‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 32 sur 206 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De 1870 à 1900

/. — Espagne.

Amédée de Savoie. — Lorsque le 2 janvier 1871 Amédée de Savoie, Velu de 191 députés, entra comme roi en Espagne, il n'était pas besoin d'être grand prophète pour prédire que son règne serait de courte durée. Amédée avait contre lui les républicains et les carlistes; les anciens conservateurs étaient alphonsistes, les unionistes désiraient Montpensier, quelques progressistes auraient voulu Espartero. Amédée était plein de bon vouloir, jeune et courageux, mais il ne connaissait ni Vhistoire, ni la langue, ni les institutions, ni les mœurs, ni les partis, ni les hommes de l'Espagne; il n'avait qu'une intelligence moyenne et eut l'imprudence de dire dès le premier jour qu'il ne s'imposerait pas par la force. Il chercha à gagner la nation par sa vaillance et sa simplicité; l'aristocratie, qui détestait en lui le fils de Victor-Emmanuel, le méprisa pour ses façons bourgeoises; la classe moyenne fut plus étonnée que conquise et la masse du peuple ne comprit rien à cette royauté sans tapage et sans ostentation.

Amédée donna le pouvoir à Serrano et convoqua les Gortès pour le 3 août. En attendant, il décréta quelques réformes administratives, mais ne se résigna pas i toucher à la liste

civile ; il chercha à s'assurer de Tarmée et de la marine et plusieurs officiers refusèrent de lui prêter serment.

Les républicains réussirent à donner aux élections le caractère d'un plébiscite; le gouvernement effrayé recourut aune pression électorale telle qu'elle parut inouïe, même en Espagne, et malgré tous les efforts de l'autorité, une forte minorité antidynastique arriva aux Cortès. L'assemblée perdit quarante jours à discuter les élections, dix-sept jours à discuter une proposition révisionniste, vingt-quatre jours à discuter l'adresse. On se hâta de mettre le budget en équilibre par un emprunt de 375 millions, et au moment même où le gouvernement allait avoir des ressources, une crise ministérielle vint détruire l'accord qui avait jusqu'alors existé entre les différentes fractions du parti libéral. Le roi aurait désiré garder Serrano et dut accepter un cabinet progressiste, présidé par Zorrilla(2S juillet).

Battu en brèche par toutes les oppositions, le cabinet succomba dès le mois d'octobre, à la rentrée des Cortès, et fut remplacé par un yninistère d'affaires, présidé par Malcampo. Le 24 décembre, Malcampo tombait à son tour pour faire place i Sagasta. Le parti progressiste était irrémédiablement divisé en deux camps. Sagasta osa déclarer inévitable la scission qui s'était produite dans le parti et demanda la stricte observation de la constitution de 1869. Les amis de Zorrilla, dont il avait blâmé la politique financière, lui répondirent par des attaques furieuses. Dans une de ces magnifiques séances oratoires qui sont le triomphe de l'éloquence et la mort de la saine politique, Zorrilla jeta le cri d'alarme : « Que Dieu sauve le pays! que Dieu sauve la dynastie! » Rivero et Martos prédirent à Sagasta qu'il tuerait la liberté espagnole. Les républicains clamèrent que la dynastie jetait le gant au pays. Les carlistes proposèrent le refus de l'impôt. Sagasta prononça la dissolution des Cortès (24 janvier 1872).

Aux nouvelles élections, Sagasta obtint une apparente majorité, mais il la dut à la pression administrative, et aux craintes suscitées par un soulèvement presque général des provinces basques en faveur de D. Carlos. Le roi crut devoir se montrer

énergique. Il répéta qu'il ne se maintiendi*ait pas au pouvoir par la force, mais il ajouta qu'il ne se laisserait pas abattre par la violence, malgré la volonté du peuple ; il annonça qu'une guerre active serait faite aux carlistes et si les lois existantes ne suffisaient pas à garantir Tordre public, il demanderait qu'elles fussent réformées.

Âmédée avait raison, mais les Gortës ne se souciaient pas d'accorder à Sagasta les pouvoirs extraordinaires qu'il réclamait. Il fut prouvé qu*il avait pris 500 000 pesetas dans la caisse des colonies et les avait appliquées à couvrir les frais de la campagne électorale. Il tomba le 28 mai et fut remplacé par Serrano, alors commandant en clief de l'armée du Nord. Juste à ce moment, Serrano venait de conclure avec les carlistes la convention d'Amorevieta qui parut à tous les libéraux une trahison. A peine formé, le cabinet Serrano dut donner sa démission, et Zorrilla ne pouvant gouverner avec des Gortës conservatrices, prononça la dissolution du Parlement (28 juin).

Zorrilla avait longtemps hésité à prendre le pouvoir. Il l'accepta avec la ferme résolution de tout faire pour rendre i l'Espagne un gouvernement. Il ne demanda aucune mesure d'exception et se proposa de régler la question financière et la question de l'esclavage aux colonies. Mais Zorrilla ne pouvait gouverner qu'avec le concours des républicains, et déjà les républicains ne voulaient plus d' Amédée. Le 18 juillet le roi et la reine faillirent être assassinés en plein Madrid. Le roi entreprit un voyage dans les provinces du Nord. Il fut assez bien reçu et l'aurait été mieux encore, s'il n'avait pas choqué la gravité nationale par certaines excentricités < peu convenables chez celui qui est à la tète d'une nation comme la nation espagnole » (Pi y Margall). Il eut surtout le tort de promettre cette chose impossible, l'abolition de la conscription.

Les élections donnèrent 200 voix aux zorrillistes et seulement 80 aux oppositions coalisées, mais le gouvernement perdit bientôt tout le terrain gagné en demandant l'appel de 40 000 conscrits et en présentant un projet de traité onéreux avec la Banque de Paris, considérée à Madrid comme peu favorable aux intérêts espagnols.

Uûe émeute à Madrid, un soulèvement militaire au Ferrol, Tenquète sur les virements reprochés a Sagasta augmenlèrent encore les embarras du ministère. Zorrilla voulut cependaDt poursuivre les réformes. Il rejeU ie clergé vers les carlistes en proposant de mettre les dépenses du culte à la charge des communes, il acheva de s*aliéner les conservateurs en demandant labolition de Tesclavage aux Antilles. A la suite d*un grand discours de Castelar, les Cortès votèrent TémancipatioD des esclaves à Porto-Rico ; ils devaient être affranchis dans le délai de quatre mois et les propriétaires devaient être indemnisés. Cette promesse ne suffit pas à les rassurer.

Tandis que le ministère accomplissait cette grave réforme, un incident, d'abord insignifiant, amenait un conflit entre le pouvoir civil et Tarmée et précipitait la chute d'Amédée.

