‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 99 sur 192 · LES ROYAUMES DE GERMANIE ET D'ITALIE · texte numérisé non relu

LES ROYAUMES DE GERMANIE ET D'ITALIE

Dans l'Italie nouvelle, la royauté avait moins à craindre l'aristocratie laïque, dont un clerg-é riche et indépendant, des villes avec une bourgeoisie active contrebalançaient l'ascendant. Mais elle était aux prises avec des difficultés d'un autre ordre: le roi franc n'est, comme le roi lombard, vraiment maître que du bassin du Pu; dans la péninsule, il lui faut compter avec le pape, les ducs de Spolète et de Bénévent, les Bvzantins, maîtres encore de la côte, les envahisseurs sarrasins, qui la leur disputent. Il use ses forces en elTorts à peu près stériles pour implanter son autorité dans l'Italie méridionale. Les rapports qu'à titre d'empereur il a avec le pape sont une cause de faiblesse; quand la dignité impériale sera vacante, ceux qui convoitent ce grand titre viendront le demander à Rome, vieille capitale de l'Empire romain et résidence du pape, lequel prétend en disposer. Non seulement l'unité de l'Italie est moins préparée que celle de la France ou de l'Allemagne, mais l'Italie est déjà divisée entre le pouvoir laïque elle pouvoir ecclésiastique, sans l'accord desquels l'unité ne peut être établie. L'empereur Lothaire continue de résider au nord des Alpes, dans l'xVustrasie. centre historique de la monarcliie franque. Il charge son fils Louis du gouvernement de l'Italie, avec le titre de roi. La capitale était Pavie. La première difficulté était de conserver l'ascendant repris, en 823, par Lothaire lui-même sur Rome et la papauté. Il eût fallu s'appuyer sur les églises de Milan et de Ravenne. Mais, dès la première année, Louis se montra inférieur à sa tâche. Les Romains avaient élu et ordonné un pape, Serge, sans attendre le consentement de l'empereur. Celui-ci envoya une armée commandée par son fils et Drogo, évèque de Metz et bâtard de Charlemagne, pour faire valoir ses droits. Louis se laissa gagner par le pape, qui avait menacé de lui refuser l'entrée. Venu pour le déposer ou du moins pour le confirmer, c'est lui qui jugea nécessaire une confirmation de son pouvoir ; il se fit oindre et couronner roi dllalio. Drogo reçut le titre de vicaire général du pape en Gaule et Germanie; mais l'armée franque n'entra môme pas dans Rome, et les archevêques de Reims et de Xarbonne, dépos(''s à cause de leur dévouement à Lothaire, ne furent pas rétablis (844). A partir de cette

époque, les papes se soustraient à la dépendance de l'empereur. C'est à eux que passe la prépotence. Léon IV, consacré sans l'assentiment impérial (847), couronne empereur Louis II, en 855. De plus en plus la couronne impériale se détache de la monarchie franque et se rattache à Rome.

Ravages des Sarrasins. — Les plus redoutables ennemis de l'Italie étaient les pirates sarrasins qui partaient des côtes septentrionales d'Afrique pour la ravager.

Ils achevaient de conquérir la Sicile où ils étaient débarqués en 827; Messine (831), Palerme (832) tombèrent; Syracuse résista jusqu'ea 878. Quand les Byzantins eurent perdu la Sicile, leurs flottes ne mirent que peu d'obstacle aux pillages des corsaires musulmans. Ceux-ci s'attaquent à l'Italie méridionale ; ils méditent même de s'emparer de la ville du « vieux Pierre ». Le chef-lieu de la chrétienté est directement menacé. Grégoire IV relève les fortifications d'Ostie, pour mettre Rome à l'abri d'un coup de main. En 847, ses faubourgs sont brûlés. Le pape Léon IV fit preuve de beaucoup d'énergie : il assista à la bataille d'Ostie, ou fut détruite par les Campaniens une flotte sarrasine (849). Il entoura de murs le faubourg du Vatican, sur la rive droite du Tibre, mettant Saint-Pierre à l'abri (848-852). Le quartier a gardé depuis le nom de cité Léonine.

