LK CONFLIT
former un iniiiisl('ro républicain. Ce lïil If minislèrc Dufaurc (mars 187G), pris clans le groupe le moins nombreux, le Centre gauche, dont la politique ne difl'érait guère de celle du Centre droit que i)ar l'acceptation loyale de la République.
Le parti républicain, formé de trois grou[»es, Centre gauche (moins de 50 membres), Gauche républicaine (près de 200), Gauche radicale (plus de 90), acceptait le ministère centre-gauche; mais à condition qu'il prît l'offensive contre les adversaires de la république. Il réclamait Yépuralion, c'est-à-dire la révocation des fonctionnaires ouvertement hostiles aux républicains, l'instruction primaire laïque, la liberté de la presse.
La Chambre commença par invalider 43 élections faites sous la pression des fonctionnaires et du clergé; puis elle entra en conflit avec le Sénat en votant la suppression des jurys d'examen pour les étudiants des Universités catholiques, que le Sénat rejeta par 444 voix contre 439. Le ministère ne consentit qu'à une éptiration très limitée. La Chambre rejeta à une forte majorité toutes les propositions de la Gauche radicale, élection des maires dans les villes, impôt sur le revenu, amnistie aux condamnés de la Commune, séparation de l'Eglise et de l'Etat, jury pour la presse.
Dufaure, se sentant peu sympathique à la majorité républicaine de la Chambre et à la majorité conservatrice du Sénat, se retira (2 déc. 187G). Mac-Mahon, sur le refus du duc de Broglie, se résigna à former un ministère Jules Simon (12 déc), qui se présenta comme « profondément républicain et profondément conservateur », et chercha à gouverner en satisfaisant à la fois les deux partis. Mais Mac-Mahon resta défiant, continuant à prendre conseil de ses anciens ministres du Centre droit.
Le Seize-Mai. — ■ Le conflit entre le Président et ses ministres républicains éclata à propos de la politique ecclésiastique. Des pétitions catholiques demandaient au gouvernement de « faire respecter l'indépendance du Saint-Père », c'est-à-dire de faire rendre au pape son pouvoir temporel. La Droite les soutint ; les Gauches votèrent un ordre du jour contre « les manifestations ultramontaines ». A cette occasion Gambetla prononça la phrase célèbre : « Le cléricalisme, voilàl'ennemi » (i mai 4877).
Le 16 mai parut à Y Officiel une lettre du Président de la
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République au Président du conseil. Mac-Mahon y reprochait à Jules Simon de n'avoir pas combattu deux mesures votées par la Chambre et demandait si le chef du cabinet avait « conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues ». Il terminait ainsi : « Une explication à cet égard est indispensable; car, si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont aujourd'hui [dus que jamais je dois me préoccuper. » Cette lettre, n'élant contresignée par aucun ministre, se présentait comme un acte personnel de Mac-Mahon. J. Simon l'interpréta comme une révocalion et le cabinet, bien que soutenu par la majorité de la Chambre, donna sa démission le 17 mai; la Chambre, par 347 voix contre 149, vota l'ordre du jour des Gauches, que « la prépondérance des pouvoirs parlementaires s'exerçant par la responsabilité ministérielle est la première condition du gouvernement du pays par le pays », Le soir même était formé le ministère de Broglie, composé d'orléanistes et d'impérialistes.
Ce gouvernement surnommé « le Seize-Mai » s'appuyait sur le Président de la République et la majorité conservatrice du Sénat contre la Chambre républicaine. Son plan était de reconquérir une majorité conservatrice dans la Chambre en faisant voler la dissolution par le Sénat et en usant de l'inlluence du Président el du pouvoir de l'administration pour faire élire les députés présentés par le gouvernement. Pour se donner le temps de préparer les élections, le ministère prolongea le délai jusqu'aux limites extrêmes que permettait la lettre de la constitution.
D'abord il ajourna la Chambre jusqu'au 16 juin . Puis il demanda la dissolution, qui fut votée par le Sénat, le 22 juin (par 149 voix contre 130). La constitution exigeait la convocation des électeurs dans les trois mois, le délai expirait le 22 septembre, le cabinet attendit le 22 septembre et convoqua pour le 14 octobre. Dès le mois de mai, le ministère révoqua tous les préfets et sous-préfets républicains et installa un personnel entièrement conservateur qui organisa méthodiquement la candidature ofOcielle, empêchant la vente sur la voie iiubli(jiio des journaux républicains, fermant les débits de
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boissons répuljlicaiiis, culravaiit les réunions [)iilili([iies rrjtiiblicaines, révoquant les maires républicains.
