CHAPITRE XVII
De 1870 à 1900.
L'enseignement scientifique. — Dans les désastres de 1870, la France prit conscience de rabaissement de niveau intellectuel dont elle était menacée par suite des défauts de son système d'enseignement. Tous furent unanimes sur le but à atteindre, et les crédits ne furent pas chicanés pour le développement de Tinstruction générale du pays.
L'effort commença dès la première heure et fut continué avec une louable persévérance. Mais si renseignement primaire subit une réforme profonde, dont les résultats définitifs ne pourront être appréciés qu*à la longue, si renseignement supérieur reçut des dotations et des encouragements qui relevèrent ses établissements à la hauteur des Universités étrangères, s*il acquit la liberté et, un peu tard, l'autonomie qui lui avaient fait défaut jusque-là, on n'aboutit point, pour le degré intermédiaire, à une solution satisfaisante. Sur la nécessité de réformes, tout le monde était d'accord; sur la nature de ces réformes, les opinions les plus contraires se firent équilibre; il en résulta des compromis bâtards, sujets à de perpétuels remaniements, des combinaisons incohérentes, incapables du moindre avenir. Jusqu'à présent, au reste, les changements du système sont restés
1. Ce chapitre a été rédigé avec la collaboration de M. Lucien Poincaré pour les sciences physiques et chimiques, et de M. Houssay pour les sciences biologiques.
superficiels et Ton a reculé devant les principales difficultés, celles que créent» d'une part la centralisation universitaire dans un organisme où la liberté est une indispensable condition du progrès, de Tautre Tindépendance acquise par les éiablissemenls que dirige le clergé, indépendance qui n*assure pas davantage la liberlé dont nous voulons parler; la concurrence, dans ces conditions, n*aboutit qu'à Taffaiblissement des études, et le résultat le plus clair en est la scission, i tous les degrés, de la classe instruite en deux camps qui n'ont ni \eè mêmes habitudes intellectuelles, ni les mêmes lectures, et qui, s'ils ne sodI pas hostiles, restent au moins étrangers l'un à l'autre. Malgré l'incontestable largeur d'esprit de nombre de savants catholiques, celte division se fait sentir même dans le domaine scientifique, et elle diminue sensiblement la puissance du pays.
A l'étranger, les questions qui s'agitent à propos de renseignement scientifique n'ont pas, comme nous l'avons déjà remarqué', la même acuité qu'en France; cependant il n'est guère de contrée où l'on ne sente la nécessité de le constituer de plus en plus fortement, fût-ce aux dépens de l'enseignement littéraire, ce qui naturellement ne va pas sans résistances.
Mais le fait le plus saillant dans l'histoire de l'enseignement scientifique pendant les trente dernières années de ce siècle sera peut-être, aux yeux de la postérité, l'entrée définitive en ligne des Universités des Etats-Unis. Longtemps les Américains n'avaient guère paru s'attacher qu'à l'enseignement technique; depuis la guerre de Sécession, un très remarquable mouvement intellectuel les a conduits à imiter les institutions européennes dans le domaine scientifique, à s'intéresser à la théorie pure, à se donner le luxe d'une classe savante qui puisse rivaliser avec celle de l'ancien monde. Libres de traditions gênantes, ayant par eux-mêmes une tendance marquée (peut-être même trop) pour l'originalité, ils débutent, tout compte fait, assez heureusement pour pouvoir espérer le plus brillant avenir.
Les sciences mathématiques. — La difficulté, toujours de plus en plus grande, de diriger l'enseignement secondaire de
1 Voir ci-dessus, l. XI, p. 941.
façon à assurer la marche normale du progrès scientifique, ne parait pas en tout cas, jusqu'à présent, avoir sensiblement influé sur les conditions de ce progrès. Les trente dernières années du xix* siècle achèvent de s'écouler sans que des symptômes de ralentissement se soient accusés, et la postérité estimera sans doute que cette période aura brillé, scientifiquement parlant, au moins autant que les précédentes. En particulier, la production mathématique ne fait que s'accroître et le nombre des travailleurs semble grandir suivant une progression de plus en plus rapide, à mesure même que la science prend un caractère de généralisation de plus en plus abstrait, qui rend son histoire de moins en moins abordable pour quiconque ne coopère pas lui-même au progrès.
