Voir ci-dessus, t. XI, chap. xui
talents d'économiste et d'administrateur étaient incontestables : mais il passait pour ne point séparer assez scrupuleusement ses affaires privées des affaires de l'Etat. L'opposition l'attaqua dès l'abord avec violence, et sa majorité, gênée d'un pareil chef, ne le défendit que mollement. Après dix-huit mois d'une existence incertaine, il dut céder la place. Son successeur, Szlàvy, forma de nouveau un ministère purement deàkiste. Mais un certain nombre de mécontents du parti suivirent Lonyay dans sa fronde; l'opposition, enhardie par sa victoire, attaqua vivement le nouveau cabinet, que la situation financière mettait dans des embarras presque inextricables. Le déficit monta en certaines années à 62 millions de florins c'est-à-dire au quart du chiffre des recettes. Le crédit était devenu inabordable pour la Hongrie, et le ministre des finances c avait fini par emprunter à la petite semaine ». En vain, par un vote méritoire dans un pays où l'impôt est si impopulaire, le Parlement avait autorisé lelévation des contributions : les charges contractées depuis 1867 pour l'organisation administrative et économique du pays écrasaient les budgets. L'indépendance politique de la patrie menaçait de sombrer dans sa ruine financière. Alors Ghiczy, Tun des chefs de l'opposition modérée, renonçant à son programme de l'union personnelle, accepta d'entrer dans le ministère pour contribuer à l'œuvre de restauration financière. Mais le cabiaet Bitto-Ghiczy, formé le 21 mars 1874, ne dura qu'un an. Ghiczy était un chef sans soldats. La vraie fusion, avec le parti nombreux et influent dont Tisza était le chef, s'accomplit en février 1875. Le nouveau parti libéral comprit tout de suite la majorité de la chambre des députés, 235 voix sur 444 sièges : l'opposition était divisée en quatre groupes. Le 28 février, le ministère fut constitué : le baron Wenckheim, ministre a latere (représentant du ministère hongrois à Vienne), avait consenti à en accepter la présidence. Tisza prit l'intérieur, en prévision des élections qui devaient avoir lieu quelques mois plus tard. Deux membres de la gauche entrèrent avec lui dans le cabinet ; les déakistes s'y trouvaient six, dont le plus remarquable était le jeune ministre des finances, Koloman de Széll. Malgré leur prépondérance numérique dans le ministère et dans la majorité,
la direction de la politique hongroise passait à â*autres mains. Déak acheva sa carrière en consacrant la fusion et en se faisant inscrire au nouveau club libéral; il mourut le 29 janvier 1876. Tisza était le type et le chef de cette petite noblesse qui est, en Hongrie, le noyau de la nationalité magyare, le véritable ferment de la vie politique, et la classe sociale la plus influente. Elle avait formé, en 1861,1e parti de la résolution *, et aussi longtemps qu'elle s'obsUna, après 1867, dans une opposition de principe, le dualisme resta fragile malgré les apparences. En se ralliant au régime du compromis, elle lui donna la vraie consécration magyare, elle le « nationalisa » dans tous les sens du terme, au dehors et au dedans. Le prétexte invoqué par Tisza pour quitter avec décence une opposition désormais infructueuse avait été la nécessité de restaurer le crédit du pays; plus il abandonnait de prétentions politiques, plus il était résolu à en faire valoir d'économiques; il voulait enlever à l'Autriche la prééminence qu'elle avait conservée en ce point, faire rendre au dualisme tous les avantages matériels dont il était capable, assurer à la Hongrie les ressources et le prestige d'un Etat de plein exercice. A l'intérieur, pour enlever à l'opposition extrême son arme la plus forte et pour flatter les passions nationales de sa propre classe, Tisza inaugura une politique de magyarisation déclarée et rigoureuse. Les Saxons de Transylvanie et les Serbes du Banat en furent surtout les victimes. Tous les services publics, les sociétés dépendant de l'État durent seconder les efl'orts du ministre, instituer des cours de langue magyare, remercier les employés, en majorité allemands, qui n'en profitaient pas assez vite. Ces mesures sans doute n'étaient point nouvelles, mais on les appliqua désormais avec une rigueur et une mesquinerie inusitées.
