‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 35 sur 206 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'ALLEMAGNE De 1871 à 1900.

Les victoires de l'Allemagne en 1866 et 1870 avaient produit en Europe une telle impression que depuis lors aucune tentative sérieuse de réaction n'a été essayée. Mais l'impitoyable rigueur avec laquelle elle a exploité ses triomphes laisse une inquiétude universelle, et tous les peuples poussent à Textrème leurs moyens de défense. Le régime de paix armé auquel lÂlIemagne a condamné TEurope et s'est condamnée ellemême, en tenant en éveil le patriotisme, facilite les transformations administratives, juridiques et financières, qui font vraiment un Etat de l'entité morale assez incertaine et obscure qu'était encore l'Empire en 1871 ; il n'arrête pas le développement industriel et commercial qui, depuis longtemps préparc, éclate avec une sorte de fougue, mais les charges qu'il impose aux classes populaires favorisent les succès des partis d'opposition, des socialistes en particulier; gênée dans sa défense par les calculs des catholiques, qu'une persécution maladroite a organisés en groupe compact et qui dominent la situation parlementaire, la monarchie passe par des alternatives de répression vaine et de concessions insuffisantes où elle se compromet et s'affaiblit. Difficultés secondaires, après tout, dont il serait puéril et dangereux de s'exagérer l'importance.

344 L*ALLEMâGNE de 1871 À 1900

Dans révolution de rAllemagne contemporaine, la mort de l'empereur Guillaume I*' (9 mars 4888) et la retraite de Bismarck (20 mars 1890) marquent une crise décisive. Au lendemain de la guerre, Tempereur avait soixante et onze ans; il conserve autour de lui ses anciens collaborateurs : Roon, Mollke, Manteuffel; Bismarck, le Benjamin du gouvernement, approche de la soixantaine. En dépit de la vigueur de cette extraordinaire génération, Tâge les a apaisés; c'est un gouvernement de vieillards, ce qui ne veut pas dire un gouvernement sénile, mais une époque d'établissement et de fondation, de préparation aussi. Les partis attendent pour livrer l'assaut décisif la disparition de ces fondateurs de l'unité que la gloire a sacrés; ils assurent leurs positions, précisent leurs programmes; ils seront tout prêts à la bataille quand la mort du viel empereur aura affranchi leur respect un peu superstitieux.

Le règne même de Guillaume I" se divise en deux périodes : de 1871 à 1878, Bismarck gouverne avec l'appui du parti libéral; c'est l'époque de Talliance des trois empereurs, de la réforme administrative et de la lutte contre l'Église catholique. — Après 1878, le chancelier se rapproche des conservateurs, mais son alliance avec eux prend une couleur presque révolutionnaire; c'est l'époque de la politique protectionniste, des réformes sociales et de l'expansion coloniale; au dehors l'Allemagne cherche dans une union étroite avec l'Italie et l'Autriche une garantie contre les projets de la Russie qui s'est éloignée d'elle.

/. Ère libérale (1871-1878).

Réforme administrative. — L'Empire était sorti de négociations lentes et pénibles : pour triompher des résistances des princes qui, jusqu'à la dernière minute, regimbèrent, toute l'adresse de Bismarck, toute sa modération aussi n'avaient pas été superflues. Il comptait sur la force des choses pour emporter les limites et les réserves des traités. Quand, le 16 juillet, les troupes rentrèrent à Berlin, avec à leur tète les trois ouvriers

de rUnité : Roon, Moltke et Bismarck, les acclamations enthousiastes des spectateurs sonnèrent comme un reproche et un avertissement aux oreilles des souverains trop entichés de leurs souvenirs et de leurs privilèges. Pas plus qu*en 1866, le chancelier ne pécha par précipitation; tour à tour, on lui reprocha (le sacrifier TÂllemagne à la Prusse ou de fondre dans TAlIemagne la monarchie des HohenzoUern : injustice habituelle des partis. Il n'était inféodé à aucun et tous l'attaquèrent, mais leur haine ne fut pas irréductible, parce qu'ils espéraient toujours le reconquérir et qu'à chacun d'eux il empruntait une partie de son programme. Ils les habitua à se mouvoir sur le terrain de TEmpire, si bien qu'en un quart de siècle les résistances parlicularistes disparurent, en ce sens du moins qu'elles ne sauraient plus avoir aucun retentissement direct sur les événements. Le mot d'ordre que répétaient encore volontiers vers 18G6 les diplomates de l'Allemagne méridionale : « plutôt Français que Prussien », n'aurait plus de sens pour la génération actuelle.

Les diverses diètes conservèrent leurs attributions, la vie locale continua. Sans doute, dans les petits pays surtout, l'évolution des partis fut dans une certaine mesure déterminée par la politique impériale ; les nationaux libéraux trouvèrent dans le Reichstag un centre de ralliement et grâce à lui tinrent tète aux conservateurs orthodoxes en Saxe, aux catholiques en Bavière ; à Bade, qui avait toujours été une des forteresses de Timpérialisme, le ministre Jolly et après lui Turban (1876) disposaient d'une majorité disciplinée et docile. Mittnacht en Wurtemberg, Hofmann qui, en 1871, avait remplacé Dalwigk en Hesse, suivaient sans résistance, de plus ou moins loin, les indications qu'ils recevaient de Berlin. Cette clientèle bénévole suffisait pour imprimer au pays une direction générale commune; peu importaient dès lors les divergences secondaires, et que le Mecklembourg conservât en dépit du Reichstag ses lois surannées et sa constitution féodale, ou que, à certains moments, les catbt)liques conquissent la majorité dans la diète de Munich et \es démocrates dans celle de Stuttgart. Ces querelles occupaient les esprits : pendant que les factions locales se disputaient le

pouvoir, elles ne s'apercevaient pas que le Reichstag peu à |)€u, en étendant ses attributions, tendait à le vider de toute réalité.

Les auxiliaires naturels de Bismarck dans cette œuvre d*empiéteraent et d'interprétation, c'étaient les nationaux-libéraux, puisque leur programme et leur raison d'être se résumaient dans l'unité germanique. Aussi n'eut-il pas même la peine d'acheter leur concours. Tout ce qu'ils demandèrent, il le leur refusa, souvent brutalement : le gouvernement parlementaire, la responsabilité ministérielle, une indemnité pour les députés. 11 mit comme un point d'honneur à garder le plus longtemps possible des collaborateurs que ne recommandait d'autre titre que leur zèle réactionnaire. En 1874, il leur demanda de voter pour toujours le budget de l'armée; par grâce, ils obtinrent que l'empereur se contentât d'une période septennale (1875-1881). « Sept ans, disait le vieux Guillaume, de nos jours presque un demi-siècle. » Il se félicitait d'ailleurs que la majorité < se montrât en général généreuse pour l'armée et lui témoignât des sentiments de piété ». Les nationaux-libéraux sentaient que leur opposition n'eût été ni comprise ni suivie par la masse de leurs électeurs, et ils apaisaient leur conscience en pressant l'œuvre de construction administrative et politique.

Médiocrement versé dans ces matières, le ministre eut le mérite de soutenir les projets que lui présentaient les conseillers des ministères. Rapidement ils obtinrent l'organisation des offices impériaux, de la chancellerie impériale, d'une direclion impériale des chemins de fer (1873), d'une direclion générale d'hygiène (1876). Une loi du 9 juillet 1873 établit le monométallisme et substitua à la confusion des groschen, des kreuzers et des billets multiples qui gênait le trafic, des pièces d'or qui, portant d'un côté l'effigie de Tempcreur et de l'autre les armes de l'Empire, « allèrent prêcher aux peuples la bonne nouvelle de l'unité ». La Banque d'Empire fut créée (14 mars 1875). Dès 1871, le chef des nationaux-libéraux, Lasker, demandait que la compétence de la Confédération fût étendue aux questions juridiques : le Bundesrath, après un moment d'effroi devant la hardiesse de cette usurpation, se résigna, et, en 1877, le Parlement votait les lois sur la procédure civile et criminelle,

sur les faillites, sur Forganisation judiciaire; une grande commission préparait un code civil.

En Prusse, les conservateurs, très particularistes, s'indignaient : le régime de liberté commerciale et le flot des milliards avaient amené un très rapide développement économique; Berlin se transformait. Dans ce nouveau monde, ils ne se reconnaissaient plus, submergés par cette invasion d'idées, d'institutions et de gens. Ils avaient un moment essayé de substituer Amim à Bismarck, ils poursuivaient de leurs sarcasmes dans la Gazelle de la Croix les Delbrûck, les Camphausen et les Bleichrôder, dans lesquels ils voyaient ses principaux inspirateurs. La réforme administrative des cercles de 1872 que compléta Tordonnance sur ladministration provinciale (juin 1875), acheva de les exaspérer. Dans Torganisalion nouvelle le canlon (Amtsbezù'k) a à sa tète un président nommé par le roi et assisté par des échevins élus; plusieurs cantons forment un cercle, qu'administre le Landralh nommé par le roi; auprès de lui, un conseil de cerclCy élu suivant le système prussien des trois classes, désigne un certain nombre de délégués qui siègent en permanence et exercent un pouvoir administratif et contentieux; les délégués des conseils de cercles et des conseils municipaux des villes forment le conseil provincial^ nommé pour six ans : il examine les projets qui lui sont transmis par le gouvernement; il élit un conseil permanent et un Landesdireklor qui expédie les afl'aires courantes, sous sa surveillance. La loi, en créant Tautonomie des communes rurales, atteignait les hobereaux dans leurs avantages financiers et leur influence politique ; ils pouvaient à la rigueur être mis en minorité dans les conseils provinciaux. Hypothèse fort lointaine, en somme, et que l'événement n'a pas encore vérifiée. La Chambre des seigneurs repoussa le projet. Guillaume n'aimait pas les frondes : une promotion de pairs assura le vote de la loi (décembre 1872). Malgré tout, le vieux souverain se sentait troublé; il écoutait avec complaisance les lamentations de son vieil ami Roon < sur la disparition de l'idée patriarcale de l'État conservateur ». Sans doute, il n'admettait pas la pensée de la retraite du chancelier : < On ne mord pas impunément au fruit de l'immortalité, lui

répondait-il après une demande de démission. Si Prométhéea dérobé le feu du ciel, il lui faut bien supporter les fers el le vautour. » Mais par instants, sa foi chancelait : les eDnemis de Bismarck, toujours vaincus, jamais découragés, continuaient sourdement leurs trames souterraines. Exaspéré, à plusieurs reprises celui-ci s'enferma à Varzin; en 1877, il y passa presque toute Tannée, surmené, malade, incapable de diriger lui-même le détail des affaires et désolé de ne pas exercer sur elles une action immédiate. Il partageait ses rancunes entre les conservateurs qu'il avait abandonnés et les libéraux dont les exigences l'obsédaient, qui Tagaçaient par leurs critiques acerbes et Técœuraient par leur humanitarisme et leur platitude; il les rendait responsables de la lutte qu'il soutenait sans gloire contre l'Eglise. C'est l'histoire de beaucoup de coalitions que dispersent les défaites.

Le Kulturkampf — Sur qui pèse en réalité la responsabilité première du conflit religieux? — Gomme pour la plupart des événements de cette période, nos renseignements, à peu près suffisants pour tracer les grandes lignes de la querelle, ne permettent guère d'en déterminer les ressorts secrets. Après tout, la question importe peu, parce que le conflit était inévitable.

Quand, dans la lutte engagée depuis dix siècles entre le sacerdoce et l'Empire, les souverains, par peur de la Révolution, furent passés à l'ennemi, l'Eglise, qui depuis la Réforme reculait, reprit l'avantage, et après 1852, servie par la réaction qu'elle appuyait, elle poussa de tous les côtés ses pointes audacieuses. Son influence et ses richesses grandirent rapidement, les ordres monastiques se multiplièrent, les Jésuites apprirent à ses prêtres l'art de discipliner les masses et de les fanatiser, les cercles de Pie, de Saint-Vincent, de Sain t-Bonif ace couvrirent du réseau de leurs filiales l'Allemagne tout entière. En face de ce réveil menaçant de l'ultramontanisme, les protestants se divisèrent et les orthodoxes se prêtèrent aux alliances et aux transactions les plus suspectes. Les empiétements des cléricaux et les défaillances des souverains remplirent d'épouvante et d'indignation tous ceux qui avaient conservé la tradition de la libre

pensée; les haines confessionnelles se réveillèrent. Au-dessus des rivalités nationales et les aggravant, les passions religieuses jouèrent leur rôle, que la légende exagéra. Ce fut une opinion accréditée que les Jésuites avaient été les artisans des attaques contre rAllemagne, avaient inspiré Maurice Eszterhazy en 1866, le duc de Gramont en 1870; vaincus, ils n'abdiquaient ni leur haine ni leur espoir de revanche. Bismarck le repéta à diverses reprises, le crut sans doute. L'enthousiasme chauvin se teinta de fanatisme anti-catholique : la victoire de TAllemagne ne serait définitive et complète que le jour où Rome serait écrasée. A des esprits ainsi montés, la proclamation du dogme de Tinfaillibilité parut une provocation insupportable.

