Voir ci-dessus, chapitre x
testations de Grégoire YII. D'autre pari. Guillaume eut la douleur de perdre son second fils, Richard, une de ses filles, qui mourut à la veille d'épouser le roi Alphonse de Castille, enfin sa femme Mathilde. Une invasion danoise, projetée en 1084, vint encore lui créer de gros embarras. Tant de soucis et de chagrins affaiblirent sa santé. Il était devenu obèse, et il était malade à Rouen, quand la guerre avec le roi de France recommença, cette fois à propos du Vexin. « Le roi d'Angleterre est en couches, dit un jour Philippe, il y aura bon nombre de cierges à ses relevailles! » — « Par la splendeur de Dieu, répliqua Guillaume, j'allumerai cent mille cierges aux frais de Philippe! » Il faillit tenir parole; il ne tarda pas à entrer dans Mantes, où il promena lui-même l'incendie de rue en rue. Un faux pas de son cheval le jeta violemment par terre : ce fut pour lui le coup de la mort. 11 rendit l'àme au monastère de Saint- Gervais, près de Rouen (7 septembre 1087). Ses enfants n'étaient pas là: on dépouilla son cadavre. Un bon chevalier, Herlouin de Conteville, le fit ensevelir honorablement dans l'abbaye aux Hommes de Caen. Sa femme reposait non loin de là, dans l'aldjaye aux Dames.
Organisation de la conquête. — Politique habile et heureux, le Conquérant fut aussi un puissant organisateur. En apparence, il ne changea rien à l'ancien état des choses. Il déclara qu'il gouvernerait d'après les règles d'Edouard le Confesseur, en ajoutant, il est vrai : « Avec les additions qu'il croirait nécessaires pour le bien du peuple anglais. » 11 maintint le witenarjemot, les agents royaux du comté, de la centaine et des villes. Il n'entreprit rien contre l'usage de la langue anglaise ; il s'efforça «le l'apprendre, au contraire, et il en sut sans doute assez pour comprendre les chartes en anglais qu'il accorda à ses sujets. La pompe extérieure dont il s'entoura ne différait pas de celle des rois saxons; comme eux. |)ar exemple, il crut utile de porter sa couronne trois fois l'an, dans des réunions solennelles tenues à Londres, à Winchester et à Gloucestcr. Mais le caractère de son gouvernement était nouveau : il voulut régner en prince absolu. Les biens innombrables dont la sj)oliation de l'Angleterre l'avait rendu maître lui donnèrent une j)uissance
inconnue à ses prédécesseurs. Tout en favorisant l'extension en Angleterre du système de tenure employé en Normandie, il prit garde de laisser la féodalité normande devenir trop puissante. Les fiefs, les manoirs, qu'il prodigua, ne formèrent corps nulle part. En France, le comte était le chef d'un peuple, d'un Etat; en Angleterre, il n'eut plus qu'un vain titre, excepté sur les frontières les plus exposées, où il retint l'autorité des ealdormen disparus. Le véritable chef du comté fut le sheriff, nommé par le roi et essentiellement amovible.
Le régime de la propriété anglo-normande fut décrit dans le grand registre terrier ou cadastre général de l'Angleterre, appelé Domesday book. Après avoir pris l'avis de ses conseillers (Noël 1083), Guillaume chargea des agents de parcourir les comtés et de recueillir les dépositions des hommes des centaines sur les points suivants : Qui occupait la terre au temps du roi Edouard et qui maintenant? Quelle était sa valeur ancienne et présente? L'enquête dura sept mois, et fut dirigée avec une minutie extraordinaire : « Il n'y eut bientôt plus un yard de terre, plus un bœuf, une vache, un pourceau, qui ne fût noté sur leurs registres. » Tout le monde eut son compte ouvert, comme sur le grand-livre du Jugement dernier (domesday). C'était avant tout un redoutable instrument de fiscalité, et l'on comprend qu'en plusieurs endroits l'arrivée des commissaires ait excité des troubles; mais c'était aussi un moyen puissant pour préparer l'unité politique et sociale du royaume, la fusion des vainqueurs et des vaincus. Ce but, que se proposait Guillaume I", apparut clairement lorsqu'en août 1086 il assembla tous les possesseurs de terre dans la grande plaine de Salisbury. Ils furent tous requis de prêter serment au roi et de lui faire hommage. « Ce jour-là, a dit justement un historien moderne, l'Angleterre est devenue à jamais un royaume un et indivisible. »
