‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 146 sur 206 · DERNIÈRE PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE L'AFRIQUE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE L'AFRIQUE

sites de rintérieur. L'Europe se contentait de prendre à l'Afrique ce que sa demande faisait arriver naturellement à la côte, par rintermédiaire des traitants indigènes, c'est-Â-dire un peu d'ivoire et surtout des convois d'esclaves.

Cependant le mystère immense de l'Afrique, si voisin, inquiéta la cunriosité européenne à partir du moment où la fin des guerres de la Révolution et de l'Empire et aussi le grand mouvement de la science moderne eurent donné à ses énergies des loisirs et des stimulants. Vers la fin du premier tiers de ce siècle commença la période de la grande exploration scientiflque, et aussi humanitaire, de l'Afrique. On vit partir pour l'intérieur, désintéressés et héroïques, des découvreurs passionnés comme René Caillé, Cameron, Speke, Grant, des savants comme Barth, Nachtigal, ou des philanthropes comme Livingstone, le plus grand de tous. Et peu à peu le blanc qui couvrait presque toute la caVte d'Afrique commença à être sillonné de rivières, dont l'origine et la destination restaient encore le plus souvent douteuses; de lacs retrouvés depuis les Portugais qui les avaient connus, mais sans les révéler au monde. L'ardeur scientifique et la haine des chasseurs d'esclaves soulevaient les voiles de l'intérieur du continent africain.

Le partage de l'Aftique. — Aux alentours de 1880, une transformation radicale se fit : les successeurs de ces savants ou de ces philanthropes allaient devenir des conquérants d'empires pour leurs patries respectives. L'Europe était sortie d'un long travail de concentration nationale. De jeunes nationalités s'étaient unifiées, elles n'avaient donc plus à lutter pour la vie même, mais pour l'expansion au dehors. Les autres, celles dont l'uniGcation était plus ancienne, ne trouvaient plus sur le vieux continent, partagé désormais en blocs solides et nets, les occasions, les obligations même de guerres. La situation européenne avait perdu toute élasticité, tout imprévu; toute tentative d'expansion y aurait provoqué dès la première minute une prise d'armes générale. En outre, l'Europe était remise des fatigues des dernières guerres d'où était sortie la concentration des grandes nationalités. Elle avait donc retrouvé son activité, son désir d'expansion et elle ne pouvait plus les satisfoire qu'au

dehors. Tous les continents étaient occupés ; restait TAfrique, dédaignée jusqud-là : les puissances de TEurope s*y précipitèrent, et ce continent si longtemps méprisé entra tout à coup dans la période du partage. L'émulation, la hâte des concurrents fut telle qu on devrait même parler d'une curée africaine. Après vingt ans seulement, presque tout est pris en Afrique et, lorsque les co-partageants voudront s'étendre encore, ce ne pourra plus être qu'aux dépens des plus faibles d'entre eux : mais déjà, à quelques signes précurseurs, on peut voir poindre cette nouvelle période de l'histoire.

Les annales de l'Afrique depuis vingt années doivent donc se borner à raconter sa prise de possession, jusqu'au cœur même du continent, par les puissances de l'Europe. La mise en valeur de l'Afrique européenne est encore à peine commencée, son état économique n'est pas sorti jusqu'ici du degré rudimeotaire, et son développement, dont il ne saurait être question ici, ne pourra servir d'objet d'étude qu'aux historiens de l'avenir. D'autre part, le monde indigène de l'Afrique, sauf sur de rares points, n'offre aucun événement qui présente un intérêt universel. On ne pourrait dire cependant des innombrables peuplades africaines qu'elles ont été heureuses parce qu'elles n'ont pas eu d'histoire : elles en ont eu une, mais si dispersive, si confuse qu'elle ne saurait être relatée : les flots de sang qui n'ont cessé de couler sur l'Afrique ont été déchaînés par les milliers d'exploits des chasseurs d'esclaves, par les pillages entre voisins, résultats d'une anarchie immense dans son ensemble, mais microscopique dans ses détails et qu*il faut donc passer sous silence après lui avoir fait cette allusion générale. L'objet de cette étude ne saurait par conséquent être autre que le partage de l'Afrique par les nations civilisées. Il se borne à l'évolution politique qui a amené l'Europe à dépecer tout un continent à grands coups de traités hâtifs, poussant les frontières en plein inconnu, et amenant les successeurs des explorateurs scientifiques ou humanitaires comme Barth ou Livingstone à devenir des conquérants, des coureurs de protectorats, à remplacer la découverte scientifique désintéressée par l'inventaire approfondi de l'acquéreur et le tour du propriétaire.

Un homme résume à lui seul cette évolution africaine : Stanley. Il commence en découvreur de terres et il continue en conquérant et en organisateur. Ses révélations géographiques inattendues attirent Tattention, puis les convoitises encore hésitantes de l'Europe, prédisposée par ses dernières modifications intimes à se ruer sur l'Afrique, mais jusque-là indifférente à ce continent Le grand voyage de Stanley, le c banquisme » effréné avec lequel il en a publié les résultats ont été la cause immédiate de la curée africaine.

La passion qu'ils ont soulevée a inspiré une grande tentative, celle du Congrès de Berlin de 1885, pour instituer un droit public africain. De la rencontre des découvertes de Stanley et de la ténacité entreprenante du roi des Belges, puis du Congrès de Berlin est né un État dont la création a amené indirectement celle de deux grandes colonies européennes : le Congo français et rAfrique orientale allemande. Cet Etat, le Congo indépendant, est à l'heure actuelle le modèle le plus avancé de Texploration méthodique, de l'occupation, et de la mise en valeur d'un grand territoire de l'Afrique intertropicale. Ses origines et son caractère nous imposent donc de commencer par son étude ce chapitre d'histoire.

/• — L'État Indépendant du Congo.

Les origines de l'État du Congo. — Le Daily Telegraph du 12 novembre 1877 publiait, avec des cartes qui mirent en émoi le monde géographique, le compte-rendu des voyages du reporter qu'il avait envoyé, de concert avec le iVi^t^^ York Herald, à la recherche de Livingstone, etqui, après trois ans d'épreuves, revenait avec le dernier mot de l'exploration générale de l'Afrique : il avait découvert le Congo. Jusque-là personne presque n'avait su pressentir, à l'énormité du volume des eaux qu'il déverse dans la mer, l'importance du < Rio Poderoso » des Portugais. La région des cataractes avait arrêté, à peu de distance de la côte, toutes les tentatives de pénétration. D'autre part une sorte de fétichisme géographique faisait attribuer au

bassin du Nil, malgré les différences d'altitude et de débit, les rivières entrevues entre le lac Bangouélo et Nyangoué par Cameron et Livingstone. Stanley révéla qu'elles se déversaient toutes dans l'Atlantique par le Congo; il apprit au monde l'existence d'un immense bief navigable au cœur de l'Afrique équatoriale. Mais aucune puissance coloniale, pas même l'Angleterre, à laquelle Stanley s'adressa néanmoins, n'en sut faire son profit, et ce furent deux envoyés du roi des Belges qui, au mois de janvier 1878, < cueillirent » l'explorateur au moment où il remettait le pied sur la terre d'Europe, à Marseille.

Dès le 14 septembre 1876, à la suite de la réunion d'une conférence de géographes à Bruxelles, Léopold II avait fondé, dans un but anti-esclavagiste, l'^ssocm^eon internationale africaine. Elle lança nombre d'expéditions : celle du Comité français, confiée à M. de Brazza, eut pour conséquence finale la fondation de la colonie du Congo français ; celle de Bôhm et Reichard, organisée par le Comité allemand, fut le prélude de la prise de possession de l'Est Africain par l'Allemagne. Mais le succès des expéditions belges envoyées par la voie traditionnelle de Zanzibar était maigre. La découverte de Stanley fut un trait de lumière pour Léopold II. Il proposa à l'explorateur d'attaquer l'Afrique non plus par l'est, mais par l'ouest, par le Congo; de compléter les efforts humanitaires de YÂBsociaiion internationale africaine par une entreprise à la fois économique et politique. Stanley accepta et, le 25 novembre 1878, le Comité ^études du Haut-Congo était fondé, au capital d'un million de francs, pour réaliser l'idée du roi. Le 14 août 1879, Texpédition belge arrivait à l'embouchure du Congo; au mois de décembre 1881, après de terribles efforts pour surmonter la région des cataractes, elle commençait à rassembler les pièces de ses vapeurs au bord du Slanley-Pool, à l'orée du grand bief navigable du fleuve. L'expédition du roi des Belges, après le temps qu'il lui avait fallu pour percer jusque-là, avait une chance inespérée: M. de Brazza, arrivé dès septembre 1880 au Stanley-Pool, n'avait pas vu arriver sur la rive sud les explorateurs portugais Capello et Ivens, qui ne descendirent pas le Kouango, affluent méridional du fleuve : les drapeaux de la France et du Portugal ne s'étaient

