LE MINISTÈRE CONSERVATEUR DISRAELI
pour préyenir une révolte, avait lâché des bandes de bachibouzouks avec liberté de brûler, de tuer et de violer à leur gré. Ce fut à cette occasion que Gladstone sortit de sa retraite et publia contre l'attitude turcophile du cabinet une brochure intitulée Atrocités de Bulgarie. L'opposition réunit, dans plusieurs grandes villes, des meetings d'indignation. Lord Beacousfield ne se laissa pas ébranler; il avait pour lui le sentiment populaire, heureux de voir renaître la lutte traditionnelle contre la Russie. On chantait dans les cafés-concerts de Londres des couplets patriotiques et belliqueux; le passage d'une chanson de circonstance,
Nous ne voulons pas la guerre Mais, par lingot s'il faut la faire...
a introduit dans le jai^on politique anglais deux nouveaux mots : jingo eljingoïsme^ pour désigner les chauvins et le chauvinisme. Le ministère jouait très habilement de l'enthousiasme national contre la Russie. Lord Beaconsfield se sépara de son ministre des Affaires étrangères, qui était favorable à la paix, et le remplaça par lord Salisbury, jusqu'alors secrétaire d'Élat pour les Indes. 11 se fit accorder un crédit extraordinaire de 150 millions, convoqua les réserves, concentra des troupes à Malte. On sut plus tard que toutes ces démonstrations étaient une comédie pour amuser l'opinion anglaise, et que Lord Beacons- Beld, tout en feignant de préparer la guerre, traitait secrètement avec la Russie et l'assurait de ses sentiments pacifiques. Le règlement de la question d'Orient eut lieu à Berlin. Lord Beaconsfield s'y rendit en même temps que le ministre des Affaires étrangères, lord Salisbury. Il obtint le maintien de l'Empire ottoman, fit perdre aux Russes une partie du terrain gagné par eux au traité de San Stefano et réussit à annexer Chypre à l'Angleterre. A son retour, il fut reçu en triomphe à Londres, ville chauvine; une foule immense accompagna sa voiture et se pressa devant son hôtel . le premier ministre parut au balcon, harangua le peuple et déclara au milieu des applaudis* sements : « Lord Salisbury et moi, nous vous apportons la paix, et, je l'espère, la paix avec l'honneur! » C'était le triomphe du
nouveau torysme, au moins dans la capitale. On conseillait à lord Beaconsfield de dissoudre immédiatement la Chambre; c'était une belle occasion de conserver la majorité inespérée acquise en 1874. Il attendit encore deux années, pendant lesquelles sa popularité baissa. Les frais de la politique d'intervention étaient considérables, le déficit avait fait son apparition dans le budget qui, sous Gladstone, avait donné des excédents. h'income lax, impôt provisoire en théorie et dont Gladstone avait promis Tabolition, dut être augmenté. Pendant que les charges devenaient plus lourdes, la prospérité de FAngleterre diminuait. L'activité de Tindustrie et du commerce faiblissait depuis 1873. Les prix des produits agricoles baissaient depuis 1874 à cause de la concurrence des pays d'outre-mer; alors commençait la crise agraire dont la Grande-Bretagne, comme tous les pays européens, soufTre encore aujourd'hui; elle fut très grave en 1879- 1880, Tannée de la plus mauvaise récolte du siècle en Grande- Bretagne et en Irlande. Quand lord Beaconsfield se décida à dissoudre le Parlement (24 mars 1880), le mécontentement était à son comble. Les électeurs donnèrent aux libéraux une grosse majorité (349 libéraux, 23S conservateurs, 68 Irlandais), lord Beaconsfield se relira; il mourut en 1881. On lui a élevé une statue à Westminster, en face du palais du Parlement, et chaque année, ses admirateurs, ornés de la primevère, fleur préférée de Beaconsfield, font une démonstration solennelle autour de cette statue. Beaconsfield est honoré à juste titre comme le restaurateur du torysme.
///. — Parnell contre Gladstone (1880-8 5).