Le corps royal de Tartillerie jouit en Espagne de privilèges exorbitants qui obligent tout gouvernement à compter avec lui. Le général Hidalgo avait participé à l'émeute militaire du 22 juin 1866 à Madrid et avait été mis à l'index par les officiers d'artillerie. Nommé capitaine-général des provinces basques, Hidalgo s'arrêta quelques jours i Vitoria et reçut la visite des autorités civiles et militaires ; les artilleurs s'abstinrent de paraître à la réception. Hidalgo demanda au ministre la mise aux arrêts des officiers récalcitrants. Le ministre n'osa lui donner satisfaction sur ce point, mais le nomma peu après capitaine-général d'Andalousie. Les officiers d'artillerie démissionnèrent en masse et le ministre se trouva placé en face d'une situation inextricable. Zorrilla voulait accepter les démissions et réformer le corps, le roi était fkvorable aux officiers et était décidé à changer de ministres, s'il le fallait. Le président de la Chambre, Rivero, voyait dans le renvoi de Zorrilla le commencement du règne personnel d'Amédée, et résolut de s'y opposer de toutes ses forces. Quand la question Hidalgo fut portée aux Cortès (7 février 1873), Zorrilla démontra que refuser la démission des officiers c'était proclamer que l'Espagne serait gouvernée désormais par le corps royal de l'artillerie. Les Cortès décidèrent que le corps serait reconstitué cl que ses privilèges seraient supprimés.

Le roi se sentit personnellement visé par le vote des Certes, signa le décret, mais abdiqua presque aussitôt (11 février). Il laissait l'Espagne en pleine guerre civile.

La Répitblique. — Amédée avait été renversé par une coalition où les républicains étaient en minorité; à défaut du nombre, ils eurent Taudace, la République fut proclamée. Ce n'était qu'un mot vide de sens pour Timmense majorité de la nation ; presque tout le Nord s'agitait en faveur de D. Carlos, Barcelone était autonomiste, TÂndalousie, hostile a l'armée et au clergé, était travaillée par le socialisme; la Castille était trop ignorante et trop pauvre pour imposer la République au reste de l'Espagne.

Les républicains étaient divisés. Pi y Margall voulait une République fédérale, à la manière des Etats-Unis, Castelar rêvait une République unitaire et radicale, Salmeron et Serrano une république conservatrice, Pavia, une république militaire. Incompris de la foule et mal compris de ses chefs, le nouveau ré»^ime avait dans le clergé un irréconciliable ennemi, et ne pouvait le combattre sans s'exposer à une guerre civile immédiate.

On essaya d'abord d'un ministère de concentration ; l'Espagne accepta le nouveau régime; une émeute intransigeante à Madrid fut rapidement réprimée par Pavia. Au bout de quelques semaines le cabinet de concentration avait fait place à un ministère fédéraliste, les Corlès étaient suspendues et liicntôt dissoutes.

Les nouvelles Certes furent nommées par un tiers seulement des électeurs inscrits; le président du Conseil, Figueras, se sentit débordé et passa à Tétranger sans même avertir ses collègues. Avec Pi y Margall les fédéralistes s'installèrent au pouvoir. Mais si quelques provinces d'Espagne sont réellement capables de se gouverner elles-mêmes, la plupart ne savent qu'obéir mollement aux ordres de Madrid, ou, pour mieux dire, la vie provinciale n'existe pas, la vie cantonale seule a quelque réalité. Sous le régime fédéraliste l'Espagne s'émietta. Au mois de juillet Malaga, Séville, Cadix, Grenade s'érigent en petites républiques presque autonomes, les cantons. A Cartha-

gène, le député Galvez soulève la population, le général Contreras prend le commandement des forces insurgées, lescadre cuirassée se joint aux canlonalistes et cherche à soulever Âlicante, Elche, Valence. Elle n'est arrêtée que par les escadres des puissances européennes.

Placé le 7 septembre à la tète du gouvernement, Castelar apporta à la République sa large intelligence, ses talents et son immense popularité. Il se proposa de rétablir les armées, de terminer la guerre civile, de réorganiser le pays, « de constituer enfin la République, quand Texpérience aurait rallié la majorité des Espagnols sur le terrain qui les divisait le moins •. Il rappela au service les officiers d artillerie démissionnaires, donna à Tactif Pavia la capitainerie générale de Madrid, envoya Horiones en Navarre, Martinez Campos en Catalogne, Lopez Dominguez devant Carthagène. â Tintérieur, il s'efforça de rendre à l'administration sa marche régulière. Au dehors, il réussit à terminer l'affaire du Virginius qui pouvait mettre TEspagne aux prises avec les États-Unis.

Cette sage politique ne pouvait plaire aux fédéralistes qui se promirent de renverser Castelar dès la rentrée du Parlement. Pavia essaya de décider Castelar à un coup d'État ; il lui dit que sa chute « serait la mèche qui ferait partir la mine de l'anarchie ». Castelar resta résolu à obéir au vote des Cortès. Alors Pavia, « placé dans Tunique position en Espagne où il pouvait se lancer instantanément sur l'anarchie et l'étouffer à sa naissance, sans écouter d'autres voix que celle de sa conscience, et sans être mû par un autre mobile que son affection pour sa patrie, se décida à exécuter l'acte violent du 3 janvier i874 ».

Les Cortès s'étaient réunies le 2 janvier à deux heures de l'après-midi. Dans la nuit elles renversaient Castelar, et le 3, au matin, Pavia, qui avait fait occuper militairement Madrid, envoyait deux aides de camp prier très courtoisement les députés d'avoir à se disperser. Personne ne protesta, et après avoir songé un instant à prendre la dictature, Pavia donna le pouvoir à Serrano qui essaya de gouverner « avec la droite de la révolution ».

La situation de l'Espagne devenait de plus en plus critique.

Le gouvernement avait 85 000 hommes à Cuba, 200 000 hommes dans la Péninsule, il fallait 40 millions par mois pour empêcher les armées de mourir de faim. Le brigandage reparaissait. Personne ne semblait croire à Tavenir de la république ; tous les partis se préparaient ouvertement à l'attaquer.

Serrano essaya d*en finir avec la guerre civile, pensant que le pays lui saurait gré d*avoir rétabli Tordre. Il réussit à débloquer Biibao (l'"-2 mai), mais au lieu de pousser ses avantages, il revint i Madrid et accentua la politique réactionnaire à laquelle la plupart des généraux étaient attachés. Le clergé, les alphonsistes profitèrent de ces dispositions pour faire une active propagande. La mort de Concha (27 juin), Tabandon où le gouvernement laissait les armées indisposèrent les chefs militaires contre Serrano. En novembre, le maréchal songea à reprendre la campagne contre les carlistes, mais Thiver était rigoureux; Serrano dut se cantonner à Logroôo, et avant qu'il eût commencé les opérations, le pronunciamiento de Sagunto avait rendu la couronne au fils d'Isabelle II (28 décembre 1874).

