‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 129 sur 192 · Au mois de mai · texte numérisé non relu

Au mois de mai

l'empire dans la maison de saxe 559

Actif, d'esprit pratique, il s'occupe surtout de l'Allemagne : il veut la défendre, la réorganiser et enfin la gouverner. Sur la frontière de l'est, Otto III a laissé se fonder le royaume de Pologne, qui menace l'Allemagne, et dont le chef, le redoutable Boleslav Chrobry, vient môme de se faire reconnaître duc de Bohême. Entre lui et Henri s'engage une lutte qui, coupée par de courtes paix, dure de 1003 à 1017. Henri n'est pas toujours heureux : en lOio, il tente une grande expédition, pousse jusqu'à l'Oder, mais au retour, surpris dans les forêts, il subit une terrible défaite. En 101", quand il croit prendre sa revanche, il est encore battu et forcé de signer, en 1018, une paix « non pas honorable, mais telle qu'on la put faire alors », avoue Thietmar, évèque de Mersebourg, le plus important des chroniqueurs de cette époque. En Bourgogne, son oncle, le roiRodolphe, que la féodalité a dépouillé de tout pouvoir, s'est reconnu son vassal et lui a transmis son royaume; mais, malgré deux expéditions dans la vallée de la Saône, Henri ne peut contraindre les seigneurs. En lOOG et 1007, il doit combattre une révolte de Baudouin, comte de Flandre. L'année suivante, la succession de l'archevêché de Trêves, qu'il ne veut pas accorder à son beau-frère Adalbéron, de la famille de Luxembourg, provoque la formation d'une ligue oii entrent le comte Frédéric de Luxembourg, le duc Henri de Bavière, l'archevêque Dietrich de Metz; la lutte se prolonge jusqu'en 1017. Presque partout fermente l'esprit d'indépendance et de révolte. Du moins le roi combat. Sans doute il est obligé de faire des concessions à la féodalité; s'il ne reconnaît pas formellement l'hérédité des fiefs, dans la pratique il l'accepte. Lui-même, accordant un « bénéfice héréditaire », ajoute <{ue c'est là « ce qu'on appelle vulgairement Erblehen » et atteste ainsi combien ce fait est fréquent. Ses efforts tendent à mettre un terme aux violences des seigneurs, à leurs guerres privées, qui troublent et ruinent le pays. Il va de province en province, proclamant la paix locale, Landfrieden, dans de grandes assemblées comme celles de Zurich (lOOo), de Mersebourg (1012), où tous « depuis le plus humble jus(|u'au plus puissant jurent qu'ils maintiendront la paix, qu'ils ne seront point complices de brigandages ».

Son exemple est imité : ainsi Burchard, évêque de Worms, publie des lois de paix, afin, dit-il, de soumettre tous ses sujets, « riches et pauvres », à un droit commun. Contre les perturbateurs de la paix le roi est sévère; au besoin il dépouille même des margraves de leur charge. Ses efforts pour rétablir Tordre et la sécurité concordent avec ceux qui se font en France, où la Paix ou la Trêve de Dieu préoccupe alors les esprits. A la fin de son règne, en 1023, Henri II a une entrevue avec Robert le Pieux, à Ivoy, sur le Obiers, et les deux rois s'y occupent « de la paix de la sainte Eglise de Dieu et des moyens de venir en aide à la chrétienté ».

Par contre, en Italie, Henri II n'apparaît guère et séjourne peu. Vainqueur d'Ardouin en 1004, il est attaqué par la population dans son palais de Pavie, le jour même de son couronnement comme roi d'Italie. A Rome, contre la faction des Crescentius, il soutient Benoît VIII, de la puissanle famille de Tusculum. En février 1014, il est couronné empereur; un combat s'engage entre Romains et Allemands, sur le pont du Tibre. Henri ne s'attache point à rétablir l'ordre dans l'Italie centrale. En 1022, sur les instances du pape, il guerroie contre les Grecs du sud de l'Italie ; ces courtes expéditions, sans résultats sérieux, ne tiennent dans l'ensemble du règne qu'une place secondaire.

