‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 136 sur 192 · Plus exaclement : Cniil · texte numérisé non relu

Plus exaclement : Cniil

Ethelred étant venu à mourir (1016), les loitan de Londres élurent Edmond, les autres choisirent Canut. Après s'être mesurés inutilement dans plusieurs rencontres, les deux rois se partagèrent le pays comme au temps d'Alfred; il fut décidé qu'Edmond « serait le roi suprême, et qu'il aurait Wessex, Essex, Est-Anglie ; Canut aurait la Mercie et la Northumbrie ». Mais Edmond mourut assassiné, peu après (30 nov. 1016). Pendant son rèj?ne de sept mois, il avait livré cinq g^randes batailles dont il avait gagné trois. ]\éanmoins, la terreur causée par les Danois était si grande et le sentiment national des Anglais si faible encore que, bien qu'Edmond laissât un frère et deux fils. Canut fut reconnu, d'un consentement unanime, roi de toute l'Angleterre (1017).

Canut commença par affermir sa domination par des meurtres politiques. Le frère d'Edmond fut mis à mort; ses deux fils, transportés en Norvège pour y subir le même sort, parvinrent à s'échapper, et trouvèrent asile auprès de saint Etienne, roi de Hongrie. Uhtred de Northumbrie, beau-père d'Edmond, fut invité aux fêtes du couronnement et assassiné dans le palais même du roi. En même temps, il fallait que Canut satisfît la flotte qui l'avait aidé à vaincre; pour cela, l'Angleterre dut paver un lourd danegeld (1018).

Gouvernement de Canut le Grand. — Mais Canut n'était cruel et avide que par nécessité : loin de tyranniser l'Angleterre, il en fut un des rois les plus glorieux et les plus bienfaisants. Il ne changea rien aux institutions saxonnes. A la mort d'Edmond, il prit la couronne à Londres, d'après les formes ordinaires. Dans un toitenagemot tenu à Oxford, il renouvela les lois d'Edgar, qui ne faisaient aucune distinction entre les parties anglaises et danoises du royaume. L'organisation administrative ne fut pas modifiée : l'Angleterre, divisée en quatre ealdormanats, fut gouvernée par des chefs aussi bien anglais que Scandinaves : à côté du Norvégien Éric (Northumbrie) et du Danois Turkhill (Est-Anglie), figurèrent Leofric eu Mercie, et Godwine en Wessex. Ce dernier était de condition obscure; mais il était brave, éloquent, avisé, autant qu'actif et aimable. Son mariage avec la sœur d'un jarl, qui lui-même était beau-

frère de Canut, et ses grandes richesses firent bientôt de ce Saxon le premier personnage de l'Angleterre après le roi. Le danegeld fut maintenu, et Canut, après avoir renvoyé en Danemark la plupart de ses vaisseaux, entretint une garde permanente de quelques milliers d'hommes. Ce sont les housecarls, armés de la terrible hache danoise, qui disparaîtront seulement à la bataille de Hastings.

Ainsi appuyé et armé. Canut put donner à l'Angleterre une paix durable à l'intérieur et à l'extérieur. Justicier sévère et impartial, il parcourut souvent ses États, entouré de conseillers et de scribes, pour régler les différends sur les lieux mêmes, le protégea l'Église; il adopta les saints saxons : Dunstan, le roi Edmond d'Est-Anglie, Edouard le martyr, l'archevêque de Cantorbéry Elfeah, furent particulièrement honorés, et une église fut élevée sur le champ de bataille d'Assandun où Edmond avait été vaincu.

Au dehors son action fut également active et toute pacifique : il renouvela l'alliance de l'Angleterre avec la Normandie en épousant la veuve d'Ethelred, Emma, bien qu'elle eût le double de son âge; plus tard, il donna sa sœur Edith en mariage au duc Robert le Magnifique. En 1027, il fit un pèlerinage à Rome, où il répandit les présents et les aumônes. Il y négocia avec le pape, qui renonça aux sommes considérables qu'il tirait de chaque nouvel archevêque de Cantorbéry pour l'obtention du pallium; avec l'empereur Conrad IL qui rendit au Danemark les pays situés au nord de l'Eider; avec Rodolphe, roi de Bourgogne, qui promit le libre passage à travers ses Etals aux sujets du roi d'Angleterre, aux marchands, aux pèlerins allant à Rome. Dans une lettre à son peuple, où il annonçait ces heureux résultats. Canut disait « qu'il avait voué sa vie à rendre la justice à tous, à gouverner en roi pieux et juste »; il enjoignait à tous ses agents pendant son absence « de ne faire tort à personne, riche ou pauvre », menaçant ceux qui seraient en faute de son implacable sévérité.

De Rome, il se rendit dans ses Etats du Nord. La mort de son frère Harald, en 1018, lui avait donné le Danemark ; il conquit la Norvège en 1028: on dit que la Suède reconnut sa

suprématie. En 1031, il envahi»! l'Ecosse, et força le roi Malcolm II à devenir son vassal. Le nord de l'Europe sembla ne plus former qu'un seul Etat; l'Angleterre était à la tête de cette vaste agglomération de royaumes; c'est de Winchester que Canut les gouvernait tous. Il envoya des missionnaires et des ouvriers anglais, pour répandre chez les Scandinaves la religion et les métiers en honneur chez le peuple que les Scandinaves avaient vaincu. En Angleterre même, les Danois n'eurent que des offices inférieurs ou furent peu à peu remplacés par des Anglais. Si Canut était venu deux siècles plus tôt, l'Angleterre de l'Heptarchie eût pu devenir une province danoise, comme la Bretagne celto-romaine était devenue une province saxonne; mais Alfred avait donné au pays l'unité, Alhelstan et Edgar la richesse et la puissance; il n'était plus possible d'anéantir l'œuvre du temps. Canut ne pouvait se maintenir qu'en régnant en souverain anglais ; il lo comprit dès le début, et ce fut là son génie.

