‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 59 sur 206 · Voir tomes IX, p. 691-693, X, p. 924-941, XI · texte numérisé non relu

Voir tomes IX, p. 691-693, X, p. 924-941, XI

Saïd, le plus jeune des fils de Méhémet-Ali, succéda à Abbas et régna de 18S4 à 1863. Il avait été instruit à l'européenne, il parlait le français et s*était lié pendant sa jeunesse avec les consuls et les fonctionnaires français qui résidaient en Egypte. Saïd s'entoura de conseillers européens et suivit leurs avis. Le budget était en déficit : Saïd réduisit TefTectif de larmée ; il songea un moment & abandonner le Soudan. Le vice-roi se fit au dehors, surtout en France, d*où il tirait la plupart de ses chefs de service et où il envoyait des étudiants, la réputation d'un souverain éclairé. Il eut un crédit assuré dont il profita pour contracter le premier emprunt égyptien. A sa mort l'Egypte avait une dette extérieure de 250 millions. Saïd concéda à une compagnie anglaise la construction de la première voie ferrée égyptienne, celle d'Alexandrie au Caire (1855), à Ferdinand de Lesseps l'entreprise du canal de Suez (1854). Lesseps forma une compagnie dont les actionnaires furent principalement des Français. Les travaux commencèrent en 1859, ils furent achevés en 1869. Le gouvernement anglais redoutait de voir la route des Indes aux mains d'une compagnie française : Il essaya de décourager les actionnaires, puis d'agir sur le sultan et sur Ismaîl, successeur de Saïd, pour faire arrêter les travaux. Il n*y réussit pas , mais Palmerston avait prédit que si le canal se faisait, l'Angleterre s'efforcerait de prendre l'Egypte.

Le khédive Ismaîl. — Le successeur de Saïd fut Ismaîl, petit-fils de Méhémet-Ali. Ismaîl était âgé de trente-trois ans; il avait suivi les cours de l'école de Saint-Cyr puis avait été rappelé et traité en suspect par Abbas. On le considérait comme un réformateur. Il était lourd, plutôt laid, mais il n'était pas gauche; il parlait bien le français et savait recevoir avec grâce. Subtil, rusé, habile à saisir le fort et le faible des gens, il se fit une réputation et la défendit à force de diplomatie. Pendant presque tout son règne (1863-1879), il eut pour premier ministre un Arménien chrétien, Nubar-Pacha, né en 1825 et entré au service égyptien sous Méhémet-Ali. Nubar, élevé en France, était partisan d'une transformation de l'Egypte parles méthodes occidentales.

Le nouveau souverain eut de trop hautes ambitions. Il chercha à obtenir de son suzerain le sultan une part de souveraineté plus

grande. Profitant des embarras financiers de la Porte, il offrit en 1866 de porter de 9 i 10 millions de francs le tribut annuel que rÉgypte paie à la Turquie. Le sultan accepta et lui accorda en échange le titre persan de khédive^ ou souverain, et le droit de succession héréditaire de père en fils. L'année suivante, ud nouveau firman du sultan (1867) autorisait le khédive c à faire des conventions pour les douanes, la police des sujets européens, le transit, la poste, à condition que ces accords n'aient ni la forme ni le caractère de traités internationaux publics». En 1869, Ismail invita des écrivains célèbres, des personnages de tout genre et des souverains à l'inauguration du canal de Suez : rimpératrice Eugénie vint y représenter la France. Le sultan se plaignit que les invitations n'eussent pas été faites par son intermédiaire. Il ordonna à Ismaïl de lui livrer 200 000 fusils, de réduire son armée à 30 000 hommes, de soumettre désormais à l'approbation de la Porte son budget et ses projets d'emprunts extérieurs, enfin de faire lire publiquement en Egypte l'acte qui contenait ces injonctions. Ismaïl feignit de céder. Il fit lire Tordre en turc, langue que ses sujets ne comprenaient pas ; puis avec l'aide de Nubar, il travailla à apaiser son suzerain. En 1873, il obtint du sultan, moyennant la promesse de payer très exactement le tribut annuel de 17 millions, le droit de faire des emprunts extérieurs, de conclure des traités de commerce avec les puissances, enfin de lever autant de soldats qu'il le voudrait. L'Egypte devenait un véritable État.

En 1871, le khédive institua une Assemblée élue chargée de voter le budget et d'examiner la comptabilité publique; les députés, habitués à obéir, n'usèrent jamais de leur droit de contrôle. En 1875, Ismaïl et Nubar firent une innovation beaucoup plus importante : ils instituèrent les tribunaux mixtes. Auparavant, l'Egypte, comme toutes les parties de l'Empire turc, était soumise au régime des Capitulations qui renvoient devant la juridiction consulaire tous les procès dans lesquels un Occidental se trouve impliqué. Pendant huit ans, Ismaïl et Nubar s'efforcèrent de faire abolir ce privilège. La France, dont les nationaux occupaient une situation prépondérante par leur nombre et leur influence, s'opposait à toute concession. Le

LEGYPTE 491

khédive s'adressa aux autres nations, et, après que les défaites de 1870-71 eurent diminué Tinfluenee extérieure de la France, il obtint un compromis. La compétence des juridictions consulaires fut réduite aux procès civils entre Européens d*une même nationalité et à quelques affaires criminelles. Tous les procès entre Occidentaux de nations différentes ou entre Occidentaux et Égyptiens durent être portés devant les tribunaux mixtes, qui comptent chacun quatre juges égyptiens et trois européens, ces derniers pris dans quatorze nations, présentés par leurs gouvemements respectifs, mais nommés et payés comme les juges indigènes par le gouvernement khédivial. Il y a trois tribunaux mixtes et une cour d appel. Le Code en usage est une adaptation du droit français.

La faillite d'Ismatl — Ismaïl avait sans cesse besoin d^argent. Les Daïra^ ou propriétés foncières du khédive, s*étendirent, grâce à des conGscations, de 24 000 à 400 000 hectares. Les terres khédiviales du delta étaient cultivées en coton. Le khédive fit irriguer celles de la Haute-Egypte au moyen de canaux à écluses, sans se préoccuper de savoir s'il laissait assez d'eau dans le fleuve pour les particuliers; il y fit planter des cannes à sucre, et chargea des ingénieurs français de lui construire des sucreries. La valeur de la récolte égyptienne passa de 42 millions de francs en 1861 à 187 en 1871, dont les 2/3 pour le domaine dlsmaïl.

