‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 105 sur 192 · Moïse · texte numérisé non relu

Moïse

au début que celle des hanyf, consiste dans Ylslam : c'est Y abandon, la soumission à la volonté du Dieu tout-puissant qui a suscité des prophètes et Mohammed après eux, qui doit distribuer, au sortir de la vie, les peines et les récompenses.

Premiers disciples et premières persécutions. — Ce fut dans son entourage qu'il trouva ses premiers disciples : Khadidja, qui avant lui-même avait cru en sa mission; le jeune Ali, fils de son oncle Abou-ïaleb, qu'il avait recueilli pendant une famine; son affranchi Zaïd, fils de Plarilha; (juelques personnages de marque, comme son ami Abou-Bekr; Omar, Othman, mais surtout des jeunes gens, des étrangers, des femmes, des esclaves. La propagande se fit d'abord d'une façon timide, dans le secret de l'intimité. Mohammed ne s'attaquait pas ouvertement au culle des idoles; il continuait de faire ses dévotions à la Kaaba; il ne s'ouvrait qu'à des personnes sûres et déjà préparées par les entreliens de ses amis. Quand le moment lui sembla venu de parler plus haut, il essaya d'entraîner sa famille. Il réunit dans un grand repas tous ses proches, au nombre d'environ quarante, leur annonça qu'il leur apportait les biens de ce monde et de l'autre, et demanda qui d'entre eux voulait l'aider dans son œuvre et devenir son frère, son délégué, son vicaire. Seul le jeune Ali répondit à cet appel. Los autres restaient muets, et quand Mohammed en embrassant son cousin l'eut proclamé son lieutenant, à qui tous devraient obéissance, les convives éclatèrent de rire et dirent à Abou- Talelj : « Maintenant ce sera à toi d'obéir à ton fils ». Malgré ces railleries, l'esprit de famille était si puissant parmi les Arabes, que les Hachem, Abou-Taleb en tète, sans adhérer, pour la plupart, aux doctrines de Mahomet, le couvrirent de leur protection, quand sa prédication devenue publique et ses attaques contre le culte élabli eurent ameuté la foule des Koraïchiles. Vainement les chefs de l'aristocratie mecquoise allèrent demander à Abou-Taleb ou de fermer la bouche à son neveu, ou de l'aiiandonner à leur vengeance. Abou-Taleb se borna à informer Mohammed de leurs menaces, l'engageant doucement à ne pas attirer de grands malheurs sur lui et sur les siens. « Par Allaii! s'écria l'ardent novateur, si l'on mettait

le soleil dans ma droite et la lune dans ma g-auche, je ne renoncerais pas à mon œuvre. » 11 s'en allait, les larmes aux yeux. Abou-Taleb le rappela : « Fils de mon frère, reviens et tiens tous les discours que tu voudras; par Dieu tout-puissant, rien ne me décidera jamais à te livrer. » N'osant user de violence et provoquer ainsi une lutte qui aurait pu être sanglante, les Koraïchites entamèrent contre Mohammed une guerre de railleries, de sarcasmes et d'insultes : ils le traitaient de fou, de charlatan, d'imposteur, le mettaient au défi de prouver sa mission par des miracles, l'accusaient de reproduire des fables anciennes, de se faire souffler par des étrangers pour dénigrer la religion nationale. Les plus animés lui jetaient de la boue et des pierres, lui crachaient au visage; une fois on faillit l'étrangler. L'énergique attitude de ses parents préservait seule sa vie. On n'osait pas davantage toucher à Abou-Bekr, à Omar, à Othman, à x\li; mais les pauvres gens, les esclaves qui n'avaient point de parenté puissante étaient moins épargnés : on les maltraitait, on les torturait; plusieurs furent mis à mort. Mohammed conseilla à ceux dont la situation devenait intolérable de se retirer en Abyssinie. Ils y furent bien accueillis et le roi refusa de les livrer aux Koraïchites. Il ne voyait en eux que les adeptes d'une secte chrétienne, et la sourale que Mohammed lui envoya, dans laquelle il est question de l'apparition du Saint-Esprit à la Vierge, sous la figure d'un beau jeune homme, n'était pas pour le détromper. Vers le même temps, à la Mecque, Mohammed acceptait une sorte de compromis. Il consentait à reconnaître, comme des puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme, les divinités Lat, Ozza et Monat; les Koraïchites, de leur côté, se prosterneraient avec lui au nom d'Allah. Mais il rougit bientôt de sa faiblesse et rétracta ces concessions. Les hostilités recommencèrent. Le Prophète, ses adhérents, sa famille furent mis en interdit; les autres Koraïchites s'engageaient par un acte en règle à ne pas s'allier à eux par des mariage?, à ne rien leur acheter ni leur vendre, à ne pas même leur parler. Cet acharnement, la mort de Khadidja, celle d'Abou-Taleb, qui malgré tout l'avait toujours soutenu et dont un redoublement de persécution lui fit sentir

plus cruellement la perte, décidèrent Mohammed à chercher au dehors le point d'appui que la Mecque se refusait à lui fournir. Depuis quelque temps, il profitait des pèlerinages pour prêcher les Arabes du dehors; sa réputation se répandait ainsi de tous côtés; mais aucune tribu ne se prononçait en sa faveur. Il essaya d'entraîner à son parti la ville de Taïf, située à trois journées de la Mecque, et y fit un voyage, accompagné de son affranchi Zaïd. Les chefs le reçurent avec des paroles de mépris, la populace le chassa à coups de pierres.

L'hégire. — Il réussit mieux auprès des habitants d'Yatreb. Les tribus arabes des Aus et des Khazradj, qui habitaient cette ville et ses environs, vivaient mêlées aux tribus juives; elles avaient adopté en partie leur religion, ou s'étaient tout au moins laissé pénétrer par leurs croyances et leurs espoirs messianiques. Elles étaient toutes disposées à voir dans Mohammed le Messie annoncé par les Juifs, mais un Messie arabe, une sorte de prophète des gentils, qui ne viendrait pas pour les Juifs seuls. Arabes ou Juifs, tous les gens d'Yatreb étaient mal vus de ceux de la Mecque et le leur rendaient. L'hostilité des Koraïchites était un titre à leur sympathie. Au pèlerinage de 621, six hommes de la tribu des Khazradj eurent une entrevue avec Mohammed dans la vallée de Mina : il exposa sa doctrine, récita les sourates déjà composées du Koran et emporta l'adhésion de ses auditeurs. Gomme il parlait de se rendre avec eux dans leur ville, ils demandèrent qu'on leur laissât le temps de préparer le terrain, de propager les croyances qu'ils venaient d'accepter, de concilier les partis en lutte. Rendez-vous fut pris pour l'année suivante. Celte fois, soixante-dix hommes et deux femmes d'Yatreb se rencontrèrent avec Mohammed sur la colline d'Akaba. Le Prophète était accompagné de son oncle Abbas, qui leur demanda s'ils sauraient défendre celui qui allait se confier à eux. Ils répondirent affirmativement et, se tournant vers Mohammed, l'invitèrent à faire connaître ses conditions. Ils lui jurèrent de n'adorer que son Dieu, d'observer les préceptes de sa religion, de lui obéir, de le défendre, lui et ses compagnons, comme ils défendraient leurs femmes et leurs enfants. Lui, de son coté, promit d'être l'ami de leurs amis, de ne jamais les

abandonner, de vivre et de mourir avec eux. Chacun des assistants vint lui toucher la main et engager ainsi sa foi.

