‹ Histoire générale du 4e siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 74 sur 202 · V. — Les affaires d'Orient · texte numérisé non relu

V. — Les affaires d'Orient

Quelles ont été les conséquences de la Triple Alliance et de l'Alliance franco-russe? ?sous ne pouvons les apprécier qu'au point de vue spécial de la question d'Orient.

La question bulgare. — Une seule question, parmi celles que le traité de Berlin avait essayé de résoudre, créait en Orient une dangereuse situation aiguë : c'est la question bulgare. M l'union proclamée en 1886 de la Bulgarie et de la Roumélie Orientale, ni l'élection du prince Ferdinand, n'étaient reconnues par les diverses puissances qui avaient pris part au congrès. Cependant l'Angleterre et l'xVutriche se montraient favorables et, après elles, l'Allemagne et l'Italie paraissaient indifTérentes. La France et la Russie restaient irréductibles dans leur opposition. Les violences du gouvernement de Stamboulof, nettement opposé à l'influence russe, n'étaient pas faites pour modifier leur altitude.

Mais en revanche la Bulgarie, qui avait déjà obtenu de la Porte la concession de bérats aux évèques bulgares de la Macédoine (26 juillet 1890), continua à entretenir avec elle des rela-

vue de certaines évenlualités, soit sous forme de convention militaire réalisant ce dessein, l'instrument diplomatique de l'alliance franco-russe existe aujourd'hui et qu'il a été la conséquence presque immédiate des fêtes de Cronstadt ... Sur quels renseignements s'appuie M. E. Daudet pour émettre cette affirmation, c'est ce qu'il ne nous dit pas. 11 était de notre devoir de la mentionner, mais en en laissant à son auteur toute la responsabilité.

lions de plus en plus cordiales. Le sultan n'allendait plus qu'une occasion de reconnaître la validité de l'état de choses existant en Bulgarie. Une série d'événements où le hasard eût autant de part que la volonté des hommes la lui fournit. La chute, puis l'assassinat de Stamhoulof firent disparaître le plus résolu des adversaires de l'inlluence russe, en même temps que l'avènement du cabinet Stoïlof donnait une part légitime dans le personnel gouvernemental aux partisans de cette môme influence. La décision prise par le prince Ferdinand de faire embrasser à son jeune fils, le prince Boris, la confession grecque orthodoxe fut pour la principauté un événement capital. Le tsar ayant accepté d'être le parrain du jeune prince, la réconciliation avec la Russie pouvait être considérée comme faite. Le sultan proposa alors aux ditTérenls cabinets européens de reconnaître l'élal de choses existant en Bulgarie, et cette reconnaissance est aujourd'hui un fait accompli.

Autonomie de la Crète. — La question créloise vient aussi de recevoir une solution.

Après le traité de Berlin, la situation de cette île avait été réglée par le pacte de Halepa (30 septembre 1878), qui modifiait et complétait le règlement organique de 1868. Mais à la suite des troubles survenus en 1889, une partie des privilèges qu'il accordait aux Cretois avait été suspendue par le firman du 26 octobre 1889. Bien loin de faire cesser les désordres, ces mesures de rigueur les aggravèrent; en 189i, les délégués chrétiens furent unanimes à demander au sultan l'exécution du pacte d'IIalepa. et, devant l'état profondément troublé de l'île, ce dernier se décida à y envoyer un gouverneur général chrétien, l'ancien prince de Samos, Alexandre Carathéodory Pacha.

Mais Carathéodory Pacha se sentit bientôt impuissant devant l'hostilité réciproque des chrétiens et des musulmans, ces derniers du reste étant encouragés sous main par la Porte. Il donna sa démission, et son prédécesseur, Turkhan Pacha, fut renvoyé en Crète. Ce fut le signal d'une aggravation dans la situation, qui obligea les puissances à demander au sultan des réformes, que celui-ci accepta, et à en faire surveiller l'exécution par une commission formée des représentants consulaires

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des six grandes puissances résidant à la Cancc (août 189G). Les Cretois acceptèrent ces dispositions (i septembre 1896).