Canut mourut à quarante ans (novembre 1035). Sa famille ne devait pas durer un siècle, son empire même pas dix ans. Il laissait deux fils : Ilarthacnut, qu'il avait eu d'Emma de Normandie, et qui lui succéda aussitôt en Danemark, et Harald « aux pieds de lièvre », qu'il avait eu d'Elgive de Norlhampton. Tous deux revendiquèrent la couronne anglaise et trouvèrent des parlisans; personne d'ailleurs ne songeait aux enfants d'Ethelrcd; pas même leur mère Emma, qui se déclara formellement pour Harthacnut. Les wilan assemblés à Oxford résolurent la difficulté en partageant le royaume. Harald eut le pays au nord de la Tamise; mais il mourut prématurément (1040), et Ilarthacnut resta seul roi. Il fut rapace, brutal et sanguinaire; il fit déterrer le cadavre de son frère, qui fut décapité et jeté dans un fossé. Il imposa un lourd danerjeld qu'il fit lever par ses homecarh. Winchester, qui se souleva contre ces féroces collecteurs d'impôt, fut incendiée et toute la contrée mise à sac. Le seul acte politique de son règne fut de rappeler de Novmandie son demi-frère Edouard, et de le désigner pour son héritier éventuel. Il mourut peu après, frappé soudainement au milieu des fêtes données pour le mariage de son porte-étendard, Tovi

l'Orgueilleux (1042). Edouard fut couronné sans contestation à Westminster (Pâques 1043).

Edouard le Confesseur. — Au milieu des chefs militaires danois et saxons qui avaient contribué à tenir sa famille en exil pendant vingt-cinq ans, ce dernier descendant de Cerdic faisait une étrange figure, avec ses allures monastiques, sa frêle santé, ses goûts normands. On la surnommé le Confesseur à cause de sa piété, mais il ne sut pas régner. La situation extérieure était cependant favorable : le Danemark et la Suède, séparés de l'Angleterre, avaient recommencé leur lutte déjà séculaire. Au nord, l'usurpation du Irùne d'Ecosse par Macbeth, meurtrier de Duncan (1040), entrava pour un temps l'extension de l'Ecosse vers le sud; à l'occident, la victoire remportée par les Irlandais à Clontarf (101 i) avait brisé la domination des « Hommes de l'Est »; au sud enfin, la Normandie était dévouée à un roi qui n'écoutait que les Normands. Mais à l'intérieur le pouvoir était aux mains des ealdormen : Siward au nord de rilumber, Leofric en Mercie, Godwine en Wessex. Ce dernier, dont, en dépit de ses trahisons trop certaines et peut-être de ses crimes, on a prétendu faire un grand patriote, était de tous le plus riche, le plus puissant, le plus ambitieux. Il sut faire donner à son fils aîné, Swein, un ealdormanat comprenant Hereford, Gloucester, Oxford, Berks et Somerset; à son cadet, Harold, celui de l'Anglie orientale; à son neveu Beorn, celui de rAiiglie moyenne. Sa fille Edith devint la femme du roi. Tostig, 1(3 plus jeune de ses enfants, épouse Judith de Flandre, opposant ainsi l'alliance flamande à la {)répondérance des Normands.

Toutes ces mesures attestaient que Godwine se préparait à recueillir l'héritage d'Edouard, qui n'avait pas d'enfants. En vain un witenayemot, assemblé à Londres (21 décembre lOol), le mit-il hors la loi : exilé en Flandre, il y leva des troupes, réussit à forcer l'entrée de la Tamise, fut admis à se purger j)ar serment devant le wilenagemot complaisant, et reprit tout son pouvoir; ses fils, moins Swein, qui venait de mourir, recouvrèrent leurs gouvernements. Les Normands furent persécutés à leur tour. Robert de Jumièges, que le roi venait d'installer

sur le siège primatial de Cantorbéry, fut remplacé par Stigand dont l'élévation parut à tous illégitime.

Le triomphe dé Godwine était complet; mais il dura peu. Le comte mourut d'un coup d'apoplexie, à la table du roi, le 15 avril 1053. Il ne manquait pas de talent; mais il ne suffit pas cju'il ait été l'ennemi des Normands pour passer aux yeux de la postérité comme le défenseur de l'élément saxon contre l'envahissement des étrangers, et pour mériter d'être appelé « le père de la nation » .

Harold. — Son fils Harold lui succéda. Edouard, qui n'avait à lui reprocher aucune des perfidies si justement l'eprochées au défunt, put, avec moins de déshonneur, s'efTacer derrière lui. Harold, de son côté, s'efforça de lui plaire en le servant avec exactitude et sans morgue; mais, comme son père, il voulut assurer son pouvoir en mettant les grands commandements aux mains de ses frères. Après la mort de Siward (1055), il donna la Xorlhumbrie à Tostig, au détriment do Wallheof, fils du défunt; après celle de Leofric (1057), il donna l'Anglie orientale à son second frère Gurth; il établit le troisième, Leofwine, sur un vaste comté embrassant tout le sud-est du royaume. En 1058, les trois quarts du pays lui appartenaient, directement ou non. Il usa d'ailleurs habilement de sa toute-puissance. Il était séduisant; sa haute taille attirait les regards et son affabilité lui gagnait les cœurs; il fit preuve à la fois d'énergie et d'équité. En 1063, provoqué par les incursions des Gallois, il mena contre eux une foudroyante campagne qui le conduisit jusqu'à la mer d'Irlande; deux ans plus lard, les Northumbres s'étant soulevés contre Tostig, il n'hésita pas à retirer le comté à son frère, qui n'eut plus dès lors qu'un souci : celui de se venger.

Harold visait-il au trône? En 1057 il avait rappelé de Hongrie Edouard, fils d'Edmond Côte de fer; mais le futur héritier d'Edouard le Confesseur était mort en arrivant en Angleterre, laissant un fils en bas âge. De ce moment, Harold put conccAoir de grandes espérances. Elles se réalisèrent à la mort d'Edouard le Confesseur (6 janvier 10G6). « Il prit la couronne », dit simplement la C/ironit/ue saxonne, et fut sacré roi dans les mômes

formes que son prédécesseur. » Personne en Angleterre ne pensa que ce fût une usurpation.

