‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 47 sur 206 · A son père, 2 avril · texte numérisé non relu

A son père, 2 avril

TeiTort principal eut lieu le 27 juin à Zimnitsa, devant Sislova, que le général Dragomirof enlevait après quatorze heures de combat. La campagne sembla dès lors devoir être foudroyante. Les Turcs, qui avaient 100 000 hommes en Bosnie et en Hencgovine, n'en avaient que 186000 en Bulgarie : encore étaientils disséminés de Viddin à Silistrie, avec leurs réserves à Choumla et à Varna, sans un corps de quelque importance sur leur centre, en face du point de passage de Tarmée russe.

Le 6 juillet, les Russes occupaient Biela à gauche sur la Jantra; le 14, à droite, ils faisaient capituler Nicopolis : ils avaient ainsi coupé en deux tronçons Tarmée turque et tenaient à Test la ligne du Lom, à Touest celle de TOsma. Dès le 7 ils étaient i Tirnovo, au pied des Balkans, la seconde ligne de défense et la plus sérieuse de Tempire ottoman. Par une pointe audacieuse Gourko, le 13 juillet, passait Tobstacle au col de Hankïoï, prenait à revers les Turcs établis à la passe de Schipka, la plus importante de la montagne, et le 17 juillet se trouvait maitre des deux routes principales qui descendent en Roumélie vers Philippopoli et la vallée de la Maritza U y avait trois semaines que la campagne était commencée. La rapidité de ces succès stupéfiait TEurope et causait les plus vives alarmes à FAngleterre.

Osman-Pacha àPlevna; échecs des Russes. —Mais parmi les généraux turcs il s*en trouva un, Osman-Pacha, qui était un véritable homme de guerre. Il commandait les forces réunies autour de Viddin. Laissant dans la place une garnison suffisante pour résister avec quelques chances de succès à une tentative de passage de Tarmée roumaine, il descendit vivement le long du Danube et, le 16 juillet, il s'établissait à Plevna, en avant du Vid, à 40 kilomètres de Nicopolis, menaçant le flanc droit de Tarmée russe allongée du Danube au Balkan entre TOsma et la Jantra. La position de Tenvahisseur changeait ainsi soudainement. Mehemet-Ali, avec les troupes concentrées dans le quadrilatère en arrière du Lom, le pressait à son tour sur la gauche, et par delà les Balkans accourait Suleiman- Pacha, amenant d'importants renforts tirés de Bosnie et d*Herzégovine.

n importait de se dégager rapidement. Le grand-duc Nicolas prescrivit Tattaque immédiate de Plevna. La tentative, faite avec des forces insuffisantes, échoua le 20 juillet. Le 30, les Russes revenaient à la charge avec des troupes plus nombreuses. Après toute une journée de furieux combats et d'efforts héroïques, ils durent se retirer, laissant 1 000 hommes sur le champ de bataille.

Les Russes ne pouvaient plus songer à avancer. Le tsar ordonna de mobiliser la Garde et quatre nouveaux corps. En même temps il pressait Tarrivée des Roumains qu'il avait jusqu'alors obstinément voulu maintenir sur la rive gauche du Danube. A la fin d'août il espérait avoir 550 000 hommes. Mais jusque-là il fallait se borner à défendre les positions acquises. Les Turcs attaquaient partout. Suleiman repoussait Gourko sur la passe de Schipka et l'y assaillait pendant cinq jours, sans interruption (21-26 août). Mehemet-Ali à gauche reprenait au tsarewitch la ligne du Lom. Adroite, Osman-Pacha sortait de Plevna et, le 31 août, à Skalevitzé, ne reculait qu'après huit attaques.

Siège et prise de Plevna. — Mais alors les Russes renforcés le suivirent sous Plevna. Us vinrent pour la troisième fois se briser sur les nombreux ouvrages en terre dont Osman en quelques semaines avait couvert la ville. Du 7 au 13 septembre, dans une bataille de six jours, ils ne purent enlever que la redoute de Grivitza, inutile succès payé de près de 16 000 hommes. Ce nouvel échec faillit entraîner Tévacuation de la rive droite du Danube et la retraite en Roumanie pour rhivernage. Ce fut Tavis que de Berlin Ton transmit au tsar. Mais celui-ci ne voulut pas perdre ainsi les fruits du début de la campagne. U fut décidé que Ton entreprendrait s'il le fallait une campagne d'hiver et, puisque Ton ne pouvait enlever Plevna de vive force, on ferait un siège régulier. La direction en fut confiée au héros de Sébastopol, Tottleben. Tandis qu*il enserrait la place dans des lignes de redoutes et de tranchées et qu*après une série de travaux d*approche Skobelef enlevait (9-H novembre) les Montagnes Vertes, l'un des nœuds du système de la défense, Gourko complétait rinvestissement à grande distance, en coupant dans une série de combats acharnés et

