‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 56 sur 192 · Voir ci-dessous, chapitre v · texte numérisé non relu

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Les guerres avec la Perse étant fréquentes, les Occidentaux ne recevaient alors les produits de l'Orient que par l'Ethiopie * ; aussi les relations entre Justinien et les rois éthiopiens sontelles suivies. En 532, Justinien envoie une ambassade au roi d'Ethiopie pour l'engairer à s'emparer du commerce de la soie; celui-ci accepta, mais les Ethiopiens ne parvinrent [>as à déposséder les Persans du marché de Ceylan. Vers oo2, deux moines, encourag^és par Justinien. apportèrent de Chine, paraît-il, des graines de vers à soie. L'élève des vers à soie prit rapidement une grande importance. Les fabriques de tissus de soie, qui existaient déjà, eurent plus facilement et en plus g-rande abondance la matière première, d'autres furent créées : en Syrie, Tyr, Béryte; en Europe, Constantinople, Thèbes, Athènes, Corinthe, devinrent des centres actifs de cette industrie. De là les belles étofTes byzantines se répandirent en Occident.

De ce côté, les relations commerciales étaient aussi très étendues. Ce fait s'explique sans peine pour l'Italie, redevenue en partie byzantine, mais il en était de même pour la Gaule. Grégoire de Tours parle des vaisseaux qui y apportaient la soie, les épices, le vin de Gaza, etc. Il signale les Syriens établis à Bordeaux, à Orléans où ils formaient toute une colonie, à Paris où l'un d'eux devint évèque. Le papyrus arrivait d'Egypte par Marseille.

Procope cependant accuse Justinien , dans son Histoire secrète, d'avoir ruiné le commerce et l'industrie par ses mesures vexatoires. Les droits prélevés sur l'importation et l'exportation auraient été aggravés et perçus avec tant d'injustice que des négociants auraient brûlé leurs vaisseaux et renoncé au commerce; l'empereur se serait emparé du monopole de la soie, il l'aurait vendue à des prix excessifs et aurait ainsi ruiné ceux qui pratiquaient ce trafic. Il est difticile de déterminer avec

1. C'est à peu près l'Abyssinie actuelle; il ne faut pas confondre les Abyssins avec les Ethiopiens de ranti<juité qui paraissent avoir été des noirs. Le nom des .\byssins iUaheschijn) signifie « mélangés » ; ils sont en elTel mélangés d'Égyptiens (Coptesj, d'.4rabes et de nègres. Ils avaient reçu le christianisme par le Grec Frumentius vers 'iZ-'j, puis, toujours par les Grecs, ils avaient reçu et adopté l'hérésie eutvchéenne.

précision quelle est la part de la vérité dans les accusations de Procope; on peut croire cependant que les dépenses excessives où s'eng-a2:ea l'empereur durent plus d'une fois, ici encore, le pousser à des mesures fiscales dangereuses.

Les arts. — Larl hvzantin, dont l'influence devait s'exercer au moyen âg^e même sur l'art occidental, prend définitivement, à cette époque, sa véritable physionomie. C'est alors que la coupole sur pendentifs, dont on retrouve les origines dans les arts de l'Orient et qui était passée de là dans l'Asie g^recque, devient la forme caractéristique de l'architecture religieuse. Justinien a construit de nombreuses églises, mais il en est une, Sainte- Sophie, que ses dimensions et sa splendeur ont rendue célèbre entre toutes. L'ancienne église avait péri lors de la sédition Nika. Justinien voulut que la nouvelle dépassât tout ce qu'on racontait du temple de Salomon. Les matériaux les plus précieux y furent employés avec une incroyable profusion; des temples antiques furent dépouillés de leurs colonnes, et, pour subvenir aux dépenses, il fallut créer de nouveaux impôts. Les architectes, Anthémius de Traites et Isidore de Milet, étaient origfinaires de ces pays d'Asie où la nouvelle architecture s'était formée. Ils développèrent hardiment au-dessus de l'édifice une vaste coupole de 31 mètres de diamètre, flanquée de deux demi-coupoles. La décoration ne fut pas moins magnifique. Sur les parois se déroulèrent de grandes mosaïques décoratives, que les Turcs ont malheureusement en grrande partie détruites ou badig-eonnées. Pour l'autel, le ciborium, on prodigua les marbres précieux, l'or, l'arg-ent, les émaux, les pierreries. La dédicace eut lieu le 27 décembre 537. Justinien s'écria : « Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'accomplir un tel ouvrage! Salomon, je tai vaincu. » La capitale de ITlalie byzantine, Ravenne, a conservé un certain nombre d'églises qui remontent à cette époque. La plus curieuse peut-être est San-Vitale; là, parmi les mosaïques qui décorent le chœur , il s'en trouve deux représentant Justinien et Théodora, escortés de leur suite, qui offrent des présents à l'église : c'est une évocation saisissante de la cour de Byzance. Dans toutes les compositions de cette époque, l'art byzantin frappe par ses qualités de grandeur et de

symétrie, certains traits rappellent qu'il se rattache à l'art antique et que, sur les places de Gonstantinople, les artistes avaient sous les yeux les chefs-d'œuvre de la Grèce.

