CHAPITRE III
Depuis 1870
L'ancienne et la nouvelle politique coloniale. — Les
colonies anglaises, l'empire des Indes mis à part, se divisent en trois catégories : les colonies à ixirlement et à gonverneinenl responsable, les colonies à inslitutions représentatives, les colonies de la Couronne. Les premières (le Dominion, Terre- Neuve, les sept Etats d'Auslralasie, le Cap), organisées par les libéraux à partir de 1840, sont de véritables républiques dont le président est un gouverneur nommé par la reine. Le gouverneur possède le droit de veto, mais la tradition est de ne pas l'exercer. Le g-ouvernement métropolitain s'est réservé le contrôle supérieur de l'administration coloniale, mais il a pris l'habitude de ne pas la contrarier. En 1872, il a refusé de modifier la constitution de Victoria. En 1878, il a rappelé un gouverneur qui voulait imposer un ministre au parlement de Québec. Il a concédé à l'Auslralasie une loi sur le divorce plus libérale qu'en Angleterre, et il n'est même pas intervenu pour empêcher l'application de mesures radicales relatives au droit de vote, à la répression de l'alcoolisme, à l'instruction publique, à la séparation des Eglises et de l'Etat, à la législation fiscale et industrielle. Sous ce régime les colonies à gouvernement responsable ont pris une allure très indépendante, tout en demeurant fidèlement attachées au Rovaume-Uni. Le Dominion
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et l'Auslralasie ont fait hon accueil avix envoyés du parti nationaliste irlandais et leur ont donné de l'argent, mais ils ont aussi manifesté leurs sentiments loyalistes lors des conflits russe, afghan et vénézuélien et aux deux jubilés de 1887 et de 1897. Dans l'état actuel, on ne peut plus guère parler de politique coloniale ang-laise à propos des colonies autonomes, car chacune d'elles a son histoire propre, plus originale que celle de beaucoup d'Etals indépendants. Il faut donc, avec sir Charles Dilke, trouver déjà bien étroit Sumner Maine, qui a oublié de leur donner une place à part dans son ouvrage sur le régime parlementaire.
Les colonies à institutions représentatives sont celles oii le pouvoir législatif appartient à une assemblée élue qui vole le budg-et, tandis que le pouvoir exécutif reste confié au gouverneur et à un conseil de fonctionnaires.
Les colonies de la Couronne sont demeurées sous l'administration directe de la métropole : encore leur a-t-on donné des constitutions plus ou moins libérales, suivant l'importance de leur population européenne. Au plus bas degré, le gouverneur est maître absolu; c'est l'ancien régime, qui n'existe plus guère qu'à Gibraltar, sorte d'immense caserne. Dans les autres colonies le gouverneur partage son pouvoir avec un conseil exécutif de fonctionnaires, sorte de ministère qui peut exister seul ou accompagné soit d'un conseil législatif partiellement composé de colons et nommé par la Couronne, soit d'un conseil mixte à moitié élu. Au-dessus vient le régime représentatif. Ces degrés sont ceux par lesquels ont passé les colonies qui possèdent aujourd'hui l'ensemble des institutions parlementaires.
Pour obtenir l'autonomie, il faut qu'une colonie puisse se suffire avec ses propres ressources; aussi certaines colonies de la Couronne ne sont-elles pas disposées à conclure un pareil marché. Le Royaume-Uni ne fait des sacrifices que pour la partie des colonies soumises à son contrôle; il est arrivé à réduire ses dépenses coloniales à 25 millions par an, le quart environ de celles de la France, avec un empire dix fois plus étendu. Il n'entretient aux colonies (sauf l'Inde) que 33 000 sol-
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dats, dont près de la moitié à Malte (40 000) et à Gibraltar (oOOO). Les colonies à gouvernement responsable se défendent cà leurs frais avec des milices. Sauf une garnison à Halifax, tète du chemin de fer canadien-pacifique, le Royaume-Uni n'a gardé à sa charge que les forces navales.
Pas d'annexions, le moins possible de frais et de fracas, laisser faire les colons et les commerçants : telle est l'ancienne politique libérale que Gladstone a suivie tant bien que mal dans ses diflerents ministères. Au contraire Disraeli et les nouveaux conservateurs ont remis en faveur la jiolitique de guerres et de conquêtes. On a occupé de nouveaux points sur la route de Suez (Socotora, 1876; Chypre, 1878, etc.), dans l'océan Indien et le Pacifique; la frontière de l'Inde a été reculée; le Uovaume-Uni a pris d'énormes morceaux dans le partage de l'Afrique récemment opéré parles Etats européens. Aujourd'hui la politique d'expansion coloniale est en faveur, même parmi la nouvelle génération des libéraux; ses partisans rejettent l'optimisme d'autrefois, examinent l'éventualité d'une guerre coloniale, se préoccupent des moyens de défense et cherchent à englober les colonies autonomes dans une fédération impériale.
/. — L'Amérique anglaise.