Henri II et l'Église. — Henri II porte dans l'histoire le surnom de Saint; et de fait, c'est un roi d'église, si l'on entend par là non point qu'il accepte le gouvernement de l'Eglise, mais qu'il veut au contraire la gouverner et se servir d'elle. « Personne, dit un historien allemand contemporain, n'attaqua plus violemment les privilèges et les biens des églises que celui que le moyen âge appela le Saint et à qui, au monastère de Lorsch, on donnait le titre de Père des moines. »

Certes il est dévot, connaît les canons, s'occupe de liturgie et de discipline; mais, d'autre part, il est politique et, s'il se montre l'ami des évoques et des abbés, s'il en fait ses conseillers et ses collaborateurs, c'est aussi pour opposer à la féodalité laïque l'aristocratie ecclésiastique. Même ses fondations pieuses ont un caractère pratique. N'ayant point d'enfants, il choisit, dit-il.

LES PREMIERS EMPEREURS IJE LA MAISON IJE FRA.NCU.NIE :;0i

le Christ comme héritier, et, en 1007, malizré lopposition de l'évèque de Wurtzbourg, il obtient d'un synode la création de l'évêché de Bamberg, qu'il dote richement; mais s'il a choisi Bamberg-, c'est « afin de détruire le pagranisme des Slaves », et la culture allemande se répand bientO)t avec j>lus de force dans ces régions. « Vicaire de Dieu », ainsi qu'il le dit lui-même, il supprime à son profit les élections épiscopales et accorde les évèchés à qui lui paraît capable de servir ses intérêts. C'est avec la même énergie qu'il poursuit la réforme monastique dans les couvents, où la discipline s'est singulièrement relâchée. Les monastères les plus riches et les plus puissants, Hersfeld. Reichenau, Fulde, Corvei en Saxe, Memleben doivent se soumettre : Henri abat les résistances en changeant les abbés, en confisquant partiellement les biens des couvents, que parfois il donne à des laïques. Pour cette tâche, son auxiliaire le plus actif est Godhard, abbé d'Altaïch en Bavière, qu'il place à Hersfeld. Pendant ce temps, en Lorraine, la réforme clunisienne s'étend, favorisé^ par les évèques de Verdun, de Cambrai, de Liège; grâce au comte Frédéric de Verdun, qui s'est fait moine, le couvent de Saint-Vannes, à Verdun, en devient le centre dans cette région; un de ses amis, Poppo, reçut de Henri II les grands monastères de Stavelot et de Saint-Maximin de Trêves. Quant à la légende d'après laquelle l'empereur, découragé du siècle, aurait voulu se faire moine, elle peut inspirer quelques doutes.

Avènement de la maison de Franconie. — Avec Henri II s'éteint (1024) la maison de Saxe. Pendant un siècle elle a régné sur l'Allemagne, elle l'a sauvée des invasions, elle a travaillé à rapprocher les unes des autres les provinces qui la constituent. Mais son œuvre a été incomplète; les rois ne l'ont [loint poursuivie avec assez de continuité; l'eussent-ils fait, ils n'auraient pu triompher du développement de la féodalité

Histoire générale. I. 3G

qui, favorisée par rautonomie des duchés, arrivait à morceler ces duchés mêmes en une foule de seigneuries héréditaires. Entraînés au delà des monts, devenus empereurs, les princes saxons ont trop souvent oublié qu'ils étaient rois de Germanie; et, s'ils ont paru dominer la société chrétienne, leur puissance a été plus théorique que réelle.

A la maison de Saxe succéda la maison de Franconie. Le fondateur de la dynastie nouvelle, Conrad, descendait du mariapre de Conrad le Rouge, un des plus vaillants guerriers d'Otto 1", avec une des filles de l'empereur. Quant au nouveau roi, il avait lui-même épousé Gisèle, nièce de Rodolphe III de Bourgogne, qui descendait de Charlemagne. Ainsi la maison de Franconie se rattachait à celles qui avaient déjà régné en Germanie. Elle conserva le pouvoir de 1024 à 1125. Ce fut pendant cette période que s'engagea dans toute sa violence cette lutte entre le Sacerdoce et l'Empire, que la constitution de la société du moyen âge rendait pour ainsi dire inévitable. Les règnes des deux premiers empereurs franconiens, Conravd II (1024-1039), Henri III (1039-1056), en forment comme l'introduction.