Au Concile de 1870, les évoques allemands Tavaient combattu : ils s'inclinèrent devant la majorité, même Hefele, Tévèque de Rolhenboui^, un des membres les plus ardents de Fopposition. — Quelques théologiens, de Bonn, de Munich, Dôllinger à leur tète, s'obstinèrent, prétendirent ne rien ajouter à leur ancien Credo. Ce fut le parti des vieux-catholiques; ils choisirent pour chef Reinkens, que sacra Tévèque janséniste de Rotterdam, — parmi eux nombre d'hommes de haute conscience et de science réelle, inGniment supérieurs au troupeau de déclassés qui vers 1846 s'étaient agités autour de Ronge et do Czerski. Le X1&* siècle est peu propice aux religions nouvelles, la foi trop tiède pour le pullulement des sectes : les vieux-catholiques, dans leurs plus beaux jours, réunirent 50 000 adhérents et leur nombre n'a c^ssé de décroître depuis. Frappés par leurs évoques, dépouillés de leurs cures et de leurs chaires, ils demandèrent la protection de l'Etat. L'opinion protestante força la main au ministre des Cultes, Mûhler, entraîna Bismarck qui se fit illusion sur la portée réelle du schisme, pensa y trouver un point d'appui solide contre les cléricaux.

Les évèques lui avaient posé leurs conditions : avant même la fin de la guerre, le cardinal Ledochowsky accourait à Versailles pour exiger l'intervention de l'Allemagne en faveur du pape dépouillé par Victor-Emmanuel. Comme Bismarck ne montrait aucune complaisance, pour lui prouver leur force, ils s'organisèrent en parti : aux élections de mars 1871, ils empor-

tèrent 63 sièges, fondèrent un journal, la Germania. Ils avaient choisi pour chef Windthorst, orateur remarquable, tacticien parlementaire de premier ordre, qui pendant vingt ans maintint Tunité d*un groupe, où voisinaient les éléments les plus hétérogènes : démocrates du Rhin et féodaux de Silésie, Bavarois particularistes et Prussiens patriotes. Guelfes, Alsaciens et Polonais ; à côté de lui, des lieutenants remarquables, les deux Reichensperger, Mallinckrodt,Franckenstein, Schorlemer-Âist. Depuis 1866, Bismarck rencontrait en face de lui ce défenseur des dynasties supprimées, infatigable, jamais déconcerté et jamais découragé; en désignant Windthorst, les catholiques lui déclaraient la guerre : il n'était pas homme à ne pas relever le gant. Il fit supprimer la direction des cultes catholiques dans le ministère prussien, et Mûhler, trop tiède, fut remplacé par Falk (janv. 1872), un juriste, très pénétré de l'idée de TÉlat laïque et qui apporta dans le combat Tâpreté des anciens parlementaires français contre les prétentions romaines. Le 43 fév. 4872, le clergé perdait l'inspection des écoles et la loi interdisait aux membres des corporations l'enseignement public : ce fut le vrai début de ce que Virchow appela le Kullurkampfy la lutte pour la civilisation, c Les résolutions du concile du Vatican, disait Bismarck dans une circulaire célèbre, ont fait des évèques les instruments du pape, les oi^anes irresponsables d'un souverain qui, en vertu de l'infaillibilité, dispose d'un pouvoir plus con)plètement absolu qu'aucun monarque du monde » (14 mai 1872). Le Parlement l'invitait à prendre les mesures nécessaires pour assurer l'indépendance de l'Empire, frappait les Jésuites et les ordres affiliés, ordonnait leur internement ou leur expulsion. Pour réprimer l'agitation déchaînée par les évèques, Falk fît voter l'ensemble de mesures que l'on désigne sous le nom de « lois de mai » (1873, 1874 et 1875). — Ne purent occuper de fonctions ecclésiastiques que les jeunes gens qui avaient passé leur baccalauréat et étudié trois ans dans les Universités allemandes; les petits séminaires furent fermés, les grands placés sous la surveillance de l'Etat; le pouvoir disciplinaire des évèques fut restreint. — Les prélats qui refusaient de se soumettre aux lois nouvelles furent poursuivis, leurs revenus confisqués.

Leur ardeur en redoubla et les fidèles les soutinrent; les élections de 1873 ramenèrent plus nombreux les députés du € centre » — c'est le nom que porte en Allemagne le parti catholique : — 91 au lieu de 63; unis aux vieux conservateurs et aux irréconciliables — Polonais, Alsaciens — , ils balançaient les nationaux-libéraux. Bismarck recourut aux moyens décisifs, fit décréter le mariage civil obligatoire, remettre aux employés publics les registres de Tétat civil. Les articles de la constitution qui proclamaient Tautonomie de TÉglise furent abolis; les évoques furent tenus de communiquer leurs nominations aux autorités civiles, qui purent y opposer leur veto; les congrégations religieuses furent dispersées ; les subventions que le trésor payait aux ecclésiastiques, rayées du budget. La lutte, en se prolongeant, tendait à changer de caractère : malgré lui, Bismarck s*écartait du point de vue confessionnel, invoquait le droit laïque.

La < persécution dioclétienne » avait profondément troublé l'Empire : presque tous les évêchés étaient vacants, leurs titulaires déposés, prisonniers ou en fuite, plus d'un millier de cures désertes. Le 13 juillet 1874, un fanatique, Kullmann, à Kissingea, tenta d*assassiner Bismarck.

L'Encyclique de Pie IX, Quod nunquam nos (5 janv. 1875), et la loi de mai 1875 marquent à peu près la crise du combat. Les catholiques ne donnaient aucun signe de défaillance : devant leur fermeté, Bismarck douta de son œuvre. Le 14 mai 1872, quand il déclarait qu'il n'irait pas à Canossa, il ignorait encore les ressources réelles de l'ennemi. Pour la première fois, il se trouvait en présence d'une grande force morale, les traditions les plus invétérées de l'Allemagne, les plus nobles aussi, le respect de la conscience, la crainte de l'immixtion de l'État dans les questions du domaine intellectuel, et il n'avait pas derrière lui les vieilles traditions juridiques qui soutiennent en France le pouvoir séculier. Les protestants, dont il avait écouté les rancunes, se dérobaient, gênés dans leurs consciences, très affaiblis d ailleurs par leurs divisions intestines. Les associations libérales, si elles comptaient quelques savants éminents, Holtzmann, Weisszâcker et surtout Ritschl et Ad. Harnack, qui représentaient d'ailleurs des courants assez divers, abandonnées par la

3o2 L'ALLEMAGNE DE 1871 A 1900

masse des fidèles qu'irritaient leurs inconséquences et leurs timidités, perdaient partout du terrain devant les orthodoxes, et ceux-ci, par un instinct très sûr, sentaient Tétroite solidarilé qui, en face des progrès de Tindifférence et de Tincrédulilé, les unissaient aux catholiques; la laïcisation de TEtat leur était suspecte. L'empereur, très protestant, mais aussi très religieux, n'avait pas accepté sans remords le mariage civil.

Bismarck, depuis, a prétendu que les lois de mai lui avaient été imposées, et Falk a assumé la responsabilité de ces mesures « qui ne furent communiquées au chancelier qu'en même temps qu'aux autres membres du ministère ». Ces protestations font sourire : il n'est pas défendu cependant de croire qu'assez vite il sentit le danger de sa politique et en regretta les ardeurs. Léon XIII (février 1878), sans rien céder sur le fond des choses, lui facilita la retraite. Les propositions du centre, qui réclamait l'abolition des lois de mai, furent repoussées, mais le gouvernement laissa entendre qu'il accepterait volontiers un moyen terme qui, en réservant la question de principe, insoluble, ramènerait la paix publique. Le successeur de Falk, Puttkamer, demanda l'autorisation de suspendre les lois qui étaient le plus désagréables au clergé (1879); peu à peu, les cures vacantes furent occupées, les évoques réinstallés; en 1885, dans le conflit qui s'était élevé entre l'Espagne et l'Allemagne à propos des Carolines, l'Allemagne s'en remettait à l'arbitrage du pape. A l'affût de toutes les occasions de marchés, prêt à tous les services, à condition qu'on les lui payât à juste prix, Windthorst devint dès lors l'arbitre des destinées parlementaires de l'Allemagne; à chaque session, il arrachait quelque pierre à la forteresse élevée contre l'Eglise ; des lois nées du Kulturkampf il ne subsiste plus que les règlements sur le mariage et l'état civil, l'inspection des écoles par l'État et l'expulsion des Jésuites : encore les mesures qui frappent les Jésuites ont-elles été si bien atténuées qu'il n'y a guère de raison de les maintenir. A peine échappé à la persécution, le catholicisme reprit ses projets de domination, exigea que l'État mît sa force au service de ses doctrines ; dans la loi sur les menées subversives (1895) et dans la loi Heinze (1900), il a étalé ses

plans avec une franchise imprudente qui a un moment réconcilié contre lui les groupes flottants d'une majorité divisée.

Coalitions éphémères d^épouvantes que rapproche un moment l'extrême péril; le centre, dans le Reichstag, n'en demeure pas moins c l'atout » avec lequel se gagnent les parties. Peut-être i la longue les éléments démocratiques qu'il renferme se lasseront-ils de faire le jeu du gouvernement; cerlains tiraillements indiqueraient comme une lointaine possibilité de schisme, péril encore bien vague et qui laisse au docteur Lieber, le successeur de Windthorst, une brillante carrière i parcourir.

La persécution a discipliné l'Eglise catholique, l'a débarrassée de ses éléments impurs ou timides, mais elle l'a livrée aux intransigeants et aux politiciens : jamais elle n'a été plus dominée par les soucis terrestres, plus infidèle aussi à sa mission de réconciliation et de paix. Elle s'arme de toutes les ressources de La civilisation moderne pour ramener la société au moyen âge, et ses historiens, parmi lesquels Pastor et Janssen sont les plus illustres, exigent de l'Allemagne qu'elle renie les idoles qu'elle adore depuis des siècles; partout leurs doctrines triomphent; les Jésuites mènent les évèques, de même que dans l'Église protestante domine l'orthodoxie la plus étroite, avec une couleur piétiste dans le Sud et confessionnelle dans le Nord. — En réclamant de leurs fidèles une aveugle soumission, les meneurs ecclésiastiques des divers camps perdent leur prise sur la masse modérée, qui se dégage de plus en plus des traditions chrétiennes et glisse au scepticisme matérialiste. Si à lest de l'Elbe le pasteur est encore quelquefois le directeur des fidèles, ceux-ci ne voient guère en lui que le représentant des intérêts conservateurs, et même les tendances mystiques que révèlent certaines œuvres littéraires soulignent plus clairement encore, par leur incohérence flottante, la ruine des anciennes doctrines. Ainsi les deux rivaux qui se disputent la direction morale du grand empire protestant, c'est d'une part le jésuitisme ultramontain et, de Tautre, rindifl'ércnce agnostique.

HisTOins g£«&rale. XU. 23

//. — Réaction et socialisme (i8j8-i8go).

La conversion du chancelier : le protectionnisme. —

A la fin de Tété de 1875, un vieil ami de Bismarck, Blankenbourg, après une visite àVarzin, prophétisait la chute prochaine des < bureaucrates libéraux ». L'évolution qui se produisait dans la pensée du ministre fut lente : dans sa longue retraite de 1877, il arrêta ses résolutions, se décida à s*éloigner de la gauche ; depuis lors, les conservateurs ont dirigé la politique de l'Allemagne . A un gouvernement whig allait succéder un gouvernement tory, ont dit quelques historiens : mais la comparaison pèche par plusieurs côtés. Dans sa conversion, Bismarck ne renia pas ses théories essentielles ; pas plus qu*avant il ne s'inféoda à un parti : ses nouveaux alliés, comme les anciens, durent subir le joug et ils acceptèrent celles de ses inventions qui les choquaient le plus, parce qu'ils le jugèrent seul assez fort pour maintenir contre la poussée des idées nouvelles les traditions et les institutions dupasse. Et tel fut bien, en eflet, en dépit de certaines apparences, le but réel de son gouvernement. Il ne s*éleva jamais au-dessus des conceptions d*un protectionnisme absolutiste qu'il appliqua tour à tour aux diverses castes, sans autre pensée réelle que d'étendre l'influence du souverain et de l'aristocratie.