Carte politique et ethnographique de la Grande- Bretagne. — Avant d'aborder ce règne si court, terminé d'une manière si tragique, il convient de jeter un regard en arrière sur le développement intérieur de IWngleterre, et de se demander ce qu'avait produit la double invasion danoise!

Ce qui frappe tout d'abord, c'est le profond remaniement de la carte politique dans la grande île anglaise. Il n'y subsistait plus maintenant que trois Etats : Angleterre, Galles, Ecosse. Le royaume d'Ecosse, formé par la réunion des Pietés et des Scots sous un même prince, Kenneth Mac xVlpine (843), cessa d'être un pur Etat celtique par l'annexion du Lothian (1018), qui était une contrée fertile, peuplée par la race germanique. Les rois écossais s'identifièrent peu à peu avec elle, et en vinrent à considérer les Celtes des hautes terres comme une race sujette. Malcolm III, qui monta sur le trône après la mort de l'usurpateur Macbeth (1057), compléta cette évolution en épousant Marguerite, petite-fille d'Edmond Côte de fer. Après la conquête normande, il donna asile à bon nombre de seigneurs anglais ; d'autre part, des incursions réitérées en Angleterre lui permirent de ramener beaucoup de prisonniers de guerre ([ui furent réduits en servitude. Ces grands et ces humbles, plus civilisés que leurs hôtes ou que leurs maîtres, apportèrent à l'Ecosse leur système de tenure, leur organisation paroissiale.

Le pays gallois avait obéi à la même tendance vers l'unité, et subi, quoique à un degré moindre, l'influence prédominante de l'Angleterre. Un moment, Gryffud soumit tout le pays à son autorité; c'était à l'époque de Godwine; mais les désastres que lui fît éprouver Harold étoufTèrent cette royauté galloise au berceau. Au moins les Anglais n'avaient-ils plus ([ue ces Gallois à craindre, car les Celtes de Stratclud étaient soumis à l'Ecosse,

et ceux de Gornouailles, acculés au bout de leur presqu'île, pénétrés de tout côté par l'élément saxon, cessèrent de compter en face de l'Angleterre unifiée.

L'Angleterre enfin était une : comme Edgar et Canut, Harold régna sur tout le pays, du Tamar à la Tweed. Elle avait conservé ses institutions nationales, mais modifiées par deux siècles de dissensions intestines et de guerres extérieures.

Un premier fait est bien constaté : l'occupation danoise n'a exercé qu'une médiocre influence sur le développement des institutions anglaises. Il faut se rappeler tout d'abord qu'elle affecta seulement une partie de l'Angleterre, celle que le traité de Wedmore avait abandonnée à Guthrun. Dans cette contrée, elle a laissé des traces certaines dans la nomenclature géographique : les noms de lieu terminés en by caractérisent les localités danoises comme les terminaisons en ham et en ton les localités anglaises. Aller plus loin, c'est s'aventurer dans la voie des hypothèses; la division de certains comtés en wapentakes, en trithings et en ridings a été attribuée aux Danois, mais sans preuve. La division de l'Angleterre en ealdormanats par Canut ne fit que régulariser un état de choses antérieur. On l'a remarqué très justement : de même qu'en France les Normands adoptèrent la religion et les institutions des vaincus, de môme, en iVngleterre, les Danois se fondirent presque aussitôt dans la masse des Anglais.

Cependant, si les Danois n'ont rien changé à l'organisation saxonne, le fait même de leurs incursions, de leurs ravages, de leurs établissements, a contribué à modifier le régime social du pays. Ce qui était arrivé sur le continent se produisit en efTet, sous l'empire de causes toutes semblables, en Angleterre.

État sociaL — La classe des petits propriétaires libres (ceorls) disparut peu à peu ; ils durent se mettre, eux et leurs terres, sous la protection d'un homme plus puissant [thegn ou thane, hlaford ou lord). De môme les terres dévastées par les Danois et réoccupées par les Anglais furent repeuplées surtout par les thanes, qui fournirent à leurs tenanciers les bestiaux et instruments de labour, mais à charge de redevances serviles. Ici, comme sur le continent, la recommandation créa des nda-

tions de dépendance qui, des personnes, passèrent au sol. pour lui imprimer un caractère indélébile. A la place de l'antique propriété, il y eut des terres non nobles placées dans la mouvance des terres nobles. Il n'était pas rare que le seigneur possédât, dans ces conditions, les terres d'un village tout entier : c'est ce que les Normands appelleront un manoir. On y distinguait les terres dont le seigneur se réservait la jouissance directe, ou domaine, et celles dont il laissait la jouissance à ses paysans. Au point de vu« de l'exploitation, toutes ces terres se répartissaient en terres communales et arables; les lots ne pouvaient pas être enclos et étaient cultivés en commun. La condition des personnes qui vivaient sur ces terres était très variée, depuis le socman, tenancier libre de sa personne, qu'on ne pouvait expulser de sa terre tant qu'il en acquittait les services, jusqu'au serf qui ne possédait pas la terre, ou qui vivait dans la domesticité du seigneur. Les cottiers (cottarii, bordarii) formaient une classe intermédiaire de paysans non libres. Les droits civils dont jouissaient les paysans variaient à l'infini, mais ils n'avaient aucun droit politique; le lord était leur représentant naturel dans tous les actes de la vie politique.

D'autre part, la royauté eut sur la terre des droits nouveaux qui créèrent d'autres relations sociales. Tout d'abord, le roi finit J>ar accaparer tout l'ancien folclamL qui devint /erm régis. Ces terres, il les concéda à certaines personnes, à charge d'obligations honorables; il eut des vassaux, qui le servirent à la cour et à l'armée, en vertu d'un contrat d'hommage, à côté des seigneurs qui le servaient à raison de leur serment de fidélité. Le nombre des premiers ne fit qu'augmenter, et les vassaux du roi constituèrent une aristocratie féodale semblable à celle du continent. D'autre part, le roi partagea ses droits de justice comme il partageait ses droits fonciers. C'est ainsi que s'opéra la fusion du droit de propriété avec le droit de justice. Quarwl Athelstan eut ordonné à tout homme non possesseur de terre de se choisir un seigneur, il accéléra le mouvement qui conduisait à l'établissement du système féodal comme régime social.