Alors commença l'émigration. Ils s'en allaient isolément ou par petits groupes, pour que leur départ ne fût pas empêché. Mohammed, Abou-Bekr et Ali restèrent les derniers. Les Koraïchites, qui avaient l'éveil, les surveillaient de près; ils ne doutaient pas qu'une fois à Yatreb Mohammed n'armât contre eux les Aus et les Khazradj. Un conseil fut tenu dans le Dar-en- Nadoua : on décida de le mettre à mort. Pour éviter d'attirer sur une seule maison la vengeance de ses parents, il fut convenu que onze hommes des principales familles prendraient part au meurtre. Informé de ce complot, j\Iohammed n'hésita plus à partir; depuis longtemps Abou-Bekr avait tout préparé : de l'argent, des chameaux, un guide. Le dévoué Ali, enveloppé du manteau vert du Prophète, s'étendit sur son lit, déjouant ainsi la vigilance de ses ennemis. Mohammed et Abou-Bekr sortirent de la ville, et pendant qu'on les cherchait sur la roule d'Yatreb, s'abritèrent dans une caverne du mont Thour, situé au sud de la Mecque, dans la direction opposée. Au bout de trois jours, quand la poursuite se fut ralentie, ils en sortirent et gagnèrent sans encombre Yatreb, où Ali vint bientôt les rejoindre. La fuite ou hégire était accomplie : l'ère musulmane commençait (24 septembre 622).

A Yatreb, devenue Médine, la Ville par excellence, Mohammed s'occupa d'organiser le culte et du même coup le gouvernement. On construisit, avec des murs de pierres et de briques et des troncs de palmiers disposés en colonnes pour supporter le toit, une mosquée où les fidèles se réunissaient pour la prière. L'affranchi mulâtre Bilal, choisi à cause de sa voix retentissante, fut chargé de les appeler quand il était temps : il fut le premier muezzin. Tous les aboyants ' étaient astreints à prélever sur leurs biens une dîme, le zekkal ou part de Dieu, que le Prophète et ses représentants appliquaient au soulagement des pauvres ou aux besoins de l'Etat. Mohammed était absolument sûr des Mohadjir, ou émigrés mecquois qui s'étaient exilés pour

i. Moslemine, musulmans.

lui. Le plus grand nombre des Médinois l'avaient accueilli avec enthousiasme : il les appela les Ansdi' ou défenseurs. Pour prévenir les conflits, il établit entre les deux catéirorics de Musulmans une fraternité religieuse : tout Mohadjir devint le frère d'un Ansàr, et cette parenté d'adoption était si étroite qu'elle primait les liens du sang-. Tout cela ne s'exécuta point sans faire murmurer quelques Aus et quelques Khazradj. Mais l'opposition la plus gênante était celle des Juifs. Mohammed les avait d'abord ménagés, comptant trouver en eux ses alliés naturels : n'élait-il pas le continuateur de leurs prophètes, le Messie qu'ils attendaient? Mais les Juifs, à quelques exceptions près, refusaient de le reconnaître pour tel, discutaient, argumentaient contre lui, avec une insistance que rendait parfois embarrassante leur érudition théologique. L'irritation du Prophète devait avoir pour eux de terribles effets. Pour le moment, elle se traduisit par des changements qui annonçaient une complète rupture avec le judaïsme. Jusque-là les Musulmans avaient suivi les jeûnes des Juifs et prié comme eux la face tournée vers Jérusalem. Désormais ils eurent un jeune à part, celui de Ramadhan, et la Kibla, le point vers lequel ils s'orientaient en priant, ne fut plus le temple de Jérusalem, mais la Kaaba de la Mecque.

Combat de Bedr. — Le caractère de Mohammed avait changé. Les persécutions, les humiliations, l'exil avaient altéré sa douceur native. Lui qui naguère prêchait la patience et la résignation, il n'a plus maintenant à la bouche que des paroles de colère et de vengeance : « Tuez les infidèles où vous les trouverez, faites-les prisonniers, assiégez-les, mettez-vous en embuscade contre eux! » Les infidèles, ce sont surtout les Mecquois qui n'ont [tas voulu croire en lui. Dès la première année de l'hégire, il organise contre eux une guerre de course qui n'a pas d'abord grand succès. En janvier G2i, il est informé du retour d'une caravane qu'il a vainement poursuivie quelques mois auparavant, lorsqu'elle se rendait en Syrie. Il décide de l'enlever et sort de Médine avec 314 hommes. Le chef de la caravane, Abou-Soféïan, averti, fait demander secours à la Mecque. Toute la population valide, un millier d'hommes, sort en toute hâte.

Cependant Abou-Soféïan, ayant réussi à éviter la rencontre de Mohammed, en prévint la petite armée koraichite, qui s'était croisée avec lui. 300 hommes, jugeant la campagne terminée, rentrèrent à la Mecque; les autres s'avancèrent jusqu'au puits de Bedr, où ils trouvèrent les Musulmans. Après une courte hésitation, ils attaquèrent. Le Prophète promit à ses fidèles que tous ceux qui mourraient ce jour-là d'une blessure reçue en face iraient droit en paradis. « Quoi, s'écria un jeune homme qui se tenait près de lui en mangeant quelques dattes, il ne faut, pour entrer en paradis, que se faire tuer par ces gens-là? » Il jette ses dattes, tire son sabre, se lance dans la mêlée et succombe, mais non sans avoir renversé plusieurs ennemis. Cet élan fanatique était irrésistible; les Koraïchites furent culbutés. Le combat fut beaucoup plus sanglant que ne l'étaient d'ordinaire les rencontres entre Arabes; les Musulmans perdirent 14 hommes; 70 Koraïchites restèrent sur le terrain et parmi eux, entre autres personnages, Abou-Djahl, l'ennemi particulier du Prophète. Les prisonniers étaient également au nombre de 70; deux seulement furent mis à mort; les autres furent traités avec humanité, mis à rançon ou relâchés gratuitement.

Cette victoire fortifiait la position de Mohammed à Médine. Il en profita pour assouvir ses rancunes contre les Juifs. Plusieurs, qui s'étaient signalés par leur hostilité contre le Prophète, furent assassinés; ces meurtres restèrent impunis. Sous le premier prétexte, les Kaïnoka, qui habitaient un faubourg de Médine où ils faisaient le métier d'orfèvres et de forgerons, furent assaillis par les forces musulmanes. Ils résistèrent quinze jours^,. au bout desquels ils durent se rendre à discrétion. Grâce à l'intercession d'un chef khazradj, on leur fit grâce de la vie; mais on les expulsa de Médine et on prit leurs biens, que Mohammed distribua à ses hommes, après en avoir prélevé pour lui le cinquième. Un peu après, ce fut le tour d'une autre tribu juive, les Nadhir; à la suite d'une courte guerre, ils sortirent du territoire de Médine; leurs propriétés furent réparties entre les Mohadjir.

Combat d'Ohod; guerre du Fossé. — La guerre contre les Koraïchites continuait. Après quelques escarmouches, les

Mecquois, entraînant avec eux leurs confédérés les Ahahich et les Kinana, nomades des bords de la mer Rouge, formèrent une armée de 3000 hommes. Abou-Soféïan, qui la commandait, marcha sur Médine. Sa femme Hind et d'autres femmes koraïchites suivaient, en frappant sur des tambourins et en chantant des chants de cucrre entrecoupés de cris de vengeance. Mohammed aurait voulu garder la défensive: mais le souvenir de Bedr exaltait ses hommes : il fallut les mener à l'ennemi. La rencontre eut lieu au pied du mont Ohod. Cette fois le Prophèle ne se tint pas à l'écart, à prier et à trembler, comme dans la journée de Bedr : il prit part à l'action, que sa présence n'empêcha pas de tourner en défaite. Hamza, son oncle, « le lion de Dieu », fut tué; lui-même, blessé au visage, ne dut la vie qu'au dévouement de quelques intrépides qui le couvrirent de leurs corps. Les Koraïchites, maîtres du champ de bataille, mutilèrent les cadavres des Musulmans; mais ce fut tout le parti qu'ils tirèrent de leur victoire. Mohammed eut le temps de reprendre haleine, de raffermir la confiance ébranlée de ses (idèles et d'organiser chez les nomades une active propagande, qui coûta la vie à plusieurs de ses missionnaires.