Lorsque Justinien mourut, le 11 novembre 563, quelques mois après Bélisaire, l'empire était agrandi, mais il était épuisé et ruiné. Son œuvre politique devait rapidement s'effondrer, parce quelle était contraire à la nature et aux destinées de l'hellénisme. Il ne faut point se laisser tromper par les apparences de gloire et de grandeur de ce long: règne; et, parmi les contemporains, Procope n'a pas été le seul à en signaler les faiblesses et les misères.

Ruine de l'œuvre de Justinien, — Après Justinien, le pouvoir passa sans difticulté à son neveu Justin II. Le poète Corippus, dans son De laudibus Justini Augusti minoris, décrit l'accueil que fit le peuple au nouvel empereur, lorsqu'il parut pour la première fois au cirque; l'arène, pleine d'une foule qui criait : « Aie pitié de nous! » et qui demandait le remboursement des emprunts forcés que venait d'imposer Justinien ; les femmes implorant la liberté de leurs maris et de leurs fils prisonniers. Justin exauça ces prières.

Cependant la situation devenait rapidement grave. Plein d'une généreuse, mais imprudente indignation, Justin refuse de payer les tributs accoutumés aux peuples barbares et il les tourne contre lui; d'autre part, au risque d'une nouvelle guerre, il ne veut pas tolérer que les Perses persécutent les chrétiens.

Au nord, se forme la coalition des Avars et des Lomliards. Venue des steppes de la mer Caspienne, la puissante nation des Avars, de même race que les Huns, avait traité avec Justinien moyennant tribut. Justin leur supprima 1 or impérial. Ce fut probablement à cette époque qu'ils s'établirent en Pannonie et commencèrent à y élever ce fameux Ring ou camp, d'oii ils partaient pour leurs incursions et où ils revenaient <'ntasser leur butin. Ouant aux Lombards, ils étaient descendus de l'Oder vers le Danube et ils avaient vaincu les Hérules, alliés de l'Empire. Justinien les établit dans le Norique et crut trouver en eux de fidèles alliés. Justinien mort, leur alliance

avec l'Empire se rompt : ils so toiiriienl vers les Avars et, tandis que ceux-ci battent les Romains, les Lombards ruinent la nation des Gépides (567). Puis, au commencement d'avril oG8, ils envahissent l'Italie. Dès 572, ils sont maîtres de la vallée du Pô, et, de là, menacent les provinces du centre '.

En Orient, l'Empire n'était pas heureux contre les Perses. Les Byzantins échouaient au siège de Nisibe. Khosroès envahissait la Syrie et s'emparait de la place importante de Dara. Justin, découragfé, s'associa comme César le chef de ses gardes, Tibère Constantin (sept. 574), qui devint empereur en 578.

Animé d'excellentes intentions, désireux de faire cesser les exactions dont avait soulTert le peuple, Tibère Constantin comprit, d'autr*' part, qu'il était chimérique et inutile de chercher à maintenir dans toutes ses parties l'œuvre de Justinien. Aussi, bien que l'Italie lui eût envoyé une ambassade et lui eût offert une fort(* somme pour le décider à une intervention, il se refusa de ce côté à toute expédition. Par contre il poussa A'igoureusement la guerre contre les Perses, et les Grecs furent vainqueurs à la bataille de Constantina. Tibère récompensa Maurice, le général auquel il devait ce succès, en lui donnant sa fille et en le désignant comme empereur; il mourut au mois d'août 582.

Maurice. — Celle fois le pouvoir se trouvait entre les mains d'un homme énergique et intelligent. En Orient, les circonstances le favorisèrent. Hormisdas IV, le successeur de Khosroès Anoushirouan, était renversé par une révoluliou (590) ; son fils, Khosroès II Parouiz. implorait le secours de l'Empire; Maurice le rétablit, mais il lui fit sentir qu'il lui devait le trône et exigea la restitution des villes conquises par les Perses. En Italie, le pape Pelage demandait en vain contre les Lombards l'appui de l'exarque Longin, menacé lui-même dans Ravenne, dont l'ennemi avait occupé le port, Classis. Il s'adressa à l'empereur. Un nouvel exarque, Smaragde, fut envoyé en Italie, et Maurice, qui ne pouvait détacher de ce côté une armée nombreuse, chercha à se servir de l'alliance des Francs; mais

