IV. — L'Empire des Indes
La reine Victoria a été proclamée Impératrice des Indes le 1*'' janvier 1877 à Delhi, l'ancienne capitale du Grand Mogol, dans un darbar ou assemblée des princes et de grands personnages; il y avait là 63 souverains, 300 nobles de l'Inde, le gouverneur général des possessions portugaises, des ambassadeurs du Siam, du Népaul, du Kachgar, du Beloutchistan, 15 000 soldats, des canons ornés d'or et d'argent, des éléphants couverts d'aiinures de parade. Ce ne fut qu'un épisode théâtral de l'administration directe, préparé par le ministre Disraeli. Il n'a créé qu'un litre nouveau. Le gouvernement anglais a continué la politique inaugurée en 1858 : plus d'annexions aux Indes; les Etals vassaux gardent leurs souverains; on a même rétabli en
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1882 la ilviiaslie de Mysore, dépossédée depuis cinrjuanto ans. L'adiiiinislralion continue lentement à devenir occidentale, préoccupée de l'intérêt du pays, au lieu d'être une simple exploitation des haldlants par l'impôt, à la manière orientale. (]ettc évolution est contrariée par les expéditions et les aimexions qui recommencent à la frontière nord-ouest, pour répondre aux progrès de la Russie dans l'Asie centrale.
Anglais et indigènes. — Le gouvernement direct a pris trois séries de mesures en faveur des indigènes :
l'Il a continué à réaliser lentement la promesse faite en 4858 d'employer les Indous sur le même pied que les Anglais; ils occupent tous les emplois inférieurs de la police, des finances et de la justice. Le parlement a promis en 1893 que les examens pour les hauts grades du civil service se passeraient simultanément aux Indes et en Angleterre. Mais la mesure n'a pas encore été appliquée et l'emploi des indigènes dans les postes élevés ne donne pas de bons résultats. Seuls, à peu près, les Indous du Beno-ale entrent dans l'administration; les musulmans, tenus en défiance par suite des souvenirs de 1857, et les Sicks, qui préfèrent être soldats, les méprisent et ne souffriraient pas d'être gouvernés par eux. Les fonctionnaires indigènes n'ont pas la même conception de la moralité que les Européens; les juges acquittent trop facilement les personnes des hautes castes; à la suite des faits de ce genre on a supprimé les jurys indous en 1862. Les administrateurs vivent de leur charge. « Nous autres Indous, disait l'un d'eux au membre financier du conseil de l'Inde, nous mentons toujours quand cela nous convient. » Ce sont les mœurs administratives que les Européens ont trouvées partout en Extrême-Orient.
T On a essayé d'intéresser les Indous de toute race aux affaires de leur pays en créant des municipalités, des conseils de district, tout un gouvernement local où ils peuvent entrer tantôt par élections, tantôt par désignation. Quelques-uns des leurs sont nommés par le gouvernement membres du Conseil de Calcutta et des conseils des présidences. La presse indigène a obtenu une assez grande liberté sous un gouverneur libéral, lord Ripon (1882); elle a près de 600 organes en 16 lan-
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gues. Depuis 1886 un Congrès national, composé d'Indous brahmanisles, se réunit chaque année dans une des grandes villes de l'Inde et présente des vœux pour rem[doi des Indous dans les hautes fonctions et rétablissement du régime parlementaire. Le mouvement est conduit par les hautes classes indoues brahmanistes, et c'est à elles surtout que profilent les concessions. Elles se déclarent loyalistes, mais on ne sait jusqu'à quel point va leur sincérité. Les LkIous apprennent l'anglais, mais conservent leurs religions et leurs habitudes de castes. Les grands personnages recherchent les invitations du vice-roi, mais évitent de manger ou de boire avec les Européens et fuient leur contact comme impur.
