L'ART HORS DE FRANGE
cain. Ce sont les paysagistes français — et aussi Torner — ^ qui ont influencé Geoi^es Inness (mort en 1894)^ Wyant (mort en 1892), Winiow Homer, peintre vigoureux qui, i son tour, a exercé une grande influence sur ses compatriotes. Un artiste, ori« ginal et subtil, cosmopolite plus qu'Américain, James Whistler, a, surtout par ses Symphonies (en blanc, noir et argent, brun et or, etc.), servi de modèle à beaucoup de jeunes peintres de talent, tels que John Alexander, Ben Forster, Humphreys Johnston, Tanner, Harisson, Dessar, Fronnuth, William Gbase, Walter Mac Ewen, etc. Le portraitiste le plus célèbre des États- Unis, John Sargent, est un élève de Carolus Duran; Gari Melchers, observateur vigoureux et un peu rude de la vie populaire, a surtout vécu en Hollande, et, s'il est original, on ne peut pas dire qu'il soit, par le choix ordinaire de ses sujets pas plus que par son style, proprement Américain.
Avec Saint-Gaudens, Mac-Monnies, French, Bartlett, Brooks, Procter, Barnard, Flanagan, Mac-Neil, une école de sculpteurs américains s'est rapidement développée, dont les origines françaises sont encore évidentes
Belgique et Hollande. — Si la Suisse, malgré le talent de quelques-uns de ses peintres (Bœcklin englobé et absorbé par 1 école allemande, Burnand, Louise Breslau, etc.), n'a pas à proprement parler d'école nationale, deux petits peuples, la Belgique et la Hollande, ont repris en ces trente dernières années place au premier rang de lart européen. Dans aucune école, plus que dans celles de Belgique et des Pays-Bas, on ne rencontre, efficace et complet, cet accord de l'art et de la vie qui est la condition première de l'existence d'une « école ». Et ce ne sont pas seulement les peintres, en Belgique du moins, qui se sont faits les interprètes de la vie nationale. Les sculpteurs, eux aussi, ont rompu avec les routines académiques et, à la suite de Constantin Meunier, ils ont trouvé dans l'observation du travail en action la matière d'une œuvre qui compte déjà dans rhistoire de l'art. Au lieu que, dans les ateliers classiques, T/ndustrie ou ï agriculture par exemple sont restées ces allégories à tout faire, ces déesses en disponibilité, fades modèles d'académie que l'on asseoit tantôt sur une enclume et tantôt sur une
charrue» Constantin Meunier a raconté sur de grands ba&reliefsy d*allure monumentale et héroïque et d'expression toute réaliste et humaine, la vie des mineurs, des moissonneurs et des forgerons telle qu'il Tavait vue de ses yeux et observée dans les usines, les ateliers et la campagne. Van Biesbroeck, Braecke, Lagae,. Gharlier ont puisé à la même source. Et l'école moderne de sculpture belge, où les noms de Lambeaux, Dubois, Dillens, Rombeaux ne doivent pas être oubliés, est désormais constituée ou reconstituée. N'est-ce pas dans l'observation directe et dramatique de la vie qu'elle prit, au xv* siècle, la force d'expansion qui la rendit européenne?
Chez les peintres, l'émulation n'est pas moindre. Dans aucune autre école on ne trouveratit avec un sentiment si fidèle des traditions nationales, plus de forces jeunes et actives et, dans la continuité d'un art homogène, solidement enraciné dans la terre natale de tout temps nourricière de peintres, plus d aptitude à puiser dans la réalité prochaine une direction et un principe de rajeunissement. On ne peut entrer ici dans aucun détail; mais les noms de Stevens, Vervée, Stolbaert, Verslraet, Courtens, Claus, Baertsoen, Frédéric, Struys, Leempoels, Laermans pourraient suffire à résumer tous les caractères, comnae les forces vives de l'École.