L'origine de ses projets fut fiscale : il voulut doter l'Empire de larges ressources qui le dispenseraient de demander aux États particuliers des contributions malriculaires et lui permettraient même de leur distribuer des subsides. Il suffisait de taxer quelques objets de vaste consommation, le tabac, l'alcool, de frapper surtout les 4 milliards de francs de marchandises que chaque année l'Empire achetait à l'étranger et qui ne payaient presque aucun droit d'entrée. Grâce à ces taxes indirectes, dont la conséquence dernière était le monopole de TÉtat et un régime protectionniste, l'Empire serait vraiment hors de page et il apparaîtrait aux populations non plus comme un créancier indiscret et minable, mais comme le défenseur du tra-

vail national. D*où venait à Bismarck Tidée première de ses théories? Avait-il recueilli Técho de l'école protectionniste dont List avait été le promoteur et qui n'avait jamais disparu, surtout dans l'Allemagne du Sud? Fut-il converti par la « Société pour la réforme du régime financier et économique » qui s'était fondée en 1875, et par les professeurs qui, avec Wagner et Schmoller, attiraient autour de leurs chaires d'économie politique les jeunes générations? Je serais pour ma part disposé à n attacher que peu d'importance à ces influences dogmatiques, et à croire que les deux véritables instituteurs de Bismarck ce furent l'exemple de la France où triomphaient avec Thiers le protectionaisme et les impôts indirects, et la crise de 1873. La guerre de i870 avait été suivie d'une période de spéculation fiévreuse : l'argent coulait à flots, le travail abondait, les entreprises se multipliaient, les c fondateurs » {Grûnder) qui ont donné leur nom à ces années, étalaient un luxe insolent. Le réveil fut brusque. En 1873, un vent de déroute emporta ces entreprises prématurées ou mal conçues et joncha le sol de ruines; le désastre atteignit toutes les classes : les manufactures se fermaient, ruinées par la concurrence anglaise; les agriculteurs, rongés par l'usure, se lamentaient de l'invasion des blés de l'Amérique et de la Russie. Bismarck, grand propriétaire, nationaliste, était tout prêt à écouter ceux qui accusaient les libéraux de sacrifier la fortune du pays à des principes contestables. Ses collègues, d'esprit moins libre, persistaient dans leurs théories libre-échangistes : peu à peu il les écarta, Delbrûck, Gamphausen, Achenbach, que remplacèrent Hofmann, Maybach et Puttkamer. En 1880, ce remaniement ministériel était enfin terminé : il lui avait coûté trois ans d'efforts, mais aussi il n'avait jamais eu de collaborateurs aussi souples, aussi vraiment unis à sa pensée. C'est à ce moment que son influence près de l'empereur devient vraiment incontestée. Guillaume a quatre-vingt-trois ans : le sentiment du devoir ne lui permet pas de négliger les questions politiques, mais, satisfait de la ligne générale que suit le gouvernement, il se contente d'une surveillance générale et laisse la main libre au chancelier. Roon vient de mourir (1879), Edwin de Manteuffel gouverne l'Alsace

3j6 L'ALLEMAGNE DE 1871 A 1900

(1880), rimpératrice désarme; le chancelier a dompté ou lassé ses derniers ennemis.

Au milieu de celle soumission de tous, les velléités d'indépendance de la gauche du Parlement firent scandale. Par tradition libre-échangiste, surtout pour ne pas renoncer à ses attributions financières, dernière et faible garantie de son autorité, elle accueillit très froidement le nouveau programme. En 1877, elle repoussa les droits protecteurs sur les fers, et Bennigsen, un de ses leaders, mit pour condition de son entrée au ministère Tabandon des projets d'impôt sur le tabac. Le chancelier durement rabroua ses prétentions : aux élections de 1878, les nationaux- libéraux perdirent un quart de leurs sièges; ensuite ils se divisèrent en deux groupes (1880), dont Tud se mit à la remorque du chancelier; l'autre, avec Lasker, sauva au moins l'honneur du drapeau, puis se perdit parmi les progressistes, avec lesquels il forma le nouveau parti libéral (Freisinnige, 1884). Même après cette scission, le Reichstag obstinément repoussa quelques-unes des mesures auxquelles Bismarck tenaille plus : le monopole du tabac et de l'alcool. Cependant, avec l'appui des divers groupes conservateurs, il obtint les impôts sur le tabac, sur le pétrole, sur le café, des droits protecteurs sur les fers et sur les blés, le rachat par l'État des lignes de chemin de fer. S'il est vrai que le régime protectionniste ait donné quelques résultats heureux et qu'il convienne de lui attribuer en particulier le développement de l'industrie métallurgique, il a exaspéré le conflit des intérêts, et en mettant au premier plan les convoitises égoïstes des classes, désorganisé les partis et jeté un élément redoutable de confusion dans les luttes politiques. L'excuse de Bismarck ou, si l'on veut, sa justification, c'est qu'il entendait bien faire bénéficier le peuple entier de la protection de l'Etal et qu'il cherchait dans les monopoles les ressources nécessaires pour accomplir les réformes par lesquelles, non moins que par des lois d'exception, il entendait arrêter la propagande socialiste.

La démocratie socialiste. — Pendant dix ans, depuis la mort de Lassalle (1864) jusqu'au congres de Gotha (mai 1875), l'essor du parti socialiste avait été brisé par les luttes intestines

qui meltaient aux prises les médiocres disciples de l'éloquent agitateur et les partisans de Karl Marx; le programme de Gotha ne fut encore qu'un compromis assez illogique, où Tinternalionalisme se dissimulait sous de vagues formules, où aux projets de socialisation des moyens de production se mêlait Tidée de coopératives fondées parTÉtat. Du moins le congrès unit-il tous les travailleurs favorables à l'idée d'une transformation radicale de la société dans le c Parti des ouvriers socialistes allemands », qui se distingua nettement des nationalistes et des anarchistes Les adhésions longtemps demeurèrent rares, entravées par le déchaînement du chauvinisme, la terreur inspirée par la Commune de Paris, le courage de Liebknecht et de Bebel qui avaient protesté contre la guerre et contre l'annexion de TAIsace. Mais les bourgeois prirent en quelque sorte à tâche de justiQer les attaques des collectivistes contre le régime capitaliste; la furie du jeu, le scandale des fortunes subites, la vénalité des consciences, la corruption de la presse, fournirent aux agi* tateurs des thèmes excellents qui furent écoutés d'autant plus volontiers par les ouvriers que l'afflux de lor français, en haussant brusquement le prix des denrées, rendait leur destinée plus difficile; les grèves, par lesquelles ils revendiquèrent leur part de butin, entretenaient parmi eux une vive agitation. Puis ils subirent le contre-coup du krach de 1873; les voix socialistes, qui étaient tombées à 100 000 en 1871, se relevèrent à 3S0000 en 1874. Dès lors commençaient à se rallier à eux les radicaux que lassait la timidité des nationaux-libéraux et des progressistes; Bismarck leur voua une de ces haines tenaces dont l'ensemble formait comme la trame de son caractère, d'autant plus implacable ici qu'à l'instinct se mêle quelque calcul. Le salut de l'ordre, de la propriété, de la religion, quel prétexte excellent pour se réconcilier avec les conservateurs et couvrir sa retraite devant Rome! De son corps à corps avec l'Église, cependant, il gardait des souvenirs cuisants et un instinct que la force seule ne suffit pas à tous les cas; de ses conversations avec Lassalle, de ses souvenirs du règne de Napoléon III, il avait retenu de vagues projets d'alliance entre la monarchie absolue et les classes ouvrières : rien ne se conciliait plus

aisément avec les traditions des HoheazoIIern, qui, comme tous les souverains, avaient eu souvent la volonté de protéger les pauvres contre Toppression des riches, ou même avec les habitudes des hobereaux, très vains de la tutelle qu'ils exerçaient sur leurs vassaux; enfin il y avait toujours dans Bismarck le vieil homme, grand propriétaire rural, qui délestait les bourgeois, les industriels, et n'était pas fâché de leur être désagréable; le programme socialiste contient d ailleurs plus d'un article qu'il n'est pas très difficile d'interpréter comme une restauration du passé.

Le 11 mai 1878, un ferblantier, plus qu'à moitié fou, Ilœdel, tira sur l'empereur sans l'atteindre ; quelques semaines plus larJ, le 2 juin, Nobiling le blessait grièvement pendant quelque temps on craignit pour sa vie. Ni Hœdel ni Nobiling n'étaient socialistes, mais la réaction n'a jamais hésité à exploiter ces lugubres accidents. Justement le chancelier avait été fort mécontent des succès des socialistes dans les élections, de la nomination de Hasenclever à Berlin (1877). — Il présenta la loi contre les socialistes, que vola le Reichstag de 1878 (21 oct.) et qui, de prorogation en prorogation, a été en vigueur pendant tout le gouvernement de Bismarck (elle a été abandonnée par Caprivi en 1890) : suppression complète des droits de réunion et d'association, abandon a l'arbitraire des ministres de tous les socialistes et de tous ceux qu'il lui plaisait de nommer ainsi. Â Berlin, 40 personnes furent internées en un mois; en un an, 240 associations furent frappées, 500 publications interdites; tous les chefs du parti furent poursuivis, emprisonnés, expulsés; la terreur régna, avec son cortège ordinaire de dénonciations lâches, de procès scandaleux, de dépositions calomnieuses, de provocations bêtes, de condamnations arbitraires. Après l'inauguration du monument du Niederwald, où un hasard seul avait empêché l'explosion d'une machine infernale destinée à faire sauteries souverains allemands, la persécution redoubla (1884).

Il fallut assez longtemps à Bismarck pour arrêter la seconde partie de son programme de défense sociale. Bien qu'il eût déclaré à Itzenplitz dès 1872 que les désirs des ouvriers étaient justifiés parles transformations de la science et de l'industrie,

il ne prit nettement position que par le message du 17 novembre 1881 : « Au mois de février, disait l'empereur, nous vous exprimions notre conviction qu'il ne fallait pas chercher uniquement dans la répression des excès de la démocratie socialiste la guérison des maux sociaux, mais qu'il convenait de la demander au progrès positif du bien-être des ouvriers. Pour cela, quels sont les meilleurs moyens? Les déterminer est une tâche des plus difficiles, mais aussi un des devoirs essentiels de toute communauté qui repose sur les bases de la vie morale et du christianisme. En nous appuyant étroitement sur les forces réelles de la vie nationale et en les groupant sous la forme de sociétés corporatives protégées et favorisées par l'État, nous espérons suffire à une tâche que la puissance publique seule serait impuissante à accomplir. D'ailleurs, même ainsi, nous n'arriverons pas au but sans que des ressources considérables soient nécessaires. » Programme bien remarquable dans sa précision, qui marquait clairement, en même temps que la hardiesse, les limites de la pensée du chancelier. Entre les socialistes qui se réclamaient des droits de l'ouvrier et le ministre qui partait du principe des devoirs de l'Etat chrétien, aucun accord durable n'était possible. La législation sociale du nouvel Empire allemand se résume dans les trois grandes lois d'assurance en cas de maladie (15 juin 1883), d'accident (6 juillet 1884), de vieillesse et d'incapacité de travail (22 juin 1889); le complément naturel aurait été une loi d'assurance en cas de chômage, et Bismarck, qui a plus d'une fois solennellement reconnu le droit au travail, l'avait compris : il l'ajourna de peur de rencontrer une opposition invincible. Les lois sociales, dont la pensée première a peut-être été inspirée par le grand métallurgiste, le baron de Stumm, furent préparées par les conseillers intimes Lohmann, Bœdiker, Gamp, par le président de la chancellerie de l'Empire, Hofmann, par M. de Bœtticher surtout, qui se passionna pour l'œuvre entreprise, la développa même après la chute du maître, tint la main à ce que les règlements fassent appliqués et, sans s effrayer des lamentations de l'industrie, par une série de règlements garantit vraiment à l'ouvrier la protection de l'État dans l'atelier. Il est facile de railler

Toriginalité de ces législateurs, qui souvent puisèrent Tidée maîtresse de leurs projets dans Thistoire de Tancienne monarchie française et en particulier dans les règlements de Golbert : facile aussi de signaler les lacunes de ces mesures, souvent mal combinées, obscures, incomplètes, qu'il a fallu retoucher souvent. Ce n'élait pas, malgré tout, une œuvre vulgaire que d'imposer de tels sacrifices i une société capitaliste, et il n*esl pas contestable non plus que les résultats matériels de ces mesures ont été heureux et que, sans entraîner les ruines que prophétisaient les représentants de Téconomie politique classique, elles ont adouci la misère des ouvriers. N'oublions pas enfin que pour beaucoup des imperfections et des lacunes qu ou reproche avec raison aux lois sociales du chancelier, la responsabilité ne revient pas à Bismarck, mais aux Parlements succesr sifs dont régoïsme et la poltronnerie reculèrent devant ses propositions plus radicales.

L'âpreté avec laquelle les majorités parlementaires les mieux domestiquées défendaient leurs positions, et la mauvaise grâce de leurs concessions incomplètes achevèrent de convaincre les démocrates qu'ils seraient fous d'attendre de la société capitaliste une amélioration sérieuse de leur sort. Ils ne virent dans l'homme qui d'une main les fustigeait si rudement et de l'autre les flattait, qu'un tacticien qui, pour assurer le pouvoir des conservateurs, essayait de corrompre les travailleurs en leur assurant une maigre part dans la curée protectionniste. Ce serait d'ailleurs les mal comprendre et ravaler leur rôle que de supposer qu'ils repoussèrent le marché parce que le prix qu'on leur offrait était trop faible. Il y avait dans leur programme une part d'idéalisme que Bismarck bafouait : ce qu'ils poursuivaient, ce n'était pas seulement l'aff'ranchissement matériel de l'ouvrier, mais l'émancipation politique et morale du peuple. A toutes les avances, ils répondirent par un non possumus- Les résultats de la campagne menée avec tant de vigueur de 1878 4 1880 furent complètement opposés à ceux que Bismarck avait prévus. Dégagés delà tourbe des disciples médiocres, les socialistes, comme les chrétiens de TÉglise primitive, se serrèrent dans une fraternité plus étroite et prirent une conscience plus

haute de leur rôle; ils furent élevés au-dessus de la commune mesure des faclions politiques par la pensée de la mission qu'ils remplissaient et les souffrances qu'ils acceptaient. Leurs réunions étaien l interdites, Tétat de siège proclamé a Breslau et Hambourg (1880), Leipzig (1881), Francfort (1886), Slellin (1887); leurs principaux chefs, Liebknecht, Bebel, Yollmar, étaient en prison. Us se réunirent à l'étranger, à Wyden (1880), Copenhague (1883) et Saint-Gall (1887); leur journal, le Social-Democrat, qui paraissait à Munich, défiait la surveillance de la police. De plus en plus, ils s'éloignaient des souvenirs de Lassalle. Au programme d'Erfurt, qui a remplacé en 1891 celui de Gotha, on ne parle plus de coopératives fondées avec l'appui de l'État; on fait aussi le silence sur la loi d'airain, qui avait rendu d'excellents services comme argument de propagande; le programme (le Marx est désormais accepté sans réserves, l'internationalisme triomphe et, dans une certaine mesure, se réalise dans les congrès ouvriers universels et dans la fête ouvrière du 1" mai. Jamais la démocratie socialiste n'a été plus ardente et plus hostile à l'empire qu'au moment où Bismarck disparaît.