3'j Pour la masse du peuple, on a continué à la civiliser d'en haut, en réprimant les coutumes considérées comme barbares et en lui donnant des habitudes européennes. On a empêché le meurtre des filles dans le Pendjab, le nord-ouest et Bombay, interdit le mariage d'enfants trop jeunes (1891), et ordonné la vaccination. Le récent développement des manufactures a amené le vole d'une loi qui interdit le travail des enfants au-dessous de quatorze ans et limile celui des femmes à 11 heures par jour (1892). Les effets de l'opium ont été étudiés par une commission dont les conclusions furent que l'opium faisait moins de mal aux Indiens que lalcool aux Européens (189G). Une commission d'enseignement créée par le vice-roi libéral Ripon (1882) a fait accorder des subventions aux écoles indigènes jusque-là négligées. De 1858 à 1898 le budget de l'instruction publique a été décuplé; mais les écoles ne sont encore fréquentées que par 21 p. 100 des garçons et 2 p. 100 des filles. C'est à peine si 12 millions d'indigènes savent lire et écrire. Les effets de l'administration anglaise sont souvent mal interprétés par les indigènes. La vaccination, par exemple, était regardée par un chef musulman comme un moyen de découvrir le mahdi, qu'on reconnaît à la couleur de son sang. Les Indous ne voulaient pas la subir pour ne pas èlre souillés par le contact des blancs. Toutes les races, toutes les religions se refusent à l'assimilalion. La propagande acharnée et coûteuse des missionnaires chrétiens depuis plus d'un siècle n'a pas converti un
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(leux-cenlièmc des hahilanls : on dit courammonl <|iraux Indes une conversion coule 25 000 francs. Il esl vrai que rindigène esl rebiilé [)ar la raideur de rAnf>lais (jui méprise en lui le blaclîfoUow, ou « Tidolàlre » ; mais les causes profondes de son hoslililé conlre les Lianes sont religieuses. Les mêmes causes d'ailleurs sé[)arent les castes indoues, brouillent les diverses religions : les musulmans insultent les processions bi-alimanistes et égorgent des vaches sur leur passage; les autres répondent en jetant des cochons dans les mosquées; de là des rixes fréquentes où les soldats anglais interviennent pour rétablir Tordre, caria police indigène est trop partiale. En somme les Indes n'ont d'autre unité que celle de l'administration, et les rivalités de ses peuples sont une des raisons qui maintiennent la domination étrangère.
Les famines et les mesures préventives. — Kien ne montre mieux l'esprit nouveau de l'administration anglaise et en même temps Tinsuftlsance de ses effets, que les mesures inaugurées par elles pour prévenir les famines. La famine, a-t-on dit, est « une institution de l'Inde ». La population est en immense majorité agricole et vit de riz sur les côtes, de millet dans l'intérieur. La pluie, indispensable aux céi'éales, tombe quand les moussons soufflent de l'Océan Indien et arrivent chargées d'eau. Si lèvent manque ou s'il [arde simplement, la récolte est perdue et la famine commence. La famine a toujours éclaté périodiquement dans l'Inde, mais ni les radjahs, ni les musulmans, ni la compagnie n'avaient pensé à la combattre. Sous l'administration directe, le vice-roi commença à intervenir. De 4861 à 1869, il fît, à trois reprises, distribuer des vivres aux habitants pendant des famines locales. En 1873-14, une famine restreinte au Bihar éveilla pour la première fois la compassion de la métropole qui envoya de l'argent. En 1876-11, la pluie manquait deux années de suite dans le sud, et pendant l'année 1877 partout ailleurs, sauf au Bengale. 59 millions d'habitants souffraient de la famine, à laquelle se joignit le choléra. On employa les affamés à des travaux de charité, on fit des distributions gratuites; le gouvernement seul dépensa 275 millions. Malgré les secours, on compta 5 millions 1/4 de morts