quotidiens, du 11 octobre au 24 novembre» toutes les communications entre Plevna et Sofia, où Mehemet- Ali concentrait une armée de secours. Suleiman-Pacha, mis à la tète de Tarmée du quadrilatère, tenta vainement une diversion dans la direction de Tirnovo : il fut arrêté le 5 et le 6 décembre à Yakovitsa. Osman-Pacha, dont les vivres étaient épuisés, n'ayant plus rien à attendre deTextérieur, tenta, le 10, de s'échapper par une sortie désespérée. D'abord vainqueur, puis blessé et rejeté sur les bords du Vid, tandis que derrière lui les Russes étaient entrés dans Plevna, il fut contraint de mettre bas les armes, après l'une des plus belles défenses que puisse mentionner l'histoire.

Fin de la guerre. — Les Russes, malgré l'hiver qui commençait particulièrement rude, résolurent de poursuivre leurs avantages et de profiter du désarroi causé chez l'adversaire par la chute de Plevna.

On se mit en devoir de franchir les Balkans. Le mouvement commença sur la droite. Par un froid de 25 degrés, à travers des défilés encombrés de neige et de glace, où l'on devait traîner à bras les canons et porter un à un les projectiles, Gourko, passant au col d'Etropol, descendit sur Sofia, écrasa l'armée turque (3 janvier 1878), et débloqua de la sorte la passe de Schipka assiégée depuis le mois d'août : 32 000 Turcs, enveloppés à leur tour devant le défilé, mettaient bas les armes le 9 janvier. Le 16, Gourko entrait à Philippopoli. Les Russes débordaient de toute part par-dessus les Balkans, descendaient par tous les cols, et convergeaient vers Andrinople, où Suleiman-Pacha essayait d'organiser un nouveau camp retranché. Coupé de la place, il était rejeté dans le massif du Rhodope. Le 20 janvier, toutes les forces russes opéraient leur concentration à Andrinople. Le 31, les tètes de colonnes arrivaient à Rodosto, sur la mer de Marmara. Et partout c'était la défaite pour les Turcs; les Serbes, qui avaient repris les armes le 14 décembre, plus heureux que dans la précédente campagne, avaient enlevé Pirot et Nich. Les Monténégrins occupaient Antivari et Dulcigno (10-19 janvier) et marchaient sur Scutari. En Arménie, Loris Melikof, arrêté en juillet 1877 à Zewin, dans sa marche sur Erzerouro, rejeté même un moment en territoire russe, avait, en novembre.

JUSQU^âU traité de BERLIN 439

enlevé Kars d'assaut. Il ne restait à la Turquie qu'à subir la loi du vainqueur.

Dès la chute de Plevna, la Turquie avait essayé de négocier et elle avait sollicité la médiation de l'Angleterre. Mais la Russie déclina cette médiation. La Turquie avait alors demandé une suspension d'armes au moment même où les Russes achevaient le passage du Balkan (9 janvier). Hais la Russie, suffisamment instruite de la duplicité turque et ne voulant pas permettre au sultan de gagner du temps, avait répondu qu'elle n'accorderait un armistice que si la Turquie souscrivait d'abord aux conditions préliminaires de paix. Et comme les négociateurs turcs, arrivés au quartier général le 19 janvier, ne se décidaient pas à signer, on les entraîna dans la marche en avant jusqu'à Andrinople. Là, le 27, il leur fut déclaré que si leur parti n'était pas pris le 31, l'armée russe marcherait immédiatement sur Constantinople. Le 31, les préliminaires étaient signés et la suspension d'armes suivait aussitôt. Un mois après, le 3 mars 1878, aux portes de Gonstantinople, était signée la paix de San Stéfano.