Les ministres, tout occupés du renouvellement du compromis et des afi'aires d'Orient, trouvèrent cependant encore du temps pour certaines réformes urgentes. Széll remit de Tordre dans le budget, obtint du Parlement de nouveaux impôts, diminua le déficit de plus de moitié; il prépara la conversion des diffé-
i. Voir ci-dessus, t. XI, chap. xoi.
rentes dettes hongroises, qui devait doter le pays d'un mode de crédit plus sûr, plus digne de lui, et plus avantageux. Tisza, à l'intérieur, dirigea les élections de juillet 1875, qui envoyèrent à la chambre 350 ministériels contre une centaine d'opposants de toute couleur, et à la suite desquelles il prit officiellement la présidence du conseil. Il réalisa, malgré la résistance de l'extrême droite et de l'extrême gauche, une réforme partielle de l'administration des comilats. En Croatie, sous le régime modéré du ban Mazuranic, les passions surexcitées s'apaisaient; le compromis, revisé dans certains détails, était observé sans difficultés; les députés de la Diète d'Âgram figuraient à Pest dans la majorité ministérielle. La fusion se justifiait par ses succès; le roi, qui n'avait pas sans répugnance consenti à appeler Tisza au ministère, se réconciliait visiblement avec un cabinet dont l'impuissance du ministère cisleithan achevait de faire ressortir les mérites.
Le dualisme de 1871 à 1878. Le premier renouvellement du compromis. L'occupation de la Bosnie- Herzégovine. — Par le triomphe d'Ândràssy sur Hohenwarf , le dualisme politique avait remporté une victoire définitive. Les luttes de la période suivante furent surtout d'ordre éconcmique. L'arrangement dualiste impliquait nombre de questions matérielles, bien plus délicates à régler que les questions politiques. Pourtant, en 1867, elles avaient été fort négligées. La couronne, seule représentée par les ministres autrichiens, ne songeait qu'à la diplomatie et à l'armée ; les Hongrois n'offraient naturellement pas plus qu'on ne leur demandait, et considéraient le maintien d'une indépendance économique aussi complète que possible comme un contrepoids utile, au cas où le dualisme ne serait pas loyalement appliqué par la cour. Aussi les conventions économiques ne furent-elles conclues que pour dix ans, et la question de la Banque, malgré son importance capitale, « oubliée ». Il parut bientôt que, par l'échéance décennale des accords économiques, la perpétuité proclamée de l'entente politique était rendue illusoire.
La question de la Banque se posa la première. L'Autriche et la Hongrie étaient, depuis de longues années, au régime d'une
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circulation fiduciaire dépréciée. L*Aulriche était le grand banquier, le grand client pour les produits agricoles, le grand fournisseur de produits industriels de la Hongrie; le compromis, par l'union douanière et commerciale, avait maintenu ces rapports anciens : il y avait ajouté ceux qui résultaient entre les deux Etats du service des dépenses communes et de la dette. Sous peine d'effroyables perturbations économiques, l'unité monétaire et de crédit était donc une nécessité, jusqu'à la reprise des paiements en espèces. Elle était assurée par la Banque nationale autrichienne, privilégiée en 1862 jusqu'en 1877; mais la Hongrie, qui déniait toute force obligatoire pour elle aux actes du Reichsrath de Schmerling, tolérait seulement la Banque. Elle ne pouvait sérieusement songer à s'en passer; mais elle pouvait profiter de cette irrégularité juridique pour obtenir des concessions matérielles. Lônyay entra en négociations avec la direction : il obtint, en novembre 1872, l'augmentation des placements de la Banque en Hongrie, et l'ouverture de négociations entre les deux États et avec la direction, en vue d'arriver, sur la base du dualisme et du maintien de l'unité monétaire, à une revision du statut de la Banque.