Le khédive s'imagina que la richesse de rÉgyple était inépuisable. Il rêva d'accomplir les merveilles que la Bible prête au roi Salomon et les Mille et une Nuits au khalife Haroun-al-Raschid. Le Caire s'agrandit d'un quartier européen avec boulevard, jardin public, opéra. Pour l'inauguration du canal de Suez, Ismaïl commanda à Verdi un opéra sur un sujet emprunté à l'Egypte pharaonique : ce fut Aîda\ le savant Mariette en régla les décors et les costumes. A partir de 1871, le Caire eut tous les ans deux troupes lyriques, une française et une italienne. Aux environs du Caire, Ismaïl faisait construire de magnifiques palais sur des modèles historiques, il les entourait de parcs où l'on réunissait les arbres les plus précieux et les animaux les plus rares.

Toutes ces entreprises étaient exécutées et dirigées par des Occidentaux qui y gagnaient des sommes considérables. Au lieu de 3 000 Européens sous Méhémet-Ali, on en comptait 20 000, en majorité Hellènes, Italiens et Français; la colonie étrangère s accroissait toujours de fournisseurs aux notes élevées et de fonctionnaires chèrement payés. Le khédive était mal servi; plusieurs de ses usines ne purent fonctionner. Ses palais ont été construits en matériaux inférieurs cachés sous du stuc; mais on lui faisait payer les prix les plus élevés, et quand ses agents discutaient, les consuls intervenaient pour soutenir les prétentions de leurs nationaux.

Les impôts furent augmentés et multipliés; le montant delà principale taxe, celle des terres, doubla entre 1866 et 1871, et ks Égyptiens payaient bien au delà du chiffre officiel. Les collecteurs demandaient de Taisent aux fellahs toutes les fois que le khédive en avait besoin et le contribuable était battu ou torturé s*il ne payait pas. A tout moment, on exigeait des corvées pour les travaux que commandait le khédive. En 1871, Ismaïl et ses conseillers inventèrent un nouvefau moyen d'extorquer de l'argent: ils promirent de réduire les impôts de moitié, de ne plus les élever sans prendre Tavis de TAssemblée, enûn de garantir aux cultivateurs la propriété pleine et entière de leurs champs^ s'ils payaient d'un coup six années d'impôts.

Depuis longtemps le trésor du khédive s'alimentait d'emprunts extérieurs. Ismaïl avait assuré et étendu son crédit avec une habileté consommée; il dépensait beaucoup en frais de publicité, il attirait en Egypte des écrivains célèbres, les traitait royalement, et ces hôtes décrivaient avec complaisance l'hospitalité somptueuse du khédive, louaient sans réserves toutes ses entreprises, et répandaient en Occident l'idée que ses ressources étaient inépuisables. Beaucoup de capitalistes savaient bien qu'Ismaïl se ruinerait, mais ils pensaient que l'Egypte était un gage suffisant et que leurs gouvernements ne le laisseraient pas échapper. Sous Ismaïl, la Dette extérieure devint 30 fois plus considérable qu'à la mort de Saïd. De 1863 à 1867, les banques de Paris et de Londres prêtèrent 567 millions de francs. En 1867, Ismaïl fit construire un magnifique pavillon à l'Expo-

L'ÉGYPTB 493

sition universelle, il vint à Paris, y dépensa beaucoup d aident : la presse publia sur lui des articles enthousiastes. L'année suivante il demandait aux banques de Paris 276 millions et les trouvait. En 1870, il faisait, toujours à Paris, un nouvel emprunt, le huitième, s*élevant à 176 millions. Bientôt le règlement de Tindemnité de guerre à la Prusse absorba les capitaux français. Ismaïl dut s'adresser surtout à Londres, mais les conditions devinrent plus dures parce que les banquiers anglais étaient bien renseignés sur la situation. Les intérêts qui d'abord étaient de 7 0/0, s'élevèrent à 9, puis à 12 pour la dette consolidée, à 28 pour la dette flottante. Les titres étaient écoulés toujours au-dessous du pair ; le khédive ne touchait plus que 2/3 du montant nominal de ses emprunts. En 1873, Ismaïl tenta un grand emprunt de plus de 800 millions qui échoua. lise trouva réduit aux expédients. Depuis longtemps les 4/5 du revenu étaient absorbés par les créanciers et le gouvernement empruntait à chaque échéance pour payer les coupons : ces emprunts à court terme, le khédive les faisait renouveler en accordant des intérêts sans cesse croissants. En 1875, Ismaïl ne trouva plus d'argent pour payer les intérêts de sa dette. Il offrit alors au gouvernement français de lui vendre pour 100 millions les 176 602 actions de Suez qu'il possédait; le cabinet français refusa. Le ministère anglais Disraeli, informé de l'affaire, fit l'achat; son but était surtout de prendre une grande influence à l'assemblée des actionnaires, mais cet acte politique fut en outre une bonne opération financière, car les actions payées 568 francs chacune par le gouvernement anglais, en valent aujourd'hui plus de 4 000. Avec le prix des actions, Ismaïl put payer les premières échéances de 1876; mais le 8 avril, on annonça que les échéances étaient prorogées à trois mois. L'Egypte suspendait ses payements.

La Caisse de la Dette. — Le 2 mai 1876, les puissances imposèrent à l'Egypte une sorte de syndicat de faillite appelé Commission de la Caisse de la Dette; elle était chargée de faire prélever sur les recettes budgétaires les sommes néoessaires au paiement des intérêts. Ce service fut confié à trois commissaires, un Français, un Italien, un Autrichien; un

Anglais leur fut adjoint en 1877» un Russe et un Allemand en 1885 Chacun touchait 75000 francs par an.

La Dette extérieure se composait d'emprunts divers, à des taux différents, dont une partie était gagée sur les Daïra, ou domaines du khédive. Les Dettes furent unifiées ; elles s'élevaient, après l'opération, à un capital de 2297 750 000 francs. L'intérêt fut Gxé à 7 0/0 : il a été réduit plusieurs fois depuis. Il fut convenu que les intérêts seraient payés et la dette amortie en soixante-cinq ans, avec des ressources fournies : 1** par certains revenus de l'État; 2"" par une partie des. revenus domaniaux (Daîra)

Le contrôle fï*anoo-anglais. — La part de revenus assurée aux créanciers s'élevait à 146 millions pris à l'Etat, et 14 pris au domaine: c'était beaucoup par rapport au revena total de rÉgypte qui s'élevait à 250 millions, ce n'était pas assez pour rintérêt promis et l'amortissement. Les puissances crurent d abord qu'on pourrait satisfaire les créanciers avec une meilleure administration du budget. Mais comment l'assurer?

Les Français avaient, comme on l'a vu, l'influence prépondérante en Egypte, mais les Anglais étaient, avec eux, les principaux créanciers. Le gouvernement anglais fît accepter au gouvernement français le principe que les deux grandes puissances créancières avaient droit également à « un traitement privilégié ». Toutes deux firent accepter au khédive rinstitution de deux contrôleurs généraux, un français et un anglais, chargées de surveiller la préparation du budget, la levée des impôts, la comptabilité publique; ils furent nommés par le khédive, mais imposés par leurs gouvernements (18 novembre 1876). Ainsi fut institué, à côté de la caisse internationale de la Dette, le condominium franco-anglais.

