‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 173 sur 192 · Ou Vuli · texte numérisé non relu

Ou Vuli

Abdérame III eut raison de ses fils et emporta l'inexpii- <^nable forteresse de Babastro. Il détruisit ou soumit les autres principautés arabes, berbères ou espagnoles, enleva Sévillo aux Beni-Hadjadj , la Frontière supérieure , c'est-à-dire l'Aragon , aux Beni-Casi, réduisit Tolède, qui depuis quatre-vingts ans se gouvernait en république, et rassembla sous sa main toutes les forces de l'Espagne musulmane. Les Etats chrétiens du nord s'en aperçurent bientôt. Vaincus dans des luttes acharnées, afTaiblis par leurs discordes, ils demandèrent l'un après l'autre la paix. On vit à Cordoue un roi de Léon, Sancho, qui venait, avec son oncle, le roi de Navarre, Garcia, et sa grand'mèro, la reine douairière Tota, solliciter l'amitié du khalife et son appui contre un compétiteur. Abdérame n'eut garde de refuser : il entretenait avec soin ces divisions des princes chrétiens. Contre des adversaires plus redoutables, les Fatimites, qu'il rencontre en Maghreb et dans la Méditerranée, il trouve des alliés de toute sorte, depuis le chef berbère Abou-Yézid jusqu'au roi d'Italie, Hugue de Provence, et à l'empereur de Constantinople. Les ambassades italiennes, franques, grecques, allemandes se succèdent à Cordoue. Ce contemporain de Charles le Chauve pense et agit comme un souverain moderne; les préjugés de race et de religion ne le guident ni ne l'arrêtent; la raison d'État seule inspire sa politique. La puissance omméïadc se maintient, telle qu'il l'a faite, sous son fils Hakam II, prince éclairé, humain, passionné pour les livres, ami des philosophes, des savants et des poètes. Elle se développa encore pendant le long règne de Hicham II, tant que gouverna le grand ministre Ibn-Abi-Amir, qui prit et méritait le surnom de Mançour (victorieux). Sorti des rangs de la petite noblesse arabe, il s'était préparé à la carrière administrative en suivant les cours de l'université de Cordoue; il débuta par les emplois les plus humbles; une ambition ardente, une force de volonté peu commune, ses talents, ses services, ses intrigues l'élevèreni aux premières fonctions de l'Etat. Après la mort de Hakam II, il écrase ses rivaux, dompte l'aristocratie arabe, assouplie déjà par la rude main d'Abdérame III, met en tutelle le khalife Ilicham, et, sans oser prendre encore le titre de khalife, porto

celui de sultan (roi). Jamais l('in[>ire de Cordoue n'avait été si fort. Il conduisit on personne cinquante expéditions contre les chrétiens, prit une multitude de villes, parmi lesquelles trois capitales, Léon, Pampelune, Barcelone, et Saint-Jacques de Compostelle, déjà révérée dans toute l'Europe latiue. Galiciens, Navarrais, Catalans tremldaient devant lui; dans une de ses campag-nes, un porte-étendard oublie son drapeau en vue d'une ville chrétienne; le dra[>eau abandonné flotta plusieurs jours sans que, de la ville, on osât venir voir si les musulmans étaient ou non partis.

Dans ses e-randes lignes l'organisation de l'Espagne musulmane rappelle le khalifat de Bagdad. Il n'en saurait être autrement, puisque la législation religieuse, de laquelle découle tout le droit public et privé, est la même dans les deux Etats. Le khalife, chef suprême, délègue ses pouvoirs dans les provinces à des émirs ou oualis, qui réunissent le commandement et l'administration ; les oualis ont à leur tour des lieutenants, les vizirs, et, au-dessous des vizirs, les caïds, chefs de cité ou de canton. La justice est rendue par les cadis, mais avec appel devant une sorte de magistrat régional, le cadi des cadis (cadiel-codhat), et en dernière instance devant le prince lui-même. Comme en Orient, on perçoit le zekkat, le hharadj. la capilalion ou djezieh. Le domaine, les mines, les douanes, fournissent aussi des revenus. Les khalifes établissent en outre un système de taxes indirectes, que les rois chrétiens copieront plus tard. Ce sont des impcMs de consommation, naturellement très impopulaires et considérés comme illégitimes par beaucoup de musulmans rigoristes, qui ne reconnaissent aux princes que le droit de lever les impôts canoniques institués par le Koran. Sous Abdérame III, en dehors des redevances acquittées en nature, le revenu annuel est de 6 2^5 000 pièces d'or, ce qui représente à peu près 70 millions de notre monnaie et une valeur au moins décuple. Il doul)le presque sous Ilakam II. Abdérame fait trois parts de son budget : un tiers suffit aux dépenses courantes, un tiers est affecté aux bâtiments, un tiers est mis en réserve pour les besoins imprévus.