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par la faim et le choléra, et 2 millions de naissances en moins. Le Parlement impérial fît faire une grande enquête dont le résultat a été publié en 1880. Il fut décidé qu'un fonds d'assurance contre la famine serait constitué au moyen d'un prélèvement annuel sur le budget : cet argent devait être employé dans les périodes de prospérité en travaux d'irrigation destinés à suppléer au défaut de pluie, en chemins de fer destinés à assurer l'approvisionnement rapide des régions éloignées, elle reliquat devait être distribué en secours pendant les famines. Le fonds de famine fut constitué, mais comme le fléau avait cessé et que l'augmentation des dépenses militaires absorbait une partie toujours plus grosse du revenu, on cessa de l'alimenter, et le gouvernement des Indes fut pris au dépourvu par la terrible famine de 1896. Cette année, la pluie manqua absolument dans la région du Gange moyen, la plus riche et la plus peuplée de l'Inde, et à peu près complètement dans le Pendjab et le centre. Près de GO millions d'indigènes souffrirent de la famine: la caisse de famine, les souscriptions des princes feudalaires et de la métropole, les ateliers de charité, les distributions gratuites furent absolument insuffisants; les indigènes mouraient de faim sur les routes, dans les rues et les cours où ils cherchaient des débris de cuisine et des épluchures; plusieurs bandes attaquèrent des convois de vivres et furent dispersées à coups de fusil. La peste bubonique apparut à Bombay et dans plusieurs villes. Enfin la jduie reparut à la fin de 189G et en 1807.
Le gouvernement avait dépensé oO millions de roupies, en avait perdu 40 autres sur le rendement des impôts. Il revint aux mesures de prévoyance, et le fonds de famine fut reconstitué. La négligence de l'administration des Indes a soulevé en Angleterre de vives protestations. L'opinion libérale de la métropole s'est prononcée contre les mesures de rigueur employées depuis l'époque de la famine par le gouvernement conservateur contre la presse indigène.
Les cultures; commencement de la grande industrie : le commerce et les douanes. — Les mesures pour défendre les petits fermiers du Bengale contre les exigences
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(les zémindars ont élé (oniplélées; clans le DekUaii, pays de petits propriétaires charjiés de dettes, on a donné aux tribunaux le droit de réduire les intérêts et dans certains cas le princi[)al des créances; on a [)u dire ([ue Kî u^juvernciuenl était plus révolutionnaire et les travailleurs agricoles mieux protégés au Dekkan et au Bengale qu'en Irlande ou en Angleterre; ces mesures ont d'ailleurs excité les protestations des conservateurs anglais. La prodindion agricole a été encouragée par le développement des voies de communication et par le remaniement des tarifs douaniers. L'Inde a aujourdlmi plus de 30 000 kilomètres de chemins de fer, le réseau le [)lus important de l'Asie; ils ont élé construits pour développer le commerce, pour ravitailler les régions menacées par la famine et enfin, surtout au nord-ouest, pour assurer la défense. Le gouvernement s'est mis à en construire depuis 1875 : la plus grande partie de ceux qui datent des dix dernières années appartiennent à l'Etat et sont exploités })ar lui ou par des compagnies fermières. Les douanes des Etals fendalaires ont été supprimées. Pour les douanes extérieures on a vu * qu'elles avaient été établies en partie au profit de l'industrie et du commerce anglais contre ceux de l'Inde. Les producteurs de l'Inde ont protesté et on leur a fait plusieurs concessions. En 1873 le droit d'exportation sur les blés indiens a été supprimé. Le Pendjab et le Gange moyen se sont mis à envoyer du blé en Europe et leur exportation augmente chaque année. C'est un événement ca[)ital dans l'histoire économique de l'Inde.
La renaissance de l'industrie du coton est peut-être plus importante encore. L'ancien tissage à la main avait été tué par la concurrence des filatures à va[)eur du Lancashire et de Glasgow. L'Inde, après avoir été le seul pays ])roducteur d'étolTes de coton, était devenue la cliente obligée de l'Analeterre. Les cotonnades étaient la principale exportation de la métropole aux Indes. Elles furent longtemps comme tous les objets importés frappées d'un droit de 10 [>. 100 à leur entrée aux Indes. IMais les manufacturiers anglais obtinrent, malgré lop-