Lia guerre civile. — La république avait eu à combattre les carlistes et les cantonalistes. Elle ne put triompher des premiers; elle vint à bout des seconds.

Dès la fin de juillet 1873 Pavia partit de Madrid avec un millier d'hommes, arriva le 23 juillet devant Cordoue, dispersa la garde nationale et occupa la ville. Le 26, il se mit en marche sur Séville avec 3 000 hommes et 16 pièces de canon; il s'en empara le 31 après quatre jours de combat. Le 4 août, il était à Cadix, le 12 i Grenade, mais il se trouva arrêté par les hésitations de Salmeron qui n'osait pousser les choses à bout contre les cantonalistes. Pavia ne reprit sa marche surMalaga qu'après l'arrivée de Castelar à la présidence du conseil. Le 19 sept., il était maître de la ville ; le cantonalisme était vaincu en Andalousie.

La révolte de Garthagène fut beaucoup plus difficile à dompter. Valence, tombée un moment au pouvoir des rebelles, fut reprise le 4 août. Le 18, Contreras subit un échec au pont de Chinchilla; les escadres anglaises s'emparèrent de deux frégates insurgées et les conduisirent à Gibraltar. Cependant rien de sérieux ne fut tenté contre Carthagène avant le mois d'octobre;

Martinez Campos n'avait que 2 000 hommes, 7 mortiers et 2 canons et ne pouvait rien entreprendre contre la place qui passait pour la plus forte de TEspagne. Les travaux d approche ne commencèrent qu'en novembre, les batteries n'ouvrirent le feu que le 26 novembre. Le 12 décembre, Lopez Dominguez vint prendre le commandement et imprima aux opérations un redoublement d'activité. L'incendie du vaisseau le Tetuan, l'explosion du parc d'artillerie, la capitulation du fort des Âtalayas amenèrent enfin la reddition de la place, qui ouvrit ses porles le 13 janvier 1874, après avoir tiré 6234 coups de canon et j reçu 17 579 projectiles. Les insurgés les plus compromis étaient ! montés à bord des frégates Numancia et Mendez Nunez et I s'étaient réfugiés à Oran. I

Au nord, la lutte fut encore plus longue et plus acharnée, I sans pouvoir être décisive. La guerre carliste fut une réédition de la « guerre des sept ans », mais s'il y eut plus d'hommes I engagés, si les armes étaient plus perfectionnées, les partis semblèrent avoir perdu beaucoup de leur antique foi. Moins longue, et probablement moins sanglante, la guerre ne fut qu'un conflit d*intérèts privés et le peuple parait avoir compris vaguement que la monarchie de D. Carlos ne différerait pas essentiellement de celle de D. Alphonse.

Au mois d'avril 1872 commença le soulèvement des Vascongades. En peu de jours 14 000 hommes furent sur pied. Le 2 mai, D. Carlos arrivait à Vera. Le 4 mai, Serrano le battait à Oroquieta et l'obligeait à repasser en France. A la fin de mai, la convention d'Amorevieta pacifiait la Biscaye. En septembre, l'armée du Nord était licenciée.

La proclamation de la république réveilla rinsurrection. Le 17 février 1873, un ancien officier de l'armée régulière, Dorrégaray, prit le commandement des forces carlistes. Le 18 mars, il s'empara de la fabrique d'armes d'Orbaiceta; au milieu d'avril, il occupa Ouate et, au mois de juillet, D. Carlos reparaissait en Navarre. L'armée libérale se bornait à garder Pampelune et la ligne de TÈbre, le général Sanchez Bregua restait cantonné à Vitoria et déclarait ne pas pouvoir mobiliser plus de 6 500 hommes.

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Une brillante campagne en Biscaye amena le prétendant sous les murs de Bilbao. Il ne put s*en emparer, mais cette déconvenue fut en partie réparée par la prise d'Estella dont il fit sa capitale. A la fin de septembre, D. Carlos disposait de 22 000 hommes ; Moriones lui livra Tinutile bataille de Montejurra, réussit à débloquer Tolosa et fut ramené en arrière par ordre des ministres, qui songeaient avant tout à fermer à D. Carlos la route de Madrid.

Le grand fait d*armes de Tannée 1874 fut le siège de Bilbao. D. Carlos, maître d'un port, eût reçu par mer armes et renforts, et se flattait de se faire reconnaître par plusieurs puissances européennes. Dorregaray s'empara de Portugalete, couvrit de batteries le Somorrostro et menaça Bilbao. Moriones essaya de le tourner par Miranda et Venta de Banos ; il échoua le 26 février à lattaque du Somorrostro. Le 3 mars, Serrano prit le commandement , livra deux assauts (25-27 mars) , perdit 2000 hommes et ne put briser les lignes carlistes. Il appela à lui le maréchal Concha, qui, le 28 avril, tourna les positions de l'ennemi. Le !•' mai les carlistes levèrent le siège de Bilbao, où Serrano et Concha entrèrent le jour suivant.

Il eût fallu poursuivre Tennemi. Serrano rentra à Madrid, et Concha, laissé en Navarre avec des forces insuffisantes, vint se faire tuer sous les murs d'Estella (27 juin). La guerre languit pendant les derniers mois de Tannée. Moriones réussit seulement à ravitailler Pampelune, et La Serna débloqua Irun. Serrano allait commencer une campagne énergique quand Tavènement d'Alphonse XII l'obligea à repasser en France.

La guerre fut encore plus décousue en Catalogne et en Valence. Là point d'armée, mais de simples bandes d'une mobilité merveilleuse, qui, tournant autour des massifs, défient la poursuite des chefs libéraux, descendent en plaine quand on les cherche dans la montagne et regagnent les hauteurs quand les généraux reparaissent dans la plaine.

En Catalogne, Savalls, Castets, Tristany organisent les bandes catalanes. Le 18 juillet 1873, Savalls s'empare d'Igualada et fait fusiller quinze prisonniers en présence de D. Alphonse de Bourbon, frère du prétendant. Au mois de février 1874,

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Tristany tombe sur Vich et la prend; au mois de mars, Olot est pris à son tour et presque toute la province de Girone est aux mains des carlistes. Au mois de juillet ils peuvent réunir 14 000 hommes. En août ils s'emparent d'Urgel.

En Valence Tinsurrection commença par une série d'émeutes contre le service militaire. Le mouvement cantonaliste de Tété 1873 divisa les forces des libéraux et permit aux carlistes d'organiser les leurs. Le Maestrazgo leur servait de citadelle. De là ils s'élancèrent vers la Huerta de Valence, ou dans la plaine de Gastellon, ou sur Teruel, rançonnant les gros bourgs et ramenant leur butin dans la montagne.