L'armée est formée des dj'onds. Ce sont des corps d'armée

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permanents, distribués en régiments, compag-nies, escouades, qui correspondent aux tribus avec leurs fractions et subdivisions. Les soldats des djonds sont des Arabes syriens qui, venus en Espagne après la conquête, lorsque les lots avaient déjà été attribués, n'ont pas reçu de terres. Il a fallu cependant leur assurer l'existence : en temps de paix, ils vivent d'une redevance d'un tiers, que leur donnent sur la récolte les cultivateurs chrétiens parmi lesquels ils sont cantonnés; ils sont dispensés de la dîme ; en temps de g-uerre, ils ont les bénéfices du pillag-e et la solde. Chaque djond a deux chefs, qui font campagne à tour de rôle et reçoivent une solde de 200 pièces d'or; le chef emmène avec lui ses parents ou alliés et des volontaires. Les premiers touchent 10 pièces d'or, les autres 5. Les Arabes non Syriens, les Baladis, ne font pas partie de l'armée de première ligne : c'est une réserve qu'on n'appelle que dans les cas d'extrême besoin ; alors seulement ils ont droit à une solde ; en temps de paix ils ne sont pas dispensés de la dîme. Au x" siècle, ces institutions militaires avaient fait leur temps; les djonds laissaient à désirer pour la tenue, la solidité, surtout pour la discipline ; ils ne connaissaient que leurs chefs héréditaires et se souciaient médiocrement des khalifes. Ceux-ci se mirent alors à recruter des indigènes, des Africains, des étrangers, dont ils composèrent leur garde impériale et leurs troupes de police {chorta). Des régiments entiers de la garde étaient formés de Slaves, captifs d'origine européenne, achetés pour cet emploi et parmi lesquels il y avait autant de Francs, d'Allemands, de Lombards, de Calabrais que de véritables Slaves. Ibn-Abi-Amir brisa les cadres traditionnels de l'armée arabe et répartit les soldats sans tenir compte de leur tribu. Il enrôla un grand nombre de Berbères et aussi des mercenaires chrétiens : Léonais, Castillans, Navarrais. Il les attirail par l'appât d'une haute paie, les laissait libres de pratiquer leur religion, les traitait bien de toute manière, ne négligeait aucun moyen de se les attacher. Mais toutes ses troupes, étrangères ou arabes, étaient soumises à une inflexible discipline. Un jour, dans une parade, il fit couper la tète à un homme qui avait tiré l'épée sans attendre le commandement. Quand il passait une

revue, l'ordre était parfait, le silence et l'immobilité absolus : « Même les chevaux, dit un auteur arabe, semblaient comprendre leur devoir; il était rare qu'on les entendit hennir. »

Ibn-Ali-Amir et en général les premiers ministres portaient en Espaiiue le titre de hadjib; celui de vizir désignait les simples ministres, parmi lesquels on distinguait encore les vizirs en chef {dhou l'outzarataïn) ; puis venaient le préfet de Cordoue, le directeur des monnaies, le directeur des douanes, les commandants des troupes de police, les officiers de cour : maître de la garde robe, grand-fauconnier, majordomes, chambellans, la foule des katibs ou employés d'administration , l'innombrable personnel des serviteurs, eunuques, esclaves, affranchis. Il n'y avait point de séparation rigoureuse entre les emplois de cour et les fonctions administratives; les uns conduisaient aux autres, quand ils ne se trouvaient pas réunis dans les mêmes mains ou attachés au même titre. Ils n'étaient pas réservés aux seuls Arabes : les indigènes, les étrangers y avaient accès, selon qu'il plaisait au souverain. La cour d'Abdérame III est peuplée de Slaves, auxquels il donne les premiers postes civils et même des commandements militaires ; les grands dignitaires du palais sont le plus souvent des eunuques et d'anciens esclaves. Des chrétiens, des Juifs peuvent devenir katibs, s'élever, s'ils font preuve de mérite, à des positions importantes. Sous Abdérame II on voit le chrétien Gomez chargé de missions de confiance; sous Abdérame III c'est un Juif, Hasdaï-ibn-Chabrout, qui est directeur des douanes; c'est lui que le khalife envoie en ambassade aux rois de Navarre et de Léon. Un évèque figure parmi les ambassadeurs envoyés à l'empereur Otto le Grand.