Cependant les chefs des Nadliir , qu'il avait chassés du territoire de Médine, se chargèrent de réveiller l'ardeur des Koraïchites. Ils attirèrent à eux les Ahabich, les Kinana, plusieurs tribus du Nedjd, comme les Solaïm et les Ghatafan. Au commencement de l'année 627, 10 000 hommes marchèrent contre Médine. Pour l'Arabie, c'était une armée formidable, à laquelle se joignirent bientôt les Koralza, la seule tribu juive qui jusque-là fût demeurée en paix avec les Musulmans. Mohammed, sur le conseil du Persan Selman, couvrit d'un mur et d'un retranchement la partie de la ville qui n'était pas close de murs. Cet obstacle imprévu arrêta net les assaillants. Ils essayèrent d'attirer les Musulmans à une action en rase campagne; mais le Prophète était parvenu à imposer à ses hommes une stricte discipline : ils ne bougèrent pas. Tout se borna à quelques combats singuliers, dans lesquels Ali déploya sa brillante valeur. Cependant les confédérés souffraient des intempéries : leurs montures et leurs bestiaux périssaient; la pluie

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éteignait leurs feux; le vent déchirait leurs tentes et renversait leurs chaudières. Des émissaires de Mohammed, répandus dans leurs rangs, semaient le soupçon et la discorde. Les Koraïchites, Abou-Soféïan en tète, décampèrent les premiers; puis ce fut le tour des contingents du Xedjd. A peine dégagé, Mohammed tomba sur les Koraïza, les assiégea dans leurs outoum et, quand ils se furent rendus, massacra impitoyablement jusqu'au dernier homme. Les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves, les biens des victimes partagés entre les vainqueurs.

Soumission de la Mecque. — La terreur, la persuasion, l'appât du butin, tout-puissant sur Tàme avide des bédouins, amenaient chaque jour de nouvelles recrues. L'Islamisme, de secte persécutée, passait au rang de religion militante et victorieuse. Pour faciliter les conversions, Mohammed afTeclaitde se rattacher, sinon aux croyances, du moins aux rites de l'ancien culte. La sixième année de l'hégire, il annonça l'intention d'accomplir le pèlerinage de la Kaaba. Les Mecquois inquiets lui barrèrent d'abord la route; puis, comme il protestait de ses intentions pacifiques, ils conclurent avec lui une trêve, à la faveur de aquelle il put faire, l'année suivante, aux lieux saints la visite de l' accomplissement. Il arriva escorté de deux mille hommes, exécuta autour du temple les sept tournées processionnelles, immola des chameaux dans la vallée de Mina et repartit, après en avoir imposé à ses anciens compatriotes par le déploiement de sa puissance. Il venait d'enlever les châteaux forts des Juifs de Khaïbar; il envoyait des messages portant sommation de se convertir, non seulement aux chefs arabes, comme le roi chrétien du Yémama et le roi des Ghassanides, mais au vice-roi persan de l'Yémen, au gouverneur byzantin de l'Egypte, au roi d'Abvssinie, même aux souverains des deux grandes monarchies d'Orient, l'empereur grec et le roi de Perse. Khosroès Parouiz déchira sa lettre avec mépris ; celle qui était envoyée à Héraclius ne lui parvint pas, ou il n'y prit pas garde. Mais le vice-roi d'Yémen, Badhan, se déclara musulman; le copte Djarih, qui s'était rendu à peu près indépendant en Egypte, demanda du temps pour se prononcer, mais envoya

une réponse flatteuse, accompagnée de présents. Un petit corps musulman, qui était venu tàter les frontières de la Syrie, fut écrasé; mais ce lointain échec eut peu de retentissement et ne porta aucune atteinte au prestige du Propliète. D'importantes tribus nomades, les Solaïm, les Ahs, les Dhobijan, se joig-naient à lui. Même les Koraïchites étaient ébranlés : quel- (|ues-uns des plus considérables, Othman, fîls de Zalha, qui avait la lùdjaba ou garde des clefs du temple, Amr, le plus suiilil des politiques mecquois, Khalid, l'excellent capitaine qui avait gagné la bataille d'Ohod, venaient à Médine apporter leur soumission. Mohammed jugea le moment arrivé de mettre la main sur la Mecque. Outre que son orgueil se délectait à l'idée de rentrer en maître dans la ville qu'il avait quittée en fugitif, il importait fort au succès de l'Islamisme de s'annexer la cité des pèlerinages, la métropole religieuse de l'Arabie. La trêve de dix ans, récemmeut conclue avec les Koraïchites, n'était pas pour le gêner beaucoup : précisément les Benou-Baki\ leurs clients, venaient d'attaquer les Khozaa, qu'il protégeait. Le prétexte était tout trouvé. Sans tenir compte des excuses et des satisfactions qu'olTraient les Koraïchites, il fit ses préparatifs rapidement et dans le plus grand secret. Les Mecquois se demandaient encore quelles étaient ses intentions, qu'il était devant leur ville avec les Mohadjir, les Ansàr et les auxiliaires bédouins accourus au premier appel. Il avait 10 000 hommes ivres d'enthousiasme, de vengeance ou de convoitise. La résistance était impossible; les Koraïchites le comprirent, et leur chef le plus énergique, Abou-Soféïan lui-même, alla au camp de Mohammed négocier une caj)itulalion. Il fut convenu que tous ceux qui se tiendraient enfermés dans leurs maisons ou dans la Kaaba seraient épargnés; qucbjues intraitables essayèrent seuls d'arrêter l'armée musulmane, qui en eut facilement raison. Monté sur sa chamelle, la tête couverte d'un turban noir, le Prophète se rendit à la Kaaba. Il en fît sept fois le tour, toucha respectueusement la l'terre noire du bàlon recourbé qu'il tenait à la main et ordonna d'abattre les images et les idoles. Tous les Mec(juois vinrent lui prêter le serment d'obéissance. Par un calcul de profonde politi(|ue ou par un réveil d'alTcclion pour

la tribu dont il était sorti, il accorda une amnistie g-énérale, dont dix personnes seulement étaient exceptées; encore finit-il par gracier six d'entre elles. On était au mois de Ramadhan de la huitième année de l'héirire (janvier G30).

Conversion de l'Arabie. — Les événements qui suivirent justifient l'importance que Mohammed attachait à la conquête de la Mecque. L'effet produit fut considérable. La neuvième année de l'hégire s'appelle dans l'histoire musulmane Vannée des ambassades. Il en arrivait de partout, du Hedjaz, de l'Yémen, du Mahra, de l'Oman, du Nedjd; les idolâtres laissaient détruire leurs idoles; même des populations jusqu'alors chrétiennes acceptaient l'Islamisme. Cependant il y eut encore quelques résistances. Aux portes mêmes de la Mecque, la grande tribu des Haouazin ne céda qu'après avoir livré, à Honaïn, une furieuse bataille; les gens de Taïf, enfermés dans leur ville, se défendirent avec succès contre le Prophète en personne. Cependant, harcelés par les nomades, ils se décidèrent à offrir leur soumission, mais ils demandaient qu'on les dispensât de la prière et qu'on leur laissât pendant trois ans leur dieu Lat. jMohammed n'était pas éloigné de souscrire à ce singulier compromis; ce fut Omar qui l'en empêcha. Comme tant d'autres, les Taïfites cédaient à la force, comptant bien qu'ils pourraient un jour se délivrer du joug qu'il leur fallait subir. Le Prophète n'ignorait pas ces dispositions, qu'on ne prenait guère la peine de dissimuler. S'il avait pu se faire quelque illusion, les révoltes, les apostasies, succédant presque aussitôt aux conversions, vinrent lui rappeler la versatilité de ses compatriotes. Sans se laisser distraire par des incidents qu'il appréciait à leur Aaleur, Mohammed préparait une expédition contre la Syrie. Au moment oii il mourut, l'armée était rassemblée, le chef désigné. On peut voir dans ces projets de conquête l'essor d'une ambition grandissante; ils révèlent aussi l'homme d'Etat perspicace qu'était devenu le contemplatif rêveur d'autrefois. Le nombre de ses partisans, infime tant (ju'il ne s'annonçait que comme un apôtre pacifique, avait grandi du jour où il olTrait, à qui voulait le suivre, la guerre, le pillage et la dépouille des infidèles. La masse des Arabes élail bien éloii^née de l'enthou-

siasme sincère des premiers croyants; il fallait, pour les attacher à la foi nouvelle, séduire leurs imaginations, flatter leurs instincts batailleurs et cupides. L'Islamisme ne pouvait vivre et se répandre qu'en sortant de l'Arabie les armes à la main ; s'il s'y <;antonnait, il était condamné à périr dans les guerres civiles et l'anarchie.

