‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 147 sur 206 · Voir ci-dessus, p. 135-147. i · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 135-147. i

.lin.-

la question du Transvaal. Et, comme ils estimaient sans doute qu*ils n^avaienlplus déménagements à garder, leurs demandes, d'économiques qu'elles étaient restées jusque-là, devinrent immédiatement politiques. Le 1*' juin une conférence réunit à Blœmfontein le haut commissaire britannique dans l'Afrique du Sud, Sir Alfred Milner, et le président Krûger, qui devaient chercher ensemble une solution aux difficultés. Sir A. Milner ne dit pas un mot des griefs de l'industrie minière et demanda seulement la naturalisation au bout de cinq années pour les Uitlanders ou étrangers établis au Transvaal. C'était un cheval de bataille, car les étrangers ne vont guère sur le plateau aride de la République Sud-Africaine que pour y faire fortune et revenir ensuite le plus vite possible dans des pays plus habitables. Quoi qu*il en soit, le président Krûger commit la faute de refuser cette demande : il aurait singulièrement embarrassé, en s'y conformant, la politique belliqueuse de M. Chamberlain, qui ne cherchait qu*un prétexte. La naturalisation au bout de cinq années eût été sans doute une faveur excessive accordée aux individus d'une population en grande partie flottante, mais aussi une faveur peu dangereuse pour les Boers puisque bien peu d'étrangers s'en seraient prévalus.

Cependant le président Krûger se contenta de faire voter par le Yolksraad une loi abaissant de 9 à 7 années le séjour exigé pour l'obtention de la nationalité transvaalienne. Le 2 août M. Chamberlain adressait au Transvaal une note dans laquelle il déclarait ne pas considérer à priori la nouvelle loi comme insuffisante, pourvu que le gouvernement de Pretoria consentît à laisser faire une enquête sur son efficacité par une commission mixte anglo-transvaalienne, qui aurait le droit de suggérer des amendements. Le Transvaal vit dans cette proposition une tentative pour créer un précédent permettant à l'Angleterre de s'immiscer dans ses aiTaires intérieures et, le 19 août, il concédait, pour l'éluder, cela même que Sir A. Milner avait demandé à Blœmfontein : la franchise pour les étrangers après cinq années de séjour. Avec toute puissance réellement désireuse d'une solution amiable une telle offre eût été la paix. Mais TAngleterre voulait la guerre pour détruire, avec le Transvaal»

le centre du nationalisme hollandais dans TAfrique du Sud, et le 28 août, M. Chamberlain déclarait accepter Toffre duTransvaal, tout en refusant de donner aucune des garanties d'indépendance de la République Sud-Africaine que le président Krûger avait demandées en retour. Il en résulta que, le 2 septembre, le Transvaal retira ses offres du 19 août. Mais il consentait à Tenquète demandée par M. Chamberlain sur la franchise au bout de cinq années, pourvu, disait la note transvaaIieDne, c qu'elle n*ait pas pour but une intervention dans les affaires du pays » . Le gouvernement britannique satisfait dans ses demandes semblait acculé à la paix. Cependant, le 12 septembre, H. Chamberlain, bien qu'il déclarât accepter Toffre du Transvaal relative à la commision d'enquête, ne manquait pas de laisser entendre que ses travaux n'empêcheraient aucune intervention ultérieure. Alors le président KrQger, lassé de s'efforcer de remplir ce tonneau des Danaïdes diplomatique, écrivit une dépêche dans laquelle il maintenait ses offres antérieures, mais en faisant d'une manière assez nette le procès de la politique décevante de M. Chamberlain. Ce dernier répondit le 22 que, comme on ne pouvait s'entendre, l'Angleterre se réservait de formuler ses propositions définitives. Mais elle ne se hâtait pas de les produire, n'ayant pas assez de troupes dans l'Afrique du Sud pour les appuyer par la force. Et comme il était visible qu'elle ne cherchait qu'à gagner du temps pour permettre à ses préparatifs militaires de rattraper l'ardente diplomatie de M. Chamberlain qui avait pris trop d'avance, le gouvernement de Pretoria lui adressa, le 9 octobre, une note demandant la présentation immédiate des propositions britanniques ou la cessation de l'envoi des renforts, sous peinerd'une entrée des Boers en campagne. L'Angleterre était arrivée à ses fins, un peu plus tôt cependant que l'état de ses préparatifs militaires ne l'aurait conseillé : la note du 9 octobre était VuUimatum qui a été la cause immédiate de la guerre actuelle.