donc pas rejoints sur les bords du Congo, fermant Tintérieur à une entreprise privée comme celle du Comité d'études, qui s'était hâté fiévreusement, talonné par cette crainte. Aussitôt les Belges se précipitèrent dans les pays d*amont qui leur restaient ainsi ouverts. Obligés par la situation inorganique du pays où ils opéraient d'y créer un véritable Etat, ils occupaient les riVes du Congo et fondaient des postes jusqu'aux Chutes de Stanley. Ils s'installaient aussi dans la vallée du petit fleuve côtier le Niari-Kiliou, pour conserver un accès à la mer au cas où l'embouchure du Congo serait reconnue au Portugal, qui la réclamait. En outre, le Comité d'études, devenu ÏAssociatioji internationale du Congo, n'admettant plus de bornes à son appétit territorial, chargeait de lui conquérir l'empire duMouafa Yamvo le major de Wissmann, qui venait de visiter ce pays. Une pareille activité ne pouvait rester secrète : au bout de quelques années elle avait créé une situation qui provoquait les récriminations des puissances voisines des territoires ainsi occupés et qui avait besoin d'être régularisée. Ce fut l'œuvre des négociations de 1 884-1 885 . Personne à cette époque n'ignorait plus que le but du roi des Belges était la création d'un État indépendant en Afrique, et dès le 22 avril 1884 le gouvernement des États-Unis d'Amérique reconnaissait la souveraineté de Y Association internationale. Mais l'avenir de l'œuvre demeurait bien incertaine. Avec la France, qui réclamait le bassin du Niari-Kiliou, les relations restaient tendues. D autre part, le Portugal se fit reconnaître, le 26 février 1884, par l'Angleterre, en échange de certains privilèges économiques, la possession des deux rives du Bas-Congo jusqu'à Noki. C'était priver l'Association de toute communication avec l'Océan, puisque, de son côté, M. de Brazza revendiquait le bassin du Kiliou. L'Association ainsi menacée de mort trouva cependant des dispositions conciliantes du côté delà France, qui, par Taccord du 23 avril 1884, s'engagea à respecter ses stations et territoires pourvu que, de son côté, l'Association lui reconnût un droit de préférence pour le cas où elle serait obligée de céder ses domaines. Depuis, le gouvernement français a admis, par la convention du 5 février 1895, que son droit de préférence ne saurait être

opposé à la Belgique, qui songe à reprendre le Congo ; mais il se lest fait confirmer à rencontre de toute autre puissance. En même temps le prince de Bismarck, désireux sans doute d affirmer la politique « mondiale » de rAiiemagne, et peut-être aussi de faire naitre pour cette puissance une occasion de collaborer avec la France, proposait i cette dernière de régler d'un commun accord les questions africaines. Trouvant à Paris un appui, il protestait contre le traité anglo-portugais. Le 23 juin 1884, il déclarait au Reichstag que le gouvernement impérial était favorable à la fondation d'un État indépendant au Congo : trois jours après le secrétaire d*État anglais aux affaires étrangères dénonçait devant la Chambre des communes le traité portugais; Tœuvre africaine du roi des Belges était sauvée.

Le Gonin^és de Berlin* — Pendant la conférence qui devait se réunir à Berlin, le 15 novembre, pour chercher à établir un droit public africain, VAssocialion internationale allait régler les questions de ses frontières avec les puissances voisines et se faire reconnaître comme Etat indépendant par tous les pays civilisés. Elle s'arrangeait notamment avec la France le 5 février 1885 et avec le Portugal le 14, et, si elle était obligée de laisser à la première de ces puissances la vallée du Kouilou et à la seconde la rive méridionale de Testuaire du Congo, elle conservait avec la rive septentrionale Taccès qu'elle cherchait i rOcéan. Enfîn, le 23 février 1885, VAssociation internationale du Congo notifiait à la conférence de Berlin sa reconnaissance comme État souverain par toutes les puissances qui y étaient représentées en même temps que son adhésion à l'acte général de la conférence. Et le nouvel Etat créé en Afrique devait avoir une autre vitalité que l'acte de Berlin lui-même. Ce dernier est resté presque sur tous les points une solennelle mais vaine manifestation de bonne volonté diplomatique. Il avait stipulé la liberté commerciale absolue dans le bassin du Congo, délimité d'une manière conventionnelle, mais l'État indépendant y a établi des monopoles de fait. Il avait décidé que la navigation serait libre sur le Niger comme sur le Congo, et on sait quel sort la Compagnie royale du Niger a fait à cette clause. Enfin l'acte de Berlin édictait diverses procédures pour l'occupation

dos territoires africains, ou pour l'arbitrage en cas de disputes, mais en ces diverses matières, il est presque toujours resté lettre morte.

Le Congo et la Belgique. — Par contre TÉtat du Congo, né tandis qu*on rédigeait Tacte de Berlin, fit, dès le début, preuve de la plus exubérante santé sous l'impulsion énergique du roi Léopold, autorisé i devenir son souverain par les votes du parlement, belge des 28 et 30 avril 1888. Le 1" août, le roi notiflait aux puissances à la fois son avènement et la transformation officielle de TAssociation internationale en État Indépendant du Congo, qui se déclarait perpétuellement neutre. Depuis lors, Tùnion entre le Congo et la Belgique est devenue de plus en plus étroite : les finances belges ont été mises i contribution pour assurer les services du jeune État et la création du chemin de fer de la Mer au Stanley-Pool. Mais le grand désir du roi des Belges était que le Congo échut un jour à la Belgique et fût pour elle un immense débouché. Il le lui léguait par un testament du 2 août 1889, qui fut porté le 9 juillet 1890 à la connaissance des Chambres. Les 28 et 30 juillet, ces dernières ratifiaient un traité conclu le 3 entre TÉtat indépendant et le gouvernement belge, et aux termes duquel la Belgique avançait 28 millions de francs au Congo, qu'elle pourrait prendre au bout de dix années, ou bien après une ou plusieurs autres périodes de dix années en prolongeant d'autant son prêt. En juillet 1894, la Constitution belge était amendée de manière à prévoir l'acquisition de colonies. Le 9 janvier 1898, le Congo étant de nouveau obligé de recourir aux finances belges, on songea à hâter la date de la prise de possession, et un projet fut déposé dans ce but. Mais il souleva une opposition formidable ; on se résigna à faire voter un subside provisionnel de 5 600 000 francs, et le projet de reprise fut retiré le 29 novembre. Malgré les délais fixés par le traité de 1890, la question n'a pas été posée en 1900. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'elle soit prochainement résolue dans le sens delà reprise immédiate. Sans doute l'idée coloniale a fait du chemin en Belgique, où des industries nouvelles se créent chaque jour en vue des besoins du Congo. Mais dans l'intérêt même de ce dernier pays, on le

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laissera vraisemblablement encore sous le gouvernement d*uD roi-propriétaire absolu, qui Tadministre librement, économiquement, en dehors de tout embarras parlementaire.

Les progrès de roccupation. Les difficultés avec la France. — A partir de 1885, c'est-à-dire à partir de la constitution déQnitive de TÉtat du Congo, l'exploration et l'occupation du bassin du fleuve se poursuivirent avec une activité extraordinaire, si bien que les agents congolais atteignirent bientôt et même dépassèrent les frontières fixées un peu grosso modo par une série de conventions signées en 1884-1885. Du côté du sud cette expansion fut menée dès le début avec la plus grande énergie. Dans cette direction l'État Indépendant rencontrait deux rivaux : en 1890, l'Angleterre prétendait lui disputer les plateaux sains et fertiles du Katanga, mais l'Etat Indépendant sut les occuper à temps et les garder par la convention du 12 mai 1894, en vertu de laquelle il renonçait d^ailleurs, en faveur de l'Angleterre, i une partie des droits qui lui avaient été reconnus dans ces hautes régions; d'autre part le traité passé le 14 février 1885 entre le Portugal et l'Association Internationale du Congo laissait assez douteuse la situation de l'empire du Mouata-Jamvo. L'action énergique des officiers congolais en donna la plus grande partie au Congo, malgré les protestations du Portugal, qui ratifia en fin de compte la situation de fait, en signant avec l'Etat Indépendant la déclaration du 24 mars 1894.