A partir de 1873, le Dominion comprend toute l'Amérique du Nord anglaise, moins Terre-Neuve. Il est la plus étendue des colonies britanniques.
Le Dominion acquiert les territoires de la baie d'Hudson. — Lorsque le Dominion s'était organisé, l'un des vœux présentés au gouvernement métropolitain par les délég-ués des quatre colonies fédérées avait été l'ouverture à la colonisation des territoires de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces territoires comprenaient toute la prairie au delà des Grands Lacs jusqu'aux Rocheuses et tout le nord jusqu'à l'Océan Glacial. Ils furent cédés au Dominion en 1869; en échange, la Compagnie reçut une indemnité de 300 000 livres,
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conserva la [)ro|>riélé «ie ses foièls el le vini;lit'ine des lentes culli vables. Dans l'immense étendue de pays nouvellement annexée, il n'y avait qu'une région où la colonisation fût commencée, celle qui s'étend au sud du lac Winnipecr. Là s'étaient installés depuis le xvni" siècle des Bols-hrttlcfi, métis de blancs et d'Indiens employés comme chasseurs de fourrures par la Compagnie. D'autre [lart, un grand seigneur philanthrope avait établi vers 1811 des cultivateurs écossais autour de Fort Douglas (aujourd'hui Winnipeg). La colonie n'avait pas réussi; beaucoup d'Kcossais étaient partis, mais des émigranls anglais et canadiens étaient venus les remplacer. Vers 1869, les rives de la Red River, aux environs de Winnipeg étaient habitées sur une longueur de 2i milles. On v trouvait environ 5 000 Rois-brûlés de langue française et de religion catholique, à peu près autant de métis anglais et protestants, et 2000 Anglais purs; chacune des deux confessions avait son école et ses églises.
Tel était le futur Manitoba lorsqu'il reçut en 18G9 la visite de Mac Dougall, lieutenant-gouverneur des pays cédés au Dominion; Mac Dougall fit commencer le cadastre du pays. Les Rois-brûlés craignirent de voir leurs territoires de chasses saisis par la confédération et vendus par lots aux cultivateurs. Ils se réunirent, rédigèrent une protestation contre la prise de possession du pays par le Dominion et établirent un gouvernement provisoire dont le jtrésident étaitun Ecossais, Rruce, et le secrétaire un métis franco-canadien et catholique, Louis Riel (novembre 1869). D'autre part, les colons anglais se prononçaient en faveur du Canada : beaucoup de métis anglais et protestants se joignirent à eux; le parti de la résistance resta surtout composé de catholiques et eut pour chef Riel. Celui-ci fit saisir et fusiller à Winnipeg le chef des colons anglais, Scott. Le Dominion envoya les troupes contre lui : 300 soldats et "00 volontaires, partis du Canada sous le commandement de Wolseley, arrivèrent à Winnipeg après trois mois de marche pénible, en août 1870. Les métis s'étaient dispersés avant leur arrivée et Riel s'était enfui aux États-Unis. L'annexion fut effectuée sans difficulté. La région de la Red River et du lac Winnipeg fut érigée en province sous le nom de Manitoba
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(15 juillet 1870) et devint le cinquième État du Dominion. Elle eut un parlement et un ministère responsable sous un lieutenant-gouverneur. Elle obtint dès le début une représentation dans les deux Chambres fédérales d'Ottawa. Le Manitoba est devenu un pays producteur de blé comme les Etats voisins du Dakota et du Minnesota. Il s'est peuplé avec une rapidité extraordinaire. La population a passé de 12 000 habitants en 1870 à 108 000 en 1885. Winnipeg, qui avait 241 habitants en 1870, en compte maintenant cent fois plus. La valeur de la terre a augmenté considérablement. Une propriété estimée 15 francs en 1872 et donnée à cette époque par un paysan catholique en échange d'une place à l'église, s'est vendue 130 000 francs dix ans plus tard. A la transformation économique a correspondu une transformation sociale et politique. Le Manitoba, peuplé surtout par des Ecossais et des Américains, est démocratique et radical. Il n'a pas de Chambre haute; il s'est prononcé pour le suffrage universel, pour la séparation des Eglises et de l'État, contre les subventions aux écoles confessionnelles.
