée au nord de TOxus, payer une contribution de 2220000 roubles, reconnaître aux Russes le privilège exclusif de la navigation de rOxus, et s engager à gouverner suivant les conseils d'un résident russe. En fait, c'était lannexion de Khiva.
En 1876, ce fut le tour des Khokandiens. Révoltés contre leur khan Koudaïar, ils le forcèrent à se réfugier à Tachkent, près de Kaufmann. Les Russes intervinrent. En une courte campagne ils conquirent le khanat, mais au lieu de le rendre à Koudaïar, ils en firent une nouvelle province, sous le nom historique de Ferganah. Le khan dépossédé devint le pensionnaire du gouvernement russe.
Restait à conquérir les oasis des Turkmènes (ou Turkomans). La soumission de ces belliqueux écumeurs de frontières devait oiïrir de bien autres difficultés que celle des khanats. En 1819 une première expédition fut tentée par le colonel Loroakine. Parti de TchikisUar, sur les bords de la Caspienne, arec 6000 hommes et un immense convoi, il atteignit, sans avoir rencontré d*obstacles sérieux, la forteresse de DenghilTépé. Il aurait pu en obtenir la soumission sans combat. Il préféra attaquer sans négocier, donna Tassaut, fut repoussé avec de grosses pertes, et ne regagna la Caspienne qu après une pénible retraite.
Une nouvelle expédition fut organisée, en 1880, sous les ordres du héros de Plevna, Skobelef. Assuré sur ses derrières et ravitaillé par le chemin de fer que construisait le général Annenkof, il atteignit Geok-Tépé, la principale forteresse des Turkmènes, lassiégea suivant les règles, et, la brèche ouverte, donna Tassaut. La forteresse fut emportée; plusieurs milliers de Turkmènes périrent; les survivants firent leur soumission quelques jours plus tard. Les unes après les autres, les oasis firent leur soumission.
Plus à Test, dans les bassins de THeriroud et du Mouighab, se trouvaient d'autres oasis; la principale était Merv. En 1883, le colonel Alikhanof s'y rendit, déguisé, avec une mission € commerciale » ; des négociations furent entamées avec les
anciens des tribus, et leur résultat fut, en 1884, Toccupation de Merv, sans coup férir, par une colonne russe. La conquête du Turkestan était achevée; il ne restait plus qu'à en déterminer les limites exactes du côté de la Perse, de TÂfghanistan et de la Chine.
Délimitation des firontières. — Du côté de la Perse, complètement soumise à l'influence russe, celte délimitation ne devait guère présenter de difficultés. Les Persans cédèrent sans protester les quelques postes, Lutfabad, Askhabad, qu'ils possédaient sur le trajet du chemin de fer transcaspien.
Avec la Chine, les négociations furent longues et laborieuses. A la suite de la révolte du Turkestan chinois, les Russes avaient occupé, en 1870, la province de Kouldcha, voisine de leur province de Viernoié, et importante par la route qu'elle ouvre vers la Chine. Redevenus maîtres de leur Turkestan, les Chinois réclamèrent Kouldcha. Un accord survint par lequel les Russes rendirent la ville, mais conservèrent la partie ouest de la province.
Avec les Afghans les négociations furent encore plus longues. C'est qu'en effet, de ce côté, les difficultés locales se doublaient d'une question de politique générale, la rivalité des Russes et des Anglais, protecteurs des Afghans.
Le conflit commença le jour où les Russes voulurent déterminer les possessions de leurs nouveaux sujets les Turkomans voisins de Merv. Il leur vint des soumissions, plus ou moins volontaires, contre lesquelles les Afghans protestèrent. De part et d'autre, on se contestait la possession de Pendjdekh, point stratégique fort important sur la route du Hérat. Les Anglais, intervenant, demandèrent que la frontière russe ne dépassât point Pouli-Kliatoum, au nord de Pendjdekh. On décida, entre Londres et Pétersbourg, qu'une commission mixte se rendrait sur les lieux, mais les commissaires russes se firent attendre au rendez-vous, et, pendant qu'on les attendait, sous les yeux des commissaires anglais, et peut-être à leur instigation, un conflit éclata entre les Afghans et le détachement du général Komarof; le 30 mars 1885, les Afghans furent complètement battus. Quand la nouvelle en arriva en Europe, on put se
croire à la veille d'une grande guerre ; mais, en réalité, personne ne la désirait. Un accord fut conclu, en 1886, aux termes duquel la plus grande partie du territoire contesté, autour de Pendjdekh, resta aux Russes. Par compensation, ils abandonnèrent à l'Afghanistan le territoire que leur protégé, le khan de Boukhara, possédait ou était censé posséder au sud de rOxus. L'année suivante, de nouvelles difficultés, à propos de Kodcha-Salé, sur TOxus, aboutirent à un nouvel agrandissement des possessions russes.
