CHAPITRE III
Depuis 1870
L'ancienne et la nouvelle politique coloniale. — Les
colonies anglaises, Tempire des Indes mis à part, se divisent en trois catégories : les colonies à parlement et à gouverne?nent responsable, les colonies à institutions représentatives j les colonies de la Couronne. Les premières (le Dominion, Terre- Neuve, les sept États d'Australasie, le Gap), organisées parles libéraux à partir de 1840, sont de véritables républiques dont le président est un gouverneur nommé par le roi. Le gouverneur possède le droit de veto, mais la tradition est de ne pas l'exercer. Le gouvernement métropolitain s'est réservé le contrôle supérieur de Tadministration coloniale, mais il a pris rhabitude de ne pas la contrarier. En 1872, il a refusé de modifier la constitution de Victoria. En 1878, il a rappelé un gouverneur qui voulait imposer un ministre au parlement de Québec. En Australie, il a laissé faire une loi sur le divorce plus libérale qu'en Angleterre, et il n'est même pas intervenu pour empêcher l'application de mesures radicales relatives au droit de vote, à la répression de l'alcoolisme, à l'instruction publique, à la séparation des Églises et de l'État, à la législation fiscale et industrielle. Sous ce régime, les colonies à gouvernement responsable ont pris une allure très indépendante, tout en demeurant fidèlement attachées au Royaume-Uni. Le Dominioa
et TAustralasie ont fait bon accueil aux envoyés du parti nationaliste irlandais et leur ont donné de Fargent, mais ils ont aussi manifesté leurs sentiments loyalistes lors des conflits russe, afghan et vénézuélien et pendant la guerre de l'Afrique australe. Dans l'état actuel, on ne peut plus guère parler de politique coloniale anglaise à propos des colonies autonomes, car chacune d'elles a son histoire propre, plus originale que celle de beaucoup d'États indépendants. Il faut donc, avec sir Charles Dilke, trouver bien étroit Sumner Maine, qui a négligé de leur donner une place à part dans son ouvrage sur le régime parlementaire.
Les colonies à institutions représentatives sont celles oii le pouvoir législatif appartient à une assemblée élue qui vote le budget, tandis que le pouvoir exécutif reste confié au gouverneur et à un conseil de fonctionnaires.
Les colonies de la Couronne sont demeurées sous Tadministration directe de la métropole : encore leur a-t-on donné des constitutions plus ou moins libérales, suivant l'importance de leur population européenne. Au plus bas degré, le gouverneur est maître absolu; c'est l'ancien régime, qui n'existe plus guère qu'à Gibraltar, sorte d'immense caserne. Dans les autres colonies le gouverneur partage son pouvoir avec un conseil exécutif de fonctionnaires, sorte de ministère qui peut- exister seul ou accompagné soit d'un conseil législatif partiellement composé de colons mais nommé par la Couronne, soit d'un conseil mixte à moitié élu. Au-dessus vient le régime représentatif. Ces degrés sont ceux par lesquels ont passé les colonies qui possèdent aujourd'hui l'ensemble des institutions parlementaires.
Pour obtenir l'autonomie, il faut qu'une colonie puisse se suffire avec ses propres ressources ; aussi certaines colonies de la Couronne ne sont-elles pas disposées à conclure un pareil marché. Le Royaume-Uni ne fait des sacrifices que pour la partie des colonies soumises à son contrôle; il est arrivé n réduire ses dépenses coloniales à 25 millions par an, le quart environ de celles de la France, avec un empire dix fois plus étendu. Il n'entretient aux colonies (sauf l'Inde) que 33 000 sol-
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dats, dont près de la moitié à Halte (11 000) et à Gibraltar (5500). Les colonies à gouvernement responsable se protègent à leurs frais avec des milices. Sauf une garnison à chaque extrémité du chemin de fer canadien-pacifique, le Royaume-Uoi n*a gardé à sa charge qu'une partie des forces navales.
Pas d'annexions, le moins possible de frais et de tracas, laisser faire les colons et les commerçants, telle fut lancienne politique libérale que Gladstone suivit tant bien que mal dans ses différents ministères. Au contraire Disraeli et les nouveaux conservateurs ont remis en faveur la politique de guerres cl de conquêtes. On a occupé de nouveaux points sur la route de rinde (Socotora, 1876; Chypre, 1818, etc.), dans TOcéan Indien et le Pacifique; la frontière de llnde a été reculée; le Royaume-Uni a pris d'énormes morceaux dans le partage Je l'Afrique récemment opéré parles États européens. Aujourd'hui la politique d'expansion coloniale est en faveur, même parnii la nouvelle génération des libéraux; ses partisans rejettent l'optimisme d'autrefois, examinent l'éventualité d'une guerre coloniale, se préoccupent des moyens de défense et chercheut à englober les colonies autonomes dans une fédération impériale.
/. — L'Amérique anglaise.
A partir de 1873, le Dominion comprend toute l'Amérique du Nord anglaise, moins Terre-Neuve. Il est la plus étendue des colonies britanniques.
Le Dominion acquiert les territoires de la baie d'Hudson. — Lorsque le Dominion s'était organisé, l'un des vœux présentés au gouvernement métropolitain par les délégués des quatre colonies fédérées avait été l'ouverture à la colonisation des territoires de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces territoires comprenaient toute la prairie au delà des Grands Lacs jusqu'aux Rocheuses et jusqu'à l'Océan Glacial. La zone cultivable fut cédée au Dominion en 1869; en échange, la Compagnie reçut une indemnité de 300000 livres,
conserva la propriété de ses forêts et le vinglième des terres cultivables. Dans Timmense étendue de pays nouvellement annexée, il n'y avait qu'une région où la colonisation fût commencée, celle qui s*étend au sud du lac Winnipeg. Là s'étaient installés depuis le xvui* siècle des Bois-brûlés, métis de blancs et d'Indiens employés comme chasseurs de fourrures par la Compagnie. D*autre part, un grand seigneur philanthrope avait établi vers 1811 des cultivateurs écossais autour de Fort Douglas (aujourdhui Winnipeg). La colonie n'avait pas réussi; beaucoup d*Ëcossais étaient partis, mais des émigrants anglais et canadiens étaient venus les remplacer. Vers 1869, les rives de la Red River, aux environs de Winnipeg étaient habitées sur une longueur de 2i milles. On y trouvait environ 5 000 Bois-brûlés de langue française et de religion catholique, à peu près autant de métis anglais et protestants, et 2000 Anglais purs; chacune des deux confessions avait son école et ses églises.
Tel était le futur Manitoba lorsqu'il reçut en 1869 la visite de Mac Dougall, lieutenant-gouverneur des pays cédés au Dominion; Mac Dougall fit commencer le cadastre du pays. Les Bois-brûlés craignirent de voir leurs territoires de chasses saisis par la confédération et vendus par lots aux cultivateurs. Ils se réunirent, rédigèrent une protestation contre la prise de possession du pays par le Dominion et établirent un gouvernement provisoire dont le président était un Écossais, Bruce, et le secrétaire un métis franco-canadien et catholique, Louis Riel (novembre 1869). D'autre part, les colons anglais se prononçaient en faveur du Canada : beaucoup de métis anglais et protestants se joignirent à eux; le parti de la résistance resta surtout composé de catholiques et eut pour chef Riel. Celui-ci flt saisir et fusiller à Winnipeg le chef des colons anglais, Scott. Le Dominion envoya les troupes contre lui : 300 soldats et 700 volontaires, partis du Canada sous le commandement- de Wolseley, arrivèrent à Winnipeg après trois mois de marche pénible, en août 1870. Les métis s'étaient dispersés avant leur arrivée et Riel s'était enfui aux Etats-Unis. L'annexion fut effectuée sans difficulté. La région de la Red River et du lac Winnipeg fut érigée en province sous le nom de Manitoba
(15 juillet 1870) et devint le cinquième État du Dominion. Elle eut un parlement et un ministère responsable sous un lieutenant-gouverneur. Elle obtint dès le début une représentation dans les deux Chambres fédérales d*Ottawa. Le Manitoba est devenu un pays producteur de blé comme les Etats voisins du Dakota et du Minnesota. Il s'est peuplé avec une rapidité extraordinaire. La population a passé de 12000 habitants en 1870 à 246000 en 1901. Winnipeg, qui avait 241 habitants en 1870, en compte maintenant cent fois plus. La valeur de la terre a augmenté considérablement. Une propriété estimée 15 francs en 1872 et donnée à cette époque par un paysan catholique en échange d'une place à Téglise, s'est vendue 130 000 francs dix ans plus tard. A la transformation économique a correspondu une transformation sociale et politique. Le Manitoba, peuplé surtout par des Ecossais et des Américains, est démocratique et radical. 11 n*a pas de Chambre haute; il s'est prononcé pour le suffrage universel, pour la séparation des Eglises et de TÉtat, contre les subventions aux écoles confessionnelles.