Mais ce n'est pas ce motif seulement qui rend aujourd'hui plus difficile notre tâche d'historien; pour toutes les sciences» il faut un recul suffisant dans le passé, afin de pouvoir estimer a leur juste valeur les travaux importants et les mettre dans la lumière qu'ils méritent. Nous ne pouvons d*ailleurs consacrer les quelques pages qui vont suivre à enregistrer, sous forme d'annales, des noms d'auteurs et des titres d'ouvrajfes; nous n'avons pas davantage la prétention de présenter un tableau exact et complet de l'état actuel de chaque science. Force nous est donc de faire un choix que les contemporains pourront trouver injuste et que sans doute la postérité ne ratifiera pas; mais nous essaierons du moins de le diriger de façon à faire connaître les principaux courants d'idées qui se sont manifestés depuis 1870 et dont le retentissement a dépassé le cercle des savants qui s*y intéressaient directement.
Géométrie. — Signalons en premier lieu le Calcul de la géométrie énumérative {abzdhlende) de Hermann Schubert (de Hambourg), paru en 1879. Ce travail, qu'on peut considérer comme le développement définitif des divers principes posés par Michel Chasles, a pour objet la discussion du problème consistant à examiner combien de figures géométriques de définition donnée satisfont à un nombre de conditions suffisant aies déterminer.
Mais pour la géométrie, ce qui singularisera surtout la
période dont nous nous occupons, c*est le nombre et Timportance des travaux consacrés à des spéculations dont la génération précédente n'aurait pas même admis Vidée première, et qui n*ont point paru sans soulever des réserves et même parfois des protestations de la part d'esprits moins aventureux. Dans ces spéculations se sont rencontrées les tendances procédant du développement des idées de Staudt, et celles qui dérivent des constructions systématiques de Lobatchefski, Bolyai et Riemann.
La géométrie projective, pour conquérir définitivement son autonomie, devait écarter la notion de distance en tant que donnée empiriquement et telle qu'elle forme la base de la géométrie métrique. Le problème fut en réalité résolu par Caylej dans son Sixth Memoir on Quantics (1859), par la construction du concept abstrait de la distance de deux points; cette solution consiste à substituer à la notion de chaque point sur uoe droite celle d'un nombre qui lui soit attribué comme cote, et à former avec ces cotes (ou affixes), suivant une loi déterminée, le rapport anharmonique du quaternaire que constituent, ayec un couple de référence, les deux points dont on veut définir la distance ; elle sera le produit, par une constante arbitraire, du logarithme de ce rapport anharmonique.
Cette conception abstraite était nécessairement plus large que la notion concrète de distance, et assurait, par là même, la prédominance à la géométrie projective, en lui donnant uoe base plus générale que celle de la géométrie métrique. Ces conséquences purent apparaître dès que Félix Klein, en 1871, faisant varier la constante arbitraire de Cayley, retrouva les espaces de Riemann, à courbure positive, nulle ou négative, et qu'il put en même temps, par l'introduction de nouveaux paradoxes (dérivés de la distinction des deux faces d'un plan), multiplier encore les géométries non-euclidiennes.
D'autre part, les idées de Riemann avaient attiré l'attention sur la conception des espaces à plus de trois dimensions. Pendant une première période, les travaux dans ce sens n'eurent que le caractère de recherches analytiques, sous une terminologie empruntée à la géométrie ordinaire. Mais ensuite ils
prirent une allure plus tendancieuse, en particulier ceux qui furent consacrés à l'espace à quatre dimensions. Mentionnons, dans la collection Brill, les curieux modèles (i trois dimensions) des projections de solides réguliers à quatre dimensions ; rappelons aussi les recherches sur la possibilité, dans Thypothèse d'une quatrième dimension de l'espace, de certains mouvements comme la sortie d*un corps hors d'une enceinte entièrement close.