La paix, sauf en Egypte. — Après la victoire des libéraux en 1880, la reine offrit le pouvoir à lord Hartington, puis à lord Granville, qui le refusèrent tous deux en déclarant qu'il revenait à Gladstone, rentré dans la lutte depuis trois ans. La reine n'aimait guère Gladstone, qui tenait pour les prérogatives du Parlement avec autant de fermeté que Beaconsfield pour celles du souverain. On prétend qu'elle aurait dit du leader libéral :
c C'est le seul ministre qui ne m*ait jamais traitée ni comme une femme ni comme une reine. » Elle dut se résoudre pourtant à le mettre à la tôte du nouveau cabinet. Gladstone reprit, suivant ses promesses, la politique de la paix. Il offrit un armistice aux Boers révoltés, et, sans chercher à tirer vengeance d'une défaite qu'ils venaient d'infliger à l'armée anglaise de Natal, il leur rendit l'autonomie en ne gardant pour le Royaume-Uni que le droit de contrôler leur politique étrangère (1880-84).
En Afghanistan, il réussit à sortir sans dommage d'une situation très embrouillée; il ne voulut pas annexer l'Afghanistan et se borna à faire observer par l'émir le traité de 1878 qui donnait à l'Inde une partie des frontières scientifiques réclamées par Beaconsfield. A Calcutta, il remplaça le vice-roi Lytton par lord Ripon, homme de paix et de réformes, qui réduisit les dépenses militaires, rendit la liberté à la presse indigène et fit faire une enquête sur l'instruction.
Cette politique était critiquée âprement par les impérialistes Gladstone finit par leur accorder une intervention en Egypte, où les résidents européens étaient menacés par une insurrection militaire et nationale.il fit bombarder Alexandrie, battre Arabi- Pacha à Tell-el-Kebir par les troupes anglo-indiennes de Wolseley (1882). Il y perdit le concours de quelques radicaux opposés à toute guerre, notamment de John Bright, qui sortit du cabinet Gladstone après le bombardement. Les impérialistes ne furent pas satisfaits; ils reprochaient à Gladstone de ne pas poursuivre ses avantages; le plus grand sujet de plaintes était l'abandon de Gordon, qui était assiégé par les derviches à Khartoum. Gordon était au service du khédive et n'avait reçu aucune mission officielle du gouvernement anglais, mais il était extrêmement populaire en Grande-Bretagne, à cause de sa bravoure et de son idéalisme chrétien. Après beaucoup d'hésitations, Gladstone se décida à faire préparer une expédition pour secourir Khartoum : elle était à peine prête quand on apprit que cette ville avait été prise et tous ses défenseurs massacrés (1885). Cette nouvelle causa une émotion profonde et un mécontentement contre le ministère. Une motion de blâme contre le gouvernement faillit être votée à la Chambre des com-
Hibtoihb aivÉRALB. XII. 5
munes. Dans la même année, une contestation de frontière amenait un combat entre les Russes et les A%hans devenus les alliés des Anglais. La guerre parut imminente entre la Russie et rAngleterre. Ces complications extérieures contribuèrent à la retraite volontaire du cabinet libéral, dont la cause principale se trouve dans les embarras suscités par la question irlandaise.
La question irlandaise. Land act de 1870. — Les Irlandais étaient toujours représentés au Parlement par des nationalistes, mais n'avaient plus de députés influents. La Grande-Bretagne les avait oubliés quand ils furent bruscjliement rappelés à son souvenir par les révolutionnaires fenians (1865-67). Le parti fenian avait été décimé par les exécutions et il ne subsistait plus en Irlande que sous forme de sociétés secrètes, à Dublin et dans quelques autres villes ; il avait son centre aux EtatsrUnis; les fenians étaient partisans de rétablissement d*une république par une insurrection à main armée, et ne s'intéressaient pas à l'action parlementaire. La masse des paysans catholiques irlandais avait toujours à peu près la même situation : la propriété du sol appartenait à des Anglais protestants, généralement absents et représentés dans le pays par des agents; ils ne se souciaient pas de mettre eux-mêmes leurs terres en valeur et en tiraient comme revenus les fermages payés par les paysans irlandais qui louaient de petits lots.