La politique ecclésiastique de Guillaume eut un caractère analogue. Il avait besoin d'avoir des prélats dévoués, ne fût-ce que pour les opposer comme un contrepoids à la puissance des barons laïques. Stigand, l'archevêque intrus, fut déposé et remplacé par Lanfranc, abbé du Bec-Herlouin, en Normandie. L'Ita-
lien Lanfranc devait à son origine même le double avantage de n'être suspect dès Fabord ni aux Anglais ni aux Normands : Guillaume en fit son principal minisire. Larcbevèque d'York, Elred, qui avait sacré Harold, puis Guillaume, avait été tué parles Danois en 1070; il fut remplacé par Thomas, chanoine de Bayeux, et son église soumise expressément à celle de Cantorbéry. C'était enlever à l'antique Northumbrie encore un lambeau de son indépendance. D'autre part, le clergé commença de constituer un ordre bien distinct : il eut sa juridiction propre, ses synodes, séparés des assemblées générales du royaume ; mais aussi Guillaume interdit de porter tout appel à Rome sans son autorisation. De fréquentes visites de légats rattachèrent étroitement l'église anglaise à Rome, mais aucun légat ne pouvait débarquer en Angleterre sans sa permission, et il se réserva d'approuver tout acte de législation ecclésiastique. Quant à la réforme morale du clergé, elle fut appliquée par Lanfranc dans toute sa rigueur : le mariage des prêtres fut prohibé; les chanoines durent quitter leurs femmes et furent peu à peu, comme à l'époque de saint Dunstan, remplacés par des moines, de qui l'ancien abbé du Bec attendait plus d'obéissance. Guillaume approuvait cette conduite. Prince dune dévotion sincère et rigide, il était résolu à vivre en bonne intelligence avec le pape. Il lui avait envoyé l'étendard de Harold, conquis sur le champ de bataille de Senlac ; plus lard il fit porter à Rome de riches présents; il dota magnifiquement de nombreuses églises, en Angleterre et sur le continent. Mais aussi, jaloux de toute atteinte portée à son autorité, il voulut qu'aucun de ses serviteurs ne fût excommunié contre sa volonté royale. Il prétendit avoir le droit de choisir entre deux papes rivaux et de faire reconnaître son candidat en Angleterre. Lorsque Grégoire VII lui demanda l'hommage de la couronne conquise avec les bénédictions de l'Église, il s'y refusa. Lanfranc, sommé à cette occasion de se rendre à Rome, n'obéit point. Protecteur de l'église nationale, Guillaume devenait d'autant plus solidement le roi du peuple anglais.
Un autre résultat de la conquête fut de mettre fin à l'isolement politique de l'Angleterre. Les princes normands firent de
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ce royaume insulaire une grande puissance continentale. Cependant les contemporains ne pouvaient deviner ces grandes conséquences ; ils ne sentirent que le poids de l'occupation étrangère. Guillaume lui-même contribua au mécontentement "énéral en organisant la « Nouvelle Forêt », c'est-à-dire qu'il se réserva l'usage exclusif, pour y chasser, d'un immense espace de plaines et de bois, dans le Hampshire. Les peines les plus sévères furent édictées contre les maraudeurs et les braconniers; la mort fut prononcée pour de simples délits forestiers. Le bruit des colères soulevées par cette injuste création parvint jusqu'au roi; il considéra la mort de son fils Richard, dans la Nouvelle Forêt, comme une vengeance divine et crut assurer le repos de l'àme de son enfant en rendant à un Anglais le champ dont il l'avait dépouillé.
L'irritation était si grande que beaucoup de Normands furent assassinés. Guillaume prit alors sous sa protection spéciale « ceux qu'il avait amenés avec lui ». Il déclara que s'attaquer à ces Normands c'était comme s'attaquer au roi même, et promulgua la loi dite iVAnglaiserie : le cadavre d'un homme assassiné était présumé celui d'un compagnon du roi, à moins qu'on ne pût prouver que la victime était un Anglais ; si cette preuve ne pouvait être faite, le village ou la centaine oii le cadavre avait été trouvé était frappé d'une lourde amende.
L'œuvre de Guillaume a été décisive pour les destinées de l'Angleterre ; elle a fixé pour plusieurs siècles son régime politique et social. Elle a coûté cher au peuple, mais les Anglais mettent aujourd'hui ce conquérant étranger, non sans raison, au premier rang de leurs grands hommes d'Etat.
BIBLIOGRAPHIE
Docuinciit.<9. — Les documents imprimés relatifs à Thistoire d'Angleterre peuvent se diviser en trois groupes : 1° les chroniques; 2'' les chartes; 30 les lois.