Mort de Mohammed. — Au mois de mars 632, Mohammed accomplit, au milieu d'un grand concours de peuple, le pèlerinage de la Mecque, son pèlerinage d'adieu. Puis il rentra à Médine, d'où il ne devait plus sortir. Ses forces déclinaient visiblement. Au mois de mai. il tomba malade et, sentant la mort prochaine, il s'v prépara avec sérénité. Ses derniers moments sont empreints d'une véritable grandeur : il parle et agit en chef d'Etat et en chef de religion, donnant ses instructions suprêmes à son général Ouçama, offrant réparation à tous ceux qui auraient soutTert de sa part quebjue injustice, recommandant à la sollicitude des Musulmans ses fidèles Ansàr et à Dieu tous les Musulmans. Le lundi 12 du mois de Rabi I" (8 juin), il parut encore à la mosquée, le front enveloppé d'un bandeau, appuyé sur ses deux cousins, Ali et Fadhl. Il parla au peuple et prit part à la prière du matin. Il rentra ensuite dans la maison d'Aïcha, sa femme préférée, et s'étendit sur son lit. L'agonie commença : il avait auprès de lui un vase plein <l'eau où il trempait sa main pour la porter à son front brûlant <le fièvre. Ses dernières paroles furent des invocations et des prières : « Oh! mon Dieu, aide-moi à supporter l'angoisse de la mort... Mon Dieu, avec le compagnon d'en haut! » Puis sa tôte s'appesantit et retomba sur le sein d'Aïcha. Elle le regarda : ses yeux étaient fixes, ses traits immobiles. Elle reposa doucement la tôte sur un coussin, se mit à gémir et à se frapper le visage. Le Prophète était mort.

L'œuvre de Mohammed : le Koran. — Il ne mourait pas tout entier. La lâche à laquelle il avait voué sa vie était accomplie. L'Arabie, qu'il avait trouvée morcelée en tribus ennemies, dans l'anarchie sociale et morale et la confusion des croyances, formait maintenant un Etat théocratique, avant sa loi •et sa foi comnmnes. L'œuvre politique faillit ne pas lui survivre

4o4 MOHAMMED ET L'ISLAMISME

et ne dura qu'en se transformant; l'œuvre relicrieuse était plus solide : après de longs siècles écoulés, l'Islamisme vit toujours et rien ne fait supposer qu'il doive prochainement disparaître. Bien qu'il ait, lui aussi, subi des altérations, il cherche toujours dans le Koran, aujourd'hui comme alors, l'exposé de son dogme, les rites de son culte, les règles de sa morale, les principes de sa législation, et cette parole, l'une des dernières qu'ait dites le Prophète, est encore ohéie : « Que le Koran vous serve toujours de guide. Faites ce qu'il vous prescrit ou vous permet. Evitez ce qu'il vous défend. »

Le mot Koran signifie lecture, récitation. Le livre qu'on appelle ainsi est l'ensemltle des récitations sacrées de Mohammed, des paroles qu'il prononçait comme prophète inspiré et que lui dictait la révélation divine. Ses auditeurs les écrivaient sur des bandelettes de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier, des pierres, des os, ou les recueillaient simplement dans leur mémoire, qui était exercée et sûre. Ce ne fut <|u'après sa mort que ses compagnons Abou-Bekr et Omar chargèrent son ancien secrétaire, Zeïd-ibn-Tsabit, de rassembler pour leur usage les fragments dispersés du livre saint. D'autres manuscrits furent ensuite établis; mais ils donnaient souvent des versions différentes; le khalife Othman, après qu'on eut procédé à une rédaction définitive, ordonna de détruire toutes les variantes. Il n'y eut plus ainsi qu'un texte officiel, dont les copies furent répandues dans le monde musulman, et qui n'a plus été modifié depuis. Il se partage en W^ sourates, ou chapitres, subdivisées en versets, fort inégales en étendue et en importance : la plus longue contient 287 versets, la plus courte n'en a que 3. Elles ne sont rangées ni suivant les matières, ni d'après l'ordre chronologique : il semble que dans le classement on n'ait tenu compte que des dimensions, mettant la plus longue en tète pour finir par la plus courte. Chacune des sourates ne forme même pas un ensemble. Beaucoup contiennent des morceaux disparates, sans lien logique, sans rapport entre eux. Cette confusion rend assez pénible la lecture du Koran. C'est un défaut dont les musulmans sont peu frappés : pour eux le Koran, étant la parole même de Dieu, le Livre par excellence, est parfait de

tous points. Les orientalistes européens ne partaûrent pas tous cette admiration sans réserve; quelques-uns voient dans le Koran les traces d'une composition difficile, une prolixité fastidieuse, du mauvais iroût, une langue pénible, incorrecte, charirée d'expressions étrang-ères; d'autres, par contre, vantent la majesté soutenue du ton, l'éclat des images, la richesse variée des descriptions, la pureté du style, et admettent volontiers les conversions instantanées produites par la seule lecture d'une sourate. Mohammed, qui ne savait ni lire ni écrire, n'était sans doute pas un littérateur aussi raffiné que les poètes de son temps; mais, à défaut de l'art consommé qui charme les délicats, il eut l'éloquence puissante, faite de grandes idées et de fortes passions, qui va au cœur des simples et qui entraîne les foules. Ceux qui acceptèrent volontairement l'Islam, et qui en furent les martyrs enthousiastes ou les fanatiques apôtres, n'étaient point séduits par des beautés littéraires. Le Koran fut pour eux le livre divin, parce qu'il répondait à leurs aspirations religieuses, parce qu'il fournissait à leurs âmes inquiètes des affirmations précises, qu'ils embrassaient comme des certitudes, parce qu'il leur donnait, pour gouverner leur vie, des règles positives, qu'ils n'avaient qu'à suivre pour assurer leur bonheur ici-bas et leur salut dans l'éternité.

Le dogme musulman, tel qu'il est exposé dans le Koran et dans la Sounna ou tradition qui le complète, est d'une extrême simplicité. L'unité et la toute-puissance de Dieu, la vie future avec les peines et les récompenses, la mission divine de Mohammed sont les articles de foi. Dieu, le créateur de tout être et de toute chose, « qui a élevé les cieux sans colonnes visibles,... qui a soumis le soleil et la lune,... qui a étendu la terre, qui y a mis les montagnes et les fleuves, qui y a mis des couples dans toutes les productions, qui ordonne à la nuit d'envelopper le jour,... est unique dans les cieux et sur la terre; il n'a pas été engendré et il n'a pas engendré; il n'a point de fils ni de compagnon. » Il existe bien des anges, dont le corps pur et subtil a été formé de feu; mais ils ne sont que les serviteurs dociles du Tout-Puissant. Satan ou Ildis, « le lapidé », fut d'abord un ange; depuis sa rébellion il est devenu le plus redou-

table des démons. Les démons, déva, div, afrid, les fées,/)eW, se confondent a^ec les g^énies, djinn, « créés, avant l'homme, de feu pur sans fumée », et qui sont partagés, comme les hommes, en croyants et infidèles.

Dieu communique avec les hommes par des révélations qu'apportent les prophètes et qui sont recueillies dans les livres sacrés : « Chaque nation a eu son prophète, à chaque époque son livre sacré. » Les plus g-rands des prophètes antérieurs à l'Islam sont Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus. Le « fils de Marie », Jésus, est né d'une manière surnaturelle; il a fait des miracles, mais il n'était pas fils de Dieu; ce n'était qu'un homme inspiré. Quelques-uns des anciens livres subsistent : le Pentateuque, les Psaumes, les Évangiles, mais ils ont été altérés par la malig-nité et la mauvaise foi. D'ailleurs le Koran les annule tous : il est comme le dernier mot de Dieu. Mohammed, venu après tous les autres prophètes, est le Prophète par excellence ; il n'y en aura plus d'autres après lui ; la révélation qu'il apporte est la révélation définitive.