Les deux contrôleurs se déclarèrent impuissants à découvrir seuls le moyen d'accroître les ressources budgétaires. Ils demandèrent l'institution d'une Commission internationale (fenquéte financière, La Commission fut nommée et fit une enquête dans les premiers mois de 1878. Le commissaire anglais fut choisi comme rapporteur; il s'attacha à montrer Venvers du régime dont les publicistes français avaient décrit la

brillante apparence; il révéla que les fonctionnaires n'avaient rien reçu depuis seize mois, que, dans le budget de la guerre, 4 millions étaient dépensés sans qu'on pût savoir à quel objet, qu'il n'y avait nulle part de comptabilité, que Timpôt était perçu sans règle et bien au delà du chiffre avoué, que la corvée, offi* ciellement abolie en 1866, était toujours exigée. Il demanda une réforme complète de l'administration. Il proposa que le khédive fût réduit à une liste civile et que tous ses domaines fussent saisis pour le compte de la Dette.

Ismaïl parut résigné à tout accepter, c Mon pays n'est plus en Afrique, disait-il; nous sommes en Europe maintenant.*» Pour montrer qu'il était résolu à une réforme administrative, il fit entrer dans le cabinet Nubar les deux contrôleurs européens qui étaient en même temps membres de la Commission d'enquête. Le 14 octobre 1878, le Français, M. de Blignières, devint ministre des travaux publics, l'Anglais, sir Rivers Wilson, eut le ministère le plus important, celui des finances. Le contrôle fut aboli, mais il devait être rétabli si l'un des deux Européens quittait le ministère. La Commission internationale d'enquête continuait à fonctionner.

Le nouveau ministère avait besoin d'argent pour payer la dette flottante et les traitements des fonctionnaires. Il emprunta 214 625 000 francs aux banques Rothschild de Paris et Londres. L'intérêt fut de 5 0/0, mais l'emprunt eut un gage particulier, les domaines khédiviaux du Delta. On en confia l'administration à une Commission mixte, sorte de caisse de la Dette Rothschild, composée d'un Français, un Anglais et un Égyptien

Après avoir paré au plus pressé, le ministère voulut réduire le déficit par des économies; alors il se fit des ennemis. Il diminua Teffeclif de l'armée et mit d'un coup 2500 officiers indigènes en demi-solde. Les officiers et les fonctionnaires menacés se plaignirent, c Pourquoi, disaient-ils, économiser sur notre misérable traitement, quand on prend 75000 francs par an pour de nouveaux fonctionnaires européens? » Un jour de fête musulmane, la foule se souleva au cri de : « A bas les chrétiens! > Wilson et de Blignières furent bloqués dans un ministère, la voiture de Nubar assaillie à coups de pierres.

Destitution d'ismall^ — Le khédive crut pouvoir s*appuyer sur les indigènes mécontents. Il savait qu*il ne pouvait rien contre les puissances, mais il espéra diviser les Européens. Le ministère avait déclaré que < les intérêts des contribuables égyptiens et ceux des créanciers sont solidaires » et il avait proposé de réduire l'intérêt de la dette extérieure , aussitôt les créanciers avaient protesté par T intermédiaire des consuls. Ismaïl affectait de répéter qu'il ferait honneur ^ ses engagements s'il était le maître, mais que les ministres l'en empêchaient. Prenant occasion des émeutes musulmanes, il renvoya Nubar-(26 février 1879) et chargea son fils Tewfik (Taoufik) de former un nouveau cabinet* les deux ministres européens ne donnèrent pas leur démission et leurs gouvernements les soutinrent. Ismaïl, tout en continuant de flatter les espérances des créanciers, essaya de conquérir Topinion libérale en Europe il se présenta en souverain constitutionnel et réformateur, se fit adresser des pétitions par les députés de l'Assemblée égyptienne, quela Commission d'enquêteavaitfaitsupprimer. «Entanl que chef d'Etat et Égyptien, dit-il, je considère comme un devoir sacré de suivre l'opinion de mon pays. » Au mois d*avril 1879, le ministre des finances Wilson lui proposa de retarder de quelques jours le paiement d'un coupon. Ismaïl crut le moment venu d'agir ; il déclara qu'il ne se laisserait pas déshonorer, renvoya son ministère et le remplaça par le cabinet Chérif, entièrement égytien. La Commission internationale d'enquête donna sa démission.

A la nouvelle de ce coup d'État, la France et l'Angleterre restèrent un moment indécises. Mais Bismarck intervint au nom des créanciers allemands, en réalité pour que la question d'Egypte occupât l'Angleterre et la France. Ces deux pays craignirent une intervention allemande qui porterait atteinte au condominium. Le 7 juin 1878, M. Waddington, avant de se rendre au congrès de Berlin, avait déclaré à la Chambre française qu'il ne laisserait pas traiter dans cette assemblée les affaires d'Egypte, parce que la France « entendait y conserver, à Texclusion du reste de l'Europe, une influence privilégiée et prépondérante >. Mais, depuis 1876, la France avait accepté de partager cette

influence avec TAngleterre. Devenu ministre, M. Waddington sacrifia complètement le khédive à TAngleterre qui depuis longtemps voulait sa perle. Â la demande des deux puissances, le sultan déposa le khédive comme un simple pacha (26 juin 1879).

Le khédive Tewflk et le parti d'Arabl. — Ismaïl eut pour successeur son fils aîné Tewfik-Pacha, né en 1852. La Porte essaya de diminuer les pouvoirs du khédive en profilant de Tintervention que TAngleterre et la France lui avaient demandée; mais la France l'en empêcha.

Tewfik parlait le français et se montrait favorable à l'influence européenne. Ledouble contrôle financier futrétabli.De Bligniëres fut chargé de surveiller la comptabilité et le service de la Délie, un nouveau contrôleur général anglais, sir Evelyn Baring, aujourd'hui lord Cromer, chargé de surveiller les recettes. Une Commission internationale de liquidation arrêta le capital de la Dette à 98 948 930 livres sterling, et ramena l'intérêt à 4 et 5 0/0 suivant les différentes catégories de créances (1880).