Dans les Pays-Bas, la peinture n'est pas moins originale et vivante. Là aussi l'art est devenu, comme aux plus glorieuses époques, un prolongement de la vie. Un grand artiste, Josef Israëls, domine tout le groupe de peintres hollandais — et, autour de lui, Heyberg, Rink, Neuhuys, peintres d'intérieur — et les paysagistes, Jacob et Willem Maris, Blommers, Mesdag, Weissenbruch, Bakhuyzen van de Sande, Soarst, Klinkenbeiç, Kever, Breitner, d'autres encore, témoignent de la vitalité d'une Ecole que sa fidélité rend forte et sa sincérité féconde. Des graveurs de grand talent, Ten Cate, Storm van S' Gravezande, Bauer, Toorop, Bosch, Zong, Zilcken, Moulyn méritent d'être cités à côté d'eux.
Espagne et Italie. — Les Écoles méridionales sont vivantes dans la mesure où elles ont abandonné le formalisme académique et la virtuosité grandiloquente ou papillotante et Ysiue
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qui furent la cause de leur déclin. Tout ce qui précède encore de Fortuny, en Espagne, ne compte guère, et c'est dans un naturalisme hardi que de jeunes peintres, comme SoroUa y Bastida, ont trouvé le secret d'une sorte de renaissance dont il faut enregistrer les promesses. Chez les sculpteurs, tels que Benlliure y Gil, Miguel Bray y Fabrega, et chez le Portugais Antonio "Kïixera Lopèz, comme chez le Mexicain Contreras, c'est aussi la recherche du mouvement et de la vie qu'il faut signaler.
L'Italie a perdu en Segantini un maître volontaire, ardent, impérieux, une sorte de Millet montagnard plus sec et plus ligneux, qui s'était réfugié au cœur des Alpes neigeuses, loin des déclamations des romances et des chansonnettes où s'attardait l'art de son pays. Il semble que les forces les plus saines de l'art italien soient en ce moment concentrées dans le nord de la Péninsule. Segantini, Grubicy, Carcano, Gola, Morbelli, Pelliza, Balestieri, Rossi, Bazzaro, Carozzi, Agazzi sont Lombards; Grosso, Calderini sont Piémontais; Tilo , Benzi, Laurenti, Fragiacomo, Ciardi et Boldini (celui-ci, en vérité, surtout Parisien) sont de Venise ou de Ferrare. Le plus grand sculpteur italien pourtant, quoiqu'il ne fasse guère que des statuettes, Gemito, est Napolitain, comme aussi les peintres Michetti et Morelli.
Parmi les sculpteurs, Biondi, Bazzaro, Trentacosta, Rossi, Alberli, Aslorri, Gallori, d'Orsi, Vêla, Balzicco, ont légué des œuvres parmi lesquelles il en est d'intéressantes, mais dont l'inspiration est rarement puissante, et dont l'exécution laisse trop de place à la virtuosité des praticiens.
Ck>nclusion. — Si l'on voulait conclure, on aurait le droit de dire que l'art, à l'extrême fin du xix' siècle, n*est significatif que dans la mesure où il est humain. Si jamais la prophétie de Renan devait se réaliser et si le jour devait venir où le grand artiste ne serait plus qu'un objet inutile, c'est que lart, infidèle à sa mission, aurait dispersé en virtuosité ou en excentricités, pour Tamusement des blasés, les forces qu'il doit puiser dans la vie elle-même et mettre au service de l'homme. Mais ne semble- t^il pas que quelque chose de grand s'élabore, et n'a-t-on pas le droit d'espérer que l'art populaire du siècle qui va venir tiendra les promesses de tous les grands artistes de celui qui finit?
///. — La Musique en Europe depuis i8yo\
Âpres 1870 s'établit, non sans luttes, la domioaiion de Wagner. Le retentissement des premières représentations de Bayreuth en 1876 et de Parsifal en 1882, décida de la victoire qui^ retardée en certains pays par des raisons patriotiques, devint absolue et indiscutable après la mort du maître, en 1883. Ce fut alors le règne de son art et de sa pensée personnelle. En musique, celte influence se manifesta par Tinquiétude de la forme, la complication des harmonies, les modulations sans repos; au théâtre» par Tassujettissement de la musique au drame; dans la pensée de Tépoque enfin, Wagner a laissé la trace de son idéalisme néo-chrétien et sensuel.