Chrétiens et Juifs n'étaient d'ailleurs pas maltraités systématiquement. L'inégalité de condition, établie lors de la conquête entre eux et les musulmans, tendait à s'atténuer plutôt qu'à s'accentuer davantage. La capitalion et le kharadj étaient les seules marques réelles d'infériorité; à condition de s'abstenir des manifestations extérieures, telles que processions et sonneries des cloches, les uns et les autres pra(i(juaient leur culte en toute liberté. Il n'y avait guère de ville (]ui n'eût, à coté des

mosquées, ses églises et ses synagogues. Los chrétiens conservaient leur clergé, régulier et séculier; seulement les évêques étaient à la nomination des khalifes, héritiers des prérogatives autrefois exercées par les rois goths; dans la pratique ils se bornaient presque toujours à ratifier les choix faits par le clergé. Les passions fanatiques des classes populaires, entretenues par les fakirs, faisaient parfois explosion, mais le gouvernement s'efforçait plutôt de les contenir. La seule persécution qui se soit produite, pendant le règne d'Abdérame II, fut due aux imprudences de quelques exaltés qui souhaitaient le martyre et qui l'appelaient en insultant publiquement la religion dominante. Encore furent-ils blâmés par la majorité de leurs coreligionnaires, et solennellement désavoués dans un concile tenu sous la présidence du métropolitain de Séville, ReccatTred.

La religieuse allemande HrosviUia , contemporaine des Otto, appelle Cordoue « la perle du monde ». Rien en effet dans tout l'Occident ne pouvait être comparé à cette ville de 500 000 habitants, avec ses 28 faubourgs, ses 113 000 maisons et ses 3000 mosquées, avec l'animation de ses quartiers populeux et, le long du Guadalquivir, les belles promenades plantées d'arbres et de fleurs, les jardins, les palais, les villas enfoncées dans la verdure. Au nord s'élevait Zahra, à laquelle la favorite d'Abdérame III avait donné son nom et que 10000 ouvriers avaient bâtie en vingt-cinq ans. A l'est, sur le Guadalquivir, c'était encore une ville, Zahira, la création d'Ibn-Abi- Amir-el-Mançour. Il ne reste plus rien de Zahira ni de Zahra, rien que la description de ce palais d'Abdérame III, où vivaient 6340 femmes de toute classe dans le harem, 3350 pages ou eunuques slaves, 13 750 autres serviteurs. — 4300 colonnes de marbre précieux soutenaient l'édifice; les salles étaient pavées de marbre et de mosaïque, les murs revêtus de marbre avec des frises aux couleurs éclatantes, les plafonds peints en or et en azur, les poutres et les caissons en cèdre découpé et sculpté, les portes en fer ouvragé, en cuivre argenté ou doré, en ivoire et en ébène. Au milieu de la grande salle dite du Khalife, on voyait une fontaine de jaspe

avec un cygne d'oi\ d'un travail merveilleux, fait à Constantinople; au-dessus pendait du plafond une admirable perle, présent d'un empereur grec. Dans les jardins, parmi les massifs d'arljres fruijiers, les bosquets de lauriers et de myrthes, les parterres de fleurs, de frais ruisseaux courants ou les nappes tranquilles des pièces d'eau dans lesquelles se réfléchissaient les arbres et les changeants aspects du ciel: c'étaient des pavillons, des salles de bain avec des réservoirs en marbre, meublés de lapis et de tentures. Sur une hauteur, le pavillon du khalife dominait tout le panorama des jardins; des colonnes de marbre blanc à chapiteaux dorés en supportaient le faîte; on y entrait par huit portes aux arcs d'ivoire et d'ébène incrustés d'or et de pierres précieuses. Au milieu, dans un bassin de porphyre, une colonne de vif-argent s'élan(;ait et retombait comme un jet d'eau; quand un rayon de soleil passait sur cette cascade brillante, un flamboiement emplissait la salle et les courtisans détournaient leurs regards éblouis.