Politique de Conrad II : la petite féodalité. — Le biographe de Conrad II, son chapelain Wipo, a dressé en quelque sorte le procès-verbal de son élection, et ce texte fort important a été souvent invo(|ué depuis. L'élection eut lieu à Kamba, sur la rive droite du Rhin, en face d'Oppenheim (septembre 1024). Les hauts seigneurs, ceux que Wipo appelle « vires ac visceraregni », étaient présents; en outre une foule nombreuse de Saxons, de Souabes, de Franconiens, de Lorrains, était accourue. Conrad avait pour rival son cousin, qui portait comme lui le nom de Conrad, mais qui était plus jeune. Tous deux convinrent d'accepter le vote. « L'archevêque de Mayence, dont l'avis devait être demandé avant celui des autres, interrogé par le peuple, loua et choisit comme seigneur et roi Conrad l'aîné; sans hésiter, les autres archevêques et les autres membres du clergé suivirent cet avis; puis les seigneurs, par province, répétèrent la même formule d'élection, et le peuple acclama. »

A l'intérieur de l'Allemagne la politique de Conrad est très

facile à saisir. A son avènement, deux puissances dominent : les grands duchés et les grands évêchés. A la haute féodalité laïque, les empereurs de la maison de Saxe ont cherché à opposer la haute féodalité ecclésiastique; mais la protection de l'Eglise est devenue étouffante; Conrad voudrait, en s'appuyant sur la petite nohlesse, tenir en échec ces deux féodalités qui l'enserrent et l'annulent. Tandis qu'il lutte pour empêcher que le principe d'hérédité ne s'applique aux grands duchés, il l'admet pour les petits fiefs. En outre, par une constitution fort importante, il établit que tous les petits seigneurs, tous les chevaliers, s'ils sont convoqués un an et six semaines à l'avance, lui devront le service militaire, même s'ils ne sont pas ses vassaux directs ; par là il tend à enlever aux ducs les fidèles qui font leur force. Cette même politique, il la suit en Italie, ainsi que le prouve une constitution de mai 103" contre le puissant archevêque de Milan, Héribert, qui est devenu le véritable souverain du nord de la péninsule. Héribert s'appuie sur la haute noblesse, les capilanei; Conrad se fait le protecteur de la petite noblesse, les valvassores.

D'ailleurs Conrad a la main rude et se fait craindre. Il le montre lorsqu'il descend en Italie pour prendre, en 1026, la couronne royale à Pavie, en 1027 la couronne impériale à Rome. Dans cette dernière cérémonie paraissent à ses côtés le puissant roi du Nord, Canut le Grand, et le roi de Bourgogne, Rodolphe III. Selon la coutume, pendant le couronnement, une querelle s'engage entre Allemands et Romains; un grand nombre de ceux-ci sont massacrés.

Fidèle aux traditions politiques de Charlemagne et des Otto, le nouvel empereur pousse plus au sud; il va recevoir l'hommage des princes de Bénévent, de Salerne, de Capoue : il veut déjouer ainsi les projets de Basile II (jiii, vainqueur des Bulgares en Orient, avait songé à restaurer la domination byzantine dans le midi de l'Italie et en Sicile. Cependant la soumission de la péninsule à l'empereur allemand n'était qu'apparente : Conrad II put le voir lors d'une nouvelle expédition (1037-1038). L'archevêque de Milan, Héribert, lui tient tète; emprisonné, il s'écliappe, voit les bourgeois se rallier à hii,

force rempercur à lever le siège. A Parme, les Allemands, j)Our venger le massacre de quelques-uns des leurs, pillent la ville. Ces violences et ces cruautés ne faisaient qu'exaspérer la haine des Italiens contre l'étranger. D'ailleurs, partout dans les cités se manifestaient des tendances plus vives à l'indépendance : l'ère des grandes municipalités italiennes allait commencer.