Celte armée, qui s'assemble autour de chefs irréconciliables, elle grossit avec une rapidité menaçante. Chaque élection marque un progrès du parti révolutionnaire : au début de la persécution, sous le premier coup d'effroi et de stupeur, il ne rallie que 310000 voix (1881); il en conquiert 550 000 en 1884, 750 000 en 1887, dépasse 1 400000 en 1890, atteint presque 1 800 000 en 1899. Ces progrès sont facilités et expliqués en partie par la pénétration de l'idée socialiste en dehors des classes ouvrières. Les ouvrages de Bebel, d'Eugène Richter, de Schâffle surtout, dont la Quintessence du socialisme eut un grand retentissement, sont lus avec avidité dans toutes les classes. Disciples plus ou moins directs de Rodbertus et de Mario, les socialistes de la chaire sont maîtres des Universités; des séminaires d'études sociales se constituent autour de Schmoller, de Brentano et de Knapp, et les monographies qui en sortent et qui comptent certainement parmi les produits les plus remarquables de l'historiographie moderne, répandent dans les classes les plus diverses le goût et le sens des études sociales. Si puissant est le courant

qui emporte vers le socialisme les générations nouvelles, qui les conservateurs, impuissants à le combattre, cherchent uu moyen de le détourner i leur profit : le socialisme a sa caricature dans Tantisémitisme du pasteur Stœcker, et des aigrefins tels que Hammerstein, qui dirigea un moment la Gazette de la Croix, essaient d'adapter ses doctrines à leur programme. 11 semble que TAllemagne veuille couronner ce siècle qu'elle a si profondément marqué de son empreinte, par le triomphe définitif, dans Tordre politique et économique, de cette doctrine de Torganisme qu'elle a proclamée par la voix de Herder et de Gœthe en face du mécanisme des Encyclopédistes : au libéralisme atomique elle oppose la solidarité sociale.

Les luttes parlementaires. — Cette diffusion des théories socialistes, dans un certain sens, facilita les succès parlementaires du chancelier. Sous le poids des intérêts nouveaux et par l'entrée en ligne de classes qui pendant longtemps n'avaient pris à la vie publique qu'une part indirecte et comme accidentelle, les cadres, des anciens partis se brisèrent; leurs programmes trop étroits ne répondaient plus aux besoins contemporains; leurs traditions ne s'adaptaient plus au milieu : talonnés par des adversaires implacables, les libéraux et les progressistes n'apportèrent plus dans leurs querelles avec le chancelier qu'une confiance troublée et une ardeur attiédie. L'opposition s'affaiblissait au moment même où le robuste défenseur de la monarchie trouvait un regain d'ardeur dans la bienveillance attendrie que lui témoignait son maître, c Si nous mettons le cap sur une meilleure direction, avait dit l'empereur après l'attentat de Nobiling, je ne regretterai pas ma blessure »; quelque temps après, il félicitait son ministre de l'audace heureuse avec laquelle il avait « mis son bâton dans ce nid de guêpes » des révolutionnaires et c pris le taureau par les cornes. Pour cela la patrie vous bénira ». Bismarck sentait très vivement cette satisfaction qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors, de ne rencontrer autour de lui que des collaborateurs fidèles et des concours dévoués. S'il lui arrive encore de se plaindre de l'injustice de l'opposition, ses paroles n'ont plus la même amertume que jadis : c'est un soir de victoire et

les mélancoliques retours offensifs de ses adversaires entretiennent son ardeur, sass imposer de sérieuses épreuves à sa verte vieillesse.

Les élections de 1878 avaient donné une majorité très souple : les libéraux, assagis par leurs échecs, songeaient surtout à ne pas mériter les ruades du ministre; ils lui votèrent ses lois douanières, le septennat, fixèrent sur sa demande Teffectif de paix à 427 000 hommes (1880). Il les mécontenta par SCS coquetteries avec le centre, les effaroucha par les théories socialistes qu'il apportait à la tribune, parla de prolonger les législatures, ce qui eût affaibli Tautorité des députés en rendant moins intimes leurs rapports avec le pays, de faire voter le budget tous les deux ans. — En 1881, par un vigoureux effort, ils réussirent à reprendre aux conservateurs le terrain que ceux-ci avaient conquis en 1878. Partis 25, les progressistes revinrent 60; avec les nationaux-libéraux et Tunion libérale, ils disposaient de plus de 150 voix. Ce fut le début d'une ère nouvelle de conflit, conflit adouci cependant, atténué, non certes par la modération du chancelier — jamais il n'afficha avec plus d'acrimonie son dédain des assemblées, n'étala plus largement son insolence soldatesque — mais par la timidité do l'assemblée : ces rebelles avaient déjà porté le joug et leur vaillance n'avait que des réveils intermittents; derrière eux, ils sentaient une nation hésitante, tiraillée par des instincts contradictoires, qui les comprenait mal elles trahissait aux moments décisifs. Les millions d'hommages qui de tous les coins du pays s*élevèrent vers Bismarck quand, en 1885, il fêta le soixantedixième anniversaire de sa naissance, étaient comme un désaveu que les masses jetaient i la face de leurs mandataires indépendants. La constitution de l'Allemagne tendait i devenir une sorte de régime de plébiscites sentimentaux. Les libéraux, qui ne réussirent jamais à reconquérir la majorité dans la Chambre, étaient condamnés à solliciter l'appui d'alliés suspects qui ne songeaient qu'à leurs intérêts particuliers et les abandonnaient au moment décisif; ils ne gagnaient à ces compromissions que de se discréditer auprès de l'opinion publique, qui leur reprochait le caractère presque purement négatif de leur opposition.

Leurs chefs les plus connus disparaissaient : Lasker qui meurt en 1884, Bennigsen qui dépose son mandat en 1883; la verve sarcastique du brillant leader des progressistes, Eugène Richter, qui, très versé dans les questions financières, harcelait Bismarck, déplaisait aux timides qui Taccusaient de pousser inutilement à bout le gouvernement. Dans la dernière grande bataille parlemenlairequi ait marqué le gouvernement de Bismarck, à propos du renouvellement du septennat militaire en 1887, Tattitudede Topposition ne lui valut aucune gloire, tellement elle apparut indécise, troublée dans ses convictions, humble. Après la dissolution qui punit leur indépendance relative, les nationauxlibéraux et les conservateurs de toute nuance s'engagèrent à ne soutenir que les candidats qui voteraient la loi militaire : c est ce qu'on nomma das schwarze Kartell (le syndicat noir). 220 députés dociles suivirent désormais les instructions du gouvernement, acceptèrent l'élévation des effectifs militaires, prorogèrent la loi contre les socialistes, portèrent à cinq ans au lieu de trois la durée des périodes législatives. C'était la faillite des idées libérales. Les jeunes générations semblaient ne plus avoir le sentiment de la valeur de ces formes parlementaires pour lesquelles s'étaient passionnés leurs pères. L'événement semblait prouver l'exactitude des calculs de Bismarck quand, en 1866, il avait accepté le suffrage universel dans l'intime conviction que les masses seraient plus malléables que les censitaires de Prusse. Reste à savoir si ces électeurs, aujourd'hui somnolents, ne se lasseront pas un jour de leur servitude volontaire. Reste à savoir aussi si la victoire trop complète du chancelier n'a pas eu de fâcheuses conséquences pour la vie politique et morale du pays Tout développement constitutionnel a été suspendu, et l'existence du peuple a reposé sur des hommes et non sur des institutions. Bismarck, et c'est le reproche le plus grave qu'il soit permis de lui adresser, n'a jamais préparé sa succession. Quand il disparut, il ne laissa derrière lui, en dehors des factions nettement hostiles à son régime et qu'il avait disciplinées et aigries par ses rigueurs, qu'une poussière de partis, sans racines dans la nation, domestiqués et déconcertés, mais aussi incapables de soutenir le pouvoir que de le contenir. H

REACTrON ET SOCIALISME 365

est juste, d'autre part, de reconnaître que jusqu a la dernière heure il eut Tinstinct très vif des désirs de la nation. Sa grande habileté, dans laquelle le calcul n*eut qu'une faible part, fut de réduire ses adversaires i défendre des formes vides, à exagérer jusqu'à l'absurde leur rôle de théoriciens : sur le fond des choses, il suivit l'impulsion populaire. Jusqu'à la fin, il demeura le grand réaliste des premiers jours, avec une intelligence singulière des courants de fond., grâce à lui, la monarchie échappa à rankylose, resta en contact avec les forces vivantes du peuple et mérita de le conduire parce qu'elle se laissa mener par lui. Dans celle faculté presque inépuisable de transformation et de rajeunissement, les seuls symptômes de vieillesse qui apparaissent, c'est moins de fougue et de conviction inlérieure, moms de nelieté et de carrure. C'est ce que nous apercevrions clairement si nous pouvions ici étudier avec quelque détail la politique coloniale du chancelier et l'histoire extérieure de l'Allemagne pendant les dernières années de son gouvernement.

Les colonies* La Triple alliance. — Quand, en 1871, quelques commerçants le pressèrent d'exiger de la France l'abandon de ses comptoirs de l'Inde ou de la Gochinchine, Bismarck les écarta dédaigneusement, c Jene suis pas un colonial t, disait- il de longues années plus tard : dans la complaisance avec laquelle il poussait nos hommes d'Etat vers la Tunisie ou le Toukin, il entrait une pointe de sarcasme pour ces ministres qui, au lieu de concentrer leurs regards vers la frontière de l'Est, les dispersaient dans de lointaines expéditions. En 1878, l'Allemagne acquit un dépôt de charbon à Jaluit, dans l'archipel Marshall, mais l'année suivante elle laissa échapper l'occasion d'établir sa domination à Samoa. La faillite de la maison Goderfroy de Hambourg menaçait de livrer à Baring, c'est-à-dire à l'Angleterre, les très importantes plantations qu'elle y avait établies : une société du commerce maritime allemande se constitua pour les acheter et sollicita du Reichstag une garantie d'intérêt; ou la lui refusa. Bismarck, sur le moment, ne s'en émut pas,

i. Je De puis guère pour ce paragraphe que renvoyer au livre si substantiel cl si précis de M. Hauser, professeur à TUniversité de Clermonl : Colonies ailemandée impériales et sjxmianées, Paris, lUOO.

mais les embarras que créa à TÂllemagoe le condomiDium qu'elle avait accepté à Samoa avec l'Angleterre et les Étals-Unis éveillèrent son attention, et il suivit dès lors de plus près les efforts des deux sociétés coloniales, V Association coloniale allemande (1882) et la Société pour la colonisation allemande (1884), qui fusionnèrent en 1887 et devinrent la Deuishe Kolonial Gesellschafty avec aujourd'hui 331 sections, 32 000 membres et un journal qui tire à 40 000 {Kolonial Zeitung). Elles montraient la nécessité d'ouvrir de nouveaux débouchés à l'industrie allemande, d'assurer à son commerce des ports de relâche et de ravitaillement, de prendre part à l'œuvre de civilisation et de propagande religieuse qu'imposait à l'Europe sa culture supérieure ; surtout elles s'effrayaient des deux larges blessures par lesquelles s'écoulaient chaque année la fortune et la vie de la nation, le milliard de denrées coloniales qu'elle achetait i l'étranger, les milliers d'émigrants qui allaient se perdre sur des territoires latins ou anglais. Peu à peu Bismarck fut frappé de ces arguments. S'il Re dirigea pas l'opinion publique, il se laissa porter par elle. Un mémoire de mai 1881 prouve que dès lors Bismarck n'était plus aussi opposé à l'expansion coloniale. Par un corollaire naturel de son évolution protectionniste, il proposait toute une série de mesures propres à développer le commerce allamand : l'établissement de grandes compagnies de navigation, des facilités aux sociétés d'exploitation, des faveurs aux jeunes gens qui se fixeraient dans les colonies. Sur un point, du moins, il restait fidèle à ses répugnances : il repoussait toute intervention directe de l'État. Réserve un peu naïve et dont l'événement se chargea bientôt de lui démontrer l'inanité.