Enfin, dernier trait de celte féodalité anglaise ; elle eut ses chefs héréditaires, presque aussi puissants que le roi. Ce sont

les ealdormen et les comtes {earls) déjà puissants, on l'a vu, sous Athelstan et sous Edgar, dangereux sous Ethelred et sous Edouard le Confesseur. Leurs rivalités ont favorisé la conquête danoise. La maison de Godwine, pendant la décadence saxonne, rappelle la maison de France pendant la décadence carolingienne; en un certain sens, l'avènement de Harold fut le triomphe de la féodalité, comme l'avait été celui de Ilugue Capet. Mais il y eut entre les deux pays une difTérence fondamentale : en Angleterre, les rois les plus faibles furent toujours mieux armés que les souverains français des x'' et xi" siècles; l'anarchie féodale ne produisit pas une aussi complète désorganisation politique.

Le pouvoir royaL — Le pouvoir royal n'avait pas, en effet, cessé de croître. Athelstan, Edgar, Edouard le Confesseur, avaient régné sur toute l'Angleterre; pour les Danois soumis, les Merciens, les Norlhumbres, les Est-Angliens annexés, le roi de Wessex était devenu le maître suprême. Il était le protecteur de la paix; la loi, promulguée en son nom, obligeait tous ses sujets, les Anglo-Saxons ayant toujours ignoré le principe de la personnalité des lois. Il était à la tête de l'armée nationale et disposait des ressources importantes fournies par le danegeld. Son autorité, il est vrai, était limitée par les pouvoirs du Grand-Conseil [ivUenagemot) ; les sages ou loitan avaient une part nécessaire dans la rédaction des lois, dans l'aliénation des terres du folcland, dans l'établissement des contributions extraordinaires, dans toutes les affaires militaires et diplomatiques, dans la nomination du roi. Mais ces ivitan, évêques, grands du royaume appelés ou subis par le roi, officiers de la maison royale, étaient peu nombreux; ils touchaient de trop près au roi pour exercer un contrôle vraiment indépendant; enfin ils ne représentaient à aucun degré la nation.

L'administration. — L'administralion était dirigée au nom du roi par ses grands officiers. Sous Alfred, il y en avait quatre : le trésorier, le connétable, \e pannetier et ïéchanson: ces deux derniers perdirent bientôt toute importance. Ethelred leur adjoignit le haut-bailli, sorte de ministre d'Etat chareé du nonvoir exécutif et judiciaire. Cette charge fut exercée par God-

wine, qui en fit une véritable vice-royauté, puis par Harold. Elle garda le premier rang parmi les offices de la maison royale à l'époque normande, avec le titre nouveau de justicier. Enlin Canut, sur le modèle de la chancellerie allemande, organisa les clercs de sa chapelle en bureaux, pour l'expédition des actes rovaux. Edouard les perfectionna sur le modèle de la Normandie; il mit à leur tète un chancelier. Les lettres royales furent rédigées d'après une teneur uniforme, et écrites avec des caractères latins; l'usage du sceau, inconnu des rois saxons, fut introduit. Il ne fallait qu'une main ferme pour mettre en mouvement cette machine gouvernementale déjà savante.

L'Angleterre était divisée en comtés {shires). Ces comtés n'étaient pas des divisions arbitraires; ils rappelaient, et quelques-uns rappellent encore aujourd'hui par leur nom même les anciens peuples ou royaumes de Iheptarchie. On a dit qu'ils avaient été établis par Alfred le Grand, mais rien ne le prouve. Il est probable qu'ils l'ont été peu à peu, en suivant la marche ascendante de l'unité anglaise. A leur tète on trouve, depuis le x" siècle, trois magistrats : l'évêque, Yealdorman et le shériff. Lealdorman, ordinairement désigné, au xi^ siècle, par le titre plus modeste de comte (earl), était élu ou héréditaire, mais, dans l'un et l'autre cas, approuvé par le roi et le conseil. Parfois il siégeait dans l'assemblée du comté avec le shériff et l'évêque, recevait le tiers des revenus de la justice (le tiers-denier), commandait les forces militaires du district. Le shériff était un agent du roi, nommé par lui, et chargé de faire exécuter les lois, d'administrer le domaine royal, de présider le tribunal du comté. Il recevait une part des revenus du comté et peut-être, en certains cas, des concessions de terre. Il réunissait deux fois l'an l'assemblée du comté, composée des seigneurs fonciers, des fonctionnaires publics, enfin du bailli et de quatre notables de chaque ville ou bourg. C'était une sorte de petit parlement local, où étaient expédiées les affaires locales, plaides et jugés les procès du comté.

Les subdivisions du comté s'appelaient communément des centaines {hundreds), organisées seulement depuis Edgar. L'assemblée de la centaine se réunissait tous les mois; elle compre-

nail les seigneurs ou leurs lieutenants, le prêtre de chaque paroisse, le bailli et quatre notables de chaque township non inféodé. Elle avait une double compétence, judiciaire et financière : elle jugeait conformément au droit populaire et recueillait les produits des amendes et les revenus du domaine. La centaine servait encore à recruter la milice. Sous Edgar et sous Ethelred, trois centaines formèrent un îvapentalie chargé de fournir un vaisseau pour la flotte royale.