La guerre avec l'Angleterre. — Les événement se sont vite chargés de montrer que les Anglais avaient eu tort de rendre la guerre inévitable après une préparation si hâtive, et de mépriser la force de leurs adversaires. Dès le début

RÉPUBLIQUES BOEHS 877

les burghers des deux Républiques prirent simultanément Toffensive — TOrange avait conclu avec le Transvaal un traité d'alliance immédiatement après le Raid de Jameson. Us mirent le siège devant Mafeking et Kimberley. Au Natal ils forcèrent les troupes britanniques à évacuer précipitamment Newcastle, Dundee, et, après deux combats assez sérieux à Glencoe et à Elandslaagte, les bloquèrent dans Ladysmith. Le 31 octobre, ils firent prisonniers 2000 Anglais à Nicholson's Nek, tout près de cette ville. A cette époque les républicains comptaient si bien sur le succès qu*ils annexèrent officiellement le Griqualand, le Betchouanaland et autres portions des colonies britanniques. Et de fait ils restèrent victorieux pendant toute la première partie de la guerre.

Les plans des Anglais se trouvèrent modifiés par ces mauvais débuts. On avait annoncé qu'ils débarqueraient des troupes au Cap, à Port-Elisabeth et à East-London, pour prendre, en se servant de ces tfois bases, points de départ de chemins de fer de pénétration, la République d'Orange par le sud.

C'était aborder Tennemi dans la région la plus facile, celle des hauts plateaux. Mais Toffensive des Boers vint imposer à rÉiat-Major britannique un double objectif : délivrer Ladysmith et aussi Kimberley, tout en menaçant, par cetle dernière opération, la route de Blœmfontein. Il importait, en efTet, au plus haut point, aux Anglais, de ne pas laisser tomber Kimberley et surtout Ladysmith : la chute de ces places aurait eu dans toute l'Afrique du Sud un dangereux retentissement. Tous les Hollandais du Gap étaient de cœur avec leurs frères de race des Républiques; ceux des districts du nord avaient même pris les armes avec les Boers. La capitulation de Ladysmith aurait peut-être généralisé cette insurrection.

Les Anglais ne furent d'ailleurs pas heureux dans leurs marches sur Kimberley et sur Ladysmith. Lord Methuen dirigeait la première; Sir Redvers Buller, le généralissime, crut bientôt nécessaire de prendre lui-même la direction de la seconde, tant les Boers avaient accumulé d'obstacles surla route de Ladysmith. Lord Methuen remporta d'abord de coûteuses victoires à Belmont et à Graspan. Le 28 novembre, il forçait encore, au

prix de grandes pertes, le chef boer Cronje à évacuer ses positions de la Modder-River. A ce moment les Anglais communiquaient par héliographe avec Kimberley et Ladysmith, pardessus la tète de leurs adversaires : la délivrance des deux villes paraissait imminente; mais alors commença pour leurs troupes une série noire. Le 9 décembre, le général Galacre, chargé avec le général French de contenir les Boers au centre, de les empêcher d envahir plus avant les districts de la colonie du Gap bornés par la rive méridionale du fleuve Orange, perdait 600 hommes et 3 canons à Stormberg. Le 12 décembre, Methuen subissait une sanglante défaite en essayant une attaque de nuit contre les positions de Cronje à Maggersfontein. Les highlanders perdaient 702 hommes sur 832. A la suite de cette bataille, Lord Methuen, fort occupé à garder ses communications contre les Afrikanders révoltés, était pour ainsi dire cerné par les lignes admirablement organisées de Cronje. Enfin, le 15 décembre, le général Buller essuyait une défaite encore pire sur l'autre théâtre de la guerre, au Natal : il essayait vainement de forcer le passage de la Tugela pour débloquer Ladysmith, perdant plus de 1500 hommes et 11 canons aventurés dans des conditions ridicules.

Celte série désastreuse amena une période d*accalmie. Les Anglais comprirent qu*il leur fallait faire un eCTort beaucoup plus considérable qu'ils ne Tavaient d'abord cru. Ils s'arrangèrent pour avoir 120000 hommes dans l'Afrique Australe à la fin de décembre. Ce chiffre fut plus lard porté à 220000. Les Boers, eux, n'ont jamais mis en ligne que 55000 combattants. Mais ils avaient une supériorité qui compensait rinfériorité du nombre et aussi celle de la cohésion et de la discipline, qui leur a fait perdre les plus belles occasions : ils possédaient tous un cheval au moins, et formaient une infanterie montée. Cela leur permettait de se déplacer très rapidement et de faire face à un très grand nombre d'ennemis. Les Anglais n'ont jamais pu les égaler à cet égard : ils ont importé, dit-on, 60 000 chevaux dans l'Afrique du Sud ; mais les maladies spéciales au pays, la mauvaise pâture du Veldt ont fait périr la plupart avant qu'ils fussent « salés », comme on dit dans l'Afrique Australe.