Les chicanes que souleva l'Angleterre réveillèrent chez lui l'instinct de combativité : sans enthousiasme, mais sans faiblesse,il ne refusa sa protection à aucun des hardis aventuriers qui créent à l'Allemagne un empire africain ou océanique.

En 1884, il lançait le célèbre télégramme par lequel il chargeait le consul allemand du Cap d'annoncer à l'Angleterre que le Lûderitzland était placé sous le protectorat allemand. L'attention de l'Allemagne se portait en même temps vers l'Océanie : la Compagnie de la Nouvelle-Guinée dirigeait une expédition

sur cette grande île et Tarchipel voisin (4884) ; Tannée suivante, les autorités germaniques prenaient officiellement possession des îles Marshall, et mettaient la main sur les Garolines, que TEspagne ne se rappela posséder que quand on les lui contesla. L*Europe s*émut. Le chancelier s*en remit à l'arbitrage du pape et n*eut pas à s'en repentir : Léon XIII reconnut la suzeraineté de TEspagne, mais il accorda à TAllemagne une station navale dans Tarchipel et de larges avantages commerciaux. Ils lui suffirent pour préparer sa revanche : le 12 février 1889, TEspagne lui a vendu pour 25 millions de pesetas les Carolines et les Mariannes. Ainsi, sur. tous les points du globe, Bismarck préparait l'avenir, ouvrait les voies. Depuis, les directeurs de la colonisation allemande ont eu des ambitions plus hàlives et des succès plus retentissants : il n'est pas sûr que la prudence un peu sceptique du vieux chancelier et ses lenteurs ne répondissent pas mieux, en somme, aux intérêts suprêmes du pays que les grandioses conceptions de la Weltpolitik. Tout en cédant aux suggestions des coloniaux et sans toujours se défendre contre des entraînements qui plus d'une fois le menèrent plus loin qu'il ne voulait, le chancelier avait toujours subordonné ses acquisitions lointaines i ses intérêts européens; il entendait que les colonies fussent une fructueuse distraction et un utile complément d'influence, non qu'elles absorbassent l'esprit delà nation ; ne pas avoir les mains nettes, soit, pourvu qu'on ait les mains libres. Mieux avisée que la France, sans doute parce que les tentations de sa situation géographique étaient moindres, l'Allemagne, tant que son unité territoriale n'avait pas été complète, n'avait jamais cédé aux séductions de l'Océan; elle avait en quelque sorte extériorisé SCS ports pour n'avoir pas à les défendre et de peur que l'entretien de ses flottes ne nuisit à la force de ses armées. Bismarck avait le sentiment que le moment approchait où une nouvelle politique serait imposée par les circonstances et où la France serait une alliée utile contre l'Angleterre; il ne jugeait pas que des deux côtés des Vosges l'apaisement fût déflnitif et si, depuis 1815, il avait renoncé à toute velléité d'offensive contre nous, sa confiance en notre prudence restait encore limitée. Après

368 L'ALLBMâGNE DE 1871 A 1900

comme avant 1818, son principal objectif fut de maintenir la France isolée, d'empêcher au moins que les alliances qu elle contracterait prissent un caractère menaçant.

Contre la Russie, qui ne lui pardonnait pas sa défection, il se rapprocha plus étroitement de TAutriche (alliance du 7 octobre 1819). Guillaume, en face d'un revirement dont il s'expliquait mal les causes et s'exagérait la portée, s'efTraya : ce fut le dernier malentendu entre le vieux souverain et son ministre. Celui-ci lui représenta qu'il était de l'intérêt et du devoir de l'Allemagne de protéger l'Autriche ; il joua de l'unité germanique brisée depuis 1866 et que restaurait en quelque sorte cette étroite entente; surtout il protesta de la loyauté de ses intentions : il ne nourrissait aucun dessein hostile contre la Russie, entendait seulement lui prouver qu'il était libre de choisir ses alliés et ne redoutait personne. En dépit de certaines brusqueries de langage et de quelques accès d'humeur, il était sincère : en aiguillant la politique de l'Allemagne dans une direction nouvelle, il ne voulait pas rompre avec le passé. Quand, après la mort de Victor-Emmanuel (1878) et l'occupation de la Tunisie par la France, le roi Humbert eut adhéré à l'alliance austro-allemande (1883), une des principales préoccupations du chancelier fut de rassurer la Russie, et il conclut avec elle une c contre-assurance ».

Maintenir en même temps des relations d'étroite amitié et d'entente cordiale avec deux nations dont les intérêts sont opposés et les ambitions rivales, la gageure était hardie. Bismarck y réussit jusqu'à la révolution de Bulgarie : à ce moment il affecta une grande correction, proclama l'hégémonie morale de la Russie sur la Bulgarie, tint énei^iquement tète aux progressistes et aux ultramontains allemands, très montés contre le tsar. Ses déclarations ne furent pas prises au sérieux par le cabinet de Pétersbourg, et les panslaviste3 reprirent leur campagne contre lui. Assez maladroitement, il servit leurs secrets desseins par une de ces dangereuses manœuvres parlementaires dont la déconvenue de 1875 aurait dû le guérir. Pour vaincre les résistances du Reichstag qui ne demandait qu'à se laisser forcer la main, il fit appel au chauvinisme, réveilla

les haines furieuses contre Tétranger; les crédits militaires furent votés par une énorme majorité (li mars i887), mais les passions étaient des deux parts si excitées que la paix était à la merci d*un hasard (incident Schnsebelé).

La chute du général Boulanger (mai 1887) détendit la situation du côté de la France. Mais les ennemis de Bismarck avaient beau jeu pour dénoncer son absence de scrupules; le tsar demeurait défiant. Aux menaces de la presse russe le chancelier répondit en publiant le traité d*alliance entre TAutriche et TAllemagne (3 février 1888) et en proposant au Parlement une série de mesures destinées à compléter l'organisation militaire de Tempire : on créait un deuxième ban de la landwehr^ où les soldats serviraient jusqu'à trente-neuf ans; ils feraient partie du tandsturm jusqu'à quarante-cinq ans.

Dans la discussion, Bismarck prononça un discours célèbre (6 février 1888) qui est comme son testament politique. Après avoir rappelé que TAllemagne aurait ainsi les ressources nécessaires pour faire face à une attaque combinée sur ses frontières de Touest et de Test, il ajouta : c Les forces mêmes que nous vous demandons nous condamnent à une politique pacifique. Cette affirmation a Tair d'un paradoxe, et elle est vraie cependant. Avec une machine comme celle que représente l'armée allemande, on n'entreprend pas de guerre offensive. Il n'y a de guerre possible actuellement que celle qui serait acceptée par tous ceux qui sont tenus d'y prendre part, c'est-àdire par la nation entière, une guerre conduite avec le même enthousiasme que celle de 1870 où nous avons été impudemment provoqués. Oh! dans ce cas, dans l'Allemagne entière, du Rhin au Memel, ce serait une explosion de poudrière; le pays se hérisserait de fusils, et malheur à l'imprudent qui oserait se mesurer avec cette fureur germaine. J'inviterais aussi volontiers les étrangers à renoncer à leur système de menaces ; nous autres Allemands, nous craignons Dieu, mais nous ne craignons rien autre chose au monde. »

Histoire oéntiiALB. XII. 24

///. — Uère nouvelle.

L'empereur Frédéric ni. — L emprunt de 300 millions que demandait Bismarck pour compléter la défense de lEmpire fut voté par acclamation (20 février 1888); presque tous les partis avaient fait assaut de loyalisme. Ce fut la dernière joie de l'empereur Guillaume. Le 9 mars, il mourait, après une courte maladie, à Tàge de quatre-vingt-onze ans. Avec lui disparaissait la génération héroïque, celle des luttes gigantesques et des triomphes prodigieux * la plupart de ses compagnons l'avaient déjà précédé : Roon (1879), Hanteuffèl et le prince Frédéric-Charles (1885), Vogel de Falkenstein; Mollke lui survivra encore trois ans, Bismarck dix ans. — Comme après tous les règnes qui se prolongent trop, on respira. Une ère nouvelle allait s'ouvrir, ère de liberté et de modération, disaient volontiers tous ceux qu'avait lassés la rude poigne du chancelier et qui, pour s'affranchir de sa direction, comptaient sur le nouveau souverain. Mais ce souverain agonisait.

Le fils aîné de Guillaume P% Frédéric, était né en 1831. Pendant les grandes guerres, il avait été au premier plan, et si large que soit la part qu'il convienne d'attribuer dans ses succès à son chef d'état-major Blumenthal, nulle part il n'avait paru inférieur à sa tâche. La fortune, comme si elle avait voulu le dédommager par avance des tortures qu'elle lui réservait, lui avait ménagé d'extraordinaires faveurs : son arrivée sur le champ de bataille de Kôniggrœtz avait déterminé la défaite des Autrichiens; il avait battu Mac-Mahon à Wœrth et à Sedan. Depuis lors, en dépit de ses titres d'inspecteur des armées du Sud et de président du Conseil d'Etat, il vivait non en disgrâce, mais à l'écart, soit que son père se défiât de lui, de ses velléités libérales, de ses rapports trop intimes avec l'Angleterre, soit simplement par jalousie de vieillard qui se cramponne au pouvoir. Il est bien difficile aujourd'hui de dire si les sympathies qu'affectait pour lui le parti progressiste étaient sincères, plus encore si elles étaient fondées. Nous savons qu1l

souffrait de Téloignement où on le tenait, sa femme plus que lui encore, la princesse Victoria, la fille bien-aimée du prince Albert qui Tavail élevée dans ses théories parlementaires : comme chez beaucoup de femmes, il n*est pas défendu de supposer que ses convictions politiques n'étaient pas absolument théoriques et qu'elles lui eussent été moins chères si elles D eussent été aussi antipathiques au chancelier. Frédéric avait pour elle un amour un peu humble, suivait volontiers sa direction : animé de bonnes intentions, assez flottant et faible, pénétré malgré tout de la tradition prussienne la plus pure, il n'est pas sûr qu'il eût jamais osé rompre nettement en visière à Bismarck. Comment y aurait-il songé, alors qu'il n'avait plus qu'une ombre de vie!

Au mois de février i887, il avait commencé à soufl^rir, était devenu presque aphone. Les médecins allemands diagnostiquèrent un cancer du larynx et conseillèrent une opération : c'était l'abdication nécessaire. La princesse refusa, soutenue par un médecin anglais, Mackenzie. Un séjour sur les bords du lac de Cômc et à San Remo n'arrêta pas les progrès du mal, et au mois de février 1888, pour éviter l'étouffement on dut pratiquer la trachéotomie. Le spectacle fut triste de ce cadavre que se disputaient les partis. Les ennemis de Bismarck triomphèrent de quelques croix distribuées à des libéraux, à Bennigsen, à Virchow, à Forckenbeck, qui passait pour le confident le plus intime du prince et dont on annonçait Farrivée prochaine au pouvoir. Un symptôme plus sérieux, ce fut le renvoi de Puttkamer, le ministre réactionnaire, et — circonstance remarquable — , à la suite d'un vole du Parlement qui avait blâmé l'intervention des autorités administratives dans les élections. Dans les questions extérieures, Bismarck prit une revanche décisive. On prétendait que l'impératrice Victoria, demeurée très anglaise, désirait se rapprocher de la France pour faire face à la Russie avec toutes ses forces : de là l'importance du projet de mariage de la fille aînée de l'empereur Frédéric III, Victoria, avec le prince Alexandre de Batlenberg ; la princesse avait du goû t pour le bel officier; la reine d'Angleterre, sa grand'mère, était

touchée de cette idylle, qui charmait aussi son ministère, sans

doute pour d'autres raisons. Bismarck mit son veto absolu à une union que le tsar eût regardée comme une offense personnelle. L*empereur, que ce mariage avait toujours froissé, refusa de sacrifier son chancelier à une intrigue louche. À la suite de quelques bagarres auxquelles avait donné lieuàBelfort le voyage d étudiants allemands, il lui accorda des mesures de rigueur contre la France, exigea des passeports de tous les voyageurs qui entreraient en Allemagne de ce côté, ferma TAlsace par une muraille de Chine (22 mai 1888). Quelques semaines après, il mourait (18 juin), emportant avec lui dans la tombe Tespoii* de toute une génération, de celle qui, née vers 1840, avait eu le goût de la liberté et le culte des institutions parlementaires.

