VIII. — Les classes ouvrières
Les salaires. — La baisse des prix dont la continuité a obligé les agriculteurs et les industriels à des efforts nouveaux pour maintenir le chiffre de leurs bénéfices, a été entièrement à 1 avantage des classes ouvrières. Loin de baisser comme les
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prix, en effet, les salaires des ouvriers Je l'iiiduslrie, de mùine que ceux des ouvriers agricoles, ont conliiiué leur mouvement ascendant, commencé pendant la période précédente. Suivant une enquête récente de l'Office du travail, ou jieut estimer à 40 0/0 environ, dans l'ensemble, l'augmentation moyenne du salaire nominal des ouvriers, et à 60 0 0 l'augmentation moyenne de celui des ouvrières, de 1860-1865 à 1891-189'{. Cette augmentation a évidemment varié suivant les métiers et les régions, et ne s'est pas effectuée partout du môme pas. Mais, chose importante, tandis que pendant les années antérieures une grande partie de l'élévation des salaires avait été neutralisée par une élévation correspondante des prix, l'augmentation du salaire réel, dans ces vingt dernières années, correspond sensiblement à celle du salaire nominal.
Le coût de la vie n'a pas beaucoup varié; il paraît même avoir plutôt baissé qu'aug"menté. Deux produits seuls sont en hausse : la viande et les produits de la laiterie, et le logement; ce dernier, dans les grandes villes, où l'affluence de population est de plus en plus grande, est en élévation très marquée; tous les autres articles de nourriture, de vêtement, d'éclairage, de chaufTage, sont en baisse. On estimait que, à Paris, le chiffre des dépenses pour une même consommation, comprenant la nourriture, le chaufTage et l'éclairage, qui eût été de 1295 francs enl864-i8"3, ne s'était élevé qu'à 1353 francs en 1884-1893; ce serait une augmentation de 5 0 0 à peine.
Les classes ouvrières ont donc bénéficié dans l'ensemble d'une amélioration réelle de leur sort pendant ce dernier quart de siècle. Mais il ne faut pas se borner à considérer la dépense nécessitée à deux époques différentes pour la satisfaction des besoins primordiaux. Il faut également se rendre compte des modifications survenues dans la nature des besoins; or, ceux-ci ont singulièrement augmenté pendant ce court espace de temps. De nouveaux besoins sont nés; la classe ouvrière, de même que les autres classes de la société, et à aussi juste titre, règle maintenant sa vie sur un type plus élevé.
La même enquête de l'Office du travail nous montre que concurremment avec cette élévation des salaires la durée du
travail est allée en diminuant. La moyenne de la loneueur de la journée réelle du travail ne serait plus que de dix heures et demie, et les deux tiers des journées varient de dix heures à onze heures. Les journées les moins longues se rencontrent dans les exploitations minières, métallurgiques ou dans les grandes verreries, où la journée normale est inférieure ou égale à neuf heures. Les plus longues se font dans les industries textiles, où on signale encore des journées de douze heures.
La législation ouvrière. — Ces heureux résultats n'ont été en grande partie acquis qu'au prix de luttes parfois fort vives, toujours douloureuses, entre les ouvriers et les patrons. L'arme des premiers a été la grève, arme légitime, mais dangereuse, aussi hien pour les attaquants que pour les attaqués, et dont les ouvriers ont fait parfois un usage irréfléchi. Le nombre des grèves a surtout augmenté depuis la crise de 1882. En 1898, il a été de 368, affectant plus de 82 000 ouvriers, et entraînant 1 216306 jours de chômage. Plus de la moitié se sont terminées par la réussite des réclamations ouvrières ou par une transaction; 60 0 0 d'entre elles avaient pour but une demande d'augmentation de salaires ou la résistance à l'annonce de leur diminution.
En 1884, la loi créant les syndicats professionnels a enfin accordé aux ouvriers le droit d'association, qu'ils réclamaient depuis si longtemps, comme le complément nécessaire du droit de coalition. Les ouvriers ont profité largement de cette liberté nouvelle : en 1897, on comptait 2316 syndicats ouvriers, réunissant 431 000 membres. Les syndicats patronaux étaient au nombre de 1823 avec 159 000 membres. On complaît en outre no syndicats mixtes groupant 32 000 patrons et ouvriers. Cette loi, en permettant aux ouvriers de se grouper d'une manière permanente, leur a donné la possibilité de mieux connaître la nature de leurs intérêts professionnels et d'agir avec plus de force dans la revendication de leurs droits. Il est à déplorer, malheureusement, que trop souvent les syndicats soient devenus de véritables instruments entre les mains de simples politiciens, professionnels de la grève, qui s'en sont servis pour se
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faire une popiilarilé aux dépens des ouvriers eux-mêmes. Ti'0[) fréquemment, des syndicats, mal conseillés, on fait œuvre de guerre, plus qu'œuvre de conciliation. C'est cependant ce dernier r(Me qui doit être le hnir. Les conflits industriels seront plus faciles à régler entre les chefs des syndicats patronaux et des syndicats ouvriers fortement organisés, au courant les uns et les autres de l'état réel de l'industrie, qu'entre un groupe de patrons et des ouvriers momentanément unis, aveuglés en général par la passion. Mais il y a là pour les syndicats, du côté des patrons autant que du côté des ouvriers, une éducation véritable et, il faut le reconnaître, difOcile à faire.
