‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 172 sur 192 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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Parmi toutes ces magnificences, le khalife n'est plus le vicaire de l'envoyé de Dieu, le chef religieux du peuple arabe. Il ressemble bien moins aux premiers successeurs du Prophète qu'aux anciens maîtres du pays qu'il habite, les tout-puissants despotes de la Chaldée et de la vieille Perse, les monarques sassanides dont il a recueilli l'héritage et dont il continue la tradition. Aux yeux des Persans il est bien leur successeur, non seulement obéi comme prince, mais adoré comme Dieu. Des hommes du Khorassan, les Ravendiens viennent se prosterner devant Mançour en disant : « Voilà Dieu, il y a une partie de Dieu en lui! » Mançour se laisse faire d'abord et met quelque temps à s'apercevoir que de tels hommages ne sont pas conformes à l'orthodoxie musulmane. Il extermine alors sans pitié ses adorateurs. C'est un vigoureux homme d'Etat, mais il ne se pique pas de clémence. A l'apogée de cette dynastie abbasside, on voit des conquérants, de grands politiques ; mais les meilleurs sont violents, perfides, sanguinaires. Haroun le Juste assassine, par mesure de précaution, tous les descendants d'Ali qu'il peut saisir, même ceux qu'il sait parfaitement inofTensifs, même ceux qui sont venus à sa cour sur la foi d'un sauf-conduit. Pendant son dernier voyage en Khorassan, malade, déjà mourant, on lui amène un certain Bechir qui a pris part à une révolte : « Il fait venir un boucher qui reçoit l'ordre d'amputer à Bechir successivement tous les os de son corps et de détacher toutes les phalanges de ses pieds et de ses mains; on le coupa ensuite, en présence de Haroun, en quatre morceaux. » Cette nature fantasque, cauteleuse et cruelle se révèle surtout dans la catastrophe des Barmécides. Les Barmécides étaient une famille d'origine persane, tout fraîchement convertie à l'islamisme et que les dévots musulmans voyaient d'assez mauvais œil. Mais ils avaient montré des talents supérieurs, rendu d'éclatants services. Le premier, Khalid, avait été le ministre d'Abou-1-Abbas et de Mançour, et c'est probablement à lui qu'il faut reporter le mérite de la réorganisation administrative opérée sous ce dernier khalife. A la génération suivante, Yahya, fils de Khalid, est le précepteur de Haroun, puis il exerce le viziral. auquel sont associés ses fils Fadhl et Djafar, compagnons d'enfance du

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khalife. Ilaroiin leur témoigne la plus vivo amitié et la plus affectueuse confiance, et il paraît bien qu'ils en étaient dignes. Leurs réelles capacités et plus encore leur générosité sans bornes leur avaient fait d'innombrables partisans. Les poètes chantaient leurs louanges : ils étaient « des astres brillants, de vastes océans, des torrents impétueux, des pluies bienfaisantes ». Haroun fut-il jaloux de ministres si populaires ou ému des accusations d'impiélé qui s'élevaient contre eux? Longtemps il n'en témoigna rien. 11 donna même à Djafar, son préféré, sa sœur Abbasa; seulement, par un caprice de despote, il leur interdit les rapports conjugaux. La défense fut enfreinte, un enfant naquit de leur union. Dès lors la perte des Barmécides fut résolue; elle fut préparée avec un véritable raffinement de perfidie. Le khalife les emmène avec lui à la Mecque, leur prodigrue les marques de bienveillance et les gracieuses attentions. Au retour, il s'arrête près d'Anbar, recommande à Djafar de bien se divertir : « Vers l'heure de la prière du soir, un serviteur de Haroun apporta à Djafar, de la part du khalife, des sucreries, des fruits secs et des parfums. Vers l'heure de la prière du coucher, Haroun lui en envoya de nouveau, puis une troisième fois. Vers minuit, le khalife quitta la tente de ses femmes, il appela Mesrour l'eunuque et lui dit : « Va à cet ins- « tant chercher Djafar, mène-le dans ta tente et coupe-lui la tête « que tu m'apporteras. » — Le vieux Yahya mourut en prison. Fadhl et ses autres parents furent massacrés. Cette tragédie produisit une sensation profonde. Les Barmécides furent universellement regrettés : « Depuis que le monde vous a perdus, ô fils de Barmek, disait le poète Abou-Noouas, on a cessé de voir les routes couvertes de vovageurs au lever de l'aurore et au coucher de l'astre du jour. » Haroun lui-même avoua publiquement qu'il avait beaucoup perdu en sacrifiant de tels serviteurs.