Du côté du nord l'expansion des Congolais provoqua des difficultés internationales plus bruyantes et plus graves. Elle fut d'ailleurs plus énergique encore que dans le sud. La convention du 5 février 1885 avait déterminé les frontières entre l'Etat Indépendant et le Congo français, qui était arrêté au IT degré de longitude E. de Greenwich, mais auquel on reconnaissait, même s'il s'étendait plus à l'est, tout le bassin de la Licona-Nkoundja. Bientôt la découverte de l'énorme rivière de rOubangui par le missionnaire Geoi^es Grenfell fît naître une controverse : l'Etat Indépendant soutenait que le cours de cette rivière, situé tout entier à l'est du 17* degré de longitude, revenait au Congo, tandis que M. de Brazza, assimilant TOa-

bangui à la LiconaNkoundja, en revendiquait le bassin pour la France. Le différend fut réglé par le protocole du 29 avril 1887, qui fixait la frontière commune à TOubangui, puis au i"" parallèle, à partir du point où il coupe pour la seconde fois le cours de la rivière. Mais l'entrain incroyable de leur expansion de ce côté allait entraîner les Belges à violer cet arrangement. Le capitaine Yan Gèle remontait en 1887 TOubangui et Tidentifiait avec rOuellé, reconnu beaucoup plus haut, dix ans auparavant, par Schweinfurth Bientôt toute la région fut occupée par les Belges. En 1891, Léopold II, que le mirage historique du Nil attirait à son tour et qui rêvait dlncorporer à son domaine africain les anciennes provinces équatoriales de TEgypte, séparées de ce pays par la révolte mahdiste, avait fait rassembler au nouveau camp congolais de Djabbir, sur TOuellé, une force importante confiée au capitaine Yan Kerckhoven, avec la mission de marcher à la conquête du nord-est Tandis que le gros de la troupe s'établissait sur le Nil, près des ruines de Lado, pour réaliser ces vastes ambitions, elle détachait vers le nord une brillante pléiade d'officiers : M. de la KéthuUe poussait en 1893 jusqu'à Hofrah-en-Nahas, au sud de Darfour, et fondait non loin de là un poste congolais; le lieutenant Donckier de Donceel s'établissait à Liffi, près de Dem-Ziber, l'anciennne capitale égyptienne du Bahr-el-Ghazal ; enfin le capitaine Hanolet, plus audacieux encore, pénétrait jusque fort avant dans le bassin du Chari.

Il est vrai que les Belges ne gardèrent pas longtemps ces conquêtes un peu en l'air. A l'est, les mahdistes chassés du Bahrel-Ghazal par une révolte des Dinkas conservaient cependant l'usage du Nil et forcèrent les Belges à évacuer les bords de ce fleuve; ils les poursuivirent même jusqu'à TOuellé. A l'ouest, une de leurs bandes sortie du Darfour obligea tous les petits postes belges à se replier sur le Mbomou. D'ailleurs la diplomatie allait rendre cette retraite des Congolais définitive. La France était mécontente non seulement de voir les Belges passer au nord de la frontière établie par le protocole du 3 avril 1897, mais encore envahir des territoires nilotiques sur lesquels elle affirmait les droits imprescriptibles de l'Egypte,

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soutenant une thèse juridique intransigeante bien qu absolament irrésolue quant aux moyens de s*affirmer dans la pratique. Des négociations furent engagées à plusieurs reprises, mais elles échouèrent toujours devant l'impossibilité de concilier les aspirations vagues de la France avec les appétits territoriaux da Congo, très agissant et déjà en possession des objets en litige. Finalement le roi Léopold, qui avait joué de la France contre TAngleterre et réciproquement, finit par s'entendre avec celte dernière puissance pour faire régulariser, par elle au moins, sa situation sur le Nil. Le Congo signa avec TAngle terre la convention du 12 mai 1894 aux termes de laquelle il obtenait à bail, pour tout le temps où il serait indépendant ou bien colonie belge, les territoires du Bahr-el-Ghazal, et, pour la durée de la vie du roi-souverain, la partie adjacente de la vallée du Nil jusqu'à Fachoda. En outre son territoire était étendu du 4'' parallèle nord (limite de 1884) à la ligne de faite du Congo et du Nil, et il recevait un port sur le lac Albert avec une bande de terrain y donnant accès. En échange le Congo accordait le passage sur son territoire, à l'ouest du lac Tanganyka, au télégraphe transafricain dont les Anglais projetaient dès lors la construction, et il cédait à bail à l'Angleterre une bande de terrain de 25 kilomètres de large reliant les lacs Tanganyka et Albert-Edouard. L'Allemagne protesta contre cette dernière clause, qui enveloppait de toutes parts son Afrique Orientale dans des territoires britanniques, et l'Angleterre dut y renoncer. Quant à la France, elle fut encore bien plus irritée. Elle fit mine de chasser de force les Congolais des territoires contestés. L'État Indépendant dut se résigner à signer avec elle la convention du 14 août 1894, qui limitait au nord son territoire au cours du Mbomou et, à l'est de la source de cette rivière, à la ligne de faîte du Congo et du Nil, sauf du côté de l'enclave de Redjaf, que la politique française permettait aux Congolais d'occuper. La France s'était donné la satisfaction platonique d'écarter les Belges de la vallée du Nil, où elle n'était disposée à faire aucun effort sérieux pour s'installer elle-même, c'est-à-dire qu^elle maintenait le champ libre pour l'Angleterre. La convention du 14 août 1894 a été l'origine de l'affaire de Fachoda.

La lutte contre les Arabes. — L'expansion des Belges à lest, jusqu'aux frontières conventionnelles de l'État Indépendanty ne fut pas le fait de l'exploration ordinaire : elle résulta de leur lutte contre les esclavagistes arabes. L'abolition de la traite sur la côte occidentale d'Afrique ni le fait qu'elle ait été pourchassée sans trêve sur la côte orientale n'ont pu encore délivrer de ce fléau l'intérieur du continent. Il y règne à l'état endémique, entretenu par les razzias de tribu à tribu, rendu nécessaire par une foule de conditions sociales, économiques et naturelles, telles que la présence de la mouche tsétsé mortelle aux bètes de somme et qui oblige de faire à dos d'homme tous les transports dans l'Afrique équatoriale. Cependant le fléau a été fort aggravé au cours de ce siècle par l'invasion des traitants arabes jusqu'au cœur du continent. Venus de Khartoum et surtout de Zanzibar, ces chasseurs d'esclaves avaient déjà dépassé le Haut-Congo. Ils s'étendaient encore, ils auraient dévasté l'Afrique jusqu'à l'Atlantique, si à ce moment même les Européens venus de l'Ouest n'avaient marché à la rencontre des Arabes venus de TEst. En 1885, lorsque le capitaine Van Gèle arriva aux Stanley-Falls pour y créer un poste congolais, il trouva le vieux chef arabe Tippo-Tib établi depuis huit mois sur le fleuve. Les futurs adversaires étaient en présence. Mais, malgré quelques actes de violence, les Belges n'engagèrent pas immédiatement la lutte. Ils n'étaient pas encore assez forts sur le Haut-Congo et, au début, ils usèrent de tempéraments.

La guerre devait cependant éclater fatalement entre des philanthropes doublés de commerçants qui voulaient exploiter le pays et les esclavagistes qui le ravageaient. Enfin, le 27 octobre 1891, le premier combat eut lieu. Puis les faits de guerre se succèdent. Ëmin pacha, qui explorait la région inconnue située entre le lac Albert-Edouard et les Chutes de Stanley, est massacré par les Arabes. Mais les troupes congolaises, sous les ordres de M. Dhanis, chassent d'abord les esclavagistes des bords du Lomami, puis prennent Nyangoué le 4 mars 1893. Kasongo, un autre repaire, tombait à son tour le 22 avril. Il fallut encore faire une campagne pour soumettre la région des chutes et une autre pour repousser Roumalitza, le sultan d'Oudjidji, qui avait

envahi TÉtat du Congo pour venir au secours de ses associés. Enfin, le 25 janvier 1894, sa forteresse de Kalambaré était prise. Tous les chefs arabes étaient tués, chassés ou prisonniers : toute la région longtemps dévastée du Manyéma avait passé sous la domination congolaise, qui atteignait à Test les limites conventionnelles qui lui avaient été assignées en i884.

La révolte des Batélélas. — Restait, il est vrai, Tenclave de Redjaf, que les Belges pouvaient réoccuper aux termes de leur traité avec TÂngleterre qui, sur ce point, n*avait pas été abrogé par la convention franco-congolaise. On réunit pour Toccuper, et peut-être pour réaliser quelque projet plus lointain qui hantait Tesprit du roi Léopold, une grosse expédition. Confiée au baron Dhanis, elle quitta les postes de TOuellé en septembre 1896. Mais son avant-garde, forte à elle seule de trois bataillons, se révolta le 12 février 1897 à Dirfi, près de la ligne de faite du Congo et du Nil, après une très pénible traversée de la grande forêt équatoriale. Les Batélélas qui la formaient retournèrent en arrière, espérant regagner le territoire de leur tribu, entre le Haut-Congo et le Lomami. Ils écrasèrent, le 18 mars, sur TArouimi, le gros de l'expédition Dhanis qui essayait de leur disputer le passage. Depuis cette époque ces barbares roulent lourdement dans la région des lacs Albert-Edouard et Tanganyka, essayant toujours de retourner à Touest, mais toujours battus lorsqu'ils se heurtent aux troupes congolaises qui leur barrent le chemin Cependant, depuis deux ans et demi, cette horde, qui comble sans doute ses vides en recrutant des aventuriers dans les pays qu*elle traverse, n'a pu être complètement détruite; elle a longtemps absorbé toutes les forces militaires du Congo et entretenu l'insécurité dans ses marches frontières orientales. Mais la révolte des Batélélas n'a pas empêché les Belges d'occuper le petit territoire qu*ils tiennent à bail de l'Angleterre sur les bords du Nil. Le 18 février 1897, six jours après la mutinerie de Dirfi, le capitaine Chaltin enlevait Redjaf à sa garnison mahdiste, qui se réfugiait à Bor, plus bas sur le fleuve. Depuis lors le pavillon bleu à étoile d or n a cessé de flotter sur l'enclave de Lado. L'occupation congolaise est aujourd'hui effective sur tous les territoires qui lui

reviennent en droit, seule jusqu'ici en Afrique à être aussi complète.