En Allemagne, Conrad II est plus heureux. Son heau-fils. Ernest de Souabe, qui, pendant la première expédition d'Italie (1026-102"). avait cherché à soulever une partie de l'Allemagne, d'accord avec Conrad le Jeune, l'ancien rival de l'empereur, échoue et meurt misérablement (1030). Sur la frontière de l'est, le redoutable royaume de Pologne, fondé par Boleslav Chrobry, s'est affaibli par la discorde, et Mieczislav, après avoir lutté contre l'empereur, est obligé de traiter (1031). Si Conrad II échoue dans une guerre contre Etienne de Hongrie (1030), du coté de l'ouest l'Empire saccroit duu royaume tout entier : Rodolphe III, roi de Bourgogne, avait ordonné à son lit de mort que la couronne et la lance de saint Maurice fussent portées à l'empereur. Sacré au monastère de Peterlingen, près de Soleurc (février 1033). Conrad II lutte contre Eude de Champagne, qui revendiquait la succession de Bourgogne, et le force à se soumettre. Ainsi l'Empire domine les vallées de la Saône et du Rhône : domination précaire, il est vrai, car jamais il ne put v triompher de l'indépendance des évèques, des seigneurs et des villes.

Henri m et T Allemagne. — Conrad II léguait donc à son fils, déjà couronné roi de Germanie et roi de Bourgogne, des États agrandis (1039). Henri III avait été investi des duchés de Bavière, de Souabe: il y joignit la Carinthie : héritier d'une partie de ces anciens ducs qui avaient donné tant de mal à ses prédécesseurs, il tenait en échec la grande féodalité laïque. A l'intérieur, il triomphe de la révolte de Godefroi le Barbu, qui revendique la succession du duché de Lorraine: vaincu. fait prisonnier, Godefroi obtient cependant la Haute-Lorraine en 104G. Il se révolte de nouveau, l'année suivante, d'accord avec Baudouin de Flandre; en lOoi, il épouse Béatrice, la

veuve du marquis de Toscane. Boniface, et, par celle alliance, il devient bien plus dang-ereux encore pour lEmpire. Sur les frontières, Henri III abat les projets du duc de Bohème, Brétislav, qui, voyant la Polog-ne ruinée par l'anarchie, avait rêvé à son tour de fonder un grand Etat slave; assiégé dans Prague, Brétislav dut implorer g-ràce et prêter hommage (1041). Plus loin au sud-est, en Hongrie, une réaction païenne contre l'œuvre de saint Etienne a porté au pouvoir Samuel Aba, qui attaque l'Allemagne. Après avoir battu celui-ci sur le Raab, en 1044, Henri II lui substitue Pierre, neveu de saint Etienne, qui était venu chercher un refuge auprès de lui et qui, en devenant roi, se reconnut son vassal. Pierre, il est vrai, fut bientôt renversé (1046); deux expéditions contre son successeur André, en lOol et 10o2, furent sans résultat; en 1054 seulement une paix fut signée. Ainsi ce n'est point sans peine que Henri III peut faire respecter son autorité, soit en Allemagne, soit au dehors.

Henri m et la papauté. — Comme Henri II, Henri III est un roi d'Eglise, et il l'est au même sens. Il voudrait ramener l'ordre dans cette société où domine la violence; il proclame la Trêve de Dieu aux assemblées de Constance et de Trêves M043). Tandis que Conrad II, à la fin de son règne, avait réagi énergiquement contre l'influence des évêques, Henri III suit une autre politique : dès son avènement il fait grâce à l'archevêque de Milan, Héribert; il remet en liberté l'archevêque Burchard de Lyon, emprisonné sous le règne jjrécédent. Sa femme, Agnès de Poitiers, fille de Guillaume I"" d'Aquitaine, l'incline encore du côté de l'Eglise et des réformes clunisiennes. En retour, il domine l'Eglise, il entend y être jnaîlre du pape et des évêques.