Après quel<]ues mois de tranquillité relative, les troubles recommencèrent au début de l'année 1897, ipiand clirétiens et musulmans, les uns excités, les autres encouragés par la mauvaise volonté que mettait la Turquie à accomplir les réformes promises, virent en outre la Grèce décidée à faire la guerre aux Turcs au sujet de la Crète. Le blocus de la Crète fut décidé par les puissances, auxquelles — après l'arrivée de la Ilottille de torpilleurs du prince héritier et le débarquement du corps expéditionnaire du colonel Vassos — le sultan remit l'île en dépôt (février 1897). Les mômes puissances envoyèrent alors en Crète des contingents de troujies pour maintenir un ordre relatif et assurer la sécurité du pays qui leur était confié. L'arrivée de ces troupes internationales ayant ramené un peu de calme dans les villes, et la défaite de la Grèce ayant eu pour conséquence le départ des soldats du colonel Vassos, les amiraux, qui avaient proclamé l'autonomie de la Crète le 22 mars, purent décider la levée du blocus dès la fin de mai, tandis que les représentants des puissances à Conslantinople travaillaient à l'élaboration d'un règlement provisoire qui fut adopté à la fin de l'année.

La retraite de l'Allemagne et de l'Autriche du concert européen (mars 1898), les nouveaux troubles survenus en septembre de la même année, n'empêchèrent pas la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et la Russie de poursuivre en commun la solution de la question Cretoise. Elles y sont heureusement parvenues. Il n'y a plus actuellement un seul soklat turc dans l'île, où la souveraineté du sultan n'est plus marquée que par son drapeau flottant sur un point fortifié. Sur la proposition de la Russie, le prince Georges de Grèce a été nommé Haut Commissaire et son arrivée a été saluée avec enthousiasme par la population entière, chrétiens et musulmans (décembre 1898).

La guerre turco-grecque. — Xous avons vu que c'était l'attitude de la Grèce, qui, au commencement de 1897, avait provoqué en Crète un renouvellement des troubles. Les événements dont la Crète était le théâtre depuis le pacte d'IIalepa et

qui prirent, dès 1804, une gravité particulière, ne devaient pas manquer en cfTet d'avoir leur contre-coup dans la péninsule hellénique. L'agitation devint si forte que le gouvernement du roi Georges, qui avait d'abord paru incliner sincèrement à la modération et à la paix, se vit entraîné à la guerre au début de 1897. La nouvelle du changement d'altitude que lui imposaient l'opinion et surtout les menées des sociétés secrètes telles que YHetairia, fut la cause des mouvements crétois de janvier 189", et ceux-ci, à leur tour, déterminèrent dans tout le monde hellénique une telle poussée belliqueuse que la guerre devint inévitable.

Puisqu'il en était ainsi, le mieux était de localiser un incendie qu'il était impossible d'éteindre. Les puissances, qui l'avaient compris dès le mois de février, n'en firent pas moins tous leurs eflbrts pour éviter la rupture. Elle eut lieu le 18 avril par la remise que le gouvernement ottoman fil de ses passeports au prince Mavrocordalo, ministre de Grèce à Conslanlinople. Les hostilités, qui avaient déjà commencé depuis plusieurs semaines à la frontière thessalienne par des engagements entre bandes d'irréguliers, s'ouvrirent aussitôt. On sait quel en fut le résultat. Les troupes grecques, malgré leur vaillance, ne purent tenir devant l'armée ottomane, aussi brave, mais plus nombreuse, mieux organisée et mieux commandée qu'elles. Le 11 mai, la Grèce vovant la Thessalie tout entière au pouvoir de l'ennemi et le cœur du pays menacé, dut demander la médiation des puissances, qui l'accordèrent et sous les auspices desquelles fut signé l'armistice du o juin.