L'exploitation. — Les progrès de l'exploitation ont été encore plus remarquables. A vrai dire ils étaient singulièrement favorisés par un fait unique dans le régime fluvial de l'Afrique : l'existence de 18 000 kilomètres de voies navigables dans le bassin moyen du Congo, fond parfaitement plat d'une ancienne mer intérieure. Mais cet admirable réseau était séparé de l'Océan par l'impraticable région de cataractes qui avait arrêté si longtemps toute tentative de pénétration. Sans moyen pratique d'y accéder de la mer, les voies navigables qui commencent au Stanley-Pool étaient donc une richesse vaine, et Stanley déclarait au retour de son voyage que « sans chemin de fer tout le Congo ne valait pas deux sous ». Aussi, dès 1885, le roi Léopold songeait-il à construire cette voie de pénétration de 400 kilomètres de long qui mettrait le Congo navigable en communication avec rOcéan. Elle ne fut cependant inaugurée qu'en juillet 1898 : il avait été dès l'abord difficile de trouver les 25 millions de francs avec lesquels on pensait pouvoir achever l'œuvre, bien que rÉtat belge en eût avancé les deux cinquièmes. Puis les difficultés imprévues surgirent; au début on eut une peine extrême à s'élever de Matadi jusque sur les premières crêtes. La dépense fut triple de celle qu'on avait prévue; mais malgré ce fait les titres ont pris une plus-value inespérée; le commerce du Congo, grâce à cet instrument de pénétration, agrandi à pas de géants : de dix millions par an à mesure que le chemin de fer gagnait vers l'intérieur. En 1898 il s'est élevé à 41 millions, dont les deux tiers ont bénéficié à la Belgique, qui peut donc être satisfaite de l'œuvre de son roi.

Il est vrai que ce dernier, après de grands sacrifices, après avoir risqué avec une foi admirable presque toute sa fortune, s'est trouvé, lui aussi, faire une bonne affaire. Non seulement il est le souverain du Congo, mais encore il est propriétaire privé de la plus grande partie du pays. Un décret du 1" juillet 1885 déclarait toutes les terres vacantes domaine de l'Etat, et le domaine de l'État c'est le domaine du roi. L'Etat en exploite directement la plus grande partie, c'est-à-dire qu'il y fait la

traite du caoutchouc et de l'ivoire. Cela est le revenu immédiat du pays, et il doit rapporter au souverain plusieurs millions par an. Mais Léopoldll pense aussi à la venir, et il prépare des plantations sur son immense domaine : Targent que la période de la traite lui rapporte, il le remploie sur place à préparer la période de Tagriculture. Et ce qu'il fait sur ses terres, les grandes compagnies privilégiées auxquelles il a concédé Texploitation d'une partie du territoire congolais le font sur les leurs. De cette exploitation immédiate et intensive est née pour la Belgique une véritable richesse : des quantité de sociétés s'y créent en vue du Congo et des quantités de valeurs congolaises s'y négocient. Le Congo belge est donc tout autre chose que le cadre vide que présentent ses voisins, le Congo français et TAngola portugais. Il est vrai qu'il y a des ombres à ce tableau brillant : tout d'abord la liberté commerciale stipulée par lacie de Berlin a été violée, sinon en théorie, du moins en fait par la manière dont le pays est exploité : mais aurait-il été raisonnable d'espérer que des particuliers, de petites sociétés iraient à l'aventure dans un pays sauvage où seules peuvent réussir des compagnies privilégiées, c'est-à-dire aptes et disposées à engager les grandes entreprises nécessaires pour plier une nature viei^e? Ces puissants organismes seuls sont de force à pénétrer et prospérer dans une Afrique à peine explorée. D'autre part, la récolte du caoutchouc ressemble trop souvent à une corvée; on a même remarqué une corrélation fâcheuse entre le nombre des soldats de l'armée congolaise et le chiffre des kilogrammes de caoutchouc recueillis. Mais tout cela tend peu à peu à se tasser, et, même en tenant compte des mauvais côtés, on peut dire que l'entreprise léopoldienne est l'œuvre coloniale la plus remarquable et la plus complète réalisée dans l'Afrique intertropicale.

//. — Colonies allemandes.

Caractères de la politique coloniale allemande. —

oi l'entreprise belge en Afrique a été l'effet de la volonté personnelle du roi, celles des Allemands sont nées d'un sentiment

national fort vif : Fempire était unifié, il se devait donc comme toutes les grandes puissances d'avoir des colonies, d autant que son expansion commerciale est rapide, que sa population augmente de plus de 500 000 par an; aussi, en 188i les Allemands plantèrent-ils leur pavillon en Afrique avec un entrain remarquable, au hasard des vacances qui se montraient encore çà et là le long du littoral. Sans avoir eu une politique coloniale aventureuse, ils sont sortis de la période du partage parmi les mieux nantis : sur ce continent où ils ne possédaient pas un pouce de terrain avant 1884, ils ont maintenant un domaine d*une contenance totale de 2 348 000 kilomètres carrés. C'est-àdire que pour retendue de leurs possessions africaines ils viennent immédiatement après l'Angleterre et la France; et la valeur de leurs territoires est en moyenne égale à celle des colonies de leurs rivaux.

La politique coloniale de TAllemagne a été assez complexe : elle s'est assigné des principes qu'elle n'a suivis que très relativement. Le prince de Bismarck avait la coquetterie de dire que l'Allemagne ne ferait pas comme d'autres puissances de la colonisation par initiative de l'Etat, mais que, au contraire, elle se bornerait à suivre et à protéger les initiatives privées. Et cependant deux des quatres colonies africaines de l'Allemagne, le Togo et le Cameroun, ont été fondées par une intervention directe de l'État. C'est le consul général D' Nachtigal qui planta, en juillet 1884, le pavillon de l'empire sur la plage de Togo et sur les marigots du Cameroun, et il était inspiré par une de ces idées générales assez théoriques dont le chancelier affectait de se moquer : il cherchait une porte d'entrée sur les grands étals musulmans du Soudan central que Barlh et lui-même avaient explorés. Quant aux autres colonies, l'Afrique du Sud- Ouest et l'Afrique Orientale, elles ont été, il est vrai, créées par l'initiative respective de Franz Luderitz et du D' Peters; mais tout fait croire que le gouvernement impérial l'avait suscitée et, en tous cas, il en endossa immédiatement les résultats. Le programme initial de 1884 était de confler à des compagnies privées l'administration des colonies. Ce régime ne fut même pas essayé au Togo et au Cameroun, et, en 1890, il avait cessé

d'être appliqué dans le Sud-Ouest africain et l'Afrique Orientale, devenues des colonies de la couronne. De même, dans la coaception diplomatique de la politique coloniale de rAUemagne on remarque plus d'une contradiction apparente. Souvent très agressifs envers les Anglais — ces derniers étaient eux-mêmes furieux de voir une concurrence surgir dans le domaine colonial — les Allemands furent toujours contenus en réalité par aa gouvernement qui disait avec le prince de Bismarck : « L*Aagletere est plus importante pour nous que Zanzibar et toute l'Afrique orientale », et qui se gardait bien de compromettre, par des ambitions trop exigeantes, opposées à celles des Français, le travail de rapprochement avec la France qui est devenu, dans ces dernières années, un des soucis les plus constants de la politique de l'Empire allemand.

L'AfHque Orientale allemande. — La colonie allemande dont l'histoire a fait le plus de bruit est l'Afrique Orientale. Elle est pour ainsi dire représentative de toute la politique coloniale de l'Allemagne : c'est elle qui a été le champ d'expérience des différents systèmes, c'est surtout à propos de son développement que s'est affirmée la rivalité de l'Allemagne et de l'Angleterre. Pour faire un historique succinct des entreprises allemandes en Afrique, il suffit donc d'étudier le passé de cette colonie, et, ce travail fait, on n'a plus qu'à dire quelques mots des autres pour donner une idée de l'ensemble.

En 1884 le D*" Peters, directeur de la Société allemande de colonisation^ aidé puissamment par l'explorateur Gérard Rohlfs, devenu consul général d'Allemagne à Zanzibar, s'enfonçait dans l'intérieur de l'Afrique et signait avec les chefs de l'Ousagara et des pays voisins une série de traités de protectorat. Immédiatement il les rapporta à Berlin. Dès le 12 février 1885 la Compagnie allemande de t Afrique Orientale était fondée; elle recevait, le 27, sa charte de suzeraineté : la colonie allemande de l'Est africain naissait. Presque aussitôt un des agents de la compagnie conclut pour elle des traités plus au nord, sur 1 800 kilomètres de côtes, entre la rivière Tana et le cap Gardafui. Le sultanat de Vitou était la partie la plus riche de ce domaine.