Enfin, à partir de 1891, il y eut une question du Pamir. Russes, Afghans, Chinois, Anglais, se rencontraient sur le € toit du monde ». Malgré Taccord intervenu en 1895, la frontière y reste mal déterminée, et pourra donner encore lieu à des conflits.
L'administration et la colonisation. — L'Asie centrale est aujourd'hui partagée en deux gouvernements généraux: celui des steppes, qui comprend la région du Nord, depuis longtemps rattachée aux possessions russes, et celui du Turkestm, formé, en totalité, de territoires récemment conquis. Sa capitale est Tachkent, qui est en même temps le chef-Jieu de la subdivision du Syr-Daria. Deux autres subdivisions complètent le gouvernement général, celle de Ferganah, dont la capitale est Novi-Mai^helan, et celle de Serafchan, capitale Samarkande. Il faut y ajouter enfin l'annexe de TAmou-Daria, autour de Pelro-Alexandrovsk, et la « province transcaspieniie», formée de toutes les oasis turcomanes, avec Askhabad pour chef-lieu. Les autorités sont uniquement militaires; les chefs de province, de districts, etc., sont toujours des officiers. Le gouverneur général était, récemment encore, le général Kouropatkine, aujourd'hui ministre de la guerre.
La russification, par établissement dans le pays de colons russes, n'a guère donné de résultat, jusqu'à présent, que dans la région du Nord. Dans le district de Viernoié, jusqu'au Sjt- Daria, les villages russes sont nombreux et assez prospères, surtout ceux fondés par les memnonites venus du Caucase. IJ n'en est pas de même dans le Turkestan proprement dit Là, les moujiks se trouvent en présence d'indigènes (Sar/es)
souvent plus travailleurs et plus sobres qu'ils ne le sont euxmêmes; la concurrence serait impossible i soutenir. De même, dans les villes, il y a peu de place pour le commerçant ou Tartisan russe.
En somme, malgré les désordres et les vexations inséparables d'une conquête, surtout à ses débuts, ce sont les indigènes qui ont bénéficié et bénéficieront le plus, à Tavenir, de la domination russe. Elle les a débarrassés de leurs tyranneaux iurcomans; là même où il existe encore des khans, à Khiva, à Boukhara, leur pouvoir est restreint; les supplices barbares d'autrefois ont disparu ; le fameux trou aux punaises, dans lequel les khans de Boukhara faisaient jeter les victimes de leur justice sommaire, n*est plus qu'une curiosité archéologique. Finies aussi les guerres de khan à khan, les révoltes, les razzias des Turkmènes pillards dans les villages sartes ou persans, la chasse aux esclaves.
A ce premier bienfait de la « paix russe » les conquérants en ont joint d'autres. Le chemin de fer transcaspien, œuvre du général Annenkof, prolongé maintenant jusqu'à Tachkent au nord, Novi-Marghelan à Test, et Kouchk au sud, a réuni les oasis les unes aux autres et leur a permis d'exporter leurs productions en Russie. La plus importante jusqu'à présent est le coton; l'exportation en a décuplé, en quelques années, grâce au chemin de fer, à l'introduction dans le pays, par les Russes, des machines américaines à décortiquer, et de nouvelles et plus productives variétés de graines. D'autres cultures se sont développées, celles de la vigne, du tabac. L'étendue du terrain cultivable a augmenté, grâce à la construction de barrages, à la réfection des aryks (canaux d'irrigation). D'autres grands travaux sont projetés : irrigation du désert de Hirsa-Rabat, près de Tachkent, avec les eaux du Syr-Daria, mise en valeur des rives de l'Oxus, creusement d'un canal de l'Oxus à Boukhara, agrandissement des cultures de la vallée du Serafchan, construction de digues à Merv, etc. On peut croire que ces travaux rendront au pays la richesse dont il a joui, au moyen âge, avant les invasions turques, et l'attacheront au pouvoir qui lui a restitué paix et sécurité.
Depuis 1870, les limites de la Sibérie n*ont pas changé, sod histoire est uniquement celle d*une colonisation intérieure qui n'a guère pris son essor que depuis la construction du chemin de fer transsibérien.
