‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 21 sur 206 · LE RÉGIME TAAFFE · texte numérisé non relu

LE RÉGIME TAAFFE

ne fut invité à assister aux conférences. A celte provocation, lopinion tchèque répondit comme il convenait : devant ses manifestations, la plupart des députés vieux-tchèques reprirent leur parole, et passèrent aux Jeunes. Le compromis, dont Tempereur avait fait son affaire personnelle, échoua piteusement; et les élections de 1891 pour le Reichsrath balayèrent en Bohême les Vieux-Tchèques jusqu'au dernier.

La coalition des éléments patriotiques et modérés devint alors le mot d*ordre au Reichsrath. C'était un non-sens : il fut impossible, faute de majorité, de voter une adresse en réponse au discours du trône d*avril 1891 ; le Parlement dut se contenter d'affirmer son loyalisme. Le gouvernement présenta un programme purement économique. Les ministres slaves, Dunajewski et Praiak, donnèrent leur démission; un ministre allemand entra dans le cabinet. A la première question à demi politique qui fut soulevée, il démissionna, et la gauche revint a ropposition. Ne pouvant plus trouver de majorité dans ce Parlement, le comte Taaffe essaya d'en faire un autre, et il présenta brusquement, par surprise, un projet de réforme électorale qui, sans toucher au privilège des grands propriétaires, ouvrait les curies des villes et des campagnes à un suffrage presque universel. Tous les partis « patriotiques et modérés > s'émurent; les Polonais, les cléricaux, la gauche, également menacés dans leurs positions, s'entendirent pour en finir avec le comte Taaffe. Il prit les devants, et donna sa démission le 28 octobre 1893.

Le ministère Tisza (1879-1890). — En Hongrie, la crise de l'occupation n'entraîna qu'un changement de personne: Széll donna sa démission pour ne point prêter la main à la ruine des finances qu*il avait restaurées; il fut remplacé par le comlo Szapary, etcelui-ci, quelques années après, par Tisza lui-même, sous le nom duquel l'habile secrétaire d'Etat Wekerle géra le ministère. L'équilibre budgétaire fut rétabli à la même date qu'en Autriche. La nationalisation des chemins de fer fut poursuivie avec ampleur et énergie : l'Etat hongrois se rendit maître surtout des grandes lignes qui devaient servir d'amorce aux chemins de fer orientaux, et commanda ainsi la voie commer-

ciale par terre entre i*Oaest et FEst du continent. Par un coup de génie, le ministre des travaux publics, Baross, dota le réseau d*État hongrois du célèbre tarif par zones : le prix des voyages fut dinninué, pour certains trajets jusqu à 85 p. iOO, et dès la première année le nombre des voyageurs tripla. L'exploitation du réseau devint enfin productive ; la circulation plus intense profita à rindustrie, que le gouvernement cherchait par des encouragements de toute sorte à faire naître et prospérer; les facilités offertes à la population rurale pour se rendre dans les villes et dans la capitale, qui sont des centres de magyarisation, servirent la politique nationale du ministère.

Les Slovaques et les Roumains persistèrent dans l'attitude passive qu'ils avaient adoptée depuis le compromis, et que leur imposait la loi électorale. Les Saxons de Transylvanie menèrent à diverses reprises de rudes campagnes contre le gouvernement. Les plus grandes difficultés furent suscitées par les Croates. En 1877-79, ils s'étaient trouvés, comme les Tchèques» parmi les plus chauds partisans de l'occupation, demandant même l'annexion : car les Bosniaques étaient, en grande partie, leurs frères de langue et de religion, et l'annexion les rapprochait de leur rêve, la Grande Croatie et le trialisme. Contre ces ambitions bien connues, et contre les prétentions qu'ils élevèrent à propos du renouvellement du compromis hongrois-croate, le gouvernement de Pest afficha d'abord des intentions énei^ques; le ban Hazuranic, nationaliste modéré, fut remplacé par le comte Pejacevic, magnat d'opinions très hongroises. Le compromis fut conclu après de longues négociations. La Croatie renonça à ses exigences, au prix de l'incorporation dans son territoire civil des anciens Confins croates, qui augmentèrent sa population de 700000 habitants. En 1883, l'afi'aire des écussons d*Âgram fit éclater de nouveau les rancunes et les haines. Un fonctionnaire trop zélé ayant essayé de remplacer les écussons à inscriptions croates des bâtiments officiels d'Agram par des écussons à inscriptions bilingues, magyares-croates, le peuple se souleva, les arracha; même la majorité gouvernementale de la diète protesta; le ban, < magyaron » déclaré pourtant, démissionna plutôt que de faire replacer les nouveaux écussons; des