Les troubles qui avaient causé la destitution d'Ismaïl continuèrent sous Tewfik. L'agitation était toujours conduite par des officiers mécontents : ils avaient pour chef le colonel Arabi, d'origine fellah. Arabi et ses amis se plaignaient d'être sacrifiés à des officiers circassiens qui obtenaient toutes les faveurs. Ils groupaient autour d'eux les fonctionnaires civils indigènes, mécontents de servir en sous-ordre sous les étrangers. Surtout, ils représentaient l'Islam contre les infidèles. Leur mouvement, que les Européens ont appelé c national » en prêtant aux révoltés leurs sentiments, fut en réalité musulman. Arabi ne faisait rien sans avoir prié; il se livrait à de fréquents exercices de piété, il avait acquis la réputation d'un saint, d'un héros marqué par Dieu pour chasser les infidèles.

Arabi et les colonels égyptiens firent des manifestations contre les Circassiens. Le ministère Riaz les traduisit devant un conseil de guerre ; pendant qu'on les jugeait, un régiment envahit la salle et les délivra (février 1881). Le 9 septembre, les colonels se rendirent à la tête de leurs régiments devant le palais khédivial. Tewfik sortit à leur rencontre ; ils lui parlèrent avec Tétiquette accoutumée et se prosternèrent dans

Histoire céMiRALK. XII. 32

la poussière devant lui, mais ils lui imposèrent leurs conditions. Le ministère Riaz fut remplaça par un ministère Chérif : TAssemblée égyptienne fut rétablie. Une fois réunie, elle se mit à discuter le budget; elle augmenta les crédits militaires. Les deux contrôleurs européens protestèrent parce qu'ils considéraient le vote de Timpôt par TÂssemblée comme une atteinte à leur autorité. Le gouvernement anglais et le gouvernement français soutinrent les contrôleurs (novembre 1881). Le ministère Chérif n'osa pas approuver le budget remanié par rAssemblée. Alors les colonels obligèrent le khédive à le renvoyer et à prendre un ministère militaire présidé par Mahmoud Sami, avec Arabi comme ministre de la guerre (février 1882). Bientôt Arabi fut créé pacha

Politique des deux puissanoes condomiuantes. — En France, cinq ministres différents dirigèrent les affaires étrangères de 1879 à 1880. Tous désiraient le maintien des bonnes relations avec TAngleterre, mais tous étaient paralysés par la crainte de déplaire à une majorité parlementaire indécise. Un seul, Gambetta, voulut tirer de la politique à deux, inaugurée en 1876, tout ce qu'elle pouvait donner; il proposa nettement à lord Granville une intervention armée exclusivement anglofrançaise pour rendre au khédive son autorité. Le gouvernement anglais fit une réponse évasive parce qu'il ne voulait pas s'engager avec le gouvernement français, trop peu stable. Le ministère Gambetta tomba au bout de trois mois, le 30 janvier 1882, et fut remplacé par le cabinet Freycinet. En face de la question d'Egypte, M. de Freycinet n'eut qu'une idée : atermoyer, pour éviter de se faire renverser par une Chambre dont il n'était pas sûr. Les événements ne favorisèrent pas cette tactique dilatoire.

En avril 1882, Arabi, ministre de la guerre, donna l'ordre d'arrêter les officiers circassiens sous prétexte de conspiration et les fit traduire devant un conseil de guerre qui les condamna à Texil. Le khédive les gracia. Le ministère protesta violemment et réunit, de sa propre autorité, l'Assemblée égyptienne. Une lutte directe s'engageait entre le khédive, docile au contrôle anglo-français, et le parti d'Arabi, musulman et hoôlile aux étrangers.

En France, M. de Freycinet avait commencé par rompre complètement avec la politique de la situation privilégiée à deux, suivie depuis rétablissement du condominium ; le 12 février 1882, il avait adressé une note aux puissances pour les inviter à examiner les mesures à prendre en face de la crise égyptienne. Tandis qu'en 1878, M. Waddington déclarait qu'il ne laisserait pas traiter la question d'Egypte au congrès de Berlin, en 1882, M. de Freycinet semblait au contraire préparer un nouveau congrès de Berlin en sacrifiant le condominmm.

Pendant la crise égyptienne d'avril-mai, M. de Freycinet revint à l'ancienne politique et invita l'Angleterre à se joindre à la France pour « une démonstration morale ». Puis il fit appel successivement au concert européen et au sultan suzerain de l'Egypte. L'Angleterre continuait à suivre une politique d'expectative. Au congrès de Berlin, Bismarck avait dit sans phrases à Disraeli que l'Allemagne laisserait l'Angleterre s'installer en Egypte d'autre part, il avait laissé entendre au représentant de la France qu'il ne protesterait pas contre l'occupation de la Tunisie par ce pays. La France venait de placer la Tunisie sous son protectorat; les impérialistes anglais jugeaient qu'elle avait pris sa part des dépouilles ottomanes et que TEgypte devait s'ajouter à celle de l'Angleterre. Gladstone, devenu premier ministre, voulait, suivant son expression, pratiquer la politique des « mains nettes ». Il continua la collaboration avec la France, mais son ministre des affaires étrangères, lord Granville, y mit une prudente attention qu'il expliquait par l'instabilité des ministères français.

Le 12 mai, M. de Freycinet demanda l'envoi de navires français et anglais devant Alexandrie. L'Angleterre y consentit, mais à condition qu'on n'emploierait pas la force. Les deux escadres mouillèrent devant Alexandrie le 20. Le 25, les deux puissances sommaient le khédive de renvoyer son ministère et d'exiler Arabi. Le khédive ne demandait pas mieux, mais l'Assemblée égyptienne protesta; les officiers adressèrent au khédive un ultimatum le sommant de conserver Arabi, et le khédive céda (27 mai). La politique d'intervention morale avait échoué. Arabi savait que la France et l'Angleterre échangeaient sans cesse des

notes sans pouvoir se mettre d*accord. Au moment le plus critique, M. de Freycinet avait accepté la démission du contrôleur général français et rappelé le consul d'Alexandrie, tous deux partisans d'une action énergique : en France, plusieurs démocrates considéraient Arabi comme un nouveau Méhémet-Ali qu'il fallait laisser libre de c régénérer » l'Egypte. L'exaltation des musulmans s'accrut tous les jours. Le dimanche 11 juÎD, ceux d'Alexandrie attaquèrent les résidents européens qui se promenaient sur la plage et en tuèrent plusieurs. L'émeute fut réprimée par le gouvernement égyptien ; mais on sut qu'Arabi levait des troupes. Dès le 10 mai, il avait porté l'armée de 12 à 16000 hommes, nommé 29 colonels et 5 généraux. L'amiral anglais qui commandait l'escadre mouillée devant Alexandrie se plaignit que l'on construisit des batteries en face de ses navires. Il devint évident que l'Angleterre renonçait à la politique d'expectative. Au contraire, la France qui réclamait seule un acte de force sous Gambetta, se dérobait aujourd'hui. Les rôles étaient intervertis.