La législation des douanes et des impôts indirects, commune d'après le compromis, donna lieu à de nouvelles difficultés. Les deux gouvernements, également à la poursuite de ressources nouvelles, comptaient les trouver là; mais leurs exigences étaient opposées, l'Autriche étant industrielle, la Hongrie agricole. Celle-ci se défendit mieux que l'Autriche, subit moins l'influence de la cour, eut une vue plus claire de son but et des moyens à employer; aussi triompha-t-elle. Le compromis, après deux provisoires et une double crise ministérielle, fut renouvelé en 1878. Au point de vue économique, l'arrangement nouveau avantagea légèrement la Hongrie : la Banque reçut une organisation dualiste, mais non entièrement paritaire, certaines questions douanières furent tranchées en faveur de la Hongrie. Politiquement, la victoire des Hongrois fut plus marquée : seuls ils obtinrent des concessions positives ; et ils les obtinrent par leurs seules forces, par leur tactique, par l'accord constamment maintenu entre le ministère et la majorité. La Hongrie
L'ÈRE LIBÉRALE ALLEMANDE (1871-1879) 17a
apparaissait une, rAulriche divisée. Au même moment» elles donnaient, dans les affaires d*Orient, le même spectacle.
Dirigée par un Hongrois, la politique extérieure de la monarchie ne pouvait être qu'exclusivement orientale. Toute Taltention d'Andràssy, dès qu'il eut succédé à Beust, se tourna vers rOrient. Sa politique en Occident» amitié avec la Prusse et c alliance des trois empereurs », rapprochement avec ritalie, était inspirée uniquement par le dessein de se garantir contre des surprises par derrière. Dans les Balkans, il continua le système inauguré par Bélist, s'appliquant à disputer à la Russie les sympathies des États vassaux de la Turquie. Leurs souverains furent reçus à l'exposition de i873 avec des honneurs qui blessèrent le sultan suzerain; il protesta inutilement contre la conclusion directe de conventions commerciales entre la monarchie et ses vassaux. Dans le régime dualiste, le partage de l'autorité entre plusieurs pouvoirs qui sont coordonnés et non subordonnés les uns aux autres — Parlement autrichien, Parlement hongrois et Délégations, minis* tëre autrichien, ministère hongrois et ministère commun — implique des lenteurs, affaiblit les responsabilités, profite au seul pouvoir qui soit simple, un, partout le même, et partout fort : le pouvoir du souverain. En jouant des Délégations contre les Parlements, de l'influence de Tisza sur la Chambre hongroise, du désir de l'empereur sur les pairs autrichiens, Audràssy put accomplir sans coup d'État, contre la volonté des Allemands et des Magyars, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Au lieu d* c un bataillon », elle exigea une armée; au lieu d'être pacifique, elle fut sanglante. Cent millions de florins, et plus, furent dépensés pour aboutir à occuper les provinces au nom et comme par la grâce de la Turquie. Cette disproportion entre les promesses et les résultats de sa politique contribua à la retraite d'Andréssy (août 1879). Il avait exercé sur les destinées de la monarchie une action doublement décisive : par l'occupation, qui détermina pour longtemps sa politique orientale, en Topposant à la Russie; par l'alliance austro-allemande, signée en octobre 1879 par Haymerle^ mais qui est l'œuvre d'Andrâssy^
et qui a été pendant vingt ans le point fixe de la politique austrohongroise.