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insurreclions éclatèrent dans les campagnes, la Constitution ' dut être suspendue quelques mois. Les Croates gardèrent le dernier mot : les écussons bilingues disparurent, les nouveaux ne portèrent plus aucune inscription. A la suite de ces incidents, les élections de 1884 renforcèrent considérablement la minorité de la diète, opposée à toute entente avec la Hongrie. Des scènes de violence marquèrent la session de 1884, des pugilats se produisirent en séance, le ban lui-même fut frappé. II s*ensuivit des procès politiques, Tétat de siège à Âgram, la suspension du jury en Croatie. Le roi prit parti ouvertement pour le ministère hongrois. Un nouveau compromis Qnancier fut conclu en 1889 : mais les relations des deux royaumes alliés restèrent fort troublées, et la question croate constitue toujours le grand danger pour la Hongrie.

Une campagne de réformes politiques fut engagée à la suite d*un incident qui n*avait rien de politique. Le célèbre procès de Tisza-Eszlar (1885), qui occupa toute TEurope, révéla, avec la corruption de la justice hongroise, la force des préjugés antisémitiques en Hongrie. L ancienne aristocratie foncière perdait journellement de son influence, de son prestige, de sa fortune : elle accusait de sa ruine les Juifs, qui fournissaient au pays sa classe industrielle et commerçante. Mais la nation magyare est trop peu nombreuse, trop isolée pour pouvoir repousser aucun concours sincère; et les Juifs, depuis 1848, comptaient parmi les néo-Magyars les plus convaincus. Il fallait réconcilier la nation avec eux, pour cela les amener par étapes à Tégalité complète de droits avec les citoyens d autres cultes. Tisza proposa une loi pour autoriser les mariages entre juifs et chrétiens. Adoptée par les députés, elle échoua dans la chambre des magnats, devant la coalition des réactionnaires cléricaux et des aristocrates ruinés. Alors la réforme de la chambre haute parut nécessaire. Tous les magnats qui ne payaient pas 3000 florins d'impôt foncier perdirent leurs sièges : ils purent élire, une seule fois, cinquante d'entre eux pour les représenter; et la couronne de son côté reçut le droit de nommer des magnats à vie, jusqu'au nombre de cinquante. La chambre haute gagna ainsi en prestige et en qualité ; par compen-

' sation, le mandat des députés fut prolongé de trois à cinq ans.

Tisza, qui avait autrefois tant attaqué la faiblesse des deâkisles vis-à-vis de l'Autriche, une fois au pouvoir trouva à son tour des détracteurs plus radicaux que lui. Ils lui reprochèrent de sacrifler les droits et le prestige de la Hongrie. Pourtant, dans le seul conflit sérieux qui s'éleva — TafTaire du général Janszky, qui avait fait couronner les tombeaux des défenseurs autrichiens de Buda contre Gorgey — le ministre hongrois eut raison des influences militaires si puissantes à Vienne : un gouvernement autrichien n'eût même pas osé soulever la question. Mais Tisza avait lui-même, autrefois, donné l'exemple des attaques bruyantes et injustes. Ses allures de plus en plus cassantes blessaient parfois jusqu'à son propre parti; son système, qui avait eu un idéal, dégénérait en coalition d'intérêts; d'une intégrité personnelle absolue, il excusait et favorisait la corruption parlementaire pour maintenir sa majorité. La nation était fatiguée de lui, et la cour ne pouvait plus se fier à son aulorilé. En 1889, le vote de la loi militaire donna lieu à des scènes tumultueuses. Elles se renouvelèrent en 1890, sur la question de la nationalité de Kossuth. Tisza, harcelé de tous les côtés, isolé dans le conseil, donna sa démission (mars 1890).