Cependant les Boers avaient, de leur côté, commis une faute capitale. Ils portèrent leur effort principal sur le Natal, s'obstinèrent à prendre Ladysmith au lieu de masquer simplement cette place. S'ils s'étaient lancés avec la même énergie sur le Cap, ils auraient envahi la plus grande partie de cette colonie, à peine défendue au début, et soulevé partout les Afrikanders. C'eût été faire reculer presque jusqu'à la côte la base d'opération des Anglais, pour le jour où ces derniers, renforcés, auraient voulu prendre l'offensive.

Au commencement de janvier 1900, les Anglais subissent un nouvel échec, essuyé cette fois par le général French, chargé de g^arder les districts de la colonie du Cap situés au sud du fleuve Orange. Le 9, plusieurs compagnies du régiment de Suffolk sont surprises et capturées devant Colesberg.

Mais à ce moment tout l'intérêt se portait sur le Natal. La question était de savoir si le général Buller parviendrait à délivrer Ladysmith avant que la garnison de cette ville, forte de 10 000 hommes, ne fût contrainte par la famine à capituler. Pendant plusieurs semaines, toutes les craintes furent permises. Le 23 janvier, le général Warren avait occupé Spion-Kop, montagne qui dominait les lignes des Boers, interposées entre Ladysmith et Tarmée de secours. Mais les Républicains avaient organisé leurs tranchées de telle manière que, le 25, les Anglais durent évacuer Spion-Kop, malgré une opiniâtreté héroïque et après avoir perdu un grand nombre d'hommes. Le 27, le général Buller ramenait même toutes ses troupes au sud de la Tugela, la position au nord étant intenable. Le 5 février, il était de nouveau repoussé.

Mais les mouvements des Anglais sur l'autre partie du Ihcàlre de la guerre allaient faire tourner la fortune et amener indirectement la délivrance de la garnison de Ladysmith, absolument à bout de forces. Lord Roberts, qui avait bien compris que le point faible des Républiques était les plaines de l'Orange, avait achevé de concentrer ses forces du côté de De Aar, au sud de Kimberley. Le généralissime anglais disposait alors d'une grande armée. Une partie tourna le commando de Cronje, toujours retranché à Maggersfontein et, passant sur ses der-

ricres, entra dans Kimberley le i5 février. Bientôt après, Cronje, qui était resté immobile trop longtemps, résislaDt avec un inexplicable entêtement aux avis de ses conseillers étrangers, essaya de battre en retraite. Mais il fut arrêté el cerné à Paardeberg, où il capitula, le 27 février, après une résistance héroïque. Il ne lui restait plus à ce moment que 4000 hommes : les 9000 autres avaient pu s*échapper en délail.

Cet incident amena un mouvement général de retraite des liurghers. Ils quittèrent les environs de Ladysmith, où les Anglais entrèrent sans coup férir, le l*' mars. La ville avait subi un siège de 109 jours. Les Boers n'ont plus défendu à partir de ce moment dans le Natal que les passes du Biggarsberg et du Drakensberg.

Il était clair que les rôles se trouvaient renversés, que Tinvasion des Républiques allait commencer : TÉtat libre d'Orange était même déjà entamé. C'est alors que les deux présidents Krûger et Steyn firent une dernière tentative de paix : ils écrivirent à Lord Salisbury que l'Angleterre pouvait écouler des ouvertures pacifiques maintenant qu'elle était victorieuse. Mais le Premier répondit catégoriquement qu'il n'était pas « disposé à consentir à l'indépendance, soit de la République Sud-Âfricaine, soit de TEtat libre d'Orange ».

La marche en avant des Anglais continua et, le 14 mars, après un vif engagement à Rietfontein, ils faisaient leur entrée à Blœmfontein. Le président Steyn transporta le siège de son gouvernement à Kroonstadt, dans le nord. Lord Roberts fut obligé d'entreprendre de longues opérations pour nettoyer de tous commandos le sud et l'est de l'Etat libre. Les Anglais subirent même des échecs, comme à Bushmanndorp, à l'est de Blœmfontein, où ils perdirent 300 hommes et 7 canons. « L'insaisissable » Dewet entrait en scène, et le général Botha, que la mort du général Joubert avait appelé au commandement suprême des burghers, adoptait une tactique beaucoup plus mobile que celle de son prédécesseur. Les Anglais s'en aperçurent vite : ils durent lancer cinq colonnes convergentes, comptant ensemble 40 000 hommes, pour dégager la petite garnison anglaise de Wepener, bloquée par 6000 Boers; et ils ne parvinrent pas

à prendre un seul des assiégeants ni un seul de leurs canons. C'est pendant cette période de la guerre que le colonel de Viliebois-Mareuil fut tué à Boshof, au cours d'une reconnaissance d'une audace inouïe, dirigée vers Kimberley.