Désirant diminuer le nombre des luttes industrielles, les Chambres ont voté en décembre 1892 une loi sur la conciliation et l'arbitrage qui indique une procédure à suivre pour essayer de régler les différends avant que le conflit n'arrive à l'état aigu. Mais le recours à celte méthode pacifique et le respect de la solution acceptée, de la part des ouvriers principalement, ne peuvent être imposés par le législateur; on ne peut attendre ces améliorations que d'une modification dans l'état même des mœurs.
Longue est la liste des mesures législatives adoptées depuis une quinzaine d'années au nom de l'intérêt des classes ouvrières ; nous devons nous borner ici à citer les principales. Parmi les plus heureuses, malgré peut-être certaines exagérations, figure la loi de novembre 1892 réglementant le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans l'industrie, qui a remplacé celle de mai 1874, en augmentant les restrictions relatives à l'âge minimum auquel les enfants peuvent être mis au travail, et réduisant la limite de la durée de ce travail. Une loi récente de mars 1900 a modifié à son tour, dans un sens restrictif, la loi de 1892. Conservant temporairement la limite de onze heures comme durée de la journée de travail pour les enfants, filles mineures et femmes, elle en prescrit l'abaissement successif à dix heures et demie au bout d'une période de deux ans, et à dix heures au bout d'une nouvelle période de même durée. Parmi les promoteurs de cette législation, un certain nombre y voient un moyen de régler indirectement la
durée du travail des hommes dans les industries qui emploient communément les deux sexes, et une étape vers la réglementation législative g-énérale de la journée de travail.
La loi davril 1898 sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail a introduit dans notre législation, à l'imitation d'un certain nombre de pays étrangers, le principe nouveau du risque professionnel. En 1893 une loi a proclamé le droit à l'assistance médicale gratuite pour les indigents. L'année suivante, le Parlement adoptait un ensemble de mesures spéciales ayant pour but de faciliter la construction d'habitations à bon marché pour les ouvriers, œuvre entreprise depuis longtemps déjà par l'initiative privée, et qui s'est beaucoup développée dans ces dernières années.
L'œuvre législative en faveur des classes ouvrières a été, on le voit, importante dans les dernières années. C'est toute une législation nouvelle qui a vu le jour, sous l'intluence du développement de la grande industrie, qui a amené avec elle, conjointement avec ses avantages, des maux inconnus jus- (ju'alors, et sous l'influence aussi d'un sentiment nouveau dans les jeunes générations. Toutes les aspirations à cet égard sont encore loin d'être satisfaites; de nombreuses mesures : assurances pour les invalides du travail, assurances contre le chômage, etc., sont encore à l'étude. L'importance de ce mouvement a amené, il y a quelques années, en 1891, la création d'un organe nouveau : l'Office du travail, qui centralise tous les renseignements avant trait aux questions ouvrières et susceptibles de servir à l'élaboration des mesures délicates destinées à les résoudre.
JX. — Les finances.
Depuis 1810, aucune réforme fondamentale n'a modifié le régime fiscal de la France. C'est toujours, malgré les assauts nombreux auxquels il est soumis depuis quebjues années, le régime qui nous a été légué par la Révolution qui assure les ressources nécessaires au gouvernement, et, s'il mérite peut-
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ètro Je nombreuses crili(juos, s'il iloinaiidc à coup sûr certaines réformes, il a fait jtreuve pendant les vingt-cinq dernières années dune qualité remar(|uable : c'est son élasticité qui a permis de satisfaire à toutes nos exigences linaiicières, dont le po'ds augmente cha<[ue année.
Au lendemain de la guerre, la France eut à faire face à une augmentation immédiate de dépenses de plusieurs centaines de millions. Il fallait satisfaire aux intérêts de la dette nouvelle contractée pour payer l'indemnité et les frais de la guerre; pourvoir à la réfection de notre matériel de guerre et de l'outillage économique détruits ou détériorés pendant les hostilités. Cotte lourde tâche du rétablissement de nos finances fut entreprise par l'Assemblée nationale, sous l'habile direction de M. Thiers. Grâce à l'énergie du pays, qui sut se soumettre aux dures exigences imposées par cette situation exce[ilionnelle, elle put être menée à bonne fin.