Guillaume n. La chute de Bismarck. — Le nouvel empereur, Guillaume II, était né en 1859. Ses éducateurs, Hintzpeter, pour qui il avait conservé de raCTection, le général Stolberg, qui avait dirigé son instruction militaire, plus tard le pasteur Stœcker et le général de Waldersee avaient surtout, semble-l-il, développé en lui le sentiment mystique de sa mission royale. Il avait grandi au bruit de Sadowa et de Sedan, il en avait gardé comme une griserie, la passion des exercices militaires, le culte de la force, un patriotisme exalté, une admiration fervente pour son grand-père. Il ne lui ressemblait guère, rappelait bien davantage, par certains côtés, — l'imagination exubérante, Téloquence redondante, Timprévu des résolutions, — son grand-oncle, le romantique Frédéric-Guillaume IV. Très jeune, très vivant, très actif, avec un goût des déplacements un peu fiévreux, le désir d'étonner le monde et de lui montrer qu'il était hors de page, vile il trouva lourde la tutelle de Bismarck. Malgré Bismarck, il refusa de renouveler le traité de contre-assurance avec la Russie, convoqua une conférence internationale pour étudier les questions ouvrières. Le chancelier, qui sentait l'autorité lui échapper, rappela, par une conversion tardive au parlementarisme, que, responsable devant le Reichstag, il avaitle droit de demander que rien ne se fît en dehors de lui, évoqua un ordre du cabinet de Frédéric-Guillaume IV, d après lequel les rapports des ministres avec le roi étaient réglés parle président

du conseil. Gomme par représailles, l'empereur lui contesta le droit de négocier avec les chefs des partis parlementaires : le 15 mars 1890, il se présenta de grand matin au palais de Bismarck et lui reprocha ses entrevues avec Windthorst. Le chancelier était si convaincu quMl mourrait ministre, qu*il ne comprit pas sur-le-champ la situation, se cramponna au pouvoir, ergota. Le 20 mars,on lui arracha sa démission, et le 29 il quittait Berlin au milieu des ovations tumultueuses d'une foule qui oubliait ses légitimes griefs pour se rappeler seulement les extraordinaires services qu'il avait rendus à la patrie. Il supporta mal sa disgrâce : de Friedrichsruhe, ses journaux, la Posty les Nouvelles de Hambourg, poursuivirent de leurs sarcasmes les hommes qui avaient préparé sa chute et avaient recueilli sa succession, Boetticher, Marshall, Caprivi; il fut l'âme de l'opposition des agrariens, suscita au gouvernement des difficultés incessantes. Même après qu'en 1894 et 1895, l'empereur, que gênait l'hostilité de l'homme qui aux yeux du monde demeurait le grand Allemand, eut en quelque sorte fait amende honorable, il ne désarma pas, et quand il mourut, le 31 juillet 1898, au deuil de la nation se mêlèrent les soucis du gouvernement sur lequel il laissait peser la menace posthume de la publication de ses mémoires.

Le chancelier Caprivi (1890-1894). — Depuis la disparition de Bismarck, l'Allemagne se plaint de n'être plus dirigée : comme elle n'a en réalité ni institutions ni traditions, elle est à la merci d'un pilote très hardi, qui se plaît â frôler les écueils et à donner des émotions aux passagers. Les mécontents affirment qu'il n'y a de constant chez leur jeune souverain que la recherche de l'effet, et de conséquent que la décision avec laquelle il prend des résolutions contradictoires, tour à tour caressant les rêves les plus généreux de réformes ouvrières et impitoyable pour les socialistes, renouant avec les pays voisins les traités de commerce et en coquetterie réglée avec les agrariens, retenant et déchaînant les convoitises anglaises, faisant des grâces à la France au milieu de fanfares de charge et de hallali; ils prétendent que la situation actuelle présente quelques analogies avec l'époque de Napoléon III, alors que

chaque matin TEurope ouvrait avec anxiété le journal officiel pour y lire les oracles obscurs et changeants des Tuileries. Du moins, depuis lors, les progrès de Topinion et plus encore ceux des armements fixent-ils malgré tout des limites plus étroites aux caprices des souverains, et le besoin universel de paix et de liberté atténue, sans le supprimer entièrement, le fâcheux effet de la mobilité nerveuse de l'exubérant empereur. Depuis 1890, deux périodes se distinguent tout naturellement : ce sont les ministères Caprivi et Hohenlohe.

M. de Caprivi, d'origine italienne, était un militaire qui, directeur général de la marine, avait eu une part très importante dans l'organisation de la jeune flotte allemande. Par sa lucidité d'esprit, sa rapidité d'assimilation, son éloquence, par son tact surtout et sa modération, il jusliHa vite le choix de l'empereur. A ce jeu de combinaisons parlementaires où il était novice, il montra une habileté native, mais il n*abusa pas de sa finesse, préféra désarmer les partis par sa loyauté et sa modération. Guillaume II avait, au lendemain de la démission de Bismarck, annoncé qu'il entendait suivre la même ligne politique : « La route reste la même ». En réalité, une ère nouvelle s'ouvrit.

A un gouvernement de combat succéda un gouvernement de conciliation. Ce fut une détente générale. La loi contre les socialistes, qui expirait en 1890, ne fut pas renouvelée; les mesures de persécution contre les Polonais et les Alsaciens furent abandonnées ou adoucies; le centre fut satisfait du retour des Rédemptoristes et de l'exemption du service militaire accordée aux étudiants en théologie catholique; les nationaux-libéraux se félicitèrent du retour aux traités de commerce.

Après une si longue période d'orages, ce calme était salulaire, mais on comptait sans l'empereur dont Tintervention intermittente allait jeter dans la politique un élément impondérable, et aussi sans les exigences qu'avait déchaînées le protectionnisme et qui compliquaient et aggravaient les rivalités de doctrines.

Une première fois, en 1892, dans la discussion de la loi qui rétablissait les écoles confessionnelles et rendait au clergé l'inspection scolaire, Caprivi, qui s'était engagé à fond, fut

brusquement abandonné par Tempereur, presque désavoué. Il ofTrit sa démission ; Tempereur la refusa, mais le remplaça à la présidence du ministère prussien par le comte d*EuIenbourg, très réactionnaire (mars). Encouragés par ce premier succès, les ennemis du ministre le rendirent responsable de Tinsubor- (Unalion du Reichstag, qui en 1893 repoussa une nouvelle augmentation de Tarmée, puis du résultat des élections. Les socialistes gagnaient 350 000 voix depuis 1870 : admirable thème pour les conservateurs, pour Bismarck, pour le ministre Miquel, financier éminent, qui aspirait aux honneurs suprêmes et, pour les mériter, avait déserté le libéralisme. Gaprivi bravement fit tête i Torage, non sans succès. Les protectionnistes avaient fondé au mois de février 1893 une ligue des agriculteurs qui menait grand tapage, très arrogante, très exigeante : elle ralliait non seulement presque tous les conservateurs, mais une partie des nationaux-libéraux et du centre, le parti de Isivé forme sociale, qui dissimulait mal sous ce nom pompeux ses basses convoitises, attirail à lui par ses dédamations anti-sémites la petite bourgeoisie. Malgré ces criailleries, le Parlement vota le traité de commerce avec la Russie (16 mai 1894); les protectionnistes eurent beau multiplier les plus funestes prophéties, dépeindre les champs désertés et TAUemagne livrée sans défense à Finvasion des céréales étrangères, leurs exagérations réveillèrent Topinion : les attaques contre le monométallisme, le projet de M. de Kanitz, qui demandait que TEtat reçût le monopole de tout le commerce d'importation des céréales, les mesures contre Tes opérations de bourse rassemblèrent autour de Gaprivi la majorité du Parlement. Les agrariens se consolèrent d'avoir perdu la nation en conquérant l'empereur.

Dans la constitution de l'Allemagne, si singulière, une des complications les plus étranges et les plus dangereuses est lopposition que crée la différence du régime électoral entre le Reichstag et le Landtag prussien. En face du Reichstag qui sort du suffrage universel, direct et secret, les élections pour la diète prussienne sont publiques, indirectes et censitaires; les conservateurs y sont tout-puissants, les agrariens y sont assez nombreux pour que le gouvernement soit

tenu de les ménager : la lutte des idées libérales et réactionnaires prend ainsi la forme d*un conflit entre la Prusse et TAIIemagne, entre le Reichstag et le Landtag. Il ne fut pas très difflcile aux personnes qui avaient Toreille de Guillaume II de réveiller chez l'empereur les susceptibilités du flohenzoliern : symptôme dangereux pour Caprivi, Bismarck eut un regain de faveur; puis lassassinat de Garnot (24 juin 1894) fournit un texte propice à tous ceux qui accusaient Gaprivi de complaisance pour les révolutionnaires ou d*imprévoyance et de légèreté. Au mois d*oc(obre, dans un discours à Kœnigsberg, Guillaume II sonna le ralliement de la noblesse contre les ennemis de Tordre et de la religion; les conservateurs, au premier appel, firent profession de loyalisme et de dévouement. Zèle suspect. Gaprivi ne voyait pas bien qu*il fût indispensable d^ajouler au code allemand, tout pénétré de despotisme, une nouvelle loi sur les menées subversives, la Umslurzvorlage, Il réussit du moins à atténuer le projet d*Eulenbourg; ce fut son dernier triomphe, et il dura vingt-quatre heures; le 29 octobre 1894, le prince Ghlodomir de Hohenlohe-Schillingfûrst le remplaçait à la chancellerie d'empire en même temps qu'il remplaçait Ëulenbourg à la présidence du ministère de Prusse. Le prince de Hohenlohe. — Une fois de plus Tempereur déclara qu'il n'y aurait rien de changé, et cette fois aussi ses paroles rencontrèrent quelque scepticisme. Ancien ministre dirigeant de Bavière, ambassadeur a Paris après la révocation d'Arnim (1874), gouverneur de l'Alsace-Lorraine depuis 1885, le nouveau chancelier avait soixante-quinze ans : il avait toujours passé pour un esprit droit et modéré, et Tâge avait atténué les défauts qu'on lui avait jadis reprochés, une activité un peu tumultueuse et quelque exubérance dans l'expression de sentitiments d'ailleurs parfaitement raisonnables. Il n'avait jamais eu beaucoup de goût pour les aventures et il n'encouragea certainement pas les agités qui ne rêvaient que coups d'État. Du moins, il était bien forcé de ménager les conservateurs et de gouverner avec eux, ou de façon à ne pas les décourager. Depuis la retraite de Gaprivi, le gouvernement se rapproche ainsi de la droite, mais ce déplacement s'effectue avec une certaine

l'ère nouvelle 377

lenteur, d*abord parce que Tempereur est retenu par l'opinion publique, qui trouve un écho dans quelques ministres, ensuite parce que la droite se compose en réalité de deux groupes qui s'entendent mal, les protestants orthodoxes et le centre, qui a tiré un trop bon parti des institutions constitutionnelles pour renoncer aux garanties qu'elles lui offrent. Grâce à ces tiraillements, les libéraux ne reculent que pas à pas, et quelques succès honorent même leur retraite. Les conservateurs accusent le chancelier de n'en pas ressentir assez lamertume et ils travaillent à le remplacer par un de leurs séides.

Dans Thistoire du ministère Hohenlohe, les premières années, jusqu'en 1897, forment comme une sorte de préface; à partir de 1897 seulement les partis s'engagent a fond et les lois sur les grèves, la répression de l'immoralité, le développement de la flotte et la construction d'un canal du Rhin à TElbe mettent en jeu toutes les passions et tous les intérêts.

La loi sur les menées subversives (Umsturzvorlage) fut si mal défendue qu'il fut permis de se demander si ses instigateurs y avaient cherché autre chose qu'un prétexte contre Caprivi : puis, quand elle fut rejetée par le Parlement (11 mai 1895), ils s'indignèrent et, comme pour braver la majorité, multiplièrent les procès de lèse-majesté, interdirent les réunions, fermèrent les cercles. Chaque jour l'empereur s'écartait davantage de la philanthropie généreuse qui avait inspiré la réunion de la conférence internationale du travail à Berlin (mars 1890); il éloignait du ministère de la Guerre Bronsart de Schellendorf, coupable d'avoir tenu compte des désirs de l'opinion publique dans un projet de réforme du code militaire, et le remplaçait par le lieutenant-général de Gossler, que l'on disait tout acquis aux pures traditions féodales. Du centre, la réaction gagnait les divers États, la Saxe, où, par terreur des socialistes qui avaient 14 représentants sur 82 membres de la diète, on introduisait le système électoral prussien; la Bavière, où le ministère faisait alliance avec les ullramontains et assurait leur triomphe aux élections. Les agrariens et les féodaux, pour emporter les dernières résistances, recouraient à de louches manœuvres sur lesquelles les procès de Lutzow et du major de Tausch jetèrent

une lumière crue. Ils marquèrent un point quand, en 1891, Miquel faisant un pas nouveau, prit la vice-présidence du conseil en Prusse.

La situation de T Allemagne vers 1897 élait assez étrange. Sa puissance extérieure n'était ni atteinte ni menacée : depuis Téloignement du général de Waldersee, que Ton accusait de tendances russophobes, les rapports entre Berlin et Pétcrsbourg étaient de nouveau plus cordiaux ; l'Autriche et Tllalie étaient fidèles, la France désabusée et l'Angleterre docile. La prospérité financière était incontestable et les excédents budgétaires rendaient facile aux ministres l'abandon des nouveaux projets d'impôts indirects que le Reichstag s'entêtait à repousser. En 1896 (1®' juillet), il avait voté un code civil qui a dû entrer en vigueur le 1®' janvier 1900 et qui allait sanctionner l'unité politique de l'Allemagne par son unité juridique. L'année suivante (7 avril 1897), il votait un code commercial. Quelle meilleure preuve eût-on souhaitée des progrès de l'esprit public et de la force du patriotisme, que l'heureux aboutissement de ces vastes entreprises? Et c'était aussi un anneau de plus dans la chaîne de l'unité germanique, en même temps que la promesse de nouveaux progrès, que ce canal de la mer du Nord à la Baltique, qu'inaugurait solennellement l'empereur (20 juin 1895), entouré de presque tous les souverains allemands et suivi par le cortège triomphal des flottes européennes, où ne manquaient même pas les vaisseaux français. Le télégramme retentissant par lequel l'empereur Guillaume félicitait le président Krûger de la victoire des Boers à Krûgersdorp et arrêtait pour un moment l'invasion anglaise (3 janvier 1896), avait soulevé l'enthousiasme de l'Allemagne entière. Le traité du 6 mars 1898 avec la Chine, qui lui accordait avec une sorte de protectorat sur le Chan-Toung la ferjfie à bail pour quatre-vingt-dix-neuf ans de la baie de Kiao-Tchéou et des territoires limitrophes, en particulier de la presqu'île de Tsin-Tau, ouvrait à son commerce d'immenses perspectives. — Malgré tout cependant, un obscur malaise pesait sur les esprits, incertains du lendemain et troublés parles querelles toujours plus âpres des partis.