Les Gaucbes, réduites à la défensive, organisèrent l'adion commune; tous les députés de la Chambre dissoute qui adhéraient à Tordre du jour du 18 mai, « les 3G3 », se présentèrent avec un programme commun, chacun comme seul candidat républicain dans sa circonscription. La tactique des républicains fut de se poser en défenseurs de la République contre la coalition des partis monarchiques, de la souveraineté du peuple contre le g-ouvernement personnel du Président, de la paix contre les partisans de la g'uerre au royaume d'Italie.
L'excitation fut très vive dans le pays; mais l'opposition se borna à des protestations légales, des articles et des discours. Gambetta à Lille (lo août) déclara que, quand la France aurait ordonné il faudrait « se soumettre ou se démettre ». Le tribunal correctionnel le condamna par défaut à li ois mois de prison pour ce discours. Thiers, étant mort subitement (le 3 septembre), la tactique du gouvernement fut de présenter l'élection comme un choix entre la Gauche radicale et le Président delà République; on afficha même : « ]Mac-3Iahon ou Gambetta ».
Mac-Mahon, docile à ses conseillers du Centre droit, prit l'attitude d'un souverain chargé de diriger la nation. Son ordre du jour à l'armée (1" juillet) parlait de la « mission » qui lui était confiée et qu'il remplirait « jusqu'au bout ». Le manifeste aux électeurs (19 sept.) disait : « Mon gouvernement vous désignera, parmi les candidats, ceux qui seuls pourront s'autoriser de mon nom. Des choix favorables à ma polili(jue alTermiront le principe d'autorité ruiné par la démagogie. Pour moi, je ne puis jamais devenir l'instrument du radicalisme, ou abandonner le poste où la constitution m'a placé. Je resterai pour défendre avec l'appui du Sénat les intérêts conservateurs. » Le manifeste du 10 octobre disait : « La lutte est entre l'ordre et le désordre. Vous voterez pour les candidats que je recommande à voire libre choix. »
Le parti républicain resta vainqueur; le 14 octobre, la plupart des 363 furent réélus, il n'y eut que 15 ballottages. La Chambre se composa de 335 républicains et 208 conservateurs.
26 LA TROISIÈME REPLHLIOLE
Conflit entre le Président et la Chambre. — Le ministère, ballu aux élections législatives, attendit pour se retirer les élections des conseils généraux et d'arrondissement (4 nov.); les républicains y g'agnèrent cent sièges. Le ministère offrit sa démission, Mac-Mahon la refusa et on parla de faire voter par le Sénat une nouvelle dissolution. La Chambre, aussitôt constituée, nomma une commission d'enquête pour rechercher les faits de pression illégale commis par le ministère (10 nov.). Enfin le ministère de Broglie se relira (20 nov.).
Mac-Mahon, persistant à ne pas se soumettre, forma le minis- (ère Rochebouët (2.3 nov.), composé de conservateurs pris en dehors des Chambres et qui se présenta comme un cabinet d'alTaires étranger aux luttes politiques. Mais la majorité républicaine vota aussitôt (24 nov.) un ordre du jour dans lequel constatant que « par sa composition et ses origines » le ministère était la négation des droits parlementaires et ne pouvait qu'aggraver la crise qui pesait depuis le 16 mai sur les affaires, elle déclarait « ne pouvoir entrer en relations avec lui ». Le budget de 1878 était toujours en suspens, la Chambre refusait de le voter tant que Mac-Mahon ne se serait pas soumis à la volonté exprimée par les électeurs. Au Sénat, le groupe constitutionnel qui faisait la majorité ne voulait pas se risquer à voter une nouvelle dissolution; le ministère se retira (3 déc.). Mac- Mahon négocia deux fois avec Dufaure sans résultat (4-8 déc); il voulait conserver les préfets du 16 mai et prendre une partie des ministres dans le Centre droit. Il revint à l'idée de former encore un ministère conservateur : Batbie, du Centre droit, acceptait la présidence du conseil; mais on ne trouva personne pour se charger du ministère des Finances; le budg-et n'étant pas voté, il eût fallu pour gouverner à partir du 1" janvier 1878 lever les impôts illégalement.