Le reste du pays de la Compagnie d'Hudson fut divisé en 5 « districts », analogues aux « territoires » des Etats-Unis : Keewalin, administré par le lieutenant-gouverneur de Manitoba; Assiniboïa, Saskatclicioan, Alberta, Athabasca, avec une assemblée représenlative, sans ministère responsable, et un lieutenantgouverneur particulier à Regina. Ces districts sont représentés au parlement fédéral d'Ottawa. On commence à y faire la culture et l'élevage. Enfin la partie la plus glacée et la plus déserte, désignée sous le nom de Territoire Nord-Ouest, a été divisée })rovisoiremcnt en 4 districts (1896). Ce territoire ne semblait pas destiné à attirer les émigrants. La récente découverte des mines d'or au Klondyke a fait venir dans cette région une foule de chercheurs; mais comme le sol y reste toujours gelé, on ne sait si les émigrants resteront dans le pays, une fois les placers épuisés. L'annexion de ces régions à peine peuplées s'est faite sans difficultés, sauf une nouvelle révolte des métis en 1885. Elle eut la môme cause que celle de 1870. Les chasseurs métis avaient quitté le Manitoba depuis que le gouverne-
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ment avait pris, moyennant indemnité, les terres vacantes ponr les vendre aux colons; plus de 4 000 d'entre eux étaient allés exercer leur uK'lier dans le Saskatchcwan ; mais ils virent bientôt arriver dans ce pays les em[)loyés chargés de préparer la division en lots et la vente du sol au profit du gouvernement. Ils se soulevèrent de nouveau sous la conduite de Dumont et de Louis Riel, battirent la [)olice à cheval et les volontaires du district près de Batoche. En même temps les Indiens, excités par les métis, se soulevaient à l'autre extrémité du territoire, massacraient plusieurs Européens, y compris des missionnaires catholiques et obligeaient la police à cheval à évacuer Fort Pilt; Battleford, la capitale du territoire, était pris entre les deux agressions. Les ultra-catholiques du Canada étaient certainement favorables à Riel, mais les hommes politiques, môme français et catholiques, se déclarèrent contre lui. Ce fut le cas des Franco-Canadiens qui faisaient partie du ministère fédéral; les préparatifs de la répression furent dirigés sans retard et sans protestation par l'un d'eux, Caron, ministre de la milice. On réunit 4 000 combattants pour la plupart volontaires; on les expédia par le chemin de fer du Pacifique, alors à peu près achevé; un mois après les premières victoires de Riel, ces troupes enlevaient Batoche, pendant que d'autres corps fédéraux soumettaient les tribus indiennes révoltées. Les auteurs du massacre des missionnaires furent exécutés, deux chefs indiens condamnés à deux ans de travaux forcés. Riel, pris à Batoche, fut jugé à Regina, capitale des territoires, et condamné à mort pour le meurtre de Scott à Winnipeg en 1869. Sa condamnation émut profondément les catholiques de Canada et de France. De nombreuses pétitions furent faites pour sa grâce au ministère fédéral et à la reine d'x\ngleterre, mais en vain. La condamnation fut confirmée à Ottav^a, puis à Londres, et Riel fut pendu à Regina.
Depuis 1885, les territoires n'ont plus été agités. La police est faite par un millier d'hommes à cheval. Le nombre des métis diminue. Les Indiens sont à peine 30 000 (un tiers tout au plus de la population indienne du Dominion). Le gouvernement, suivant l'exemple des États-Unis, les a parqués dans des
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réserves où ils peuvent chasser à leur iiré, mais desquelles ils ne doivent pas sortir. Il lâche de les faire instruire par des missionnaires et de les transformer en agriculteurs comme on a fait pour les Iroijuois de l'Ontario.
La Colombie et l'Ile du Prince Edouard adhérent au Dominion. — La Colombie britannique, le plus étendu des Etats du Dominion (deux fois la France), est une contrée de montagnes élevées et de plateaux avec une côte rocheuse découpée en baies et en îles. Elle fît d'abord parlie des territoires de la baie d'iludson. Après qu'on y eut découvert des mines d'or, le gouvernement en lit une colonie de la Couronne (1858), à laquelle il réunit la colonie de Vancouver (1866). Entre la Colombie et le Dominion il n'existait aucune voie de communication. Pour atteindre Victoria depuis Québec ou Otla\va, il fallait traverser les Etats-Unis. Aussi le gouvernement de Colombie désirait-il l'élablissement d'un chemin de fer transcontinental en territoire anglais; il entra dans le Dominion à condition que le chemin de fer serait construit (1871). La Colombie, qui possède des baies profondes et qui exploite d'importantes mines de charbon, depuis que l'or est épuisé, espérait établir au point terminus du chemin de fer un grand port sur le Pacifique.
En 1873, l'île du Prince-Edouard, la plus petite des colonies maritimes (100 000 hab. environ), adhéra au Dominion, à condition que les finances fédérales lui avanceraient les fonds nécessaires pour racheter aux sfjuatters (colons sans titres) leurs droits d'occupation. Le Dominion fit un prêt au gouvernement local et s'engagea à construire un chemin de fer dans l'île.
Les partis canadiens : protection ou libre-échange. — A partir de 1873 le Dominion se trouve constitué comme il l'est encore aujourd'hui avec 7 Etats et plusieurs Territoires. L'histoire purement intérieure de chaque Etat est peu importante. La question qui domine la politique fédérale est celle des tarifs douaniers d'oîi dépendent les rapports avec les Etats-Unis. Les libéraux sont surtout des libre-échangistes, ou plutôt ils demandent que le Dominion fasse avec les Etats-Unis un traité de réciprocité commerciale, analogue à celui qui a