Ces recherches ont, à la vérité, été dirigées surtout dans la voie de la géométrie métrique, mais les travaux de géométrie projective à n dimensions n'ont pas été moins considérables. Le principal promoteur de ces études a été William Kingdon Clifford (1845-1819), par son mémoire On classification ofLoci (1878).
La géométrie analytique moderne a une tendance naturelle à se rapprocher de la géométrie projective depuis que celle-ci a afCrmé son indépendance. Il suffit de rappeler que Félix Klein fut longtemps le principal représentant des idées de Plûcker et son véritable continuateur, en particulier pour la théorie des complexes du second degré. Mais la théorie générale des courbes et des surfaces n'a pas été négligée pour cela, et en particulier nos compatriotes Serret (1819-1885), Halphen (1844-1889), Darboux y ont attaché leurs noms. Les recherches du second, dont on doit rapprocher celles de Nœlhev, ont d'ailleurs un caractère algébrique ; de même celles plus récentes de Caslelnuovo, Enriques, Picard, sur les fonctions algébriques de deux variables indépendantes. Les leçons sur la théorie générale des surfaces de Darboux résument les connaissances actuelles sur l'application de la haute analyse à la* géométrie, connaissances que l'auteur a singulièrement accrues.
Les questions spéciales qui ont provoqué le nombre le plus considérable de travaux importants sont celles de la courbure des surfaces; de la représentation d'une surface sur une autre; enfin ce qu'on appelle, d'après Leibniz, YAnalysis situs, et dont nous pouvons citer, comme exemple, la proposition, encore sujette à discussion, de Tait sur le nombre de couleurs nécessaire et suffisant pour colorier une carte géographique.
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562 LES SGIJSNGES MODERNES
Algèbre. — Au point de vue philosophique, le trait le plus saillaat dans les nouvelles conceptions géométriques est évidemment l'exclusion systématique de tout élément concret, la tendance à construire la science de l'espace sur une base exclusivement rationnelle ; partant, avec une généralité telle qu elle ne s'appliquera à l'espace réel que comme à un cas particulier, correspondant à des déterminations singulières de valeurs conçues à priori comme arbitraires. A cette tendance devait correspondre, dans la science des nombres et de leurs relations, un courant analogue : il s'agissait d'exclure, en tant que donnée empirique, la notion de continuité, tout en la construisant, sous une forme rigoureusement logique, en prenant seulement comme point de départ la notion du nombre entier.
Des théories distinctes, dont la fusion fera sans doute aboutir cette réforme capitale des fondements de l'enseignement noathématique, ont été jusqu'à présent proposées i cet effet par Weierstrass (né en 1815)de Berlin. Méray (né en 1835) de Dijon, Dedekind(né en 1851) de Brunswick, Heine (1821-1881) etGeor^ Cantor (né en 1845), tous deux professeurs à Halle. Cantor s'est signalé par sa doctrine des ensembles (notion embrassant celle des espaces à n dimensions) et de leur puissance. Il a démontré la possibilité de faire correspondre un à un, d'une façon univoque, tous les points d'un espace indéfini quelconque avec ceux d'une droite de dimension finie.
De même, à la conception de géométries possibles différentes répond, dans une certaine mesure, celle d'algëbres différentes, c'est-à-dire de procédés de calcul ayant chacun ses règles spéciales, et susceptibles dès lors d'être appliqués à des questions devant lesquelles restait impuissante l'algèbre ordinaire, en correspondance trop étroite avec la géométrie ancienne. Gomme cas très particulier de Valgèbre universelle^ nous pouvons citer l'algorithme applicable à la logique , surtout développé par l'Américain C.-S. Peirce, et en rapprocher, quoique le lien ne soit pas encore établi, les tentatives de M. Peano pour constituer un système de notations adéquat au langage mathématique. Signalons encore les leçons sur l'algèbre de la logique de E. Schrôder.
Mais si les questions de ce genre prennent de jour en jour plus d*importance, les travaux se multiplient, surtout en algèbre, dans deux domaines qui sont loin d'être épuisés : d'un côté la grande théorie des invariants ou des transformations linéaires (Gordan, Hilbert, etc.); de Tautre, celle des groupes de substitutions, dont Tobjet primitif était de rechercher les formes d'équations d*un degré donné résolubles au moyen de radicaux, mais qui, entre les mains de M. Camille Jordan etdeKronecker (1823-1891), s*est constituée comme une doctrine isolée. Le Traité des substitutions du premier, les Grundzûge einer arithmeiischen Théorie der algebraischen Grossen (1882) du second, sont des ouvrages fondamentaux sur la matière.