Les riches cités maritimes de la Campanie, Salerne, Amalfi, Naples, Gaëte, revirent souvent l'ennemi. Elles avaient du reste autant à se défendre contre les ducs lombards de Bénévent et de Capoue, et ne pouvaient guère compter sur l'assistance de leurs suzerains les empereurs d'Orient. Les progrès des Sarrasins devinrent tels, qu'en 866, l'empereur Louis II ordonna une levée en masse, des Alpes au Vulturne : quiconque possédait en biens meubles la valeur de son we^^geld dut venir à l'armée; les pauvres défendraient les côtes et les places de la frontière. Par ce grand effort il réduisit Capoue, Naples, Salerne, Bénévent. La Pouille (Apulie) fut enlevée aux Sarrasins, qu'on bloqua dans Bari. Le départ de la flotte grecque retarda la prise de cette forteresse des Sarrasins ; elle ne succomba qu'en 871. Tous ces avantages furent bientôt perdus. Les ducs lombards appelèrent les Grecs, qui reprirent le dessus dans

l'Italie méridionale. Pour résister aux Francs, les villes de Campanie s'allièrent aux Sarrasins. Les neuf cents moines du Yulturne furent égorgés, le célèbre couvent du mont Cassin brûlé. En 875, on ne put ni moissonner ni ensemencer la campagne romaine.

Telle était la situation au moment de la mort de Louis II (12 août 875).

Charles le Chauve empereur. — On comprend dès lors que le principal souci du pape Jean YIII (872-882), qui disposait en fait de la couronne impériale, ait été de chercher un protecteur. Il crut le trouver en Charles le Chauve. Celui-ci s'empressa de descendre en Italie. L'impératrice eût voulu transmettre l'empire à Louis le Germanique, et la guerre éclata entre les deux frères. Charles le Chauve gagna de vitesse ses neveux Carloman et Charles le Gros, chargés de l'arrêter, et, à Noël de 875, il se fît couronner empereur par le pape. Cette fois c'était bien le vicaire de saint Pierre qui donnait l'empire, réduit à un vain titre. Ensuite Charles le Chauve ceignit, à Pavie, la couronne de fer des rois lombards (février 87G) et se fit prêter serment, par les grands et le clergé, comme roi d'Italie. Il y laissa comme administrateur Boso et rentra dans son royaume de France, que son frère Louis le Germanique et son neveu Louis le Jeune avaient envahi en son absence. Quoique Hincmar, l'archevêque de Reims, eût simplement recommandé l'abstention, Charles le Chauve ne rencontra pas de résistance; il i>ut parader à son aise en manteau impérial, étalant les pompes du cérémonial romain. Le 28 août 87G, Louis le Germanique mourut à Francfort. Charles le Chauve voulut reprendre au moins la rive gauche du Rhin, la Lotharingie; mais il fut défait par son neveu Louis le Jeune à Andernach. Menacés par leur oncle, les trois fils de Louis le Germanicjue s'entendirent. Chacun garde-

rait sa part; Louis et Charles le Gros se partageraient la Lotharingie; Carloman prendrait l'Italie. Il y avait un parti puissant, dirigé par le margrave de Frioul et les ducs de Toscane et de Spolète. Charles le Chauve régla les affaires de France à la diète de Kiersy * et revint en Italie, où le pape l'appelait contre les Sarrasins. Jean YIII et lui se virent à Ravenne, ils marchèrent contre le roi de Bavière. Mais ni Charles le Chauve ni Carloman n'osèrent combattre; tous deux se hâtèrent de repasser les Alpes; l'empereur mourut en traversant le Cenis (11 octobre 877).

Le désordre fut alors à son comble. Louis II le Bègue, fils de Charles le Chauve et déjà roi d'Aquitaine, eut grand'peine à se faire accepter comme roi des Francs occidentaux. Il avait eu le tort de faire une distribution de faveurs et de titres à des partisans dévoués; les autres grands se tinrent à l'écart, prêts à appeler Louis le Jeune. Conseillé par Ilincmar et soutenu par le pape Jean YIII, Louis le Bègue put se faire couronner (8 décembre 87") et recueillir la succession de son père. Dès le printemps de 879 il mourut, laissant deux jeunes fils, Louis III et Carloman, dont on contestait la légitimité et qui eurent à lutter contre un parti mené par Conrad Welf, lequel appelait Louis le Jeune.

