Voir ci-dessus, chapitre v
entrait enfin dans la grande famille des nations civilisées.
Pendant ce temps, une évolution semblable se produisit au sein de la société laïque ; seulement elle fut plus lente, et s'accomplit au milieu des guerres et des massacres. Trois causes principales la dirigèrent : 1° l'identité des institutions dans les royaumes; 2" la réduction des sept Etats saxons à trois seulement; 3" une dou])le invasion : celle des Danois, qui ne laissa plus subsister que AVessex. et celle des Normands, qui créa l'unité anglaise par la brusque soumission de tous les Anglais au uîème despote.
Rapports entre les Anglo-Saxons et les Celtes. — Les institutions anglo-saxonnes ont conservé avec une étonnante pureté celles de la Germanie primitive. L'Angleterre, en efTet, occupe une place à part dans l'histoire des invasions. Là les Barbares ne s'introduisirent pas par de lentes infiltrations, comme sur le continent, mais par une conquête longue et sanglante; les Bretons furent les seuls peuples de l'ancien empire d'Occident qui combattirent avec acharnement l'envahisseur et qui préférèrent émigrer plutôt que se soumettre. C'est un problème vivement discuté de savoir ce qu'est devenue la population bretonne dans les contrées occupées par les Barbares; mais, s'il est invraisemblable qu'elle ait été exterminée par eux, si l'anthropologie croit pouvoir affirmer son existence continue même à l'est et au sud, dans les pays entièrement conquis, si les linguistes et les jurisconsultes ont retrouvé dans la langue et les institutions de l'Ansleterre des mots, des usaaes particuliers aux peuples celtiques, on peut affirmer ((Uf l'intluence exercée par les vaincus sur les vainqueurs n'a j)as laissé de traces appréciables. On peut en dire tout autant de l'intluence romaine, qui n'avait jamais dominé que parmi la population urbaine et qui disparut avec les villes abandonnées par les fonctionnaires ronuiins et ruinées ])ar les invasions.
Les institutions anglo-saxonnes; les terres et les personnes. — Dans cette Oermanie nouvelle, qu'ils fondèrent de l'autre c(Mé du Détroit, les Barbares prirent la possession de la terre pour base de tout droit constitutionnel. Le sol fut partagé en lots de grandeur variable, depuis ceux d'une seule hide, suffi-
sants pour nourrir une famille, jusqu'à ceux des nobles, qui pouvaient couvrir tout un canton. Ces lots pouvaient se transmettre; le litre de propriété était constaté soit par le témoignage de la communauté, soit par un acte écrit [bocland). Quand, à l'occupation primitive, les lots eurent été distribués suivant le ranp: de chacun, une partie du sol resta indivise. C'était le bien commun de la tribu, de la nation {folcland); pour l'aliéner, il fallait le consentement de l'assemblée nationale. Si on le louait, le détenteur devait à l'Etat une rente ou des services, dont le propriétaire du bocland était exempt. Le folcland est une institution propre à l'Angleterre; il ne se retrouve, avec ses caractères spéciliques, chez aucun autre peuple germanique.
Sur ces terres vivaient plusieurs catégories de personnes. Les Anglo-Saxons eurent des esclaves en Angleterre comme ils en avaient en Germanie. G'étaientou bien des esclaves de la race germanique, ou bien des Bretons faits prisonniers et vendus après une expédition heureuse. La présence de ces derniers n'a guère été constatée dans la partie orientale de l'ile, tandis qu'ils se rencontrent de plus en plus nombreux à mesure qu'on s'avance vers l'ouest; c'est même à cela qu'on a cru pouvoir mesurer le degré d'extermination dont les indigènes ont été victimes. Tous étaient d'ailleurs également considérés comme des choses, non comme des personnes. Parmi les hommes libres, on distinguait le ceorl, possesseur d'une hide de terre, le noble (thegn), qui en avait au moins cinq, enfin le noble de race {etheling) ou de fonction (ealdorman).
Le lien politique de la famille, si fort en Germanie, s'était relâché en Angleterre. Sans doute, la famille percevait encore une part du wergeld pour le meurtre d'un de ses membres, fournissait les co-jureurs devant le tribunal, protégeait les mineurs; mais les affaires publiques se réglaient dans des associations tout artificielles. Le village {township) en était la forme la plus élémentaire. Il comprenait un certain nombre de maisons {ham) ou d'enclos fortifiés {(un), les terres lotisées, les prés communaux, les bois, marais, étangs et cours d'eau, où d'ordinaire les habitants exerçaient un droit d'usage illimité. Les affaires locales étaient réglées dans des réunions populaires
PÉRIODE ANGLO-SAXONNE o83
(ffemot), qui devaient poursuivre les criminels, rechercher les biens dérobés, exécuter les décisions prises ou transmises par les agents royaux, élire des délégués chargés de représenter le village auprès des autorités supérieures. Cette organisation primitive était la même dans les villes, distinguées des simples villages par une plus forte enceinte (Ijurh), mais sans trace apparente d'administration autonome.