Le reste du pays de la Compagnie d'Hudson fut divisé en 5 Territoires, analogues à ceux des Etats-Unis : Keewatin^ administré par le lieutenant-gouverneur de Manitoba; A&siniboïa, Saskatchewariy Alberta, AthabascCy avec une assemblée représentative, sans ministère responsable, et un lieutenantgouverneur particulier à Regina. Ces districts sont représentés au parlement. fédéral d'Ottawa. On commence à y faire la culture et l'élevage. Enfin la région la plus glacée et la plus déserte, laissée en partie à la Compagnie de la Baie d'Hudson, a été divisée provisoirement en 4 districts (1896). Elle ne semblait pas destinée à attirer les émigrants. La récente découverte des mines d'or au Klondike a fait venir dans cette région une foule de chercheurs; mais comme le sol y reste toujours gelé, on ne sait si les émigrants resteront dans le pays, une fois les placers épuisés. L'annexion de ces territoires à peine peuplés s'est faite sans difficultés, sauf une nouvelle révolte des métis en 1885. Elle eut la même cause que celle de 1870. Les chasseurs métis avaient quitté le Manitoba depuis que le gouverne-
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ment avait pris, moyennant indemnité, les terres vacantes pour les vendre aux colons ; plus de 4 000 d^entre eux étaient allés exercer leur métier dans le Saskatchewan ; mais ils virent bientôt arriver dans ce pays les employés chargés de préparer la division en lots et la vente du sol au profit du gouvernement. Ds se soulevèrent de nouveau sous la conduite de Dumont et de Louis Riel, battirent la police à cheval et les volontaires du district près de Batoche. En môme temps les Indiens, excités par les métis, se soulevaient à l'autre extrémité du territoire, massacraient plusieurs Européens, y compris des missionnaires catholiques et obligeaient la police à cheval à évacuer Fort Pilt; Battleford, la capitale du territoire, était pris entre les deux agressions. Une partie des catholiques canadiens deman* daientrindulgence en faveur de Riel, mais les hommes politiques, même français et catholiques, se déclarèrent contre lui. Ce fut le cas des Franco-Canadiens qui faisaient partie du ministère fédéral ; les préparatifs de la répression furent dirigés sans retard et sans protestation par Tun d'eux, Caron, ministre de la milice. On réunit 4 000 combattants pour la plupart volontaires ; on les expédia par le chemin de fer du Pacifique, alors à peu près achevé; un mois après les premières victoires de Riel, ces troupes enlevaient Batoche, pendant que d'autres corps fédéraux soumettaient les tribus indiennes révoltées. Les auteurs du massacre des missionnaires furent exécutés, deux chefs indiens condamnés à deux ans de travaux forcés. Riel, pris à Batoche, fut jugé à Regina, capitale des territoires, et condamné à mort pour le meurtre de Scott à Winnipeg en 1869. Sa condamnation émut profondément les catholiques de Canada et de France. De nombreuses pétitions furent faites pour demander sa grâce au ministère fédéral et à la reine d'Angleterre, mais elles restèrent vaines. La condamnation fut confirmée à Ottawa, puis à Londres, et Riel fut pendu à Regina.
Depuis 1895, les territoires n'ont plus été agités. La police est faite par un millier d'hommes à cheval. Le nombre des métis diminue. Les Indiens sont à peine 30 000 (un tiers tout au plus de la population indienne du Dominion). Le gouvernement, suivant l'exemple des États-Unis, les a parqués dans des
réserves où ils peuvent chasser à leur gré, mais desquelles ils ne doivent pas sortir. Il tâche de les faire instruire par des missionnaires et de les transformer en agriculteurs comme on a fait pour les Iroquois de l'Ontario.
La Colombie et rile du Prlnce-Édouard adhèrent au Dominion. — La Colombie britannique, le plus étendu des Etats du Dominion (deux fois la France), est une contrée de montagnes élevées et de plateaux avec une côte rocheuse découpée en baies et en Iles. Elle fit d abord partie des territoires de la baie d'Iludson. Après qu*on y eut découvert des mines dor, le gouvernement en fit une colonie de la Couronne (18S8), à laquelle il réunit la colonie de Vancouver (1866). Enlre la Colombie et le Dominion il n'existait aucune voie de communication. Pour atteindre Victoria depuis Québec ou Ottawa, il fallait traverser les Etats-Unis. Aussi le gouvernement de Colombie désirait-il rétablissement d'un chemin de fer transcontinental en territoire anglais; il entra dans le Dominion à condition que le chemin de fer serait construit (1871). La Colombie, qui possède des baies profondes, qui exploite d'importantes mines de charbon, et des gisements de métaux, espérait établir au point terminus du chemin de fer un grand port sur le Pacifique.
En 1873, Tîle du Prince-Edouard, la plus petite des colonies maritimes (100 000 hab. environ), adhéra au Dominion, à condition que les finances fédérales lui avanceraient les fonds nécessaires pour racheter aux squatters (colons sans titres) leurs droits d'occupation. Le Dominion fit un prêt au gouvernement local et s'engagea à construire un chemin de fer dans l'Ile.
Les partis canadiens : protection ou libre-échange. — A partir de 1873 le Dominion se trouve constitué comme il Test encore aujourd'hui avec 7 Etats et plusieurs Territoires. L'histoire purement intérieure de chaque État est peu importante. La question qui domine la politique fédérale est celle des tarifs douaniers d'où dépendent les rapports avec les Etats-Unis. Les libéraux sont surtout des libre-échangistes, ou plutôt ils demandent que le Dominion fasse avec les États-Unis un traité de réciprocité commerciale, analogue à celui qui a
été dénoncé en 1866; ils veulent donner au Canada une clientèle américaine. Les conservateurs sont protectionnistes, surtout contre les États-Unis, et affirment que les bois, le blé et le bétail canadien se vendront très avantageusement en Europe. Les conservateurs tenaient le pouvoir au Canada en 1867. C'est le chef des conservateurs de Tancien Canada uni, Mac Donald, qui a été l'homme du Dominion; il en est devenu le premier ministre et son parti a gardé le pouvoir jusqu'en 1873. Les libéraux, sous la conduite d'Alexander Mackenzie, ont pris le pouvoir au Dominion de 1873 à 1878; puis les conservateurs ont reconquis le ministère pour vingt ans avec Mac Donald (mort en 1891) et avec plusieurs autres leaders, dont le plus important a été sir Charles Tupper, premier ministre de Nouvelle-Ecosse et l'un des promoteurs de la fédération en 1867. Les conservateurs ont inauguré leur retour au pouvoir par l'établissement d'un tarif protecteur très élevé (1879). Sous ce régime le produit des douanes est arrivé à former plus de la moitié des revenus fédéraux. Le commerce a baissé de plus en plus avec les États-Unis, mais il a beaucoup augmenté avec l'Europe. A ses anciennes exportations, fourrures, poissons, bois, le Dominion a ajouté le blé, le fromage, le bétail sur pied. L'Angleterre, qui ne produit pas assez de viande pour sa consommation, reçoit des navires chargés de bœufs canadiens. Mais les industriels anglais se plaignent de voir le prix de leurs produits fort élevé par les droits qu'ils payent en entrant dans le Dominion. Du cdté des États-Unis le mécontentement est plus vif encore. En 1866, c'étaient les États-Unis qui refusaient de renouveler le traité de réciprocité, craignant la concurrence des produits agricoles canadiens. En 1874, le gouvernement du Dominion étant libre-échangiste, les États-Unis faisaient échouer un nouveau projet de traité de commerce, parce qu'ils ne voulaient pas accorder la réciprocité aux marchandises anglaises arrivant par le Canada. Là-dessus les conservateurs reprennent le pouvoir au Dominion et se déclarent nettement contre la reprise des relations commerciales avec la République voisine. Un projet de réciprocité présenté en 1888 à la Chambre des communes d'Ottawa est combattu par le
ministère et rejeté par la Chambre, qui vote une déclaration approuvant le protectionnisme. Les Etats-Unis deviennent à leur tour protectionnistes à outrance; ils adoptent le tarif Mac Kinley; alors le premier ministre (conservateur) du Dominion, Mac Donald, déclare que le plan des Etats-Unis est de s'annexer le Canada, en commençant par le contraindre à former avec eux une union douanière, mais que son parti ne se prêtera jamais à celte manœuvre. Avec de pareilles dispositions de part et d*autre, il n*est pas étonnant que les conflits entre les deux Etats au sujet des pêcheries ne puissent se terminer. Il s'agit de savoir d'une part si les Américains peuvent continuer à pêcher dans les eaux canadiennes, d'autre part si les Canadiens ont le droit d'aller chasser les phoques sur les côtes américaines de la mer de Behring. Les deux questions ont été résolues par des arbitrages (1886 et 1890) qui n'ont satisfait aucune des deux parties et n'ont pas mis fin aux conflits.
L'attitude des conservateurs envers les États-Unis a mécontenté les provinces maritimes, qui désirent vendre leur poisson et acheter des produits manufacturés à leurs voisins les Américains.