En 1874, D. Carlos chercha à organiser son parti en Valence. Il nomma son frère D. Alphonse généralissime. Les forces carlistes montaient à 12 000 hommes et 1000 chevaux, mais aucun des chefs ne voulut enrégimenter ses soldats. Pendant six mois Santos, Vallès, Marco, Gucala tinrent en échec les forces libérales; puis, le 14 juin, D. Alphonse fut battu à Alcora par le général Monténégro et rejeté en Aragon. Il allait s'emparer de Teruel quand Pavia le força à la retraite. Perdant tout espoir d'organiser l'armée carliste en Valence, D. Alphonse se retira en Gatalogne.

Au moment où Alphonse XII fut proclamé roi, les carlistes avaient peut-être 80000 hommes en armes de Valence à Bilbao, et les troupes nationales étaient partout réduites à la défensive.

La Restauration. — A la chute d'Amédée, les députes alphonsistes n'avaient pas pris part au vole qui établissait la république. Un député républicain ajouta malignemeut : < La solution de ces messieurs fait ses études au collège de Sandhurst ».

Vers la fin de 1874, D. Alphonse, roi titulaire d'Espagne depuis l'abdication d'Isabelle II (25 juin 1869), adressa aux Espagnols un manifeste rédigé par Ganovas, où il se proclamait « bon Espagnol, bon catholique et libéral ». Ge manifeste ne fît point grande sensation. G'élait le moment où Serrano partait pour l'armée du Nord. Les généraux alphonsistes furent même sur le point de renoncer à toute tentative, et Canovas, agent de D. Alphonse à Madrid, déclarait à qui voulait l'en-

tendre que Theure de la Restauration n*avait pas encore sonné. Le 26 décembre 1874, le brigadier Martinez Gampos partit de Madrid et se rendit à Sagunto, où était cantonnée une brigade placée sous les ordres du général Daban. Le 29 décembre, à huit heures du malin, la brigade se mit en marche vers Valence; à 2 kilomètres en avant de la ville, Martinez Gampos fit arrêter les troupes, les harangua et les invita à proclamer roi d*Espagne le (ils dlsabelle IL Officiers et soldats répétèrent docilement la leçon, sauf un vieux capitaine alphonsisle^ qui déclara ne pas vouloir participer à un pronunciamiento. Jovellar, général en chef de larmée du Centre, adhéra au mouvement. Le capitaine général de Valence refusa son adhésion, mais laissa les alphonsistes occuper la ville.

Jovellar télégraphia au gouvernement de Madrid qu*il avait accédé au pronunciamiento « pour ne pas diviser Tarmée et pour éviter de plus grands maux à la patrie ». Le capitaine général de Madrid, Primo de Rivera, était d'accord avec les alphonsistes; ne trouvant pas encore les circonstances assez favorables, il dissimula ses projets et s engagea à arrêter tout mouvement de la garnison. Tandis que Sagasta et ses collègues comptaient sur lui pour maintenir Tordre, la garnison, encouragée sous main, se prononçait en faveur de D. Alphonse, et la situation devenait bientôt tellement grave que Serrano, consulté télégraphiquement par Sagasta, conseillait lui-même i ses ministres de capituler et gagnait la frontière française. L*arroée du Nord n'avait pas eu la patience d'attendre son départ pour proclamer D. Alphonse.

Les vainqueurs s'installèrent immédiatement au pouvoir. Canovas, qui avait désapprouvé le mouvement, prit la présidence du conseil. Primo de Rivera le portefeuille de la guerre, le duc de Sexto fut nommé gouverneur civil de Madrid, le comte de Toreno maire, et Martinez Canipos général en chef de l'armée du Nord. Alphonse XII était à Paris au moment où il connut l'événement de Sagunto. Il s'embarqua le 1 janvier 1878 i Marseille, sur la frégate las Navas de Tolosa, arriva le 10 janvier à Barcelone, le 11 à Valence, et fit son entrée à Madrid le 44 janvier, au milieu d'un indescriptible enthousiasme.

Alphonse Xn. — Le nouveau roi avait dix-sept ans. Il avait accompagné sa mère en exil en 1868, et la reine lui avait fait suivre les cours du collège Stanislas, à Paris. Pendant l'hiver de 1870, Isabelle Tenvoya à Rome où le pape, son parrain, lui fit faire sa première communion. Sur quarante-trois prélats espagnols réunis à Rome, pour le concile de Latran, trente-neuf vinrent rendre hommage au jeune prince qui voyageait incognito, sous le nom de marquis de Covadonga. La guerre chassa la reine Isabelle de Paris ; elle se retira à Genève où D. Alphonse suivit les cours du Lycée. Puis il visita Vienne et Munich, et le 1" février 1872 entra au collège noble de Sainte-Thérèse à Vienne. Il passa ses vacances à visiter TAngleterre, et entra le 12 octobre au collège de Sandhurst. Il élait en vacances au palais de Gastille, à Paris, quand Martinez- Campos le fit roi.

L'exil avait été salutaire à D. Alphonse. A l'éducation de cour qui Taurait gâté, le hasard avait substitué une éducation libérale dans les meilleurs établissements de France, de Suisse, d'Autriche et d'Angleterre. On n'est pas obligé de croire avec les écrivains de cour qu'il ait appris l'allemand en quatre mois, qu'il ait connu à fond l'anglais, le français et l'italien, et qu'il ait été « d'une force remarquable en grec, en histoire et en zoologie ». Mais si incomplète qu'elle eût été, son instruction en faisait pour son pays un prestigieux savant, et il y avait chez lui, avec un ensemble de connaissances assez étendues, une réelle bonne volonté, une intelligence assez sérieuse des besoins de l'Espagne, du courage et une grande activité. Malheureusement Alphonse XII arriva au trône à l'âge où la liberté et le pouvoir présentent les plus grands dangers; il se jeta dans le plaisir avec frénésie, et sa complexion délicate fut bien vite atteinte. Posada Herrera, qui le vit à son retour en Espagne, disait : « Nous avons un roi intelligent et actif; s'il se soigne bien, il est possible qu'il arrive jusqu'à la quarantaine >. Il mourut à vingt-huit ans, phtisique et épuisé.