On s'émut en Angleterre, où on considérait le sultanat de

Zanzibar comme relevant virtuellement de TEmpire britannique. L'indépendance du sultan avait bien été garantie par une déclaration franco-anglaise de 1862, mais Tinfluence anglaise dominait à Zanzibar; un officier anglais commandait Tarmée zanzibarite, un autre sujet de la reine était conseiller du sultan. Sur la terre ferme, dans le lointain intérieur, les efforts des missionnaires écossais, auxquels Livingstone avait tracé la voie, semblaient réserver la région des grands lacs à la domination future de la Grande-Bretagne. Aussi les exploits de Peters et de ses émules firent-ils scandale en Angleterre. Le cabinet anglais réclama au nom du sultan de Zanzibar, tandis que ce dernier envoyait dans TOusagara, pour y établir son autorité, une expédition commandée par un officier britannique. L'Allemagne répondit que le sultan n'occupait pas les territoires en litige conformément aux prescriptions de l'acte de Berlin et que, par conséquent, les acquisitions faites au nom de la Compagnie allemande parle D"" Peters étaient valables. Le ministère Gladstone ne voulut pas pousser les choses à l'extrême : il se contenta de déclarer qu'il y avait place pour deux dans l'Est africain et on fonda en Angleterre YImperial British East Africa Company pour faire concurrence à la compagnie allemande. La nouvelle venue ne larda pas à annexer un certain nombre de territoires, du moins théoriquement, par des traités nègres, et bientôt les protectorats anglais et les protectorats allemands s'enchevêtrèrent, surtout vers Mombaze et le nord.

Cette situation exigeait une liquidation qui devait être d'autant plus aisée que, nous l'avons vu, le prince de Bismarck ne voulait pas se brouiller avec l'Angleterre. Son zèle colonial était fort tiède; il se laissait entraîner par des hommes ardents comme le D*" Peters, et surtout par l'opinion publique qui les appuyait, mais il ne les suivait que de loin et ne ratifiait qu'une partie des résultats de leurs efforts. Son scepticisme en matière coloniale éclatait parfois en des sorties originales. Un jour il déclarait que les colonies seraient pour l'Allemagne ce qu'est l'hermine pour certains nobles polonais qui n'ont pas de chemise. Parlant de la nécessité de conserver l'œuvre du D' Peters, il

se contenta de dire au Reichstag : < Il se pourrait que dans trente ans on se repentit d'avoir dédaigné le titre de possession qui nous est aujourd'hui offert.... il faut au moins s'assurer que ces pays ne seront pas occupés par d'autres puissances ». Et pour les conserver, sans toutefois prétendre à une domination trop étendue, il s'arrangea avec l'Angleterre. L'Allemagne commença par délimiter, de concert avec la France et l'Angleterre, signataires du traité de 1862, les possessions du sultan de Zanzibar, qui furent bornées (déclaration du 7 juillet 1886) aux îles et à une bande littorale de dix milles d'épaisseur ; puis elle partagea avec l'Angleterre, par un arrangement du 1*' novembre 1886, le pays en arrière de cette étroite zone côtière. La frontière des deux sphères d'influence était déterminée par une ligne partant de la côte, contournant au nord la base du Kilimandjaro et aboutissant à la rive orientale du lac Victoria, au point où elle est coupée par le premier degré de latitude sud. Les pays du sud étaient réservés à l'action de l'Allemagne, ceux du nord à l'action de l'Angleterre, mais de ce côté de la frontière l'Allemagne conservait, comme une enclave dans le territoire britannique, le sultanat de Yitou.

La révolte indigène. Transformation de la colonie. — Sans doute cette délimitation ne s'étendait pas assez loin dans l'intérieur pour écarter toute difGcùlté à venir. Les Allemands désiraient atteindre la rive orientale du lac Tanganyka et la frontière de l'État du Congo. Mais, en dehors de quelques polémiques de presse, la rivalité de l'Angleterre et de l'Allemagne s'apaisa pour un temps. Les Allemands étaient en proie à de graves difficultés sur leur territoire, et bientôt l'Angleterre, en ressentant le contre-coup jusque dans ses possessions voisines, fut amenée à collaborer avec sa rivale pour y mettre fin. Le 28 avril 1888 la compagnie allemande s'était fait concéder par le sultan de Zanzibar l'administration de la partie de ses domaines de la côte de terre ferme qui confine au territoire allemand. Les indigènes furent exaspérés par ce changement d'autorité et les Allemands ne firent rien pour le leur rendre léger. On adopta des mesures fiscales odieuses aux traitants arabes. On introduisit dans le pays une administration minutieuse que no

comportait pas son état social, et quelque temps après le prince de Bismarck dut reconnaître devant le Reichstag que la compagnie avait envoyé dans TAfrique orientale des employés c comme s*il s*était agi d'administrer un district de Poméranie ». Tout le pays se souleva et, au commencement d'octobre, les Allemands chassés de partout ne gardaient plus que Bagamoyo et Dar-es-Salam. Le gouvernement allemand s*occupa d'établir le blocus de la côle pour empêcher les indigènes de recevoir des armes ; il proposa à l'Angleterre d'y prendre part. Il représenta à cette puissance que le soulèvement était causé surtout par des négriers troublés dans leur commerce; mais elle se laissa bien moins convaincre par des arguments philanthropiques que par peur de voir la révolte s'étendre au territoire brilannique et surtout par le sentiment des inconvénients qu'il y aurait eu à laisser l'Allemagne agir seule sur la côte du Zanguébar. Le 5 novembre 1888 un blocus en commun fut proclamé ; la France et l'Italie y adhérèrent pour assurer la visite des navires battant leur pavillon.

Mais il devint bientôt évident pour les Allemands que des mesures purement maritimes ne seraient pas suffisantes. Un chef arabe nommé Bouchiri était parvenu à se rendre maître de toute la côte. Le moment arrivait où il ne serait plus resté un seul Européen dans l'Afrique Orientale. Cette situation obligea le gouvernement impérial, rompant avec le programme de 1884, à intervenir directement dans les territoires de la compagnie. Un crédit de 2 millions de marks fut demandé au Reichstag pour couvrir les frais de l'expédition, et il fut voté le 26 janvier 1889, avec le concours du cenlre catholique, remué par la croisade du cardinal Lavigerie contre les horreurs de la traite. M. de Wissmann, le célèbre explorateur, fut envoyé dans l'Afrique orientale avec le titre de commissaire impérial. 11 eut bientôt entre les mains une troupe noire de 1100 hommes, avec laquelle il pacifia le littoral. Au cours de l'automne 1889 il eut la chance de s'emparer de Bouchiri, qui fut exécuté. Il fallut cependant voter en novembre un nouveau crédit de 1 950 000 marks pour couvrir les frais de la campagne qui mit fin à la grosse révolte, mais pas à l'agitation du pays.

surtout de Tintérieur où la rébellion a continué à l'état endémique et sporadique jusqu'à ces derniers temps.

Celle intervention directe de TEmpire dans la principale de ses colonies marque d'ailleurs un important tournant dans rhistoire coloniale de TAUemagne : la fin des pouvoirs régaliens des compagnies contrairement au programme formulé en 1884. Le premier soin de M. de Wissmann, en arrivant dans l'Afrique Orientale, avait été de déposer les agents de la compagnie et de remplacer son drapeau par celui de l'Empire. Il ne fut jamais relevé. L'Afrique Orientale allemande devint une colonie de la couronne; à partir du !•" avril 1891, et après une période de transition, elle fut administrée comme telle. D'ailleurs l'Empire se décidait à cette époque à s'occuper directement et de plus près de [son domaine d'outre-mer. Une compagnie de navigation reçut une subvention de 900 000 marks pour établir un service régulier de vapeurs entre Hambourg et les ports de l'Afrique Orientale. Le 1*' avril 1890 un Office colonial spécial fut créé au ministère des Affaires étrangères, et au mois d'octobre de la même année se réunissait pour la première fois le Conseil colonial, assemblée consultative composée de fonctionnaires et de notabilités coloniales désignées par le gouvernement.