Traité de San Stéfano (3 mars 1878). — Le traité de San Stéfano stipulait l'entière indépendance du Monténégro, de la Serbie, de la Roumanie. Les deux premiers États recevaient des accroissements de territoire. La Roumanie, qui rétrocédait à la Russie la Bessarabie, recevait en échange la Dobroutcha. Un nouvel État chrétien était créé : la Bulgarie ; elle formerait une principauté autonome, tributaire du sultan et comprendrait la Bulgarie propre, la Roumélie Orientale, une grande partie de la Macédoine, soit 16000 kilomètres carrés avec 4 millions d'habitants. Le nouvel État s'étendait ainsi de la mer de l'Archipel à la mer Noire, coupant en deux tronçons les parties de l'empire qui demeuraient directement soumises au sultan, soit moins de la moitié de la Turquie d'Europe avant 1876. Encore dans tous les pays où les chrétiens dominaient, une série de réformes devraient-elles être appliquées, qui limiteraient l'autorité ottomane. La Bosnie et l'Herzégovine auraient un gouvernement autonome. Le règlement organique de 1868 serait scrupuleuseflnent appliqué en Crète et son application serait

étendue à TEpire et à la Thessalie. Des réformes seraient également opérées en Arménie. L'indemnité de guerre était fixée à 640 millions. En payement de 440 millions le tsar acceptait les lies du Delta du Danube, plus, en Asie, Ardahan, Kars, Batoum, Bayasid, soit 35650 kilomètres carrés de territoire arménien.

Attitude des puissances. — Le traité de San Stéfano devait réunir contre lui : l'Angleterre, qui ne voulait pas du démembrement de la Turquie ; l'Autriche, qui voulait sa part des dépouilles ; ces deux puissances parce qu'elles ne voulaient pas d'une Grande Bulgarie, qu'elles imaginaient devoir être une cliente fidèle, presque une vassale de la Russie Elles se rapprochèrent donc dès qu'elles connurent par la Turquie le texte des préliminaires, et elles essayèrent d'intimider la Russie. L'Autriche mobilisa en Dalmatie et le long de la Save et du Danube. Andrassy, par une circulaire, annonça que son gouvernement € réservait sa part d'influence sur le règlement définitif des conditions de paix future ». Il demanda la réunion d'une conférence européenne à Vienne. L'Angleterre avait osé davantage : le 14 février, sa flotte avait mouillé aux lies des Princes, en vue de Constantinople. Mais en apprenant que le tsar ripostait par l'ordre d'occuper la ville, le gouvernement anglais, qui ne voulait pas aller jusqu'au conflit, rappela l'escadre. U n'en était pas moins certain que la Russie allait se trouver en face d'une coalition austro-anglaise et que les puissances avaient toutes accueilli favorablement l'idée d'une conférence où seraient examinées et tranchées celles des questions qui étaient d'un intérêt général et ne concernaient paa directement les belligérants. La Russie aurait peut-être eu des velléités de résister à ces prétentions, cependant légitimes, si elle avait pensé pouvoir compter sur le concours de l'Allemagne. Mais, le 28 février, Bismarck, interpellé au Reichstag, s'était prononcé nettement pour la réunion de la conférence. Toutefois il déclara que le gouvernement n'entendait jouer < ni le rôle d'arbitre, ni celui de pédago^e en Europe », qu'il offrirait seulement ses bons services, qu'il serait 1' < honnête courtier », l'intermédiaire conciliant entre l'acheteur et le vendeur, travaillant à faire vivre en bonne

JUSQU AU TRAITE DE BERLIN 44i

intelligence Vienne et Pétersbourg. Toutefois, dans sa déclaration de neutralité» il semblait montrer encore une bienveillance particulière pour la Russie.

Il n*en parut pas moins nécessaire au tsar de hâter la conclusion du traité, de façon à mettre l'Europe en face du fait accompli. Pour essayer de détacher TAutriche de TÂngleterre» on avait inséré dans le traité qu'elle serait appelée à régler de concert avec la Russie les différends qui pourraient s*élever entre la Porte et le Monténégro, et à étudier les modifications futures à l'oi^anisation de la Bosnie et de THerzégovine. Mais ce n'était pas là de quoi satisfaire les vastes ambitions de François-Joseph, qui, chassé de lltalie, chassé de TAllemagne, rôvait d'une Autriche-Hongrie devenant puissance balkanique, tournant son activité vers l'Est, tendant vers Salonique et la Méditerranée. Le i2 mars, les Délégations votaient un crédit de 60 millions de florins pour compléter les armements, et Andrassy parlait de l'occupation nécessaire de la Bosnie et de l'Herzégovine. Le même jour les Anglais déclaraient qu'ils ne participeraient pas au congrès si le traité tout entier n'était soumis à son examen. Le Parlement était convoqué pour le 1^' avril et le message de la reine faisait prévoir le prochain appel des réserves. La Roumanie, de son côté, protestait désespérément contre la rétroces* sîon delà Bessarabie et préparait ses forces. La Turquie essayait de réorganiser en partie les siennes. On avait l'impression qu'une quadruple alliance se formait contre la Russie et qu'on était à la veille d'une nouvelle et gigantesque guerre. Les Russes massaient des troupes aux frontières de Serbie et de Transylvanie et se préparaient à la guerre de course en achetant aux Etats-Unis de nombreux vaisseaux. Mais la campagne de Bulgarie leur avait déjà coûté plus de 4 milliards et leur crédit était presque épuisé. Aussi le tsar se décida- t-il très sagement à négocier directement avec l'Angleterre, et à la désarmer par des concessions : elles furent enregistrées par le mémorandum signé le 30 mai 1878, à Londres. La Russie sacrifiait la Grande Bulgarie et renonçait à une partie de ses conquêtes asiatiques ; l'Angleterre, qui prétendait agir au nom de l'intérêt général et que guidait seulement l'intérêt personnel et le souci de sauvegarder