La campagne politico-ecclésiastique. — Le comte Szapary reconstitua le cabinet presque sans changement de personnes. La question des lois politico-ecclésiastiques s'imposa aussitôt à lui. La Hongrie nouvelle avait eu jusque-là le bonheur de ne pas connaître les luttes religieuses. Le clergé était respecté pour s'être montré patriote lorsque la patrie était accablée; les protestants, nombreux et influents, vivaient en bonne intelligence avec les catholiques. L'accord commença d'être troublé vers 1890 par la question des mariages mixtes. Une loi de 1868 ordonnait que les enfants issus de ces mariages suivraient la religion, les fils du père, les filles de la mère. Mais les prêtres catholiques s'étaient mis à baptiser tous ces enfants et à les inscrire tous comme catholiques à l'état civil, qui était tenu par les ecclésiastiques. En vain le ministre des cultes leur rappela la loi : des instructions contraires vepaient de Rome.

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Le g^ouvernement dut agir pour sauvegarder son autorité, comme pour assurer la tenue régulière et exacte des registres. Le comte Szapary proposa la laïcisation de Tétat civil, rétablissement de la liberté des religions, la reconnaissance par TEtat de la religion juive. Mais il fut débordé aussitôt par son propre parti qui exigeait une réforme complète; le mariage civil, depuis longtemps réclamé en Hongrie, et refusé par le roi, qui craignait le contre-coup de cette concession sur TÂutriche, devait couronner Tocuvre. Szapary, par crainte du roi et scrupule religieux, se relira. Le ministre des finances, Wekcrle, devenu président du conseil, obtint le consentement du roi au principe du mariage civil, sous réserve des détails. La chambre des députés adoptâtes cinq projets du gouvernement : mais les magnats rejetèrent le projet sur le mariage civil. Des démonstrations tumultueuses eurent lieu; la cour fut accusée publiquement d'avoir favorisé la résistance. De hauts dignitaires avaient voté contre; certains, qu on ne voyait jamais à Pest, étaient venus de Vienne exprès. Les ministres présentèrent à nouveau le projet à la chambre des députés, en appelant des législateurs-nés aux représentants du peuple; et la chambre, à une énorme majorité, Tadopta de nouveau. Mais le roi refusa au ministère larme qu'il sollicitait contre les magnats : la promesse d'une fournée de pairs; les magnats réactionnaires mirent en jeu toute leur influence à la cour : on représenta à l'empereur les risques du conflit entre les deux chambres, les allures dictatoriales, l'extraordinaire popularité du ministère, le danger qu'elles faisaient courir au principe monarchique; on exploita les manîfeslations de deuil national auxquelles avait donné lieu la mort de Kossuth, en mars 1894. Le cabinet démissionna. Mais le comte Khuen-IIedervary, ban de Croatie et homme de confiance de l'empereur, chargé de former un cabinet, échoua devant la résistance du parti libéral. Le ministère Wekerle rentra en fonctions, sacrifiant le ministre des cultes, mais conservant, contre la volonté du roi, le ministre de la justice Szilàgyi. Le nouveau cabinet fut autorisé à déclarer aux chambres que la couronne tenait pour nécessaire l'achèvement de la législation politico-ecclésiastique. Aussi le projet sur le mariage

civil fut-il voté par la chambre haute à une faible majorité. Le 21 décembre, le ministère donna sa démission, qui fut acceptée le 23. La législation politico-religieuse avait été imposée au roi, malgré les résistances de sa conscience de catholique et les révoltes de son orgueil de souverain, par la force de Topinion publique. Il avait subi, jusqu'au bout, la politique de ses ministres : mais ils lui étaient devenus odieux. Le président du conseil démissionnaire expliqua à la majorité que le cabinet se retirait parce qu'il avait perdu la confiance du roi; et la majorité, en même temps qu'elle faisait une ovation aux ministres démissionnaires, eut la sagesse de se contenter de la victoire au fond, sans compromettre par trop de raideur sa position. L'harmonie nécessaire doit être rétablie entre les deux facteurs constitutionnels de la législation, tel fut le mot d'ordre adopté, — mais sans aucun sacrifice politique, et la Chambre élut président le ministre le plus haï du roi, M. de Szilàgyi. Le comte Khuen fledervâry, appelé de nouveau à former le cabinet, échoua de nouveau : la confiance du roi le rendait suspect à la majorité : on craignait en lui un Taaffe hongrois. La campagne politico-ecclésiastique avait amené des modifications dans les partis : les radicaux s'étaient divisés en laïques et cléricaux; le parti national du comte Apponyi, séparé du parti libéral plus par des questions personnelles que par des points de programme, partisan de la législation politico-ecclésiastique tant que le ministère avait hésité, la combattait depuis qu'elle avait été entreprise sérieusement; parmi les libéraux, une vingtaine de membres avaient suivi le comte Szapary dans sa sécession. Enfin, sous la direction des comtes Ferdinand Zichy et Nicolas-Maurice Eszterhazy, un parti c populaire » s'était formé, le premier parti vraiment clérical et ultramontain en Hongrie. Mais le roi était lié au parti libéral par l'intérêt du dualisme. Après l'échec du comte Khuen, le baron Bânfi'y, président de la chambre, fut, à l'étonnement général, chargé de former un cabinet. Par une politique adroite, faite d'autorité et de souplesse, il se maintint en place, fit adopter, grâce à une fournée de pairs enfin consentie par la couronne, les dernières lois religieuses, et procura à l'amour-propre hongrois une flat-