Les CHRONIQUES Ont été recueillies dans cinq collections principales : i"^ celle de Twsyden et Selden {Scriptorcs deccm, iù'ài); -l" celle de Fulman {Scriptores qulnque, 1684); 3*^ celle de Gale (t. I : Srriptorrs ipiindcrim, 1691; t. II : Scriptores quinque, 1687); 4<^ celle des Monumenta historica
Britannica, interrompue aprr-s lapparition du tome I et unique (18*8); 5" celle des Chronicles and Memorials, publiée depuis 1838 sous la direction du maître des rôles; elle compte acluellenient près de 300 volumes. Plusieurs sociétés savantes se sont en outre fondées pour la publication de textes historiques : la R. Historical societij, la Caindcn societij, la Anglia christiana societij, sans compter les nombreuses sociétés locales pour l'histoire et rarchéologie. On trouvera l'énumération la plus claire et la plus complète de ces sources dans V Introduction à l'histoire d' Angleterre, publiée par Gardiner et Mullinger.
Les CHARTES ont été réunies dans deux recueils essentiels : 1" pour la période anglo-saxonne, le Codex diplomaticus sévi saxonici de Kemble, auquel on peut adjoindre le Cartularium saxonicum, par W. de Gray Birch, qui est en cours de publication depuis 1883; 2" les Acta, fœdera, couventionts, etc., de Th. Rymer, dont il y a quatre éditions (la dernière, commencée en 1816, est restée inachevée) et un abrégé important dressé par Th. D. Hardy {Syllabm, in english, of Rymer s fuedera, 3 vol. in-8'').
Pour les LOIS, nous possédons trois recueils principaux : l» pour la. période anglo-saxonne, le volume publié par B. Thorpe sous le titre: Ancient laivs and institutes of Emjland (I844i, auquel il faut joindre l'édition allemande de R. Schmid : Die Gesetze der Angelsacfiscn (18o8, 2'^ édit., avec un important glossaire ; 2'^ pour la période anglo-normande, les Traités sur les coutumes anglo-normandes, publiés par Houard (4 vol. in-4<', 1776j; 3'^ les lois constitutionnelles de l'Angleterre, réunies dans un grand recueil composé par ordre du gouvernement et publié en 10 vol. in-fol., sous le titre de Statutes of the realm ;i810).
Pour ce qui concerne la période anglo-saxonne proprement dite, on trouvera les principaux textes des historiens anciens et des chroniqueurs du mo3'en âge au tome I (et unique) des Monumenta Britannica historica, les chartes dans les recueils de Kemble et de W. de Gray Birch, les lois dans ceux de Thorpe et de Schmid. Il faut y joindre le Registre Terrier de l'Angleterre dressé par ordre du Conquérant et publié intégralement en 4 vol. (Domesday book\ avec une savante introduction donnée postérieurement par sir Henry Ellis (2 vol. in-S") et les reproductions de la Tapisserie de Bayeux. qu'on trouvera reproduite au trait et en couleur dans les Vetu:ita Monumenta, publiés par la Société des .\ntiquaires de Londres, et plus récemment en photographie par M. J. Comte.
Livres». — L'histoire d'.\ngleterre a été plusieurs fois traitée dans son ensemble : celles de D. Hume, du D' Henry, de J. Lingard, toutes trois traduites en français, sont très dignes d'être lues. On a traduit aussi en français VUistnire abrt'gée du peuple anglais, par J. R. Green (2 vol. in-8''), œuvre originale et distinguée qu'on préférera souvent aux histoires plus détaillées indiquées précédemment. Pour l'abondance et l'exactitude des faits particuliers, la meilleure histoire d'.Angleterre est toujours celle qui a paru en allemand dans la collection Heeren et Uckert : Gesrhirfite von England, par Lappenberg (t. I et II allant jusqu'à ll.'iFi. R. Pauli (t. III h V, de lib4 à i.bU'.)) et parBrosch (t. VI et VIL de l.'W»!) à 1088). La meilleure histoire vraiment abrégée est celle que S. R. Gardiner vient de donner à l'usage des classes : Sludent's histori/ of England (1891) avec un allas.
Pour l'histoire des origines de l'Angleterre et de l'époque anglo-sa.xonne, voir en outre : Elton. Origins of the english historg {{"' édit.), la Vie d'Alfred le Grand par R. Pauli. traduite en anglais par B. Thorpe, les Vikings par Keary, enfin l'inappréciable Histoire de la conquête normande {The norman conquest., G vol.), par F. A. Freeman, que l'on devra consulter
de préférence à lllistoire de la conquête de V Angleterre par les NonnanlK, d'Augustin Thierry. L'histoire des instilulions est admirablement exposée dans les ouvrages de Rud. Gneist (dont un, le Self-ijovernment, a été traduit en français) et de W. Stubbs {Constitutional history of England, 3 vol., plus un volume de te.xtes choisis avec intelligence et publiés avec soin sous le titre de Select Charters). — Enfin on trouvera d'importants articles historiques et biograj)hiques dans 1 Encyclopaedia britannica (dont la 9'' édition a été récemment achevée), dans le JJictionarij of national biography qui est en cours de publication, et dans la Grande Encyclopédie française.