Le Traité du 1*"' Juillet 1890. — En même temps presque qu'intervenaient ces grands changements dans les principes de l'administration des colonies, la rivalité territoriale de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui avait recommencé à se manifester, et avec beaucoup d'aigreur, dans l'Est africain, était définitivement écartée par le traité du 1" juillet 1890. On a vu que l'arrangement du l*"" novembre 1886 n'avait poussé la frontière anglo-allemande que jusqu'au lac Victoria. Au delà de ce lac, entre sa côte occidentale et la frontière de l'État indépendant du Congo, s'ouvrait une lai^e brèche par laquelle les coloniaux allemands pouvaient espérer atteindre les pays de la haute vallée du Nil, surtout l'Ouganda, et par laquelle également les Anglais pouvaient essayer de relier leurs territoires du nord et du sud et réaliser ainsi la formule rh odesienne : (( Du Cap au Caire ». Les visées des coloniaux allemands se manifestèrent par le voyage du D' Peters, qui.

se donnant pour but d'aller secourir Eniin pacha, bloqué depuis 1885 dans sa province d'Equaloria par le mouvement mahdiste, débarqua en 1887 près de l'embouchure de la Tana et s'enfonça dans l'intérieur. Les Anglais cherchèrent à contrecarrer son action par tous les moyens; leurs croiseurs arrêtèrent son navire sous prétexte de contrebande d'armes, el l'Empire ne fit rien pour soutenir ce chevau-léger de son expansion en Afrique. Mais les coloniaux allemands avaient fondé les plus grandes espérances sur l'expédition du D' Peters Leur colère contre les Anglais s'accrut; elle augmenta encore lorsque Emin pacha, ramené presque de force à la côte par Stanley, en décembre 1889, se fut engagé au service de l'Allemagne, pour aller, avec le drapeau impérial, regagner sa province d'Equatoria, tandis que Stanley faisait don à l'Angleterre de tous les traités qu'il avait conclus autour du lac Albert. Bismarck venait de tomber, le monde colonial allemand espérait que la politique de l'Empire allait prendre une direction plus conforme à ses vœux, et qu'on ne tiendrait plus autant compte des susceptibilités de l'Angleterre. Mais il fut détrompé. L'officieuse Gazette de V Allemagne du Nord écrivait à cette époque : « Nos relations avec l'Angleterre forment une des garanties les plus considérables du maintien de la paix européenne, et le gouvernement ne peut appuyer les entreprises coloniales qui, sans profit pour l'Allemagne, sont dirigées contre les intérêts de l'Angleterre ». Et faisant visiblement allusion aux efforts du D' Peters, l'organe officieux ajoutait : « Le gouvernement n'endossera pas le billet à ordre que le premier aventurier venu tirera sur des territoires vacants ». Et le gouvernement signa le traité du 1*' juillet 1890 qui fît le désespoir des coloniaux, d'autant plus que, peu après, le D" Peters revenait en toute hâte à la côte avec un traité de protectorat sur l'Ouganda.

Le traité du 1" juillet 1890, qui a également porté sur le Cameroun et le Sud-Ouest africain allemand, achevait la délimitation de l'Afrique Orientale allemande en prolongeant au nord ses frontières jusqu'à la limite de l'État du Congo et au sud jusqu'au lac Tanganyka. La colonie ainsi délimitée s'étendait sur

951 000 kilomètres carrés. L'Angleterre renonçait à un passage politique du nord au sud, entre TEtat du Congo et les territoires allemands, et ne conservait qu'un droit de transit libre entre ses deux sphères d'influence septentrionale et méridionale. Par contre l'Allemagne renonçait à toute prétention sur l'Ouganda et sur Zanzibar, en échange de quoi elle recevait en Europe nie d'HéligoIand dont certains Allemands estimaient la possession nécessaire pour parfaire l'unité germanique. L'Angleterre avec une politique à longues vues faisait reconnaître dès lors comme frontière à sa sphère d'influence « l'Etat Indépendant du Congo et la ligne de faite occidentale du bassin du Haut-Nil ». Peut-être l'Allemagne songeait-elle, en lui accordant cette frontière dans une région où ni les Allemands ni les Anglais n'avaiect paru, à étendre un jour jusqu'à la ligne de faîte entre le Nil et le Tchad sa colonie de Cameroun encore ouverte du côté de l'est.

Quoi qu'il en soit, ce traité exaspéra les coloniaux allemands : ils s'indignèrent de l'abandon de Zanzibar et de l'Ouganda. Pour les apaiser le chancelier de Caprivi publia dans le Moniteur de V Empire un mémoire justifîcatif dans lequel était reproduit l'argument ordinaire : « Nous nous sommes inspirés de motifs de politique générale, nous avons voulu avant tout assurer notre entente avec l'Angleterre ». Et le chancelier de l'Empire ajoutait, pour ce qui est de Zanzibar, qu'on pourrait détruire son importance économique en transportant les maisons de commerce sur la côte de terre ferme. Les prévisions de M. de Caprivi ont été démenties à cet égard : Zanzibar est resté le grand centre de distribution de l'Afrique Orientale, mais, malgré la domination britannique, c'est le commerce allemand qui le conquiert peu à peu.

Depuis le traité de 1890 l'Afrique Orientale allemande a peu fait parler d'elle. Des révoltes presque incessantes s'y sont produites, mais localement, et si parfois des désastres ont été subis par les troupes de protectorat, jamais la domination de l'Allemagne n'a été menacée.

En ce qui concerne les affaires générales de l'Afrique on a eu, depuis neuf années, à s'occuper à trois reprises de l'Afrique

Orientale allemande. En 1891 Emin pacha, chargé d organiser le nord de la colonie, la quitta pour aller, à travers l'Ouganda, retrouver ses anciens domaines du Haut-Nil. La presse anglaise s'émut de cette équipée, mais le 28 octobre 1891 le Moniteur de V Empire désavouait le pacha en ces termes : « Il a contrevenu aux ordres donnés, il en subira seul les conséquences ». L'aventure n'eut, on le sait, d'autre suite que la mort d'Emin, massacré dans les solitudes du Haut-Arouhimi. Plus tard, nous l'avons vu, le gouvernement de l'Empire intervint pour faire abroger l'article du traité anglo-congolais du 12 mai 1894 qui séparait, par une bande de terrain large de 25 kilomètres cédée à bail à l'Angleterre entre les lacs Tanganyka et Albert-Edouard, le territoire congolais de l'Afrique Orientale allemande. Beaucoup plus récemment on s'est préoccupé d'un voyage fait par M. Cecil Rhodes à Berlin pour obtenir le passage du grand Transafricain anglais à travers le territoire allemand. Il a obtenu le passage du télégraphe. Quant au chemin de fer, d'après ce qu'on croit savoir, c'est l'Allemagne qui construira le tronçon à établir sur son territoire. Mais elle ne le fera qu'après avoir terminé sa ligne de pénétration de Bagamoyo et Dar-es-Salam à Tabora èi de là aux lacs. Quelques kilomètres seulement de ce chemin de fer sont construits, et, bien qu'on ait paru s'en occuper un peu plus activement dans ces tout derniers temps, cette œuvre, comme d'ailleurs toutes celles qui ont trait à la mise en valeur de l'Afrique Orientale allemande, vaste cadre encore vide, est jusqu'ici à peine ébauchée.

Sud-Ouest africain-allemand. — Il en est de même dans le Sud-Ouest africain. Pourtant cette possession est, à certains égards, la favorite de TEmpire, dont l'émigration est si nombreuse chaque année; c'est la seule colonie allemande dont le climat se prête au peuplement par la race blanche. Mais elle n'a pas tenu ses promesses, bien qu'elle paraisse riche eu minéraux; elle est fort aride, sauf dans le nord, et ne se prête guère qu'à l'industrie pastorale la plus extensive; en outre, elle n'a pas réalisé la grande idée en vue de laquelle elle avait été occupée. Le rêve des Allemands était de constituer, au nord des colonies anglaises, une vaste Afrique australe ger-

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manique, composée de la colonie allemande et des Républiques hollandaises qu'elle aurait rejointes par-dessus l'épaisseur du continent. Mais l'Angleterre se mit en travers de ce projet et se hâta de combler l'intervalle en occupant, dès 1887, le Belchouanaland et Tannée suivante des régions encore plus au nord. Les Républiques boers étaient isolées et le rêvepangermanique sud-africain dissipé. Le traité du 1*' juillet 1890 consacrant cette situation a enfermé la colonie Sud-Ouest africaine dans ses limites actuelles, limites encore fort vastes à vrai dire, puisqu'elles embrassent 831 000 kilomètres carrés. En outre, en vertu du traité avec les Portugais du 30 décembre 1886 et du traité du 1*' juillet 1890, le territoire allemand du Sud-Ouest pousse une pointe jusqu'au Zambèze, séparant l'Angola portugais des territoires anglais du lac Ngami. Cette extension territoriale, à première vue saugrenue, aurait sans doute une influence sur ratlribulion des colonies portugaises si elles venaient à tomber en déshérence. On verra du reste par ailleurs que l'Allemagne prévoyant cette éventualité se réserve dès à présent la partie méridionale de l'Angola.