Aucun artiste n'était capable de contrebalancer une lelle force, quoique beaucoup aient essayé de la combattre; el le triomphe trop complet de Wagner aurait eu des dangers' pour la musique, sans un retour au passé. En AllemagDc Brahms, en France Saint- Saêns maintiennent la tradition classique. En même temps, des influences diverses ramènent la musique à Tétude de ses origines. Elle s*inspire des chants populaires, partout recueillis. Le développement des études historiques et le réveil du sentiment national dans toute TEurope ont favorisé sans doute ce curieux mouvement, qui s'appuie en France sur les travaux de Bourgault-Ducoudray, de Tiersot, et d autres à leur suite. C'est de tous côtés, chez les Russes, chez les Norvégiens, chez des Allemands comme Humperdinck, chez des Français comme Bizet, Lalo, Vincent d'Indy, Charpentier, une floraison de rapsodies, de symphonies, ou même de drames lyriques bâtis sur des thèmes populaires. — D'autre part, un puissant travail s'opérait dans la musique religieuse, pour restaurer son antique beauté. Les Bénédictins de Solesmes, par leurs recherches sur le chant grégorien, ont été les principaux artisans d'une réforme de
i. Par M. Romain Rolland.
Tart de FÉglise, que sanclionnèrent en 1884 et 1894 les règlements de la Congrégation des Rites. La Schola cantorum en France, et d autres associations analogues à l'étranger, se sont consacrées au triomphe de cette cause, et elles ont réussi, par des concerts, des publications et des conférences, à créer en sa faveur un mouvement d'opinion. Ce renouveau de la musique religieuse a été consacré par la gloire de quelques grands artistes, au premier rang desquels s'élève César Franck. Les générations qui suivront seront sans doute frappées d'un fait auquel nous ne prenons pas assez garde : l'importance de la musique sacrée de ces vingt dernières années. Parsifal de Wagner, te Requiem de Brahms, le meilleur du talent de Gounod (M<yi'8 et Vita^ Rédemption)^ les oratorios des musiciens flamands (Tinel), Tœuvre presque entière de César Franck, et Tapparition toute récente de Don Lorenzo Perosi attestent l'intensité du sentiment religieux dans la musique de toute l'Europe. — Cet art sacré s'est fait le champion d'un éclectisme savant, qui tend à endiguer le torrent wagnérien. C'est la frénésie michelangesque ramenée à de justes lois par les Carraches. La tâche est difficile, et l'exemple des Carraches est là pour montrer que le poids du passé risque d'opprimer l'inspiration et de refroidir l'art; mais il lui assure au moins la dignité du style, et il n'est pas impossible à un nouveau Poussin de s'assimiler par la puissance de son intelligence le vaste héritage artistique des siècles.
La Musique française. Bizet et César Franck. — C'est peut-être en France que la musique a fait les progrès les plus considérables depuis trente ans. Stimulée par Tart allemand, elle a pris un caractère plus sérieux et plus savant. Son public s'est étendu. Dès le 25 février 1871 se constituait la « Société nationale de musique » pour propager les œuvres des compositeurs français. A côté des Concerts populaires de Pasdeloup se fondèrent, en 1873, les concerts de l'Association artistique, dirigés par M. Colonne, et en 1882 les Concerts de M. Lamoureux. M. Guilmant inaugurait à la même époque ses concerts d'orgue au Trocadéro. Enfin, depuis 1892, les « Chanteurs de Saint-Gervais » , dirigés par M. Bordes, ont remis en hon-
neur et popularisé la musique palestrinienne et grégorienne; et sous leur initiative s'est fondée, en 1894, la Sehola cantomm pour créer une musique religieuse moderne. On doit attendre beaucoup de ces efforts. Dès maintenant la France peut se glorifier des deux plus grands musiciens après Wagner : le plus spontané, Bizet, et le plus profond, César Franck.
