‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 103 sur 192 · LES ARABES AU VII'' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES ARABES AU VII'' SIÈCLE

le commerce de caravanes avec la Syrie. Mais le plus grand nombre, autant par goût que par nécessité, continuait de mener l'existence nomade et promenait dans les terres de parcours ses campements et ses troupeaux. Les mœurs offraient un bizarre mélange de cruauté sauvage et de magnifique générosité, de sensualité grossière et de délicatesse raffinée. On trouvait des hommes tels que ce Kaïs qui, voyant Mohammed couvrir de baisers une petite fille, lui demandait : « Qu'est-ce que cette brebis que tu flaires? — C'est mon enfant, répondit le Prophète. — Par Allah ! reprit l'autre, j'en ai eu beaucoup de petites filles comme celle-ci. je les ai toutes enterrées vivantes, sans en flairer aucune. » Mais il se rencontrait aussi des caractères comme Ilalim, qui, chargé de la garde des chameaux de son grand-père, les offrait en présent à des voyageurs inconnus, qui s'arrêtait devant un ennemi désarmé et lui donnait sa lance, qui, imploré par un captif et n'ayant pas d'argent pour le racheter, prenait sa place. Les Arabes s'adonnaient au jeu, à l'ivrognerie, à la débauche, à des pratiques barbares comme le meurtre des filles, qu'on enterrait vivantes. Par contre, la libéralité, la munificence envers les hôtes et les pauvres, la fidélité à la parole donnée, le dévouement pour les parents et les amis, l'intrépidité guerrière étaient comme les vertus natives de cette race énergique, orgueilleuse et passionnée. La solidarité familiale surtout était très forte ; elle suppléait dans une certaine mesure à l'action protectrice qu'exercent les lois dans une société plus organisée. Grâce à elle, l'individu n'était pas isolé. Etait-il victime de quelque violence, sa parenté, sa tribu prenaient fait et cause pour lui ; l'agresseur, de son côté, étant soutenu par les siens, chaque tribu ayant des alliés (ju'elle entraînait avec elle, une guerre générale pouvait sortir d'un meurtre, d'un incident fortuit, d'une querelle insignifiante. La « guerre de Daliis » qui, pendant quarante ans, mit aux prises les Abs et les Dhobijan, deux tribus congénères du Nedjd, avait eu pour origine une discussion sur les mérites comparés du cheval Dahis et de la jument Ghabra. Dès que le sang avait coulé, à moins qu'on ne s'entendît aussitôt sur la réparation, la série des représailles s'ouvrait. C'étaient alors, de part et

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d'autre, des coups de main, des razzias de troupeaux, des surprises de campements, des pillages de caravanes, entremêlés de combats singuliers et de batailles rangées, rarement décisives, jusqu'au moment où les deux partis, lassés, en venaient enfin à un accommodement. On faisait le compte des dommages et des pertes respectives, on payait aux familles de ceux qui avaient été tués et qui étaient demeurés sans vengeance une indemnité qui consistait d'ordinaire en un certain nombre de chameaux; le prix du s-dng [di a) était proportionné à la valeur personnelle et surtout à lillustration de la victime.

La trêve sacrée; les foires; les poètes. — Pendant quatre mois de l'année considérés comme sacrés, il était d'usage que les hostilités engagées fussent interrompues. Cette trêve, rarement violée, donnait un répit aux belligérants, rendait possibles les pèlerinages, les rencontres pacifiques, la tenue des foires et des marchés. Il y avait des foires annuelles à Ilira et dans d'autres localités; mais la plus célèbre et la })lus fréquentée de toutes était celle d'Okazh, entre Taïf et Xakhla, à trois journées de la Mecque. Elle s'ouvrait à la nouvelle lune du mois de Dhou-1-Kada, au commencement de la trêve, et durait vingt jours. On y venait de toutes les parties de l'Arabie, comme à un rendez-vous d'alTaires et de plaisir; les parents, les amis, les hôtes s'y retrouvaient; on formait ou on renouait des alliances; parfois, malgré la trêve, on échangeait des défis et on entamait des querelles.