Mac-Mahon voulut alors donner sa démission, ses conseillers du Centre droit l'en empêchèrent; il se résigna à se soumettre, et chargea Dufaure de former un ministère. La fin du conflit fut annoncée par le message présidentiel (14 déc.) : « Pour obéir aux règles parlementaires, j'ai formé un cabinet... composé d'hommes résolus à défendre et à maintenir les ins-
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liluliuiis i'é[)iil)licaincs [i;ir la [H'uliquc sincère des lois cuiisliliilioniielles... Lexercice du droil Je dissoliilioii ii Csl (ju'iiu mode de coiisultalion suprôine auprès d'un juge sans appel cl ne saurait être érigé en système de gouvernement. J'ai cru devoir user de ce droit et je me conforme à la ré[»onse du i»ays. La Constitution de 1875 a fondé une république parlementaire, en établissant mon irresponsabilité, tandis (ju'cUe a constitué la responsaliililé solidaire et individuelle des ministres. » Ainsi était ofticiellement condamnée la tentative de faire gouverner directement le pays par le Président de la République en imposant sa politique aux électeurs par la candidature ofticielle. Le Seize- ^laiaété en France le dernier essai de gouvernement personnel.
Le dernier ministère Centre -gauche. — Le ministère Dufaure était un compromis entre Mac-Mahon et la majorité de la Chambre; tous les ministres importants, Dufaure (Justice), de Marcère (Intérieur), L. Say (Finances), Bardoux (Instruction publique) sortaient du Centre gauche, le groupe le plus conservateur du parti républicain. La majorité républicaine le soutint pourtant, sans exiger aucune grande réforme.
La Chambre invalida plus de cinquante élections faites sous la pression de l'administration ou du clergé; presque tous les nouveaux élus furent républicains. Le gouvernement lit voter une amnistie pour les délits politiques poursuivis depuis le 16 mai. Il destitua les fonctionnaires qui avaient soutenu les candidats ofiiciels et replaça les fonctionnaires républicains.
L'œuvre principale du ministère fut de faire voter le budget de 1878 retardé par la crise. Puis vint l'Exposition de 1878 qui donna la preuve du relèvement matériel de la France.
Gambetta, devenu pendant le Seize-Mai le chef incontesté du parti républicain, fît une campagne de discours oii il indiqua au parti radical la tactique à suivre pour devenir un parti de gouvernement, recommandant la discipline et la patience, et parlant de la nécessité de « sérier les questions ».
Celte politique d'attente se termina par les élections sénatoriales. Au renouvellement triennal de janvier 1879, sur 82 élus il y eut 66 républicains. La petite majorité conservatrice du Sénat était remplacée par une forte majorité républicaine (174-
28 LA TUnlSIÈME KElHt^LKjlE
contre 126). Le ministère annonça qu'il allait donner « des satisfactions » à l'opinion républicaine par des changements de fonctionnaires. Mais, quand, les ministres présentèrent les décrets de révocation à la signature, Mac-Mahon ne voulut pas les signer; le ministère otTrit sa démission, Mac-Mahon la refusa (28 janvier 18"9) et, le 30 janvier, donna sa démission. Le parti républicain s'était d'avance entendu sur l'élection. Jules Grévy fut élu sans concurrent Président de la République. Les trois pouvoirs appartenaient désormais aux républicains, et le Centre gauche, n'étant plus soutenu par le Président de la République, sortait du gouvernement pour n'y plus revenir.
///. — Le gouvernement du parti républicain.
L'arrivée de la Gauche au pouvoir. — Grévy s'était fait connaître en iSiS par un amendement pour supprimer la présidence de la Républi(|ue. Devenu Président, il s'abstint de toute intervention personnelle dans les alTaires, et parvint à créer une tradition de neutralité stricte qui a enlevé à la présidence tout caractère monarchique.
Le j)arti républicain, entré en possession du pouvoir, se composait de plusieurs groupes, le Centre gauclie, la Gauche républicaine et YCniou républicaine, groupe de Gambetta. Le ministère du 4 février 1879 (Waddington) fut formé de trois ministres centre gauche qui restèrent en fonctions, et de membres de la Gauche républicaine. Gamltella, qui apparaissait déjà comme le chef du parti réj)ublicain, fut élu président de la Chambre.
Le ministère Waddington fît voler une amnistie partielle pour les condamnés de la Commune, [mis une revision partielle de la Constitution, (jui permit de ramener le gouvernement et les Chambres à Paris (juin 18"9). 11 présenta un plan de construcli'ui (h' chemins de fer nouveaux (plan Freycinet). Son acte princijial fut la préparation de la réforme de l'enseignement, dont il ne put faire voter au Sénat que des fragments. La majorité républicaine de la Chambre lui reprochait de s'opposer à l'amnislie, à la liberté de la presse, à l'élection des maires. Par
LK (KirVi;i{\K.MK.NT llC l'AlîTl llKl'l HLICAI.N 20
ses votes ou ses abstentions elle manil'esta son mécontentement à plnsieurs reprises, et le ministère se relira (21 iléc. 18~'J).