Depuis l'époque où la mort d'Otto III avait ruiné les projets de Silvestre II, la papauté, privée de toute force, était retombée sous le joug de l'aristocratie féodale romaine. En face de la famille des Crescentius, maîtresse d'abord du patriciat, s'était élevée la famille rivale des comtes de Tusculum qui, en 1012, s'était emparée du pouvoir. Vn de ses membres devient pape, sous le nom de Benoît VIII, tandis <pie son frère gouverne

Rome avec le titre de « Sénateur des Romains ». La cité de saint Pierre n'est plus qu'un fief de Tusculum. Du reste, les comtes de Tusculum s'appuient sur l'Allemagne; ils se donnent comme les lieutenants de l'empereur à Rome, tout en y exerçant un pouvoir absolu. Benoît VIII pourtant n'était point sans mérite : il song^eait même à réformer l'Eglise en favorisant les Glunisiens, mais cette papauté féodale manquait d'autorité morale. A la mort de Benoît VIII (1024), son frère, le Sénateur des Romains, jugeant plus simple de supprimer à Rome la division des pouvoirs, dépouille le costume laïque et se fait nommer pape sous le nom de Jean XIX. La papauté devient un bien de famille. Après Jean XIX, Benoît IX en hérite, à l'âge de douze ans, tandis que son frère Grégoire administre la ville comme consul ou patrice. Rome se transforme en une caverne de brigands, où l'on pille, où l'on assassine. Chassé par une révolution municipale qu'ont suscitée les capitaines ou chefs des régions, Benoît IX s'est fait reconduire à Rome par Conrad II (1038). Après de nouveaux troubles, l'anarchie est telle qu'un moment vint où Rome eut trois papes, Benoît IX, Silvestre III, Grégoire VI, et que le clergé romain, pour rétablir l'ordre,. fit appel à Henri III (1046).

La démarche était dangereuse. Henri III fit payer cher son intervention : il confisqua la papauté. Dans le synode de Sutri (décembre 1046), il fit déposer les (rois papes. Puis, arrivé à Rome, il se fit céder le droit d'élection et désigna un Allemand, Liudgcr, évèque de Bamberg, qui prit le nom de Clément II. Le jour de Noël, Clément II fut consacré pape et Henri III fut couronné empereur. Un des plus fougueux partisans de la réforme de l'Eglise, à cette époque, Pierre Damien, écrit : « L'empereur Henri fut nommé patrice des Romains, qui lui reconnurent dans les élections le droit de toujours ordonner le pape. »

Ainsi, à moins d'un siècle de distance, les mêmes faits semblaient se répéter. Au xi® siècle comme au x% la papauté, disputée par des factions seigneuriales, avait perdu son caractère ecclésiastique pour devenir un bien féodal; au xf siècle comme au x% 1 Empire se chari^eait de ramener l'ordre, mais s'em-

parait Je l'objet du litige et faisait Je la papauté une chose allemande. Le principe de tous ces maux résidait en partie dans les usages qui réglaient la transmission du pouvoir pontifical : il devenait évident qu'il fallait soustraire les élections aux.convoitises temporelles, les rendre plus ecclésiastiques. Par là seulement la papauté pourrait se redresser en face des pouvoirs dont elle venait de subir le joug : de l'Empire comme de la féodalité.

L'Église au XI" siècle : l'ordre de Cluny et le parti de la réforme. — La décadence de l'Eglise n'était pas moins profonde que celle de la papauté. Sur ce point les documents sont nombreux et éloquents. Pierre Damien, entre autres, trace dans ses écrits le tableau le plus sombre des désordres et des violences du clergé. Non seulement évèques et prêtres sont mariés publiquement, mais ce sont des débauches sans nom et dont le récit se refuse à l'analyse. Quant aux dignités ecclésiastiques, le pouvoir temporel les accapare et il en tient marché ouvert : c'est ce qu'on appelle la simonie '. En Allemagne, aux évèchés, aux abbayes sont attachés de vastes bénéfices royaux {regalia) ; les empereurs n'entendent les accorder qu'à leurs partisans, à ceux qu'ils ont choisis et qu'ils investissent; ils dominent dans l'Eglise, la mettent au pillage. Il n'y a plus d'élections épiscopales.