Une famille irlandaise pouvait demeurer pendant plusieurs générations sur le même morceau, si elle- satisfaisait le landlori ou son agent; mais son chef était tenant at will, tenancier à la volonté du propriétaire, qui pouvait à tout moment le faire expulser. L'Irlande est un pays de grande propriété et de petite culture avec les inconvénients des deux systèmes : tyrannie du landlord, ignorance et misère du cultivateur. La pauvrelé do l'Irlandais est extrême pour plusieurs raisons : le sol est trop morcelé et les fermes sont trop petites pour pouvoir à la fois nourrir une famille et payer la rente; le climat est trop pluvieux pour les céréales; l'Irlandais ne peut faire pousser pour sa subsistance que des pommes de terre; l'usage d'expulser sans pitié (éviction) ceux qui ne payent pas la redevance augmente la détresse précisément dans les années où les
récoltes sont mauv^aises. Or tous ces paysans censitaires irlandais sont d*une race et d'une religion différentes de celles des propriétaires : leurs rancunes contre les landlords en sont d*autant plus violentes. Il y a dans le pays des associations secrètes, les c gens du clair de lune » {moonlighters)^ les c garçons blancs » {tohite boys) et d'autres qui se vengent des évictions en mutilant le bétail, en brisant les clôtures, en mettant le feu chez les propriétaires et leurs agents, parfois en assassinant ces derniers. G*est ce que Ton appelle les € crimes agraires ». Ils n*ont été en général que des actes isolés et n'ont jamais menacé la domination anglaise aussi sérieusement que l'essai de révolution des fenians.
La situation n'est pas la même dans la partie nord-ouest de rirlande, l'Ulster, colonisée par des Anglais et des Écossais. Les fermiers de l'Ulster sont protestants et attachés à la domination britannique, orangistesy comme on les appelle par allusion aux événements de 1688. Belfast, capitale de l'Ulster, est le centre de l'orangisme. En Ulster la grande propriété existe comme dans les autres provinces, mais le tenancier ne peut être évincé au gré du landlord; celui-ci ne peut le renvoyer qu'en lui payant une indemnité et en lui remboursant le prix des améliorations apportées à la terre. Par le Land ad de 1870, ces dispositions avaient été étendues à toute llrlande; mais Gladstone n'avait pas rendu le Land ad obligatoire ; on pouvait faire des contrats en dehors de la loi, et les landlords en profitaient pour contraindre leurs tenanciers i renoncer à sa protection. Les réformes irlandaises de 1870 avaient été décidées à la suite de la crainte qu'inspiraient les mouvements des fenians. Elles étaient accompagnées de mesures de coercition spéciales à l'Irlande et destinées à réprimer les actes de rébellion. Après la dispersion du fenianisme, le régime d'exception avait été maintenu. La députation irlandaise à Westminster protestait, mais elle n'avait aucune influence; sur les 103 députés de nie on comptait, après les élections de 1864, 36 tories, élus presque tous par l'Ulster, et 67 nationalistes; on disait par plaisanterie que parmi ces derniers il n'y en avait pas deux qui fussent assez amis pour s'adresser la parole. Les Anglais
se moquaient de Faccent, du costume, des manières communes de plusieurs d'entre eux; les nationalistes jouaient un rôle ridicule entre les deux partis dont chacun avait été jusqu'alors assez puissant pour se passer d'eux. Du reste ils n'avaient pas de programme précis, depuis les réformes de 1810; les plus avancés réclamaient le Home Rule (gouvernement indépendant), c'est-à-dire le rappel de l'acte d'Union de 1800 et l'institution d'un Parlement irlandais à Dublin.