Le ministère Freycinet, constitué le 28 décembre, ne iiardait plus d'bommes du Centre gaucbe, il était tout entier pris dans la Gauche républicaine. Il accepta l'amnistie, que le Séuat rejela d'abord, puis iinit par voter. Il fit créer la Fêle nationale du 14 juillet, symbole de rétablissement définitif de la République.
Il engagea la lutte avec le Sénat pour la réforme de renseignement. Jules Ferry, ministre de Flnstruction publique, parvint à faire voler la loi qui excluait du Conseil supérieur de l'Instruction tous les représentants du clergé. — La loi sur l'enseignement supérieur qui rendait aux Facultés de l'Etat le pouvoir exclusif de conférer les grades avait été votée en 18~9 par la Chambre, avec le fameux article 7 ainsi conçu : « Nul n'est admis à dirigrer un établissement public ou privé, de quelque ordre qu'il soit, ni à y donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation non autorisée. » Cette mesure visait les établissements d'enseignement secondaire des Jésuites. Le Sénat vota le reste de la loi, mais le Centre gauche lit rejeter l'article 7, par 148 voix contre 129 (9 mars 1880).
La Chambre accepta la loi ainsi réduite ; mais, par un ordre du jour voté à 324 voix contre 155, elle engagea le gouvernement à « appliquer les lois relatives aux associations non autorisées ». Le gouvernement, parles décrets du 29 mars, remettant en vigueur d'anciennes lois tombées en désuétude, ordonna aux Jésuites de dissoudre leurs établissements et accorda aux autres congrégations un délai de trois mois pour solliciter l'autorisation. A l'expiration des délais (30 juin), les Jésuites refusant de quitter leurs maisons, l'administration les fit expulser. Pendant les vacances, une partie du ministère essaya de s'entendre secrètement avec le Pape pour obtenir des autres congrégations une déclaration de soumission au gouvernement. Ces négociations, qui avortèrent, produisirent dans l'intérieur du ministère un conflit (18 sept.). Freycinet donna sa démission et J. Ferry le remplaça. Les congrégations refusèrent de se séparer et furent dissoutes par la force. Elles se reconstituèrent d'ailleurs, et le nombre de leurs élèves s'accrut, à mesure que la bourgeoisie
:{i, LA TROISIÈME REPUBLIQUE
républicaine accepta les habitudes de la noblesse conservatrice.
Le ministère Ferry (23 sept.), formé presque des mêmes ministres, s'occupa surtout de la réforme de l'enseignement. — Il créa l'enseignement secondaire laïque des jeunes filles (décembre 1880), et l'instruction primaire gratuite (juin 1881).
11 fit voter les deux lois de liberté réclamées par le parli républicain. — La loi sur le droit de réunion (juin 1881) reconnaît à tout citoven le droit de tenir une réunion publique sans autorisation; les clubs restent interdits. — La loi sur la presse (29 juillet) reconnaît le droit de fonder un journal sans autorisation ni cautionnement, après une simple déclaration, et rend libres le colportage et la distribution des journaux. Les procès de presse ne doivent être jugés que par le jury, sauf la diffamation contre un particulier; les attaques contre un fonctionnaire sont du ressort du jury et l'on a le droit de faire la preuve.
Les pouvoirs de la Chambre élue en 1877 expiraient en 1881; Gambetta voulait auparavant faire changer le mode d'élection. Le parti républicain, depuis 1848, soutenait le scrutin de liste contre le scrutin uninominal établi en 18o2 par Napoléon, en 1875 par la Droite. Derrière les raisons théoriques données de part et d'autre se cachaient les véritables motifs personnels : le scrutin de liste est plus économique et moins pénible pour les candidats parce qu'il répartit entre plusieurs les frais et les fatigues de la campagne électorale; le scrutin uninominal augmente les chances pour le député sortant d'être réélu dans sa circonscription. Gambetta comptait sur le scrutin de liste pour faire passer ses partisans personnels, que son nom aurait servi à « remorquer »; Grévy préférait le scrutin uninominal.
Un projet de loi pour établir le scrutin de liste fut voté à la Chambre avec l'appui de Gambetta (mai 1881), mais rejeté au Sénat par 148 voix contre 114.
L'élection, fixée brusquement au 21 août, se fit dans un grand calme. Les partis conservateurs désorganisés n'essayèrent pas de lutter. Il n'y eut dans la nouvelle Chambre que 90 conservateurs, contre 467 républicains. Mais les républicains se divisaient en partisans et en adversaires de Gambetta ; 206 de l'Union républicaine, 168 de la Gauche républicaine, 40 du Centre
LE. GOL'VERNKMENT lU' l'AliTI KEIHMLICAIN M
g-auchc. Une nouvelle Extrême gauche (de 4() membres), reprenant le vieux programme radical abantlunné par Gambetta. demandait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression du Sénal. rimpnl progressif sur le revenu.