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tense revanche des intrigues qui avaient fait tomber Wekerle. Le nonce apostolique i Vienne, M^ Agliardi, étant venu en Hongrie soutenir une campagne contre les lois politico-ecclésiastiqueSy le gouvernement hongrois sollicita Tintervention du ministère des Affaires étrangères et sembla vouloir lui forcer la main. Le conflit qui s'ensuivit se termina, i la grande joie des Hongrois, par la démission forcée du comte Kalnôky.

Les lois politico-ecclésiastiques étaient d'inspiration non pas seulement libérale, mais encore nationale. Désormais, le Serbe ou le Roumain, astreint à aller faire inscrire ses enfants ou demander la consécration civile de son mariage au fonctionnaire royal, et non plus au prêtre de sa nationalité, est contraint de songer avant tout, dans les moments les plus importants de son existence, à sa qualité de citoyen. De là, en grande partie, la résistance des nationalités à la nouvelle politique religieuse; de là leur rapprochement avec le parti populaire et la fraction cléricale du parti de Tindépendance. Le gouvernement, de son côté, continua énergiquement contre les nationalités la politique de Tisza. Dans le célèbre procès du mémorandum, les chefs des Roumains de Transylvanie, pour avoir présenté une adresse de doléances à l'empereur à Vienne — et non au roi à Pest, — furent poursuivis pour excitations contre lautorité publique devant un jury magyar, et condamnés sans défense (ils refusèrent de répondre en magyar, la cour de les interroger dans leur langue) à des peines variant de huit mois à cinq ans de prison. Des troubles en Croatie, à Agram sous les yeux du roi, et en Slavonie attestèrent que le feu couvait toujours sous la cendre; et les Magyars furent presque seuls à célébrer, en 1896, le millénaire de la fondation de TÉtat hongrois.

Le dualisme de 1879 & 1895. — Le dualisme avait été fondé sur la prépondérance associée des Magyars et des Allemands. Aussi les libéraux allemands espérèrent-ils un certain lemps en Taide des Hongrois contre le comte Taaffe. Les Slaves n'étaient-ils pas lennemi commun? Le triomphe des Tchèques a etait-il pas d*un exemple dangereux pour les Slovaques et les Croates? Le précédent de 1871 n'était^il pas là? Mais les

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un règlement qui réorganisa toute ladministration, sur le modèle de Tancienne administration turque, en concentrant la direction et le commandement au lieu d'éparpiller entre les divers services l'autorité et le prestige. Le nouveau régime rendit aux provinces occupées la tranquillité et favorisa leurs rapides progrès matériels. La monarchie ne faisait point mine de vouloir jamais renoncer à Toccupation : elle s'installait chaque année plus ouvertement en maîtresse définitive. Dès 1882, le service militaire fut introduit en Bosnie et en Herzégovine, en dépit de la souveraineté de la Turquie, et les recrues, soidisant sujets turcs, durent prêter serment à l'empereur et roi.

