ALEX A NOUE III
d'oukazes qui aggravèrent leur sort. Tous ceux qui étaient élaijlis dans une zone d'une largeur de cinquante versles, tout le long de la frontière, en furent expulsés. Les règlenients qui liniilaient l(Mir dioil de vivre dans les campagnes furent revisés et appliqués avec une nouvelle rigueur. Les Israélites <\u\, de leurs ghettos des bords de la Vislule, du Niémen ou du Dniepr, avaient trouvé moyen de lillrer dans les provinces de l'intérieur, en furent expulsés, sauf exceptions élroilement liniilées. En même temps, des règlements nouveaux déterminèrent le lant pour cent d'Israélites que pouvaient recevoir les gymnases et les universités — 3 pour cent dans les deux capitales, o pour cent dans les villes de l'intérieur, 10 pour cent, au maximum, dans les villes de l'Ouest, même quand les Juifs y faisaient le tiers ou la moitié de la population.
Les mesures prises contre les Polonais les ont atteints encore plus gravement. Non seulement leur droit d'occuper des emplois ou de posséder des terres (dans les gouvernements du Sud-Ouest autres que ceux de la Pologne proprement dite) a été restreint, mais, de plus que les étrangers et les Juifs, ils ont eu à soufTrir dans leur fidélité à leur langue et à leur religion.
En 18G9, le polonais avait été rayé des programmes de l'enseig-nement secondaire. Après 1870, sous l'inspiration du Curateur de la circonscription académique de Varsovie, x\poukhtine, la même suppression fut opérée dans l'enseignement supérieur (Université de Varsovie) et dans l'enseignement primaire. Puis l'emploi du polonais cessa d'être toléré dans les dernières administrations qui en faisaient encore usage. Les noms des rues, les enseignes même des magasins durent être en russe. Dans l'ancienne Lilliuanie, la chasse au polonais prit le caractère d'une véritable inquisition.
Mais ce n'élail pas encore tant la langue que la religion qui séparait les Polonais des Russes. Depuis 1832, le gouvernement avait fait la guerre aux congrégations et au clergé catholique, particulièrement dans l'ancienne Lithuanie, nous avons vu par quels procédés on avait ramené les uniates à l'orthodoxie. La même politique s'accentua sous Alexandre III. Les sémi-
naires, où le nombre des élèves fut limité, furent tenus sous une étroite surveillance. En Lithuanie, on s'efforça de substituer aux prêtres polonais des prêtres originaires de Samog-itie. Il fut rigoureusement interdit aux curés de sortir de leurs paroisses, de construire de nouvelles églises, ou simplement de réparer les anciennes, sans autorisation administrative. Ces défenses, ag-gravées parfois par le zèle brutal des autorités provinciales, donnèrent lieu à des troubles et à des scènes sanglantes.
Dans l'ancien royaume de Pologne, dans le gouvernement de Chelm, il existait une nombreuse population uniate, de race petile-russienne. Le g-ouvernement entreprit de la ramener à l'orthodoxie. De 1866 à 1875 il prépara le terrain en supprimant dans les cérémonies des uniates tout ce qui s'y rapprochait du catholicisme et s'éloignait des formes de la pure orthodoxie. En 1875, il mit en circulation, dans la province, des adresses au tsar pour lui demander le rétablissement du culte orthodoxe : des signatures furent obtenues par force ou par ruse; contre les récalcitrants, on employa les amendes, l'incarcération, la fustigation, la déportation, etc. Le culte orthodoxe fut donc rétabli partout, les uniates officiellement déclarés orthodoxes et, en 1888, Alexandre III vint faire une visite solennelle à la nouvelle cathédrale orthodoxe de Chelm. Mais ces recrues une fois conquises à l'orthodoxie, il fallait les empêcher de retourner à leur ancienne religion ou d'en pratiquer secrètement les rites. De là un ensemble de mesures policières qui subsistent encore aujourd'hui, à peine adoucies.
La russification dans les provinces baltiques. — Jusqu'au règne d'Alexandre III, les provinces baltiques, Livonie, Esthonie et Gourlande, avaient occupé dans l'Empire une situation privilégiée. Les traités qui les avaient réunies à la Russie avaient stipulé qu'elles conserveraient leurs droits et privilèges; en d'autres termes, que les barons allemands, descendants des Porte-Glaive d'autrefois, continueraient à posséder la terre et à gouverner dans leurs assemblées provinciales, conjointement avec les bourgeois allemands de Riga, Revel, etc., la masse des serfs esthes ou lives. Sous ce régime, les provinces baltiques avaient été prospères. La longue paix qu'elles durent à laprotec-
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tion russe dcvcloppa leur richesse matérielle; et, d'autre part, les tsars tirent de la noblesse bal tique la péj)inière de leurs généraux, de leurs ministres, de leurs diplomates. Nous avons déjà dit quelles jalousies en étaient résultées en Russie.