Le « Grand Ministère ». — Le ministère Ferry avait annoncé quil se retirerait à la rentrée des Chambres et on s'attendait à voir former un ministère où seraient entrés les chefs des deux groupes républicains, la Gauche et Y Union, pour faire les réformes réclamées par le parti: on l'appelait d'avance « le Grand Ministère ». Mais Gambetta, chargé de former le ministère, se décida, sur le refus de L. Say et de Freycinet, à le prendre tout entier dans son propre groupe. \ Union républicaine.
Le Grand Ministère (comme on l'appela par dérision) fut dès son début reçu froidement par les autres groupes républicains de la Chambre, inquiets de la domination personnelle de Gambetta. 11 s'aliéna luenlijt la masse des dé[>utés républicains (4 nov.) en aflirmant la volonté de remettre l'administration en possession de l'autorité; cela signifiait en pratique que les préfets et les sous-préfets, au lieu dèlre sous le contrôle des députés du département, dépendraient du ministère et de ses partisans, et que les recommandations des députés aux ministres devraient passer par lintermédiaire des préfets.
Le conflit décisif se produisit sur la revision de la Constitution. Les élections sénatoriales de janvier 1882 ayant amené 66 républicains et 13 conservateurs, le Sénat avait désormais une majorité pour accepter une revision limitée. Le gouvernement la proposa. Mais Gambetta voulait aussi faire inscrire dans la Constitution que la Chambre serait élue au scrutin de liste: la majorité républicaine, bien que favorable au scrutin de lisle, refusait d'en faire une institution constitutionnelle. La commission de 33 membres élue par la Chambre combattit le projet; la Chambre le rejeta. Le « Grand Ministère » se retira (30 janv. 1882). Gambetta ne revint plus au pouvoir et mourut le 31 décembre.
Scission du parti républicain. — La chute du ministère Gambetta était une défaite de l'Union rêpuhlicaine: le ministère Freycinet (30 janvier) fut })ris tout entier dans la Gavciie répn-
32 LA TIKMSIHMK lii: l>rBLIUUE
hlira'me, et fui soiilenu par la Gduclie radirale. Il fit voler la l»»i municipale de 1882 qui donnait réleclion du maire au conseil municipal dans toutes les communes et supprimait l'institution des plus forts imposés. Il fit passer enfin au Sénat renouvelé par les élections la loi qui établissait rinslruclion primaire gratuite, oldisatoire, laïque. Le projet de réforme de la magistrature n'aboutit pas; la Chambre vola le principe de l'élection des juges.
Depuis la sciscion entre la Gauche et YUnion, il n'y avait plus de majorité ferme, le cabinet était à la merci des incidents de séance. — Le ministère Freycinet tomba à propos de l'insurrection d'Egypte (29 juillet). — Le ministère Duclerc-Fallières (7 août), pris encore dans la Gauche républicaine, mais avec l'adjonction de quelques membres de X'i'nion, dura jusqu'en février 1883, grâce aux vacances, puis par la tolérance des groupes de gauche. Quand le prince Napoléon, devenu depuis la mort du prince impérial en 1879 le prétendant impérialiste, lit afficher un manifeste contre le gouvernement républicain, la Chambre ne put s'entendre avec le Sénat sur la formule de la loi contre les prétendants, et le ministère se relira.
Alors fut formé le ministère Ferry (21 févr. 1883), pris dans les deux groupes principaux, la Gauche et YUnion, qui constitua à la Chambre une majorité compacte et dura plus de deux ans. Sous ce ministère s'opéra la scission entre le gros du parti républicain et l'Extrême gauche. Le parti républicain avait, en arrivant au pouvoir, abandonné comme chimérique le programme de 18G9. Il ne demandait plus que l'achèvement de la réforme scolaire, la réforme du service militaire, la liberté des syndicats et une revision de la Constitution, « tempérée, partielle, opportune » (c'étaient les expressions de J. Ferry en 1881). Le parti s'appelait républicain de (joueernement, ses adversaires le surnommèrent opportuniste.
Le parti républicain d'opposition conservait l'ancien nom de radical Qi l'ancien programme, l'impôt sur le revenu, la séparation de l'Eglise et de lEtat, et demandait une revision radicale de la Constitution pour ôter au Sénat le j)Ouvoir d'arrêter les réformes votées par la Chambre. Le conflit entre les deux politiques se compliquait d'une rivalité entre deux personnels.