L'organisation des villages et des villes changea peu, du ix" au xi" siècle. Cependant, en ce qui concerne le village, deux faits sont à signaler : au point de vue religieux, il devint en beaucoup de cas une paroisse; au point de vue administratif, il constitua très souvent un manoir. Le seigneur jugeait ses paysans dans sa « cour coutumière », comme on dit plus tard: mais il n'était pas rare qu'il eût aussi le privilège de juger les causes des habitants non serfs du manoir; en ce cas il tenait une cour de centaine [court-baron). Quant aux villes, elles s'étaient développées très lentement. Celles de l'époque romaine avaient été saccagées par les envahisseurs, et l'on sait que les Germains n'étaient pas gens à réparer ces ruines. Peu à peu cependant des centres de population s'étaient formés, soit auprès des grandes abbayes et des lieux de pèlerinage les plus révérés, soit autour des marchés qu'avait créés le besoin des échanges. Les Danois contribuèrent à ce mouvement, en favorisant le commerce et en donnant des privilèges aux bourgeois. Les cinq grandes villes du Danelagh. Stamford, Derby, Leicester, Notlingham et Lincoln, tenaient d'eux quelques franchises municipales. Çà et là, on rencontre des rjuildes ou associations privées pour la défense d'intérêts commerciaux et autres; mais ces guildes n'ont eu qu'un rapport très indirect avec l'administration urbaine qui se développera plus tard.

La plupart des affaires étaient expédiées dans les cours de centaine et de comté; quant à une administration publique, il y en avait seulement une ébauche en ce qui concerne la police, les finances et l'armée.

La police. — En matière de police, l'institution la plus originale est celle des cautions pour la paix {fritborhs). Depuis le

viii" siècle au moins, le seigneur était responsable des larcins commis par ses hommes ; puis cette garantie s'étendit à toutes les personnes habitant le même village. Sous Edouard le Confesseur, elle devint une véritable institution : dès l'âge de douze ans, tout homme dut jurer « qu'il ne voulait ni être larron, ni s'entendre avec les larrons ». Il faisait dès lors partie d'une dizaine (decennia) ; si un des dix commettait un délit, les neuf autres devaient présenter le coupable à la justice dans les délais légaux, sinon ils étaient solidairement responsables. Ceux qui étaient sous la dépendance d'un seigneur avaient leur seigneur pour caution; mais ces seigneurs eux-mêmes ne faisaient pas partie des dizaines. Ce système de cautions collectives atteignait directement les nomades, les vagabonds, les étrangers même; il révèle un état de société peu sûr, mais en même temps il fournissait au souverain un puissant moyen pour maintenir la police intérieure : Guillaume le Conquérant saura l'utiliser.

Les finances. — Le système financier de l'époque anglosaxonne nous est mal connu. On peut se contenter de dire que, jusqu'au ix° siècle, le roi n'avait d'autre revenu régulier que celui de ses domaines. D'autre part on estime qu'il possédait environ 1400 manoirs dont les revenus, concentrés entre les mains des shériffs, devaient suffire pour alimenter son trésor en temps ordinaire. Le da?ier/elcl constitua le premier impôt d'État qu'ait payé l'Angleterre. Il servit soit pour faire partir les Danois envahisseurs, soit pour les faire rester, quand ils acceptaient de servir comme mercenaires. Edouard le Confesseur le supprima officiellement, en 1052, après qu'il eut renoncé à garder des vaisseaux danois à sa solde; mais, en fait, il continua d'être levé jusqu'à la fin de son règne, et au delà. D'ailleurs la masse imposable de l'Angleterre devait être peu considérable, à une époque oii l'industrie était encore dans l'enfance, où, dans les marchés, on n'échangeait que les produits strictement nécessaires à la vie, où le commerce extérieur n'existait pour ainsi dire pas.

L'armée. — L'armée, au xi* siècle, ne se composait plus guère que de propriétaires fonciers, libres et nobles, mais sans avoir encore perdu le caractère d'une armée nationale, dont la

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levée était lente et préparait beaucoup de mécomptes. Le seul corps permanent était celui des housecarls, créé par Canut, conservé par Edouard et par Harold ; mais il était peu nombreux. Après qu'Edouard eut licencié ses Danois mercenaires, la flotte anglaise ne fut plus en état de faire utilement la guerre. Sur terre comme sur mer, l'Angleterre était incapable d'opposer à l'envahisseur une sérieuse résistance.

La civilisation. — Comme l'administration, le tableau de l'état social témoigne de la médiocrité où s'agitait stérilement l'Angleterre anglo-saxonne. Elle était pauvre chez elle, et sans rapports suivis et féconds avec le dehors.

Malgré les progrès réalisés par la réforme du x'' siècle, le clergé était peu cultivé. Si l'on veut faire exception pour saint Dunstan et un très petit nombre d'autres, il n'a donné aucun nom éclatant à la littérature sacrée ; il n'a pris aucune part au progrès de la philosophie scolastique, car on ne saurait lui faire honneur de Jean Scot Érigène qui, comme son double surnom l'indique, était un Irlandais. Erigène est le plus brillant représentant de la science monastique d'Irlande, qu'anéantirent les invasions Scandinaves. Quand on a nommé Bède et Alfred, on a cité les deux plus illustres auteurs qui écrivirent en prose latine et en prose anglaise. Quand on a cité le poème sur Beowulf, héros vaguement historique de la conquête anglosaxonne au v° et au vi'^ siècle, et les paraphrases versifiées du moine Cœdmon sur les Saintes Ecritures, on a indiqué ce qu'il y a de plus original en poésie. A défaut de mérite littéraire, au sens classique du mot, cette littérature a ce caractère, signalé déjà plus haut au sujet de la chronique anglo-saxonne : elle est vraiment nationale; les œuvres savantes mises à part, elle n'a pas subi l'influence de l'étranger. Il en est de même pour les arts. Au vn'' siècle, on l'a vu, dans la partie la plus civilisée de l'Angleterre, en Northumbrie, pour élever une église de pierre il fallut faire venir des ouvriers du continent. L'architecture anglo-saxonne est d'ailleurs toujours restée pauvre : les églises étaient petites, comme il convenait à un pays où la population n'était ni dense ni nombreuse, même dans les monastères; le peu qui nous en reste, avec son indi-