Cameroun et Togo. — Au Cameroun, comme au Togo, l'idée initiale était d'atteindre les États musulmans relativement civilisés du Soudan central. Elle n'a été que partiellement réalisée par le développement de la première de ces colonies et elle a échoué dans la seconde. Par une série de traités avec les Anglais, les Allemands avaient étendu leur colonie du Cameroun jusqu'à la Benoué; l'accord anglo-allemand du 15 novembre 1893 la prolongea même jusqu'au lac Tchad, mais en lui fermant le Bornou et l'ouest de FAdamaoua. En même temps cet arrangement prévoyait l'extension du Cameroun allemand sur tout le bassin du Chari, puisqu'il lui donnait pour future frontière orientale la limite du Dar-Four et la ligne de faîte des bassins du Chari et du Nil. Mais dans la région intermédiaire, il fallait devancer les Français qui avaient l'avantage de posséder la voie d'accès de la Sangha. Aussi les missions françaises de Maistre, de Mizon, etc., précédèrent-elles dans le Baguirmi et l'Adamaoua les missions allemandes de Zintgraff, de Morgen, de Gravenreuth, longtemps arrêtées par les rapides

des fleuves côtiers, la forêt et Thostilité de ses habitants. De celte situation défavorable résulta le traité franco-allemand du 4 février 1894 qui ferma à Test le Cameroun. Néanmoins cette colonie atteint le Bas-Chari, la rive méridionale du Tchad et contient 493000 kilomètres carrés.

Le Togo a été arrêté beaucoup plus près de la côte par les progrès inattendusdu Soudan français. Il n'aguèreque 100000 kilomètres carrés. A l'ouest, il a été délimité par Taccord angloallemand du 28 juillet 1886, complété par un arrangement tout récent, celui du 14 novembre 1899, qui a partagé entre l'Allemagne et TAngleterre le territoire de Salaga. Ce district avait été neutralisé par un traité anglo-allemand du 14 mars 1888. Du côté de Test, le Togo devait, d'après les ambitions allemandes, atteindre le Niger et même le dépasser; mais les missions françaises Decœur, Alby, Baud, Toutée devancèrent celles que commandaient les Allemands Grûner, de Carnap, etc., et le traité franco-allemand du 27 juillet 1898, régularisant la situation de fait, fit du Togo une simple colonie côtière. Il est vrai que cette petite possession est actuellement la plus riche du domaine colonial de l'Allemagne, c'est la seule qui suffise à ses dépenses. Le Cameroun la suit dans la voie de la mise en valeur, et ce sont précisément les colonies du Sud-Ouest africain et de l'Afrique Orientale, qui ont le plus excité l'intérêt des coloniaux allemands, qui ont fait naître les plus grandes espérances, qui ont coûté le plus cher, dont le développement est le plus en retard, bi^n qu'elles doivent un jour, sans aucun doute, payer largement TAllemagne des sacrifices qu'elle y a faits.

///. — Les possessions portugaises.

Faiblesse de la politique du Portugal. — Si l'Allemagne, tard venue en Afrique, s'y est assuré un vaste domaine, le Portugal, qui a découvert le littoral du continent, qui y possède les établissements les plus anciens, puisqu'ils remontent

au XVI' siècle, a vu la période du partage ruiner toutes ses grandes ambitions africaines et menacer peut'-ètre Texisteoce même des grandes colonies qu'il continue à tenir d*une main débile. C'est que ces ambitions étaient disproportionnées à l'activité et à Tesprit d'entreprise qui restent encore au petit royaume lusitanien. Le rêve africain du Portugal était de relier ses possessions du Mozambique à celles de l'Angola; de mettre sous sa domination tout le cours du Zambèze et de se créer ainsi un empire s'étendant sur toute la laideur de TAfrique Australe, de l'Atlantique à l'océan Indien. Mais cette grande idée avait le tort de ne pas avoir reçu un commencement d'exécution. Même après le beau voyage fait par Serpa Pintoen 1877-1879, de Benguéla à Durban, pour en commencer la réalisation, les Portugais de l'ouest s'arrêtaient au Bihé et ceux de l'est à Zoumbo : une lacune large de 200 lieues subsistait entre le Mozambique et l'Angola. El le Portugal insouciant n'allait se préoccuper qu'à la onzième heure de combler ce vide, au moment où déjà il attirait l'Angleterre.

La rivalité avec l'Angleterre. — Cette puissance travaillait alors à cerner les Républiques boers, mais l'action que lui inspirait ce plan de conduite l'avait mise en contact avec les pays que le Portugal revendiquait. Les voyant inoccupés, réclamés par une puissance secondaire, l'Angleterre devait songer à s'en emparer, à pousser ses conquêtes jusqu'au Zambèze, puis jusqu'au Nil : au printemps de 1889, l'ambitieuse formule de M. Cecil Rhodes « du Gap au Caire » faisait son apparition dans les journaux anglais. Les territoires revendiqués par le Portugal étaient en travers de la voie de ces grandes ambitions anglaises, et quelques mois plus tard elle écarta brutalement ce dernier pays en lui appliquant la loi du plus fort. Les rêves de grandeur africaine des Portugais étaient dissipés.

Ils se croyaient cependant bien assurés de les réaliser : par les traités du 13 mai et du 30 décembire 1886, conclus respectivement avec la France et avec l'Allemagne, ils avaient obtenu que ces deux puissances laisseraient « le Portugal exercer son influence souveraine et civilisatrice dans les territoires qui

séparent les possessions portugaises d*Angola et du Mozambique, sous réserve des droits précédemment acquis par d autres puissances ». Mais le Portugal vit très vite ce que pesaient ses « droits historiques » lorsqu'ils se heurtaient aux ambitions de l'Angleterre.

Les Portugais se trouvaient en contact avec les Anglais au nord et au sud du territoire contesté. Au nord les missionnaires écossais venus après Livingstone catéchisaient le pays du lac Nyassa; des commerçants les avaient suivis et avaient fondé YAfrican Lake's Association; la ville de Blantyre, sur les hautes terres du Chiré, était un centre anglais; le consul Johnston, 1 émule de Cecil Rhodes, travaillait à transformer cet emprise religieuse et économique en une absorption politique. Au sud, les Portugais s'efforçaient en vain de contenir les Anglais qui débordaient sur le pays des Matabélés et des Machonas. En 1887, les agents britanniques avaient signé un traité de protectorat avec le chef betchouana Khama; en mai 1888, ils faisaient de même avec Lobengoula, roi des Matabélés.

Les diflicultés avec le Portugal allaient commencer. Ce pays avait renouvelé avec les Machonas, en 1887 et 1888, d'anciens traités de protectorat; des postes portugais étaient rétablis sur le territoire de cette tribu, où le drapeau portugais avait flotté jusqu'au milieu du siècle et où des ressortissants du Portugal exploitaient dès lors des placers. L'Angleterre protesta contre Taction des Portugais dans le Machonaland alléguant les droits suzerains de Lobengoula — en réalité ce chef se bornait à razzier effroyablement les Machonas — et le Portugal protesta contre l'action anglaise chez les Matabélés, au nom de droits antérieurs. Des deux côtés on s'organisait : la Compagnie anglaise sudafricaine qui a été, sous l'impulsion de M. Rhodes, le grand agent de la politique britannique dans cette partie du monde, recevait sa charte le 16 octobre 1889. La Compagnie de Mozambique était investie de droits analogues un mois plus tard pour lutter contre sa rivale anglaise. En outre le gouvernement portugais lui donnait la concession d'un chemin de fer à construire jusqu'au Manica. Le conflit approchait; ce n'est cependant pas au sud, mais au nord des territoires contestés qu'il éclata. Le

consul Johnston, sous prétexte d*exploration géographique, se fît donner un laissez-passer par les autorités portugaises pour parvenir chez les Makololos. Une fois arrivé dans leur pays, où Serpa-Pinto avait signé des traités depuis 1886, il y conclut un traité de protectorat et y laissa des drapeaux britanniques. Lorsque Serpa-Pinto revint peu après, avec une expédition portugaise qui étudiait un tracé de chemin de fer entre Quélimane et le lac Nyassa, les Makololos lui barrèrent le chemin. L*officier portugais les vainquit, enleva les drapeaux britanniques et les fit porter à la côte après leur avoir rendu les honneurs. Bien que les agents anglais reconnussent qu'ils avaient outrepassé leurs pouvoirs, Lord Salisbury exigea le rappel de Serpa-Pinto.

L'ultimatum du 12 Janvier 1890 et le traité du 11 juin 1891. — Le Portugal essaya vainement de discuter: mais le 12 janvier 1890 un ultimatum était signifié au gouvernement de Lisbonne par le gouvernement britannique. On lui donnait vingt-quatre heures pour consentir au rappel de toutes ses autorités ou expéditions des territoires contestés du Zambèze et du Ciré et du pays des Machonas. Le Portugal avait d'ailleurs déjà consenti à le faire, mais il demandait que TAngletcrro rappelât également les siens. C*est cette demande, pourtant légitime, qui lui valut l'ultimatum du 12 janvier. Le gouvernement portugais répondit qu'il cédait à la contrainte parce qu'il ne pouvait songer à entrer en lutte avec TAngleterre. Apres des polémiques de presse furieuses et une agitation dangereuse au Portugal, on annonça, le 20 août 1890, qu'un projet de traité venait d'être signé : il réduisait les possessions portugaises du Mozambique à leurs limites actuelles, si ce n'est au Manica, dont une grande partie restait au Portugal. Mais il devint bientôt évident que l'opinion portugaise n'était pas encore résignée et que ce traité ne serait pas ratifié. Lord Salisbury ne voulut pas trop presser le Portugal, de peur de causer la chute de la dynastie de Bragance, ce qui eût fort indisposé les pays monarchiques de l'Europe, et, le 14 novembre, on signait un modus Vivendi aux termes duquel chacune des deux puissances s'engageait à n'exercer, pendant un délai de six mois, aucune

action sur le territoire réservé à Tautre par le projet de traité du 20 août.