Le khalifat du Caire. — La cour du Caire rivalise de splendeur avec celle de Cordoue. Le palais des souverains d'Egypte, tel qu'il est dépeint par Guillaume de Tyr d'après le récit d'ambassadeurs chrétiens, ressemble assez à celui d'Abdérame ou de Haroun : « Après avoir traversé un grand nombre de cours et de passages, les ambassadeurs rencontrèrent des portiques, pour les promenades d'agrément, qui étaient soutenus de colonnes en marbre, avaient des plafonds dorés, étaient ornés d'oeuvres exquises et possédaient un carrelage bariolé, si bien que tout marquait la splendeur royale. Tout cela était si beau de matière et de travail que les deux envoyés ne pouvaient s'empêcher d'y porter le regard et que leurs yeux ne pouvaient se rassasier de contempler ces ouvrages, dont la perfection surpassait tout ce qu'ils avaient vu jusqu'alors. Il y avait des viviers en marbre remplis de l'eau la plus pure et des oiseaux de toute espèce qu'on ne connaît pas chez nous, de voix diverses, de formes et de couleurs étranges et surtout d'apparence merveilleuse pour nos compatriotes. De là, les eunuques les conduisirent dans d'autres chambres (jui surjtassaient les premières en beauté, autant que celles-ci l'emportaient sur celles

qu'ils avaient vues d'abord. Il y avait là une multitude admirable de difîérents quadrupèdes, tels que le pinceau capricieux du peintre, la licence du poète et l'àme perdue dans les rêves de la nuit peuvent seuls en créer, tels que les pavs du Midi et de l'Orient en produisent, tels que l'Occident n'en voit jamais et n'en entend parler que rarement. » Et cette ambassade est du xn^ siècle, longtemps après que le khalife Mostancer s'était vu obligé de vendre à bas prix, pour contenter la rapacité de sa garde turque, la merveilleuse collection d'objets précieux amassée par ses ancêtres : les émeraudes, les rubis et les perles mesurés au boisseau, les 18 000 vases de cristal de roche, les 400 grandes cages d'or, les 6000 vases à fleurs en or, et les 50 000 pièces de damas enrichies d'or, et les 2000 tapis dont un seul avait coûté 22 000 dinars, et le turban constellé de pierreries qui en valait 130 000, et les paons, les gazelles, les coqs de grandeur naturelle en or, incrusté de perles et de rubis, et le palmier d'or dans sa caisse d'or, et le jardin dont le sol était d'argent doré, la terre d'ambre, les arbres d'argent, les fruits d'or et de pierreries, et la lente toute en velours et en satin broché, qui avait 64 coudées de haut, 500 coudées de tour, et dont les lourdes tentures faisaient la charge de cent chameaux!

C'était là l'épargne, la réserve des Fatimites, constituée dans les années prospères avec l'excédent de leurs revenus, avec l'impôt de l'Egypte qui rendait trois millions de dinars (valeur : 300 millions), avec le produit des monopoles, des douanes frappant les marchandises qui transitaient de la mer Rouge à la Méditerranée, avec les profits de la guerre de course et des coups de main en terre chrétienne, avec les tributs payés parla Syrie, l'Afrique et la Sicile.

En dehors de l'Egypte, l'empire fatimite comprit en efîet Xlfrikia ', où avait été son berceau, les îles de la Méditerranée centrale, Sardaigne, Corse, Malte, Sicile, la Syrie et une partie de l'Arabie. Moezz, en quittant Méhédia pour venir prendre possession du Caire, avait installé comme gouverneur le chef berbère Bologguine-ibn-Ziri, dans la famille duquel cette vice-

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