En Nouvelle-Ecosse, les élections de 1886 donnent la majorité aux libéraux partisans d'un traité de commerce avec les Etats-Unis. Le parlement de cet État menace, si on ne lui donne pas satisfaction sur ce point, de se séparer du Dominion. « La fédération est vermoulue, déclare un ministre, elle s'écroulera avant quinze ans. » Partout, le parti libéral forme les mêmes vœux qu'en NouvelIe-Écosse (sauf la sécession). En 1895, un grand congrès politique libéral, réuni sous la présidence de M. Laurier, rédige le programme électoral du parti; il réclame l'abaissement des tarifs autant que le permettra Véquilibre du budget et un traité de commerce avec les États-Unis; les autres articles du programme sont une réforme du cens pour les élections fédérales, des lois foncières pour favoriser les petits concessionnaires et combattre la spéculation, un plébiscite sur la question de la vente de l'alcool. On voit que le principal terrain de lutte entre les partis est toujours la question douanière. Le gouvernement conservateur a essayé d'enlever à ses adversaires
un peu de leur force en abaissant les tarifs. Uais, aux élections de 1896, les libéraux ont eu la majorité. Leur victoire a été assurée par la province française et catholique de Québec, qui leur a donné 50 sièges sur 65 ; c*est que les libéraux ne sont pas anticléricaux, c*est aussi que leur leader est un Franco- Canadien. M. Laurier, aujourd'hui sir Wilfrid Laurier, appelé à diriger le ministère après la victoire de son parti, est le premier chef du cabinet fédéral qui ne soit pas un Anglais.
JuB ohemin de fer oanadien*paoiflque. — Le gouvernement conservateur a fait exécuter le chemin de fer canadienpacifique. La construction de cette voie avait été promise à la Colombie pour la décider à entrer dans Tunion. Quand le parti conservateur revint aux affaires (1878), le chemin de fer n'était pas fait et la Colombie menaçait de se retirer de la fédération. Le ministre Mac Donald, le fondateur du Dominion, fut le créateur de la grande ligne transcontinentale. En 1880 le ministère traita avec une société de capitalistes anglais pour la construction du chemin de fer. L'année suivante, le projet était approuvé par le Parlement anglais. La ligne, avec ses embranchements, fut établie en quelques années : 23 000 ouvriers y travaillèrent à la fois. Le passage dans les montagnes Rocheuses nécessitait des travaux d'art nombreux ; il fallut abriter une partie de la voie contre les avalanches. Les travaux, poussés activement, furent terminés cinq ans plus tôt qu'on ne s'y attendait. Le 26 juin 1886 partait de Montréal le premier train à destination de Vancouver. L'année suivante, la malle d'Angleterre en Chine prenait cette voie. C'est la route la plus courte de Grande-Bretagne en Extrême-Orient : par elle des troupes pourraient aller en vingt et un jours d'Angleterre à Hong-kong (au lieu de quarante-trois jours par le canal de Suez) : par elle on pourrait envoyer des renforts aux Indes sans passer sur d'autres territoires que ceux de l'empire britannique. Ce chemin de fer esl le plus important, mais non le seul des travaux publics accomplis depuis la fondation du Dominion. Le Canada, comme toutes les autres colonies anglaises, n'a pas craint d'engager l'avenir en contractant de gros emprunts. Il a pu faire ce que ^es colonies isolées n'auraient jamais réalisé; il a un crédit
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solide et trouve de l'argent à moins de 4 p. 100; grâce aux emprunts^ il a construit des ports, des canaux, des chemins de fer. Il possède aujourd'hui plus de 5 000 kilomètres de voies navigables et plus de 27 000 kilomètres de chemins de fer. Les voies ferrées ont été presque toutes concédées à des compagnies, à la manière anglaise : la seule grande ligne entreprise par rÉtat, à la manière australasienne, est V Intercolonial Railway^ la première entreprise du Dominion faite pour réunir les provinces maritimes au Canada proprement dit, et terminée en 1814. Cette ligne d'État fait aujourd'hui ses frais.
Le Dominion a facilité par deâ subventions l'établissement de lignes à vapeur entre la Colombie, le Japon, l'Australie. Toutes ces dépenses ont chargé lourdement le budget fédéral, et l'augmentation des recettes douanières n'a pas compensé l'accroissement des dépenses. Comme les autres colonies autonomes, le Dominion a un déficit qu'il comble par des emprunts. Sa dette s'élève à 355 millions de dollars, celle des diflerents États à 3i millions de dollars. La proportion de la dette par habitant est à peu près aussi forte qu'en France.
La question des écoles au Manitoba. — Les attributions du pouvoir fédéral avaient été assez clairement définies dans l'acte de 1867. Aussi les conflits des droits provinciaux et des droits fédéraux ne se sont produits que de temps à autre, sur des questions particulières. C'est ainsi qu'en 1887 le Dominion intervint pour empêcher l'État de Manitoba de construire une ligne qui croisait celle du Pacifique. Celte intervention provoqua, presque immédiatement, la réunion à Québec d'une conférence interprovinciale; les premiers ministres de tous les États, sauf la Colombie et le Prince-Edouard, y assistaient, ainsi que de nombreux députés. La conférence adopta les vœux suivants : le veto à la reine seule et non au gouverneur; la moitié du Sénat élue à terme par les provinces; le droit de vote pour le Parlement fédéral réglé par chaque province à sa manière; les États souverains en matière de chemins de fer et travaux publics; suppression des hautes Chambres provinciales; augmentation de la part attribuée à chaque province dans les recettes; traité de commerce avec les États-Unis. Ces vœux
furent en partie adoptés par les libéraux, qui triomphèrent des conservateurs en 1896.
Le ministère libéral Laurier eut dès son début à résoudre de nouvelles difficultés soulevées encore par le Manitoba. La construction du chemin de fer contesté avait été autorisée en 1888. Mais le gouvernement fédéral était en conflit avec le Manitoba sur la question des écoles primaires. L'instruction, dans le Dominion, n*est pas un service public. Le gouvernement s*est contenté d'accorder des subventions aux écoles privées de manière à pouvoir rendre Técole à peu près gratuite : c'est l'esprit du système anglais. L'Ëlat subventionne les écoles de toutes les confessions. Les catholiques se sont fait reconnaître le droit de recevoir des subventions pour des écoles à eux où les enfants catholiques seuls sont reçus et où l'enseignement est donné par des ecclésiastiques. C'est le régime des provinces de Québec et d'Ontario. Le Manitoba ne voulut pas l'accepter quoiqu'il fût fondé sur la Constitution de 1867. En 1890, le gouvernement de Manitoba déclara qu'il ne subventionnerait plus les écoles exclusivement catholiques : l'Etat comptait alors 132000 protestants contre 20 000 catholiques. Les évéques Grent appel au gouvernement fédéral, qui leur reconnut le droit de réclamer des subventions pour leurs écoles. La législature du Manitoba refusa de se soumettre a cette décision et menaça de voter l'annexion de la province aux États-Unis. Le conQit se prolongea sous le gouvernement conservateur et ne fut terminé que par le ministère libéral, partisan, comme on l'a vu, des franchises provinciales. Dès novembre 1896, on accorda au Manitoba le droit d exiger à peu près la neutralité des écoles subventionnées; elles sont ouvertes aux enfants de toutes religions; l'enseignement religieux, quelle que soit la religion, n'est donné dans l'école que s'il est réclamé par l'administration de recelé et par dix parents à la campagne ou vingt-cinq en ville; en dehors de l'instruction religieuse, les enfants ne peuvent être séparés par confessions. Pour la langue, l'enseignement est français ou bilingue dès qu'il y a 10 élèves français. Cet arrangement compliqué (on n'en donne ici que la substance) amena la suppression de la subvention à 51 écoles exclusif
vement catholiques. « Nous sommes traités comme des Irlandais ou des Russes », disait rarchevèque Langevin, et il résumait ainsi les c droits historiques » des catholiques canadiens : c Nous voulons : l"" le contrôle de nos écoles; 2"* des administrations scolaires catholiques partout; 3* des livres d*histoire et de lecture catholiques; i"" des inspecteurs catholiques; 5"* des instituteurs catholiques formés par nous; 6^ nos taxes à nous, et aucune espèce d'impôt pour les écoles qui ne sont pas les nôtres. » Le programme de Tarchevèque Langevin continue à être appliqué en Québec et en Ontario. Partout ailleurs renseignement catholique est libre, mais les écoles subventionnées doivent être à peu près neutres comme en Manitoba.