Les élections de 1898 furent assez confuses et les libéraux

y firent pauvre figure. A leur retour, ils étaient iort embarrassés, avec des devoirs de reconnaissance pour le gouvernement, à la dédaigneuse pitié duquel ils devaient presque tous leur réélection, mais aussi avec le sentiment très net que leur timidité écœurait les électeurs. Ils votèrent encore une réforme du code militaire qui leur paraissait fort insufûsante; ils accor* dèrent même, après quelques simagrées, une nouvelle élévation des effectifs militaires, par laquelle Tempereur répondait à la conférence de la paix convoquée par la Russie. A la longue cependant, la complaisance du peuple s*épuisait. La loi dite des maisons de correction, quiédictait des peines draconiennes contre les coalitions, n'indigna pas que les socialistes; la loi Heinze souleva toutes les classes intelligentes. Sous prétexte de relever la moralité publique, elle eût permis d'exercer une censure plus ou moins franche sur toutes les productions de la littérature et de Fart. De nouveau, comme en 1892 et en 1895, par les lois de Tinspection scolaire et des menées subversives, la coalition des réactions catholique et protestante menaçait les plus chères traditions de la pensée germanique et de nouveau aussi, pour la troisième fois, le libéralisme, si affaibli et si découragé, réussit à repousser Taltaque. La c Ligue de Gœthe » réunit dans un commun effort les noms les plus illustres, accourus de tous les coins de l'horizon intellectuel : très habilement, les socialistes se présentèrent comme les défenseurs de cette liberté de discussion d'où était sortie la grandeur de la nation et, en face de la coalition des conservateurs et du centre, ils recoururent à l'obstruction : la loi fut retirée (avril 1900). La loi sur la nouvelle augmentation de la flotte ne rencontra pas un accueil • plus favorable.

Le gouvernement n'était pas plus heureux à la diète de Prusse qu au Reichstag; seulement, ici, il avait contre lui les conservateurs. L'empereur tenait beaucoup à la construction d'un canal qui mettrait en communication le Rhin avec l'Elbe et par là les provinces occidentales et orientales de l'Empire. Les conseiTaleurs, touchés à la fois dans leur bourse et leurs doctrines, furent trompés aussi par l'attitude énigmatique de Miquel; il appuya si mollement les propositions du gouvernement que la majorité

se demanda si la volonté de Tempereur était vraiment aussi arrêtée qu'on l'assurait. D'ailleurs une grosse partie allait s'engager. renouvellerait-on les traités de commerce? Les agrarieos voulurent s'entraîner, donner au ministère une preuve de leur énergie : ils repoussèrent le projet à une forte majorité. Les journaux parlèrent d*un léna parlementaire.

L'ensemble de la situation est donc en ce moment extrêmement troublé. Battu au Reichstag par les progressistes, le pouvoir est mis en échec à la diète de Prusse par les conservateurs qui lui reprochent sa politique relativement libérale, et ce qui est plus grave, c'est que la cause de ces échecs doit être avant tout cherchée dans ses incohérences et ses indécisions, dans les arrière-pensées ambitieuses ou perfides de quelques-uns de ses membres. A ce jeu, les caractères s'abaissent et les personnes se discréditent. Dans les assemblées, pas de majorité sûre, des partis tiraillés dans les sens les plus divers, avec des programmes vieillis, un personnel usé, une opinion publique flottante cl nerveuse; à la tète des affaires, un vieillard de près de quatrevingts ans, sans autorité réelle,satisfait des expédients qui ajournent la crise, peut-être pour la rendre plus grave; un empereur exubérant et inconstant, hanté par des rêves contradictoires, sans force contre de perfides conseils. Le pays s'agite à tâtons dans la nuit et se demande avec angoisse s'il ne se réveillera pas brusquement un jour aux mains d'une camarilla militaire et féodale.

L'Allemagne en 1900. — C'est ce que répètent tous les jours les journaux progressistes, et il est incontestable que ces lamentations ont leur raison d'être et que l'Allemagne traverse une crise constitutionnelle assez grave. Mais il serait * enfantin de prendre au tragique ces plaintes et de parler, comme on le fait volontiers, de décadence ou d'impuissance.

Tout d'abord et avant tout, ces incidents, qui ne nous paraissent énormes que parce qu'ils sont tout près de nous, ne compromettent en rien l'unité nationale. L'unité de l'Allemagne est définitivement fondée, en tant du moins qu'il y a quelque chose de définitif dans les choses hunyaines, parce que cette unité est la résultante de longs efforts et de volontés persévé-

ranles, parce qu'elle est TépanouissemeDl naturel de tout un passé historique, parce qu elle a été sanctionnée par des victoires éclatantes, parce qu'elle a donné à F Allemagne les deux biens essentiels auxquels aspirent tous les peuples : la puissance et la richesse. On parle volontiers dans les livres de partis hostiles à TEmpire et on y classe au premier rang les catholiques et les socialistes. Ce sont des définitions niaises. En admettant même que Tintransigeance des chefs fût prouvée, Timmense majorité de leurs électeurs n'hésiterait pas une minute, si elle était forcée d'opter entre leurs programmes et l'Allemagne.

Celte grande masse qui, sous la fluctuation des partis, constitue la nation dans sa permanence, quels sont ses sentiments essentiels? La Ligue pangermaniste qui date de 1886 et a pris son essor en 1894, et qui guette l'héritage autrichien, n'a pas beaucoup d'action sur elle, mais la Ligue de la paix en a moins encore. Les charges du service militaire, lourdes sans doute, sont acceptées avec résignation ; les socialistes ont inscrit dans leur programme la substitution des milices aux armées régulières, mais il n'est pas prouvé que ce soit là autre chose qu'une démonstration platonique; l'opinion publique s'est plutôt, sur ce domaine, montrée moins hardie que les spécialistes, et l'initiative de la réduction du service à deux ans a été prise par le gouvernement malgré les libéraux. La longue vieillesse de Guillaume P' et de Bismarck a créé une tradition : maintenir. Dans ces limites, le souverain est toujours sûr de l'appui absolu de ses peuples. Lui serait-il même très difficile de déchaîner les passions farouches qui sommeillent aujourd'hui? Le parti militaire est puissant, la presse officieuse bien dressée, et ce fut toujours un jeu pour la diplomatie d'engager à propos l'honneur national ; quelque abus que Bismarck ait fait des appels au chauvinisme, le pays en somme a toujours répondu. Aussi, bien que la prolongation d'une paix dont la durée est presque sans exemple dans l'histoire de l'Europe, ait rendu l'opinion moins nerveuse, l'avenir est incertain et la paix n'a d'autres garanties que, d'une part, la conviction de la résistance acharnée que rencontrerait toute entreprise, et, de l'autre, la conscience de l'em-

pereur, donl on ne sait jamais après lout comment il interprétera son devoir.

De là Tinlérèt qui s*attache dans TEurope entière à révolution de la politique intérieure allemande, puisque, en thèse générale, les démocraties industrielles modernes redoutent davantage les complications extérieures. Les partis politiques allemands se divisent aujourd'hui en quatre groupes principaux : La droite protestante (conservateurs, parti de TEmpire, agrariens, anti-sémites) compte environ cent voix au Reichstag ; elle se recrute surtout dans les provinces orientales de la Prusse, dans le Mecklembourg et la Saxe; elle a pour organes la Gazelle de la Croix (extrême droite) et la Posle (droite modérée); elle domine dans la diète prussienne, où elle constitue presque à elle seule la majorité. — La droite catholique ou le centre a ses fidèles dans la Bavière, la Westphalie et surtout les régions rhénanes : son journal, la Germania^ est une puissance ; le Votksverein, qui est comme son organisme central, compte 200 000 associés ; soutenu dans la plupart des circonstances par les 14 Polonais et la majorité des Alsaciens, le centre depuis vingt ans domine la vie parlementaire de TÂllemagne. — Les libéraux, depuis les libéraux-nationaux qui suivent docilement le gouvernement, jusqu*au démocrates-allemands qui voisinent avec les socialistes, disposent eux aussi d*une centaine de voix, mais leur influence est aussi faible sur le pouvoir que dans le pays. Divisés en cinq ou six groupes, sans cohésion et sans programme, ils perdent du terrain à peu près à chaque élection. Ce sont les socialistes surtout qui profitent de leur décadence. Aux élections de 1898 ils ont présenté des candidats dans 396 circonscriptions — toutes, sauf celle de Meppen — ; au premier tour, ils ont enlevé 32 sièges et leurs candidats ont été en ligne dans 101 ballottages *. — S'ils n'ont obtenu en définitive que 56 mandats, c'est qu'ils ont eu contre eux la coalition de tous les autres partis épouvantés par leurs premiers triomphes, et surtout parce que la répartition des circonscriptions électo-

1. D*après la loi allemande, le ballotage a lieu entre les deux candidats qui ont réuni le plus de voix au premier tour.

raies, qui est encore la même qu*il y a huit ans et ne tient aucun compte du déplacement des populations, leur est défavorable : les électeurs socialistes, qui étaient 124 000 en 1871 et environ 1800000 en 1893, sont maintenant 2 120 000; leurs progrès dans les campagnes sont rapides, et le contingent des voix urbaines dans le chiffre total des socialistes est tombé de 52 p. 100 à moins de 30 p. 100. A mesure d'ailleurs qu*ils rallient des masses plus nombreuses d'électeurs, l'unité du parti semble moins solide ; Liebknecht vient de mourir; Bebel et Kaulzky, les prophètes du marxisme intégral, ont en face d'eux des opportunistes : Vollmar, le chef des socialistes bavarois. Singer, le riche industriel berlinois, Schœnlank, Bernstein, etc. Dans les congrès de Francfort (1894), de Halle (1896), de Hambourg, les modérés ont obtenu au moins une certaine liberté d'action, et dans les dernières élections prussiennes ils se sont alliés aux bourgeois libéraux pour briser l'omnipotence des junker.

En face de ce progrès continu des socialistes, le réveil de rindividualisme est un phénomène curieux, mais sans portée immédiate. Nietzsche est un merveilleux artiste, et la hauteur morale de son enseignement, la poésie et la flamme de ses productions, sa tragique destinée enfîn, lui ont gagné parmi les jeunes gens et les femmes une clientèle enthousiaste, maïs rare et peu capable de propagande.

Si nulle part le socialisme n'a pris un aussi rapide développement qu^en Allemagne, c'est sans doute parce que la constitution y laisse une part trop grande au pouvoir personnel et rejette ainsi vers l'opposition radicale tous ceux qui croient quà la nation seule appartient le droit de régler ses destinées; mais c'est aussi parce que nulle part n'a été plus rapide et plus violent l'essor industriel. Le progrès économique de l'Allemagne, dans ce dernier quart de siècle, a été extraordinaire : on la comparé assez justement à l'éclosion du printemps russe, longtemps contenu par la gelée et que déchaînent les premières chaleurs du printemps. Le développement de I9. richesse se marque par l'importance des nouvelles constructions, par le rayonnement extraordinaire des villes (Berlin a plus de 2 millions d'âmes, plus de 30 villes dépassent 100 000 habitants), par

la diffusion presque immédiate de loulillage scientifique le plus moderne.

Les qualités d'application, de méthode et de discipline qui ont fait la puissance politique et économique de rAllemagne lui assurent un grand rôle dans le travail scientifique européen : les rayons de Rœntgen et le sérum antidiphtéritique de Behring méritent certainement d*ëtre placés parmi les plus importantes découvertes du siècle. Pour les lettres et les arts Je rôle actuel de TAllemagne est moins éclatant : ses peintres, Lenbach, Uhde, Liebermann et Max Klinger, pour ne citer que les plus connus, n apportent aucune note originale; parmi ses écrivains aussi, Sudermann et même Gérard Hauptmann doivent une lai^e part de leur éclatante célébrité à l'extraordinaire médiocrité dans laquelle étaient tombés le théâtre et la littérature germaniques. Pour se consoler de cette stérilité momentanée, TAllemagne a Bayreuth, dont le théâtre, inauguré en 1876, est devenu un des grands foyers de la pensée moderne. Commencer un siècle avec Gœthe et le finir avec Wagner, les plus hautes ambitions ne devraient pas en demander davantage.