La pacification. — A peine installé à Madrid, le roi résolut de profiter des renforts amenés par Serrano à l'armée du Nord pour en finir avec Tinsurrection carliste. Le 23 janvier

1875» il passait Tannée en revue à Péralta. Elle comprenait 49500 hommes, 2500 chevaux et 86 pièces de canon. Une attaque générale des lignes carlistes fut décidée; le chef carliste Mendiri abandonna ses positions de la rive gauche de TArga; le 3 février, Tarmée royale s*emparade la Sierra del Perdon, qui forme le rebord méridional du bassin de Pampelune; la capitale de la Navarre était débloquée. Mais lechec de la brigade Barges à Lacar et à Lorca décida les chefs de l'armée à remettre à d*autres temps une attaque générale. Le roi retourna à Madrid et le général Quesada eut le commandement de larmée du Nord, bien diminuée, en face de 44 000 carlistes disposant de 85 pièces de canon.

Ce que D. Alphonse n avait pu obtenir par la force, il Tobtint par la politique. Au mois de mars 1875 la convention de Londres, signée par Cabrera, offrit aux Vascongades une amnistie générale et le maintien de leurs fueros. Les officiers et les fonctionnaires carlistes devaient conserver leurs grades et leurs emplois. Cette convention prépara la désorganisation du parti carliste. Au mois de juillet, Quesada battit les carlistes à Nan* clarès et débloqua Vitoria. Le gouvernement se décida i pousser la guerre à outrance et à en finir à tout prix avec Tinsurrection. On commença Tatlaque par Tarmée du Centre. L'ennemi disposait de 11 800 hommes et de 840 chevaux. Echague avait réussi à le tenir éloigné de la côte et à détruire ses ateliers de Lucena et de Villahermosa. Jovellar prit le commandement de l'armée royale le 9 juin, occupa Chelva et marcha avec toutes ses forces sur Cantaviéja, où les forces carlistes se trouvèrent bloquées. Le 1^' juillet, les chefs insurgés tinrent un conseil de guerre, et se décidèrent à disloquer leurs troupes. Le 6 juillet, Cantaviéja se rendait : le 1 1 , les bandes de Dorregaray étaient séparées de celles d*Alvarez et, le 19, la capitulation du fort de CoUado achevait la défaite des carlistes du Maestrazgo.

Les armées royales se portèrent alors contre les carlistes de Catalogne. Dès le printemps de 1875, Martinez Campos, nommé capitaine général, avait occupé définitivement Olot et les formidables positions de GastelfuUit, assurant ainsi ses communications avec Girone. En avril il s'avança jusque sous les

murs d'Urgel. En mai il fit une expédition sur RipoU. En juin il enleva aux carlistes les forts de Miravet et de Flix sur TEbre, et coupa leurs communications avec les insurgés de Valence. Profitant de son absence, Savalls avait mis le siège devant Puycerda. Martinez Campos se hâta d'accourir et, sans Tattendre, les carlistes se retirèrent sur Urgel qui fut bientôt assiégé et pris (27 août). Pendant le siège d'Urgel, les carlistes chassés de Valence étaient entrés en Catalogne par TAragon, poussés en queue par Jovellar. Ils tentèrent inutilement de descendre vers la mer, de faire lever le siège d'Ui^el et de passer en Cerdagne. Au prix de peines inouïes, Dorregaray parvint à gagner la Navarre en longeant les Pyrénées. Le reste des bandes carlistes se réfugia en France. Au commencement de novembre, Castels y passait à son tour avec soixante-dix hommes, seul débris d'une armée qui trois mois plus tôt en comptait vingt mille.

Le gouvernement eut alors toute latitude pour mener activement la campagne dans le nord. Le général Quesada nettoya la Rioja et les environs de Pampelune. Au mois de novembre 1875 l'armée du Nord fut divisée en deux : l'armée de droite s'établit entre Tafalla et Pampelune, sous le commandement de Martinez Campos, avec mission de couper la roule de France aux carlistes et de s'emparer d'Estella. L'armée de gauche, confiée à Quesada, devait chasser l'ennemi de la Biscaye et donner la main à l'armée de droite pour cerner l'armée carliste dans le Guipuzcoa.

Du 29 janvier au 21 février 1876, à travers d'épouvantables tempêtes de neige, Martinez Campos occupa Elizondo, Irun, Tolosa, et opéra sa jonction avec l'armée de gauche, tandis que son lieutenant Primo de Rivera s'emparait d'Estella.

L'armée de gauche avait commencé son mouvement dès le 23 janvier. Quesada entra le 30 à Orduna, et le 1" février à Bilbao. Le 13, douze bataillons carlistes étaient battus à Elgueta, et le 16 un conseil de guerre était tenu à Vergara, Le 18, Alphonse XII venait prendre le commandement des armées combinées, et dix jours plus tard, D. Carlos passait la frontière française avec quelques fidèles. Le 17 mars le roi rentrait à

Madrid avec la satisfaction d'avoir terminé la guerre civile. La convention de Zanjon à Cuba mit fln quelques mois plus tard à la guerre qui désolait la grande île, et, pour la première fois depuis la chute d'0*Donnell, TEspagne entière fut en paix. Les historiographes officiels décernèrent à D. Alphonse le surnom de Pacificateur.

La guerre carliste avait coûté à TEspagne des sommes immenses, et, si elle n avait pas été très sanglante, elle avait donné au pays des habitudes de banditisme que le gouvernement eut grand*peine à faire disparaître. On vit des trains attaqués par des brigands sur la ligne de Madrid à Lisbonne. La répression fut rude et parfois brutale. Les exécutions sommaires des mozos de la escuadra ont laisssé en Catalogne de cruels souvenirs.

Ces guerres interminables, qui étaient pour l'étranger un sujet d'élonnement, démoralisèrent TEspagne et prouvèrent qu'en luttant contre le gouvernement central pour un prince inintelligent et débauché, les Basques, les Catalans et les Valenciens ne poursuivaient pas d'autre but que la conservation ou le rétablissement de leur autonomie locale. Il fut évident pour tous que le clergé avait soufflé sur le feu et avait armé la population pour la défense de sa domination temporelle. Les libéraux espagnols en conçurent une vive irritation et demeurèrent persuadés qu'aucun progrès ne serait possible aussi longtemps que l'Eglise demeurerait maîtresse des esprits. Les conservateurs, au contraire, comprirent que combattre l'Eglise élail s'exposer à une défaite certaine et se résignèrent pour garder lepouvoiràlui faire tous les sacrificesqu'elledemanderait.

Canovas del Gastillo. — Le règne d'Alphonse XII a été à proprement parler le règne de Canovas del Castillo. Cet homme d'Etat, un des plus habiles de l'Espagne contemporaine, eût été en tout pays un homme distingué. Historien, littérateur, orateur éminent, causeur charmant, homme du monde, il rappelait, par la variété de ses aptitudes et de ses connaissances et par l'universelle curiosité de son esprit, nos philosophes de l'ancien régime. Il en avait aussi la légèreté, le scepticisme et l'immoralité politique.