La population et l'immigration. — Une des difficultés les plus graves pour Tavenir du Canada, c'est la diminution de l'immigration. Le Dominion a augmenté sa dette, construit beaucoup de travaux en comptant sur un afflux d'habitants et par conséquent de contribuables. Or le cens de 1891 a été une déception. De 1881 à 1891 la population n a augmenté que de 11,76 p. 100 au lieu de 18,97 de 1871 à 1881. L'émigration des Canadiens aux Etats-Unis, où les attirent les forts salaires industriels, reste considérable malgré l'ouverture des territoires de l'ouest à la colonisation. L'accroisement de population du Manitoba a été de 144,95 p. 100 de 1881 à 1891, mais il avait été de 247 p. 100, dans la décade précédente. La population du Québec et de l'Ontario s'accroît peu; celle des provinces maritimes pas du tout. Seule la population colombienne, à cause du chemin de fer, s'est accrue davantage de 1881 à 1891 (98 p. 100) que de 1871 à 1881 (36 p. 100). En 1901 le total des habitants du Dominion était de 5 371000, dont 1 650 000 Français. Les Franco-Canadiens ont beaucoup plus d'enfants que les autres, mais leur nombre ne s'accrott pas par immigration et 800 000 d'entre eux sont allés s'établir aux États-Unis.
Le Canada est un pays où la population est clairsemée, presque exclusivement agricole et où les anciennes provinces ont conservé des traditions catholiques ou aristocratiques : l'esprit démocratique y pénètre lentement par les colons des nouvelles provinces et surtout par l'influence des États-Unis.
L'AMÉRIQUE ANGLAISE ii3
Terre-Neuve. — Terre-Neuve avec le Labrador, qui dépend d'elle, a210 000 habitants; jusqu'à ces dernières années sa population se composait principalement de pêcheurs de morues et de homards. L'intérieur de l'île était à peine exploré ; on commence maintenant à y faire de l'élevage; on vient d'y découvrir des mines de métaux précieux, de houille, de pétrole qu'on compte exploiter. Si ces espérances se réalisent, Terre-Neuve trouvera peut-être laugmentation d'habitants et de recettes dont elle a besoin. Les impôts jusqu'ici ont fort peu rendu etla principale ressource du budget a été les douanes ; les pêcheurs sont misérables quand la pêche ne rend pas et le gouvernement est obligé de venir à leur secours. La djelte de Terre-Neuve est considérable. Son gouvernement ne peut exécuter les travaux d'utilité publique qui manquent à Ttle. Il penche sans cesse entre deux solutions : ou bien entrer dans le Dominion pour laisser au gouvernement fédéral le soin de payer la dette et de faire des voies ferrées et des postes; ou bien décider l'annexion aux États-Unis, dont Terre-Neuve a besoin, comme les provinces maritimes, pour leur vendre son poisson et leur acheter des produits manufacturés. Terre-Neuve n'a pu se décider à choisir, elle est restée une colonie misérable, isolée en face de deux grandes fédérations. Elle a depuis 1855 tin gouvernement responsable. Le seul événement important auquel ait été mêlée Terre-Neuve c'est la question des pêcheries françaises. Depuis le traité d'Utrecht qui a cédé Tile aux Anglais, ses anciens possesseurs, les Français, ont conservé le droit de venir pêcher la morue au bord de la côte ouest et d'y construire des abris provisoires. Comme la morue fait défaut, les Français ont entrepris la pêche et la préparation des homards. Le droit de le faire, contesté par les Terre-Neuviens, leur a été reconnu par un arbitrage (1890). A présent les Terre-Neuviens refusent de vendre des amorces aux Français, en représailles contre les primes que le gouvernement français accorde aux pêcheurs ; ils prétendent disposer du' rivage français comme d'une terre vacante et y établir des colons. De là viennent les difficultés pendantes.
Le déclin des Indes Occidentales. — Les noirs étaient
Histoire gêr^rale. XII. 8
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plus nombreux que les blancs aux Indes occidentales (à la Jamaïque, 300 000 noirs contre 30000 blancs). Après réroancipation, les nègres se plaignirent d'être toujours traités en inférieurs, surtout devant les tribunaux, et réclamèrent des concessions de terre. Les rapports entre les deux races étaient très tendus. En octobre 1865, quelques nègres de la Jamaïque déliyrèrent un des leurs traduit devant un tribunal. Les fonctionnaires et les créoles crurent à une révolte générale : ils traitèrent les insurgés ou prétendus tels avec la plus grande cruauté. Le gouvernement métropolitain fit une enquête qui aboutit à la suppression de rassemblée législative élue de la Jamaïque^ la plus ancienne (1661) des institutions représentatives coloniales. Malgré les apparences , cette mesure était une satiskction donnée aux blancs, qui aimaient mieux perdre leurs franchises que voir une majorité nègre à rassemblée.
L émancipation des esclaves a eu une autre conséquence qui s est fait sentir dans toutes les Antilles anglaises : c'est la crise sucrière. Le gouvernement métropolitain a bien essayé de remplacer la main-d'œuvre des esclaves en encourageant l'immigration de coolies indous et chinois. La mesure a profité surtout à la Trinité et à la Barbade, qui produisent chacune plus de sucre que la Jainaïque, quoique moins étendues et moins peuplées. D'ailleurs les sucres de canne ne pouvaient plus se vendre en Europe tant que les Etats à betteraves encourageaient par des primes l'exportation du sucre produit chez eux. Les Antilles anglaises ont dû chercher d'autres ressources. Les Bahamas et les îles du Vent (la Dominique) cultivent les oranges, les citrons, les ananas. Trinité, Tabago, les îles sous le Vent (Grenade) cultivent le cacao. Toutes ces îles, sauf la Trinité, ont besoin des subsides du gouvernement métropolitain pour équilibrer leur budget. Elles lui coûtent plusieurs millions par an. Leurs dettes sont considérables. On s'applique à y réduire les dépenses. Tabago, sur sa demande, a été réunie à Trinité (1889) pour avoir moins de fonctionnaires à payer; pour la même raison d'économie, on a parlé de faire une fédération des petites Antilles. L'ambition des fédéralistes va plus loin : ils voudraient réunir en un seul État toutes les Antilles
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anglaises, et même les rattacher au Dominion. Des ouvertures ont été faites par le Canada à la Jamaïque, qui les a repoussées (1884). La même année, la Dominique demandait le libreéchange avec les Etats-Unis ou l'annexion à ce dernier pays. Les Etats-Unis sont en effet pour les Indes Occidentales le meilleur marché pour la vente de leurs denrées et surtout du sucre, qui a été jusqu'ici leur principal produit. L'Angleterre ne leur en prend pas, puisqu'elle achète à meilleur compte le sucre de betteraves du continent. Les Indes Occidentales, jadis si prospères, traversent une longue crise qui se terminera quand elles auront trouvé un débouché. Le plus avantageux pour elles parait être les États-Unis; le plus désirable dans l'intérêt de l'empire anglais serait le Canada.
IL — UAustralasie démocratique.
Les colonies australiennes ne se sont fédérées que dans les années 1899-1901; mais depuis longtemps les quatre principales d'entre elles, Victoria, Nouvelle-Galles, Nouvelle-Zélande, Australie méridionale, ont à peu près la même vie politique et sociale; la Tasmanie restée agricole, le Queensland et l'Australie occidentale, pays neufs, semblent destinés à suivre la même évolution que les colonies plus développées. On peut donc réunir dans une seule étude les traits caractéristiques de l'histoire contemporaine des sept colonies australasiennes. Ce sont des États centralisés (la constitution de la Nouvelle- Zélande, fédérale depuis 1852, a été remplacée par une constitution unitaire en 1875), avec une population européenne, de formation moderne, concentrée en grande partie dans des villes industrielles, avec des institutions démocratiques et une législation sociale très avancée.
La laine et Tor. — La principale production de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande est toujours la laine des moi| tons; cet article fournit la moitié des exportations totales de ces pays : depuis plusieurs années on a appris à congeler la viande,
les œufsy le beurre, le miel, de façon à les transporter jusquea Angleterre sans qu'ils perdent autre chose qu'une partie de leur saveur : celte industrie se développe de plus en plus en Australie. Enfin le blé commence à être cultivé en assez grande quantité, surtout en Australie méridionale, pour pouvoir être exporté. La surface consacrée à l'élevage s'étend de plus ea plus vers l'intérieur; celle des cultures a été poussée, grâce à des travaux d'irrigation, dans des régions naguère arides et désertes.
La partie septentrionale du Queensland, dont le climat est tropical, a des cultures de canne à sucre. Mais les principales ressources du pays sont les moutons, le bétail et les céréales introduits par des Européens. La Tasmanie et le Queensland sont restés presque exclusivement agricoles. Dans les autres colonies, l'industrie s'est développée à la suite de la première découverte des métaux précieux. La production de l'or avait baissé après 1867; mais elle a remonté en Victoria, et de nouveaux gisements ont été découverts récemment au Queensland et surtout en Australie occidentale. L'Australie produit aujourd'hui pour 350 millions d'or environ et vient sous ce rapport après les États-Unis et sur le même rang que le TransvaaI. L'argent a été aussi récemment découvert en Nouvelle-Galles. Près de 7 millions de tonnes de houille sont extraits chaque année du sol australien surtout en Nouvelle-Galles. La Nouvelle-Zélande a, elle aussi, des gisements houillers. Une partie du combustible extrait est vendu aux navires, le reste consommé dans le pays. Les usines à vapeur ont commencé à s'installer pour la fabrication du suif, la filature, la mélallui^ie. Mais l'industrie ne s'est véritablement développée que dans la province de Victoria, où il a fallu employer la masse d'ouvriers accourus pendant la période de l'or ; encore leur a-t-on donné du travail surtout dans les chemins de fer de l'Etat. Les fabriques travaillent pour la consommation locale; leurs produits doivent être protégés par des droits de douane contre la concurrence anglaise et étrangère.