Cependant Lord Roberts avait réuni à Blœmfontein ses gros bataillons et refait sa cavalerie. Il se mit en marche vers le Transvaal et fit tomber, par des mouvements tournants que lui permettait l'écrasante supériorité de ses effectifs, toutes les lignes de défense préparées par les Boers. Le 3 mai, Brandfort était occupé, le i2 Kroonstadt, le 30 Johannesburg et le 5 juin Pretoria. Les Boers n'avaient pu s'arrêter nulle part devant cette formidable armée. Les combats les plus sérieux furent livrés en avant de Pretoria, non pour préparer la résistance de cette place forte, mais au contraire pour donner le temps de la désarmer et d'envoyer son artillerie dans les montagnes de Lydenburg, à l'est du Transvaal, qui paraissaient devoir être le dernier réduit de la défense des républicains. Bientôt les commandos qui défendaient la passe de Laing's Nek abandonnèrent ce col au général Buller qui remontait du Natal, et gagnèrent à leur tour, avec tous leurs canons, la région montueuse de Lydenburg et de Barberton.

Dans l'intervalle une colonne légère avait délivré, le 18 mai, Mafeking assiégée depuis le début des hostilités et admirablement défendue par le colonel BaJen-Powel. Cet heureux événement a soulevé un enthousiasme délirant par toute l'Angleterre.

Le mois de septembre a montré que la résistance des Boers dans les montagnes de Lydenburg ne devait pas être ce qu'on en attendait. Les républicains, vaincus d'abord à Machadodorp, sur le chemin de fer de Pretoria à Lourenço-Marquès, ont très vite été chassés de Barberton, de Lydenburg et de la très forte position de Spitzkop : le président Kruger, incapable, vu son grand âge, de suivre des commandos qui ne devaient plus se livrer qu'à la guerre fugace des guérillas, s'est réfugié à Lourenço- Marquès d'où un croiseur hollandais l'a transporté en Europe. Pendant ce temps, Botha allait au nord chercher une nouvelle base de résistance dans les montagnes du Zoutpansberg.

Histoire oiNiRALE. XII. ^6

1 océan Indien, le littoral iVOppia et du Bénadir, de la rÎTière Djouba jusqu en deçà du cap Gardafui. La possession de ce littoral aride et désert lui paraissait nécessaire parce qu*il dessinait au sud, tandis que Massaouah et Assab l'esquissaient au nord, le vaste empire colonial dont M. Crispi songeait à faire ceindre la couronne au roi Humbert. Cette cérémonie prématurée n*eut pas lieu, mais le nom d'Erythrée, qui devait être donné à Tempire africain du roi Humbert, fut officiellement adopté, le i*' janvier 1890, pour désigner la banlieue, encore bien modeste, de Massaouah.

L'opposition sourde de T Angleterre. — Mais les déceptions n*allaient pas tarder à venir, d abord du côté des bons amis anglais. En même temps que les Italiens commençaient contre l'Ethiopie des entreprises dont nous parlerons plus loin, ils marchaient vers le Soudan égyptien, vers le Nil, dont TAngleterre venait de se réserver la possession par son traité du i" juillet 1890 avec TAllemagne: cette même année une colonne italienne avait poussé jusqu'à Agordat, sur la route de Kassala et de Khartoum. Les Anglais s*émurent immédiatement; ils pouvaient bien admettre qu'une Italie, comparse soumise, servit à couvrir du côté de Test la vallée du Nil contre des tiers entreprenants, mais pas qu elle disputât elle-même à la politique britannique ce domaine réservé à TAngleterre. Lltalie devenait encombrante, l'Angleterre lui fit sentir la bride en la forçante signer les protocoles du 24 mars et du 15 avril 189i. Ces actes donnèrent le 35"" méridien E. de Greenwich comme la limite la plus extrême que l'Erythrée pouvait atteindre vers l'ouest. Les Italiens étaient déOnitivement arrêtés à plus de 200 kilomètres du Nil.

Sans doute le protocole du 15 avril 1891 accordait à l'Italie quelque chose de plus : le droit d'occuper provisoirement Kassala et une petite partie du pays voisin. L'Angleterre, qui prenait à son gré tous les territoires égyptiens qu'elle trouvait à sa portée ou qui les donnait, comme Massaouah, à ses associés, se sentait prise de scrupules en ce qui concerne Kassala. Elle déclarait que les droits de khédive n'y étaient qu'en suspens et stipulait que, aussitôt que les Egyptiens seraient en état d'oc-

cuper Kassala, les Italiens leur céderaient la place. Ce moment arriva le 25 décembre 1897, mais, à cette époque, les Italiens étaient bien revenus de leurs ambitions africaines ; ils avaient subi leurs désastres en Ethiopie, et ils étaient heureux de voir . cesser une occupation qu*ils ne considéraient plus depuis longtemps déjà que comme un fardeau.