Tout n'est pas fini, pour l'homme, après la mort. Le jour du jugement viendra, où chacun devra rendre compte : « Dieu vous ressuscitera un jour, afin que le terme fixé d'avance soit accompli; vous retournerez ensuite à lui, et alors il vous redira ce que vous avez fait. » Les méchants, les impies et les infidèles seront précipités dans la Géhenne, où le feu ardent sera leur séjour. Aussitôt que le feu aura consumé leur peau, une peau nouvelle les recouvrira, afin de leur faire endurer de nouveaux supplices; ils seront abreuvés d'une eau bouillante qui déchirera leurs entrailles. Aux vrais croyants, aux justes s'ouvriront les portes du paradis, du jardin de délices arrosé par des eaux courantes, où ils n'éprouveront ni chaleur du soleil ni froid glacial, où, sous l'ombre des arbres, vêtus de soie et de brocart, n'entendant ni discours frivoles ni paroles de péché, assis près des vierges aux yeux noirs, ils se nourriront de fruits exquis et boiront dans des coupes d'argent des boissons savoureuses. Et les délices de ceux-ci seront éternelles, comme les peines de ceux-là.

Pour mériter les joies du paradis, l'homme a cinq devoirs à

remplir : croire aux dogmes essentiels de llslam, unité de Dieu, mission de Mohammed, peines et récompenses de la vie future; accomplir les pratiques essentielles du culte, prière, jeûne, pèlerinasre; faire l'aumùne '. La prière doit être dite cinq fois par jour, au lever de laurore après les ablutions, à midi, dans l'après-midi, au coucher du soleil et après la venue de la nuit. Le jeûne est prescrit pendant toute la durée du mois de Ramadhan, depuis le point du jour jusqu'à la nuit. Le pèlerinage de la ^lecque comporte à peu près tout le cérémonial ancien : purifications, visites et jets de pierres dans la vallée de Mina, tournées processionnelles autour de la Kaaba. Laumône, que le Prophète avait prèchée d'exemple, est recommandée avec une véritable effusion : « 0 croyants, faites l'aumône des meilleures choses que vous avez acquises, des fruits que vous avez fait sortir pour vous de la terre. Xe distribuez pas en larfi^esses la partie la }»lus vile de vos biens... Vous n'atteindrez à la piété parfaite que lorsque vous aurez fait l'aumône de ce que vous chérissez le plus. Tout ce que vous aurez donné, Dieu le saura. »

La morale se rattache étroitement à la religion. Le Koran condamne l'avarice, le mensonge, l'orgueil, la méchanceté, le libertinage. Pour réprimer les vices favoris des Arabes, il interdit formellement le vin et les jeux de hasard, « ces abominations inventées par Satan ». Il recommande la modestie, la chasteté, la droiture, la patience, la résignation, l'humilité, le pardon des offenses, surtout la charité. Le vrai Musulman doit racheter les captifs, nourrir, dans les jours de disette, l'orphelin et le pauvre plongé dans le dénuement. Les croyants sont tous frères. Quant aux non-croyants, parmi lesquels Mohammed établit une distinction entre les gens des Ecritures, juifs et chrétiens, et les païens idolâtres, le langage du Koran varie à leur égard suivant les circonstances. Tantôt il déclare que ceux qui suivent la religion juive et les chrétiens qui croient et qui auront fait le bien recevront une récompense, tantôt il interdit

1. La circoncision est obligatoire; mais eile existait chez les Arabes avant Mohammed; elle existait, elle existe encore chez des races qui ne sont pas musulmanes.

aux croyants de les prendre pour amis. Il prescrit quelquefois la tolérance : « Dis aux infldèles : Je n'adore point ce que vous adorez, vous n'adorez pas ce que j'adore. Vous avez votre religion et moi j'ai la mienne... N'écoute ni les infidèles, ni les hypocrites. jSe leur fais cependant pas de mal. » Ailleurs il recommande la lutte à outrance et même l'extermination : « Faites I-a guerre à ceux qui ne croient pas en Dieu ni au Jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son apôtre ont défendu, et à ceux d'entre les hommes des Ecritures qui ne professent pas la croyance de la vérité. Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils paient le tribut, tous sans exception, et qu'ils soient humiliés. » — « Lorsque vous rencontrez des infidèles, eh bien! tuez-les au point d'en faire un grand carnage et serrez fort les entraves. » Le djihad, la guerre sainte, s'impose comme un devoir à tout bon musulman. Ceux qui combattent « dans le sentier de Dieu », qu'ils triomphent ou qu'ils succombent, obtiendront les plus belles récompenses. « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont des morts. Non, ils sont vivants; mais vous ne le comprenez pas. » Lorsque Mohammed recommande envers les infidèles une attitude réservée mais conciliante, il en est à la période de prédication pacitique qui a précédé l'hégire; quand il parle des Juifs avec modération, c'est dans les premiers temps de son séjour à Yatreb, alors qu'il espérait enrôler les tribus juives parmi ses adhérents. Il prèclie la guerre sainte après que la lutte s'est ouverte, au moment où il a besoin, pour ne pas succomber, d'avoir des soldats dévoués, et, plus tard encore, lorsque la conquête lui apparaît comme la plus sûre des propagandes. Il ne faut pas oublier que le Koran a été composé au jour le jour et comme sous la dictée des événements. Toutes les fois que Mohammed doit faire face à un péril nouveau, se tirer d'une situation difficile, dissiper des doutes, apaiser des scrupules, une révélation arrive qui le sort d'embarras. C'est ainsi qu'il absout les violences d'une politique souvent perfide et sanguinaire, qu'il couvre ses propres faiblesses et les incartades des siens. Sa femme bien-aimée Aïcha est accusée d'adultère, non sans de sérieuses présomptions : une révélation divine la justifie, et

introduit en même temps dans la législation une peine do quatre-vingts coups de fouet contre quiconque accusera une femme honnête sans pouvoir produire à l'appui (juatro témoins. La loi nouvelle est aussitôt appliquée aux difTamateurs d'Aïcha, qui est ainsi absoute et vengée.

La législation koranique se ressent donc fortement des préoccupations personnelles de son auteur; en bien des parties elle est toute de circonstance. On ne peut nier cependant que, dans l'ordre civil comme dans l'ordre pénal, elle ait constitué pour les Arabes un réel progrès. Elle autorise la polvgamie, mais en limitant à quatre, sauf pour le Prophète, le nombre des épouses légitimes; elle interdit les unions incestueuses, fréquentes alors en Arabie; elle relève la condition de la femme, qu'elle protège, enfant, contre l'infanticide, qu'elle autorise en cas de griefs légitimes à demander la rupture du mariage, à qui elle assure une dot et une part dans les successions. Elle est compatissante aux faibles, aux orphelins, aux esclaves. Bien qu'elle admette le principe du talion, les pénalités qu'elle édicté sont relativement modérées. Même pour le meurtre volontaire, elle autorise la composition si le plus proche parent de la A'ictime, son vengeur naturel, veut bien s'en contenter. Elle professe le respect de la vie humaine : « Celui qui aura tué un homme, sans que celui-ci ait tué un homme ou semé le désordre dans le pays, sera regardé comme le meurtrier du genre humain; et celui cjui aura rendu la vie à un homme sera regardé comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain. »