Avant les Barmécides et après eux, bien d'autres ministres éprouvèrent le même sort. Au reste, les khalifes ne traitaient pas leur propre famille autrement que leurs favoris. El-Hadi, frère aîné et prédécesseur de Haroun, médite le meurtre de tous les Alides et de tous ses parents, compétiteurs possibles. Il essaye d'empoisonner sa mère Khaïzoran; celle-ci riposte on le faisant

«louffer pai-deux jeunes esclaves. Les fils de Haroun, El-Amin et Mamoun, se disputent l'empire ; l'aîné, assiégé dans Bagdad, est tué, et l'assassin envoie sa tête à son frère. Motacem, khalife par le désistement de son neveu Abbas, le fait périr, Motaouakkel est massacré par les soldats turcs, sous les yeux et par l'ordre de son fils Mountasir. Toutes ces atrocités, meurtres, trahisons, parricides, sont racontées tranquillement par les historiens musulmans. Elles ne leur inspirent aucune indignation. En revanche, ils ne tarissent pas d'éloges sur la générosité et la grandeur d'àme des mêmes khalifes. Mahdi, dans son pèlerinage à la Mecque, dépense oOO' 000 dinars, 30 millions de dirhems; il donne 70 000 dirhems à un poète pour une seule pièce de vers. Haroun donne 100 000 dirhems à un chanteur. Charmé d'une fête de nuit que lui ont organisée sa femme Zobéïda et sa sœur Olajja, avec mille esclaves chanteuses, il fait répandre sur les artistes et l'assistance tout l'argent qui se trouve à ce moment dans le trésor. Ces extravagantes libéralités les mettent très haut dans l'opinion de leurs sujets et rachètent tous les crimes. Un seul Abbasside, Mahdi, paraît ^voir été animé d'un piété sincère, pénétré de sa responsabilité morale; il se levait la nuit pour prier, fondait en larmes en lisant le Koran, pardonnait à ses ennemis au sortir de ces effusions. Chez tous les autres la religion n'est qu'affaire de pratique extérieure, prétexte à démonstrations bruyantes et à pèlerinages fastueux. Elle ne les empêche pas d'avoir à leur cour des infidèles, des hérétiques, des libres penseurs : tels les Barmécides; tel encore ce ministre de Motacem, Afchin, si peu musulman qu'il avouait n'avoir jamais été circoncis. Mamoun, le second fils de Haroun, persécute les orthodoxes; il est vrai qu'un peu plus tard Motaouakkel exerce une réaction sanglante dans laquelle les chrétiens et les juifs sont enveloppés avec les libres penseurs et les hérétiques. Orthodoxes ou hérétiques, croyants ou sceptiques, les khalifes de Bagdad mènent tous la même existence voluptueuse où la sensualité native de leur race se raffine et s'exagère dans l'énervement du plaisir continu. Les fêtes succèdent aux fêtes, et quand le khalife se •délasse du souci des affaires et de la fatigue des sens, c'est

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en buvant le vin à pleines coupes et en écoutant des musiciens et des chanteuses :

« Conlre to;it chagrin et toute colère, je le recommande Trois coupes pleines, écumantcs, et encore trois, Et quatre de plus, ce qui lait dix... »

Ainsi chante, devant Ilaroun, le musicien Ibrahim. La chanson finie, le khalife se fait verser trois coupes l'une après l'autre, puis trois, se fait répéter la chanson, et en boit quatre encore pour compléter les dix. Puis le maître du monde s'endort dans le sommeil hébété de l'ivresse.

Le khalifat de Cordoue. — Même aux jours de sa plus g-rande puissance, le khalifat de Cordoue ne s'étendit jamais qu'à un territoire limité. En dehors de l'Espagne, il ne comprenait guère que les Baléares et une partie du Maghreb. En Espagne il était resserré par la croissance des Etats chrétiens : la petite principauté de Pelage, devenue le royaume de Léon, s'avançait au delà du Douro et, dès la fin du ix" siècle, organisait comme un poste avancé le comté de Castille. Vers les Pyrénées, les anciennes marches franques se transformaient en royaume de Navarre et en comté de Catalogne, qui pressaient entre eux la province d'Aragon, demeurée musulmane. Le reste de la péninsule ne fut réellement soumis à une autoriti!- unique que dans le cours du x" siècle. Pendant toute la période antérieure, les seigneurs arabes, investis des fonctions de oualis ' ou de gouverneurs, sont autant de rois dans chaque province; à côté d'eux, retranchés dans les châteaux, fortifiés dans les villes, les chefs berbères et indigènes ne reconnaissent que pour la forme la souveraineté du sultan omméiade ou se mettent en insurrection ouverte. Un Omar-ibn-Hafçoun, cantonné dans les montagnes de Regio, entre Malaga et Ronda, bataille avec avantage conlre les sultans Mohammed, Moundhir, Abdallah, et fonde en pleine Andalousie un royaume tout espagnol. En 912, à l'avènement d'Abdérame III, il était encore debout, bien qu'afîaibli par les défiances qu'inspirait aux Espagnols musulmans sa conversion au christianisme. Après sa mort,

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