De 1870 à 1880, le goût public hésite entre les traditions académiques et les influences de Berlioz et de Wagner. Ambroise Thomas vit sur ses succès passés (Françoise de Rimini, 1882); Gounod tente de nouveau le théâtre, sans grand profit pour sa renommée, avec Cinq-Mars (1811), Polyeucte (1878), Le Tribut de Zamora (1881). Mais il est de plus en plus repris par le mysticisme religieux qui avait fait de lui, trente ans plus tôt, un disciple de Lacordaire et un séminariste de Saint-Sulpice. Il écrit en 1811 Gallia, en 1882 Rédemption, en 1885 Mors et VHa (toutes trois jouées d*abord à Londres), où il a mis le meilleur de lui-même : non qu*il ait eu le courage de sacrifier à la foi les voluptueuses tendresses de son cœur très profane; mais la gravité du sujet leur donne plus de sincérité et en atténue les mièvreries mondaines. 11 y a de Témotion et une vraie beauté dans quelques pages de Mors et Viia. — Sans rien sacrifier de lui-même, Gounod n*avait pas été insensible aux influences germaniques. Ces influences, mêlées aux tendances descriptives de Berlioz, s*accentuent davantage dans Toeuvre de MM. Massenet et Saint-Saêns. M. Jules Massenet (né à Montaud, Lioire, en 1842), a hérité de la préciosité de Gounod, des langueurs sensuelles et dévotes de sa musique; mais il leur a donné un caractère d'exaltation déclamatoire, où une partie de Tépoque s*est reconnue. 11 a excellé à peindre les âmes féminines, mondaines, cérébralement passionnées ; et son œuvre la plus intéressante est peut-être Manon (1884), qui restera comme un portrait de la société contemporaine. Il a joui d'une grande popularité. Mais ce musicien, le plus aimé des musiciens français, n'a pas eu la force de résister au succès; et il a constamment reflété ou suivi le goût du public, au lieu de chercher à le diriger et à le combattre (Œuvres principales : 1813, Marie-MagdeleinCy Les Erynnies; 1811, Le Roi de Lahore;
1881, Hérodiade; 1882, Scènes alsaciennes; 1884, Manon; 1885, Le Cid; 1889, Esclarmonde; 1892, Werther; \%%i. Thaïs; 1897, Sapho; 1899, Cendrillon). — M. Camille Saint-Saëns (né à Paris en 1835) est, pour la science musicale et la tenue du style, un des plus solides musiciens que Ton ait eus en France. A la vérité, son art est un peu extérieur, descriptif et formel; son ironie inquiète se prête peu aux fortes passions et aux émotions sincères ; presque toute son œuvre est d'un dilettantisme à la Renan. Il a traité tous les genres et manié tous les styles (Théâtre : 1872, Princesse jaune; ^S^1, Timbre d'argent, Samson et Dalila; 1879, Etienne Marcel; 1883, Henri VIII; 1887, Proserpine; 1890, Ascanio; 1893, PAryne; 1896, Javotte. — Poèmes symphoniques ou lyriques : 1873, Rouet d'Omphale; Phaéton; 1875, Danse macabre; 1876, Déluge; 1877, Jeunesse d^ Hercule; 1880, La Lyre et la Harpe, La nuit persane, — Musique de chambre et musique instrumentale). Et partout il a montré, surtout dans la symphonie, une beauté de forme et une fluidité d'orchestration qui font de lui un des maîtres écrivains de la musique française, mais de ceux chez qui le style est supérieur à la pensée. — Cette période musicale est traversée par Téclat trop passager d'un grand artiste, mort à trente-sept ans, Georges Bizet (né à Paris en 1838, mort à Bougival en 1875); c Bizet, le dernier génie qui ait vu une nouvelle beauté et une nouvelle séduction; Bizet, qui a découvert une terre nouvelle : le Midi de la musique ' » (1863, Les Pécheurs de perles; 1867, La Jolie fille de Perth; 1872, L Artésienne, Djamileh; 1875, Carmen), Cette musique, pleine de soleil et d'action, fait contraste avec les symphonies philosophiques et lyriques de Wagner. On comprend que Nietzsche, révolté contre son ancien maître, ait cherché à lui opposer Bizet. Carmen et surtout LArlésienne sont les chefs-d'œuvre du drame lyrique latin. Le style est lumineux, concis, définitif; le dessin des figures est tracé avec une justesse incisive. La Provence et l'Espagne se reflètent dans ces tableaux aux couleurs vaporeuses et vives, aux rythmes souples, où remuent des foules libres et exubérantes. Et, au travers de cette musique, on sent une âme d'une poésie mélan-