La lutte entre lltalle et TÉthiople. — Nous avons vu que les protocoles de 1891 écartaient les Italiens de 1 héritage égyptien dans la vallée du Nil, mais ils attribuaient à leur sphère dUnfluence un immense territoire dans TEst africain, autour des petites possessions françaises d'Obok-Djibouti et anglaises du Somaliland, qui y formaient enclave. Malheureusement pour les Italiens, leur lot africain comprenait, avec pas mal de déserts, la patrie montueuse, presque inabordable, du seul peuple indigène digne du nom de nation : les Ethiopiens. LEthiopie, depuis l'expédition anglaise de Lord Napier et la mort de Théodoros en 1868, était livrée à un obscur travail de renaissance nationale. La grande féodalité avait été fort amoindrie par le roi Jean, la nation reprenait conscience d'elle-même; et ce peuple, toujours redoutable par sa bravoure et le caractère physique de sa citadelle montagneuse, devenait un ennemi de plus en plus dangereux. A peine débarqués sur la rive de Massaouah les Italiens se heurtèrent à TEthiopie. Le littoral est fiévreux, aride, ils devaient fatalement être attirés par le climat des hauts plateaux qui le dominent immédiatement. Mais ils y rencontrèrent, et dans des conditions fâcheuses, les vassaux de Tempereur d'Ethiopie : en 1887, un de leurs détachements était anéanti par le rasÂloulaàDogali. Un peu après l'empereur Jean arriva avec une grande armée pour faire face aux envahisseurs qui paraissaient menacer la vieille indépendance éthiopienne. 11 se retrancha derrière Saati, dans des positions très fortes d'où il bloquait en fait Massaouah, et d*où les 20 000 soldats du général San Marzano, ni tous les efforts de la diplomatie ne purent le déloger. Mais le choc entre Tltalie et l'Ethiopie fut retardé par une diversion absolument accidentelle : les derviches montaient du côté de l'ouest à l'assaut des montagnes éthiopiennes. Le négus Jean dut quitter en toute hâte les lignes de Saati pour so

porter au devant de ces barbares. Il les écrasa dans la journée de Metemma (10 mars i889), au soir de laquelle, cependant, il périt tué par une balle perdue. L*Éthiopie allait être en proie à une de ces périodes d*anarchie qui s'ouvrent presque toujours pour elle lorsque le trône impérial devient vacant.

Les Italiens auraient pu en proQter, empêcher aucun des prétendants d arriver à une situation trop prépondérante; en ud mot ils devaient diviser pour régner. Ils pouvaient opposer 1 un à l'autre Mangacha, ras du Tigré, fils naturel du roi Jean et son héritier désigné, et Ménélik, roi du Choa. Mais ils furent aveuglés par le souvenir de difficultés de mur mitoyen qu'ils avaient eues déjà avec le Tigré et ils s'imaginèrent qu'il était adroit de soumettre TÉthiopie à un seul homme à la condition qu'il fût le leur. C'est pourquoi ils crurent faire un coup de maître en s'arrangeant avec Ménélik, le roi du Choa, déjà bien redoutable cependant par retendue de son royaume très peuplé, et qui confinait aux régions sans maître du sud, d'où il pouvait tirer de l'or, de l'ivoire et des guerriers. C'est néanmoins ce personnage qu*ils aidèrent à ceindre la couronne impériale. Ils le reconnurent comme roi des rois d'Ethiopie par le traité d'Oucchiali (2 mai 1889), lui firent accepter dans une phrase équivoque le plus vague des protectorats. Par ce même arrangement, Ménélik assignait aux Italiens une frontière qui ne leur laissait qu'une colonie modeste, en demi-cercle autour de Massaouah. Mais M. Crispi ne craignait guère alors de céder aux exigences de Ménélik, un vassal dont on ferait bientôt un sujet. Il aida même le roi du Choa à rendre sa souveraineté effective sur toute l'Ethiopie en lui faisant consentir, par la Banque nationale de Florence, le prêt d'une somme de 4 millions de francs dont il avait besoin à ses débuts.

Mais les difficultés commencèrent presque aussitôt. Les Italiens commirent une dernière faute : le général Orero envahit le Tigré en 1890. C'était à la fois faire complètement l'unité éthiopienne, jeter Mangacha, le seul rival possible de Ménélik, dans les bras de ce dernier, et violer le traité d'Oucchiali. On fit bien un nouvel arrangement pour fixer la frontière à la ligne formée par les rivières Mareb, Bélésa, Mouna; mais à

partir de ce moment la rupture était latente entre les deux parties. Le gouvernement italien cherchait à affirmer par tous les procédés possibles son protectorat sur TÉthiopie, tandis que Ménélik s'efforçait de donner au monde entier l'impression que son empire était indépendant. C'est ainsi que, dès le 10 avril 1891 , il adressait à toutes les puissances une circulaire dans laquelle il revendiquaitla frontière du Nil Blanc, et déclarait que l'Ethiopie devait être respectée dans le partage de l'Afrique.