Les blancs, les indigènes, les Chinois. — La population de TAustralasie est très peu dense. La colonie la plus peu-
L AUSTRAL ASIE DEMOCRATIQUE il7
plée, Victoria, n'a que cinq habitants au kilomètre carré, moins que le Haut-Gévaudan. Mais les colons dans les pays miniers et industriels (Nouvelle-Galles, Victoria) sont concentrés en grande partie dans les villes. C'est le cas des 3/5 de la population de Victoria. Melbourne, la cité la plus peuplée d'Australasie (494 000 h.)^ renferme presque la moitié de la population de la colonie. La moitié au moins des habitants de la Nouvelle- Galles, et de ceux de l'Australie méridionale, colonie pourtant agricole, vivent en agglomérations de plus de 5000 habitants. Cette prédominance de l'élément urbain et ouvrier a fait que TAustralasie est devenue de plus en plus démocratique, à mesure que le nombre de ses habitants augmentait.
Depuis 1871, la population de l'Australie s'est élevée de 1600000 habitanU à 3600000, et celle de la Tasmanie de 99000 à 172000, celle de la Nouvelle-Zélande de 266000 à 772000 (sans compter plus de 43000 Maoris). Pourtant l'immigration s'est ralentie depuis que le produit des mines d'or a commencé à baisser. Les colonies australasiennes ont presque toutes cessé de l'encourager aux frais de TÉtat. Les chiffres des immigrants sont devenus très irréguliers d'une année à l'autre. Vers 1891 l'immigration devint presque nulle dans plusieurs colonies et surtout en Nouvelle-Zélande ; elle a repris ensuite, mais légèrement. La seule colonie qui attire une masse d'étrangers est l'Australie occidentale, à cause de ses placers; sa population a triplé en dix ans. Victoria, au contraire, perd plus dimmigrants qu'elle n'en reçoit. La majorité des gens actuellement établis en Australasie sont de race anglaise et de religion anglicane ; on trouve de fortes minorités irlandaises et catholiques en Nouvelle-Galles et Victoria, écossaises et presbytériennes dans ces deux colonies et en Nouvelle-Zélande. Des Allemands se sont établis au nombre de plusieurs milliers en Australie méridionale et au Queensland. La plupart des immigrants non britanniques se sont fait naturaliser, ce qui demande en Australasie fort peu de temps et de formaliés.
Les indigènes n'ont plus d'importance que dans l'Ile nord de Nouvelle-Zélande. Là vivent 40000 Maoris qui détiennent 1/7 de la superficie totale de la colonie. Us sont groupés en vil-
ii8 COLONIES ET DÉPENDANCES DU ROYAUME-UNI DEPUIS 1870
lages, presque tous convertis, ont des écoles anglaises, et nomment six députés de leur race à rassemblée de Wellington. Depuis 1868, ils ont vécu en paix avec les blancs; mais la question des terres amène de temps à autre des conflits. Les Maoris cultivent le moins possible, et cependant ils refusent de céder leurs terres au gouvernement, qui voudrait les acquérir pour les revendre aux colons. En 1894, le ministre démocrate Seddon a déclaré aux Maoris que s'ils laissaient leurs terres en friche pendant que des milliers de gens n*ont pas une acre à cultiver, le gouvernement en disposerait malgré eux. Mais les Maoris sont beaucoup trop nombreux pour qu'on puisse les exproprier, même pour cause d'utilité publique et avec indemnité.
Les Chinois, à l'étroit dans leur pays, intelligents, adroits, sobres et économes, s'étaient mis à émigrer en Australasie: ils apprenaient tous les métiers et les exerçaient à des salaires très réduits. Les ouvriers européens, mangeurs de viande, n'ont pu lutter contre ces mangeurs de riz, et, comme aux Etats- Unis et au Canada, ils ont obtenu que les gouvernements prissent des mesures contre leurs rivaux. En 1881, Victoria, puis la Nouvelle-Galles et la Nouvelle-Zélande ont saisi le prétexte d'une épidémie de petite vérole pour interdire aux Chinois d'arriver plus d'un par cent tonneaux sur n'importe quel navire et de débarquer sans acquitter un droit de 250 francs. En 1888, la Nouvelle-Galles a porté la proportion à 1 émigrant par 300 tonneaux et décuplé le droit. Par ce procédé on a arrêté l'immigration chinoise, qu'on ne pouvait empêcher directement. Des mesures ont été prises pour mettre fin à l'introduction de Polynésiens dans le nord du Queensland, où on les employait aux cultures tropicales.
La politique et les partis. — En somme T Australasie n'est pas troublée par la question des indigènes aussi profondément que le Cap; les Européens y dominent et leur majorité se compose des nouveaux venus qui n'ont pas trouvé en face d'eux la résistance d'une couche d'anciens colons conservateurs, comme au Canada. Aussi les questions qui divisent les partis en Australasie sont-elles contemporaines et européennes plus
L*ADSTRALASI£ DÉMOCRATIQUE 119
que dans toute autre colonie anglaise, — surtout depuis le développement de rindustrie. Après l'institution du gouvernement responsable, ht question capitale, particulièrement en Nouvelle- Galles et en Victoria, a été celle des tarifs douaniers. L*ancien parti libéral, qui avait préparé rétablissement des constitutions, était libre-échangiste. Le parti conservateur était protectionniste. C'est, on se le rappelle, à peu près la même chose au Canada. Mais en Victoria les protectionnistes ont trouvé un appui dans le parti ouvrier. Ce parti a été organisé à la mode anglaise par les syndicats professionnels, et, comme en Angleterre, il se propose simplement de défendre les intérêts immédiats des ouvriers, salaires, heures de travsdl, etc., et n'accepte du socialisme théorique que ce qui s accorde avec ses revendications particulières. Les ouvriers victoriens sont tous protectionnistes parce qu'ils veulent conserver leurs salaires, moins élevés qu'à l'époque de l'or, mais toujours plus hauts qu'en Angleterre. Ils s'accordent avec les patrons pour repousser la concurrence étrangère. Aussi le protectionnisme a-t-il triomphé de bonne heure en Victoria, où il est toujours en vigueur. En Nouvelle- Galles, le libre-échange a trouvé pour champion le plus illustre représentant de l'ancien libéralisme, sir Henry Parkes, émigré d'Angleterre en 1839, député dès l'établissement du gouvernement responsable, anobli par la reine, cinq fois premier ministre. Le grand old man de la Nouvelles-Galles est mort à Sydney en 1896. Les protectionnistes, dirigés par M. Dibbs, n'ont terni le pouvoir que peu d'années en Nouvelle-Galles. Sous le ministère de M. Reid, chef des démocrates, cette colonie renonça à la protection : jusqu'à la fédération, elle est restée la seule qui eût des tarifs modérés. Avec les douanes, les questions importantes ont été la continuelle querelle des squatters et des setUers et la législation foncière qu'elle rend nécessaire, les impôts nouteaux nécessités par le développement des travaux publics, leur assiette, les emprunts à faire en Europe, enfin les économies budgétaires pour empêcher le déficit. Dans la solution de ces problèmes, les partis ouvriers, grandissant en force, ont pris une influence de plus en plus grande; en outre ils ont apporté dans les parlements des projets de législation sociale que l'on
étudiera plus loin. Dans rassemblée de Nouvelle-ZélaDde la majorité a passé, depuis 1891, au parti avancé ou populaire^ coalition des démocrates et des ouvriers, dirigé par John Ballance, puis, après sa mort (1893), par M. Seddon, le premier ministre actuel de Nouvelle-Zélande. C'est ce qui fait dire en Europe que le gouvernement de celte colonie est socialiste : nous verrons ce qu'il y a d'exact dans cette appréciation sommaire. En Nouvelle-Galles, en Victoria, en Australie méridionale et même au Queensland les partis ouvriers forment des minorités importantes de la représentation. Dans la première de ces colonies, le ministre Reid ne pouvait se maintenir contre les protectionnistes à outrance qu'avec leur appui. Aussi faisait-il des déclarations hostiles aux « capitalistes », promettant de « balayer les débris de l'ancien conservatisme ». Après les partis ouvriers qui datent de la formation des trade-unions en Australie, se sont constitués des partis proprement socialistes, dirigés par des propagandistes peu nombreux; toutes les nuances du collectivisme, du communisme, de Tanarchisme européen et américain ont été importées en Australasie, mais elles ne sont guère représentées dans les parlements.
