IV. — Le Gabon, le Congo, lOubanghi, le Tchad
Le Gabon. — Une partie de l'estuaire du Gabon avait été acbeté par la France, en 1839, à un cbef noir nommé Denis. En 1849, avec des esclaves enlevés aux négriers, nous avions fondé, sur la rive droite de l'estuaire, un village appelé « LibreviHe ». Cinquante ans après, la colonie gardait son insignifiance première. Libreville n'était toujours qu'une agglomération de
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3 UOO noirs, dispersés sur sepl kilomètres autour Je l'estuaire. Quelques cases de traitants et quelques huttes de douaniers y formaient uos seuls « établissements ».
Pourtant de hardis explorateurs, Paul du Chaillu (I80O-I8G0), le lieutenant x\ymès (18G"), Marche et de Compiègne (1872-1 874), le docteur allemand Lenz (1873), s'étaient avancés à des centaines de kilomètres dans rintérieur el avaient siiinalé la richesse de ces régions.
Les missions Savorgnan de Brazza : formation du Congo français. — Leurs découvertes allaient èlre dépassées par celles de Savorgnan de Brazza et de ses émules. Brazza, Ballay et Marche, de 1875 à 1878, explorèrent la région comprise entre la petite colonie française et la rivière Alima. Vers le même temps, Stanley, au nom de « l'Association internationale africaine », patronnée par le roi des Belges, menaçait de livrer, soit à celui-ci, soit à l'Angleterre, toute l'Afrique centrale. Piquées d'émulation, les Chambres françaises votèrent un crédit de 100 000 francs pour permettre à Brazza de compléter ses explorations. La mission fut placée sous l'autorité du ministre de l'instruction publique. De 1879 à 1882, Savorgnan fondait Franceville sur le haut Ogôoué, Brazzaville sur la crête de l'escalier que descend le Congo. Il signait avec !Makoko, roi des Batéké, un traité qui cédait à la France tout le territoire autour de Brazzaville et reconnaissait son protectorat sur les deux rives du Congo entre Brazzaville et le contlaeiit de l'Oubanghi. Les Chambres françaises ratifièrent ce traité et votèrent un nouveau crédit de 1 275 000 francs (10 janvier 1883). Savorgnan de Brazza repartit, cette fois avec tout un état-major de savants et d'explorateurs, avec 60 Européens civils, militaires ou marins, 25 tirailleurs algériens, 2 850 noirs, terrassiers, porteurs et pagayeurs, plus un matériel considérable. Du 21 avril 1883 au 20 mai 1885, il explora les rives de rOgôoué, du Kiliou-Xiari, de l'Alima, de la Sangha, de l'Oubanghi, de divers affluents, opéra 4 000 kilomètres de levers hvdrographiques, fonda vingt-six stations qu'abrita le drapeau tricolore. La mission française se trouva bien vite en conflit avec « l'Association internationale ». C'est alors qu'interviennent
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l'accord entre Jules Ferry et Strauch, président de cette association (23 et 24 avril 1884), accord qui réserve à la France un droit de préemption sur le Congo belge; puis la conférence internationale et l'Acte de Berlin; enfin les traités avec l'Allemagne, le Portugal, et avec le nouvel « Etat libre du Congo » (29 avril 1887). En dépit de regrettables sacrifices de territoires, nous restions, pour une dépense totale de 2 055 000 francs afi'ectée aux missions Brazza, presque sans avoir tiré un coup de fusil, en possession d'un domaine évalué alors àSOOOOO kilomètres carrés et d'une admirable fécondité. Le 26 mai 1885, la mission confiée à Brazza par le ministère de l'instruction publique avait pris fin; elle faisait place à la colonie de « l'Ouest africain », relevant du ministère de la marine. Le soin d'administrer la colonie, d'en continuer l'exploration, d'en développer les ressources, était confié à Brazza avec le titre de « commissaire général du gouvernement ».
Vers le lac Tchad : missions Grampel et Dybo"Wski (1891). — En 1888, Cram[)el avait découvert la rivière Djab, un affluent du Congo, mais, attaqué par les M'fan, il avait été blessé et forcé de rétrograder. En 1890, il fut cbargé par le Comité de V Afrique française de traverser, en partant de rOubanghi, une région mar(|uéo en blanc sur les cartes, d'atteindre le fleuve Cliari, qui se jette dans le lac Tchad, et, par Kouka, capitale du Bornou, de revenir sur la Méditerranée. Il atteignit le Cbari, mais, le 8 avril 1891, à El-Kouti, il fut assailli par des musulmans esclavagistes, et massacré avec pres(jue tous les siens.