L'intervention anglaise. — Tous les expédients imaginés par M. de Freycinet pour gagner du temps échouèrent. La Turquie avait envoyé en Egypte un haut-commissaire, mais elle n'avait pas d'argent pour lui donner des troupes : le haut-commissaire prit le parti d'Arabi qui paraissait le champion de l'Islam. Une conférence internationale avait été convoquée malgré la Turquie et s'était réunie à Gonstantinople le 3 juillet 1882. Les représentants des puissances s'y engagèrent à ne pas agir isolément en Egypte, mais le représentant de l'Angleterre fit ajouter cette restriction : c sauf le cas de force majeure ». Le 4 juillet, lord Granville demandait à M. de Freycinet s'il avait donné à l'amiral français l'ordre de répondre aux menaces par la force : c'était l'inviter à une action commune immédiate. Or M. de Freycinet avait promis au Parlement français de ne pas faire d'expédition ; il se retrancha derrière les engagements pris à Gonstantinople et donna à l'escadre française l'ordre de quitter Alexandrie. L'escadre anglaise y resta seule avec quelques navires russes, autrichiens et grecs.

Le 10 juillet, l'amiral anglais envoya au commandant de la

LÉGYPTB 501

place un ultimatum le sommant d'arrêter la construction des nouvelles batteries qui menaçaient ses navires. Il ne reçut pas de réponse. Le 11 au matin, il bombarda la ville. Les autorités égyptiennes ouvrirent les prisons aux détenus qui se mirent à piller et à massacrer les Européens. Le 15 seulement, les marins débarquèrent et occupèrent la ville ; puis Tamiral anglais invita les commandants des autres nations à rappeler leurs hommes, ce qu'ils firent. Alexandrie resta occupée exclusivement par les Anglais. Ce fut le premier acte.

Le second se joua à propos du canal de Suez. M. de Freycinet essaya de retrouver l'occasion qu'il avait laissé passer devant Alexandrie en demandant à la Chambre de protéger le canal, œuvre française et d'intérêt général. Le 18 juillet, il demandait un crédit de 8 millions « pour faire face aux dépenses nécessitées par les événements d'Egypte ». La France, préoccupée avant tout de refaire ses forces et de chercher des alliances pour reprendre à l'Allemagne les provinces perdues, devaitelle intervenir? Gambetta soutint l'affirmative en disant que la collaboration en Egypte assurait à la France l'alliance de l'Angleterre et lui garantissait en même temps le maintien de l'influence qu'elle avait conquise en Egypte. M. Clemenceau soutint la thèse contraire et défendit la politique d'appel au concert européen qu'avait inaugurée M. de Freycinet. Les crédits furent votés par 424 voix contre 64, < pour mettre la flotte en état, mais non comme autorisation d'agir ».

La France et l'Angleterre déclarèrent à la conférence de Constantinople qu'elles étaient prêtes à défendre le canal contre les entreprises d'Arabi. L'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, devenue leur alliée après l'expédition de Tunisie, s'entendirent pour refuser de confier ce soin exclusivement à la France et à l'Angleterre. Ces deux puissances répliquèrent qu'elles opéreraient seules ou de concert avec les autres.

Gladstone demanda et obtint des Communes, par 275 voix contre 79, un crédit de 57 millions de francs. Le 29 juillet 1882, M. de Freycinet demanda à la Chambre française 9 millions pour envoyer 4 000 hommes au nord du canal, tandis que les Anglais occuperaient le sud. Il assurait qu'il se bornerait à

protéger le canal sans intervenir, qu'il demandait une simple autorisation lui permettant d'agir pendant les vacances s'il était nécessaire, que sans doute l'occupation collective par les puissances proposée à Conslantinople serait acceptée. C'était désavouer timidement sa politique précédente. La Chambre ne suivit pas M. de Freycinet. La commission chargée d'examiner la demande de crédits conclut au rejet. A la Chambre, M. Clemenceau attaqua vivement les propositions du ministre; il affirma que le peuple français devait se « replier sur lui-même » pour préparer la reprise des provinces perdues et « pour se donner des institutions qui le fassent passer de l'état monarchique à l'état démocratique ». Il assura que l'intervention à deux n'affaiblissait pas seulement la France dans le présent, mais qu'elle lui préparait pour l'avenir une brouille avec l'Angleterre, évidemment soutenue en Egypte par l'Allemagne. Il conclut à l'abstention. Les crédits furent rejetés par 417 voix contre 75. Le ministère donna sa démission.

Les Anglais occupèrent Suez le 2 août, Port-Saïd, les bords du canal et tous les établissements de la Compagnie, du 20 au 24. Après le recul de la France, la conférence de Constantinople cessa de siéger, sans se déclarer officiellement dissoute. L'Egypte était abandonnée à l'Angleterre. Alors se joua le dernier acte. Arabi avait déposé le khédive et constitué un conseil de gouvernement; il avait réuni 40 000 soldats, pour la plupart mal armés et mal commandés; il les fanatisait par des prières et des exercices religieux; il leur faisait distribuer des talismans contenant des versets du Koran. Des agents anglais achetèrent plusieurs partisans d'Arabi et probablement Arabi luimême. Le 11 septembre, l'armée anglaise du canal commandée par Wolseley, en marche sur le Caire, rencontra l'armée d' Arabi à ïell-el-Kébir et la dispersa sans peine. Aussitôt, un général anglais, suivi de quelques cavaliers, courut au Caire; il se fit remettre sans difficulté la citadelle. Arabi et son état-major furent arrêtés et jugés. Arabi fut condamné à mort, mais sa grâce avait été signée d'avance. On l'envoya à Ceylan avec une pension.

L'évacuation indéfiniment ajournée. — Les puissances

L'ÉGYPTB 503

avaient laissé faire, mais la Turquie n'allait-elle pas intervenir en qualité de suzeraine? L'Angleterre Finvita à s'abstenir d envoyer des troupes et la Turquie ne bougea pas. Un corps anglais resta en permanence dans le pays, les régiments égyptiens furent réorganisés sous la direction de quelques officiers anglais. Tout d'abord il n'y eut en apparence aucun autre changement. Le khédive fut rétabli dès la chute d'Arabi, le ministère reprit ses fonctions. cNous sommes en Egypte, dit Gladstone, non comme maîtres, mais comme amis du gouvernement égyptien. Le gouvernement ne reconnaît pas à notre pays dans celte atraire des intérêts égoïstes et particuliers séparés des intérêts généraux des nations civilisées. » Le ministère libéral Gladstone, qui dura jusqu'en 1885, ne refusa jamais d'envisager l'hypothèse (le l'évacuation. Mais dès le début, les Anglais ne voulurent plus du contrôle anglo-français : ils ordonnèrent au contrôleur anglais de ne plus exercer ses fonctions ; le gouvernement français laissa supprimer le contrôle devenu inefficace (4 janvier 1883).