Deux Hongrois, Andrâssy et Tisza, avaient rendu l'occupation possible; Tun, en dirigeant la diplomatie de la monarchie; l'autre, en mettant toute son influence au service de la politique de la couronne, en risquant toute sa popularité pour la faire réussir. Le Parlement hongrois, si opposé qu'il fût à cette politique, accepta le fait accompli, l'occupation réalisée, ne songeant plus qu'aux conséquences, et fidèle, malgré tout, au gouvernement qui avait aidé à le tromper. En Autriche, le Parlement s'était divisé, avait voté, alors que les troupes impériales se battaient en Bosnie, une adresse qui semblait les désavouer. « Les Allemands considérèrent leur position vis-à-vis du ministère, que leur premier intérêt était pourtant de fortifier, comme s'ils étaient engagés avec lui dans un procès civil. Le point de vue politique disparut pour eux derrière le point de vue légal, et il leur parut plus important d'avoir raison que de faire durer le ministère. » De là le changement de système de 1879, par où la prépondérance de la Hongrie dans le dualisme se trouva tout naturellement renforcée.
//. — Le régime Taaffe (iSjg-iSgS).
Le système Taaffe. — Le succès de la politique orientale — son œuvre propre — rendit l'empereur plus accessible aux influences anti-parlementaires, aux avis des courtisans, des militaires, des cléricaux. Il était décidé à ne point se laisser détourner de sa voie par des discours et des adresses. Mais, pourvu qu'il gardât toute sa liberté d'action dans les questions extérieures et militaires, il eût volontiers laissé à l'intérieur le pouvoir à l'ancienne majorité. Pendant que le ministère Auersperg s'émiettait par des démissions successives, Deprelis, le ministre des finances, et, après son échec, un homme de confiance de l'empereur, le comte TaaEfe, gouverneur du Tirol, furent chargés de constituer un cabinet, d'accord avec elle : on lui demandait seulement de reconnaître l'occupation comme un
LE RÉGIME TAâFFË (1879-1895) 175
fait accompli, et d*en accepter les conséquences. Mais elle ne voulut pas capituler. L'empereur prit patience jusqu'aux élections, qui étaient proches. Le cabinet fut replâtré : Stremayr en prit la présidence, Taaffe devint ministre de Tintérieur, pour faire les élections. Il espérait en faire sortir un tiers parti, formé des éléments aristocratiques et modérés de tous les autres, qui eût été gouvernemental par définition. Il réussit seulement à transformer en minorité Tancienne majorité libérale, grâce surtout au vote de la grande propriété bohème : dans ce collège, où les constitutionnels dominaient, un compromis négocié par le gouvernement et favorisé par l'empereur avait abandonné aux féodaux dix sièges sur vingt-trois. L'ère du gouvernement parlementaire des Allemands était close.
Il avait perdu ses raisons d'être. Les Allemands étaient encore la nationalité la plus cultivée et la plus riche : mais ils n'étaient plus la seule cultivée et riche : la bourgeoisie tchèque, lentement formée à leur contact, leur faisait une redoutable concurrence. Leur part dans la population de l'Autriche avait diminué, de sorte que leur privilège politique paraissait doublement odieux. Les considérations extérieures, auquelles ils avaient dû autrefois le pouvoir, s'étaient retournées contre eux : l'alliance austro-allemande, tournant la monarchie vers l'Orient, Tinvitait à la conquête morale des populations slaves, l'obligeait donc à se réconcilier d'abord avec ses propres Slaves. Le système appliqué depuis 1871 était devenu impossible; les libéraux mêmes le sentaient si bien qu'ils recherchèrent avant les élections une alliance avec les Tchèques : mais ceux-ci, dirigés par leurs alliés féodaux, préférèrent s'entendre avec le gouvernement. Us parurent enfin au nouveau Reichsrath; le ministère, qui avait besoin de leurs voix pour la politique orientale, leur promit des concessions. Taaffe appela dans le cabinet reconstitué par lui après les élections un Tchèque de Moravie à côté de libéraux, de cléricaux, de Polonais. Ce ministère de coalition déclara vouloir gouverner au-dessus des partis, dans l'intérêt supérieur de l'État. Mais les libéraux, ayant eu seuls le pouvoir, se refusèrent à le partager : ils voulaient se venger du comte Taaffe. Ils essayèrent de le
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renverser sur la question de la loi militaire nouvelle, gui, fixant le contingent pour dix ans, ne pouvait être adoptée qu à une majorité des deux tiers : mais, au troisième vote, Taile droite de l'opposition, par peur d'une crise et par crainte de Tempereur, vota pour le cabinet. Celui-ci, lire d'affaire pour dix ans, n'avait plus désormais aucune raison de ménager des adversaires à la fois irréconciliables et impuissants ; débarrassé de ses derniers membres libéraux, il ne compta plus que des cléricaux et des Slaves.