la route de rinde, acceptait le reste du traité. Le 4 juin elle si^ait secrètement avec la Porte un traité par lequel elle s'engageait à défendre l'Asie turque contre toute attaque de la Russie : en paiement de ses services futurs, elle se faisait donner le droit d'occuper l'île de Chypre. Ainsi nantie, elle était prête à se rendre au congrès, certaine qu'elle était d'autre part d y être soutenue par l'Autriche-Hongrie, à qui elle avait promis la Bosnie et l'Herzégovine.

Le Congrès de Berlin (Juin-Juillet 1878). — Le congrès s'ouvrit à Berlin le 13 juin 1878. Ses séances durèrent exactement un mois : l'acte final fut signé le 13 juillet. La présidence avait été déférée à Bismarck. Les représentants du tsar, Gortchakof et Schouvalof, eurent l'amère surprise de ne plus trouver chez lui les bonnes dispositions qu'ils lui supposaient à l'égard de la Russie : rien qu'une froide et rigide impartialité, et jamais aucun appui, si ce n'est dans les questions qui intéressaient la Turquie seule, comme la question de l'indemnité de guerre. Les Turcs se déclaraient hors d'état de payer et de prendre aucun engagement financier; l'Angleterre les soutenait. Bismarck coupa court à la discussion : c La Turquie n'a pas d'engagement à prendre, dit-il ; l'engagement a été pris à San Stéfano ». Mais il ne soutint pas Gortchakof, même lorsqu'à la fin des séances celui-ci demanda très sagement que le congrès déterminât les mesures à prendre pour assurer le cas échéant l'exécution de ses décisions. La proposition fut repoussée. Oa devait voir bientdt quelle faute avait été commise lorsqu'il s'agit de régler la question monténégrine et grecque. Tandis que les ministres anglais Disraeli et Salisbury se montraient âpres et agressifs envers la Russie, les plénipotentiaires russes firent presque constamment preuve de modération et d'un esprit conciliant. Sur un seul point on les trouva intransigeants : quand les délégués de la Roumanie, appuyés par les Anglais, vinrent protester contre la rétrocession de la Bessarabie, Gortchakof déclara que c la Russie ne saurait reculer devant cette question ». En revanche, â la surprise générale, il se rallia âla motion des Anglais lorsque ceux-ci proposèrent Foccupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par FAutriche-Hongrie.

Stipulations du traité de Berlin. — Les principales dispositions du traité de Berlin furent les suivantes :

La Grande Bulgarie du traité de San Stéfano fut partagée en trois tronçons. La partie macédonienne retomba simplement sous la tyrannie turque. Au sud des Balkans on constitua la « Roumélie Orientale », province autonome, relevant du sultan, mais administrée par un gouverneur chrétien nommé par la Porte avec l'assentiment des puissances. Au nord des Balkans, la Bulgarie proprement dite formait une principauté vassale et tributaire du sultan, dont le prince, élu par les Bulgares, ne pourrait appartenir à aucune des familles régnantes.

La Bosnie et THerzégovine demeurent partie intégrante de Tempire turc. Mais elles sont occupées et administrées par rAutriche-lIongrie, qui peut en outre établir des garnisons et créer des routes stratégiques et commerciales dans le sandjak de Novi-Bazar. Cette dernière clause a uniquement pour objet de couper toute communication entre les deux États serbes, entre Belgrade et Cettigné.

Le Monténégro, la Serbie, la Roumanie étaient reconnus indépendants, sous la réserve que Tégalité religieuse, civile et politique y serait établie.