La coalition. — Le comte flohenwart — le grand inspirateur du ministère Taaffe — et la gauche libérale se combattaient sans relâche, à découvert et en secret, depuis quatorze ans. En deux jours, la colère et la peur communes les réconcilièrent. Le club polonais, toujours prêt à ces services, compléta une majorité ; et le ministère de coalition, ministère parlementaire, fut formé. Si l'empereur avait voulu ridiculiser le régime parlementaire, pour revenir d'autant plus vite au gouvernement au-dessus des partis, il n'aurait pu s'y prendre autrement. Faute de pouvoir s'entendre sur un programme positif, les coalisés en adoptèrent un négatif : ils convinrent de ne soulever aucune question où ils fussent divisés d'avis : mais il n'y en avait point où ils fussent d'accord. Ils n'avaient en commun que la peur : la peur de toute nouveauté, de tout mouvement populaire, la peur des Jeunes-Tchèques, la peur de la réforme électorale.

Cette réforme était l'héritage dangereux laissé par le comte Taaffe à ses successeurs. Bon gré mal gré, ils avaient dû promettre, en tête de leur programme : t une large réforme, qui, tout en maintenant la représentation des intérêts inscrite dans la Constitution actuelle, et en prenant en sérieuse considération les conditions particulières des divers royaumes et pays, comporterait une importante extension du droit de suffrage, en y appelant les classes qui en étaient jusqu'ici exclues, spécialement les ouvriers, tout en conservant aux classes bourgeoise et rurale l'influence qu'elles avaient jusqu'ici dans la vie poli-

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tique x». Cet incompréhensible jarg^on, ces promesses vagues et contradictoires, dénotaient l'embarras du gouvernement. Le système de Schmerling ne méritait point d'être amendé; il eût fallu le jeter résolument à bas. Dès sa naissance, exclusif, injuste, étroit, mesquin, il était devenu intolérable à la longue, à mesure que l'évolution sociale et politique de rAutriche en avait plus fait ressortir les défauts. Gomme tous les systèmes censitaires, il aboutissait naturellement à transformer en monopole le privilège électoral, grâce à l'écrasement progressif des classes moyennes : de 1885 à 1891, la proportion des électeurs à la population avait décru, dans les villes de 70 à 61, dans les campagnes de 77 à 75 p. 1000. A chaque revision des listes électorales, de nouveaux mécontents s'ajoutaient ainsi aux anciens : parmi ceux-ci, les plus redoutables étaient les ouvriers, absolument exclus du corps électoral. L'agitation pour le suffrage universel avait grandi : les partis populaires. Allemands nationaux, démocrates de Vienne, en dernier lieu les Jeunes-Tchèques, s'y étaient associés, l'avaient introduite au Parlement; le projet du comte Taaffe lui avait donné une consécration officielle. Mais les coalisés n'en voulaient point entendre parler. La gauche libérale considérait ses mandats comme sa propriété, repoussait toute réforme qui eût diminué son influence dans le Parlement. Pour les Polonais, l'important était de ne point laisser faire brèche dans l'unité de la députation polonaise, entrer au Parlement des députés galiciens indépendants, libres de porter à la tribune les doléances des paysans et des ouvriers galiciens, de révéler à l'Autriche occidentale les dessous de la politique et de l'administration polonaises. Les cléricaux ne voulaient de réforme qu'en faveur des classes < moyennes », artisans et petits commerçants. Dans cet embarras, gouvernement et Parlement se rejetaient l'initiative et la responsabilité : de commission en sous-comité, on aboutit à un projet qui créait une cinquième curie avec 47 sièges, 34 pour les contribuables jusqu'alors exclus par le cens, 13 pour les ouvriers d'industrie. Avant qu'il vint en discussion, la coalition était morte. Les Slovènes réclamaient la création de cours dans leur langue au gymnase allemand de la ville de Gilli,

en Styrie. Le comte Hohenwart appuyait cette demande pour ne point perdre les sept Slovènes de son club. La gauche s*y opposait. Le ministre de Tinstruction publique fît adopter le crédit demandé, la gauche sortit de la coalition, le cabinet se retira. Après un provisoire de trois mois et demi, rempli par des directeurs généraux délégués aux fonctions de ministres, l'empereur revint au système des ministères de la couronne en appelant à la présidence du conseil le gouverneur de la Galicie, le comte Badeni (octobre 1895).

///. — Le dernier renouvellement du compromis (i8gS-i8ggJ.