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Les partisans de (laiiiljclla el de l"'eii y i^ardaieiil pour eux les avantages du gouvernement; les radicaux en étaient exclus.
La lutte fut d'abord sourde. La majorité, abandonnant le rachat des chemins de fer par ll^tal. accepta les conventions conclues par le ministi're en 188.>, ipii laissaient les grandes compagnies maîtresses des chemins de fer. — La réforme de la magistrature fut remplacée par un expédient, la suspension de rinamovibililé, qui permit au gouvernement de mettre à la retraite les magistrats les plus hostiles à la liépublique (nov. 1883). — Les radicaux avaient combattu ces deux mesures; ils s'unirent à la majorité pour voter la loi qui rendit publicjues les séances des conseils municipaux (1881), la ](ji de 1881, qui rendit à la France le divorce aboli en 1815, la loi qui permettait la création de syndicats professionnels; on vola aussi l'égalité du service militaire, qui fut rejetée par le Sénat.
Le conflit entre la Gauche radicale et le gouvernement devint aigu sur la revision de la Constitution, la politique coloniale ' et la politique financière. Le ministère fit voter par les deux Chambres la revision, mais en promettant au Sénat de la limiter à une petite réforme du système d'élection. Les radicaux soutenaient qu'une fois réuni le Congrès devenait souverain et avait le pouvoir de revision illimitée. Le Congrès, par 509 voix contre 172, vota la revision daoùt 1884, qui se borna à éliminer de la Constitution les dispositions sur l'élection du Sénat. Après quoi une nouvelle loi modifia le recrutement du Sénat; elle attribua aux départements les 75 sièges inamovibles à mesure qu'ils deviendraient vacants, et donna aux conseils municipaux un nombre de délégués sénatoriaux variable suivant le nombre des conseillers, de façon à atténuer, mais très faiblement, le privilège des petites communes.
En matière financière, le parti républicain avait, dès 1879, abandonné le système de l'économie dans les dépenses et de l'amortissement de la dette établi par l'Assemblée de 1871, pour adopter le principe des « dépenses productives » ou nécessaires à la constitution de la démocratie, conslruclion de chemins de
1. Sur la iHililiiiuL' idldiiiali'. Miir. ri-ilc--;oii~. le l'iiaiiiliv Empire colonial français.
HiSTÛinK GÉNÉnALE. MI. .'J
34 LA THdtSIKMK REPrHLlQIF.
fer et d'écoles primaires. — Les frais des expéditions et des administrations coloniales montèrent annuellement à plusieurs centaines de millions.
On s'était habitué à voir chaque année un excédent sur les recettes prévues au budget. Mais la longue crise économique qui commença en France après le krach de Vlnion générale, en 1882, amena une succession de raoins-values. On eut un déficit chronique et un accroissement rapide de la dette, auquel on para provisoirement par des emprunts avoués ou dissimulés.
Mais la lutte la plus violente porta sur la politique coloniale. Les radicaux combattirent le principe même des expéditions et surtout la conquête du Tonkin. J. Ferry répondit par la formule : « Le péril est à gauche ».La masse républicaine se scinda en deux partis, républicains modérés [ojiporhnilstes) et radicaux.
Une dépèche du Tonkin annonçant la retraite de Langson efîraya la masse des députés républicains. Le chef du parti radical, Clemenceau, accusa le gouvernement d'avoir engagé le pays malgré lui: le ministère fut mis en minorité par 306 voix (dont 86 de la Droile) contre 149 (30 mars 1885).
Les élections de 1885. — Le ministère Brisson formé péniblement, le 6 avril, d'un mélange de radicaux et de républicains, fit appel à la « concentration des forces républicaines ». Il conclut la paix avec la Chine et fit voter la loi du scrutin de liste.
Dans les élections d'octobre 1885, les partis conservateurs s'entendirent presque partout sur une liste unique; le parti légitimiste, privé de son prétendant par la mort du comte de Chambord en 1883, s'était fondu presque entièrement dans le parti orléaniste ; royalistes et impérialistes s'unirent en une Opposition constitutionnelle, qui, évitant d'attaquer la République, fil campagne, au nom de la religion catholique et des intérêts conservateurs, contre les lois scolaires, l'expulsion des congrégations, les dépenses exagérées et l'expédition du Tonkin.
Les républicains se divisèrent. Presque partout il y eut une liste républicaine et une liste radicale.