Cependant Carloman, roi de Bavière, n'avait pu obtenir du pape la couronne impériale. Atteint en Italie d'une maladie mortelle, frappé de paralysie, il ne fît plus que languir. Dès 879, son frère Louis le Jeune le dépouilla du gouvernement de ses états. Il s'éteignit en 880.

Charles le Gros seul roi et empereur. — Charles le Gros se fît couronner roi d'Italie.

Deux nouveaux prétendants surgirent à ce moment : c'étaient Hugue, le fils de Lothaire II et de Valdrade, qui s'efforça de reconquérir le royaume de son père, et Boso, beau-père de Charles le Chauve, protégé du pape qui avait songé à lui pour le royaume d'Italie et l'Empire.

Boso se fit couronner roi à Mantaille (entre Vienne et

i. Voir ci-dessus, p. 412.

Valence) avec le concours des archevêques d'Aix, Arles, Lvon, Vienne, Tarentaise, Besançon, des évèques de Marseille, Toulon, Riez, Apt, Valence, Grenoble, Vaison, Die, Gap, Orange, Avignon, Viviers. Uzès, Belley, Lausanne, Maurienne, Màcon et Chalon. Il était donc maître de presque tout le bassin du Rhône. Les princes légitimes s'entendirent alors. Louis III et Carloman, qui venaient de se partager Ihéritage paternel, le premier rég^nant sur la Neustrie, le second sur l'Aquitaine, Bourgogne et Septimanie (mars 880). eurent une eutrevue, à Gondeville, avec Charles le Gros et les délégués de Louis le Jeune. Ensemble ils marchèrent contre Hugue, puis contre Boso (juillet 880). Màcon fut pris et Vienne assiégée. Charles le Gros partit bientôt pour se faire couronner empereur à Rome (février 881). Carloman fui rappelé au nord par la mort de son frère Louis III (4 août 882); mais Richard, duc de Bourgogne et frère de Boso, acheva le siège; le 4 décembre 882, Vienne se rendit. Boso ne fut pas cependant terrassé; il se maintint dans son royaume, et rentra à Vienne avant sa mort, survenue le 11 janvier 887. Moins heureux, Hugue de Lorraine finit par succomber (mai 885). On lui creva les veux et on l'enferma à Priim. Louis le Jeune ne jouit pas de ce triompjie. Il était mort le 20 janvier 882. Charles le Gros, déjà empereur, roi d'Alamanie et d'Ilalie, recueillit le reste de la Germanie, Franconie. Saxe et Bavière. Le 6 décembre 884, la mort de Carloman de France (âgé de dix-huit ans) lui donna le reste de la monarchie franque. Le fils môme de Boso se soumit en 88". Il ne restait plus de la famille carlovingienne que Charles le Simple, un fils posthume de Louis le Bègue, et Arnulf. un bâtard de Carloman de Bavière, duc de Carinlhie. Charles le Gros, reconnu roi des Francs occidentaux à l'assemblée de Ponthion (juin 88o), réunissait presque tout l'empire de Charlemagne. Faible d'esprit et dépourvu de courage, il ne sut même pas le conserver jusqu'à sa mort. Il ne pouvait défendre ses sujets contre les Normands. Sa lâcheté vis-à-vis de ceux qui assiégeaient Paris (886), ses efforts pour assurer sa succession à son bâtard Bernard, décidèrent sa ruine. Arnulf de Carinlhie se souleva et ne rencontra nulle résistance. Charles le Gros fut

déposé à la diète de Tribur (novembre 887) et mourut deux mois après (janvier 888). Le démembrement de la monarchie carolingienne fut consommé. Arnulf eut l'ancien royaume de Louis le Germanique. Les Francs occidentaux choisirent pour roi le comte Eude, fils de Robert le Fort, que finit par reconnaître Rainulf, comte de Poitiers, le principal seigneur d'Aquitaine. Louis l'Aveugle, fils de Boso, se trouva roi de Bourgogne cisjurane ou Provence (janvier 890). Rodolphe, chef de la famille rivale des Wclfs, également alliée à celle des Carolingiens, se fit reconnaître roi de la Bourgogne transjurane (Franche-Comté et Suisse occidentale) avec Saint-Maurice pour capitale. Bérenger de Frioul et Gui de Spolète se disputèrent la couronne d'Italie. Le second se fit couronner empereur le 21 février 891.