Lue seconde mission, confiée par \e Comité à Jean Dybowski, devait appuyer et ravitailler la première. En octobre 1891, Dvbowski quitta Bangbi, sur l'Oubanghi, suivit la trace de la mission Crampel, arriva cbez les N'Gapou, «pii lui donnèrent des détails sur le désastre d'El-Kouli. Il tomba sur les assassins, en tua onze, reprit une partie des objets enlevés à Crampel. Il dut rétrograder, faute de vivres, sans avoir atteint El-Kouti, mais après avoir atTermi les droits de la France sur le territoire situé entre l'Oubanghi et le Chari.
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Conflits avec lÉtat belge du Congo. — Les Beli:es de l'Ktat lihre ne se coiiteiilaienl jias de la liiusse part (jiii leur avait été faite sur le Congo, au détriuienl de la l'rauec. Us rêvaient, par cette région, d'atteindre lEg-ypte équatoriale et le ^'il. Dès 188i ils remontaient l'Oubanglii. En amont de ses grands rapides, ils fondaient le poste de Djabbir. Au début de 1893 ils atteignaient le Nil au[)rès des ruines de Lado et ora'anisaient, sur sa rive gauche, un district belae conç-olais, avec Doufilé pour chef-lieu. Un contlit faillit s'ensuivre avec les Anglais ; puis un arrangement intervint entre le roi Léopold II et la Grande-Bretagne (1804). Assurés de ce côté, les Belges continuaient à empiéter sur le Congo français. A la faveur de certaines obscurités géographiques qui permettaient de tourner le traité du 29 avril 1887, leurs postes, dépassant le 4'= parallèle, franchirent l'Oubanghi, puis le M'bomou, entamèrent le Bahr-el-Ghazal et la région du Tchad.
La colonie de l'Oubanghi. — M. Liotard fut chargé en 1891 de réoccuper les territoires français au nord du 4' parallèle. Il n'eut jamais avec lui qu'une poignée de tirailleurs, tandis que les indigènes au service de l'Etat lilu'e se chitTraient jiar milliers. Ce fut surtout par son habile fermeté qu'il fît évacuer par les Belges nombre de postes qu'ils avaient usurpés, qu'il fil reconnaître son autorité chez les sultans de la région, même chez les Dinka du Bahr-el-Ghazal.
Survint le traité anilo-congolais du 12 mai 1894, par lequel la Grande-Bretagne donnait à bail à la Belgique toute la rive gauche du Nil, depuis le lac Albert jusqu'au nord de Fachoda, V compris le Bahr-el-Ghazal, c'est-à-dire qu'elle livrait aux Belges un territoire égyptien qui ne lui appartenait pas et les chargeait de couper toutes communications entre les possessions françaises et l'Egypte. La France, comme l'Allemagne, protesta hautement. Nos Chambres votèrent 180 000 francs « pour renforcer nos postes sur le Ilaut-Oubanghi ». Les Belges, comprenant que l'atîaire devenait sérieuse, se décidèrent à signer avec nous le traité du 14 août 1894. La frontière fut désormais constituée par l'Oubanghi, puis par le M'bomou jusqu'à sa source, enfin par la ligne de partage des eaux entre le
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Congo et le Nil. Le 13 juillet, le Haut-Oubaiighi avait été séparé (lu Cong-o, formant désormais une colonie autonome. M. Liolard y reçut le titre de « commissaire du g-ouvernement ».
