IV. — L'Alliance franco-russe
La Triple Alliance persiste donc en fait à l'heure actuelle, mais un nouveau groupement s'est créé à côté d'elle, destiné à lui faire équilibre, aussi sincèrement pacifique qu'elle prétend l'être, mais résolu à maintenir, comme on l'a dit d'une expression heureuse, une paix voulue et non pas une paix subie : c'est l'alliance franco-russe.
La France et la Russie avant le congrès de Berlin.
— C'est presque au lendemain de la guerre de 1870 qu'il faut en chercher les premières origines. Un certain nombre de politiques russes avait jugé dès lors qu'une France puissante et forte était nécessaire à l'Europe pour empêcher une prépotence trop complète de l'Empire germanique, et ces sentiments se manifestèrent en 1875 quand, par une intervention aussi discrète que résolue, l'empereur Alexandre II mit fin à une situation tendue entre la France et l'Allemagne, qui pouvait devenir dangereuse. Mais l'empereur Alexandre II avait trop d'afïéction pour son oncle l'empereur Guillaume F''; il considérait trop le système de l'alliance cordiale avec l'Allemagne comme un des fondements de la politique russe, pour songer à s'en détacher. Pourvu que la paix fût maintenue et qu'un écrasement nouveau et plus complet de la France ne mit pas en péril les intérêts russes, il n'était pas disposé à abandonner cette alliance avec l'Allemagne, encore moins à en conclure une avec la France.
Le « recueillement » de la Russie. — Mais après le congrès de Berlin, une orientation nouvelle se produisit cependant dans sa politique. Nous avons dit plus haut combien la Russie était partie mécontente du congrès et combien elle avait lieu de se croire lésée par les avantages qu'en avait retirés l'Autriche. L'exécution des stipulations de l'Acte diplomatique qui avait été la conséquence des négociations de Berlin, aggrava ce mécontentement. La Russie crut voir dans l'attitude des agents diplomatiques allemands en Orient, notamment au sujet des délimitations de frontières, une certaine partialité à l'égard de l'Autriche. Elle s'en plaignit amèrement sans qu'il parût que ses récriminations fussent écoutées. L'entrevue d'Alexandrowo (1879) entre les deux empereurs Alexandre et Guillaume ne changea rien aux sentiments réciproques qui les animaient, mais n'apporta pas de détente dans une situation qu'une orientation nouvelle de la politique allemande aurait pu seule modifier. Bien loin qu'il en fût ainsi, celte politique évolua de plus en plus vers l'Autriche, en s'éloignant de la Russie, jusqu'au moment ou fût conclue l'alliance austro-
L'AI.LIANCI-: franco-russe oIT
allemande en octobre 1870, alliance que l'accession de l'Ilalie en 1883 semblait rendre de plus en plus hostile à la Russie.
La double, puis la triple alliance ne furent avouées que long-temps après leur conclusion, mais il semble bien peu probable que la Russie n'ait pas eu vent de ces gros événements diplomatiques, sinon au moment même où ils s'accomplissaient, du moins peu de temps après.
La difticullé de rompre avec des traditions anciennes, les liens de famille et d'amitié, enfin les préoccupations d'ordre intérieur que causaient au tsar Alexandre II les menées anarchistes, empêchèrent pourtant ce prince de chercher d'autres alliances pour remplacer celles de l'Allemagne et de l'Autriche. Comme l'a dit le prince Gortchakoff au moment même, pendant les dernières années du règne du tsar libérateur, la Russie se recueille.
L'empereur Alexandre III. — Il en fut de même pendant les premières années du règne de son fils et successeur Alexandre III. Mais quand les menées des nihilistes parurent arrêtées, quand la Russie sembla remise des glorieux elTorts accomplis durant la guerre de 1878, ce prince, qui se sentait l'incarnation même du sentiment national russe, tourna de plus en plus ses pensées vers la politique étrangère du grand pays dont il était le souverain et, comme sa raison était aussi droite que sa conscience, il y a tout lieu de croire que dès cet instant l'idée de l'alliance française se présenta à son esprit.
Période d'entente. La question bulgare. — Il mit cependant près de dix ans à la réaliser. Des particuliers qui étaient de très grands ou très influents personnages, pouvaient, soit en France, soit en Russie, témoigner des sentiments de sympathie réciproque qui animaient les deux pays. L'empereur, lui, continuait à attendre et à se réserver. Après l'entrevue de Skiernevice, en septembre 1884, il conclut même avec l'Allemagne un accord, dont l'existence n'a été révélée qu'en 1896, par lequel les deux puissances se promettaient une neutralité bienveillante au cas où l'une d'elles serait attaquée.
Il ne pouvait pas cependant ne pas s'apercevoir qu'à travers les multiples variations ministérielles qui l'inquiétaient et le
faisaient hésiter, il y avait une chose qui demeurait fixe et permanente, c'était la sympathie témoignée à la Russie par toute la nation française, et la politique de bons procédés à son égard qui en était la marque visiljle. L'attitude très nette, très fermement respectueuse des traités de notre gouvernement, quel que fût le ministre qui dirigeait au Quai d'Orsay, lui en fournissait une preuve tangible. A aucun moment elle ne fut plus évidente qu'après l'accueil que reçurent de ^I. Flourens les délég-ués bulgares en 1886 et, dès lors, Alexandre III fit un pas en avant. Les sentiments s'affermirent encore après son passage à Berlin en novembre d887. Bien qu'il soit admis aujourd'hui que M. de Bismarck parvint à démontrer au souverain russe, soit alors, soit plus tard, la fausseté des fameux documents, dits documents bulgares, celui-ci n'en emporta pas moins de cette entrevue la conviction que dans la question d'Orient la Russie, en dehors de la France, n'avait à compter sur personne.
Le fâcheux incident de Sagallo (17 février 1889) ne suspendit pas une évolution politique qui était commandée par la force des choses.
Enfin le sentiment national français se manifesta par le succès des emprunts russes de 1889 et 1891, tandis que par une série de mesures administratives et gracieuses le gouvernement continuait à l'égard du grand empire du Nord la politique des bons procédés.
Cronstadt. — Le résultat ne se fit pas attendre. Les événements de Cronstadt en 1891, la visite des marins russes en France en 1893 le firent connaître à l'Europe et marquèrent à ses yeux l'existence du groupement politique nouveau destiné à faire contrepoids à la Triple Alliance et dont on peut dire que, comme elle, il est sorli des délibérations du congrès de Berlin.
L'accord franco-russe. — Sous quelle forme l'accord qui a été à la fois la cause et TefTet de ce groupement politique s'est-il conclu? C'est ce qu'il est difficile de préciser'.
1. Dans son histoire diplomatique de l'alliance franco-russe, M. Ernest Daudet a écrit que : <- soit sous forme de protocole attestant le dessein de s'unir en
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Tout ce que nous pouvons dire, c'est que le terme lï alliance a été employé pour la première fois à la tribune de la Chambre par M. Hanotaux, le Kl juin 1895, et c'est (pie la mort d'Alexandre III ne semble avoir rien chaniié à la situation réciproque de la France et de la Russie. Après le voyage de l'empereur Nicolas II et de l'impéralrice Alexandra Feodorovna en France en 1896, après celui du président Félix Faurc on Russie l'année suivante, il est permis de penser que l'entente subsiste, cordiale et durable « entre les deux grandes nations amies et alliées ».