Le chemin de fer transsibérien. — Pendant des siècles, les Russes n avaient pas songé à améliorer les voies de communication existantes en Sibérie. D'une part, le réseau des rivières navigables, sillonné de bateaux à vapeur depuis de longues années; de Tautre, le grand trakt, la route des caravanes de thé, leur suffisaient amplement. Ce n'est guère qu après 1870 qu'on vit apparaître des projets d'amélioration, suscités d abord par l'acquisition de la Province de l'Amour, et la place nouvelle prise par les Russes sur le Pacifique; ensuite, par les progrès militaires du Japon et la décadence de la Chine. Pour sauvegarder leurs possessions et leur influence en Exlrême Orient, il fallait aux Russes un moyen de transporter rapidement à Vladivostok hommes et ravitaillements. On songea d'abord à améliorer les voies d'eau, à unir par un canal le bassin de l'Ob à celui de Tlenissei; mais la roule ainsi créée eût été pénible, allongée par d'immenses crochets, fermée par la mauvaise saison huit mois de Tannée. Ce qu'il fallait, c'était un chemin de fer. Après des hésitations, qu'expliquent amplement le coût et les difficultés d'un pareil travail, la construction du chemin de fer transsibérien fut décrétée en 1889 elles travaux furent inaugurés solennellement, à Vladivostok, par le tsarévitch Nicolas, au retour de son voyage autour de l'Asie.
C'était environ 7000 verstes de voie ferrée à exécuter, dans un pays, facile d'abord, jusqu'au bassin de l'Ienissei, très accidenté ensuite jusqu'aux vallées de l'Amour et de l'Oussouri. Pour diminuer la longueur des travaux, on les entama sur plusieurs points à la fois : au terminus occidental de la ligne, àZlatooust, dans rOural; au milieu, près d'Omsk, où des steamers apportèrent, par l'océan Glacial et l'Obi, le matériel nécessaire; sur
le Pacifique, à Vladivostok, etc. En 1899, les deux sections extrêmes exécutées, de Vladivostok à Khabarovka d'une part, de Zlatooust à Irkoutsk de l'autre, étaient exécutées, de façon sommaire, mais suffisante. Restait la partie centrale, et déjà les difficultés apparaissaient plus grandes qu'on ne les avait supposées. Dans la vallée de l'Amour, des inondations avaient démoli plusieurs centaines de verstes à peu près terminées ; il a fallu changer plusieurs fois de plan pour la traversée du Baïkal. Les choses en étaient là quand est intervenu l'accord russo-chinois qui a permis aux Russes de terminer leur chemin de fer en abandonnant la vallée de l'Amour et en traversant la Mandchourie du nord-ouest au sud-ouest, vers Vladivostok. On pouvait compter sur son achèvement pour 1902 ou 1903 : il était bien entendu, du reste, que beaucoup de parties de la ligne» construites trop sommairement, seraient à refaire.
Progrès de la oolonisation sibérienne. — Gréé dans une pensée plus stratégique que colonisatrice, le Transsibérien a donné des résultats sur lesquels ses promoteurs ne comptaient guère. Grâce à lui, le peuplement de la Sibérie, jusqu'alors si lent, a reçu une impulsion formidable. Alors que, de 1887 à 1892, il n'était guère entré en Sibérie, par an, qu'une quarantaine de milliers de colons, en 1894 il y en eut 80000; en 1895, 100 000; en 1896, près de 200 000. Depuis, ce chiffre a été dépassé, et, même en tenant compte de la mortalité, très grande parmi les immigrants, et des déceptions qui en font retourner, chaque année, quelques milliers dans leur pays d'origine, on peut considérer qu'au prochain recensement la Sibérie aura quelque dix millions d'habitants; c'est-à-dire que sa population aura plus que doublé, depuis le jour où Alexandre III a ordonné la construction du Transsibérien.
Le peuplement plus actif a eu pour conséquence, à son tour, un développement économique intense. A la vérité, Texporlation des fourrures et des métaux précieux, si longtemps les seuls produits de la Sibérie, ne paraît pas s'être beaucoup accrue dans ces dernières années; mais des explorations récentes ont révélé l'existence, dans l'Altaï ou même dans la plaine, à proximité de la voie ferrée, de riches gisements de houille, de fer»
de cuivre; la Sibérie deviendra, à bref délai, un pays de grande métallurgie ; d*autre pari, la zone fertile placée entre la forèl vierge du Nord, la taïga, et les montagnes des frontières chinoises, produit une quantité de blé toujours croissante. Des cargaisons de blé sibérien ont déjà pu être expédiées en Europe par la voie des grands fleuves et de Focéan Glacial ; il est hors de doute que, le jour où celte voie aura été mieux reconnue, Texportation deviendra considérable. Il est du reste question de la construction d'un nouveau chemin de fer qui unirait la Sibérie au bassin de la mer Blanche, et ferait d*Arkbangel son port européen.