Analyse et théorie des fonctions. — La théorie des groupes, primitivement algébrique, a pris une extension considérable par suite des travaux du Norvégien Sophus Lie (f 1899), qui Ta étendue à l'analyse, et en particulier à la théorie des équations différentielles ordinaires et de celles aux dérivées partielles, qui en a également montré le rôle considérable en géométrie, tant pour le développement de cette science que pour Téclaircissement du concept d'espace. Aux théories générales de Sophus Lie, on peut rattacher les résultats obtenus par Halphen sur les invariants différentiels , et les recherches d'E. Picard sur l'extension de la théorie de Galois aux équations différentielles linéaires.
Dans un autre ordre d*idées, les applications de la théorie des groupes à l'intégration des équations différentielles et à Tétude des fonctions définies par ces équations ont été, à partir de 1876, l'objet de travaux considérables qui ont surtout illustré notre compatriote Henri Poincaré (né en 1854) et qui ont notamment abouti à la définition des fonctions transcendantes (fuchsiennes et thétafuchsiennes) * à employer pour l'intégration des équations linéaires.
L'étude des équations différentielles, soit ordinaires, soit aux dérivées partielles, soit pour certains types particuliers, doit d'importantes contributions à Darboux, Poincaré, Picard,
i. Noms rappelant celui de Lazare Fucbs; voir ci-dessus .t. XI, p. 948.
Appell, Goursat, Painlevé. Récemment Tétude des fonctions définies par des séries a été en partie renouvelée par les travaux de J. Hadamard et E. Borel.
La théorie des fonctions elliptiques est restée un champ d'études fécond; le nombre des ouvrages consacrés àTexposer et la fréquence de leur apparition témoignent de la continuilé du progrès. Parmi ces ouvrages, celui où Halphen, en 1866, développa systématiquement les notations de Weierstrass, a laissé une trace profonde.
La théorie générale des fonctions a fait de remarquables progrès auxquels Weierstrass et Schwarz (né en 1845) à Berlin, Mittag-Leffler (né en 1846) à Stockholm, Méray, Darboux et H. Poincaré en France ont attaché leurs noms. La classification des fonctions repose désormais sur des théorèmes précis; les moyens d'en construire de différents types ont été reconnus; des postulats f longtemps admis sans démonstrations réelles, ont été écartés. De larges voies ont été ouvertes aux travailleurs de l'avenir.
La théorie des nombres proprement dite est restée relativement stationnaire. Toutefois nous devons signaler les importantes recherches sur l'approximation de nombres quelconques au moyen de suites de nombres entiers. La voie a été frayée par Hermite pour établir la transcendance du nombre e, puis par Lindemann pour celle du rapport de la circonférence du cercle à son diamètre. Le problème général de cette approximation a reçu récemment une importante interprétation géométrique de Minkowski.
Mécanique et Astronomie. — Si abstraites que paraissent devenir désormais les recherches de mathématique pure, elles n'en gardent pas moins le contact avec le monde des phénomènes ; elles sont même, beaucoup plus qu'on ne le croirait à première vue, sinon dirigées, au moins soutenues par la nécessité de constituer des méthodes applicables à la solution des problèmes concrets ou à la discussion des théories physiques. Dans un travail couronné en 1888 par l'Académie des sciences, M™' Sophie Kowaleska (1883-1891), en découvrant un nouveau cas d'intégrabilité des équations différentielles du
mouvement, grâce à remploi de théta-fonctions de deux variables indépendantes y a donné notamment un remarquable exemple des applications que Ton peut faire en mécanique des théories analytiques modernes. C'est aussi en mécanique que le calcul des quaternions et les autres conceptions analogues semblent destinés à recevoir le plus de développement, comme le montre en particulier la Theory of screws (vis) de Stawell Bail (Dublin, 1876). Les travaux de Lagrange et de Jacobi avaient ramené le problème de la dynamique à certains types d'équations différentielles, qu'il était indiqué d'étudier en eux-mêmes; ce sujet a été l'objet de nombreux travaux récents.