Cet accord Q*arrêta pas les empiétements de la Compagnie anglaise de l'Afrique du Sud. Elle envahissait alors le Manica, comme d'ailleurs tout le reste de l'Afrique Australe : à cette époque elle émettait même des prétentions sur le Kalanga, dans rÉlat du Congo. Le colonel de Andrade, représentant du Portugal, essaya bien de disputer le Manica aux agents de M. Rhodes, en s'efforçant de maintenir le chef du pays dans la fidélité à ses engagements envers le Portugal; mais comme il y avait trop bien réussi, les Anglais Tenlevèrent de force le 15 novembre 1890. Ce fait grave s'était passé sur le territoire reconnu au Portugal par le traité du 20 août, et Lord Salisbury donna tort à la Compagnie anglaise. Il lui fit enjoindre d'évacuer les parties du Manica réservées au Portugal; elle n'en tint d'abord pas compte, puis, sur des ordres réitérés venus de Londres, elle se décida à une demi-retraite. Mais la victoire devait lui rester, car le gouvernement britannique ne pouvait ni l'exécuter par la force, ni permettre au Portugal, qui avait concentré 700 soldats dans le pays, de la chasser à coups de fusil. A cette époque des expéditions flibustières organisées par les agents de M. Rhodes remontaient le Limpopo pour armer Gougounhana, roi du pays de Getza, contre ses suzerains portugais, et essayaient de faire parvenir des armes aux Anglais du Manica, à travers la colonie portugaise du Mozambique. La compagnie britannique finit même par prendre l'offen sive au Manica : les Portugais ayant voulu occuper les districts qui leur étaient conservés par le projet de traité du 20 août et le modus vivendi du 14 novembre 1890, ils furent attaqués et battus par les soldats de la Chartered le 11 mai 1891. Mais la nouvelle de cet incident nouveau ne parvint en Europe qu'après la conclusion du traité du 11 juin 1891 qui mit fin au différend anglo-portugais en satisfaisant d'ailleurs toutes les prétentions de l'Angleterre.

Cet accord renouvelait sur presque tous les points les stipu^ lations du 20 août 1890. Cependant, il obligeait le Portugal à renoncer au Manica, puisqu'il était impossible d'en faire sortir

la Compagnie britannique, et, en échange, lui donnait une augmentation de territoire au nord de Zoumbo. En outre le traité du 11 juin substituait un droit de préemption réciproque, en cas de vente des colonies, à celui qui avait été stipulé en faveur de TAngleterre seule par le projet de traité du 20 août 1890. C'était une satisfaction purement théorique donnée à Tamourpropre portugais, l'Angleterre ne paraissant pas devoir vendre ses colonies. Une autre modiûcation était moins innocente : Tacticle 4 substituait à la limite indiscutable du Kaboropo, affluent du Zambëze, admise par le traité de 1890, < les limites occidentales du territoire des Barotsés ». Il y a là un vague qui pourrait éventuellement servir à prétexter des empiétements de la Zambézie britannique sur Tarriëre-pays de T Angola portugais. En outre l'Angleterre se faisait assurer très largement un libre passage commercial entre ses territoires de Tintérieur et les ports de Tocéan Indien à travers la colonie portugaise, et le Portugal s'engageait à construire ou sinon à laisser construire un chemin de fer entre la côte et la frontière du Machonaland.

Ce traité du 11 juin i 891 a clos la dispute anglo-portugaise qui avait commencé en 1875, à l'époque ou l'Angleterre prétendait avoir des droits sur la baieDelagoa, prétention qui fut d'ailleurs repoussée par le tribunal arbitral du maréchal de Mac-Mahon.

Situation actuelle du Portugal en Afirique. — Depuis ce dernier accord on n'a plus entendu parler des possessions portugaises : tandis que l'Angleterre ouvrait une lai^e voie à ses ambitions africaines, celles du Portugal étaient déOnitivement écartées et les colonies portugaises devaient se concentrer sur elles-mêmes. Cependant telles qu'elles restent elles sont encore pour le Portugal un vaste et magnifique domaine en Afrique. Sans parler de la petite enclave de la Guinée portugaise, réduite au rang de colonie côtière par le traité francoportugais du 12 mai 1886, le Portugal possède 168 000 kilomètres carrés dans le Mozambique et 1 315 000 dans l'Angola. Depuis ses malheurs le Portugal s'efforce de faire administrer par des compagnies ces vastes possessions, surtout celles de la côte de l'océan Indien. Le 12 octobre 1891 le Mozambique

était réorganisé sous le nom d'État libre de l'Afrique Orientale. La Compagnie de Mozambique, reconstituée avec des capitaux français à la fin de 1891, a construit le chemin de fer de Beira à la frontière de la Rhodésia : elle est concessionnaire du pays de Sofala et de la petite partie du Manica conservée au Portugal. Cinq autres compagnies sont établies dans le reste de la colonie. Du côté de TAngola, bien qu'il s'agisse peut-être du plus beau pays de l'Afrique inter tropicale, le développement est bien moins avancé. On a bien construit un chemin de fer de 365 kilomètres reliant Ambaça au port de Loanda, mais le pays est fort peu exploité, généralement par des métis qui ne produisent guère que ce qu'il leur faut pour vivre : la colonie n'a jusqu'ici qu'une grande compagnie commerciale, celle de Mossamédès. Dans l'ensemble il parait que ce que le Portugal a gardé de son ancien empire africain est encore au-dessus de ses énergies et de ses capacités réelles de développement.

On peut du reste se demander si les Portugais conserveront encore longtemps leurs domaines d'Afrique. Un traité secret, relatif à l'avenir des possessions portugaises, a été signé pendant l'été de 1898 entre l'Angleterre et l'Allemagne, qui, diton, avait au préalable proposé en vain à la France de le conclure avec elle. On aurait décidé que le jour, sans doute prochain, où le Portugal aura besoin de contracter un nouvel emprunt, des capitaux anglais et allemands lui seraient imposés, et que, en garantie, l'Allemagne s'emparerait des douanes du nord du Mozambique et l'Angleterre de celles du sud. Ce serait, en réalité, une mainmise sur le pays lui-même. Des arrangements ultérieurs ont prouvé que ce traité secret intéressait même la partie méridionale de l'Angola, qui reviendrait à l'Allemagne. Cette puissance se réserve, en effet, aux termes d'un accord avec la Chartered qui n'a pas non plus été publié, un droit de contrôle sur la construction des chemins de fer dans le sud de l'Angola. Il est donc évident que l'Angleterre lui a reconnu des droits éventuels à la possession d'une partie au moins de celte colonie. Mais ces arrangements ne devront selon toute vraisemblance entrer en vigueur que si le Portugal se prête à la combinaison. Peut-être lui est-il possible, avec de la

prudence, de conserver tout au moins son domaine de la côlc occidentale, qui est pour lui comme un second Brésil. Dans ce cas il aurait encore devant lui un bel avenir en Afrique.

On a vu dans un chapitre précédent * l'histoire des Républiques hollandaises de TAfrique du Sud jusqu'à une date très récente. Nous n'avons à nous occuper ici que des événements qui ont immédiatement précédé et causé la rupture entre ces Etats et la Grande-Bretagne.

Les faits précurseurs de la guerre. — Après raccalmie qui suivit nécessairement le raid de Jameson, et pendant laquelle la politique britannique, qui s'était montrée au monde sous uo jour si fâcheux, avait été condamnée à quelque réserve, on avait recommencé à s'occuper beaucoup des affaires du Transvaal. Il n'était question que de contraindre cet État à modifier sa politique abusive envers l'industrie minière, à laquelle il nuisait par des impôts trop lourds, par les tarifs élevés qu'il avait permis aux chemins de fer de fixer, et par le monopole de la dynaroito qu'il avait concédé à une compagnie. Il faut reconnaître que le gouvernement de Pretoria faisait peu de concessions sur ces points, et qu'il favorisait le jeu habile de l'Angleterre s'ingéniant à isoler moralement le Transvaal en répandant partout la conviction qu'elle était le champion représentant des intérêts des porteurs de mines d'or contre la rapacité des Boers. D'admirables campagnes de presse furent menées dans ce sens en Angleterre et jusque sur le continent. Elles ont continué perdant les années 1897 et 1898, s'atténuant un peu pendant celle dernière, tandis que l'Angleterre ayant à régler les affaires du Niger, puis celles du Ilaut-Nil, avait intérêt à ce qu'on ne I s'occupât pas trop de celles du Transvaal. [

Au printemps de 1899 les Anglais avaient enfin les mains

libres, et il devint évident qu'ils allaient aborder énergiquemeol

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