Le Monténégro recevait Antivari et son littoral : sa superficie était presque doublée par l'acquisition du district de Podgoritsa; mais la police du port et des côtes appartenait à TAutriche, et le Monténégro n*avait ni marine ni pavillon de guerre ; il ne pouvait construire ni route ni chemin de fer i travers son nouveau territoire sans s*ètre préalablement entendu avec FAutriche. La Ligue albanaise prit les armes pour empêcher les Monténégrins d'occuper certains cantons et d'entrer dans Dulcigno. Il fallut que le prince Nicolas battit les Albanais i Gussigné (janvier 1880), queTEurope fit devant Dulcigno une démonstration navale et que le sultan envoyât des troupes.

La Serbie recevait les districts de Pirot, Mali Zvornik, Sakhar, Vrania; mais on lui reprenait Novi-Bazar et Mitrovitsa.

La Roumanie rétrocédait i la Russie sa petite part de la Bessarabie et la rive gauche du delta du Danube. A titre de com-

pensation, elle recevait les lies du delta, antérieuremenl attribuées a la Russie, et la Dobroutcha. L'article 44 du traité imposait à la Roumanie Témancipatioa des Juifs.

Quant à la Russie, elle rentrait en possession de la Bessarabie perdue en 1856; mais ses acquisitions en Asie se réduisaient à Kars» Ardahan, Batouro, ce dernier port devant être déclaré port franc et uniquement consacré au commerce. Les résultats de ses victoires semblaient tourner contre elle, car elle se trouvait plus loin que jamais de Constantinople; sur la route de cette métropole, la création d'une Roumanie indépendante et d'une Bulgarie qui n'était pas moins puissante dans sa demi-dépendance élevait une double barrière, un obstacle plus difficile à vaincre, au point de vue matériel comme au point de vue moral, que les armées de la Turquie tant de fois vaincues.

La Grèce, en faveur de qui étaient intervenus les plénipotentiaires français, russes et anglais, eut la promesse d'une rectification de frontières en Thessalie et en Épire. On lui laissait le soin de négocier directement avec la Porte, les puissances se bornant à promettre leur médiation pour faciliter l'entente.

En ce qui concernait la Crète et les autres provinces chrétiennes, la Porte renouvelait les engagements pris à San Stéfano. La liberté religieuse, l'égalité civile et politique étaient de nouveau promises à ses sujets par le sultan. Rien n'était modifié en ce qui concernait la question des Détroits, dont le passage était toujours interdit aux vaisseaux de guerre. Le Danube était neutralisé, et la Commission européenne était maintenue.Enfin un article réservait expressément les droits acquis à la France et stipulait le maintien du statu quo aux Lieux Saints.

Telles étaient les dispositions principales du traité de Berlin: il en est peu dans l'histoire d'aussi étranges, d'aussi iniques. Deux puissances qui n'avaient pris aucune part à la guerre, et dont l'une, l'Angleterre, l'avait rendue inévitable par ses encouragements aux Turcs, en tiraient le plus clair bénéfice. L'Angleterre occupait Chypre et s'assurait ainsi un nouveau poste dans la Méditerranée; l' Autriche-Hongrie acquérait la Bosnie et l'Herzégovine, se plaçait sur la route de Salonique. Par là

réquilibre dans les Balkans s'est trouvé bouleversé. L* Au triche y domine à l'ouesty comme il semblait que la Russie dût dominer à lest avec la Bulgarie. Mais l'Autriche était désormais plus près de la Méditerranée, même de Constantinopie, que la Russie. Et derrière TAutriche l'influence de TAIlemagne, désormais la directrice du Drang nach Ostetiy commençait a se faire sentir. Il ne fallut pas plus de deux mois pour briser en ces régions la résistance des Bosniaques, des Serbes musulmans. Ils avaient pour chef le vaillant Hadji-Loscha, qui fut battu et pris le 2 octobre 1878. Le peuple serbe, qui avait espéré se recons- Uluer en un seul corps de nation, se trouvait, contre son vœu légitime et sa volonté nettement exprimée en juillet 1876, divisé en trois groupes, entre lesquels TAutriche se chargeait d*empècher les communications. On était allé de même contre la volonté d*un peuple en partageant la Bulgarie en trois tronçons. En replaçant la Macédoine sous la domination du sultan, TEurope, poussée par TAng^eterre et TAutriche, a commis un crime de lèse-humanité. A San Stéfano, la Russie sciait préoccupée d'assurer l'émancipation de tous les chrétiens; à Berlin, on n'a pris souci ni de la justice, ni de la volonté des peuples, ni même du bon sens et de l'intérêt général. L'Acte final est un monument d'égoïsme, une œuvre de jalousies, de rancunes personnelles, immorale et misérable, parce que, loin d'assurer la paix, il a préparé de nombreux sujets de conflit et de guerres pour l'avenir. Question bulgare, question de Macédoine, question de Bosnie et d'Herzégovine, Alsace-Lorraine balkanique, voilà le bilan de la diplomatie européenne au congrès de Berlin.