La dynamique subit d'ailleurs une évolution marquée par suite de l'introduction de la considération des frottements dans la mécanique céleste, et de celle des mouvements rotatoires en hydrodynamique. Les remarquables recherches (1879) de George Howard Darwin, de Cambridge (né en 1845), dont les résultats ne sont pas encore, à vrai dire, universellement acceptés, n'ont pas seulement déterminé les conséquences du frottement des marées sur l'accélération du moyen mouvement de la lune, problème posé depuis longtemps : elles ont éclairé d'un nouveau jour les questions de l'origine et de l'histoire de notre satellite. Le traité de J.-J. Thomson {Motion of Vortex Rings y 1882) a rendu classique une nouvelle forme de l'hypothèse atomique, celle d'anneaux fluides mobiles dans un milieu fluide, idée remontant à une célèbre proposition d'Hemholtz sur l'indestructibilité des mouvements tourbillonnaires dans un milieu homogène, incompressible et sans viscosité, mais qui fut formulée avec précision par William Thomson.
La question de la propagation des ondes, celle du mouvement d'un solide dans un liquide, l'étude des mouvements de l'atmosphère, l'acoustique (Lord Raleigh, Theory of Sound, 1877-1878), l'élasticité, la théorie cinétique des gaz, celle de l'électro-magnétisme (1871) de Maxwell (1801-1879), qui s'étend à l'optique, doivent être signalées comme ayant également fait l'objet, dans ces trente dernières années, de travaux mathématiques particulièrement considérables, et réalisant d'indiscutables progrès. On voit que ces sujets embrassent en réalité la
physique tout entière ; et si, sans doute, la physique mathématique est encore loin d^avoir, comme la mécanique, reçu uDe forme rationnelle définitive, il semble bien que les travaux de notre temps compteront, dans l'avenir, parmi les plus importants qui auront servi à déterminer cette forme.
Nous avons eu l'occasion de signaler, un peu plus haut, une des graves questions théoriques qui s'agitent encore en astronomie '; mais, en fait, les progrès de la mécanique céleste sont plutôt limités aujourd'hui au perfectionnement des méthodes d'exposition et de calcul. Parmi les traités destinés à remplacer l'œuvre niagistrale de Laplace et i mettre au point les nouveaux procédés, un rang à part semble devoir être assigné à celui de Tisserand, dont la publication, en partie posthume, vient d'être terminée.
L'astronomie d'observation développe de plus en plus ses moyens, et prend un caractère international, accusé dans la récente et grandiose entreprise d'une carte du ciel obtenue au moyen de la photographie. Mais, comme observation d'une nature différente de celles qui avaient déjà été faites antérieurement, on ne peut guère signaler que celle des canaux rectiligues de Mars, due à l'astronome Schiaparelli, qui est parvenu enfin i donner une explication plausible de ces singulières apparences.
Les sciences physiques. — L'énumération qui précède, pour les travaux des sciences mathématiques, témoigne à coup sûr que l'activité de l'esprit humain dans ce domaine, loin de se ralentir, est plus vive que jamais; toutefois, pour comparer à ceux des précédentes les résultats obtenus pendant cette dernière période de trente ans, pour la caractériser vis-à-vis d'elles, il faut attendre que ces résultats aient produit leurs conséquences et que se lève la génération formée par les élèves des maîtres d'aujourd'hui.
i. Dans un autre ordre d'idées, le fondement même des méthodes d'approximation employées depuis Laplace en mécanique céleste a été Fobjet de critiques essentielles; H. Poincaré a montré que les séries employées n'étaient pas codvergenles; il a caractérisé la nature de ces séries, et montré les services qu'elles peuvent continuer à rendre dans certaines limites. 11 a d'ailleurs développé de nouvelles méthodes pour l'étude du problème de la mécanique céleste, et indiqué d'autre part divers perfectionnements aux procédés exposés daos le Traité de Tisserand.