1. Voir ci-dessous, chapitre v, le détail de leurs invasions et de leur établissement en Italie.

EMPEREURS DE LA MAISON JUSTINIENNE 19o

l'expédition combinée avec eux ne donna point les résultats qu'on en attendait. Au nord enfin, l'empereur voulut refouler les Avars et les Slaves; en 5"7, cent mille Slaves environ, divisés en plusieurs bandes, avaient ravagé la Thrace jusqu'au mur dAnastase et, au sud, pénétré jusque dans la Grèce propre; de ce côté, la guerre fut mêlée de succès et de revers. Malheureusement, les mesures prises par Maurice pour rétablir la discipline dans les armées les tournèrent contre lui. D'après quelques chroniqueurs, il refusa de racheter au khan des Avars 12 000 prisonniers pour 6000 pièces d'or. Le peuple et les soldats furent indi^rnés. La capitale même se souleva, tandis que larmée proclamait un obscur centurion, Phocas. Maurice, avant d'être mis à mort, dut assister au massacre de ses cinq fils (novembre 602).

Phocas. — Le nouvel empereur est un soldat srrossier, d'aspect repoussant, qui vit dans la débauche et l'ivresse, qui se plaît aux cruautés et aux supplices. La gruerre recommence avec les Perses. Khosroès prétend vensrer Maurice. Les Perses prajo-nent en 604 une g-rande bataille qui leur livre l'Asie; vainqueurs au nord, dans la Persarménie, ils parcourent la Cappadoce, la Paphlaironie, et poussent jusqu'à Chalcédoine, en face de Gonstantinople (609). Avec les Avars, Phocas a siené une paix honteuse (604). En Espagne, les Grecs sont chassés de la Bétique. En Italie, les Lombards ont la main libre ; à Rome même, Grégoire le Grand devient le véritable souverain de l'Italie centrale. Détesté pour ses cruautés et sa lâcheté, Phocas voit se lever contre lui l'exarque d'Afrique, Héraclius. Celui-ci, maître de sa province, appuyé par l'Eg-vple, envoie à Gonstantinople, à la tête d'une flotte, son fils, le jeune Héraclius, qui est couronné empereur, tandis qu'on égorge Phocas (octobre 610).

196 l'empire romain d'orient

/[/. — Les empereurs de la maison dHéraclius

[6io-yiy).

Héraclius : la guerre contre les Perses; la conquête arabe. — A ravèncment d'Héracliiis, la situation de l'Empire était terrible. Les Perses continuaient leurs conquêtes; en Syrie, ils s'emparaient d'Edesse , d'Apamée, et poussaient jusqu'à Antioche; dans une autre campasrne, ils prenaient Damas, ravapreaient la Palestine et enfin entraient à Jérusalem (juin G 14). Le Sain-t-Sépulcre était souillé, la vraie croix tombait entre leurs mains. Dans les années qui suivent, l'Egypte est conquise, l'Afrique menacée. Vers le nord, Kliosroès, maître d'Ancyre et de Ghalcédoine, menace Gonstantinople (619-620). L'empereur, les magistrats de Gonstantinople font en vain les démarches les plus humbles afin d'obtenir la paix. Héraclius désespéré parle de se réfugier en Afrique , d'établir le gouvernement à Garthage; et, d'autre part, les Avars recommencent à inquiéter lEmpire.

Tout à coup Héraclius, jusque-là inactif et sans force, se réveille. L'énergique patriarche Sergius excite son courage, lui fait jurer de rester et de combattre. La religion agit sur cette âme mystique et ce tempérament nerveux, elle l'exalte, « Lieutenant de Dieu », selon l'expression de son panégyriste, Georges de Pisidie, il veut venger le Ghrist attaqué jusque dans sa tombe. Il négocie avec les Avars et parvient à les arrêter (620). Libre de ce côté, il organise une forte armée, l'exerce et se met à sa tête (avril 622). 11 entre en Gappadoce, bat les Perses, et, après une première campagne de dix mois, rentre triomphant à Gonstantinople. Dans une seconde campagne (623), il parcourt l'Arménie et détruit à Tauris un temple célèbre du Soleil. Les années suivantes sont signalées par de nouvelles victoires. Enfin, en 626, Khosroès fait un énergique etîort.Il dirige contre Gonstantinople un de ses généraux, Schahrbaraz, et travaille à entraîner contre l'Empire les Avars, les Bulgares, les Slaves. Le khan des Avars demande insolem-