Le traité de Berlin a eu son contre-coup dans la politique générale. La Russie, dupe de l'Allemagne, a songé dès lors à trouver ailleurs un appui : les déceptions de 4878 ont préparé le rapprochement franco-russe. Par contre, l'Autriche, grassement payée, encouragée dans sa c marche vers l'Est » , devait se lier plus étroitement à l'Allemagne, et de la guerre d'Orient devait sortir l'alliance étroite des deux empires.

Gnerre d'Orient de 1877-1878. — Voir Catalogue de la Bibliothèque du Dépôt de la Guerre. — Rttstow, DerKrieg in Tiirkei, Zurich, 1877 et 1878.

— P. Heissmann, La guerre slave-turque (en russe), S.-Pét., 1876-1889.

— Kouropatkine (général, min. de la guerre), Skobélef à Lovtcha et à Plévna (en russe), S.-Pét., 1885. — M™« Adam, le général Skobélef, P., 1886. ~ Chakovskol, Deux campagnes au delà des Balkans (en russe), Moscou, 1878. — Epantchine, Esquisse des opér. de Gourko (en russe), S.-Pét., 1892.

— Lecomte, La guerre d'Orient, 2 vol., P., 1877-1878. — Maurice Weill, La guerre dOiient, P., 1878. — Un tacticien, La guerre d'Orient (avec cartes, plans, croquis), i2rasc , P., 1879-1887.— Faust Lurion, Campagnede Sulegman-Pacha, P., 1883. — Mouzaffer-Pacha et le colonel Talaat-bey. Défense de Plévna^ avec un atlas (ouvrage rédigé sous la direction d^Osman- Pacha), P', 1889. — P. St. Vastiliou, Opér. de Varmée roumaine, P., 1889.

— Fisch, Coopération de Varmée roumaine, Bruxelles et P., 1879. — Étatmajor serbe. Guerre de la Serbie contre la Turquie, trad. fr.. P., 1879.

— Col. Wonlarlarsky, Souv. d'un off, d'ord,, trad. fr., P., 1899. Altelrc» diplomatique*. — Livres jaunes : Affaires d'Orient, 1878;

Congrès de Berlin, 1878; Affaires de Grèce, 1880 et 1881 ; Frontières de Grèce, 1879 et 1880; Affaires du Monténégro (et de la Ligue albanaise), 1880. - A. d'Avril, Négociations relatives au traité de Berlin et aux arrangements qui ont suivi, P., 1886. - -Quelques renseignements dans Beust, Mémoires,tnd. Kohn-Âbrest, 2 vol., 1888, et Bismarck, Pensées et Souvenirs. — Thomai Erskine Holland, The European Concert in the Eastem question, Oxford, 1885 (Rec. de doc. ofT. pour la plupart en français). — Max. Choublier, La question d'Oiient depuis le traité de Berlin, P., 1899.

R. Léonof, Doc. secrets de la politique russe en Orient, P., 1888-1890, Berlin, 1893. — E. Daudet, Hist, dipl. de l'alliance franco-russe, P., 1894.

Tnrciule (Constitution ottomane de 1876.) — Ch. deMoûy, Un essai de régime parlementaire en Turquie, dans Rev, des D. Mondes^ 1®' fév. 1902. — G. Charmes, L'avenir de la Turquie, P., 1883. — Y. A., Midkai-Pacha, la constitution ottomane et ^Europe, dans le Mechveret, revue jeune-turque, P., 1903. — Victor Bérard, La Turquie et V Hellénisme contemporain, P., 1894; La politique du Sultan, 1897; La Macédoine, 1900; Questions extérieures, 1901-1902. — Sp. Gopcévitch, Makedonien u. AltSerbien, Lpz., 1889. — Georgiadès, La Turquie actuelle, P., 1892. — Voir au chap. suivant, p. 478, la bibl. concernant les États chrétiens de la péninsule balkanique.

Page 1