Pour la physi(](U€$9 dont les progrès peuvent se traduire par de saisissantes applications concrètes, il en est tout autrement. Ce que sera notre âge pour la postérité, nous pouvons sans doute le dire dès aujourd'hui; la postérité verra probablement l'emploi industriel de Télectricité atteindre des proportions dépassant les prévisions actuelles les plus hardies ; elle n'oubliera pas que cet emploi a commencé de nos jours.
Or cet emploi n'a pu se faire qu'à une condition ; tandis que, dès l'origine delà chimie moderne, les maîtres les plus illustres, en même temps qu'ils poursuivaient des recherches théoriques, avaient dû s'intéresser aux besoins de la pratique, les physiciens, au moins en très grande majorité, étaient restés, jusqu'à ces derniers temps, confinés dans leurs chaires ou leurs laboratoires. Ingénieurs et mécaniciens n'avaient guère à leur demander que certaines mesures précises, et ne réclamaient pas leur collaboration active.
Lorsque l'électricité entre en jeu, la situation change; déjà la télégraphie , en particulier pour les transmissions , sousmarines, exigeait des ingénieurs spéciaux, des électriciens, et provoquait en même temps des travaux de science pure. Mais aussitôt que le nouvel agent intéresse le domaine de la véritable industrie et de la libre concurrence, il faut bien que chaque nation s'ingénie à imiter et à perfectionner sans retard ce qui a été réalisé quelque part, il faut bien que les savants forment des électriciens et les guident.
Pour le progrès scientiflque général, les conséquences sont très sensibles; les recherches de physique, qui exigent de minutieux et patients efforts, qui ont besoin de coûteuses installations, semblaient condamnées à rester, comme activité, bien en arrière des mathématiques; l'intérêt pratique qui désormais s'attache à elles compense les motifs contraires; le nombre des chercheurs se multiplie, l'importance matérielle des travaux s'accroît en proportion, et la rapidité de leur communication ne laisse plus à désirer. La presse scientiflque trouve une diffusion assurée; les sociétés qui s'occupent de physique voient grandir leur rôle et leur importance. Celte science enfin prend le caractère international que la mathéma-
tique a revêtu la première ; ce caractère s'accuse pratiquement par la fondation de la Société internaiionale des électriciens; par celle du Bureau international des poids et mesures^ installé au pavillon de Breteuil, dans le parc de Saint-Gloud, bureau que subventionnent toutes les nations civilisées » et qui a pour objet d'assurer la conformité des unités de mesure pour les recherches scientifiques, sur la base élai^ie du système métrique décimal; par le Congrès d'électriciens de 1881, qui a abouU, pour les mesures électriques, à un système rationnel et uniforme de nouvelles unités, dont les noms ont consacré les gloires scientifiques d'Ohm, de Volta, d'Ampère et de Watt; enfin par YExposition d'électricité qui eut lieu également à Paris à la même époque, et qui a marqué une date aussi intéressante pour le savant que pour l'industriel.
L'Électricité. — La télégraphie avait depuis longtemps familiarisé avec l'idée que l'électricité dynamique effectue le transport le long d'un fil d'une force motrice; théoriquement cette force n'était point limitée ; en pratique on n'avait à transmettre que des actions très faibles. On avait, d'autre part, depuis la découverte de l'induction par Faraday, le moyen de produire de Télectricité avec un mouvement; des appareils furent combinés de bonne heure dans ce but par Pixii et Clarke. Mais leur imperfection ne permettait pas de résoudre le problème industriel (produire à bon marché une énergie électrique considérable, en brûlant du charbon sous une chaudière, au lieu de brûler du zinc dans une pile), problème qui se posait d'ailleurs pour un but spécial, celui de l'éclairage par l'électricité.