Le ministère Badeni. La réforme électorale de 1896. Le conflit tchèque-allemand. — Les anciens partis se disloquaient; même entre les Tchèques et les Allemands s'esquissaient des tentatives encore timides de rapprochement; pour la première fois, Topinion publique se présentait comme une force politique. Jamais moment plus favorable ne s*était lencontri pour briser les vieux cadres usés, pour inaugurer un système nouveau et plus heureux. Mais il eût fallu pour cet:e tâche un véritable homme d'État, aux idées larges et modernes, audacieux et réfléchi, apte a comprendre les peuples avec leurs besoins et leurs sentiments, doué du tact nécessaire pour les manier : et ce fut un gendarme à la poigne brutale qui prit le pouvoir. Matériellement et moralement, la Galicie est avec la Dalmatie et la Bukovine au dernier rang des provinces autrichiennes. Une coterie aristocratique toute-puissante y domine exclusivement, par la corruption et la violence : le service dans une pareille province est une mauvaise école pour un futur ministre autrichien. Le comte Badeni, Polonais de naissance, n'était jamais sorti de Galicie. Sous-préfet, vice-gouverneur, gouverneur, il avaitappliqué avec constance la méthode locale, « sucre et cravache »• Ses partisans lui faisaient gloire du compromis conclu sous ses aus pices entre les Polonais et les Ruthènes : mais son mérite en

TaiTaire avait consisté à acheter une partie des députés ruthènes, et à terroriser les électeurs. La cour lui savaitgré surtout d'avoir, en 1893 et 1894, organisé les démonstrations bruyaniment loyalistes de la noblesse polonaise. Depuis ce jour, il était premier ministre désigné, et sa volonté seule avait retardé son avènement. Il se fit précéder- à Vienne d'une savante réclame : les officieux vantèrent son énergie et sa douceur, son tempérament conservateur et ses idées libérales, son respect des droits des nationalités et son dévoûment absolu à l'Etat; ils ajoutèrent que l'empereur, en 1898, devait célébrer le cinquantenaire de son avènement; qu'il faisait, avec le nouveau ministère, la dernière expérience de la Constitution : si elle échouait, la raison d'État reprenait ses droits, l'Autriche redevenait absolutiste. Toujours le sucre et la cravache. Le système sembla d'abord réussir à Vienne aussi bien qu'à Lemberg. Aucun parti sans doute n'accueillit le ministère avec une franche confiance, mais presque tous lui montrèrent un parti pris de bienveillance et de concessions. En vrai ministère de la couronne, il comprenait des membres d'origines très diverses, Polonais, Allemands cléricaux, Allemands libéraux, et un féodal de Bohème, allié des Tchèques; aucun député. La déclaration fit connaître que le cabinet, placé au-dessus des partis, entendait guider le Parlement, et non se laisser guider par lui ; assura du même respect, dans une conciliation difficile, l'égalité de droits des nationalités et la primauté historique de la culture allemande. Pour se laisser prendre à ces phrases ronflantes, vides et embrouillées, il fallait vouloir avoir confiance à tout prix.

Rétablir la paix intérieure pour conclure avec la Hongrie le nouveau compromis décennal qui devait entrer en vigueur le 1" janvier 1898, préparer ainsi à l'empereur une année de jubilé paisible et triomphale : le comte Badeni, appelé à gouverner l'Autriche au moment le plus critique de son histoire contemporaine, ne songeait pas qu'il pût avoir autre chose à faire. Il lui fallait avant tout liquider l'irritante réforme électorale. Gomme un ultimatum intangible, il déposa le 18 février 1896 son projet, que tous les partis acceptèrent à contre-cœur. Au lieu d'une réforme, c'était un replâtrage. Aux quatre curies existantes,