Pamell et robstruction parlementaire. — Le Home Hulene fut pris au sérieux par les chefs des partis anglais qu'après les efforts de Parnell. Parnell était né en 1846 dans une famille de landlords protestants et anglais, mais dévoués à la cause nationale. Son grand-père, membre du Parlement de Dublin et ministre des Finances, avait refusé de voter l'union en 1798. Sa mère, d'origine américaine, soupçonnée de cacher des fenians en 1807, avait eu sa maison envahie et fouillée par la police. Parnell se présenta deux fois aux élections, débuta si mal en réunion publique qu'on le baptisa single-speech Parnell, < Parnell au discours unique », et vint en 1875 siéger parmi les home rulers. C'était un gentleman anglais, froid, correct, la fleur à la boutonnière, très différent des Irlandais brouillons, tapageurs, négligés, à l'espèce desquels appartenaient plusieurs de ses collègues. Il tenait son rang avec eux : on rapporte que l'un d'eux, lui apportant une grande nouvelle, l'interpella simplement par son nom. € Monsieur Parnell, s'il vous plaît *, interrompit le leader irlandais. Par ces attentions à ne pas choquer la correction anglaise, Parnell s'imposa au Parlement. Par ses qualités de tacticien, il sut faire une force du parti nationaliste. Son plan consista d'abord à ne s'allier ni aux conservateurs ni aux libéraux et à les empêcher les uns comme les autres de gouverner tant qu'ils mépriseraient les revendications irlandaises. Son procédé fut l'obstruction parlementaire, vieux moyen très facile à pratiquer avec les habitudes de la Chambre anglaise : la clôture n'existait pas et l'on pouvait toujours s'inscrire pour parler sur un sujet; au moment des votes un seul député pouvait réclamer la division, c'est-à-dire la sortie par une porte des membres favorables, par une autre
des membres défayorables, tandis que des scrutateurs comptaient les voix dans le corridor; après quoi chacun rentrait par la porte opposée à celle par où il était sorti. Ce procédé, semblable à celui du sénat romain, prenait beaucoup de temps. Li*obstruction avait été employée par toutes les minorités à la Chambre; les Irlandais Tavaient pratiquée avant Parnell, mais par boutades; Tun d'eux s'était amusé à interrompre les débat pour faire remarquer au président que les étrangers a*avaient pas le droit d'assister aux séances du Parlement, un jour où le prince de Galles était parmi les auditeurs, et Ton avait suspendu la séance jusqu'à l'évacuation des tribunes. Cette obstruction pour rire ne fut pas celle de PàmelL c Les discours, disait-il, ne servent à rien. Notre bataille ne peut être gagnée par des paroles. Il faut que nous arrêtions le travail de la Chambre. Il faut que nous montrions à ces messieurs que, s'ils ne font pas ce qui nous est nécessaire, il leur sera impossible de rien faire d'autre! » Et Parnell commençait dès 1877, aidé de sept nationalistes seulement, car les autres blâmaient l'obstruction. Le jour de l'expulsion du prince de Galles, l'un d'eux avait protesté en s'écriant : c Nous sommes nationalistes, c'est vrai, mais nous sommes avant tout gentlemen! » Le chef du parti, Butt, traitait Parnell d'anarchiste. Parnell, sans s'émouvoir, continua sa tactique pendant les trois dernières années du ministère conservateur. Lors du bill pour l'annexion du Transvaal, les obstructionnistes obligèrent la Chambre à tenir trois séances de nuit, dont l'une se prolongea jusqu'à six heures du soir le second jour. Us prenaient la parole à tout propos, lisaient et commentaient ligne par ligne tout le texte des publications officielles, demandaient la division pour chaque vote. En 1879, on calcula que Parnell avait parlé 500 fois dans la même session; deux autres, plus de 300 fois chacun. La Chambre s'était résolue à donner à son président le pouvoir de faire voter l'expulsion de tout membre convaincu « d'obstruer volontairement et avec persistance la marche des affaires ».
Parnell fonde la Ligue agraire et organise le parti du Home Rule. — Hors du Parlement, Parnell chercha le concours des fenians et l'appui des paysans irlandais. Pour
entrer en relations avec les premiers, il se servit de plusieurs fenians condamnés aux travaux forcés dans la période d'insurrection et relâchés conditionnellement en 1877. Le plus actif d'entre eux était un ancien ouvrier, Michael Davitt, fils d'uo paysan irlandais évincé. Davitt se rendit en Amérique, et décida un certain nombre de fenians à s*allier aux parlementaires, ce qu'ils n'avaient jamais voulu faire (1878). Il fut convenu que les députés se déclareraient nettement autonomistes, partisans d'une réforme agraire tendant à rendre le paysan propriétaire, qu'ils renonceraient aux réclamations confessionnelles, attaqueraient toutes les mesures de coercition et défendraient la cause de toutes les nations opprimées dans l'empire et ailleurs. Sous ces conditions, les fenians se ralliaient à l'agitation parlementaire. Seuls une minorité en Amérique et l'ensemble du groupe de Paris {Fraternité irlandaise républicaine) restèrent obstinément attachés à la « force physique ».