Libéral dans sa jeunesse, il avait pris part au mouvement vicalvariste, mais son idéal politique n*avait pas été plus loin qu'une monarchie constitutionnelle, et il était en 1874 Thommc de confiance de D. Alphonse à Madrid. Très favorable au clergé, il parait avoir été catholique bien plutôt par politique que par conviction. Il s'oublia un jour jusqu'à dire au marquis de Pidal < que l'immense majorité des Espagnols était indifférente en matière de religion ». Personnellement intègre et généreux, il adopta une politique réactionnaire et se Ht une arme de la corruption, parce qu'il ne crut pas possible de concilier en Espagne la monarchie et la liberté, et parce qu'il lui parut de bonne guerre d'acheter ses adversaires, toutes les fois qu'ils offrirent de se vendre. En cinq ans de ministère il distribua 1 275 titres et décorations, remplit les ayuntamientos de fonctionnaires, plaça tous ses amis politiques, et les amis de ses amis. Il exagéra jusqu'à la folie le système de duperie elde mensonge qui donne à l'Espagne le nom et l'apparence d'une monarchie constitutionnelle et qui fait d'elle, en réalité, la proie de deux ou trois coteries politiques. Il y eut une constitution, des ministres responsables, des élections, des Chambres; on alla jusqu'à écrire dans la loi le principe de la liberté religieuse, on proclama la liberté de la presse; les institutions parlementaires fonctionnèrent avec une régularité jusqu'alors inconnue; conservateurs et libéraux exercèrent alternativement le pouvoir. Mais tout cela ne fut qu'une vaine parade. La constitution n'empêcha aucune dilapidation ni aucune violence. Les ministères s'élevèrent et se défirent non pour les principes, mais pour les individus. Les élections restèrent de grandes manœuvres politiques, militairement commandées par le parti au pouvoir. Les Chambres ne surent exercer sur le gouvernement aucun contrôle sérieux ni efficace. Les cultes dissidents demeurèrent à peu près proscrits et les journaux soumis à l'arbitraire; 110 procès de presse en quatre ans montrèrent jusqu'où allait le libéralisme de Canovas. Les partis ne furent plus que des compagnies d'assurance contre les risques politiques. On vit des familles se partager entre conservateurs et libéraux pour avoir toujours un pied dans

chaque camp. Alphonse XII disait plaisamment que le gouvernement de l'Espagne serait la chose du monde la plus aisée si chaque Espagnol pouvait émarger au budget.

Ce n'est pas que Canovas ait manqué de grandes idées. Il a cherché à rendre la paix à l'Espagne, il a voulu l'enrichir, il a offert comme but à son ambition une alliance étroite avec le Portugal, le rachat de Gibraltar, l'extension territoriale en Afrique. Il a vu où sont les intérêts de son pays et les a compris avec grandeur. Mais il n'a pas su entraîner la nation, il n'a pas voulu fortement toutes ces choses qu'il avait conçues; il s'est surtout préoccupé de durer et de faire durer la dynastie. Il a été un habile parlementaire, il n'a pas été un grand homme d'Etat. < II a voulu, disait un journaliste, unir l'ordre et la révolution comme on unit le pain et le bouillon pour faire de la soupe » et n'a su faire qu'un mauvais potage.

La constitution de 1876. — La première difficulté qu eut à résoudre Canovas fut le vote d'une nouvelle constitution. Il réussit assez vite à faire la paix avec les républicains modérés. Sagasta reconnut le nouvel ordre de choses. Le 8 mars 1875, Serrano vint au palais baiser la main du roi. Il fut plus difficile de décider quel caractère devait avoir la nouvelle constitution. Les vieux alphonsistes voulaient revenir purement et simplement à la constitution de 1845. Les libéraux ne voulaient pas abandonner celle de 1869. Canovas réunit une junte de 341 membres, tous anciens députés ou sénateurs, qui nommèrent à leur tour une commission de 39 délégués chargée d'élaborer le projet de constitution (20 mai 1875).

Les ministres n'ayant pu s'entendre sur le régime électoral à appliquer, Canovas quitta le ministère (12 septembre) pour y rentrer trois mois plus tard (2 décembre) et présider aux élections du 22 janvier 1876 qui se firent au sufTrage universel, d'après la loi de 1870, et prêtèrent aux mêmes critiques que les élections faites sous tous les autres régimes.

La nouvelle constitution ne fut votée qu'après de longs et orageux débats. Elle partageait le pouvoir entre le roi inviolable, des ministres responsables, un congrès de députés, élus par des électeurs censitaires, et un Sénat formé de hauts digni-

taires, de membres à vie, et de membres élus par les députations provinciales. L'article l^*" de la Constitution reconnut le catholicisme comme religion d'Etat, interdit toute manifestation publique d'un autre culte, mais déclara plaloniquement < que nul ne pourrait être inquiété pour ses opinions religieuses, ni pour l'exercice de son culte, sous réserve du respect dû à la morale chrétienne d. Cette gauche concession, faite de si mauvaise grâce, eut encore le don d'irriter les cléricaux, qui protestèrent bruyamment et firent protester le pape contre « cette atteinte à la vérité et aux droits de l'Église ». Les tribunaux réprimèrent avec rigueur toute manifestation publique hostile au catholicisme. Les évêques se montrèrent plus hautains cl plus intransigeants que jamais.

Modification des Fueros. — Les provinces basques et la Navarre avaient été les foyers les plus redoutables de l'insurrection carliste. D. Carlos vaincu, les hommes d'Etat voulurent profiter du triomphe des armes castillanes pour faire rentrer la Navarre et les Vascongades dans l'unité nationale. Les autorités locales durent reconnaître en principe les lois espagnoles; à ce prix elles obtinrent leur maintien provisoire, mais les Vascongades furent soumises au recrutement militaire, à l'impôt territorial et industriel; elles payèrent les droits sur les mines, le sel et le papier timbré.

Progrés du commerce et de l'industrie. — La Constitution votée, et l'unité nationale assurée, Canovas donna tous ses soins au rétablissement de l'ordre à Cuba. Un emprunt, garanti par les richesses de l'île, permit d'y envoyer 30000 hommes de renfort, et, après dix-huit mois de lutte, le maréchal Martinez Campos parvint à signer avec les insurgés la convention de Zanjon, qui assimilait Cuba à la métropole et accordait aux Cubains le droit d'envoyer des représentants aux Corlès(1878).

Le roi voulut se rendre compte par lui-même des besoins de la nation et entreprit un long voyage dans les provinces de l'est et du midi. Il trouva partout les ruines les plus lamentables. Le commerce ne se faisait plus que par voies ferrées, le commerce de mer avait presque entièrement disparu. Les

impôts accablaient le petit industriel; seules quelques grandes fabriques, montées à laide de capitaux étrangers, réussissaient à prospérer.