Ce n'est point du clergé séculier, trop engagé lui-même dans le monde féodal, que pouvait venir la réforme. Chaque fois que l'Eglise a couru de pareils dangers, la réaction s'est organisée au sein des ordres monastiques. Tel a été le rôle de l'ordre de saint Benoît au vu" siècle; tel sera celui des Franciscains au xni''; tel fut au xi'' celui des Clunisiens. Le monastère de Cluny avait été fondé, aux environs de Màcon, en 909, par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. Il avait rapidement prospéré sous la direction d'abbés intelligents tels que Bernon, saint Odon, saint Maïcul, saint OJilon. saint Ilugue. Bientôt. Jans toute l'Europe, Je nombreux monastères avaient aJopté la règle de Cluny. Saint Odon déjà est le conseiller des papes

1. Ce mol vient de Simon le Magicien, l'ennemi de saint Pierre, et qui essaya d'acheter aux apôtres le secret de leurs miracles.

et des princes; il est chargé de réformer des couvents non pas seulement en France, mais à Rome même, comme celui de Saint-Paul hors les murs. Il les rattache à la maison mère, les fait administrer par des prieurs soumis à l'autorité de l'abhé de Cluny, et fait de Cluny comme le centre d'un vaste Etat dont les possessions sont éparses à travers tout le monde chrétien. Maïeul, en relations avec Otto P'" et Otto II, refuse la papauté qu'ils lui proposent. Saint Odilon, par son autorité morale, domine sur la chrétienté : les papes, les empereurs, Otto III, Henri II, Conrad III, Henri III, les rois de France Hugue Capet et Robert le Pieux, saint Etienne de Hongrie, etc., le vénèrent, demandent ses conseils. Aux chapitres généraux de l'ordre, qui se tiennent à Cluny, se réunissent des prieurs, des moines des contrées les plus diverses. Sur les lettres, sur les arts l'influence des Clunisiens fut considérable ; elle le fut plus encore sur le gouvernement général de l'Eglise. Les puissants abbés de Cluny, les prieurs qui leur servent de lieutenants, les évèques qui s'inspirent de leurs conseils ont déjà propagé l'institution de la ïrève de Dieu; maintenant c'est du côté de l'épiscopat confisqué par le pouvoir temporel, de la papauté déchue que se portent leurs pensées. Les empereurs avaient voulu alï'ranchir la papauté de la tyrannie des barons romains; l'ordre de Cluny l'atTranchira de la tyrannie impériale.

Déjà, tandis qu'en 104G Henri III défait et fait des papes à Rome, dans la région voisine de Cluny on s'indigne contre le développement des usurpations impériales, et le débat s'engage sur la question même des investitures épiscopales. En cette année, Halinard, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, fut élu archevêque de Lyon; vassal de l'empereur, il dut aller à Spire auprès de Henri III; mais là il refusa le serment féodal de fidélité, disant que « l'Evangile et la règle de saint Benoît le lui défendaient ». Les évêques allemands étaient contre lui, mais les évêques lorrains étaient pour lui. Henri III céda et se contenta d'une promesse de fidélité.

Ainsi dans l'Eglise le terrain était prêt pour des tentatives de réformes et d'indépendance, lorsqu'apparut Ilildebrand, plus lard Grégoire YII. Du vivant môme de Henri III, comme on le

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verra dans un autre chapitre ', il prépara l'œuvre pour laquelle il (levait lutter avec tant d'énerg^ie. Sans doute l'empereur choisit encore des papes allemands : Brun, évoque de Toul, devient Léon IX (1048-1034;; Gebhard, évoque d'Eichsladt, devint Victor II (lOoi-lOoG). Mais ces papes mêmes, Hildebrand, nommé archidiacre de l'église de Rome, les conquiert à ses idées. Le Sacerdoce s'arme pour la guerre contre l'Empire.