Au premier tour (4 octobre), il passa 176 conservateurs et 127 républicains. L'émotion fut si vive qu'au second tour tous les répubHcains, se soumettant à « la discipline républicaine »,
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volèrent pour la liste de concentration formée dos candidats républicains qui avaient eu au premier tour la majorité relative. La Chambre fut composée de 202 conservateurs et de 382 républicains. La division était régionale : l'Est et le Midi avaient élu des républicains; l'Ouest et le Nord, des conservateurs. Les républicains étant divisés en deux partis presque égaux (200 modérés, 180 radicaux), il ny avait dans la Chambre aucune majorité stable.
Les ministères de concentration . — Le ministère Brisson, mal vu de la Chamltre qui le rendait responsable du succès des conservateurs, ne put faire passer les crédits pour le Tonkin, combattus par la Droite et les radicaux, qu'à une majorité de quatre voix, grâce aux invalidations de vingt-deux élections de droite qui réduisirent le nombre des conservateurs à 480. Après la réélection de Grévy comme Président de la République, le ministère se retira (29 déc).
Le ministère Freycinet (7 janvier 1886) annonça une « politique de conciliation » entre « toutes les fractions de la majorité républicaine » et promit de « rétablir l'équilibre dans le budget ». Il avait fait une place au personnel radical et gouvernait en s'appuyanl sur les deux partis républicains contre la Droite. Le général Boulanger devenait ministre de la Guerre par l'appui des radicaux et se rendait populaire dans ce parti par des déclarations contre les officiers « qui faisaient parade de sentiments hostiles » à la République. Ce ministère ne fit guère que la loi d'expulsion contre les prétendants (22 juin) et la loi de 1886 qui achevait d'organiser l'enseignement primaire en excluant des écoles publiques les instituteurs et institutrices congréganisles (27 oct.). Il tomba (3 déc.) sur un amendement au budget voté par 262 voix contre 249 pour exiger la suppression des sous-préfets, — que d'ailleurs la Chambre abandonna.
Le ministère Goblet (11 déc), formé des débris du précédent cabinet, suivit la même politique, et promit d'ajourner toutes les questions sur lesquelles les deux partis républicains seraient en désaccord. Il fut inquiété par la tension des rapports avec le gouvernement allemand, qui aboutit à l'incident Schnœbelé (21 avril 1887). Il tomba (17 mai) sur un ordre du jour de
36 LA TROISIÈME RÉPLBLIOLE
la Chambre, déclarant insuffisantes « les économies introduites dans le budget de 1888 ». La majorité qui le renversa était formée de 16o conservateurs et i 10 républicains, contre 257 républicains; on avait voulu surtout se débarrasser de Boulanger.
Freycinet, chargé de constituer le cabinet, ne put s'entendre ni avec les radicaux qui exigeaient un programme de réformes, ni avec les modérés, qui ne voulaient pas du général Boulanger. Après de longues négociations, on forma un ministère Rouvier (30 mai), pris dans le parti républicain modéré, qui abandonna la concentration et adopta une tactique inverse. Il s'entendit avec la Droite, qui promit de cesser l'opposition, en se réservant de combattre « les mesures anti-religieuses et anti-sociales », les emprunts et les impôts. Ce fut la « politique d'apaisement » ; le parti républicain modéré faisait la paix avec le clergé et les conservateurs pour combattre les radicaux.
La crise présidentielle. — Le ministère d'apaisement se débarrassa du général Boulanger, en l'envoyant commander un corps d'armée à Clermont; son départ fut l'occasion d'une manifestation à la gare de Lyon (8 juillet 1887), et ses partisans commencèrent à attaquer violemment le ministère.
Pendant les vacances, le sous-chef d'état-major au ministère de la Guerre fut arrêté et révoqué pour avoir vendu des croix de la Légion d'honneur; on avait voulu atteindre en lui un auxiliaire de Boulanger. Mais les poursuites firent découvrir que le gendre du Président de la République, Wilson, était compromis dans des afîaires analogues.
A la rentrée, la Chambre, par 338 voix contre 130, vota une enquête parlementaire sur « les faits de trafic des fonctions jiubliques et des décorations ». Le procès amena à poursuivre Wilson. Les radicaux demandèrent à interpeller sur la situation; le ministère réclama le renvoi de la discussion, qui fut rejeté par 317 voix contre 238, et se relira (19 nov.). Le vote visait surtout (irévy, qui soutenait encore son gendre.