Cependant tout n'était pas mort. Les Catalans étaient pressés de se remettre au travail. En quelques jours, Barcelone improvisa une exposition des produits du pays qui fît le plus grand honneur à Tindustrie catalane. Dans son discours d'ouverture des Cortës, le roi prononça Tapologie du travail, et parla comme eût pu le faire un fervent disciple de Cobden.

Mariages du roi. — Alphonse XII s*était épris de sa cousine Doila Maria de las Mercedes, troisième fîlle du duc de Montpensier. Canovas crut trouver dans cette union un sûr moyen de rétablir la concorde dans la famille royale, la nation fut gagnée par Télégance andalouse de Tinfante, par tout ce qu'avait de gracieux et d'insolite ce mariage royal où lamour semblait avoir plus de part que la politique. Le mariage fut célébré le 23 janvier 1878 dans la basilique d'Atocha, avec une somptuosité digne des plus beaux jours de la monarchie ; mais cinq mois plus lard la reine succombait à un accès de fîèvre pernicieuse (27 juin).

La mort de Doua Mercedes ne fut pas seulement un deuil cruel pour le roi; ce fut un malheur public. Il semble que le charme qui avait régné jusqu'alors entre l'Espagne et son jeune roi se soit évanoui. Un an après la mort de Tinfante, Alphonse XII épousait Tarchiduchesse Marie-Christine d'Autriche, et Canovas présentait celte union comme un nouveau pacte de famille entre les deux puissances les plus catholiques et les plus réactionnaires de l'Europe. La nouvelle reine donna au roi trois enfants, et assura l'avenir de sa maison, mais ses vertus domestiques n'ont pu la rendre populaire en Espagne : elle est restée l'étrangère au milieu de son peuple.

Martlnez-Gampos et Canovas. — Le 25 février 1879, le maréchal Martinez-Campos était rentré de Cuba, et le 7 mars le roi l'appelait au ministère, sur l'avis même de Canovas, qui voulait laisser au maréchal la responsabilité des mesures impopulaires qu'il avait décrétées à Cuba.

Les Cortès furent dissoutes; mais la crise parut si bien

déterminée par de simples convenances personnelles que toutes les oppositions prirent part aux élections et que les opposants firent entendre au maréchal les plus amëres vérités.

La mort de Tinfante Dofia Pilar, sœur du roi, vint renouveler à la cour toutes les douleurs de Tété précédent. D épouvantables inondations ravagèrent les plus fertiles cantons du royaume de Murcie. La charité parisienne trouva plus dun million pour les inondés, au moment même ou les négociateurs du mariage autrichien orientaient TEspagne vers une alliance allemande. Le cabinet Martinez-Campos tomba avant que le roi fût marié, avant d*avoir aboli l'esclavage à Cuba, avant d avoir pu faire approuver le plan de réformes qu*il avait proposé d'appliquer à la grande île. Gastelar trouvait que les Cubains avaient déjà trop de liberté, et c'était Tavis de tous les politiciens espagnols. Canovas accusait Martinez-Campos de lavoir dupé, « de lui avoir fait tirer du feu la question de lesclavage ». Meilleur orateur et se possédant mieux que le maréchal, il en triompha aisément. Revenu au pouvoir, il eut la satisfaction de conclure un traité de commerce avec rAutriche, et de régler dans une conférence internationale réunie à Madrid les rapports du Maroc avec les puissances chrétiennes. Les ravages du phylloxéra obligeaient la France à importer des vins étrangers; TEspagne surtout bénéficia de ce mouvement. Canovas profita de ces circonstances favorables pour émettre un emprunt de 260 millions à 8 p. 100, hypothéqué sur le trésor de Cuba, et qui fut souscrit près de trois fois.

Sagasta. — Cependant le 8 février 1881, Canovas cédait la place à un cabinet de concentration libérale, présidé par Tancien ministre républicain Sagasta. Martinez-Campos avait le portefeuille de la guerre.

Sagasta rendit quelque liberté à la presse et à la chaire, fit marcher comme ses devanciers la machine électorale et présenta un budget en équilibre avec un boni apparent de 300 000 pesetas. Mais la coalition qui l'avait porté au pouvoir ne tarda pas à se désagréger. Le 8 janvier 1882, les démocrates jetaient le cri de guerre républicain. En février, les industriels de Madrid se refusaient à acquitter Timpôt sur Tindustrie, les

Catalans protestaient contre le traité de commerce avec la France. Les carlistes oi^anisaient un grand pèlerinage à Rome, auquel larchevèque de Tolède avait toutes les peines du monde à ôter tout caractère séditieux. En 1883, l'association anarchiste de la Mano negra occupa pendant plusieurs mois la police et les tribunaux d'Andalousie. Il y eut 300 arrestations et 15 condamnations capitales. La rupture de Sagasta avec la gauche dynastique, groupe nouvellement organisé par Serrano, porta à lextrème Texaspération des partis.

Émeutes militaires. Le voyage d'Allemagne. — Le 5 août 1883, on apprit avec stupéfaction par une dépêche de Lisbonne que la garnison de Badajoz s'était soulevée. Martinez- Campos équipa en quatre heures une division de 2000 hommes qui prit aussitôt le train pour Badajoz. Des renforts suivirent à bref délai ; les insurgés se virent perdus avant d'avoir combattu et passèrent en Portugal au nombre de 900 fantassins et de 150 cavaliers.

Cetle échauffourée eût passé presque inaperçue si d'autres mouvements insurrectionnels n'avaient éclaté presque en même temps à Santo-Domingo de la Calzada, i San Martin de Provensals et à la Seo de Urgel.

Les moins clairvoyants comprirent qu'une grande insurrection républicaine avait été sur le point d'éclater. Le parti libéral en fut rendu responsable par les conservateurs. Le roi sentit son trône menacé et, après un voyage rapide à travers les principales places fortes de l'Espagne, il partit pour TAllemagne où il était depuis longtemps attendu. Âpres un court séjour à Paris et à Vienne, Alphonse XII alla assister à Hambourg aux grandes manœuvres allemandes, et l'empereur Guillaume le nomma colonel propriétaire d'un régiment de uhlans en garnison à Strasbourg. Alphonse XII accepta et se montra à une chasse revêtu de l'uniforme prussien. Il poussa l'inconscience jusqu'à revenir par Paris, où une partie de la population le siffla. Le Président de la République lui exprima les regrets du gouvernement et le pria d'accepter le banquet préparé à l'Elysée en son honneur. Alphonse XII consentit à s'y rendre, et ce regrettable incident put être considéré comme

clos. Les Espagnols ne devaient pas tarder à montrer que leur patriotisme est aussi chatouilleux que celui des Français.