BIBLIOGRAPHIE

Documents. — Les sources de l'histoire d'AUemairne au moyen âge sont presque toutes réunies dans la grande publication de Pertz, Monumenln Germanise historien, qui, commencée en 1826, s'enrichit chaque année de nouveaux volumes in-f" et in-40. Les principales sont : 1° pour la période antérieure à Henri I*"'': Annales Fuldenses, Chronique de Régine (Porlz, Scri- ■ptorcs, t. I); 2" pour Henri I'''' et Otto I'^'' : Widukind, Rcs gcstde saxonicœ (ib., t. ni); Liutprand, A7itupodosis, Historia Ottovis, Lcyatio Constantinopolitana (ib., t. HI); Hrotsvitha, Carmen de gestis Oddonis (ib., t. IV); Vita Mathiklis reginse [ib., l. IV, X) ; Ruotger, Vila Brunonis {ib., t. IV.) — Pour la fni de la maison lie Saxe : Thietmar, de Mersebourg, C/ironicon (ib., t. Illi; Gerbert, édit. Olleris, Paris, 1867, Lettres, éd. Ilavet, 1889: Thangmar, Vita Bernwarili episcopi Hildesheimensis (Pertz, t. IVi; Vila Burchardi episcopi Wormatiensis {ib., t. IV); Aniiales Qitedlinburgenses, Hildesheimenses {ib., t. III). — Pour Conrad II et Henri III : Wipo, Vita Chitonradi régis {ib., t. XI), et dans le même vol. quelques Vies d'évéques de cette époque; Hermann de Reichenau, Chronicon {ib., t. V); quelques-unes des annales déjà citées et les Annales Altahenses [ib., t. XX); Raoul Glaber, Historiœ, éd. Prou, Paris, 1886. — Richter, en collaboration avec Kohi, a composé un excellent recueil d'extraits des sources classés chronologiquement avec les anal^'ses des travaux modernes, Annalen des drulsrhen Rciches im Zeitalter der Ottonen und der Saiier, 1890. Pour l'histoire de l'Église et de la papauté, les principaux documents sont réunis dans : Mansi, Sacrornm conciliorum nova et amplissimn collcr'io, 31 vol., 17.")9-98; Migne, Palrologia latina, 1844-55, 217 vol. ; "Watterich, Vitse 7-omunorum pontificum ab sequalibus conscriptœ, 1862, 2 vol.; Jaffé, Regesta pontifieum romanoriim. nouv. édil., 188.^-88.

Livres. — Pour la critique des sources, Wattenbach, Deutsrhlands Gesrhirhtsquellen, o<= édit., 1883, 1886; — pour la bibliographie, Waitz, Quellenkunde der deutsehen Geschichte, o^ édit., 1883. — Parmi les récentes histoires générales de l'Allemagne au moyen âge, v. surtout : Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzcit, o" édit., 1881, t. I, II; Zeller, Histoire d'Allemagne, 1876, t. II, 111; Histoire résumée de l' Allemagne et de l'empire germanique, 1889; Lamprecht, Deutsche Geschichte, t. 11, 1892. — Monographies importantes : Waitz, Jahrbiicher des deutschen Reiches unter Konig

i. Voir au tome II de cet ouvra,:;c.

Heinrich I, 1885; Dœnniger, Otto I; Kopke et Dummler, Kaiser Otto der Grosse, 1876; Giesebrecht, Otto 11; Hirsch et Bresslau, Jahrbûcher des deutschen Reiches unter Heinrich II, 1862-1875; Bresslau, Jahrbûcher des deutschen Reiches unter Konrad H, 1879-84; Steindorf, Jahrbûcher des deutschen Reiches unter Heinrich lll, 1874-81. — L'ouvrage le plus important pour les institutions est celui de Waitz, Deutsche Vcrfassungsgeschichte, t. V, VI, VII, VIII, 1874-78 ; pour la littérature Ebert, Histoire de la littérature du moyen âge en Occident, trad. franc., t. 111, 1889. — Pour l'histoire de l'Église au moyen âge, il l'aut consulter surtout Hefele, Conciliengeschichte, 2" édit., t. IV, 1885 (il a paru une traduct. franc, par l'abbé Delarc de la l'^'^édit.). — Sur l'histoire de la ville de Rome, Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom ira Mittelalter, 8 vol., 1875-82. — Pour le droit ecclésiastique, Hinschius, Kirchenrecht.

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