gence d'ornementation, témoigne à la fois des efîroyables ravages causés par les invasions danoises et de la sécheresse d'imagination de ceux qui les construisirent. Dans la vie privée, le luxe était rare et barbare, le confort inconnu. Les maisons, bâties en pierres brutes et en terre battue, étaient basses, avec d'étroites ouvertures mal fermées; les étables n'avaient point de fenêtres ; aussi des maladies, des épidémies fréquentes décimaient-elles les troupeaux, seule richesse du pays. Les hommes n'étaient guère mieux logés ni protégés. Dans son manoir, le thefjn vivait avec sa famille et ses serviteurs ou vassaux. Ils se réunissaient dans une grande salle {hall), garnie d'un brasier au milieu; la fumée s'échappait par un trou béant dans la toiture; ils mangeaient ensemble à la même table, le seigneur et sa dame à l'un des bouts. Les fourchettes étaient inconnues; les verres se terminant en pointe par le bas, chaque convive devait tenir le sien à la main ou le vider d'un trait. Le soir, quand, après le repas et les bruyantes beuveries qui le suivaient, le seigneur s'était retiré chez lui, on enlevait la table et les tréteaux, et tout ce monde couchait dans la salle même, par terre ou sur des bancs, chacun ayant ses armes à son chevet, car les maraudeurs étaient audacieux, et il fallait se tenir sur le quivivc ! Si l'on compare la situation politique et sociale de l'Angleterre au milieu du xi" siècle avec celle des Etats continentaux, on constate combien ce pays était arriéré. On ne s'en étonnera pas, si l'on se rappelle les terribles invasions qu'il vient de subir. La vie nationale ne pouvait se développer régulièrement qu'à la faveur d'un long repos; mais c'est au moment où le pays commençait à peine de respirer librement qu'il fut accablé par la dernière et la plus décisive des invasions, celle des Français de Normandie. Or, il était mal organisé pour empêcher cette conquête; bien qu'il eût un roi national, un système d'administration national, il n'était habitué à traiter que les alïaires locales, dans les assemblées locales des comtés et des centaines. L'élément parliculariste était trop fort. Il l'était même au point de rendre les Anglais indilTérents à l'origine de leurs princes : ils avaient subi Swein et Canut; ils venaient d'accepter le comte llarold ; ils accueilleront avec une égale résignation le duc de Normandie.

Guillaume de Normandie. — Guillaume, le futur conquérant de l'Anglelerre, naquit à Falaise vers 1027; il était fils naturel du duc Robert le Magnifique et d'Arletta, fille du tanneur Fulbert. Il avait seulement sept ans quand son père mourut, à Nicée, au retour d'un pèlerinage aux lieux saints (1035). Mineur et bâtard, il fut cependant reconnu par les barons normands, et grandit sous leur tutelle ; mais quand, à vingt ans, il prétendit régner par lui-même, une partie d'entre eux se souleva. A 1 est de la Dive, dans la partie de la Neustrie concédée à Rollon par Charles le Simple, personne ne bougea; mais à l'ouest, dans le Bessin et le Gotentin, où les Danois avaient continué de s'établir longtemps après la conquête, la noblesse soulevée prélendit renverser Guillaume et mettre à sa place son cousin. Gui de Bourgogne. Le jeune duc fut sauvé par l'intervention du roi de France, et l'armée des rebelles écrasée à la bataille du Yal-des- Dunes, près de Caen (1017). Les deux alliés ne restèrent pas longtemps d'accord ; mais l'échec des Français, près de Mortemer (1054), leur déroute à Varaville (1058), la minorité de Philippe F", l'alliance avec Baudoin V, comte de Flandre, dont il avait épousé la fille (1053), permirent à Guillaume, non seulement de se maintenir dans son duché, mais d'attaquer à son tour. Sa première conquête fut celle du Maine (1063), la seconde fut celle de l'Angleterre.

Prétentions de Guillaume sur la couronne d'Angleterre. — Il est malaisé d'établir par des preuves certaines les droits que le duc de Normandie prétendait à l'héritage d'Edouard le Confesseur. On a dit qu'à un voyage en Angleterre, dont la date n'a pas été déterminée, il s'était reconnu vassal d'Edouard qui, de son côté, lui avait promis la couronne s'il mourait sans enfants. On a surtout conté la romanesque aventure de Harold qui, jeté par la tempête sur la c5te de Ponthieu, fait prisonnier par le comte Gui et délivré par l'intervention de Guillaume, était devenu son hôte, son ami, son fidèle, avait consenti à épouser

une de ses filles, enfin avait juré de lui livrer la couronne d'Ang-lelerre à la mort d'Edouard. Il serait difficile de dire ce qu'il y a de vrai dans ces récits pleins de contradictions; mais il fallait au moins les rappeler, parce que c'est le fondement juridique des droits de Guillaume le Conquérant.

Le conflit entre Harold et le duc de Normandie. — Aussitôt en effet que Harold eut été élu, conformément aux désirs d'Edouard mourant, Guillaume protesta. Il somma Harold de réaliser la promesse que lui avait faite le défaut roi, il lui rappela ses propres serments, et ne recevant aucune réponse, il eut recours au pape. Harold n'était pas seulement un usurpateur et un parjure ; il avait encore été sacré illégalement : n'avait-il pas été couronné, en efTet. par l'archevêque d'York, en présence de Stigand, l'archevêque intrus de Cantorbéry? Enfin Guillaume promit de soumettre le clergé anglais à l'autorité du Saint-Siège. Le pape Alexandre II, conseillé par Hildebrand, condamna Harold sans l'avoir entendu, bénit par avance l'expédition préparée par le duc de Normandie, comme si c'était une guerre sainte, et lui donna une bannière consacrée, avec un anneau contenant un cheveu de saint Pierre. Des ambassades furent envoyées à l'empereur d'Allemagne, au roi de Danemark, peut-être aussi au roi de France, pour les convaincre du bon droit de Guillaume. Le duc enfin réunit à Lillebonne ceux de ses vassaux qui consentirent à le suivre et une foule d'aventuriers venus de France, de Flandre et de Bretagne, d'Aquitaine et de Bourgogne, de Fouille et de Sicile, étrange horde de croisés, réunis pour la conquête et le pillage de l'Angleterre.