Pour avoir les paysans d'Irlande, les deux alliés Davitt et Parnell entreprirent — un peu malgré ce dernier — une campagne sur la question agraire. L'année 1879 avait donné une très mauvaise récolte; la famine se faisait sentir sur beaucoup de points et les évictions étaient nombreuses. C'est le moment où Davitt et Parnell vinrent proposer aux paysans un programme résumé en trois formules : 1* Fixité de tenure, droit pour le tenancier de garder son lot tant qu'il paye le fermage» 2° liberté de vente (Free sale) de chaque lot, sous réserve de la rente à payer au propriétaire; 3** redevance équitable {Fair rent). C'est ce qu'on appela les trois F. Il s'agissait en somme de garantir aux paysans irlandais la possession perpétuelle du sol qu'ils cultivent, à la seule condition de payer une redevance raisonnable au propriétaire. Ce programme devint celui d'une association de paysans, la Land League, fondée dans le comté de Mayo, puis transformée en National Land League sous la présidence de Parnell (octobre 1879). La Ligue n'avait pas déprogramme politique et ne devait pas employer ses fonds aux élections. Elle servait exclusivement à la défense collective des cultivateurs contre les landlords. Parnell conseilla aux paysans de ne payer que ce qu'ils croyaient juste d'après la récolte de
4879 et de se cramponner à la terre jusqu'à ce qu on les expulsât de force.
Comme les élections générales semblaient proches, Pamell, après la fondation de la Ligue agraire, se rendit aux États-Unis pour recueillir des fonds. Il fut reçu par le président et les ministres, et la Chambre de Washington l'invita à prononcer un discours dans la salle des séances. Il revint avec 72000 livres sterling, alors que la Ligue agraire en avait à peine réuni 2000. Aux élections générales, 68 home rulers furent élus. Dans leur première réunion ils choisirent pour leader Parnell. En trois ans Parnell avait formé en un faisceau toutes les forces irlandaises; les fenians d'Amérique donnaient l'argent, les paysans d'Irlande leurs votes; les députés étaient enfin groupés en parti spécial et sous un chef écouté.
Lutte de Gladstone contre les « home rulers » . — Gladstone semblait disposé à compléter les réformes irlandaises de son précédent ministère. Il fit adopter aux Communes une loi pour rendre plus stricte l'application du LandAcêet pour faire accorder des indemnités aux tenanciers évincés pendant la mauvaise année 1879. Le projet fut rejeté par les Lords. Le parti du Home Raie l'avait déjà déclaré insuffisant, parce qu'il ne donnait pas la terre aux paysans, et la Ligue agraire avait commencé une agitation contre les expulsions. < Si un homme prend la tenure d'un autre qui a été évincé, déclarait Parnell dans une réunion (19 septembre 1880), il faut vous écarter de lui sur la route où vous le rencontrez, dans les rues de la ville, au comptoir de la boutique, à la foire, au marché, et même dans la maison de Dieu. En le laissant sévèrement isolé — comme un lépreux d'autrefois — il faut que vous lui témoigniez votre horreur pour le crime qu'il a commis. Si la population d'un comté de l'Irlande applique ce système, vous obtiendrez qu'il n'existe plus un seul homme assez fou d'avarice, assez perdu d'honneur pour braver l'opinion publique de tous les hommes de justice dans ce comté et pour transgresser votre code de lois morales! » Cette quarantaine, appliquée d'abord à un agent de landlord appelé le capitaine Boycott (novembre 1880), se généralisa sous le nom de boycottage. Elle était, comme l'organisa-
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lion de la Ligue, empruntée aux procédés des trade-unions : c'était la guerre, sans violences, aux non-syndiqués et, en général, aux ennemis du syndicat, qui ne pouvaient trouver ni ouvriers ni employés. Pendant cette agitation, les crimes agraires augmentaient. Le secrétaire général de Tlrlande calcu^ lait que leur nombre s'était élevé de 301 en 1878 à 4 439 en 1881; il est vrai qu'il comprenait dans ce total les bris de clôture, les menaces et jusqu'aux lettres anonymes, et qu'une rixe y était comptée autant de fois qu'elle avait eu d'acteurs.