Le dernier budget de l'Empire avait atteint le chiffre de
2 milliards de francs; le budget de 1874 avoisina celui de
3 milliards. Après de vives et nombreuses discussions, au cours desquelles furent proposées sans succès des mesures radicales pour la réforme de notre système fiscal, l'Assemblée décida de demander les ressources nécessaires à une augmentation des impôts existants, et à une série d'impôts temporaires : droits sur les papiers, les huiles minérales, les savons, etc., que l'on se proposait d'abolir aussitôt que l'on pourrait. En cinq années, de 1871 à 1875, on demanda ainsi près de 750 millions à la taxation sur la propriété et sur la consommation. A partir de 1875, l'élévation du rendement des impôts permit d'efTecluer certains dégrèvements et de se débarrasser des multiples taxes indirectes créées dans un moment de nécessité et qui entravaient l'exercice du commerce et de l'industrie.
Malheureusement, bien que nous ayons eu vingt-cinq années de paix consécutives, nos charges budgétaires, en dépit des conversions qui ont allégé le poids des intérêts de la dette, loin de diminuer, ont continué à s'accroître, dans une proportion véritablement in(|uiétante. Le budget pour l'année 1900 dépasse 3 milliards et demi de francs, dont 3 milliards sont demandés
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à la taxation. Au ralentissement de la progression du rendement de certains impots, on peut s'apercevoir que ce fardeau fiscal commence à peser lourdement sur les contribuables. De cette somme colossale, 43 p. 100 sont demandés à la propriété, 42 p. 100 aux taxes de consommation et à l'impôt sur les transports, lo p. 100 aux monopoles.
Quant aux dépenses, le service de la dette publique absorbe à lui seul plus de 1 milliard 1/4, dont un peu plus de moitié pour la dette consolidée, réduite aujourd'hui à deux types seulement : la rente 3 p. 100 et la rente 3 1/2 p. 100. Les ministères militaires, Ouerre et Marine, absorbent à eux deux 1 milliard; en déduisant les frais de perception des impôts, c'est à peine s'il reste 4 milliard disponible pour les services réellement productifs.
Et, dans ce total des dépenses, aucun crédit n'est compris pour l'amortissement de la dette, qui dépasse le chiffre de 30 milliards. Le seul amortissement opéré est compris dans l'annuité affectée à la rente 3 p. 100 amortissable, dont la création remonte à 1878.
Cet état de notre situation iinancière est d'autant plus à regretter que le xx" siècle paraît devoir amener avec lui un développement nouveau des dépenses publiques. On ne peut guère espérer Aoir diminuer le fardeau des charges militaires, au moment oii l'orgueil national des peuples semble de nouveau s'exaspérer, et maintenant surtout où la France ayant reconstitué son empire colonial se trouve obligée de veiller à la fois à sa sécurité sur le continent et de s'assurer une force maritime importante. D'autre part, le développemeut des idées démocratiques amènera certainement une augmentation de plus en plus grande des dépenses destinées à améliorer le sort des classes laborieuses. Celte même idée est l'origine d'un certain nombre de réformes fiscales qui rencontrent d'ardents défenseurs depuis quelques années, et que leurs auteurs préconisent en invoquant l'exemple souvent mal interprété des législations étrangères.
Un double problème se pose : la nécessité de redonner de l'élasticité à nos finances pour accroître les ressources budgé-
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taires, et l'oblicalioii trallétior autant que possible le coût de la vie pour les petits. Ohliendra-t-on ce résultat avec riiilroduction d'impôts nouveaux, tels que linipcU général sur le revenu, et la modification des anciens impôts de manière à les faire peser davantage sur la propriété? Ces réformes ont de nombreux })artisans; il semble qu'un grand nombre d'entre eux se laissent leurrer par les apparences et les mots. Dans un pays de moyennes fortunes, comme la France, l'impôt progressif ne peut atteindre qu'un nombre restreint de contribuables, et, par suite, n'est pas susceptible de fournir les ressources considérables qu'on se ilatte d'en tirer. D'autre part, une taxation trop élevée de la propriété risque tlavoir pour conséquence un affaiblissement de l'initiative privée. Une réforme [dus heureuse et susceptible de meilleurs résultats mériterait d'être entreprise. Une modilication dans le sens libéral de notre régime douanier permettrait de faire profiter les classes ouvrières de tous les avantages de la baisse des prix, résultat des inventions nouvelles; le « déjeuner libre d'impôts » serait pour elles le dégrèvement le plus large qu'on puisse leur accorder. La protection sous laquelle nous vivons depuis bientôt dix ans n'a pas donné les résultats qu'en attendaient ceux qui la réclamaient si vivement; notre industrie a été distancée par des rivaux partis plus tardivement que nous. Seuls le réveil de notre industrie et le développement de nos forces productives pourront rendre à la France le rang qu'elle a perdu dans ces vingt dernières années, et lui permettre d'acquérir les ressources nécessaires pour faire face aux lourdes charges que lui réserve l'avenir.
Le développement de l'instruction professionnelle est aussi, avec un usage large et raisonné de l'association, une des choses qui doivent appeler le plus rallenlion. C'est grâce à. celte instruction méthodiquement conduite et à un emploi étendu de l'association professionnelle sous ses diverses formes, que l'Allemagne a pu conquérir en si peu de temps la place prépondérante quelle occupe aujourd'hui dans le monde économique.
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