Dès 1883, Alexandre III charg-ea le sénateur Manasséine d'une enquête sur la situation des provinces baltiques. Les résultats de cette enquête se développèrent les années suivantes. L'organisation administrative du pays fut changée; ses libertés provinciales supprimées. En 1881), les Landgerichte et Vogtgerichte, élus par la noblesse, furent abolis; à leur juridiction fut substituée celle déjuges de paix nommés et révoqués par le ministre de la justice; les tribunaux d'arronJissement, de Uevel, Riga, Mitlau et Libau, furent subordonnés à la Cour d'appel de Saint- Pétersliourg. En même temps le russe fut rendu obligatoire partout, exception faite, à titre temporaire, pour les tribunaux de bailliage. Les conseils municipaux durent délibérer en russe. Puis la russification s'étendit aux établissements d'instruction, aux gymnases, aux écoles primaires qui, de l'autorité de la noblesse et des pasteurs luthériens, passèrent sous celle du Ministère de l'Instruction publique, et enfin à l'Université de Dorpat, qui fut transformée et débaptisée. Depuis 1895, Dorpat a repris son nom russe du moyen âge, lourief.
Enfin, comme en Pologne, la guerre religieuse accompagna la guerre de langues. Les paysans esthoniens ou lives ne tenaient guère au luthéranisme, qui était pour eux, avant tout, la religion des maîtres; sous Nicolas P"", le comte Protassof, procureur général du Saint-Synode, avait converti plus de 100 000 d'entre eux par des moyens analogues à ceux qu'il employait, au môme moment, dans les anciennes provinces polonaises. La propagande, interrompue sous Alexandre II, reprit sous Alexandre III, à grand renfort de mesures administratives. Il ne semble pourtant pas, jusqu'à présent, que ses succès soient très brillants; le paysan baltique veut bien s'affranchir du baron et du pasteur, tous deux allemands et luthériens, mais il ne se soucie guère d'échanger leur autorité contre celle du tchinovnik et du pope.
La russification de la Finlande. — La situation de la Finlande dans l'Empire ressemblait à celle des provinces balti-
ques, avec un caractère plus marqué d'autonomie et d'isolement. Avant même le traité par lequel elle a été régulièrement cédée par la Suède (traité de Frederikshamm, septembre 1809), l'empereur Alexandre P' avait spontanément concédé aux Finlandais des droits égaux, sinon supérieurs, à ceux dont ils avaient joui pendant leur union avec la Suède. Le 27 mars 1809, à Borgo, devant les représentants des quatre ordres, il avait confirmé et ratifié « la religion et les lois fondamentales du pays, ainsi que les privilèges et les droits dont chacun des ordres du Grand- Duché, en particulier, et tous ses habitants, en général, jouissent en vertu de sa constitution ». Et c'est ainsi que, suivant l'expression du ministre d'Alexandre, Speranski, la Finlande était devenue, non une province de l'État russe, mais un Etat particulier, sous la suzeraineté russe.
Jusque sous Alexandre III, la constitution finlandaise, appliquée avec plus ou moins de libéralisme, suivant les souverains, resta intacte. Aucune difficulté ne surgissant avec le pouvoir suzerain, la seule question politique, dans le Grand- Duché, fut la lutte des suécomanes, bourgeois et nobles d'origine et de langue suédoise, et des /inno)nanes, habitants des campagnes, qui, grâce à leur énorme supériorité numérique (85 p. 100 de la population totale) et surtout à l'appui du gouvernement russe, gagnaient sans cesse du terrain. Lutte pacifique, du reste, et qui n'entrava pas un seul instant le progrès économique du pays. En trois quarts de siècle, sa population passa de 900 000 âmes environ, en 1812, à 2 300 000 en 1886, et ses revenus montèrent de G à 1 millions de marks (le mark finlandais est égal au franc) à environ 40 millions.