Les partis sont constitués comme en Angleterre d'une façon durable, avec une organisation permanente; mais ils sont plus nombreux et la vie parlementaire en devient très compliquée; chaque ministre est appuyé sur une coalition toujours exposée à se dissoudre; les chutes de cabinet ont été fréquentes depuis 1856, surtout en Nouvelle-Galles et Victoria : elles ont souvent pour conséquence la dissolution du parlement prononcée par le gouverneur, sur la demande de l'homme politique dont le programme paraît devoir rallier la majorité des électeurs. Dans les Chambres, Tobstruclion est une tactique fréquemment employée : elle a en Australasie un nom spécial, stonewalling^ venu de Nouvelle-Zélande.
Élargissement de la représentation. Le vote des femmes. — Le vieux parti libéral avait fait donner aux colonies australasiennes le gouvernement responsable (1855-56). Les nouvelles majorités se sont appliquées à rendre la représentation de plus en plus démocratique. C'est un mouvement
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qu*on a VU commencer dès 1856 en Australie méridionale, et qui s'est continué surtout en Victoria et en Nouvelle-Zélande. £n voici les principaux effels : 1*" Les membres des Chambres hautes {Législative Councils) ne sont plus nommés à vie qu*en ^ouvelle-Galles. Mais les démocrates ne cessent de réclamer une loi qui limite la durée de leur mandat suivant Texemple donné par la Nouvelle-Zélande sous le ministère c avancé » (i 891). Dans plusieurs colonies le cens pour être électeur et éligible aux Councils a été abaissé. — 2<' Le suffrage universel pour Télectien des membres de la seconde Chambre {House of Assembly) existe aujourd'hui dans toutes les colonies; néanmoins on avait conservé, comme en Angleterre, aux propriétaires le droit de voter dans toutes les circonscriptions où ils possèdent un bien; ce privilège leur a été retiré en Nouvelle-Galles (1893), puis en Victoria et en Nouvelle-Zélande (1896). Le principe c One matij One voie » a reçu ainsi en Australasie une application que la métropole attend toujours. — 3^ Autre réforme réalisée par TAustralasie avant l'Angleterre : les femmes ont obtenu le droit de vote pour les élections législatives en Nouvelle-Zélande (1893), en Australie méridionale (1895), en Australie occidentale, en Nouvelle-Galles du Sud. Le parlement néo-zélandais a refusé, par une faible majorité, d'accorder aux femmes le droit de siéger parmi ses membres. Mais l'Australie méridionale n'a établi aucune restriction de ce genre, de sorte que la colonie pourrait, en théorie, avoir un ministère entièrement féminin. Lies électeurs femmes ont déjà pris part à quatre élections générales en Nouvelle-Zélande ; elles ont voté en très grand nombre. Leur intervention a été favorable au gouvernement populaire, qui a conservé sa majorité; le parti de la tempérance, religieux et anli-alcoolique, qui comptait beaucoup sur les voix féminines, a été déçu et battu. — 4® L'indemnité aux membres du Parlement, qui n'existe pas en Angleterre, a été établie en Australie après de longues résistances de la part des Chambres hautes. La proposition d'indemnité faite en Victoria dès 1861 et reprise presque à chaque session, a mis près de vingt années à être adoptée. Les Assemblées de la Nouvelle-Zélande et de Queensland (1885), après plusieurs échecs devant le Councilj ont ima-
giné de faire passer Tindemnité comme un article de budget, qui, suivant Tusage de la métropole, n*est pas soumis à la Chambre haute. La Nouvelle-Galles, la terre du libéralisme ancien, a a accordé l'indemnité à ses représentants qu'en 1889, et malgré l'opposition de sir Henry Parkes, appuyé sur le Council.
Le a Paradis des ouvriers ». — Si l'Australasie est au point de vue démocratique la partie la plus avancée de l'empire britannique, en matière de législation sociale certaines de ces colonies sont les Etats les plus audacieux du monde entier. On a appelé Victoria le paradis des ouvriers^ et on devrait donner le même nom, s'il n'était à la fois trop vague et trop hyperbolique, à l'Australie méridionale et à la Nouvelle-Zélande. Pour préciser, il faut dire que les ouvriers ont trouvé dans ces pays de hauts salaires, de courtes journées de travail, que ces avantages leur ont été donnés d'abord par le libre jeu des lois naturelles, — l'or étant abondant, et les bras manquant aux mines et à l'industrie, — enfin qu'ils leur ont été conservés, augmentés de quelques autres, par l'intervention des parlements. Les progrès de la classe ouvrière en Australie ont à peu près la même histoire qu'en Angleterre; ils se font d'abord en dehors du gouvernement par le self-help et l'action des syndicats. Avant même la période de l'or, les sans-travail émigrés d'Angleterre trouvent en Australie la liberté d'association comme dans la métropole, apportent l'habitude de s'unir et fondent des syndicats qui discutent avec les patrons les conditions du travail. Dès 1853,1a journée de huit heures est réclamée à Melbourne. Elle ne sera obtenue qu'après la grande émigration de l'or, et toujours à la manière des anciennes trade-unions d'Angleterre, sans lois, par arrangements particuliers de chaque syndicat avec les patrons. La journée de huit heures, en Victoria, est accordée d'abord aux ouvriers du bâtiment et du fer en 1856; en 1890, soixante métiers différents la possèdent. Depuis 1856, on célèbre tous les ans dans les principales villes d'Australasie et de Nouvelle-Zélande l'anniversaire de la journée de huit heures. La plus belle fête est celle de Melbourne. Les syndicats victoriens défilent à la mode anglaise avec des drapeaux, et se réunissent en plein air autour de charrettes plates-formes oii parlent
L'AUSTRÂLASIB DEMOCRATIQUE 123
les orateurs. Ce sont li des usages britanniques qui n'apparaissent pas pour la première fois en Australie. Mais on voit, depuis qaelque temps, la Chambre lever sa séance le jour de la fête da travail et les ministres assister au banquet des syndicats : l'anniversaire de la journée de huit heures est comme une fêle nationale. Le moment est venu où les hommes politiques ont besoin des ouvriers et où ceux-ci commencent à trouver les lois préférables aux contrats particuliers. Cette évolution n*est pas bornée à TAustralasie ; c'est par elle que passent à Theure pré* sente les trade-unions anglaises, jadis indifférentes ou hostiles à Tintervention de TElat. En Australie comme en Angleterre, ce sont les crises industrielles qui ont poussé les ouvriers à réclamer l'appui du gouvernement. La propagande des petits groupes socialistes a donné la conscience à cette tendance d'abord instinctive. L'arrêt des affaires en Australie de 1892 à 1894 a beaucoup contribué à faire entrer des députés ouvriers {labour members) dans les Chambres, et par suite à donner une grande place aux questions sociales dans les débals parlementaires. La force des syndicats australiens s'était affirmée déjà, pendant la grande grève des docks de Londres (1889) : ils réunirent alors 50 000 livres sterling qu'ils envoyèrent à Londres. Lie mouvement de solidarité continua. L'année suivante, une grève des constructions navales ayant éclaté en Australie, elle fut subventionnée par les autres métiers australiens et par les syndicats anglais. Les partis ouvriers commencèrent en 1890 i prendre une importance politique qui, depuis, est allée croissant. En Nouvelle-Galles, sir Henry Parkes avait accordé au parti ouvrier une modification de la loi Maître et Serviteur^ pour permettre à l'ouvrier de traiter sur un pied d'égalité avec le patron, mais à la veille des élections de 1894 il ne voulut pas promettre la journée de huit heures et le repos du dimanche avec salaire. Le parti ouvrier passa du côté de son adversaire Dibbs, mais, plus tard il revint à M. Reid, le successeur plus démocratique de Parkes. Dans presque toutes les colonies, des projets de loi réduisant la journée de travail à huit heures ont été présentés plusieurs fois. Des mesures toutes nouvelles ont assuré aux ouvriers des avantages plus grands que partout
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ailleurs. C'est ainsi que Victoria a établi des conseils mi-parlis de patrons et d'ouvriers pour fixer les salaires en chambre comme en fabrique. La Nouvelle-Zélande a rendu la conciliatioa obligatoire (tandis qu'elle est facultative dans tous les autres pays qui l'ont établie) pour les conflits entre patrons et ouvriers : la partie qui ne se soumet pas aux décisions du tribunal nommé sous le contrôle de l'État est poursuivie en justice et punie d'une amende (1894-95).
Un tel régime suppose que les ouvriers sont groupés et traitent collectivement sous la responsabilité d'un bureau choisi par eux; c'est en quelque sorte le syndicat rendu obligatoire par la loi. Toute la nouvelle législation ouvrière présente en Nouvelle-Zélande le même caractère radical. Ainsi TÂcte pour protéger les enfants mineurs employés dans le commerce (1892- 1894) va beaucoup plus loin que notre législation ou celle des Anglais; il s'applique à tous les magasins , ateliers, boutiques, etc., à partir de deux employés, interdit l'emploi des mineurs avant quatorze ou seize ans suivant le degré d'instruction primaire, fixe la durée maxima de leur travail à huit heures ou neuf heures et demie par jour selon les cas, repas compris, et sans travail de nuit; leur assure le repos du dimanche et, en outre, d'une demi-journée par semaine avant l'âge de dixhuit ans. Les lois sociales australasiennes forment, depuis quelques années, un des chapitres les plus importants des recueils spéciaux. Nous n'avons pu en citer ici que quelquesunes, à titre d'exemple.