Le cabinet libéral prit parti contre les nationalistes. Il fit arrêter le secrétaire de Parnell pour complicité de meurtre (octobre 1880), puis Parnell lui-même et quatre députés à cause de leur participation à la Ligue agraire (janvier 1881); tous furent acquittés par les tribunaux. Alors le gouvernement demanda à la Chambre deux mesures d'exception contre l'Irlande : Tune suspendait Yhabeas corpus, l'autre autorisait la police à faire des perquisitions pour chercher les armes. Pour empêcher le vote de ces lois, les home rulers essayèrent de nouveau l'obstruction. Ils se succédaient à la tribune, lisant et commentant mot par mot les BlueBooks relatifs aux crimes agraires. La séance dura du lundi à quatre heures après midi jusqu'au mercredi matin à neuf heures et demie. Les home rulers veillaient à ce que le quorum fût atteint pour chaque vote : les députés de la majorité s'étaient partagés en équipes qui se relayaient. Enfin, après un débat de quarante et une heures, le président prit sur lui de prononcer la clôture; il déclara qu'il ne donnerait plus la parole à personne. Les Irlandais quittèrent la salle pour protester; la Chambre se décida à faire un règlement provisoire : elle déclara que les procédés inaugurés par le speaker seraient légitimes en cas d'urgence. Parnell et 35 Irlandais ayant protesté contre celte décision au nom des privilèges de la représentation, furent expulsés l'un après l'autre (janvier 1881). L'année suivante, Gladstone demanda à la Chambre d'adopter définitivement la clôture (7 février 1882); pour l'obtenir il eut besoin de poser la question de cabinet : encore la Chambre ajouta-t-elle cette restriction que la minorité ne doit pas compter plus de 40 membres pour que la clôture
PARNELL COJîTRE GLADSTONE 73
puisse lui être imposée. Depuis la réforme de 1832, la clôture avait été étudiée par 14 commissions parlementaires, dont aucune n*aTait abouti. Pour l'introduire, il fallut l'irritation où plusieurs années d'obstruction irlandaise avaient jeté le Parlement.
Après le vote des lois d'exception, Gladstone continua son ancienne politique de réformes et de sévérité combinées. Il fit voter en août 1881 un nouveau Land Ad qui donnait aux tenanciers le droit de faire fixer leurs fermages pour quinze ans par des tribunaux spéciaux, et qui leur promettait des subventions pour acheter leurs tenures et devenir propriétaires. Parnell inclinait i l'accepter, mais, pour conserver l'appui de Davitt et des révolutionnaires, il dut s'en tenir au programme de la Ligue : < la terre aux paysans ». A mesure que la résistance augmentait, Gladstone appliquait plus sévèrement les lois de compression. Le 2 février 1881, Davitt, libéré conditionnel, fut arrêté. En septembre, la Ligue agraire réunit à Dublin une convention nationale qui déclara que le seul remède aux maux présents était d'accorder le HomeRule à l'Irlande. Gladstone répliqua qu'il maintiendrait à la fois la domination anglaise et le droit de propriété en Irlande : il fit arrêter Parnell et tout l'état-major de la Ligue pour avoir usé d'intimidation; il annonça la dissolution de la Ligue (18 octobre 1881). Toutes ces mesures étaient fort bien accueillies par l'opinion anglaise : le ministre ayant annoncé l'arrestation de Parnell pour la première fois dans une grande réunion publique à Chester, la nouvelle souleva de longs applaudissements. Mais l'Irlande était assez bien organisée pour se défendre seule. Parnell avait donné comme mot d'ordre de ne plus payer de fermages avant la fin du régime de compression et la mise en liberté des chefs nationalistes. Les évictions augmentèrent, et se firent par la force armée quand les Irlandais opposaient aux landlords la résistance passive. Dans l'une d'elles, deux femmes furent tuées par la police; on arrêta un petit garçon pour avoir sifflé; on condamna trois dames à trois et à six mois de prison sous prétexte qu'elles avaient intimidé un landlord en élevant des huttes pour abriter ses tenanciers évincés. L'agitation agraire était continuée par la Ladies Land League fondée par la sœur de
Parnell. Le 2 janvier 1882, dans un grand meeting réuni i Dublin, Parnell reçut pour la première fois le nom bientôt célèbre de c roi sans couronne de l'Irlande ». Le 3, le conseil municipal de Dublin lui accordait le droit de cité, ainsi qu a un de ses collègues emprisonné.