Li' Alsace-Lorraine. — Sur un seul point TAIlemagnea vainement épuisé sa force matérielle et morale : elle a cru que la victoire créait un titre légitime de possession et, bien que plus (le trente ans se soient écoulés depuis son triomphe, la protestation des vaincus résonne toujours indomptable. Elle a pu par de subtiles combinaisons d*escamotage électoral réduire à un seul représentant les Danois du Slesvig; les 150 000 Danois du duché n'en acceptent pas davantage la loi qui les a faits Prussiens malgré eux. Elle a pu proscrire le polonais dans Téglise et dans Técole et exploiter la prodigalité de laristocratie . slave pour envoyer ses colons dans le duché de Posen, — expédients onéreux et d'une utilité contestable, par lesquels elle a aigri les haines sans établir plus solidement sa domination.

Mais nulle part la résistance n'a été plus émouvante et plus admirable que dans les provinces arrachées â la France, d'autant plus remarquable ici qu'elle ne s'appuie ni sur la différence de langue ni sur celle de religion, mais uniquement sur une conception opposée du droit des gens. Au lendemain de la

L ERE NOUVELLE 38o

guerre, la Prusse, Bade, la Bavière élevaient des prétentions sur les pays conquis. Bismarck, par un moyen terme qui ne coûtait pas grand*chose à la Prusse, les déclara « pays d*Empire » (Reichsland; loi du 3 juin 1871), et fit miroiter aux yeux des habitants Tespoir d'une large autonomie; en attendant, il administrait le pays en dictateur, par édits venus de Berlin. Tout déplaisait aux Alsaciens dans leur nouvelle patrie, la morgue de la noblesse, l'insolence des officiers, Tobséquiosilé des subalternes, Taplatissement superstitieux devant le pouvoir; ils se sentaient brusquement ramenés en arrière et étouffaient dans Tédifice féodal où on les parquait : en grande foule ils optèrent pour la France (mai 1872), manifestation platonique à laquelle les Allemands eurent le tort de répondre par des violences. Ils proscrivirent le français, soumirent les écoles à une surveillance étroite (fév. 1873), fondèrent TUniversité de Strasbourg et favorisèrent l'immigration allemande. Avec une hâte barbare, ils imposèrent le service militaire : de 1870 à 187 S, 100 000 jeunes gens quittèrent le pays; aujourd'hui encore les réfractaires sont nombreux, et les cruelles souffrance» qu'engendre cette rébellion permanente entretiennent l'esprit de haine.

La loi qui avait établi la dictature en avait fixé le terme, et bien que les Alsaciens eussent voté aux élections de 1874 pour des protestataires, Bismarck accorda une apparence de constitution. Quelques sceptiques, auxquels se joignirent une poignée de besogneux et d'ambitieux, avaient fondé le groupe, de Vaulonomie : pourquoi pousser à bout les maîtres, puisqu'on était forcé de les subir? — Le gouvernement leur ouvrit un terrain d'action dans les conseils généraux, puis dans le Comité régional {iMndesausschuss; 1874) : les autonomistes gagnèrent quelque lerrain, conquirent la Basse-Alsace. Bismarck, par une naïveté qui étonne chez lui, prit au sérieux leurs progrès : les pouvoirs du Landesausschuss furent étendus; le pays ne fut plus gouverné par des décrets venus de Berlin, mais par un lieutenant de l'empereur {SkiUhaUer)^ assisté d'un secrétaire d'Etat (1879). Le premier Statthalter, Manteuffel, se piqua de courtoisie, à Tindignatinn des militaires et des immigrés;

Hirromi atatuAiM. XII. 25

ce fut le régime du Kourmacheny des flatteries à Taristocralie indigène. Les Alsaciens virent le piège et le dédaignèrent.

Le successeur de ManleufTel, M. de Hohenlohe (1885-1894), revint aux mesures de rigueur, interdit tout usage du français : quelques fonctionnaires allèrent jusqu*à proscrire les inscriptions en français dans les cimetières. Aussi, quand en 1887 des difficultés graves éveillèrent la pensée d*une rupture entre la France et TAllemagne, les habitants manifestèrent ouvertement leur antipathie pour les maîtres qui les opprimaient. — < Si vous envoyez au Reichstag des protestataires, avait dit Hohenlohe, vous ne devrez vous en prendre qu*à vous-mêmes si Tinquiétude générale ne se calme pas. » Par là il donna aux élections un caractère plébiscitaire : le 21 février 1887, presque sans propagande, sans journaux, dans les 17 circonscriptions tous les candidats l'e la protestation furent élus. Alors une véritable terreur s'abattit sur le pays : la loi municipale du 16 juin 1881 autorisalegouvernementàimposer aux communes récalcitrantes des maires qu'elles étaient obligées de payer; on expulsa sous le prétexte le plus frivole un grand nombre d'Alsaciens naturalisés Français, même Antoine, le député de Metz ; on supprimâtes associations les plus inoffensives; on interdit le séjour en Alsace à tous ceux qui de près ou de loin se rattachaient à Tarmée française; on arrêta des hommes qui n'avaient commis d'autre crime que de ne pas renier leur attachement à la France, et la Haute-Cour de Leipzig, après des débats scandaleux, les condamna à de longs mois de forteresse. Enfin, le 22 mai 1888, on interdit l'entrée du Reichsland aux voyageurs qui ne seraient pas munis d'un passeport visé à l'ambassade d'Allemagne.

Quand Bismarck eut disparu, les plus odieuses et les plus gênantes de ces mesures furent abandonnées, les passeports ne furent plus exigés, les permis de séjour furent accordés plus facilement. Les habitants, de leur côté, ont jugé inutile de renouveler des manifestations qui dans l'état actuel de TEurope ne comportent aucune sanction : ils ont cru, avec raison, qu'ils avaient exprimé assez nettement leur opinion.

Quelque fanfaron d'impudence qu'ait été parfois Bismarck,

il est permis de se demander si, quand il a exigé l'abandon de ces provinces, il s*est rendu un compte exact des difficultés qu*il préparait à rAllemagne. Il était convenu qu après le premier moment de surprise ces populations, qui en majorité parlaient allemand, dont les habitudes elles traditions rappelaient par tant de côtés les habitudes et les traditions germaniques, sauraient gré au hardi chirurgien qui les aurait séparées d'un pays en décomposition. Ces calculs ont été cruellement déçus par Ténergie d'une résistance qui a dépassé les espoirs les plus optimistes des vaincus et qui restera un des plus nobles, un des plus merveilleux exemples de grandeur morale que connaisse Thistoire. Il n y a de traité valable que celui qui est accepté par les deux parties : en s'inscrivant en faux contre la clause qui la livre, l^AIsace-Lorraine a maintenu contre la force triomphante la justice et le droit, mais elle a aussi contribué dans une très large mesure à arrêter toute guerre offensive nouvelle, en prouvant Tinanité des conquêtes que condamne la conscience humaine.

BIBLIOGRAPHIE

Voir ci-dessus, t. XI, les ouvrages indiqués dans la Bibliographie du chapitre vni, p. 347. J'ajoute seulement quelques ouvrages parus récemment ou qui se rapportent plus directement à la période immédiatement contemporaine. Indications excellentes dans Marcks, Wilhelm I (1900).

Sur BI«mArek. — Posohinger, Ptirst Bismarck als Volkswirth, 5 vol., 1889-1891. — Bismarck, GedankenundErinnerungen, trad. Tranç., 1899.— Moiitz Bmck, Bismarck^ $ome secret pages of his history (édité en France sous kiiire de Mémoires de Bismarck), 2 vol. 1899. — Poscldnger, Neue Tischreden Bismarck's, 2 vol. 1899. — Kohi, Wegweiser durck Birmarck's Qedanken und Erinnerungen, 1899. — Klein -Hattingen, B. u, seine Welt (1903). — Kreutzer, 0. v. Bismarck^ 1900 (très bon travail de vulgarisation scient.). — Parmi les nombreux travaux critiques suscités par les mémoires de B., les plus importants à des titres divers sont ceux de Bamberger (1899) (hostile), SchmoUer (questions économiques), Lenz, Marclu et Keemmel (1899). — Penzler, Bismarck seit seiner Entlmsung, 1897. — Andler, Le prince de Bismarck, 1899. — Ch. Benoist même titre, 1900. — Treittohke, Zehn MitedeuischerKâmpfe, 1865-1875. — Treittohke, Historische und politische Avfsâtze (1886 1897). — EL Delbrflck, Erinner., Aufsâtze und Reden, 1902. — Lamprechty Zurjûngsten Vergangenheit, 1904 (prolixe et fumeux).

Politique éttnuÈgère. — Karl ▼. Rumaenien, Aus dem Leben (t. IV, 1900). — De Broglie, Mission de Gontaut-Biron, 1898. — Les pièces du procès (VAmim (tradu et. franc., Paris 1876 et 1877). — Daudet, Hist. diplomat, de l'alliance franco-russe, iS9i. — Benedetti, Essais diplomatigues (1899).

Kulturkankpr. — Kurtz, Lehrb. der K.-Geach. 1898. —Halm, Gesch. der KuUurk. in Preussen^ 1881 (prolestant). — Sohulte, même titre, 1883 (calh.). — Majunke, même titre, 1876-1888 (cath.). — Sill, Die Entwicklwoi der Kaih. Kirche im ZUt* Jahrh., 1898. — Goyau, Le protestant, allemand,

1899. — Knoppy Windthorst (cath.).

Soelallilme. — Meyer, Der Emancipationskampf des vierlcn Slandes. 1874-1877. — Bovadeaxif Le socialisme allemand et le nihilisme russe, 1892. — de Wyzewa, Le mouvement socialiste en Europe, 1892. — Zenker, Der AnaV' chismuSj 1895. — Mehrini^, Gesch, der deutschen Socialdemokratiey 2 vol., 1897. — Schmoller, Zur Social u. Gewerbepolitik der Gegenwart (Beden mid Aufsàlze), 1898; — Ueber einige Grundfragen der Socialpolilik tind der Volksivirtschaftslehrej 1898. — Ad. Stdoker, Christlich- Social (Reden und Aiifsdtze)t 1885.~Soinbart, Socialismus undsociale Bewegung in XlX^'Jahrh.,

1896. — Sombart, Das Wirtschaftsleben im DeutschL (très important), 1900. Réformes et lutte» piu*leiiientalre«. — On trouve la colleclioD

des lois et ordonnances dans Hue de Grais, Handb.der Gesetzg . in Preiis>en u. d. d, Reiche. Le même auteur a publié un manuel assez commode et sur : Handb. der Verf. w. Venvall, in Preussen u, d, d. Reiche (1904). — Roell, B.'s Staatsrechtf 1900. — Robolsky, Der deutsche Reichstag, 1867-92 (insur.),

1897. — Kltfppel, 30 Jahre deutscher Verfass. Gesch. (1901)), s'arrête en 1877.

— Petersdorff, Die Kaiserin Augusta, 1900. — PhlUppion, Forckenbeck, 1898 (très important). — Parislus, Hoverbeck, 1898.

Depuis ia retraite de Bismarck, on est obligé de recourir aux recueils de documents et aux annales, surtout à Schulthess, Europâischer Geschichtskalender, et aux revues, Deutsche Rundschau^ Deutsche Revue y Preussiche Jahrbûcher, Neue Zeit (socialiste). On trouve de bons résumés des travaux parlementaires dans la Revue politique et parlementaire, depuis 1894.

Les livres n'ont naturellement, pour la plupart, qu'une valeur momentanée : Wiermann, Die Politik seit Bismarck's Entlassung, — Die nationallibéral PaHei, 4867-1892, — Heyck, Die Allgemeine Zeitung, 1898. - Baumgarten et Jolly, Staatsminister Jolly, 1897. — Hauser, Colonies ail.

1900. — Blondely Vessor économique de VAIL, 1900. — Lair, L'impérialisme allemand, 1902. ■— Lavisse, Trois Empereurs d'Allemagne, 1888. — M. PhlUppson, Friedrich lit, 1893. — Le Journal de Frédéric ïlï a été publié dans la Deutsche Rundschau, 1888; voir à ce sujet le rapport de Bismarck dans le Journal officiel du 23 sept. — Freytag, Der Kronprinz und die deutsche Kaiserkrone, 1889. — Hintzpeter, Kaiser Wilhelm II, 1888.

— Buxeniteiiiy Unser Kaiser, 1898. — Parmi les brochures dont on a parlé au moment de leur apparition : Politische Générale ampreuss. Hofeseit 18i8, 1897. — Douglas, Was wir von unserm Kaiser hoffen diirfen, 1888, etc.

Les discours de Caprivi, ont été édités par Arndt, à Berlin, 1893.

On a publié à la fm du xix* siècle un assez grand nombre d'études générales, dont quelques-unes sont intéressantes. — De ces entreprises de librairie, celle qui a été conçue sur le plan le plus vaste est celle qui parait à Berlin chez Bondi : Das neunzehnte Jahrhundert in Deutschland's Entwicklung; le l*'' volume : Zleglér, Die geistigen und socialen Strômungen, est remarquable. Le volume de Kaufmaziiiy sur VHistoire politique, ne présente depuis 1870 qu'un résumé sans valeur.

Page 1