Le progrès économique de la Sibérie a forcé le gouvernement à s'occuper des lacunes de son administration, de ses besoins intellectuels et moraux. Dans ces dernières années, des décrets ont paru, instituant des banques d*Ëtat, remaniant les circonscriptions territoriales, modiCant les procédés de perception des impôts, etc. On a renoncé à y envoyer des forçats. L'année 1897 a été marquée par une réforme des institutions judiciaires, sur le modèle de celles de la mère patrie. On parle de la création prochaine, dans la Sibérie occidentale, de zemtva ou conseils provinciaux, semblables à ceux de la Russie d'Europe. D'autre part, les établissements d'instruction ont été multipliés; le plus important est l'université de Tomsk, fondée en 1892, et somptueusement dotée, dès le jour de sa fondation, par les magnats du commerce sibérien, qui se piquent d'être les Yankees de l'Asie, et rêvent, pour leur Sibérie, en Asie, un avenir semblable à celui des Etats-Unis en Amérique.
Ce sont là des espérances téméraires. On ne peut encore prévoir qui l'emportera en Asie des deux rivales aujourd'hui en présence : de la Russie ou de l'Angleterre.
Perse, Afghanistan, frontières de l'Inde. — Dans c«s trente dernières années elle s'est manifestée à peu près dans tous les pays d'Asie, de plus en plus aiguë, au fur et à mesure des progrès des Russes.
Nous avons déjà dit comment, sur la frontière de Turquie, les Russes s'étaient afifranchis de l'obligation que leur avait
imposée le Congrès de Berlin, à Tinstigation des Anglais, de ne pas fortifier Batoum. La répression sanglante du mouvement arménien par les Turcs a été un autre échec pour les Anglais, qui Tavaient encouragé sous main. Il est vrai que Tinfluence russe n*a pas gagné tout ce qu'a pu perdre Tinfluence anglaise. Le rôle prédominant pris par les Allemands dans toutes les grandes entreprises de travaux publics, dans la Turquie d'Asie, fait prévoir que de ce côté (sa région nord-est exceptée), les progrès des Russes ne s'accentueront plus.
Dans la Perse, si longtemps disputée entre les influences russe et anglaise, les Russes ont définitivement pris le dessus. Nous avons dit plus haut comment ils ont fait rectifier, à leur avantage, la frontière du Khorassan. Un peu plus tard, les Anglais ont réussi à s'assurer le monopole de la navigation du Karoun, ce qui assurait à leurs marchandises l'accès des provinces intérieures de la Perse. Mais les Russes ont immédiatement obtenu, par compensation, une situation prépondérante pour les chemins de fer à construire en Perse, et même pour celui qui aboutira sur le golfe Persique, et donnera ainsi, à ^ei constructeurs, l'accès direct des mers du Sud. Enfin une récente convention, en janvier 1900, entre le gouvernement persan et la c Banque des prêts de Perse », qui est aux mains des Russes, a fait entrer la Perse, pour longtemps, dans la clientèle financière de la Russie.
L'Afghanistan appartient à la zone d'influence anglaise ; son émir est pensionné par le gouvernement des Indes; la frontière dite c scientifique » de l'Indoustan met les régiments angloindiens à deux marches de Kandahar; les Anglais ont occupé récemment le Tchitral, dans lequel auraient pu déboucher des Russes venant du haut Oxus; les passes de l'Hindoukouch sont formidablement fortifiées. Mais si les Anglais ont pour eux le gouvernement de Kaboul, rien ne prouve que les Afghans, en masse, s'armeraient pour interdire l'approche de l'Inde aux armées russes. Si les Anglais, avec leur chemin de fer de Quetta, sont aux portes de Kandahar, les Russes, avec leur ligne transcaspienne et son embranchement sur Kouchk, récemment terminé, sont à celles de Hérat. Tout compte fait,
Histoire oiniRALS. XII. 51
il semble bien, qu en cas de conflit dans rAfghanistan, les chances seraient pour les armées du € Tsar Blanc », plus solides, plus nombreuses — avec leur réserve illimitée —que Tarmée anglo-indienne. La principale défense de llnde est encore, aujourd'hui comme jadis, dans les énormes difficultés de transport et de ravitaillement que rencontrerait une armée d'invasion.