C'est là aussi que se produisaient les improvisateurs et les poètes devant un public qui se faisait une joie de les entendre et qui n'était nullement incapable de les apprécier. Il était rare qu'un Arabe bien né ne sût pas composer un discours, aiguiser une satire, aligner les vers d'une hassicla; beaucoup étaient de fins connaisseurs, très sensibles à la pureté de la langue, à l'éclat d'une image, à l'harmonie d'une période, à la justesse ou à l'énergie d'une expression. Ce n'était pas peu de chose qu'un succès littéraire à Okazh : les pièces les plus admirées, reproduites en lettres d'or sur des tissus légers, «talent attachées aux voûtes de la Kaaba, parmi les Moâllakat ou poèmes suspendus. Le poète qui avait obtenu ce suprême

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honneur, dont les vers étaient dans toutes les bouches et dans toutes les mémoires, devenait du coup un important personnage, admiré, recherché, choyé et redouté. Au plus fort de leur lutte contre Mohammed, les Koraïchites apprennent que le poète Acha va passer à llslam; vite ils lui ofîrent, pour l'en détourner, les plus riches présents, de peur que « par ses vers il n'entlamme contre eux les Arabes ». La satire était une arme danprereuse. mais les poètes en maniaient d'autres. C'étaient des hommes d'action, en qui il y avait du chevalier et du Iroubadour. Imroulkaïs, de la famille des princes de Kinda, banni par son père, mène longtemps l'insoucieuse existence d'un chef de bande. « Lorsqu'il rencontrait une citerne, une prairie, un endroit abondant en gibier, il s'y arrêtait et tuait chacjuo jour <les chameaux pour nourrir les personnes de sa suite. 11 allait chasser et, à son retour, il se mettait à manser et à boire du vin avec ses camarades pendant que ses musiciennes chantaient. Quand l'eau de la citerne était épuisée, il quittait la place et se transportait ailleurs. » (Caussin de Perceval.) Mais son père ayant été assassiné, il entreprend de le venger, s'attaque au roi de Ilira, Moundhir IH, qui a pris sous sa protection le meurtrier. Vaincu, traqué par ses ennemis, il va chercher des secours jusqu'à Constantinople et meurt en revenant à Ancyre. Antar. né d'une mère éthiopienne, esclave dans son enfance, se signale par son éclatante bravoure et mérite d'être alïVanchi et avoué par son père. Epris de sa cousine Abla, qu'on lui refuse, il la conquiert à force de prouesses. L'histoire de Mourakkich est une pure élégie : on n'a pas voulu lui accorder sa parente Esmah, qu'il aime, parce qu'il n'a ni réputation, ni fortune; il part pour tâcher de la mériter; quand il revient, on l'a mariée au loin. Il s'en va à sa recherche; épuisé par la maladie et le chagrin, il va toujours et meurt au moment même où il retrouve la bien-aimce.

Les Moàllakat (|ue l'on a conservés sont des sortes de chants lyriques : le sujet en est quelquefois emprunté à un événement mémorable, mais, le plus souvent, il n'y est guère question que du poète lui-même ou de ce qui le touche de plus près : sa maîtresse, son cheval, ses chasses, ses festins, ses

combats, son illustre orig-ine, ses libéralités, ses amours, ses vengeances; toute sa libre, insouciante et aventureuse existence. C'est le pur nomade dans toute la vig-ueur de son énergique personnalité, son dédain de tout ce qui lui paraît étroit et mesquin, sa magnanimité un peu théâtrale, ses passions ardentes, sa sensualité naïve, sa conception de la vie, qu'il rêve pleine de largesses, de plaisirs et de batailles, qu'il aime pour les joies q.u'elle donne, qu'il est prêt à quitter sans plaintes inutiles : « La vie, dit Tarafa, est un trésor qui diminue chaque jour; ce que le temps amoindrit sans cesse doit bientôt finir par être anéanti. »

Cette brillante littérature exerça, sans la chercher, une influence qu'il est impossible de méconnaître. Elle fit prévaloir dans les diverses régions de l'Arabie le dialecte du Hedjaz, qu'employaient de préférence les poètes. Elle façonna la langue unique dont tous se servaient pour composer et réciter, que tous s'accoutumaient à entendre et à parler comme le pur idiome de leur race. Par elle se constituait un fonds commun de sentiments, d'idées, de souvenirs, de légendes et, les généalogies aidant, toutes les tribus se rattachant les unes aux autres par des parentés réelles ou imaginaires, les fractions éparses du peuple arabe commençaient vaguement à se sentir une nation.

Les croyances et le culte. — Vers l'unité tendaient aussi, dans leur mouvement confus, les idées et les croyances religieuses. Les Arabes, les bédouins * surtout, n'ont jamais été de complexion mystique. Crédules plutôt que croyants, leur religion consistait dans un mélange de naturalisme et de fétichisme assez grossier. Les uns adoraient les astres, les autres rendaient un culte à des divinités locales, que figuraient des statuettes ayant la forme humaine, ou même de simples pierres non taillées. Ces dieux appartenaient à l'espèce mal définie des êtres surhumains, avec les djinn ou génies, les ghoul ou ogres, les déva ou démons. On leur apportait des offrandes, on leur immolait des victimes, on les consultait dans les cas embarrassants. Pour interroger les oracles, le procédé le plus employé

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