L'État et la propriété foncière. — La < libre sélection i est toujours en vigueur; mais l'étendue des bonnes terres vacantes a diminué; les recettes provenant de la vente des lots ont beaucoup baissé; en Nouvelle-Galles, elles représentaient, vers 1877, le quart du revenu total; aujourd'hui elles n'en représentent plus même le huitième. Seuls le Queensland et l'Australie occidentale, étendus et peu peuplés, ont encore beaucoup de terres utilisables à concéder. La situation est gênante pour des budgets en déficit et pour des pays qui cherchent le moyen d'augmenter la densité de leur population. Afin d'y remédier, on a adopté un grand nombre de lois dont les
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détails sont très compliqués et dont les dispositions principales peuvent se résumer comme il suit :
4* On a conservé la libre sélection, en diminuant l'étendue des lots et en augmentant les obligations imposées aux concessionnaires : construire une maison, cultiver une partie du sol, élever des clôtures, résider sur la concession, etc. Les concessions ne peuvent en aucun cas dépasser une étendue maximum qui est fixée assez largement (de 200 à 800 hectares environ, suivant la fertilité du sol). L'Australie méridionale, la Nouvelle- Zélande accordent aux ouvriers de minimes concessions (parfois moins d'un hectare) à très bon marché. La règle reste la vente des terres publiques en lots relativement petits. Ces dispositions ne sont que la suite de celles de Fépoque précédente et ont pour but de créer une classe de moyens et de petits propriétaires.
2* Une nouvelle méthode a été inaugurée par la Nouvelle- Zélande. Cette colonie, tout en continuant de vendre des terres, s'est mise à faire des concessions de neuf cent quatre-vingt-dixneuf ans moyennant une rente annuelle équivalant i 4 pour 100 de la valeur du sol (1892). Ainsi l'Etat ne perd pas à tout jamais la propriété des terres, et il s*assure un revenu moins élevé, mais plus régulier.
3* La Nouvelle-Zélande encore a imaginé d'appliquer l'expropriation pour cause d'utilité publique aux propriétés trop grandes (1894). Une Cour spéciale en fixe la valeur; le gouvernement les rachète et les vend ou les loue en morceaux plus petits. Dans le même esprit, l'Etat néo-zélandais s'est fait donner le droit d'intervenir pour imposer aux grands propriétaires des conditions raisonnables pour leurs fermiers, et de leur reprendre, contre indemnité, leurs propriétés s'ils ne veulent faire aucune diminution (1895). — D'autres colonies ont imité le système de concession à longue échéance et Texproprialion forcée des grands propriétaires.
Ces mesures tendent toujours, comme les anciennes, à rendre les propriétés plus petites pour accroître le nombre des propriétaires, mais elles ont un caractère original et révolutionnaire. Elles ne s'attaquent plus seulement au squatter y locataire de
territoires étendus, comme la libre sélection, mais elles sont dirigées contre la grande propriété que la législation précédente n avait pas osé attaquer. En outre, par l'emploi de la concession de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, elles tendent à habituer une partie des nouveaux concessionnaires à se considérer simplement comme les locataires de TÉtat. Il faut y voir sans doute rinfluence des théories de Uenry George, le propagandiste américain de la nationalisation du sol, dont les écrits ont eu en Australasie autant de succès qu'en Angleterre. Les « georgistes» anglais ou américains louent beaucoup la nouvelle législation foncière néo-zélandaise et en recommandent l'introduction dans leurs pays comme un acheminement à la nationalisation définitive. L'Etat devrait, d'après eux, avoir le monopole de la propriété et concéder à chaque individu la possession de l'étendue nécessaire à son existence et à celle des siens, à condition qu'il la travaille lui-même. Si c'est là le but de l'Etat néo-zélandais, il y marche par une série de mesures légales à très longue échéance. On a cru trouver des tentatives plus révolutionnaires, des essais de communisme, dans certains types de colonies agricoles créés par la Nouvelle-Zélande, Victoria, l'Australie du Sud et plus tard par le Queensland. Dans les plus originales de ces installations, la terre était concédée à une association de cultivateurs qui devaient la cultiver en commun, se partager les fruits de leur travail après avoir prélevé sur eux une renie pour le gouvernement et le prix des premières avances faites par lui. Ces colonies comprenaient de 20 à 300 personnes. Celles de l'Australie du Sud ont échoué et leurs membres se sont presque tous dispersés. Il ne s'agissait là que d'un expédient pour transformer en cultivateurs les sans-travail qu'on ne pouvait plus employer dans les villes.
Les fonctions de l'État en Australasie. — Les colonies australasiennes ont créé plus de services publics que les pays européens. Elles n'ont rejeté qu'une seule des chaînes de ces derniers, le budget des cultes. Les Eglises et les Etals sont séparés dans toutes les colonies. U faut ajouter que le budget de la guerre est, relativement à ceux de l'Europe, presque insignifiant en Australasie. Mais aucun autre pays ne
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dépense autant pour rinstruction, pour les travaux d'utilité publique, ne prend autant d'initiatives que les principales colonies australasiennes.
Dans toutes les colonies, on a abandonné le système anglais d'avant 1870 qui consistait à laisser renseignement à l'initiative privée en le soutenant par des subventions : les colonies australasiennes ontun ministère de l'Instruction primaire, des écoles nationales obligatoires pour les enfants de six à quatorze ans, laïques et gratuites tout au moins pour les pauvres. L'enseignement confessionnel est libre, mais n'est pas subventionné. Les colonies australasiennes dépensent un dixième de leurs revenus pour l'instruction publique. Victoria a consacré a ce service un tiers des siens dans les premières années. En France, la part de l'instruction publique est à peine un seizième du budget.
L'alcoolisme a été combattu dans toutes les colonies. Des mesures ont été prises pour ne pas augmenter le nombre des débits d'alcool et pour les fermer de bonne heure en semaine et toute la journée le dimanche. Les défenseurs de la tempérance en Nouvelle-Zélande sont constitués en parti politique. Ils réclament, comme en Angleterre, le droit pour les adminis* trations locales de réglementer et même d'interdire le débit de l'alcool.
Nulle part l'intervention de TEtat n'a été aussi importante que dans l'exécution des travaux publics; la plupart des chemins de fer ont été achetés ou construits par les États. Victoria possède tout son réseau ferré; dans les autres colonies les lignes appartenant à des particuliers représentent une faible longueur par rapport aux lignes nationales. Les routes, les ports, jusqu'à des usines à congeler la viande ont été construits aux frais des Etats; les entreprises de ce genre sont devenues considérables pendant la crise de 1893, alors que beaucoup d'ouvriers étaient sans travail ; mais ce ne sont pas de simples expédients comme les colonies agricoles. Les Etats australiens ont voulu, presque en chaque matière, faire mieux que l'initiative privée, devenir soit des patrons modèles, soit des entrepreneurs et des fournisseurs modèles. Pour faire connaître la multiplicité de leurs fonctions^ il suffira d*énumérer celles du
plus avancé et du plus entreprenant, celui de la Nouvelle- Zélande.
II est le plus grand propriétaire foncier de la colonie et possède des terres pour près d*un milliard. Il a les trois quarts des écoles primaires et instruit les neuf dixièmes des enfants : il est le seul entrepreneur des chemins de fer (2 235 milles contre 88 à des particuliers); il est le plus grand patron et occupe près de la moitié des ouvriers; il a créé une banque nationale qui prête à un taux plus bas que les banques particulières; en 4898, il a accordé, pour la première fois dans le monde, des retraites aux vieillards, assurant à chaque habitant 450 francs de rente annuelle à partir de soixante-cinq ans; il a depuis plusieurs années l'office le plus important d'assurance sur la vie. Ainsi se réalise la profession de foi faite, le 25 mars 1895, à New-Plymouth par M. Reeves, alors membre du ministère populaire et maintenant agent général de la colonie à Londres: € Plus rÉtat fait pour les citoyens, plus il remplit sa fonction... Les attributions de TEtat doivent être étendues le plus possible... La vraie démocratie consiste dans l'extension des attributions de TÉtat. » C'est le principe de ce qu'on appelle en Angleterre socialisme municipal. La différence est dans l'application : les services publics sont créés en Australasie par le gouvernement central, dans la métropole par les administrations locales.