Ce fut le terme du condominium et la fin des bonnes relations entre la France et l'Angleterre. Désormais les ministres français combattirent l'occupation non plus au nom des intérêts de la France, mais au nom du droit international. La politique française consiste à réclamer l'évacuation de l'Egypte, la neutralité du canal et à défendre toutes les institutions qui maintiennent en Egypte un contrôle international ou une influence internationale, surtout la Caisse de la Dette. La triple alliance contrecarre ses efforts. Seule la Russie, après l'alliance, lui apporte un concours tardif et peu utile. La France, isolée, est réduite souvent à ce qu'un diplomate anglais appelle « la politique des coups d'épingles ».

Les Anglais cherchent dès le début à réduire la Dette; ils voudraient soulager le budget égyptien, mais surtout rembourser les créanciers à l'aide de nouveaux emprunts exclusivement anglais, ce qui permettrait la suppression des institutions de contrôle international. Dès 1884, ils demandent l'autorisation (le faire une conversion en alléguant la charge qui résulte de l'insurrection et des indemnités dues aux chrétiens d'Alexandrie.

50i LA TURQUIE ET L'EGYPTE

La France obtient qu'une conférence internationale soit réunie à Londres pour traiter la question; son ministre des affaires étrangères, Jules Ferry, subordonne le règlement des questions financières à celui de Tévacuation. Il fait déclarer par son ambassadeur : « Le condominium est mort et nous ne songeons pas à le ressusciter. Nous ne songeons pas davantage à substituer l'occupation française à l'occupation anglaise et le gouvernement de la République est prêt à prendre à cet égard les engagements les plus formels i>. En échange, il obtient que TAnglelerre c s'engage à retirer ses troupes au commencement de l'année 1888, à condition que les puissances seront d'avis que l'évacuation peut s'effectuer sans compromettre la paix et l'ordre en Egypte ». Mais l'Angleterre demande qu'on réduise rintérêt de la Dette; la France s'y oppose au nom des créanciers internationaux ; les négociations pour l'évacuation sont rompues. La conférence autorise TEgypte à faire un emprunt nouveau, mais sous la garantie des puissances et non sous celui de l'Angleterre seule, à condition que l'Allemagne et la Russie auront un commissaire à la Caisse de la Dette et que le pouvoir des commissaires internationaux sera augmenté. D'autre part Ferry avait obtenu qu'une conférence internationale se réunît à Paris le 29 mars 1885 pour traiter la neutralisation du canal ; le lendemain. Ferry était renversé. La conférence se sépara. Puis les négociations furent reprises : les Anglais y étaient opposés, on leur concéda que le conseil d'administration du canal compterait toujours 10 Anglais sur 32 membres. Enfin, la convention internationale de Constantinople du 12 décembre 1888 déclara que le Canal, propriété de la Compagnie, resterait neutre, c'est-à-dire ne pourrait jamais, même en cas de guerre, être barré par une puissance quelconque.

Pendant ce temps, les négociations n'avaient pas cessé entre la France, l'Angleterre et la Turquie au sujet de l'évacuation. Le ministère conservateur Salisbury avait succédé au ministère Gladstone; il était partisan de l'expansion coloniale, mais il ne contestait pas la valeur des engagements pris relativement à l'Egypte. Salisbury essaya de faire régler la question une fois pour toutes. Au mois de mai 1887, il proposa à la Turquie

(l*évacuer TEgypte dans le délai de 5 ans, mais à condition qu'on reconnaîtrait à l'Angleterre le droit de la réoccuper si de nouveaux troubles éclataient. Le Sultan inclinait à accepter, mais le gouvernement français 6t échouer les négociations pour ne pas reconnaître un droit de tutelle à l'Ânglelerre. Alors lord Salisbury télégraphia à l'ambassadeur anglais de Gonstantinople : 8 L'Angleterre restera en Egypte jusqu'au moment où le cabinet de Londres aura acquis la conviction que le gouvernement égyptien est assez fort pour écarter lui-même les dangers intérieurs et extérieurs dont l'Angleterre a cherché à prémunir rÉgypte ». Quelques jours plus tard, dans un discours prononcé à l'occasion d'un banquet, lord Salisbury disait : c L'Angleterre a occupé l'Egypte en pleine anarchie. Elle a tenté de conclure un arrangement avec la Turquie. Celte tentative a abouti à un échec. Cet échec la libère de tous ses engagements » (août 1887). Dès lors, Salisbury se refusa obstinément à toute reprise de négociations relatives à l'évacuation. Le nombre des Anglais qui voulaient que l'Angleterre tint sa parole diminua sans cesse ; l'impérialisme, en progrès constant, gagna une partie des libéraux. La diplomatie française ne montra pas toujours la même fermeté. En 1889, l'Angleterre demanda a faire une nouvelle conversion de la Dette. Le ministre français SpuUer, suivant la tactique habituelle, subordonna son consentement à une promesse d'évacuation; mais son successeur, M. Ribol, laissa faire la conversion sans conditions (1890).

L'Egypte et l'Angleterre au Soudan. — Méhémet-Ali avait conquis le Soudan, installé un gouverneur avec une armée à Khartoum. Les négociants arabes faisaient dans le Soudan égyptien le commerce de l'ivoire et celui des esclaves; les officiers égyptiens et leurs troupes s'associaient à la traite. En 1868, un explorateur anglais, sir Samuel Baker, plus tard Baker- Pacha, conseilla à Ismaïl d'agrandir le Soudan égyptien, d'y améliorer l'administration et d'y abolir la traite. Ce brillant projet plut à Ismaïl qui chargea Baker de l'exécuter. De 1869 à 1875, tout le bassin du Nil jusqu'aux lacs fut occupé : il forma plusieurs provinces gouvernées chacune par un Européen au service khédivial.

Les marchands d*esclaves étaient hostiles au nouveau régime; les Soudanais, tous musulmans, exécraient les Européens. Il y eut plusieurs révoltes partielles qui furent réprimées. En 1881, au moment même où commençait en Egypte Tagilation d'Arabi, un Soudanais de Dongola se déclara le Mahdi ou lenvoyé de Dieu qui doit faire triompher llslam sur la terre. Il forma une armée de ses partisans au Kordofan, prit la capitale de la province et tua le gouverneur et les officiers égyptiens (janvier 1883). 15 000 Egyptiens commandés par un général anglais furent envoyés de Khartoum contre lui : il les surprit et les massacra dans le désert. L'Egypte, avec un budget en déficit et une armée désorganisée, ne pouvait soutenir la lutte. Le gouvernement anglais ne voulait pas s'engager au Soudan. Il résolut de Fabandonner provisoirement aux insurgés qu'on appelait les Derviches. Le général anglais Gordon fut envoyé au Soudan avec mission de ramener les garnisons. Une fois à Khartoum, il résolut de tenter la lutte et d'essayer de tenir; le gouvernement anglais refusa de l'aider. Gordon, abandonné à lui-même, soutint dans Khartoum un siège d*un an : le 26 janvier 1885, la ville fut prise d'assaut et Gordon tué. Le gouvernement anglais avait fini par envoyer Wolseley au secours de Khartoum, mais son avant-garde arriva deux jours trop tard.