Les préliminaires de paix, qui donnèrent lieu à de longues et pénibles négociations entre les deux puissances belligérantes et les ambassadeurs représentant à Conslanlinople les puissances médiatrices, ne furent signés que le 18 septembre.

La Grèce accordait à la Turquie une rectification de frontières du côté de la Thessalie, entraînant pour elle la cession d'environ oo kilomètres carrés. Elle s'engageait à payer une indemnité de guerre de 4 millions de livres turques. Elle promettait d'ouvrir des négociations pour la conclusion avec la Turquie de conventions diverses réglant les questions de nalio-

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nalité, consulaire, (rexlradilioii cl de répression du l»rigandage. Enfin il fut stipulé entre les puissances qu'une commission internationale aurait sous son contrôle absolu « la perception cl Icniphti de revenus suflisaut au service de reniprunt pour l'indemnité de guerre et des autres dettes nationales », et serait établie à Athènes. La Grèce sortait donc meurtrie de la lutte qu'elle avait engagée si imprudemment, mais si ce traité marque un recul de riicllénisme, il n'en est pas moins évident que les elTorls des Grecs n'ont pas tous été perdus, })uis(jue la Crète a acquis son autonomie sous le hautcommissariat du prince Georges de Grèce et qu'il n'est pas probable qu'elle revienne jamais sous la domination ottomane.

La question arménienne. — Vn insuccès beaucoup plus complet a marqué les efforts des Arméniens. Par l'article Gl du traité de Berlin, la Porte s'était engagée à « réaliser... les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les xVrméniens et à garantir leur sécurité contre les Gircassiens et les Kurdes », et à donner « connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances, qui en surveilleront l'application ». Devant l'inaction de la Porte, un réveil de la nationalité arménienne se manifeste en 1885 et, en janvier 1893, un mouvement éclata à Césarée et à Marsivan, qui fut comprimé avec la dernière rigueur. De nouveaux soulèvements y répondirent à Biblis (août-septembre 1894) et à Sassoun. La répression fut féroce. Une population d'environ cinq mille âmes fut massacrée et ses villages détruits. Devant les énergiques représentations des trois am])assadeurs d'Angleterre, de France et de Russie, la Porte se décida à adopter quelques réformes (ordre grand-viziriel et décret du 24 octobre 1895).

L'annonce de ces réformes n'eut d'autres résultats que de donner le signal d'un véritable massacre des Arméniens, dans lequel la complicité des autorités turques paraît évidente : à Trébizonde, à Erzeroum, à Biblis, cà Diarbékir, à Marache, des milliers d'iVrméniens furent égorgés sans distinction d'âge ni de sexe, tandis qu'à Zeitoun, deux mille Arméniens étaient assiégés par des forces considérables. A la fin de février 1896

on évaluait à plus de 37 000 le nombre des chrétiens tués. Plus de 290 000 étaient réduits à la misère, environ 40 000 maisons ayant été pillées. Cependant le gouvernement ottoman ayant consenti à une capitulation pour Zeitoun (11 février 1896), et l'impression de terreur produite par les massacres venant en aide à la délente produite par la tournée d'inspection de Chakir Pacha dans les villages où les réformes devaient être mises en pratique, un moment d'accalmie se produisit. La Porte en profita pour ne rien faire. C'est alors qu'alin d'attirer l'attenlion de l'Europe, un groupe d'Arméniens fit sur la Banque de Constanlinople cette tentative à main armée qui fut le signal d'un épouvantable massacre (26 août 1896) dans les rues de la capitale. Cette fois l'Europe parut s'émouvoir. Les stationnaires de Gonstantinople furent doublés; les puissances envoyèrent leurs (lottes dans les eaux ottomanes, et devant ces manifestations l'exécution de quelques réformes a été commencée (février 189~), mais la question arménienne n'en reste pas moins la plus difficile, la plus délicate de toutes celles que la politique internationale aura un jour à résoudre en Orient.

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