L'idée d'une alliance avec TAllemagne parut d'abord acceplée par la nation Le prince impérial allemand vint au mois de novembre 1883 rendre visite au roi d'Espagne, et reçut nn accueil respectueux; mais, au mois de juillet 188S, l'Espagne apprit avec stupeur qu'au moment où les navires Manila et San Quintin allaient prendre solennellement possession des lies Carolines, la canonnière allemande Iltis les avait occupées au nom de l'Empire. Madrid bondit sous l'injure, comme Paris l'avait fait deux ans plus tôt. La foule se porta à l'ambassade d'Allemagne, arracha l'écusson et la hampe du drapeau, et courut faire une ovation monstre a l'ambassade de France.

Alphonse XII comprit le danger; aidé par la sagesse de l'empereur Guillaume, il apaisa la noise, et la question qui divisait les deux nations fut soumise à l'arbitrage du pape, dont la réponse ambiguë ne satisfit personne

Des crises ministérielles répétées, des tremblements de terre en Andalousie, une terrible épidémie de choléra, avaient attriste les dernières années. Le roi avait montré du sang-froid dans la politique et une grande activité au milieu des malheurs publics. Sa visite à Aranjuez au fort de l'épidémie lui valut une réception enthousiaste à son retour à Madrid, mais sa constitution débile ne put résister au surmenage de travail et de plaisirs qu'il aimait Déjà miné par la tuberculose et aifaibli par un catarrhe intestinal, il succomba le 25 novembre à une bronchite capillaire qu'il avait gagnée dans une chasse d'hiver au Pardo

Alphonse Xm — Depuis la mort d'Alphonse XII, le pouvoir exécutif appartient en Espagne à sa veuve la reirc Marie-Christine, régente du royaume au nom de son fils posthume Alphonse XIII, né le 17 mai 1886. La régente a conquis le respect de l'Espagne, mais n'a pas su y devenir populaire. Elle remplit avec une impeccable correction son rôle constitutionnel; elle assiste impassible et mélancolique aux querelles des factions et à la ruine du pays qu'elle est censée gouverner.

Sous sa main débile les partis continuent leur vie monotone. Un cabinet Sagasta alterne régulièrement avec un cabinet

Canovas, mais que les libéraux ou les conservateurs soient au pouvoir, c'est la même incurie, c'est le même gaspillage. Le gouvernement vit au jour le jour, décidé à acheter toutes les complicités et tous les silences tant qu'il lui restera une peseta. L'adoption du suffrage universel (1890) n'a pas amélioré les mœurs politiques. L'Espagne vit en réalité sous un régime prétorien. L'armée compte 600 officiers généraux, la marine en compte 200. Pour perpétuer la domination de l'armée les écoles militaires sont maintenues au grand complet. Pour plaire à l'armée le gouvernement viole les traités conclus avec les indigènes de Cuba et' des Philippines, fait voter aux Corlès un tour d'avancement exlrordinaire et général, s embarque dans une guerre contre le Maroc et dans une nouvelle guerre contre Cuba et les indigènes des Philippines. Les administralions civiles sont gangrenées par la politique et la concussion. Il n'est pas de mois où n'éclate quelque scandale. Certaines caisses provinciales doivent jusqu'à 800 000 pesetas aux instituteurs, trois seulement sur quarante-neuf sont au pair avec eux; Fayuntamiento de Madrid est convaincu de malversation. Les fonctionnaires, irrégulièrement payés et menacés d'éviction i chaque changement de ministère se hâtent d'amasser pour se mettre à l'abri du besoin pendant la durée du ministère suivant. De temps à autre un cri d'indignation, un appel aux armes retentissent et troublent un instant la somnolence nationale. C'est Yillacampa qui essaie de soulever la garnison de Madrid au cri de Vive la République! (27 septembre 1886); c'est Martinez Campos qui menace le Sénat d'un coup d'Etat militaire (1890); ce sont les officiers de la garnison de Madrid qui envahissent les bureaux de rédaction des journaux anlîmilitaires et bétonnent les journalistes; ce sont les anarchistes qui ensanglantent le théâtre et les rues de Barcelone et que Canovas fait torturer dans les cachots du Montjuich. Mais tout ce bruit s'éteint dans l'indifférence générale. Le peuple a perdu toute foi en ses chefs et peut-être toute foi en l'avenir.

Cependant l'ordre matériel na pas été sérieusement troublé depuis vingt-deux ans. L'Espagne s'est remise au travail Ruinés par le phylloxéra, les vignerons français ont acheté les

vins espagnols. La Rioja, la Manche ne sont plus que d'immenses champs de vignes. Des capitalistes étrangers ont commencé rexploitation rationnelle des mines. Le réseau des chemins de fer a passé de 5 600 kilomètres en 1870 à 11500 kilomètres en 1896. Environ 30000 kilomètres de chemins ont été ouverts. La marine marchande a passé de 500000 tonnes à 652 000 tonnes, mais, malgré cet accroissement, comme d'autres nations ont marché plus vite, la flotte commerciale de l'Espagne est tombée du quatrième au septième rang. Bilbao a poussé comme une ville américaine, Barcelone est devenue une des grandes villes industrielles de l'Europe et le port d'attache des transatlantiques espagnols. Elle a ouvert en 1888 une Exposition internationale qui a attiré des milliers de visiteurs et manifesté d'incontestables progrès. Le mouvement des échanges, qui était en 1874 de 785100000 francs est monté en 1887 à 1 533 millions. En 1895 l'Espagne a exporté à Cuba pour 136 millions de marchandises, à Puerto-Rico pour 44 millions, aux Philippines pour 25 millions. Le budget des recettes a passé de 663 millions en 1876 à 791 millions en 1896.

Malheureusement la plupart de ces progrès sont dus à des étrangers ou à quelques groupes indigènes. La masse de la population reste ignorante et paresseuse. On compte 12 millions d'illettrés sur 17 millions d'Espagnols. Les statistiques accusent 53 p. 100 d'individus n'exerçant aucune profession. Les moines, un moment chassés, ont reparu et recommencent à propager le goût de la vie contemplative. Les jésuites montrent, il est vrai, beaucoup d'activité et possèdent les maisons d'éducation les mieux installées de l'Espagne, mais on ne peut compter sur eux pour rendre aux esprits l'activité qui leur manque. Une récente guerre vient de montrer jusqu'où l'hypocrisie politique peut conduire une nation.

Au mois de février 1893, Cuba s'est de nouveau insurgée et pendant trois ans a tenu en échec tous les généraux que l'Espagne a envoyés contre elle. Ni la mansuétude de Marfinez Campos, ni les rigueurs de Weyler n'ont triomphé de la ténacité des Cubains. L'Espagne a emprunté et gagé sur Cuba plus

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