Le gouvernement aima mieux négocier avec Parnell que de continuer la politique de coercition; il traita avec lui et ses amis dans la prison de Kilmainham, où ils étaient détenus. Le mioistère acceptait une loi proposée par un nationaliste irlandais à la Chambre pour faire remise aux cultivateurs des fermages arriérés ; les nationalistes s'engageaient à ne plus faire d'obstruction. Ce fut le pacte de Kilmainham. Parnell et ses amis sortirent de prison. Le lord-lieutenant d'Irlande et son secrétaire principal donnèrent leurs démissions, ce qui parut marquer la Gn du régime d'exception. Mais le nouveau secrétaire principal, lord Gavendish, à peine débarqué, fut assassiné en plein jour, à Dublin, dans Phœnix Park, ainsi que le secrétaire permanent Burke (6 mai 1882). C'est à ce dernier seul que les assassins en voulaient; ils appartenaient à la société des € Invincibles j>, section de celle Fraternité républicaine irlandaise qui n'avait jamais accepté les moyens parlementaires. Ils échappèrent longtemps aux recherches de la police et ne furent découverts que par les dénonciations d'un d'entre eux, Carey, conseiller municipal de Dublin. Carey, gracié pour prix de sa délation, fut envoyé au Cap sous un faux nom; mais un des Invincibles avait retrouvé sa trace, il le rejoignit et le tua.
Parnell avait rédigé et signé avec Davitt un manifeste pour protester contre l'attentat de Phœnix Park. Mais la convention de Kilmainham n'en fut pas moins sacrifiée. Elle avait été fort mal accueillie dès le début par les conservateurs et par une partie des libéraux. Les ennemis de lldande, nombreux en Angleterre, ajoutèrent foi aux bruits qui représentaient Parnell comme le complice des meurtriers, alors que leur crime était en réalité dirigé contre sa politique. Gladstone annonça immédiatement de nouvelles mesures d'exception; il fit voter le Prévention 0 f crime Billy qui mettait l'Irlande pour trois ans sous un régime de rigueur, y établissait des cours criminelles sans
jury et accordait à la police un droit de perquisition sans limites. Parnell recommença son obstruction, rendue plus difficile par l'adoption de la clôture. En Irlande, il réussit à reconstituer la Land League sous le nom A'Irtsh national League (17 octobre 1882). Il recevait toujours de l'argent d'Amérique. La plupart des anciens fenians restaient attachés à lui, mais les partisans de la « force physique » aux États-Unis rentrèrent en activité. Leur journal, l'/mA Worldy de New-York, rédigé par Patrick Ford, se mit à recommander l'usage de la dynamite pour effrayer le gouvernement anglais. Des bombes éclatèrent à Glasgow (20 janvier 1883) dans les services de la police, à Londres, puis au London Bridge (1884). EnCn une bombe fut découverte par hasard sous le palais du Parlement (24 jan* vier 1885) et le même jour une explosion à la tour de Londres blessa plusieurs enfants. Le ministre fit aggraver les peines portées contre les détenteurs de matières explosibles. Parnell avait été de nouveau accusé par l'opinion anglaise de pactiser avec les gens de la c force physique ». A l'ouverture de la session de 1883, l'ancien secrétaire principal de l'Irlande, Forster, reproduisit cette imputation. Parnell répliqua que c'était un mensonge et désapprouva « les tendances et le programme de Patrick Ford ». L'influence de Parnell sur les Irlandais était alors au plus haut point. Le clergé catholique avait bien condamné le boycottage sur l'ordre de Rome, mais il avait décidé le pape à ne point prendre parti contre Parnell, malgré une démarche du gouvernement anglais. Les Irlandais d'Amérique réunirent 37 000 livres qui furent ofTertes à Parnell par Davitt dans un banquet, à Dublin. < Voilà, dit Davitt, la réponse du peuple irlandais aux calomnies de M. Forster. » (11 décembre 1883.)