Le différend avec l'Italie portait- sur l'article 17 du traité d'Oucchiali. Les textes italien et amharique n'étaient pas d'accord, le premier disant : « Le roi des rois d'Ethiopie devra »; et le second : < pourra se servir de la diplomatie italienne pour traiter toutes ses affaires avec les puissances européennes ». De la version italienne, les Italiens concluaient qu'ils avaient un droit de protectorat sur l'Ethiopie, mais Ménélik repoussait obstinément cette prétention. Pour ne laisser à ses adversaires aucune prise sur lui, il se hâta de rembourser l'argent qui lui avait été avancé conformément au traité d'Oucchiali. Puis le négus écrivit au roi Humbert : « J'ai constaté que le texte amharique et la version italienne de l'article 17 ne sont pas identiques. J'ai stipulé que les affaires éthiopiennes pourraient être traitées, par amitié, par la diplomatie italienne, mais je n'ai jamais entendu en prendre l'engagement par un traité. Votre Majesté doit comprendre qu'aucune puissance indépendante ne ferait pareille chose. Si vous avez à cœur l'honneur de votre allié, vous vous hâterez de rectifier l'erreur d'interprétation de l'article 17 et de porter cette rectification à la connaissance des puissances européennes auxquelles vous avez communiqué cet article mal traduit ». Il va sans dire que le gouvernement italien ne songeait pas à se conformer à cette demande. Il envoya le comte Ântonelli, un vieil Africain, auprès du négus pour tâcher d'arranger les choses; mais la mission échoua. Comme le comte disait à Ménélik que toute communication aux puissances, pour leur faire part de l'adoption de la version éthiopienne de l'article 17, blesserait la dignité italienne, Ménélik répondit : « Si vous avez votre honneur, nous avons aussi le nôtre ». Enfin le négus, profitant de ce que le traité conclu

en 1889 pour cinq ans pouvait être ou non renouvelé en i894, le dénonçait d*avance et en avisait les autres souverains dès juillet 1893. « Sous des apparences d'amitié, leur écrivait-il, on n*a en fait cherché qu*à s*en)parer de mon pays.... je n*ai pas Tintenlion de porter, en quoi que ce soit, atteinte à notre amitié avec ritalie, mais mon empire a une importance suffisante pour ne rechercher aucun protectorat et vivre indépendant. Je tiens donc à porter à votre connaissance mon intention de ne renouveler en aucune façon ce traité. »

En Italie on n'attacha pas une grande importance à cette situation. Le principal, en attendant l'occupation effective, n'était pas de faire accepter à Ménélik l'interprétation italienne du traité d'Oucchiali, mais bien de s'arranger avec les puissances pour qu'elles reconnussent le protectorat italien, ce qu'elles firent presque toutes. Mais on eut un rude réveil lorsqu'on voulut transformer des prétentions en possession de fait. M. Grispi s'impatientait et il poussait le général Baratieri, qui marcha follement de l'avant, se croyant définitivement vainqueur, parce que, au début de 1895, il avait battu le ras Mangacha à Goatit et à Sénafé et était entré en vainqueur à Adoua et à Axoum, les capitales du Tigré. Il alla encore plus loin, jusque vers le lac Achiangui. Mais à ce moment même, Ménélik, lent et soigneux, réunissait autour de lui, dans le Ghoa, tous les bans de l'Ethiopie, jusqu'aux gens du Kaffa et aux lointains Gallas du sud. Son armée concentrée, il remonte lentement vers le nord. Une colonne italienne envoyée trop en avant sous les ordres du major Toselli est anéantie à Amba-Alagui; peu de jours après, le fort italien de Makallé capitule. Alors Ménélik se couvrant habilement dans sa marche de la garnison de ce poste, qu'il ramène aux Italiens, arrive en plein Tigré. Baratieri a évacué Adoua, de grands renforts lui sont arrivés d'Italie ; il a, assuret-on, 60000 hommes, mais c'est trop peu pour défaire les 200 000 guerriers bien armés et bien commandés du négus. Il attaque cependant ce dernier près d'Adoua, le 1" mars 1896, mais il est écrasé, et l'armée italienne complètement dispersée laisse 9000 hommes sur le carreau. M. Grispi était par terre et les grandes ambitions africaines de l'Italie dissipées.

