CHAPITRE XI
De 1871 à 1900.
Alexandre II ( 1 870-1 88 1).
La situcttion en 1871. — La première partie du règne d'Alexandre II ' avait fini, en mars 1871, par la conférence de Londres et la suppression des clauses les plus humiliantes du traité de Paris; d autre part, les grandes lois de réforme avaient toutes été promulguées (à Texception de la loi militaire, 1874). La transformation intérieure de la Russie semblait achevée. Mais, en réalité, le succès diplomatique de 1871 était tout platonique — un avenir peu lointain devait montrer à combien de difficultés les Russes se heurteraient encore en Orient, — et, d autre part, en matière de politique intérieure, on n*en était encore qu*aux espérances; pour être complètement efficaces, les réformes réalisées sur le papier supposaient une transformation des mœurs, une élévation soudaine de la culture russe. Or, précisément vers 1870, on commence à douter de la renaissance imprudemment escomptée par les réformateurs de 1862 et 1863.
L'abolition du servage n'a pas encore rendu les paysans sensiblement plus heureux. Ecrasés par le payement des
i. Voir ci-dessus, t. XI, p. 523.
indemnités de rachats ils sont aussi misérables que par le passé; délivrés du joug des seigneurs, ils sont toujours sous celui du mir, de la commune, et leur liberté a peu gagné. Le: nobles, de leur côté, après les quelques années d'opulence que leur a valu la liquidation hâtive des indemnités de rachat, commencent à sentir durement les conséquences économiques de la suppression du servage. La main-d'œuvre, jadis gratuite, se fait rare et coûteuse; les domaines seigneuriaux, réduits, donnent moins de revenu; le nombre des propriétés hypothéquées augmente rapidement; et la crise agricole, chaque année plus aiguë, prépare la crise générale qui battra son plein vers 4880.
De même, la réforme administrative n'a pas donné tous les résultats espérés. D'abord, elle est restée incomplète, et depuis 1866, date de l'attentat de Karakozof, nombre de mesures d'exception, soi-disant temporaires, sont venues restreindre la portée des nouvelles institutions. Là même où elles ont fonctionné sans entraves, on peut déjà s'apercevoir que toute réforme administrative non accompagnée d'un progrès des mœurs, nesl qu'un trompe-l'œil ; à peine créée, l'administration deszemsiva (conseils provinciaux) souffre des vices de l'administration qui l'avait précédée; elle a déjà ses affaires de concussion et de péculat.
Développement de Tesprit révolutionnaire. — Toutes ces désillusions ne pouvaient produire, dans ïintelligenceyCesià-dire dans les classes cultivées, jadis si enthousiastes des réformes, qu'une profonde méfiance du gouvernement et des moyens qu'il avait employés pour aboutir à de si faibles résultats. A cette méfiance vint s'ajouter, après les premiers essais de réaction, une violente irritation. Vers 1870, l'opinion s'établit qu'il n'y a plus rien à attendre de l'initiative gouvernementale; que le tsar et ses fonctionnaires ne pourront ni ne voudront se réformer eux-mêmes; qu'il faut chercher, audessous d'eux et, au besoin, contre eux, des agents de progrès plus énergiques. Lesquels?