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s'en ajoute une nouvelle : tous les Autrichiens majeurs de 24 ans, y compris ceux qui sont déjà électeurs privilégiés, y ont droit de suffrage. Elle compte ainsi cinq millions et demi d'électeurs, pour lesquels ou crée 72 sièges nouveaux, soit 17 0/0 du chiffre total des mandats ; les anciennes curies avec leurs 1 700 000 électeurs conservent leurs 353 représentants — 83 0/0; — les 5000 grands propriétaires en particulier leurs 85 élus, 200/0. Cette prétendue réforme est jugée par ces chiffres. Le comte Taaffe avait voulu faire au suffrage universel une place digne de lui, et la première au Parlement : le comte Badeni parquait ses représentants dans un coin étroit parmi les élus du privilège : peut-être croyait-il avoir ainsi résolu la question. Le comte Taaffe avait eu une idée politique, le comte Badeni recourait à un expédient : il n*a jamais su faire autre chose. Dès avant les nouvelles élections, la gauche allemande unie, le parti jusqu'alors le plus nombreux à la Chambre, avait disparu : les députés des villes et des campagnes, poussés par leurs électeurs à une opposition énei^ique contre le gouverne-' ment < polonais », s'étaient séparés des grands propriétaires et des grands industriels complaisants par nature envers tout cabinet. Ces derniers revinrent 28, et les autres, baptisés c progrès^ sistes allemands », 49 : en tout 77 au lieu des 110 de Tancienne chambre, et malgré la création des 72 sièges nouveaux. Les Allemands nationaux, désormais appelés populistes, les chrétiens sociaux (antisémites cléricaux) et les Allemands cléricaux se partagèrent les dépouilles de la gauche allemande, et conquirent plus du tiers des nouveaux mandats . Les Jeunes-Tchèques, sortis 47, revinrent 60. La fraction socialiste fît son entrée au Parlement avec 14 députés. Allemands, Tchèques et Polonais, qui formèrent le premier club international dans la chambre autrichienne. Cette chambre, malgré sa division en vingt-quatre groupes, offrait une majorité sûre, slavo-cléricale : mais celle-ci ne disposait pas des deux tiers des voix nécessaires dans les questions constitutionnelles; puis elle entendait vendre son appui, et non le donner; elle se méfiait du comte Badeni, comme il se méfiait d*elle et de ses exigences. Surtout il craignait, en se liant définitivement à l'un ou l'autre parti, de

suscitera son projet de compromis une opposition acharnée, qui eût amené sa chute. Par une feinte démission, il recourut i l'intervention de I empereur, qui l'assura à nouveau publiquement de sa conGance. Les grands propriétaires allemands, toujours dociles à ce mot d*ordre, promirent alors « dans Tintérèt de rÉtat » leurs voix au ministère. Sûr ainsi de trente voix allemandes, ayant désarmé les Tchèques par les ordonnances du 6 avril 1897, le comte Badeni se crut sauvé. Mais les ordonnances, qui devaient empêcher Tobstruction des Tchèques, suscitèrent Tobstruction des Allemands, qui dure encore.

Les ordonnances devaient assurer Fégalité des langues tchèque et allemande en Bohème et en Moravie, en exigeant que tous les fonctionnaires de ces provinces les connussent toutes deux. La population tchèque étant en majorité dans les deux provinces, il est fort juste que Tallemand cesse d'y être privilégié. Mais les Allemands objectent, pour la forme, que celte question est du ressort des lois, et non des ordonnances; une grande nation ne saurait se plier aux fantaisies ou aux expédients d'un gouvernement mal informé ou partial ; — pour le fond, que l'existence même de leur nationalité est en jeu : car l'étude de l'allemand est pour les Tchèques facile et fructueuse; l'étude du tchèque, hérissé de difficultés, privé de littérature, parlé seulement par quelques millions d'hommes, est pour les Allemands pénible et inutile; donc, les Tchèques envahiront plus encore que par le passé les fonctions publiques, et l'administration, plus encore que par le passé, deviendra rîQstrument de leur propagande nationale. On ne prétend plus — exception faite de quelques teutomanes irresponsables — pour l'allemand à un monopole devenu insoutenable; mais on demande qu'au lieu de théories et de phrases abstraites, l'Etat s'inspire des besoins pratiques et de la réalité. Il y a en Bohême un territoire tout allemand, un territoire tout tchèque et un territoire mixte; il n'y a qu'à conformer à cette réalité géographique la législation des langues. Mais pour les Tchèques la Bohème est un royaume un et indivisible; dans chaque village du c royaume », tout Bohême doit trouver en sa langue maternelle audience et justice. Le comte Badeni a cru pouvoir tran-

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cher la question par un coup de force. Comme les ordonnances de 1880 et 1886 n'avaient soulevé qu'une résistance oratoire, académique, il comptait que celles de 1897 passeraient de même : le coup porté et reçu, les Tchèques, mis en possession de l'enjeu du combat, achèteraient facilement au prix de quelques concessions de détail ce compromis bohème où avaient échoué les Allemands libéraux et l'aristocratie. Il oubliait que le système Taaffe a radicalisé les masses, que le Parlement de 1897, avec ses députés du suffrage universel, est autre que l'ancien. En 1880, en 1886, les députés ont accepté sans résistance sérieuse les ordonnances; en 1897, les électeurs ont voulu, ont imposé l'obstruction.