Pouvoir des rois. — A la tète de l'Etat était un roi, réputé héréditaire, chef de l'armée et des fonctionnaires, juge d'appel en dernier ressort, gardien de la paix publique. Il avait de nombreux domaines comprenant, soit des terres dont il avait l'entière et libre disposition, soit des palais, des fermes, des villages, bourgs ou cités dont il possédait seulement l'usufruit. Les revenus de ces domaines était ses seules ressources permanentes; il y ajoutait une partie des amendes et autres fruits des cours de justice, les produits des naufrages, des trésors trouvés, des mines et salines; il avait le droit de gîte et de procuration. Sa personne, celle de sa famille et de ses serviteurs étaient protégées par un icergeld considérable. Il s'entourait de compagnons (gesillis), qui formaient sa garde et son conseil privé. Mais ses pouvoirs étaient très limités; car il n'avait ni armée permanente ni impôts réguliers; il n'avait pas de chancellerie, pas de sceau, pas d'administration hiérarchisée: enfin, pour les affaires importantes, il était obligé de prendre conseil de ses « sages » ou icilan.
Les assemblées. — La réunion de ces witan (le wilena- (jemot) ne ressemble à aucun degré à une assemblée populaire ni à une chambre de représentants du peuple. Elle comprenait, outre le roi, accompagné parfois de la reine et de son fils, les évèques, les principaux fonctionnaires, les compagnons (hi roi et les officiers de son palais; c'était donc la condition sociale de ces grands laï(|ues et ecclésiastiques, ou le choix du roi, qui les désignait. Leur réunion n'avait rien de régulier; on ignore la manière dont ils délibéraient. Leur compétence était très étendue. Ils disposaient en un certain sens de la couronne, car ils s'arrogeaient le droit de renverser le roi et de désigner son successeur. Ils votaient les lois en matière ecclésiastique et
laïque; il fallait leur consentement pour que le roi pùl aliéner les terres du fofcland, ou établir un im[)ot extraordinaire; peutêtre nommaient-ils les ealdormen et les évoques. Ils participaient à la déclaration de la pruorre, à la direction de l'armée et de la flotte, à la conclusion de la paix. D'ailleurs la loi ne limitait pas plus leurs pouvoirs (pie la prérogative royale.
Prépondérance du royaume de "Wessex. — On a dit que le titre de Brelwalda fut donné à ceux des rois de l'IIeptarchie (pii rég-nèrent, pendant un temps plus ou moins court, sur toute l'Ang-leterre. En réalité, on ne sait bien ni le sens orig-inaire, ni la valeur historique de ce mot. Trois choses seulement sont certaines : la première, c'est que les royaumes de l'IIeptarchie ont sans cesse combattu pour imposer chacun son héijémonie aux autres; la seconde, que cette hégémonie fut exercée d'abord par la Xortliumbrie avec Oswy (mort en G"0). puis par la Mercie avec Ofla (mort en 79i-), avant de passera Wessex; la troisième, qu'à la lin (hi vm" siècle ces trois royaumes restèrent seuls. Les rois des moindres États disparurent en effet, soit que leur race ait été éteinte dans le sang-, soit (juils aient passé à l'état de sous-rois ou de simples ealdormen.
Au commencement du ix" siècle, Wessex prit décidément la tête. Sa situation était éminemment favorable. Ses limites étaient les mieux protég-ées : au sud, il s'ouvrait largement sur la mer; au nord, une double rangée de collines boisées fermait les routes qui traversaient le fossé insuffisant de la Tamise supérieure et moyenne ; ses flancs étaient garantis par les épaisses forêts de Selwood et d'Andredeslag. Ces défenses constituaient une sorte de forteresse naturelle, qui déjoua longtemps les efforts des envahisseurs. En outre, Wessex n'avait pas • reuuemis redoutables dans son voisinage immédiat; tandis qu'au nord les Pietés et les Scots, à l'est les Scandinaves, à l'ouest les Celtes de Galles, de Stralclud, d'Irlande, pouvaient sans cesse pénétrer dans la Xorthumbrie ou la Mercie, Wessex se trouvait hors du grand chemin des invasions bretonnes et danois(^s. Plus compact que ses deux rivaux, le royaume fondé par Ccrdic paraît avoir eu outre jiossédé une administration plus perfectionnée. Sous Ech'-rt déjà, il était divisé en circonscrip-
tions gouvernées par des ealdormen héréditaires : c'étaient les pays qui deviendront plus tard les comtés de Somerset, de Devon et de Dorset, à l'ouest de la forêt de Sehvood; ceux de Wilts et de liants, à l'est. L'avenir devait favoriser celui des trois grands royaumes qui était le mieux défendu par la nature, le plus éloigné des ennemis extérieurs et le mieux administré.