Six mois après, le i3 novembre 1896, le major Nerazzini signait à Addis-Atuiba, avec Ménélik, un traité par lequel le roi Humbert renonçait à toute idée de protectorat sur TÉthiopie. Lltalie conservait les pays au nord de la frontière fixée provisoirement à la ligne des rivières Mareb-Bélésa-Mouna. Sur la côte du Bénadir ses possessions étaient arrêtées à 200 kilomètres environ de la mer. Le 14 mai 1897, M. di Rudini faisait à la Chambre italienne une déclaration aux termes de laquelle il s'engageait à suivre une politique très modeste dans TErythrée et à n'y pas dépenser plus de dix millions par an. On n'a pu que tout récemment descendre jusqu'à ce chiffre, mais il est certain que la période des aventures est close. Un arrangement a été récemment signé à Rome, rendant définitives les limites ilalo-éthiopiennes stipulées dans le traité d'Âddis-Ababa. La côte du Bénadir a été confiée à une société à charte et on a cherché, mais sans y parvenir jusqu'à présent, à soumettre le territoire de Massaouah au même régime. Du grand empire rêvé par M. Crispi l'Italie possède en fait 500 000 kilomètres carrés, environ. Ses possessions sont en grande partie désertiques et très peu peuplées, le commerce faible, le développement à peine commencé : les travaux publics se sont bornés jusqu'ici à la construction de quelques petits chemins de fer économiques dans la banlieue de Massaouah.

La situation actuelle de l'Ethiopie. — Avant de quitter cette partie de l'Afrique il nous faut dire encore quelques mots sur l'Ethiopie. On s'est beaucoup occupé de ce pays depuis qu'il s'est révélé puissance sérieuse : l'Angleterre surtout, qui domine dans la vallée du Nil, ne le perd pas de vue. En 1897, avant la victoire d'Omdurman et l'incident de Fachoda, elle craignait de voir Ménélik aider les expéditions françaises qui étaient en route pour le Nil. Le 28 avril 1897 arrivait à Addis-Ababa une mission anglaise sur laquelle coururent les bruits les plus mystérieux : on dit, un moment, malgré l'invraisemblance de la nouvelle, que les Anglais avaient reconnu à Ménélik la frontière du Nil blanc qu'il revendiquait en 1891. La vérité c'est que, le 14 mai 1897, un traité fut signé à Addis-Ababa entre les Anglais et le négus, qui fixait seulement les frontières de l'Ethiopie et

890 LE PARTAGE DE L'âFRIQUE

de la Somalie britannique. Toutes les autres limites, du côté du Nil et du lac Rodolphe, sont restées incertaines. On assure que le capitaine Harrington, représentant de la reine auprès du négus, négocie pour les déterminer. Mais ces assurances durent déjà depuis deux ans et elles ne se réalisent pas. On peut se demander si TAngleterre ne cultive pas de ce côté des germes de querelles futures, en vue d'une époque où, la question de l'Afrique du Sud étant déflnitivement réglée, elle pourrait compléter son emprise sur TAfrique Nord-Orientaft.

VL — Maroc.

La situation intérieure. — Le seul État indigène africain, en dehors de TÉthiopie, dont les annales présentent quelque intérêt général est le Maroc. Son histoire est d'ailleurs remplie d'événements, mais qui se ressemblent tous. Aux portes de l'Europe, conservé par les jalousies qui la divisent, s'agite ce dernier vestige du moyen âge musulman. Le souverain passe son temps à courir avec le Maghzen d'un bout à l'autre de Tempire pour dompter des rébellions toujours renaissantes, pour lever l'impôt à coups de fusil et pressurer les fonctionnaires qui euxmêmes ont pressuré le peuple. Le Maroc a d'ailleurs eu dans ces dernières années un grand règne, au point de vue marocain s'entend, celui de Moulaï-el-Hassan, dont les faits sont typiques de l'état de choses qui a subsisté jusqu'à nos jours dans l'empire du Mahgreb.

Ayant pris la succession de son père à Méràkech, en 1873, Moulaï-el-Hassan fut contraint d'afflrmer son autorité par la force sur toutes les parties de l'empire, souvent plusieurs fois sur la même. Les premières années de son règne sont occupées à dompter par la diplomatie religieuse aussi bien que par les armes les régions planes du Maroc, celles qui sont surtout habitées par les tribus arabes, en opposition avec les masses berbères des montagnes. Moulaï-el-Hassan est obligé de soumettre le Tadéla, il entre de force à Fez ; pendant des années la tâche de maintenir dans l'obéissance le pays entre Tanger et ses trois capi-

Maroc soi

taies ne lui laisse pas le loisir d'intervenir activement dans des régions plus écartées. Enfin, en 1882, il va dompter ses sujets du Sous, au sud-ouest du grand Atlas; il est un peu après obligé de refaire colonne dans cette région.