Depuis les ordonnances, la Constitution autrichienne ne fonctionne plus. Les gouvernements tour à tour convoquent le Parlement pour essayer d'en obtenir le vote du compromis — car la cour s'y cramponne — et le renvoient, effrayés des tumultes et des scandales de chaque session. Le comte Badeni, surpris de son œuvre, voulut encore jouer le médiateur entre les Tchèques et les Allemands : on refusa de l'entendre. Sûr de la disgrâce s'il ne faisait pas voter le compromis, il tenta alors, avec la complicité du bureau clérical et slave de la Chambre, un coup d'État parlementaire. La clôture, l'exclusion temporaire, le pouvoir pour le président de faire appel i la police furent introduits dans le règlement par surprise : le président Abrahamowicz, un Polonais, proclama le vote, rendu, dit-il, à l'unanimité; tous les députés étaient debout, en effet, mais pour s'invectiver. Alors les socialistes envahirent l'estrade présidentielle, en chassèrent le bureau; des batailles réglées s'engagèrent entre députés, le président requit la police. Quand les agents eurent porté la main sur les députés, la rue s'en mêla, Vienne fut à deux pas d'une révolution. L'empereur, revenu en toute hâte de villégiature, s'empressa d'accepter la démission du comte Badeni (décembre 1897).

Le renouvellement du eompromis. — Un fonctionnaire, le baron de Gautsch, fut chargé de remettre un peu d'ordre dans ce chaos, et de couvrir la retraite du gouvernement. Après quelques conférences avec les chefs des partis,

le Reichsrath fut prorogé, le budget et le compromis provisoire promulgués au moyen de 1 article 14. L*article 14/ qui a remplace Tarlicle 13 de la Patente de Février*, autorise le gouvernement^ en Tabsence des Chambres, à agir par ordon* nances dans les cas de nécessité, sauf ratiGcation ultérieure du Parlement. Créer Tabsence du Parlement pour pouvoir légiférer par ordonnances est une illégalité et un acte de mauvaise foi : les gouvernements autrichiens, depuis bientôt deux ans, ne font que cela. L'agitation nationale allemande augmentait : les étudiants des Universités allemandes en prenaient la tète; les souvenirs de 1848, le spectre de TAula hantaient la cour : le baron Gaulsch, à contre-cœur, ferma ces Universités. Il n*était qu'un intérimaire, appelé à accomplir les besognes nécessaires et ingrates. Ildul endosser encore la responsabilité des ordonnances de février 1898, qui rapportaient celles d avril 1897, divisaient la Bohème en trois territoires linguistiques, et ne devaient subsister que jusqu'au règlement définitif de la question par une loi. Les Allemands se refusèrent à rien accepter sous forme d'ordonnance, même provisoire, et les Tchèques protestèrent contre latteinte portée i Tunité du royaume de Bohème. Hais la cour crut avoir fait disparaître la vraie difficulté de la situation, et déblayé la voie pour le premier ministre depuis longtemps désigné, le comte François Thun Hohenstein (5 mars 1898).

Membre d*une des familles les plus illustres et les plus riches de Taristocratie bohème, le comte Thun, comme gouverneur à Prague, s'était brouillé successivement avec les Allemands et les Tchèques; il fut donc appelé, comme premier ministre, à les mettre d'accord. Il compléta son ministère de fonctionnaires par deux représentants des nationalités en guerre : M. Baernreither, grand propriétaire allemand, et M. Kaizl, Jeune-Tchèque : et on le soupçonna alors d'avoir une idée sur la solution de la question bohème. Mais les partis gardèrent leurs positions, le ministère s'en tint à des déclarations vagues et incolores, l'obstruction reprit, et la vaine session de

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