La bataille de Hastings. — Guillaume les concentra à l'embouchure de la Dive, mais, quand il mit à la voile, les vents contraires repoussèrent sa flotte sur la côte et il dut attendre à Saint- Valery-sur-Somme un temps plus favorable. De son côté, Harold prépara activement la résistance : avec ses deux frères, Gurth et Leofwine, il surveilla le littoral méridional; mais, comme les Normands n'arrivaient pas, la plupart de ses soldats, fatigués de leur inaction, le quittèrent pour aller faire la moisson. Au même moment, une invasion norvégienne, conduite par le roi Harald Ilardrada, qui attendait aux Orcades une

occasion favorable |jour une descente en Aîicleterre. débarquait à l'embouchure de FHumber. guidé par le traître Tostig-. Les deux beaux-frères du roi, Edwin et Morker, furent battus (20 septembre). York ouvrit ses portes et Harald y fut proclamé roi. A cette nouvelle, Ilarold, rassemblant les troupes disponibles, les conduisit en toute hâte à la rencontre de lennemi, qui fut entièrement défait près de Stamford-Bridge. Le roi de Norvèg-e et Tostig- restèrent parmi les morts (28 septembre). Le même jour, la flotte normande, poussée par un bon vent du sud, débarquait sans combat, près de Pevensey, les oO 000 hommes que Guillaume, plus habile que son adversaire, avait su retenir pendant quatre mois sous ses étendards. Harold, quoique blessé, marcha en toute hâte à sa rencontre. Son frère Gurth lui conseillait d'éviter le combat, de se replier lentement, en faisant le désert devant l'ennemi, jusqu'à Londres. Harold refusa de saccager les biens de ceux qui l'avaient pris pour roi. D'ailleurs il n'eût rien gagné à attendre. Edwin de Mercie et Morker de Northumbrie, plus jaloux de leur indépendance qu'effrayés de l'invasion normande, s'étaient décidés à ne pas quitter leurs Etats. Harold combla le vide creusé par leur défection, au moyen de troupes médiocres qui le perdirent. Il n'en vint pas moins s'établir sur la colline de Senlac, à quelque distance de Hastings. Comme Guillaume, il avait tous ses gens avec lui; le sort de l'Angleterre allait être l'enjeu d'une seule bataille.

Les Normands se préparèrent au combat par le jeûne, la prière et la communion ; les Saxons, au contraire, passèrent la nuit à boire et à crier leurs chants de guerre. Le matin les vit d'ailleurs résolus à faire bravement leur devoir. Harold les rangea derrière de fortes palissades; au centre se tenaient les housecarls, protégés par le heaume et la cotte de mailles, armés de l'écu, de la javeline et de la hache danoise; à droite ou à gauche étaient les recrues mal armées qu'avaient fournies les comtés du sud. Tous étaient à pied et ne pouvaient combattre utilement que corps à corps. La force de l'armée normande, au contraire, consistait surtout en archers et en cavalerie. Il ny avait pas seulement deux peuples en présence : c'étaient aussi deux tactiques, deux civilisations différentes, l'ancien rég-ime

militaire de la Germanie en face de la chevalerie nouvelle. Tout d'abord la disposition des lieux donna lavanlage aux Saxons : la cavalerie normande, en gravissant la colline de Senlac, fut maltraitée par les javelines de Tennemi et ne put forcer les palissades, que les Saxons défendaient la hache à la main. Guillaume fit alors donner les archers, dont les flèches, lancées en tir plongeant, tirent de grands ravages dans les rangs pressés de l'ennemi. Ilarold lui-même fut blessé d'un trait dans l'œil. Eutin un stratagème attira une partie des Anglais hors de leurs retranchements. Guillaume saisit le moment : il fondit sur eux avec sa cavalerie, les mit en déroule et pénétra dans les retranchements dégarnis. Là s'engagea le combat suprême. Harold, ses deux frères, l'élite de leurs guerriers, se défendirent avec héroïsme. Accablés sous le nombre, ils périrent jusqu'au dernier. D'un coup la maison royale était anéantie et l'Angleterre livrée sans défense aux vainqueurs (li octobre 10G6). Comme l'événement le prouva, la bataille de Senlac fut une des plus décisives de l'histoire.

Guillaume roi d'Angleterre. — Guillaume resta pendant quelque temps encore immobile dans son camp. Il se croyait le roi légitime de l'Angleterre : sa victoire n'était-elle pas un jugement de Dieu en sa faveur? Il espérait la prompte soumission de ceux (ju'il considérait comme des sujets rebelles. Les grands du royaume, assemblés à Londres, choisirent pour roi l'élheling Edgar, petit-neveu d'Edouard le Confesseur; mais ils ne l'appuyèrent pas sérieusement. Edwin et Morker ne parurent même pas à Londres; les évoques se montrèrent hésitants. Londres seule organisa résolument la résistance; mais (|ue pouvait-elle, isolée? D'ailleurs Guillaume, s'ébranlant enfin, était entré, après avoir tout ravagé sur son passage, à Douvres, à Cantorbéry, à SoutliwarU ; il avait passé la Tamise à Wallingford. Edgar fut le premier à se soumettre; il alla trouver Guillaume à Berkhampstead, avec plusieurs évêques et grands du royaume; ils lui ollVirent la couronne, et Londres ouvrit ses portes.

Enfin, le jour de Noël (23 décembre 1066), Guillaume fut couronné à Westminster, en présence d'une foule jdus curieuse

qu'hostile. L'Eglise consacrait ainsi ses droits; aux yeux des Anglais mêmes il devenait le souverain légitime.

Extension de la conquête. — Dès le début du nouveau règne, l' Angleterre vit avec terreur quelles conséquences juridiques allaient découler de ces droits du duc de Normandie à la succession d'Edouard. Les Anglais qui lui avaient refusé leur concours avant Senlac furent déclarés traîtres, mais ils purent racheter leurs terres en devenant les hommes du roi. Les biens de ceux qui avaient porté les armes contre lui, et entre autres les riches domaines de la maison de Godwine, furent confisqués, en même temps que le roi, naturellement, occupait les terres du domaine royal. Cette vaste spoliation pouvait se justifier par le droit féodal; elle se fit méthodiquement, avec toutes les apparences extérieures d'une exacte justice. Guillaume ne se départit jamais de cette politique. 11 eut encore à lutter contre ses sujets révoltés : il leur appliqua toujours la même loi, cruelle sans doute, mais égale pour tous. Il agit de même, en distribuant à ses fidèles les terres enlevées aux rebelles. Ses compagnons de victoire ne reçurent pas seuls des fiefs : ceux des Anglais qui, dès l'origine, s'étaient ralliés à sa cause, eurent aussi leur part. Ainsi le Conquérant affeclait de ne connaître ni vainqueurs ni vaincus : il était le roi de tous, mais tous devaient obéir à la même justice, incarnée dans le roi.