Lia Réforme électorale. — Les deux dernières années du cabinet Gladstone furent occupées surtout par la discussion d*une réforme électorale complémentaire, que les libéraux réclamaient depuis 1867. Elle se fît en deux parties, i"" Les conditions de la franchise (droit du vote) accordée aux boroughs ou boui^s (les anciennes villes) en 1867 furent étendues aux comtés (circonscriptions rurales et villes modernes). Partout il
suffit désormais, pour être électeur, d*occuper, comme locataire ou propriétaire, mais seul, une maison quelconque inscrile au rôle de Timpôl (household franchisé) ou de payer, dans une maison qu'on partage avec le propriétaire, un loyer d*au moins 250 francs par an {lodger franchise). Les householders sont avantagés, puisqu*on ne leur demande pas de condition de loyer; il est vrai qu'en Angleterre Tusage d'occuper une petite maison par famille est général dans les classes moyennes. 2"^ 11 fallut ensuite enlever des sièges aux boroughs qui avaient en moyenne un député par 40 000 habitants, pour les donner aux comtés qui n'avaient qu'un député par 78 000 habitants. Cette redistribution fut vivement débattue. Les radicaux voulaient des circonscriptions à peu près égales et taillées d'après la population. Les conservateurs réclamaient le maintien de la tradition; la Chambre des lords arrêta le projet de réforme pendant une année, jusquà ce que Gladstone eût fait connaître son plan de redistribution (1884-85). La loi définitive laissa aux 34 boroughs les plus peuplés leur ancienne représentation, élue au scrutin de liste, réduisit 37 boroughs au-dessous de 50000 habitants à un seul député, supprima les circonscriptions particulières formées par 105 6oroM^/2s au-dessous de 16 000 habitants, et donna les sièges repris aux comtés qui furent partagés en circonscriptions de 50000 âmes en moyenne, nommant chacune un représentant. Gladstone ne se contenta pas de redistribuer les sièges, comme on l'avait fait en 1838 et 1867. 11 en créa douze nouveaux, ce qui portait le nombre des députés à 670. La réforme fut appelée, d'un nom significatif venu du nationalisme radical : Acte pour la représentation du peuple. Ce n'était pourtant qu'une sorte de compromis. On n'avait pas voulu établir le suffrage universel; si le nombre des électeurs s'élevait à plus de 4 millions, 1800 000 adultes mâles n'avaient pas la franchise : c'étaient les fils de famille habitant chez leurs parents, les gens logés en garni, les domestiques, et une partie des ouvriers agricoles; une autre condition encore est désavantageuse aux ouvriers: celle qui impose pour l'inscription sur les listes électorales douze mois (en réalité dix-huit) de résidence au même endroit. Les propriétaires et en général lés personnes aisées peuvent se faire
inscrire comme électeurs dans toutes les circonscriptions où ils se trouvent dans les conditions requises. Le vote plural est possible parce que les élections n*ont pas lieu partout le même jour. Il est attaqué par les radicaux, qui lui opposent la formule c One man 9 One vote ». En6n les partis démocratiques en sont encore aujourd'hui à réclamer rétablissement de Tindemnité parlementaire (qui existe dans les colonies aoglaises), et du scrutin de ballottage, car le système du tour unique les empêche de prendre position, par crainte de faire réussir le candidat conservateur. Tout incomplète qu'elle paraisse, la réforme électorale de 1885 est de beaucoup la plus importante qui ait été faite en Angleterre. Le nombre des électeurs a été plus que triplé en Irlande (le nombre des députés restant le même); dans Fensemble du Royaume-Uni, il a augmenté de 7S pour 100.
Lies droits des femmes. — Les femmes n*ont pas encore en Angleterre le droit de voter aux élections parlementaires, malgré les revendications déjà anciennes des féministes et des radicaux. Hais elles votent aux mêmes conditions que les hommes dans toutes les élections municipales, celles des Boards of Guardtans (comités de Tassistance publique), des conseils de comté (1888) et des conseils de paroisse (1894). Elles sont éligibles aux Boards of GuardianSy et des femmes siègent en effet dans la plupart des conseils de Tassistance publique, où elles représentent en général les sectes dissidentes, le radicalisme, parfois le socialisme. Le droit pour les femmes de voter aux élections parlementaires a été adopté en principe par la Chambre des communes en 1886 et en 1897, mais la Chambre n*a pas procédé sur ce point à la troisième lecture après laquelle le sort d'un projet est définitivement réglé. L'égalité civile a été à peu près donnée aux femmes par une série de mesures telles que le bill accordant i la femme mariée le droit de disposer librement de sa propriété et de ses gains, etc. Le mouvement pour l'émancipation des femmes est commun à tous les pays anglais. Si le Royaume-Uni a reconnu aux femmes plus de droits que les autres pays européens, plusieurs de ses colonies l'ont beaucoup dépassé sous ce rapport.