La mission Marchand : convention du 21 mars 1899. — On peut sélonner que le gouvernement français ail alors mêlé la question du Nil à la question des empiétements belg'es; déjà sans doute il se proposait de diriger une reconnaissance sur ce fleuve, peut-être dans le dessein de soulever devant l'Europe la question de l'occcupation de l'Egypte par les An^Lilais. Le 24 février 1896, Guyesse, ministre des colonies dans le cabinet bourgeois, signait les instructions données au capitaine ^[archand. Le 23 juillet 1896 celui-ci débarquait à Loango (Congo) ; ce fut seulement en mars 1897 qu'il put se mettre en route de Brazzaville pour l'Oubangbi. M. Liotard lui avait préparé les voies, retenu des porteurs, procuré le concours des sultans et des tribus pour le transport de la mission dans le Balir-el- Ghazal. On sait comment les Français occupèrent solidement cette province par des postes fortifiés, se concilièrent les peuplades Dinka et Cbillouk, traversèrent avec des peines inouïes 500 kilomètres de marécage, parvinrent à Facboda sur le Nil (12 juillet 1898), y repoussèrent, à 150 contre 1200, une attaque des Dervicbes, n'évacuèrent leur conquête que par ordre supérieur et devant l'imminent danger d'un conllit avec la Grande-Bretagne. Ils poursuivirent leur marcbe par l'Abyssinie, après avoir accompli la traversée de l'Afrique, sur plus de 6000 kilomètres, de l'Allantique au Nil. La convention francoanglaise du 21 mars 1899 stipulait l'évacuation du Babr-el- Ghazal par les postes français, fixait la limite orientale de nos possessions à la ligne de partage des eaux entre Nil et Congo, mais reconnaissait à la France la possession d'importants territoires à l'est et au nord du lac Tchad : le Baghirmi, le Ouadaï, le Kanem, le Borkou, le Tibesti.
Mise en valeur du Congo. — Les Belges avaient établi un chemin de fer sur le cours inférieur du Congo : la création d'un chemin de fer français, plus ou moins parallèle, était pour longtemps écartée et l'immense éventail de rivières et d'affluents constituani le Congo français se trouvait avoir pour
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principal déliouclu' le chemin de fer belue. La niajenre partie de ce vaste territoire fut partagée, de 1898 à 1900, en concessions dont beaucoup égalaient ou dépassaient en superficie la Bretagne ou la Franche-Comté. Elles furent attribuées à une trentaine de compagnies françaises, sous la condition de protéger les indigènes établis sur leur territoire, d'entretenir des steamers sur les cours d'eau , d'assumer certains services publics, de remplacer par de jeunes plants les pieds de caoutchouc détruits par l'exploitation, de favoriser la colonisation individuelle. Le temps où le Congo sera une source de richesses est beaucoup plus rapproché qu'on ne l'avait d'abord supposé. La colonie du Tchad : destruction de la puissance du sultan Rabah (1900). — Dans le bassin du Chari et sur tout le pourtour du lac Tchad, une sorte de sultanat avait été fondé par Rabah, fils d'esclave, mamelouk, puis lieutenant de Zobéir-Pacha, gouverneur dans le Soudan égvptien. Avec des esclaves ou des mercenaires dressés à la discipline turque, avec des déserteurs de l'armée anglo-égyptienne ou de l'armée du Madhi, Uabah avait conquis le nord-ouest du Darfour (1880), le sud du Borkou (188i), le Dar Rouna (1887), le Baghirmi, le Chari. Il épuisait ces pays par tous les excès de la traite. Notre expansion vers l'est, les traités avec l'Angleterre qui nous reconnurent la plupart de ces territoires le mirent en conflit avec nous. C'est lui qui, en 1891, fit massacrer la mission Crampel, et, en 1899, la mission Bretonnet. Le 29 octobre 1899, M. Gentil, commissaire du gouvernement dans le Chari, lui infligea, à Kouno, une première défaite; la faiblesse de nos contingents ne permit pas de compléter la victoire. En mars 1900, le gouvernement français envoya au secours de la mission du Chari celle de l'Afrique centrale (mission Joalland et Meynier, ancienne mission Voulet-Chanoine) ainsi que la mission Fourreau-Lamy, réunies sous le commandant Lamy. Ces deux colonnes avaient, le 3 mars, enlevé d'assaut une des résidences de Rabah, Koussouri, située dans une île au confluent du Logoué et du Chari; le 9, elles avaient battu un fils du sultan, qui essayait de reprendre la ville. Le 21 avril elles firent leur jonction avec la mission du Chari. Les Français comptèrent
alors 700 fusils, 30 sabres, 4 canons, plus 1500 auxiliaires conduits par le sultan du Baghirmi. Rabah disposait de 5000 guerriers, dont 2000 avec des fusils, de 600 cavaliers et 3 canons. Le 28 avril 1900, une nouvelle bataille s'engagea à cinq kilomètres au N.-O. de Koussouri. Le camp fortifié de Rabah fut canonné, puis enlevé à la baïonnette. Le sultan, blessé à mort, fut décapité par un tirailleur. La victoire avait été chèrement achetée par la mort du commandant Lamy, du capitaine de Cointet et de 19 soldats. D'autres défaites infligées aux fils de Rabah achevèrent de pacitier la région.