Avant de suivre les destinées ultérieures des Etats fondés sur les ruines de l'Empire de Charlemagne, c'est-à-dire l'histoire de l'Europe chrétienne presque entière, il est nécessaire de revenir un peu sur le passé et de faire sa place à une race d'hommes dont le nom a été déjà prononcé dans cet ouvrage, et dont l'apparition a modifié profondément l'aspect d'une grande partie de l'ancien monde romain, influé sur le sort de plusieurs peuples chrétiens et favorisé indirectement les progrès de la papauté elle-même. Il nous faut parler des Arabes et de l'Islamisme.

BIBLIOGRAPHIE

Documeiiti^. — La bibliographie dans Waitz et Monod. — Mêmes recueils que pour les chapitres iv, vu, viii. — Les hisloriens principaux sont Thegan, Vila Sancti LwtZorici; — L'Astronome, Sancti Ludovici imperatoriii vita, biographes de Louis le Débonnaire, tous deux tratl. dans Guizot, Mémoires; — Nithard ', Historix, qui raconte les guerres entre les tils de Louis le Débonnaire; — les Annales de Saint-Bertin, sur le règne de Charles le Chauve; — les Annales de Saint-Vaast; — Regino, Chronique, pour la région allemande.

Le recueil des Capitulaires (voir chap. vu) contient les actes des rois carolingiens; les capitulaires de Charles le Chauve sont particulièrement instructifs; ils montrent le désordre général et l'impuissance du roi. — On trouve des renseignements épars dans les biographies des personnages

1. Nithard est le premier historien du moyen âge qui soit un laïque.

de celte période, surtout dans Paschase Radbert, Vie d'Adalard et de Wala, ahbés de Corbie ices abbés ont joué un rôle politique comme conseillers des rois), et dans les œuvres des personnages ecclésiastiques, Hincmar, évéque de Reims {Opéra, dans Migne, Patrologie), et Servat Loup, abbé de Ferrières, Epistolœ, éd. 1888.

Livres. — Bibliographie dans "Waitz et Monod.

Tous les faits sont réunis et classés dans Simson, Jahrbùchcr des Franhischen Reiches iinter Ludwig dcm Frommen, 2 vol., 1870-74. — Dummler, Jahrbùcher des ostfrdnkischen Rcichcs, 2 vol., 1862-6i), qui continuent, l'un de 814 à 840, pour tout l'Empire, l'autre de 840 à 018, mais pour l'Allemagne seulement, le travail de compilation et de critique fait pour les périodes précédentes. Le travail analogue n'a pas été fait en France pour le règne de Charles le Chauve. — En dehors des histoires générales (Bordier, H. Martin, Michelet), insuffisantes par cette période, il n'existe en français que des monographies : — A. Himly, Wala et Louis le Débonnaire, 1849; — E. Boiirgeois, le Capitulaire de Kiersy-siir-Oise, 188o, étude sur l'état de la société à la fin du règne de Charles le Chauve.

Sur Hincmar, Von Noorden, Hincmar, 1863; — Schroers, Hiid;mar, 1884.

Pour l'histoire d'Allemagne, depuis 843, Zeller, llisloirc d'Allemagne, t. Il, 1873.

Sur les invasions des Normands, Depping, Histoire des expéditions maritimes des yormands, 1844; — Steenstrey, Introduction à l'histoire des Normands et de leurs invasions, 1876, trad. du danois, 1881, fragment d'un ensemble de travaux en danois.

Les transformations de l'organisation sociale sont étudiées dans Waitz et Fustel de Coulanges (déjà cités aux chapitres vu et vm). — Il existe trois monographies importantes sur les bénéfices et la vassalité : P. Roth, Geschichte der Bcneficialwesens, 1850; — Feudalitût und Unterthanenverband, 1863; — Faugeron. les Bénéfices et la Vassalité au ]x° siècle, 1868.

Pour l'histoire de l'organisation ecclésiastique, outre Lcening, Hauck, Funk, Hefele, déjà mentionnés aux chapitres v et vi, on trouve des textes bien choisis dans un ouvrage qui peut être encore consulté malgré son âge : Thomassin, la Discipline de lÉglise, 3 vol. in-fol., 1723.

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