Trois groupes formaient le noyau de sa majorité : les Tchèques, les Polonais, et le centre clérical, chacun comptant environ 55 membres. Entre eux, point de programme politique, point d'intérêts généraux communs : seule, la peur d'un retour offensif du libéralisme, possible si la cour s'y décidait, les maintenait unis. Sur cette peur et leurs divisions, le comte Taaffe fonda son système. A cette majorité autonomiste et fédéraliste, il déclara dès l'abord qu'il ne consentirait à aucune modification essentielle de la Constitution. En revanche il promît de l'appliquer dans un esprit non plus de parti, mais de conciliation. Il lui laissa ce qu'elle avait de centraliste, et lui ôta ce qu'elle avait d'allemand ; il détruisit le monopole de fait dont la langue allemande jouissait dans l'administration, il ouvrit largement les emplois publics aux Slaves. Il ne leur demanda pas de renier leur nationalité, mais il les contraignit de se plier strictement à l'unité de principes et de direction qu'il voulait maintenir dans la bureaucratie ; il était lui-même avant tout un type de haut fonctionnaire autrichien. Pour maintenir sa majorité fragile et désunie, des concessions de détail, des avantages personnels étaient nécessaires : de là de perpétuels marchandages entre le gouvernement et les groupes. Beust et Auersperg, dans des occasions graves, n'avaient pas agi autrement. Ce ne fut pas le gouvernement qui sortit diminué de ces négociations, mais le Parlement. La représentation nationale se transforma en une Bourse, les ministres apparurent comme les dispensateurs des grâces. Ils habituèrent tous les partis à espérer moins en leurs propres forces qu'en la bienveillance du souverain, à chercher à la mériter par leur sou-
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plesse. L'influence de lempereur et la puissance de ladministration grandirent. Ainsi le ministère Taaffe fut le ministère au-dessus des partis, le ministère de la couronne; il rétablit sous des formes constitutionnelles strictement observées Tesprit absolutiste.
A la longue, ce système s*usa. Les électeurs se lassèrent d'être bernés Bans cesse de concessions insignifiantes; les députés perdirent tout prestige et tout crédit, furent accusés de trahir leur mandat, de se laisser corrompre par le gouvernement. Une nouvelle génération parut dans la vie politique, qui prétendit conquérir par une opposition violente plus que l'ancienne n'avait obtenu par la douceur. Un mouvement populaire balaya les Vieux-Tchèques : avec eux s'écroula la majorité du comte Taaffe. Son long ministère a eu des résultats décisifs pour la vie politique de l'Autriche. Il a rendu désormais impossible un retour au centralisme germanisateur. Il a peuplé l'administration de Slaves qui, restant Slaves, ont mis au service de la propagande nationale l'influence officielle. En combattant le parti libéral, il a restauré l'autorité de la cour, de l'aristocratie, de l'Eglise, il a facilité le retour offensif du cléricalisme, qui domine aujourd'hui en Autriche. Il a à la fois excité et corrompu les nationalités et les partis : il les a habitués à élever sans cesse leurs prétentions, et à se fier pour les satisfaire moins à leurs pro* près forces et à leur propre travail qu'à l'intrigue. La démoralisation publique, attestée aujourd'hui si clairement par la crise autrichienne, est proprement le résultat du système Taaffe.