Cette prospérité que les Finlandais opposaient orgueilleusement au médiocre développement de leurs voisins russes, ne pouvait pas ne pas provoquer de jalousies. Il vint un moment où les publicistcs russes se demandèrent si la prospérité de la Finlande n'était pas duc aux sacrifices du contribuable russe. On calcula que les dépenses d'intérêt général, cour, liste civile, Affaires étrangères. Guerre, Marine, dont la Finlande aurait dû supporter une part proportionnelle à sa population, retombaient en réalité, [)0ur leur [)resque totalité, sur la Uussie
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proprement dite; que le hiidj^el de la Guerre, par cxenn)le, représentait 28 p. 100 du budget russe, et seulement 17 p. 100 du budget linlandais, a[)rès en avoir été, jusqu'en 18~0, seulement 6 ou 1 p. 100; que, d'autre part, sur la totalité des recrues de cliaque année, on en incorporait en Russie 33 p. 100, en Finlande 11 p. 100, etc. ; et qu'en définitive, dans une Euro[)e armée jusqu'aux dents, la Finlande faisait moins, pour sa défense, non seulement que les grandes puissances militaires, mais encore que la Suisse ou la Belgique. A qui devait-elle cette situation privilégiée, sinon aux Russes ? Et, loin de s'en montrer reconnaissants et d'ouvrir toutes grandes, à ces généreux protecteurs, les portes du Grand-Ducbé, les Finlandais s'efforçaient de les tenir à distance. Alors que les Finlandais pullulaient dans les hautes administrations russes, dans les hauts grades de l'armée et de la marine russes, il était défendu aux Russes d'occuper des fonctions en Finlande ou d'y acquérir un immeuble sans se faire naturaliser Finlandais, ou sans une autorisation spéciale du gouvernement de Helsingfors. La voie ferrée, entre Pétersbourg et la Finlande, était aux mains des Finlandais, administrée en suédois ou en finnois : à quebjues kilomètres de leur capitale, les Russes devaient passer par les douanes finlandaises, se procurer de l'argent finlandais, des marks, au lieu de leurs roubles qui cessaient d'avoir cours, acheter des timbres finlandais, s'expliquer avec des fonctionnaires qui ne voulaient pas savoir le russe. Situation d'autant plus mortifiante, que, justement à cette frontière si jalousement fermée, les Russes se trouvaient dans la province de Viborg, une acquisition du traité de Nystad. En rétrocédant bénévolement au grand-duché de Finlande celte conquête de Pierre le Grand, Alexandre I" n'avait sans doute pas voulu en faire un bastion tourné contre sa capitale. Et la conclusion de tout cela, c'était que les actes d'xVlexandre avaient été mal compris, ou faussement interprétés par les Finlandais, grâce à la négligence des bureaucrates de Pétersbourg; que le moment était venu de reviser soigneusement la soi-disant constitution finlandaise, et d'unir plus étroitement le Grand-Duché à l'Empire.
Du côté finlandais, on répliquait en affirmant la validité
perpétuelle des actes de 1803 que le gouvernement russe ne pourrait modifier sans violer une parole impériale ; il ne pouvait, sans le consentement des Finlandais, ni toucher à leurs lois, ni augmenter leurs charges. Du reste, l'infériorité de ces charges s'expliquait suffisamment par la différence des situations des deux pays : petit pays de deux millions d'âmes, la Finlande n'a pas de prétention à une politique « mondiale »; serait-il juste que le contribuable finlandais supportât, dans la même jtroportion que le contribuable russe, les frais de la conquête du Caucase, de la mer Noire, ou de l'Extrême-Orient?
On n'a pas à prendre parti, ici, entre ces deux thèses rivales. Tout ce qu'on peut remarquer, c'est que les Finlandais ont assurément raison en arguant des concessions d'Alexandre ?"■; mais que, d'autre part, ces concessions, inspirées par un libéralisme peu soucieux des intérêts russes, ne sont pas en concordance avec les exigences d'une politique européenne qui devient de jour en jour plus centraliste. Deux millions de Finlandais ne sont pas fondés, en fait, à réclamer à cent trente millions de Russes un traitement que la Bavière, par exemple, n'a pu obtenir de la Prusse, dans des circonstances infiniment plus favorables; à la longue, leur autonomie est devenue une sorte d'anachronisme, dont le maintien eût nécessité des précautions et une souplesse que peut-être les Finlandais n'ont pas toujours eues. Il faut se garder, quand on a deux patries, de manifester un amour trop exclusif à la ])lus ])etite des deux.
Le règne d'Alexandre III, si dur aux barons et à la bourgeoisie baltique, ne devait pas être beaucoup plus doux pour les Finlandais. A la vérité, par un rescrit du 28 février-12 mars 1891, l'Empereur Grand-Duc avait donné à ses sujets de Finlande l'assurance qu'il respecterait leurs droits, et pendant les premières années, jusque vers 1890, tout resta dans le statu qiio. Mais, à partir de cette époque, une série de mesures marquent la volonté du gouvernement central de rapprocher les deux pays, intellectuellement et économiquement. Des lycées russes sont créés en F'inlande; on commence à exiger dans les hautes administrations la connaissance du russe. En 1891, il est décidé que toute la correspondance entre Pélersbourg et le gou-