L'œuvre de Mohammed est dépourvue d'originalité. Aussi bien son auteur n'y prétendait-il pas, puisqu'il présentait sa religion comme un retour aux anciennes croyances de l'Araliie. L'Islamisme n'a rien inventé. Au judaïsme et au christianisme il a pris la notion d'un Dieu tout-puissant, le jugement dernier et, avec (juelques adaptations appropriées au génie arabe, la description de l'enfer et du paradis. Allah et Iblis rap[)ellenl Ormuzd et Arhiman. Les anges et les démons, le ciel et l'enfer, reliés par un pont étroit que les justes seuls peuvent franchir, appartiennent aussi en propre au parsisme. Seulement, de ce côté, les emprunts n'ont pas été directs : les Juifs ont servi d'in-

termédiaires. Il n'était pas jusqu'au paganisme arabe qui ne se retrouvât en partie dans la religion qui se flattait de l'anéantir. Les idoles en vue avaient été impitoyablement détruites; mais les djinn, les div, les péri continuaient de flotter avec les anges entre l'homme et la divinité. Le sanctuaire de l'ancien culte était conservé ; conservé aussi tout ce cérémonial symbolique des pèlerinages, dénaturé, il est vrai, par une interprétation qui le rattachait tant bien que mal aux traditions bibliques. On l'a observé avec raison, ce manque d'originalité fut une des grandes forces de l'Islamisme, une des causes de sa rapide expansion. Tout en apportant un trouble profond dans la vie des tribus arabes, il leur laissait la plus générale et la plus invétérée de leurs habitudes religieuses. Il apparut aux populations chrétiennes de l'Asie et de l'Afrique, dont l'orthodoxie avait connu déjà plus d'une défaillance, comme une de ces innombrables sectes qui naissaient à chaque instant dans la fermentation religieuse du monde oriental. Les Persans y reconnurent les parties essentielles de leur doctrine, de leur mythologie et de leur cosmogonie. Partout enfin, la religion de Mohammed devait séduire les masses illettrées, par l'extrême clarté de son dogme, par la simplicité de ses formes cultuelles, par le caractère pratique de sa morale, qui tenait compte dans une large mesure des passions et des faiblesses de l'humanité.

jy, — Les khalifes .-formation de Fempire arabe.

La succession de Mohammed. — La mort du Prophète ouvrait une crise qui faillit tout emporter. Il n'était pas encore enseveli que déjà les Médinois délibéraient sur le choix d'un successeur, qu'ils prétendaient prendre dans leurs rangs. Ce ne fut pas sans peine qu'on les décida à accepter un Koraïchite. Abou-Bekr fut proclamé et, le lendemain, dans la mosquée, il reçut le serment des Mohadjir et des Ansàr. Il prit le titre de khalife [khalifa raç oui Allah : lieutenant de l'envoyé de Dieu). C'était le plus ancien et le plus dévoué des amis du Prophète,

LES KHALIFES : FORMATION DE L'EMPIRE ARABE 46i

l'unique compagnon de l'hégire, le prudent conseiller des jours d'épreuves.

Ce n'était pas trop de l'expérience d'un tel homme, au milieu de la tempête qui se déchaînait de toutes parts. L'immense majorité des Arabes, qui subissait l'Islam et ses lois comme une insupportable contrainte, avait accueilli avec une sensation de délivrance la mort de Mohammed : « S'il avait été réellement un prophète, il ne serait pas mort », disaient-ils. Chaque jour arrivaient à Médine, apportant l'annonce de nouvelles défections, les collecteurs musulmans chargés de percevoir le zelikat, qui s'étaient vus insultés, menacés, réduits à fuir. Des imitateurs ou des parodistes de Mohammed, Moseïlema, Toulaïa, entraînaient des partisans en foule; une prophétesse, Sedjah, arrivait de Mésopotamie pour faire à main armée une [tropagande mêlée de brigandage. Tout le Xedjd, le Mahra, IHadramaut, l'Oman étaient en pleine révolte; l'Yémen chancelait; dans le Hedjaz, les Bédouins, comme étonnés de leur longue obéissance, se mettaient en devoir de tomber sur Médine. Les Mohadjir et les Ansàr étaient dans la consternation.

Dans cette crise, Abou-Bekr montra un sang-froid, une décision, une fermeté remarquables. On l'engageait à conserver, pour la défense de Médine, l'armée que Mohammed avait destinée à l'expédition de Syrie. Il refusa de révoquer les ordres du Prophète. La fierté des Koraïchites se révoltait à l'idée de servir sous les ordres d'Ouçama, un tout jeune homme et, de plus, fils d'affranchi. Omar demanda en leur nom un autre chef : « Que dis-tu, fils de Khettab? s'écria le khalife en le saisissant par la barbe. Tu veux (|ue je destitue un général nommé par le Prophète! » L'armée partit avec Ouçama à sa tête. Les tribus du Nedjd oITraient leur soumission, pourvu qu'on les dispensât du zeUhal. Abou-Bekr ne voulut entendre à aucun compromis : la loi de l'Islam était une; il fallait accepter tout ou rien. Il était, lui, décidé à faire la guerre à qui lui donnerait seulement une genouillère de chameau de moins qu'au Prophète. En même temps, il armait tout ce qu'il y avait de valide à Médine, battait les Bédouins qui le serraient de trop près. Il eut ainsi un répit qui lui permit de ramener les troupes d'Ouçama. Elles

revinrent chargées Je butin, après une campagne de quarante jours sur les frontières de Syrie. Quand il les eut sous la main, avec les contingents des tribus fidèles, il prit rofTensive. Onze petits corps, formant un total de 8000 hommes bien équipés, auxquels devaient s'adjoindre les hésitants qu'on était sur de rallier, furent lancés dans toutes les directions contre les rebelles. Les coups décisifs furent frappés par Khalid, auquel ses talents militaires avaient déjà valu, de la part de Mohammed, le surnom d'Epée de Dieu. Il défit «l'abord Toulaïa; le prophète du Yemama, Moseïlema, opposa une vigoureuse résistance : un moment ses troupes eurent l'avantage et pénétrèrent dans le camp de Khalid; refoulées ensuite, elles furent forcées et massacrées avec leur chef, dans un verger où elles s'étaient retranchées et qui s'ap[)ela depuis Hadikat-el-Mout, le Clos de la Mort. La répression fut terrible. Abou-Bekr avait donné pour mot d'ordre à ses lieutenants d'exterminer les apostats, par le glaive et par le feu, sans pitié. Tout ce qui fut épargné trembla et se soumit. Quand finit la onzième année de l'hégire, l'Arabie entière faisait profession d'Islamisme et reconnaissait l'autorité du khalife.

État des empires perse et byzantin. — L'Arabie à peine domptée, Abou-Bekr attaqua à la fois ses deux voisins de l'est et de l'ouest : l'empire perse et l'empire byzantin. La disproportion des forces paraissait écrasante, entre la petite théocratie arabe et les deux puissants États qui, depuis trois siècles, ébranlaient de leurs chocs tout le monde oriental. Mais le Prophète n'avait-il pas dit : « Après moi, vous ferez la conquête de la Syrie et de la Perse »? Pour parler ainsi, Mohammed avait ses raisons, que connaissait Abou-Bekr. Dans l'audace de celte entreprise, le calcul politique avait sa part aussi bien que l'enthousiasme religieux. Le khalife était renseigné sur l'état intérieur des deux empires, surtout sur les dispositions des provinces attenantes à l'Arabie. Il avait vu à l'œuvre l'armée musulmane et savait ce qu'il en pouvait attendre.

Les Byzantins et les Sassanides s'étaient fait réciproquement beaucoup de mal. Victorieux sous KhosroèsP^ battus après lui, les Perses avaient repris le dessus avec Khosroès II et campé en

face de Constanlinople. Mais Héraclius venait de pénétrer dans leur pays, de brûler leur capitale, de renverser partout les autels des mapres '. La Perse était bouleversée par les troubles religieux et les révolutions de palais. Le manichéisme y avait laissé des traces profondes; pendant le règ-ne de Kobad avait paru Mazdak, qui prêchait l'indifférence du bien et du mal, l'égalité sociale, la communauté des femmes et des biens. Le règne de Khosroès l" Anoushirouan s'était ouvert par une réaction qui avait coûté la vie à Mazdak et à 100 000 de ses partisans. A partir de Khosroès I", pas un souverain n'était mort paisiblement: les fils tuaient leur père pour se mettre à sa place. Après les défaites infligées par Héraclius, la confusion était devenue épouvantable. En quatre ans, neuf rois passaient sur le trône laissé vacant par le meurtre de Khosroès IL Il n'v avait plus de gouvernement, plus d'armée : les satrapes, les merzahbans et les ispehbeds dans les provinces, les seigneurs ou dlhgàns dans leurs châteaux forts, s'érigeaient en potentats indépendants. L'empire tombait en morceaux.