Il fut résolu par Gramme, ingénieur d'origine belge, mais travaillant en France, qui construisit le premier type pratique des dynamos et le perfectionna successivement. Sa première machine est à courant continu ; il en a construit d'autres à courants alternatifs, genre pour lequel les inventions se sont multipliés et qui a pris le dessus, comme plus simple et donnant un meilleur rendement, depuis que l'invention des transformateurs (1884) a permis de l'employer pour les lampes à incandescence. Ces dernières lampes, dues à l'Américain Edison, en permet-
tant de modérer la lumière autant que Ton veut, ont, comme on le sait, assuré le succès et la vulgarisation de l'éclairage électrique, alors qu^au début on ne cherchait à remployer que pour la production de foyers exceptionnellement intenses, et que la bougie JablochkofF n*était pas encore applicable à réclairage de nos appartements.
Une dynamo est, par principe, réversible, c esl-à-dire que si, actionnée mécaniquement, elle produit un courant électrique, elle peut aussi bien, actionnée par un courant électrique, produire un travail mécanique. L'invention de Gramme donnait donc immédiatement une solution pratique du problème du transport de la force à distance, qui se présente si fréquemment dans rindustrie.
Les conditions à réaliser afin d'effectuer ce transport, pour de puissantes énergies, et à d'assez grandes distances, furent rapidement déterminées dans des expériences auxquelles le nom de Marcel Deprez restera attaché; on pouvait dès lors utiliser les chutes d'eau des montagnes pour éclairer les villes (ou pour y distribuer de la force motrice).
Les efforts se tournèrent ensuite vers un autre côté, l'application de l'électricité à la traction. Dans cette dernière phase, la France s'est relativement laissé devancer, tandis qu'aux Etats-Unis les tramways électriques ont pris très rapidement un développement extraordinaire (transmission de la force par fils aériens, avec trolley).
Les accumulateurs électriques constituent une invention qui n'est pas moins précieuse, pour le problème de la locomotion mécanique. Cette invention reste en fait anonyme, car elle consiste en modifications successives d'expériences de laboratoire connues depuis longtemps; les accumulateurs, étudiés au début pour assurer la régularité du débit dans les conducteurs électriques, sont en réalité des piles où l'on produit, en les chaigeant, une action chimique inverse de celle qui détermine le courant de décharge. Us donnent donc le moyen d'emmagasiner de l'énei^ie pour la dépenser à volonté, comme aussi la faculté de transporter cette énergie emmagasinée.
Hais les éneigies motrices, lumineuses ou chimiques, ne
sont pas les seules formes que Télectricité puisse servir à transmettre. En 1876, rAméricain Graham Bell exposait à Philadelphie le premier téléphone^ bientôt complété (déc. 1871) par le microphone de son compatriote Hughes. Le phonographe d'Edison est de la même époque. Dans ces appareils, l'électricité assure en fait la ressemblance des vibrations de deux plaques de fer doux identiques. Le principe, physiquement, est aussi simple que possible ; mais mathématiquement il n'a pas encore été abordé, tandis que le téléphone est déjà devenu un des instruments familiers de la vie civilisée.
A côté de ces progrès industriels qui ont nécessité, comme nous Tavons dit, une active coopération des physiciens proprement dits (d'un lord Kelvin, d'un Mascart, d*un Lippmann,etc.) pour la solution des délicats problèmes de la pratique, la science a commencé à préparer la voie à d'autres inventions que le siècle prochain pourra réaliser. Nous avons indiqué * la théorie électro-magnétique de la lumière suivant Maxwell ; une onde lumineuse serait une suite de courants alternatifs se produisant dans le milieu diélectrique, et changeant de sens uo nombre énorme de fois par seconde '.
Le physicien allemand Hertz (1857-1894) montra expérimentalement que les effets inductifs se propagent en réalité avec une vitesse finie égale à celle de la lumière. Il employa à cet effet la méthode des interférences ; il construisit un excitateur produisant d'une façon très simple des courants changeant de sens un milliard de fois par seconde, et un résonateur permettant aussi simplement de suivre les phases de la vibration électrique. Hertz a ainsi constaté l'existence de rayons électriques se réfléchissant et se réfractant comme des rayons lumineux. C'est à la production de tels rayons que sont liés les essais récents de télégraphie sans fil, pour transmettre l'électricité comme on transmet la lumière, par l'éther impondérable; c'est aussi dans cette voie que l'Américain Tessla poursuit la synthèse d'une lumière sans radiations chaudes, au moyen