ment que Constantinople lui soit livrée. L'empereur met sur pied trois armées : l'une doit défendre Constantinople contre les Avars; l'autre, campée à Chalcédoine, fera face à Schahr- Ijaraz; lui-même, avec la troisième, s'en va porter la guerre en Perse. La population même de Constantinople, d'ordinaire lâche et fainéante, est enfiévrée, prête à se défendre. Après un siège d'un peu plus d'un mois (29 juin-9 août), les Avars se retirent. Ce fut alors peut-être que, pour les combattre, Héraclius fit appel aux 6Vo«/es, qu'il établit en Dalmatie et qui se convertirent bientôt au christianisme, aux Serbes, qu'il établit dans la Mésie supérieure, la Dacie inférieure et la Dardanie. A partir de cette date, en effet, les Avars n'inquiètent plus l'Empire. Cependant Héraclius a traversé la mer Noire et débarqué à Trébizonde. Bientôt après la Perse est envahie. Une armée réunie à la hâte par Khosroès, est battue près de Xinive (décembre 626); le splendide palais de Dastagerd, au nord de Bagdad, résidence préférée du grand roi, est incendié. Pour achever la ruine de Khosroès, Schahrbaraz, menacé d'une disgrâce, se révolte, traite avec le patriarche et le fils de l'empereur ; les soldats déclarent Khosroès déchu. Bientôt après, en Perse même, les grands se soulèvent. Khosroès est emprisonné dans son palais, et son fils Siroès, proclamé roi, le fait assassiner (février G28). La paix fut aussitôt conclue : les Perses abandonnaient toutes leurs conquêtes.

Le christianisme avait vaincu. Pour Héraclius, pour les soldats, pour le peuple, les images miraculeuses de la Vierge, portées en tète des armées, avaient assuré la victoire. Quand l'empereur revint, ce fut au chant des psaumes que les vainqueurs rentrèrent dans Constantinople (septembre 628). L'année suivante, il reportait à Jérusalem la vraie croix reconquise et la replaçait triomphalement dans l'église du Saint-Sépulcre.

Ainsi, pendant six ans, Héraclius avait élt'; un hértjs, il avait sauvé le christianisme et l'Emjtire. Puis, alors qu'il est dans la vigueur de l'âge, que tout le favorise, son ardeur s'éteint et il retombe dans cette apathie où il avait traîné les premières années de son règne. 11 semble (|ue la lièvre religieuse dont il a (pielque temps vécu ait épuisé ses forces; désormais le a lieutenant de

Dieu » n'est plus qu'un empereur fainéant. Telle est sa conduite lorsque la conquête arabe se déchaîne sur l'Empire •. On ne le voit plus, comme jadis, à la tête des armées. Après la bataille d'Aïznadin et la prise de Damas (juillet 634), il s'enfuit d'Antioche en s'écriant : « Adieu, Syrie, adieu pour la dernière fois! » Il rentre à Constantinople, cette fois en vaincu, et son esprit faible et mystique croit voir dans ces revers la punition de son mariage prohibe avec sa nièce Martina. Bientôt, tandis que la bataille de Kadésiah marque la ruine de la monarchie sassanide, les Grecs sont de nouveau battus sur les bords de l'Yermouk (août 636), Omar entre à Jérusalem (avril 637), toute la Syrie est rapidement conquise. L'Egvpte est envahie par Amrou ; les dissensions religieuses y favorisent la conquête : dans les campagnes surtout, les populations étaient monophysites ou jacobites; persécutées par les orthodoxes, elles se soumirent facilement aux vainqueurs. Pour combattre Omar, les Grecs ont recours à de vaines tentatives d'assassinat.

Cet Empire qu'il ne savait plus défendre, Héraclius le troublait par de misérables querelles théologiques. Les patriarches de Constantinople et d'Alexandrie venaient d'imaginer le monothélisme, qui n'admettait en Jésus-Christ qu'une volonté en deux natures et qui était une concession aux monophysites. Comme ceux-ci étaient nombreux en Egypte, Syrie et Arménie, préoccupé du danger que leur hostilité faisait courir à l'Empire menacé par les Arabes, se ligurant ramener ainsi la paix dans l'Eglise, Héraclius veut imposer le monothélisme et, en 638, formule la doctrine hétérodoxe dans un édit impérial, intitulé Exposition de la foi {YEcthesis). 11 ne réussit qu'à s'aliéner l'Italie et le pape ^. Il dut, en mourant, désavouer YEcthesis. Ce règne, (juelque temps si brillant, se termina dans la honte et dans la ruine (février 641).

L'anarchie. — Depuis la mort d'Héraclius jusqu'à l'avènement de la maison isaurienne (711), l'Empire byzantin présente le spectacle de la plus lamentable anarchie. Le pouvoir impérial se maintient d'abord dans la famiUe d'Héraclius, mais au

1. Pour riiistoirc de celle conquéle, voir, ci-dessous, le chainlrc ix.

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