Il y a plus d'ordre apparent dans l'Empire byzantin, depuis l'avènement d'Héraclius, mais l'épuisement est aussi com- [)let. L'excessif développement de la vie monacale et des biens d'église soustrait les terres à l'impôt, les hommes à l'activité sociale et au service militaire. Pour repousser les Avars et les Perses, l'Eglise, dans un moment de péril suprême, a fourni les ressources; mais, le danger passé, elle prétend rentrer dans ses avances. Des impôts nouveaux sont inventés, les exigences de la fiscalité imitériale redoublent d'àpreté. L'armée, qui a perdu 200 000 hommes dans la guerre de Perse, n'est pas renouvelée; les commandants des places frontières, les chefs auxiliaires ne louchent j)lus de solde. Le

^. Voir ci-dessus, chapitre iv.

•2. Rcli^,'ion fondée par Manès, né à Caroub (Perse), vers 2i0. Il avait élé fail esclave à scpl ans: puis avait été alTrandii et instruit par une riclie veuve de Clcsiphon. 11 enseigna la doctrine de deux dieux, le bon et le mauvais, et se donna pour le Paradct ou le Saint-Esprit. Il fut emprisonné en Perse, puis proscrit dans l'Einiiire f-'rec, et enfin écorché vif par ordre du roi de Perse Uahram (27»). Le manu/icisme a été l'origine d'hérésies dans la religion musulmane comme dans la religion chrétienne. Voir, au tome II de cet ouvrage, l'histoire des Albigeois.

patriarche Serge, qui a été l'inspirateur des résolutions viriles, réveille maintenant les disputes religieuses. Il n'arrive qu'à créer une secte de plus, les monothélites, qui s'ajoutent aux nestoriens, aux monophysiles, aux jacobites. Tous ces dissidents prennent en haine le gouvernement qui les persécute au nom de l'orthodoxie; leur hostilité est de plus en plus dangereuse. En Égvpte, presque tous les paysans coptes sont jacobites. C'est là surtout que les ressentiments religieux, le malaise économique, les antipathies nationales concourent à détacher de l'Empire la masse de la population.

L'armée arabe. — ^i les Perses ni les Byzantins ne sont en état de résister à l'armée arabe. Quand celte armée se met en marche, c'est pour la guerre sainte : les combattants qui succomberont sont sûrs d'aller droit en paradis. Beaucoup ne souhaitent pas autre chose que la mort des saints, comme ce Zaïd, qui refuse un commandement « parce que le devoir d'un général est de ménager sa personne et qu'il Aeut, lui, combattre et mourir martyr de la foi ». Les Koraïchites sceptiques, la masse des convertis par contrainte ont d'autres perspectives, d'ordre plus positif. On leur promet le pillage de l'Irak et de la Syrie, dont les campagnes fertiles, les cités opulentes excitent depuis longtemps les convoitises d'un peuple avide et pauvre. Avant d'engager une bataille. Khalid fait lire devant le front des troupes la sourate El-Anfal, dans laquelle le Prophète a réglé le partage du butin. Dans chaque corps d'armée il y a un secrétaire chargé de tenir les comptes et de faire les parts : sauf un cinquième prélevé pour l'Etat, toutes les prises sont distribuées aux soldats. Ces fanatiques et ces pillards ne sont pourtant pas des hordes confuses. Ils ont une organisation régulière, sont formés en divisions, subdivisions, compagnies, escouades de dix hommes. Les officiers, pris parmi les anciens Musulmans, sont des hommes de choix ; leur expérience militaire, acquise en tant de batailles, est fortifiée de l'ascendant moral qui s'attache aux compagnons du Prophète; ils constituent des cadres d'une solidité à toute épreuve. Les généraux sortent pour la plupart de la noblesse koraïchite, comme Khalid, Amr, Moaouia, Ikrima, Sad ; (juelques-uns sont des fils d'af-

franchis ou des affranchis comme Ouçama, Ammar. A de rares exceptions près, ils se montrent à la hauteur de leur tâche, souvent rapaces et cruels, mais d'une bravoure éclatante, pleins d'entrain et d'audace. Ces anciens chefs de bandes se mettent très vite à la grande guerre. Ils improvisent une tactique, font bon usage de leurs rapides cavaliers, de leurs adroits archers, qui visent aux yeux de l'ennemi, aux yeux des éléphants. A Méhavend, les Perses sont fortement retranchés; une attaque directe serait périlleuse : on les attire en rase campagne par une retraite simulée, et tout à coup l'armée musulmane, par une formation instantanée, se présente en ligne de bataille. A Damas, les émirs emploient des machines de guerre dont ils ont appris le maniement. Ils ne dédaignent pas les moyens politiques, savent argumenter, négocier à propos, exploiter les mécontentements, provoquer les défections. La discipline est sévère, mais les généraux donnent l'exemple de l'obéissance. Ils sont surveillés, tenus en main. Sad, vainqueur des Perses, s'est fait bâtir à Koufa un magnifique palais oîi l'on a adapté la porte du palais royal de Ctésiphon; Omar envoie un messager qui met le feu à la porte et au palais. Le glorieux Khalid, jamais vaincu, en possession d'une immense popularité militaire, est privé de son commandement; il accepte de servir en sous-ordre; il déclare qu'il obéirait à un enfant si le khalife l'ordonnait. Le khalife ne permet pas qu'une autorité s'élève rivale de la sienne. Il ne tolère pas que les généraux agissent à leur fantaisie. Dans toutes les circonstances graves c'est à lui qu'on en réfère. Il conduit les opérations d'après un plan d'ensemble, combine les mouvements stratégi(iues. retient les ardeurs impatientes, règle la marche de l'invasion de façon à n'avancer qu'à pas sûrs. Ni Abou-Bekr, ni Omar ne se sont départis un instant de cette fermeté vigilante qui assure l'unité du commandement, de cette prudence qui n'entend pas livrer rien au hasard.

Les premières conquêtes. — Les premières campagnes furent rudes. En 634, les émirs arabes de Syrie, après tjuelques succès partiels, se trouvent arrêtés net sur les bords de l'Yermouk. Abou-Bekr appelle à leur aide Khalid, d'abord

UlSTOIRt. GÉNÉHALE. I. 30

dirigé vers l'Orient, où il a, d'un seul élan, conquis l'ancien royaume de Hira. Khalid traverse en droite ligne le désert de Syrie, se rabat sur Bosra, qu'il enlève, rejoint ses collègues à l'Yermouk et gagne une grande bataille. Damas est pris, puis Tibériade et Palmyre. Héraclius désespéré dit un suprême adieu à la Syrie. Il essaye cependant de se concerter avec les Perses pour une action combinée contre l'ennemi commun. Paralysés d'abord par une épouvantable anarchie, les Perses ont imposé une réconciliation aux deux chefs de parti, Firouzan et Roustem. Ralliés autour d'un roi national, lezdedgerd, ils ont repris l'ofTensive et chassé un instant les Arabes de l'Irak. Mais un nouveau général, Sad, arrive avec des renforts : la grande armée perse, après une lutte de trois jours, est détruite à Kadésiah; Roustem est tué; le tablier de cuir, l'étendard national des Sassanides, reste aux mains des vain- (jueurs (636). Les Arabes franchissent le Tigre , prennent Gtésiphon et fondent, pour consolider leur conquête, les deux villes nouvelles de Koufa et de Bassora. Les Perses ne peuvent plus donner la main aux Grecs. Ceux-ci perdent encore Émèse, puis les villes du littoral. Jérusalem investie capitule : le khalife Omar vient en personne prendre possession de la ville sainte des juifs et des chrétiens, qui a été un moment la ville sainte de l'Islam. Les Grecs essayent encore un retour offensif, mais les troupes qu'ils ont tirées de la Mésopotamie sont rappelées en arrière par une contre-attaque, et le fils de l'empereur, le jeune Constantin, venu par mer, est contraint de s'en retourner par la même route. Les Arabes reprennent Antioche, qu'ils ont déjà conquise puis perdue. Ils entrent en Mésopotamie, s'emparent d'Édesse, de Dara, de Nisibe. Après la reddition de Césarée, toute la Syrie et la Mésopotamie leur appartiennent.