En Extrême-Orient. — Dans rExtrême-Orient, la situation des Russes est devenue plutôt moins favorable, par suite de Tapparition d'une nouvelle puissance militaire, le Japon.
Les relations des Russes et des Japonais ont d abord été bonnes. En 1875, ils ont pu déterminer i Tamiable leurs possessions dans le Pacifique, les Japonais renonçant à leur moitié de la grande lie Sakhaline en échange des Kouriles. La situation changea quand surgit la question coréenne. Avec ses nombreux ports, qui ne gèlent jamais, sa situation avancée à lentréc du golfe de Petchili, la Corée eût été une acquisition précieuse pour les Russes. Les Japonais, de leur côté, la considéraient comme leur colonie continentale, leur poste avancé; et ils ne pouvaient admettre, en tout cas, que des côtes si rapprochées des leurs fussent occupées par une grande puissance militaire. De bonne heure donc, les prétentions rivales des Japonais et des Russes commencèrent à agiter la Corée, où il se forma, autour d une cour faible et anarchique, deux partis, Fun, se disant conservateur, appuyé par les Russes, l'autre, progressiste, appuyé par les Japonais : telle, autrefois, en Suède, la rivalité des Chapeaux et des Bonnets. Une telle situation aggravée périodiquement par les troubles de Séoul, pouvait conduire les deux pays à un conflit armé. Jusqu'à présent la diplo matie a réussi à l'éviter. Un accord de 1896, complété en If a établi sur la Corée une sorte de condominium russo-japonais D'ailleurs, malgré ces accords, la rivalité des deux protecteurs de la Corée n'a pas cessé. En mai 1900, la Russie a obtenu du gouvernement coréen le droit de fonder des établissements militaires dans le port de Mazampo, droit qui ne semble guère en harmonie avec les accords antérieurs.
De la question coréenne est sorti un conflit entre la Chine
et le Japon, et une guerre à la suite de laquelle les Chinois battus ont dû faire aux Japonais de larges concessions (traité de Shimonoseki). Llntervention des Russes» appuyés par la France et T Allemagne, a forcé les Japonais de renoncer à la plupart de leurs avantages. Le Japon s*est trouvé, en définitive, avoir tiré les marrons du feu pour les Russes, que la Chine récompensa largement de leur intervention. Ils obtinrent le droit de faire passer leur Transsibérien à travers la Mandchourie, et celui d'occuper militairement, pour protéger les travaux des chemins de fer, un certain nombre de villes mandchoues. Puis, par l'intermédiaire de la Banque russo-chinoise, ils s'assurèrent une part avantageuse dans les emprunts chinois; enfin, après l'occupation de Kiao-Tcheou par les Allemands, ils se firent donner à bail — et, en réalité, céder pour toujours — Port-Arthur et Ta-Lien-Ouan (aujourd'hui Dalny : Port- Lointain). Ils atteignaient ainsi le but constant de leur ambition, la possession d'un port en eau libre sur le Pacifique. D'autre part, la Mandchourie, que leurs lignes doivent traverser en tous sens, devenait virtuellement leur province. Et ces résultats ont été obtenus sans guerre, sans difûcultés sérieuses avec la Chine ou avec les autres puissances européennes, qui n*onl pas obtenu des Chinois l'équivalent des concessions faites aux Russes. A l'heure qu'il est, malgré la situation embrouillée qui résulte des derniers troubles de Chine, malgré les rancunes et ambitions qu'on peut supposer au Japon, on peut dire que le nord de la Chine est passé sous l'inûuence russe.
BIBLIOGRAPHIE
I. Pour le chapitre XI (la Russie de 1870 à nos jours ^) : i^ €ïéiiérallté«. — A roccasion du centeaaire de la création, en 1802, des ministères russes, la plupart de ceux-ci viennent de publier leur histoire, abondamment documentée, ordinairement en plusieurs volumes. Gela constitue déjà une énorme bibliothèque. — A. Leroy-BeaiiUeu, L'Empire des tsars et la Russie, 3 vol.. P., 1889. — 8. Skalkovski, Lesministres des finances de la Russie (1802-1890), trad. fr. de P. Nevski, P., 1891. — L.. Viniaraki, Les finances russes (1867-1894), Genève,1894. — Kovalevski, Le régime économique,?,, 1896; Lagrkulture en Russie, P., 1897. — Combes de Lestrade, La Russie économique et sociale, ?., 1897. — Machat, Le dévelop-