Le déficit ; les emprunts ; les impôts progressifs. — L'intervention de l'Etat en matière de travaux publics et d'entreprises de tout genre a chargé les budgets d'autant plus lourdement que l'Etat ne cherche pas à réaliser des bénéfices immédiats, mais à satisfaire les électeurs. Si beaucoup de lignes ferrées donnent des revenus, d'autres, construites pour des intérêts locaux ou par des sans- travail, sont loin de faire leurs frais. Chacune des colonies, sauf l'Australie méridionale, l'Australie occidentale et la Tasmanie, a un léseau ferré plus étendu que celui de l'Algérie (presque le double dans Victoria, grande comme les 4/9 de notre colonie) ; mais les revenus ordinaires n'ont pas suffi aux dépenses d'établissement : il a fallu recourir aux emprunts, si bien que les colonies australasiennes sont les
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États les plus lourdement endettés du monde. La proportion de la dette par habitant y est en moyenne de 1 300 francs, contre 800 en France; elle atteint 1800 francs au Queensland. Près d'un quart dés ressources est employé au service de la dette. Le déficit a apparu depuis une dizaine d'années dans presque tous les budgets coloniaux. Il a causé bien des crises ministé"" rielles; les mesures proposées pour le combler sont les mêmes que chez nous, avec cette différence qu'elles ont été appliquées plus vite et plus résolument. D'un côté, les conservateurs ont recommandé les économies, les suppressions de fonctionnaires et ils les ont pratiquées, renvoyant des employés, des ouvriers de chemin de fer, abaissant l'indemnité parlementaire. D'autre part les démocrates ont proposé des impôts progressifs sur les successions, sur le revenu mobilier, sur la propriété foncière.
L'impôt sur les successions a été établi dans presque toutes les colonies et imité d'elles, comme tant d'autres réformes, par l'Angleterre.
L'impôt progressif sur le revenu mobilier existe dans la plupart des colonies avec exemption pour les petits revenus.
L'impôt progressif sur la propriété foncière a fait l'objet do débats très vifs dans les différents parlements. Il n'est établi que dans les deux colonies où la législation foncière semble s'inspirer des théories de la nationalisation du sol ; l'Australie méridionale a donné l'exemple en aggravant la charge des grands propriétaires pour les obliger à vendre leurs terres en petits lots (1893) ; puis la Nouvelle-Zélande a établi une taxe progressive sur les grandes propriétés valant plus de 125 000 francs; dans ce pays, sur 90000 propriétaires fonciers, seuls les 13 000 plus importants payent la taxe.
L'or, llmmigration et le régime parlementaire en Australie occidentale* — L'Australie occidentale est près de cinq fois plus grande que la France; sa superficie dépasse même celle de l'Australie du Sud plus le territoire Nord. Mais l'Australie occidentale, dépourvue de pluies, était restée de beaucoup la plus pauvre et la moins peuplée des sept colonies. Les habitants, manquant de main-d'œuvre, avaient réclamé des
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convicts alors que toutes les autres colonies refusaient d'en recevoir, et on leur en avait envoyé jusqu en 1863. En 1870, toute la colonie ne possédait pas 25000 habitants. Elle n avait pas obtenu le gouvernement responsable et était administrée par un gouverneur et un conseil de fonctionnaires. La situation a changé récemment après la découverte de lor. En 1886, on a trouvé des pépites et de la poudre d*or dans des allu viens; aussitôt s*est produit un rush de diggers armés de pioches et de cribles; il fallait s'enfoncer dans Tintérieur à près de 1 000 kilomètres, vivre dans un pays sans arbres, sans eau, où les objets nécessaires & la vie sont d'un prix extraordinaire à cause des frais de transport. Ces obstacles n*ont pas arrêté les immigrants. Au milieu des champs s*est dressée en 1893 une ville de tôle ondulée et de toile, Coolgardie, où Teau est si rare et si chère que Ton en manque pour se laver, mais qui possède déjà le télégraphe, une gare et plusieurs journaux. Entre 1881 et 1891 , la population de la colonie a passé de 30 000 à 50 000 habitants.
Une partie des nouveaux venus s*est mise à Télevage du mouton et du bétail, à la culture des céréales pour la nourriture de la population minière. Le gouvernement a augmenté son réseau télégraphique et a fait construire des chemins de fer, au moyen d*emprunts et du produit des douanes. La colonie pouvait enfin se suffire à elle-même. Le gouvernement impérial résolut de Tabandonner à ses propres ressources et de lui donner en échange un gouvernement responsable. Cette réforme a été hâtée par un mouvement en faveur de lautonomie de la colonie occidentale qui efit parti de la Nouvelle- Galles et dont rinitiateur a été sir Henry Parkes; le mouvement avait pris pour formule : « TAustralie aux Australiens ». Le gouvernement anglais accorda sans difficulté la concession qu*on lui demandait. En 1890, il a donné à TAustralie occidentale une constitution sur le modèle de celles de 1855. La colonie a deux Chambres. La Chambre haute a été d*abord nommée par la couronne ; elle est élue pour six ans par des censitaires depuis que la population a dépassé 60 000 habitants. La seconde Chambre est élue pour quatre ans au suffrage à
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peu près universel. Les membres ne sont pas rétribués. Le ministère est pris dans la majorité parlementaire. La vente des terres publiques est abandonnée par la métropole au gouvernement colonial. En 1901 la population de TAustralie occidentale s*était élevée i 184 000 habitants (y compris près de 6000 indigènes civilisés). Cette colonie est celle qui reçoit le plus d'immigrants ; au début de la période de lor elle en a reçu plus de 50 000 dans une seule année ; actuellement leur nombre diminue (18000 en 1895, 5900 en 1900).
Annexions et intervention dans le Pacifique. — Quoique les colonies australasiennes renferment encore bien des terres vacantes, elles ont depuis longtemps demandé au gouvernement anglais de leur annexer des lies océaniennes. Elles désiraient : 1* agrandir le domaine propre aux cultures tropicales, et prendre des pays peuplés d'indigènes qu'on puisse employer au travail des plantations et qui ne menacent pas, comme les Chinois, de devenir immédiatement des concurrents pour les ouvriers européens; 2** placer sous la domination britannique les archipels où pourraient s'établir des puissances navales dont les flottes seraient redoutables pour TÂustralasie. La première des annexions océaniennes a été celle des îles Fidji. Cet archipel se trouve à dix jours de navigation de Sydney; il comprend environ 200 îles dont la plus importante a la grandeur de la Jamaïque. Sa principale production est la canne à sucre. Il a été annexé en 1874, sous Disraeli. L'archipel est devenu une colonie de la Couronne, administrée par un gouverneur assisté d un conseil exécutif et d'un conseil législatif non élu. Il renferme environ 100000 indigènes et métis, 17 000 Indous et près de 2 500 Européens, planteurs de canne, négociants ou missionnaires.
Les annexions ou les interventions suivantes sont dues aux demandes pressantes des Australasiens. Dès Tannée 1875 une députation se rendait à Londres pour prier Disraeli d'annexer la Nouvelle-Guinée où les colons du Queensland ont des plantations et de laquelle ils tirent des coolies. En même temps, une société de colonisation préparait en Angleterre une expédition pour ce pays. Mais la Société contre Tesclavage priait
le ministre d'empêcher cette tentative, en disant que les blancs maltraitaient les Néo-Guinéens et les forçaient à travailler. Le ministre ne fit rien ni dans un sens ni dans Tautrë. Le gouvernement du Queensland attendit quelques années, puis il se décida à prendre de sa propre autorité possession de la Nouvelle-Guinée et envoya dansTlle un délégué à cet effet (1883). Le ministère Gladstone désapprouva cette intervention; mais le parlement de la Nouvelle-Galles déclara qu'il regrettait que le gouvernement impérial n'eût pas secondé l'action du Queensland. Celui de Victoria s'associa aux prétentions du Queensland et fit parvenir à la reine une adresse pour la prier d'annexer les Nouvelles-Hébrides et les îles Salomon, avant que la France annexât les premières, l'Allemagne les secondes. EnGn la première conférence fédérale réunie en septembre 1883 afin de pourvoir à la défense de l'Australie déclara que désormais aucune puissance étrangère ne devait s'établir dans le Pacifique à l'ouest de l'Australie. C'était comme une doctrine de Monroë australasienne : le gouvernement impérial donna une demi-satisfaction aux Australiens en annexant la partie sud-est de la Nouvelle-Guinée. Il a été convenu que cette nouvelle possession serait placée sous l'autorité d'un lieutenantgouverneur et que ses dépenses seraient payées par le Queensland, la Nouvelle-Galles et Victoria (1887-88). Les États australiens ont pris des mesures pour surveiller dans l'intérêt des indigènes le recrutement des travailleurs indigènes aux Fidji et en Nouvelle-Guinée. Ils avaient dû laisser à l'Allemagne une partie de la Nouvelle-Guinée et des Salomon; ils ont empêché la France d'annexer les Nouvelles-Hébrides. Le gouvernement impérial ne paraissait pas vouloir s'opposer à l'annexion (1886). Mais les Australiens envoyèrent à Londres une députation, qui parla, s'il faut en croire sir Charles Dilke, à lord Salisbury avec une franchise tout exotique. Un délégué aurait dit au ministre que l'Australie était d'humeur à chasser les Français même de la Nouvelle-Calédonie, s'il le fallait; puis, lord Salisbury ayant imputé la lenteur des négociations au « chaos » où les crises ministérielles jetaient la France, un autre délégué aurait répliqué : « C'est ici qu'il nous faudrait un peu de