L'Autriche de 1879 à 1890. — Les Allemands, qui prétendent au monopole du vrai patriotisme autrichien, ne cessèrent d'accuser le comte Taaffe d'affaiblir et de ruiner l'État. Les résultats matériels au moins de sa longue administration ne justifient pas ce reproche. Le ministre des finances, M. Dunajewski, un Polonais, représentant par excellence dans le cabinet des doctrines autonomistes, flt disparaître le déficit chronique du budget. Il éleva le taux de tous les impôts existants, directs et indirects, créa de nouvelles taxes. A ce prix, l'exercice 1889, le premier depuis de longues années, se solda en excédent. Ce résultat permit d'entreprendre une autre
Hmtoxrk o£m£ralk. XIL 12
réforme, plus nécessaire encore à la sécurité économique et financière du pays : la reprise des payements en espèces. Les négociations entamées sous Dunajewski avec le gouvernement hongrois aboutirent sous son successeur Steinbach, en 1892 : un ensemble de lois furent votées, qui établirent en principe un nouveau système monétaire, à étalon d*or, dont Tunité fut la couronne au lieu du florin * ; mais la réforme n*est pas encore entièrement réalisée. Un réseau d'État autrichien fut reconstitué par des saisies et des rachats, d'abord dans TOuest de TEmpire, entre Vienne et la frontière bavaroise : l'ouverture, en 1884, du tunnel de l'Arlberg lui procura un débouché nouveau extrêmement important vers l'Europe occidentale. De lourds crédits militaires, à diverses reprises, chargèrent le budget : en particulier une loi de 1883 réorganisa la landwehr cisleithane sur le modèle des honvéd, et la mit, aux dépens des droits du Parlement, dans une dépendance plus étroite du souverain, moins économe que les Chambres.
Le ministère Taaffe, conservateur avant tout, inaugura en Autriche la politique sociale conservatrice : envers les ouvriers, selon la formule bismarckienne, d'une part par l'institution d'un système d'assurances ouvrières imité de l'allemand, de l'autre, par des lois répressives, dont une série d'atlentats pseudoanarchistes fournit le prétexte; — envers les agriculteurs, en limitant la facuUé de diviser et d'hypothéquer les petites propriétés rurales; — envers les artisans, par le rétablissement des corporations et de la maîtrise. Dans l'ensemble, ces mesures étaient dirigées contre l'influence économique de la boui^eoisie capitaliste et libérale. Contre son influence politique, le gouvernement appuya l'amendement de 1882 à la loi électorale, qui abaissa à 5 florins d'impôls directs le cens dans les curies des villes et des campagnes : la réforme profita surtout aux artisans, dociles aux conseils politiques de TEglise. Sous l'iivfluence de ces réformes, des partis économiques et sociaux commencèrent à apparaître à côté des partis nationaux. Devant la persécution, les socialistes s'unirent et tinrent à Hainfeld
1. Le florin or valait 2 fr. 50. Il ne circulait que des florins de papier à un cours oscillant autour de 2 fr. 10. Lsxcouron7ie en valut la moitié, 1 fr. 05.
LE RÉGIME TAÂPPE (1879-1895) 179
(1888) leur premier congrès général. Us y réclamèrent la laïcisation de rÉtat, Tobligation et la gratuité de l'instruction, le suffrage universel pur et simple, et se constituèrent en parti international, le premier en Autriche. Sous la direction du clergé et des grands propriétaires terriens s'organisèrent un parti agrarien, qui manifesta dans des congrès de paysans ses exigences réactionnaires, et un groupement des artisans et des petits commerçants, hostile à Textension croissante du capitalisme. Ce dernier mouvement, peu à peu, prit une tendance nettement antisémite. Le parti antisémite-clérical ou chrétiensocial conquit sur l'ancien parti démocratique les faubourgs de Vienne. Dans Tavocat Lueger, transfuge de la démocratie, il trouva un agitateur incomparable, qui le mena par étapes à la mairie de Vienne.