Conquête de l'Egypte. — Omar, khalife depuis 63 i, songe alors à s'arrêter. Tout au plus permet-il, à l'est, la conquête de l'Ahouaz, entre le Chatt-el-Arab et le Karoun. A l'ouest, il hésite à autoriser l'invasion de l'Egypte. Amr, déjà en marche avec une armée, reçoit l'ordre de ne pas aller plus loin s'il n'a pas atteint la frontière. Mais l'Egypte est devant lui avec ses 20 000 villes,

boursTS ou villag-es, ses grandes cités, son admirable plaine du Nil, ses Coptes jacobites prêts k l'insurrection. L'occasion est trop tentante. Amr n'ouvre les lettres du khalife qu'après avoir franchi la frontière. Péluse est prise. La ville de Misr, bâtie vers la pointe du Delta, est assiégée; des pourparlers s'eng-agent avec les Coptes qui la défendent. Amr rappelle l'antique parenté qui unit les Arabes et l'Ég-ypte, par Agar, mère d'Ismaël et fille d'un roi de Misr; Mokaoukas, le chef des Jacobites, est tout disposé à une défection : « Les Grecs, dit-il, sont décidés à combattre, mais je ne veux avoir de commerce a^ec les Grecs ni dans ce monde, ni dans l'autre; je renie à jamais le tvran qui donne des lois à Byzance, son concile de Chalcédoine et les Melkhites (orthodoxes, impériaux) ses esclaves... » Il est convenu que les Coptes garderont le libre exercice de leur culte, reconnaîtront la souveraineté temporelle des khalifes et paieront un tribut modéré. Misr ouvre ses portes. Alexandrie, plus grecque qu'égyptienne, a une population melkhite qui résiste davantage. Elle tient quatorze mois; un peu plus tard, elle se révoltera à la première apparition d'une flotte impériale, mais ce soulèvement tout local sera promptement réprimé. L'Egypte préfère ses nouveaux maîtres aux anciens; ils ont la main plus légère. Les Arabes sont maintenant en Afrique : leurs avantgardes courent en Nubie, en Cyrénaïque, dans le Fezzan; ils assiègent et pillent Tripoli; mais Omar interdit formellement d'aller au delà. Il ne veut pas que ses troupes s'aventurent dans les pays du Maghreb *, « le lointain perfide ».

Conquête de la Perse. — Déjà il a été entraîné plus loin ([u'il ne voulait, en Egypte et aussi en Perse. De ce coté l'ennemi, s'abritant dans les montagnes de l'ancienne Susiane, préparait un retour offensif contre l'Irak. Le khalife averti se décide à en finir et à pousser à fond la conquête de l'empire sassanide. L'armée musulmane s'ébranle, s'engage dans les monts du Louristan et écrase à Néhavend le vieux général Firouzan, « l'homme aux sourcils joints » (643). C'est la dernière grande bataille. Le malheureux roi lezdedgerd, qui

1. Mag/ireb, c'est le pays du couchant : Tunisie, Algérie, Maroc.

d'ailleurs n'a pas paru une seule fois à la tête de ses troupes, s'enfuit de ville en ville, emportant avec lui le feu sacré, traînant à sa suite tout un attirail de harem : femmes, esclaves, palefreniers, cuisiniers. De tous côtés on l'abandonne; satrapes et seigneurs font leur paix séparée avec les Arabes. lezdedgerd adresse un appel désespéré aux Turcs, aux Sogdiens (Boukharie), aux Chinois, puis il périt, massacré probablement par les siens, comme autrefois Darius. L'invasion musulmane se répand dans toutes les directions : elle pénétre en Arménie, avance jusqu'au Caucase et jusqu'à Derbent. Par le Khorassan, elle atteint l'Oxus; par le Kerman, le Mekran et le Séistan, elle touche au Sind. Elle est en contact avec les Khazars, avec les Turcs, avec l'Inde. L'Islamisme est installé à Hérat, à Merv, à Kandahar; le roi du Sind a été battu par les troupes arabes.

Les guerres civiles. — Omar est mort en 644. Dans les années qui suivent, les Arabes répriment des révoltes dans l'ancienne Perse, se montrent dans le Maghreb, font des courses maritimes dans la Méditerranée orientale ; mais leur élan guerrier se ralentit, puis s'arrête : l'Islam semble avoir épuisé sa force d'expansion. C'est que le successeur d'Abou- Bekr et d'Omar ne sait pas, comme eux, maintenir l'union en imposant l'obéissance; avec l'avènement d'Othman s'est ouverte une ère d'agitations, de discordes et de guerres civiles.

Aucune loi ne réglait la transmission des pouvoirs. Le khalifat n'était pas héréditaire, ni, à vrai dire, électif. Abou- Bekr, nommé lui-même par les Mohadjir et les Ansàr, après une délibération orageuse, eut soin, quand il fut près de mourir, de désigner son successeur. Omar, blessé à mort par un Abyssin vindicatif, eut le temps d'arrêter ses dernières dispositions. Il nomma une sorte de conclave qui devait choisir le khalife parmi ses membres. Ali et Othman en faisaient partie. Ali, le cousin et le gendre du Prophète, son disciple dévoué et son intrépide lieutenant, était le candidat des purs Musulmans. Mais l'aristocratie koraïchite, qu'Abou-Bekr et Omar avaient tenue en respect, préférait Othman, débonnaire vieillard dont elle escomptait la faiblesse. Une subtile intrigue, conduite par Amr, fit triompher Othman. Son gouvernement déchaîna bientôt

une opposition formidable : les croyants lui reprochaient de renouveler, dans les cérémonies du pèlerinage, d'anciennes pratiques païennes, de réserver sa confiance aux Moaouia, aux Merouan. aux Oualid, aux Abdallah-ben-Sad, ennemis du Prophète ou fils de ses ennemis, de prodiguer les places et l'argent du Trésor à ses parents les Omméiades '. Les provinces se plaignaient de son indulgence pour les méfaits de ses favoris : « Omar avait le pied sur le cou de tous ses agents, tandis que tu leur lâches la bride », lui disait rudement Ali. Ali et ses amis, après quelques tentatives pour ramener à eux le khalife, rompirent complètement avec lui et nouèrent des intelligences avec les mécontents de l'Egypte et de l'Irak. Bientôt des rassemblements armés se portèrent sur Médine, annonçant l'intention de déposer ou de tuer le khalife. Le vieillard intimidé flottait d'un conseil à l'autre, faisait des concessions qu'il retirait ensuite. Cependant il refusa d'abdiquer. A la fin il n'osait plus sortir pour aller à la mosquée. On l'assiégea dans sa maison, on l'y força et on le massacra. Les habitants de Médine n'essayèrent pas de le défendre. Ali et les autres chefs de la noblesse religieuse s'étaient retirés à la campagne, pour n'avoir pas à prendre parti; un fils d'Abou-Bekr était parmi les meurtriers.

Ali fut proclamé. C'était un magnifique soldat, mais un médiocre politique. Il commença par révoquer tous les agents de son prédécesseur, et se créa ainsi autant d'ennemis. On l'accusait d'avoir trempé dans le meurtre d'Othman : il est certain qu'il n'avait rien fait pour l'empêcher et qu'il ne tenta rien pour le venger. Son élévation avait déçu, et sa raideur rebuta beaucoup de ceux qui avaient, d'accord avec lui, travaillé contre Othman. Ils allèrent à la Mecque se joindre à Aïcha, la veuve du Prophète, la « mère des croyants », qui, après avoir réclamé la déposition d'Othman, déclarait maintenant que c'était un devoir pour tous les musulmans de punir sa mort. Elle était ambitieuse et vindicative et ne pardonnait pas à Ali d'avoir autrefois suspecté sa vertu et conseillé sa répudiation. La Mecque s'insurgea. Les

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