Grévy essaya de constituer un ministère, mais tous les hommes politiques lui déclarèrent qu'aucun ministère n'était possible tant qu'il resterait Président de la République. Grévy hésita jus(|u"au 30 novembre. Il avait annoncé le message de
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(léinissioii dès le 26. Mais les radicaux de lExlrème gauche. voulant à tout prix éviter l'élection de J. Ferry, s'entendirent avec Boulanger, venu secrètement à Paris, pour décider Grévv à rester, en lui constituant un ministère. On nég-ocia secrètement pendant les deux « nuits historiques » (28-30 nov.). Dans la nuit du 28 on envoya des délégués à Floquet et à Freycinet pour former un ministère 011 serait entré Boulanger; tous deux refusèrent. — Dans la nuit du 29, une réunion où Boulanger assistait proposa pour président du conseil Clemenceau, qui refusa, puis Audrieux, qui acceptait, mais en écartant le général Boulanger. On ne put donc s'entendre.
La foule, impatiente d'apprendre la (ItMiiission de Grévy, se porta sur la Chambre des députés. La Chambre, pour forcer Grévy, s'ajourna à six heures du soir, « attendant la communication qui lui avait été promise »; le Sénat s'ajourna à huit heures. Devant ce vote unanime Grévy céda enfin, et fit annoncer le message de démission (1" déc.) qui fut lu le 2 décembre.
Le parti républicain modéré voulait élire Président de la République J. Ferry, qui avait pour lui la grande majorité du Sénat. Mais Ferry était resté impopulaire à Paris depuis le siège de 1810; le conseil municipal de Paris déclara qu'il ne répondait pas de l'ordre s'il était élu. La majorité républicaine, intimidée par la crainte d'un conflit, hésita, puis se rallia à la candidature d'un républicain modéré, Carnot, proposée par les radicaux pour faire échec à Ferry. Au [iremier tour, Carnot eut 303 voix, J. Ferry 212, Freycinet 76; la Droite, ne voulant pas voter pour l'auteur de l'article ", égara ses voix sur le général Saussier. — Au deuxième tour, Carnot fut élu par 616 voix (3 déc). La crise boulangiste. — Carnot revint au système de la concentration républicaine. Son ami Tirard, chargé de former le ministère, prit des membres de tous les partis avec un programme « de concorde et d'entente républicaine » (13 déc). Mais un parti d'opposition césarienne se formait autour du général Boulanger. Aux élections complémentaires, un comité fît voter pour lui dans quatre départements. Le ministère apprit que le général était venu à Paris secrètement s'entendre avec ses partisans: il lui retira son einpldi. 11 se créa un Comité de
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proteslalion nationale dirigé par quelques députés radicaux. Le ministère mit Boulanger à la retraite.
Boulanger, devenu éligible, adopta la tactique de se présenter à chaque élection complémentaire dans les départements où les oppositions de gauche et de droite réunies étaient assez fortes pour le faire passer. Il résuma son programme en trois mots : « Dissolution, Revision, Constituante ». 11 s'agissait d'abolir le régime parlementaire, et de faire voler par une constituante spécialement élue un régime analogue à la constitution de 1848 : une Assemblée unique, un Président élu directement au suffrage universel et indépendant de l'Assemblée, c'est-à-dire maître de la force armée et des fonctionnaires.
Le parti radical se déclara contre Boulanger, mais sans renoncer à la revision. Le ministère ayant combattu la proposition de revision, fut mis en minorité par 268 voix contre 231 et fut remplacé (4 avril 1888) parle ministère Floquet, où dominaient les radicaux.
Le parti royaliste entra alors ouvertement dans la lutte. Le comte de Paris lança un manifeste qui demandait la dissolution et la revision afin d'établir par le suffrage universel une monarchie démocratique fondée sur l'appel au peuple.
Il ne restait plus en face du parti républicain que des partis plébiscitaires : impérialiste, royaliste, révisionniste. — Les groupes monarchistes de la Chambre formèrent un comité commun, chargé d'agiter pour la dissolution de la Chambre. — Le parti de Boulanger, m[\[w\énationalo\irevisionniste,ïii appel à tous les Français, y compris les conservateurs, pour fonder « la République ouverte ». — Les partis monarchistes adoptèrent la tactique de « l'action parallèle » avec le parti révisionniste : ils voteraient pour Boulanger, qui devait « faire la trouée ».
Boulanger, élu député, vint à la Chambre demander l'urgence pour la revision. Elle fut rejetée par 377 voix contre 186 (4 juin). Puis il demanda la dissolution. Enfin, renonçant à agir sur la Chambre, il travailla à préparer l'opinion pour les élections générales de 1889 en faisant plébisciter sur son nom dans les élections complémentaires. Il n'eut aucun succès dans les départements républicains de l'Est et du Midi; il fut élu avec de fortes