Tout le Soudan fut abandonné aux Derviches. L'armée angloégyptienne se borna à défendre l'Egypte et à garder le port de Souakim sur la mer Rouge. Mais l'Angleterre n'entendait pas que d'autres puissances qu'elle pussent acquérir des droits dans le Soudan abandonné. Du côté de la mer Rouge et de l'Océan Indien, elle s'entendit avec l'Italie, son alliée, et lui laissa oqcuper, définitivement la côte de Massaouah (1885), provisoirement la ville de Kassala (1894); elle empêcha l'Allemagne de prendre tout le territoire qui va de la côte de Zanzibar aux grands lacs et s'assura, par la convention de 1890, la région entre le lac Victoria et l'Océan Indien; puis en 1894 elle occupa l'Ouganda entre le Victoria et le haut Nil.

La province égyptienne du Haut-Nil ou Equatoria, cap Lado, avait été coupée du monde par l'insurrection derviche, mais elle restait égyptienne sous le gouvernement de l'Autn-

chien Emin-Pacha. Le gouvernement anglais craignit qu'Emin ne s'arrangeât avec les Allemands établis sur la côte de Zanzibar. Une expédition anglaise commandée par Stanley partit du Congo, traversa l'Afrique sous prétexte d'aller au secours d'Emin, Tenleva de force et lamena à Zanzibar (1888-89). Ensuite l'Angleterre craignit l'occupation du Haut-Nil par les Français qui remontaient les affluents du Congo ^ Dès 1893, le gouvernement français avait conçu le projet de a rouvrir la question d'Egypte » suivant un mot qu'on attribue au président Carnet, en allant occuper le Haut-Nil et en provoquant ainsi la réunion d'une conférence internationale chargée de régler les questions africaines et plus particulièrement celle d'Egypte.

L*Anglelerre voulut arriver avant la France sur le Haut-Nil. En 1896, elle résolut de faire attaquer les Derviches par l'Egypte. Elle demanda à prélever les fonds nécessaires sur une réserve appartenant à la Caisse de la Dette. La Caisse céda malgré Topposition des commissaires français et russe; mais l'affaire fut portée devant les tribunaux mixtes qui déclarèrent le prélèvement illégal. Alors le gouvernement britannique prêta les fonds à l'Egypte, ce qui lui permit de donner un caractère plus anglais à l'entreprise. L'expédition fut conduite méthodiquement par le général Kitchener, devenu sirdar ou chef de l'armée égyptienne : elle prit trois années. En 1896, le sirdar fît prolonger le chemin de fer égyptien jusqu'à la première cataracte à Assouan; de là il envoya des canonnières qui remontèrent le fleuve jusqu'à Dongola. Dongola fut solidement occupé. En 1897, le sirdar fit construire une voie ferrée qui coupa une longue boucle du Nil d'Ouady-Halfa à Abou-Hammed. En avant du terminus, il occupa Berber. Jusque-là, il n'y avait pas eu de grandes batailles. En 1898, le coup décisif fut frappé. A l'armée égyptienne forte de 20000 hommes, le sirdar adjoignit les 5 000 Anglais du corps d'occupation et 7 000 autres tirés de Gibraltar et de Malte. Les troupes, accompagnées de canonnières qui assuraient les communications par le fleuve et suivies

t. On verra, pages 737 et 850, comment elle chercha & leur faire barrer la route par le Congo indépendant, on verra aussi, page 738, dans quelles conditions la mission Marchand fut préparée et accomplie.

d'un immense train de chameaux, remontèrent le Nil jusqu'à Omdurman, la capitale du Mahdi, bâtie sur la rive opposée à Khartoum. Les 100000 guerriers derviches résistèrent courageusement, mais furent écrasés sous le feu des fusils à tir rapide et des canons; les vainqueurs achevèrent les blessés et ne firent presque pas de prisonniers. Après la victoire, le sirdar se rendit au tombeau du Mahdi, fit ouvrir le cercueil et jeter les restes du prophète dans le Nil.

La bataille avait eu lieu le 2 septembre 1898. Ensuite, le sirdar remonta le Nil avec plusieurs bateaux chargés de troupes et arriva le 19 septembre devant Fachoda, qu'il trouva occupé par la petite troupe de Marchand, arrivée le 18 juillet. On verra plus loin comment la France rappela Marchand et évacua Ieflaui'>il.

De 1898 à 1900, TAnglelerre acheva la conquête du Soudan, le successeur du Mahdi fut tué, les principaux chefs dervichcâ tués ou pris. Aujourd'hui, tout le Soudan est reconquis, mais fin a pas été rendu à TEgypte; il a été placé sous la domination conjointe de TAngleterre et de TEgypte. L'excédent de ses dépenses est payé exclusivement par le budget égyptien, mais le chef de l'administration est le sirdar anglais.

Intérêts anglais et Intérêts français en Egypte. - La situation juridique de l'Egypte reste la même qu'avant 1882. L'Angleterre n'a jamais contesté la suzeraineté de l'Empire ottoman, ni empêché de payer le tribut annuel au suUan. Elle n'a pas annexé l'Egypte et n'a pas non plus proclamé offlciellement son protectorat sur ce pays. Le 1 juin 1902, le ministre anglais des affaires étrangères déclarait à la Chambre des Com-

munes : c L'Egypte est un Etat tributaire de l'Empire ottoman occupé militairement par l'Angleterre. »

Le khédive est, en droit, le souverain du pays. Le représentant le plus haut placé de l'Angleterre, lord Cromer, n'est officiellement qu'un des consuls généraux européens. Mais, en fait. lord Cromer dirige la politique égyptienne. Il a pris ses fonctions en 1883 et ne les a jamais quittées, recevant tout sonavancoment sur place, tandis que les consuls généraux de France ont fréquemment succédé les uns aux autres. En 1892, le docile Tevv'fik est mort et a été remplacé par son fils Abbas-Hilmi,

né en 1874 et élevé en Autriche. Abbas, tout jeune, assez mal disposé pour les Anglais, conseillé, dit-on, par le consul général français, essaya de changer les ministres et de choisir les orficiers à son gré. Le consul général anglais protesta, la France donna au khédive le conseil de céder; il le fit et n'essaya plus d*agir en souverain. La direction effective de l'administration est britannique. Les Anglais ont d'abord respecté les situations acquises ^ar les étrangers au service égyptien; quand l'un d'entre eux se retirait, il était remplacé presque toujours par un de ses compatriotes; ces dispositions ont changé, surtout à regard des Français, pendant la politique des c coups d'épingles ». En 1898, il ne restait plus que deux Français i la tète de services khédiviaux importants : le ministre des travaux publics et le directeur du service archéologique. L'armée, la police, les douanes, le service de santé égyptien sont dirigés par un petit nombre de fonctionnaires anglais bien payés sous lesquels opère la masse des fonctionnaires indigènes. La direction des écoles publiques appartenait naguère encore à un Français et le français était la grande langue étrangère enseignée dans les écoles du khédive ; les fonctionnaires anglais eux-mêmes le parlaient. Depuis Fachoda, la direction est anglaise et l'anglais est enseigné concurremment avec le français. Les Français conservent des écoles privées, surtout congréganistes, avec 1600O élèves, et une école spéciale de Droit qui forme des avocats français.