Dans les faveurs du gouvernement, chaque groupe de la majorité choisit sa part. Lies Polonais, en possession d'une autonomie politique presque complète, exigèrent des avantages économiques : sous couleur d'intérêt stratégique, l'État leur construisit de coûteux chemins de fer; des remises d'impôts considérables leur furent accordées (75 millions de florins en une seule fois). Les Tchèques avaient besoin, avant tout, de concessions nationales : une réforme électorale leur assura la majorité dans la Diète de Prague et dans la députation bohème à Vienne; ils obtinrent une Université, par le partage en deux de l'ancienne Université allemande de Prague (1882), et de nombreuses subventions pour leurs écoles secondaires. Les ordonnances de 1880 et 1886 rapprochèrent la condition du tchèque et celle de l'allemand (jusque-là seule langue officielle) dans la vie publique en Bohême et en Moravie. L'effort des cléricaux allemands se porta tout entier sur l'école : une loi de 1883 réduisit de huit à six ans la durée de l'obligation scolaire, et rétablit, par un détour, le principe de l'école confessionnelle. En 1888, ils jugèrent possible de le rétablir directement : leur chef, le prince Âloïs Liechtenstein, déposa une proposition en ce sens. Mais cette fois l'opinion publique résista énergiquemenl; l'empereur en personne conseilla le retrait de la proposition. Le coup avait manqué : mais le
ministère en fut ébranlé, et ce fut la cause directe de sa chute.
La gauche allemande après s'être divisée, puis réunie, se constitua définitivement, après que les élections de 1885 eurent encore renforcé la majorité slave, en deux clubs : la gauche allemande unie, avec 112 membres, et les Allemands nationaux, qui n'étaient que 16. Le programme de ces derniers comportait la défense avant tout des intérêts nationaux des Allemands, les intérêts de l'Etat autrichien ne devant venir qu'en seconde ligne. Le petit groupe extrême de M. de Schônerer se prononçait ouvertement pour la réunion à l'Allemagne de toute l'Autriche allemande. Même les anciens libéraux, à combattre dans l'opposition, devenaient plus radicaux et plus nationaux. Aux premières ordonnances pour la Bohême (1880), ils répondirent par la motion Wurmbrand, qui voulait faire proclamer l'allemand langue d'État en Cisleithanie et fut rejetée en 1884; à celles de 1886, par un exode de la Diète de Bohême, où ils ne rentrèrent qu'en 1890; à la proposition Liechtenstein, parla menace de sortir tous duReichsrath, de le réduire ainsi à moins des deux tiers de ses membres : ils étaient résolus à ne point laisser toucher à la loi scolaire, leur œuvre, leur seul moyen de défense et leur seul espoir de revanche contre le cléricalisme. Leur résistance fut appuyée d'ailleurs : la Bohême, devant celte menace de réaction cléricale, retrouva l'esprit hussite. Les Jeunes-Tchèques menèrent contre les Vieux, inféodés à la noblesse et à l'Église, une furieuse campagne, et leur enlevèrent, aux élections provinciales de 1889, presque toute la curie rurale. La cour et le gouvernement furent effrayés de ce résultat : démocrates, radicaux, adversaires des féodaux et de l'alliance allemande, les Jeunes-Tchèques étaient très mal notés à Vienne. « Une singulière compagnie qui prend maintenant le dessus! » dit publiquement l'empereur. « Il faudra énergiquement réagir là contre. » Pour réagir, le gouvernement essaya de ménager un compromis entre les Allemands et les Vieux- Tchèques, de coaliser tous les éléments « patriotiques et modérés » contre le danger radical. Le ministère et les grands propriétaires jouèrent les médiateurs : aucun Jeune-Tchèque