Mais, à partir de 1888, le champ de laclivilé du sultan s*élargit. Il travaille à rompre le faisceau des tribus berbères dans les montagnes qui séparent Fez de la haute Moulouia. Moulaï-el-Hassan veut se rendre en pèlerinage aux oasis du Tafilalet, berceau de sa faiitille. Il faut auparavant qu*il se prépare les voies par la diplomatie, qu'il mine Tiniluence d'un personnage religieux. Si Arbi-el-Derkaoui, qui est arrivé par son ascendant à grouper autour de lui en confédération les redoutables tribus berbères des montagnes du sud-est. L'influence des Derkaoua est d'abord rongée sur les bords, puis Si El-Arbi-el Derkaoui meurt en 1891, et la politique du Maghzen a le champ assez libre pour que, en 1894, le sultan s'engage, avec une forte armée, il est vrai, dans les pays montagneux du sud-^st. Il reçoit au passage la soumission des tribus berbères, il va prier au Tafilalet sur la tombe du fondateur de sa maison, Moulaï-Ali- Chérif, venu de Yambo en Arabie aux premiers temps de l'Hégire : c'est l'apogée du règne de Moulaï-el-Hassan, son autorité est affirmée comme l'a rarement été celle d'un sultan marocain. Il va même entreprendre une politique saharienne, il songe aux lointaines oasis du Touat, lorsqu'il est brusquement rappelé au nord de son empire par une nouvelle et grave difficulté avec les infidèles : les Rifl'ains se battent avec les Espagnols autour du préside de M^lilla.

Les relations avec rétranger. — Ce n'est pas à vrai dire la première fois que Moulaï-el-Hassan est en délicatesse avec les chrétiens : il a toujours quelque affaire à régler avec eux. Mais il s'en lire et s'efforce de fermer son empire aux étrangers quels qu'ils soient, et il y est aidé par la terreur avec laquelle les puissances verraient surgir les grosses questions qui sortiraient de toute atteinte portée au statu quo marocain. En 1880 les puissances ont réuni à Madrid une conférence pour régler les relations des étrangers avec le Maroc; le 3 juillet elles ont même signé un accord aux termes duquel les Européens pourront

acheter des propriétés dans Tempire; le sultan sait en faire une lettre morte en se réservant le droit, dont il use toujours, de ne pas sanctionner de telles acquisitions. Aux termes du traité de 1860, qui a mis fin à Texpédition de Tétouan, TEspagne s*est fait céder en principe un port, Santa-Cruz de la Mar Pequefia, sur la côte marocaine, en face des Canaries. MaisFendroît rcsle introuvable, et la diplomatie chérifienne, en Fidentifiant successivement avec plusieurs plages parfaitement inhospitalières, arrive à faire tomber dans leau les réclamations de TEspagne. En 1890 r Allemagne obtient un traité de commerce qui autorise les étrangers à faire des affaires dans Tintérieur de Tempire — c*est d'ailleurs la reproduction d'un ancien traité anglais du siècle dernier — ; mais Tun n'a pas plus d'effet que l'autre, grâce à d'ingénieuses mesures fiscales du sultan. L'Angleterre se fait vendre un petit terrain au cap Spartel, sous prétexte d*y établir un phare : la France dispense bientôt le sultan de toute inquiétude à cet égard en faisant internationaliser le point. Du côté Je cette dernière puissance, il est vrai, Moulai-el-Hassan a aussi des craintes : il y a d'abord l'inquiétant voisinage algérien avec les innombrables incidents et réclamations qu'il comporte. Puis, en 1883, le haut personnage religieux El-Hadj-Abdesselani, chérif d'Ouazzan, chef de la confrérie des Taîbia, qui est tracassé par le Maghzen et qui, en outre, compte de nombreux adeptes et donateurs en Algérie, acquiert le titre de protégé français; en 1892 son fils Moulaï-el-Arbi se fait, en lui succédant, confirmer cette qualité. Tout cela tourmente le sultan, mais sans mettre jusqu'ici son empire en danger. Enfin, en 1894, ainsi que nous l'avons dit, la forte alerte de Melilla l'oblige à abréger son action directe dans le sud : les Riffains ont attaqué le préside, tué le général espagnol Mai^allo, mais l'Espagne a concentré une armée à Melilla et l'on peut craindre la marche en avant de ce corps expéditionnaire. Moulai-el-Hassan conjure encore le péril; il s'en tire en signant avec le maréchal Marlinez Campos le traité du 5 mars 1894 : il paiera 20 millions de pesetas et modifiera légèrement la frontière de Melilla C'est le dernier acte de Moulaï-el-Hassan, qui meurt le 6 juin 1894, après avoir encore une fois écarté linfidèle.

Page 1