La grandeur de Wessex, ébauchée par Ini (688-"2o), commença réellement avec Ecbert. Chassé de son pays par des guerres intestines, Ecbert avait trouvé asile à la cour de Charlemagne; il en revint en 800, avec l'alliance du grand empereur. Des guerres heureuses agrandirent son royaume : appelé au secours du roi d'Anglie orientale contre les Merciens, il remporta sur ces derniers une victoire signalée à Ellendunc (823), et soumit la Mercie (825); les rois de Kent et d'Essex, clients de la Mercie, devinrent alors ses clients; Sussex et l'Anglie orientale reconnurent sa supériorité; la Northumbrie lui paya tribut. D'autre part, il envahit le pays gallois, prit Chester et pénétra jusque dans l'île de Mona (Anglesey), autrefois le centre de la religion celtique pour toutes les Iles Britanniques. Les Celtes de Gornouailles se soulevèrent; il les repoussa et les soumit (83o). Il mourut plein de gloire, en 836, et fut considéré comme le huitième Bretwalda. A ce même moment, l'arrivée des Danois arrêta les progrès des Saxons occidentaux; au lieu d'attaquer les autres, ils durent organiser chez eux la défensive.
///. — Période des invasions danoises.
Ravages exercés par les Danois. — Les immigrations des Scandinaves commencèrent peu de temps après que les immigrations germaniques eurent cessé pour toujours. Tandis (pie les uns allèrent prendre du service auprès de l'empereur de Constantinople, d'autres, les « Hommes du Nord », s'attaquèrent à l'empire franc dès le règne de Charlemagne ; d'autres, les « Hommes de l'Est », s'établirent en Irlande (depuis 795); d'autres enfin, les Danois propremoul dits, abordèrent en Angle-
terre, appelés par les Celtes de Cornouailles. D'al)ord ce furent de simples incursions. Les Danois aimaient la mer pour ses caprices et la guerre pour le butin. Sur leurs grandes barques non pontées, ils naviguaient à la voile ou à la rame. Tous marins à la mer, tous soldats sur terre, ils ravageaient les cotes et repartaient quand il n'y avait plus rien à prendre. G'élail leur « moisson d'été », qu'ils allaient dévorer chez eux pendant l'hiver. Ils mettaient à leur tête des viking, ou rois de la mer, qui étaient des chefs de bande, non des conquérants. Le type légendaire de ces vikings est Ragnar Lodbrok, « le plus grand et le plus beau des guerriers », géant vêtu de peaux de bêtes avec le poil en dehors, qui, après mainte heureuse expédition en Angleterre, finit par se faire prendre, et, jeté dans un tonneau rempli de vipères, mourut en chantant son chant de guerre.
La seconde période de l'invasion commença lorsque, voulant mettre leur butin en sûreté dans le pays même qu'ils avaient ravagé, les Danois y fondèrent leurs premiers établissements. Ethehvulf (836-857), le fils et le successeur d'Ecbert, les battit à plusieurs reprises, mais sans les déloger de l'île Sheppey, tandis que les Normands s'emparaient de l'embouchure de la Seine et que les « Hommes de l'Est », après avoir fondé Dublin, occupaient les Feroe, les Shetlands, les Orcades et les Hébrides.
Ces succès amenaient sans cesse de nouvelles recrues aux vainqueurs, tandis que les Anglais, cernés de toutes parts, ne pouvaient remporter que de stériles avantages. La première année du règne d'Ethelred, un fils d'Ethelwulf (86G), une grosse flotte, commandée par huit rois et vingt /«r/s', aborda sur la côte de l'Est-Anglie. Après avoir tiré leurs barques à terre et les avoir mises en sûreté derrière l'enceinte d'un camp, les Danois envahirent la Northumbrie, alors déchirée par la guerre civile. Llne seule bataille, près d'York, les rendit maîtres du pays, qui fut dévasté. Les païens s'appliquèrent à détruire les églises. Les évêchés de Lindisfarne, de Lindsey, de Hexham, disparurent. Les célèbres monastères de Crowland, de Peterborough, d'Ely,