Les tribunaux mixtes, dont le personnel est international mais qui sont au service khédivial, ont été maintenus malgré l'Angleterre .

La Caisse de la Dette subsiste avec ses bureaux, où travaillent beaucoup de nos compatriotes. Mais les champs de cannes et les sucreries de la Daïra Sanieh, où le personnel était tout français et qui servaient de gage à une partie de la Dette, viennent d*ètre vendus à une Compagnie anglaise.

L'administration du canal de Suez est toujours en majorité française et emploie surtout des Français. Alexandrie est depuis 1890 administrée par une municipalité internationale européenne. Un service de santé international a été créé en 1892 pour arrêter la peste et le choléra asiatiques.

blO LA TURQUIE ET L'EGYPTE

Il y a donc eu Egypte trois sortes de. foDctioDnaires européens: l"" les Anglais au service anglais, mais payés par TEgypte, qui sont à peu près exclusivement les militaires da corps d'occupation; 2o les Européens au service égyptien, parmi lesquels les Anglais sont, depuis 1882, devenus de plus en plus nombreux au détriment des Français ; 3** les Européens de3 institutions et entreprises internationales. En comptant tous les résidents, fonctionnaires ou non, on trouve 110 000 Européens, dont 15000 Français et 10000 Anglais, plus les 5000 du corps d*occupalion et 7 000 Maltais, sujets britanniques.

La prospérité de TEgypte s'est incontestablement développée, depuis que ladminislration a été dirigée suivant les principes occidentaux. L*impôt est réparti plus justement; il est moins lourd : 22 francs par tête en moyenne, au lieu de 28, sous Ismaïl. Pourtant les contributions rendent davantage parce qu'on les perçoit plus exactement. Le budget est en excédent bien que rÉgypte paye son corps d'occupation, composé de S 000 Anglais, et comble le déficit du Soudan. Les intérêts de la Dette entêté, après plusieurs conversions, réduits à 3 et 4 p. 100. L'Egypte emprunte aujourd'hui à ce taux.

Des travaux publics importants ont été entrepris. Les chemius de fer, commencés en 1855 sous Saïd, comptent 2 300 kiloroèlres de voies d'Etat et 1 500 de voies particulières. Les travaux pour rirrigation permanente et méthodique, commencés par les Français sous Méhémet-Ali, ont été continués sur une échelle incomparablement plus grande par les Anglais. Une digue de 2 kilomètres vient d'être achevée à la première cataracte pour retenir et permettre de distribuer régulièrement Teau des crues : elle a coûté 100 millions fournis par un emprunt, dont l'intérêt sera remboursé et au delà par l'élévation de l'impôt foncier sur les terres irriguées et la vente des lots conquis sur le désert grâce aux nouveaux canaux. L'irrigation a permis de développer les deux cultures les plus riches, le coton du Delta introduit par Méhémet-Ali, la canne à sucre de la Haute-Egypte, introduite sous Ismaïl.

Le développement économique a profité surtout aux capitalistes anglais, mais les intérêts français viennent immédiate^

L'EGYPTE Sli

ment après les intérêts anglais. Les Français détiennent plus de la moitié de la dette égyptienne; la seule industrie importante de rÉgypte, la fabrication et le raffinage du sucre, appartient principalement à des Français. Le commerce francoégyptien, qui se chiffre par 75 millions de francs par an, est distancé par le commerce anglo-égyptien, égal à près de 400 millions, sur un total de 800 pour toute TÉgypte; mais il dispute le second rang au commerce turc^

BIBLIOGRAPHIE

Turciiiie. — De la Jonquière, Histoire de VEmpire ottoman, 1881. — F. Charmes, Vavenir de la Turquie^ 1883. — Georgiadès, La Turquie acluelUy 1892. — Victor Bérard, La politique du Sultarij 1897, Pro Macedonia^ 1903. — VAlhania (journal séparatiste publié à Bruxelles).

Éffsrpte. — J. Charles-Roux, L Isthme et le Canal de Suez, Paris, 1901, 2 vol. (avec cartes et gravures). —Yacoub Artin Pacha (Arménien, ministre de rinstruclion publique), La propriété foncière en Egypte, Le Caire, 1885; V Instruction publique en Egypte, Le Caire, 1889. —Lord Alfred Milner (jadis sous-secrétaire d'État des finances égyptiennes, aujourd'hui gouverneur du Cap), England in Egypt, Londres, 1892, trad. fr. L'Angleterre en igyple, Paris, 1898. — L. Bréhier, VÉgypte de 4798 à 4900, Paris, 1901 (avec bibliographies). —Pierre Giffard, Les Français en Egypte, Paris, 1883. — H. Pensa, VÉgypte et le Soudan égyptien, Paris, 1895. — J. Cocheris, Situation internationale de VÉgypte et du Soudan (juridique et politique), Paris, 1903 (avec une large bibliographie). ~ Albert Métin, La Transformation de VÉgypte, Paris, 1903. — Voir ci-dessous, page 894.

1. La France a conclu avec TÉgyple, en novembre 1902, un traité de commerce avantageux. Elle n'avait pas voulu le faire auparavant par crainte de porter atteinte au principe de la suzeraineté ottomane qu'elle invoquait contre TAnglclerrc. Ce traité a inauguré une nouvelle politique. Le récent rapprochement franco-anglais a clos la période des « coups d'épingles ». Par la convention du 8 avril 1904, la France renonce à réclamer l'évacuation de l'Egypte et à empêcher l'administration anglo-égyptienne de toucher aux réserves de la Caisse de la Dette ; l'Angleterre s'engage à maintenir la commission internationale de la Caisse avec tous ses pouvoirs, à garder un Français comme directeur du service archéologique, à ne point combattre ce qui reste des écoles françaises.

Page 1