Celte politique de génie était féconde surtout pour l'avenir. Dans le présent on ne pouvait voir que le fait brutal de la conquête. Une seule victoire avait donné le trône au duc de Normandie, mais son règne de vingt et un ans ne fut qu'une longue lutte contre ses ennemis* intérieurs et extérieurs. Heureusement pour lui, ces ennemis ne surent opérer de concert, et il put les réduire les uns après les autres. 11 dut s'y reprendre au moins à trois fois.

Les résistances anglaises et les interventions danoises. — Une première insurrection éclata, en lOG". pendant une absence du Conquérant; elle fut promptement réprimée. Exeter dut se rendre, après un siège de huit jours, à une armée composée de seigneurs normands et de la milice des comtés

restés fidèles. Le roi se contenta de lui imposer une lourde contribution de guerre et d'élever un château fort pour la tenir en respect. Edwin et Morker avaient, eux aussi, pris les armes; le roi marcha contre eux, prit Nottinaham, Leicester, York, Durham. Une flotte danoise débarqua à l'embouchure de l'Humber une armée que le Saxon Edgar, le dernier descen dant vivant d'Edmond Côte de fer, rejoignit avec une poignée d'hommes: elle entra dans York, qui fut incendiée. Guillaume détacha les Danois de la coalition à prix d'argent, et, pour faire un exemple, ravagea les comtés du nord; pendant huit siècles, le vieux royaume de Northumbrie resta une des régions les plus pauvres de l'Angleterre. Une nouvelle coalition se forma en 1071. Edwin et Morker. amnistiés déjà deux fois, retrouvèrent des partisans dans le nord. Malcolm II, roi d'Ecosse, envahit l'Angleterre. Dans la vaste région marécageuse qui s'étend autour de l'estuaire du Wash, sur une superficie de 3000 kilomètres carrés, et qu'on appelle encore aujourd'hui l'île d'Ely, la résistance fut organisée par les paysans. Danois d'origine pour la plupart, par des guerriers anglais avant à leur tète un chef à demi légendaire, Hereward, par les moines mêmes d'Ely. Tout fut inutile. Edwin fut tué en fuvant; Morker fut pris et jeté en prison ; l'île d'Ely, attaquée par tous les côtés à la fois, fut occupée (1071). Hereward s'échappa; plus tard il obtint son pardon, et paraît avoir fidèlement servi son vainqueur. Malcolm, poursuivi jusque dans ses Etats, fut obligé de livrer des otages et de se reconnaître le vassal du roi d'Angleterre (1072). Edgar, qu'il avait recueilli à sa cour et auquel il avait donné sa fille Marguerite, dut quitter l'Ecosse et se retirer sur le continent. Il fit sa soumission plusieurs années après, et consentit à vivre des revenus fournis par le Conquérant. Une dernière conspiration, ourdie pendant une absence de Guillaume (1075), associa les comtes de Ilereford et de Norfolk au puissant Waltheof. fils de Siward de Northumbrie; ils furent défaits. Une flotte danoise vint piller la cathédrale d'York et se retira sans aller plus loin. Waltheof, trailuil devant le ivitenarjernot de AVestminster (1076, à la Pentecôte), fut condamné à morl. bien qu'il eut dénoncé à temps ses com-

plices. Ce fut la seule exécution capitale ordonnée par Guillaume pour crime politique : ce qui n'empêcha pas les Anglais de regarder Waltheof comme un martyr.

Dernières années de Guillaume le Conquérant. — Les dernières années de son règne ne lui apportèrent que des déboires. Après avoir réussi à s'emparer du Maine, il dut le céder à son fils Robert, à condition d'hommage au comte d'Anjou. Une attaque contre Dol (1076) fut repoussée par une armée de Bretons et de Français '. Le Capétien Philippe l", dont la minorité avait favorisé l'expédition de 1066, ne tarda pas à prendre une attitude hostile à l'égard de son trop puissant vassal. Il encouragea l'ambition naissante de Robert de Normandie, qui réclamait par avance sa part de l'héritage paternel, la Normandie et le Maine. « Je n'ai pas l'habitude de me déshabiller avant d'aller au lit », répondit Guillaume. Il marcha contre son fils, mais fut complètement défait près de Gerberoi. Il eut même, dans ce combat, la main percée par la lance de Robert et ne dut la vie qu'au dévouement d'un Anglais qui se fit tuer pour lui (1079). Son frère Eude, évêque de Bayeux et comte de Kent, ne lui créa pas moins de difficultés. L'évêque de Durham, Gaucher, ayant été assassiné dans une émeute, Eude profita d'une absence du roi, occupé en Normandie, pour tirer de ce meurtre une cruelle vengeance : le pays fut saccagé; des innocents furent tués; d'autres ne purent racheter leur vie qu'à très haut prix. Guillaume eût sans doute fermé les yeux sur ces sanglantes représailles, qu'il réprouvait; mais il apprit que son frère, trompé par un devin qui lui promettait la succession du ])ape Grégoire YII, se préparait à partir pour l'Italie à la tète d'un cortège presque militaire. Guillaume assembla sur-lechamp ses barons, exposa devant eux ses griefs contre son frère et l'arrêta de ses propres mains. Comme l'évêque invoquait les privilèges de son ordre : « Ce n'est pas le clerc ni l'évêque que j'arrête, s'écria Guillaume, c'est le comte de Kent, que j'avais mis à la tête de mon royaume! » Eude fut envoyé en Normandie et maintenu prisonnier, malgré les pro-

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