‹ Histoire générale du 4e siècle à nos joursChapitre 1 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

depuis le concile de Trente jasqu'au milieu du XVII° siècle.

Dès la fin du xiv° siècle, la réforme de l'Ep^lise m capite et in membris était devenue nécessaire. Des voix éloquentes Tavaienl réclamée; et pendant tout le xv° siècle, elle avait à diverses reprises occupé les papes et les conciles, sans succès. Des conciles de Pise (1409) et de Rome (1412), il n'était rien résulté. Le concile de Constance avait, il est vrai, provoqué les décrets de Martin V (1418), et le concile de Florence, les « concordats allemands »; mais ces décrets et concordats ne constituaient que des mesures fragmentaires, tout à fait insuffisantes, surtout après les graves désordres occasionnés par le concile de Bàle. 11 en était de même des quelques décisions prises au sujet des nominations ecclésiastiques et de la vie privée des clercs par le concile de Latran, réuni en 1512 pour d'autres motifs \ — D'ailleurs, à partir de Nicolas V, les papes avaient été trop absorbés par le « péril turc », et à partir de Sixte [V, par les intrigues italiennes ou les exigences du « népotisme », pour songer à la réforme de l'Eglise. Pendant un demi-siècle, les papes oublient leur rôle de chefs de la chrétienté, pour ne s'oc-

\. Pour rhistoire antérieure de VÉglise, voir ci-dessus, t. HI, p. 328 et suiv.; t. IV, p. 34 et suiv.; 440 et suiv.

HlSTOIRK OillilULB. V. 1

nisme avait conquis Genève, et entamait la France; le schisme anglican était consommé. En vingt ans, la moitié de la chrétienté avait rompu avec l'Eglise catholique, rejetant à la fois l'autorité de son chef et l'autorité de ses dogmes. Rien de pareil ne s'était encore produit dans de telles proportions. Au lieu de la réforme si vivement désirée et si vainement réclamée, c'était une révolution que Luther avait déchaînée.

Toutefois les contemporains n'avaient pas cessé de croire à la possibilité d'une réconciliation : Paul III devait user ses forces à la tenter. Dès son avènement, il ouvrit te Sacré-Collège à plusieurs prélats distingués et convaincus comme lui de ta nécessité d'une action prompte et énergique, tels que Pierre GaraiTa, qui avait élaboré dès 1542 un projet de réforme, le Vénitien Gasparo Contarini, connu par son hostilité aux abus de la cour pontificale et propagateur d'un mouvement libéral dans l'Eglise d'Italie, Rodolphe Pie de Carpi, Reginald Pôle, Jean Morone, évêque de Modène, Jean du Bellay, évêque de Paris, Jacques Sadolet, Jérôme Aléandre, etc. Dans cette élite, il choisit une commission qu'il chargea de préparer la réforme de l'Église, et dont le travail, terminé en 1537, fut publié à Rome en 1538 sous ce litre : Consilium delectorum eardinalium et aliorum praslatorum de emendandâ Ecclesid,

En même temps (1535), Paul III envoyait en Allemagne le nonce Vergerio, pour traiter, avec l'Empereur et les princes luthériens, de la réunion d'un concile général auquel les protestants seraient conviés. Vergerio, qui avait eu à Wittcnberg l'occasion de rencontrer Luther, sembla réussir dans sa mission, et par une bulle de 1536, le pape convoqua le concile à Mantoue pour la Pentecôte de l'année suivante. Pour s'entendre en vue du concile, les chefs du protestantisme se réunirent à Smalkalde (fév. 1537); mais là, sur les instances de Luther, ils convinrent de ne pas se rendre à Mantoue, et de n'accepter qu'un concile assemblé sur le sol allemand. D'un autre côté, le roi de France critiquait le choix de la ville, et le duc de Mantoue prétendait imposer au pape des conditions inacceptables. Devant ces difficultés, le pape abandonna Mantoue et désigna Vicence (1538); mais la reprise des hostilités entre Charles-

Quint et François P' Tobligea encore à ajourner le concile, pour le succès duquel laccord de ces deux princes lui paraissait nécessaire.

Paul III essaya alors d'un autre moyen. Après de nouvelles négociations à Haguenau et à Worms, il envoya en Allemagne le cardinal Contarini, qui était prêt à toutes les concessions possibles, avec mission d'organiser une conférence religieuse contradictoire, dans laquelle catholiques et protestants tenteraient encore une fois de s'accorder sur les points de dogme qui les divisaient. La conférence eut lieu en effet à Ratisbonne en 1541. Contarini espérait trouver, grâce aux divergences des confessions protestantes, un terrain d'entente. En cédant sur presque tous les points, il parvint à faire accepter, au moins pendant quelque temps, et grâce à une rédaction assez vague pour ne blesser personne, divers articles, concernant l'état primitif de l'homme, le libre arbitre, le péché originel, la justification. Mais il se heurta à une opposition persévérante, entretenue par Calvin, sur la question de la transsubstantiation et de la primauté du pape. D'autre part, Paul III commençait à trouver que les concessions de son légat dépassaient la mesure. Le colloque de Ratisbonne n'eut d'autre effet que de prouver une fois de plus combien était vain l'espoir de ramener les dissidents.

Le pape revint alors au projet de concile, et par une bulle du 22 mai 1542, il le convoqua dans la ville de Trente, également à portée de l'Allemagne et de l'Italie. Mais la guerre entre François P*" et Charles-Quint, un moment interrompue par la trêve de Nice, et Ig mauvais vouloir des deux princes, dont le pape accuse nettement l'hostilité, empêchèrent pour la seconde fois la réunion du concile. Ce n'est qu'en septembre 1544, après la paix de Crespy, que Charles-Quint, libre du côté de la France et inquiet pour l'Empire des progrès de la ligue protestante de Smalkalde, revint à ses premières idées et ne s'opposa plus aux désirs du pape. De son côté, François P' donnait, quoique de mauvaise grâce, son adhésion. Le concile de Trente fut de nouveau convoqué par une bulle du 19 novembre 1544, pour s'ouvrir le 15 mars 1545.

Premières sessions à Trente. — Il y eut encore des retards. Charles-Quint désirait amener les protestants à prendre part au concile, ou tout au moins à en reconnaître Tautorité. Il leur fît adresser en ce sens par son frère Ferdinand des invitations pressantes, que les chefs de la Réforme, réunis à la diète de Worms (mars 1545), déclinèrent. Pour justifier leur refus, Lulher publia un pamphlet passablement grossier, intitulé : La papauté fondée par le diable^ et Méianchton s'attacha à prouver que le pape n'avait pas le pouvoir de convoquer des conciles, que celui de Trente n'était point un concile général parce que les laïques en étaient exclus, et qu'au surplus < on ne pouvait rien attendre de bon des évoques qui s'y trouvaient, parce qu'ils entendaient aussi peu la doctrine du Christ que les ânes qui leur servaient de montures ». Il ajoutait que le lieu de l'assemblée était suspect; et cependant Trente, acceptée à regret par Paul III, était en terre autrichienne, et par conséquent le concile était bien, comme Luther l'avait réclamé k Smalkalde, convoqué sur le sol allemand. Malgré cet échec, l'Empereur fit une nouvelle tentative à Ratisbonne en janvier 1546. Cette tentative fut aussi infructueuse que celle de Worms. Elle avait en outre l'inconvénient de méconnaître l'autorité du concile déjà assemblé.

Le pape, en présence du mauvais vouloir évident des chefs protestants, avait en effet donné l'ordre à ses légats d'ouvrir le concile, et la première session s'était tenue à Trente le 13 décembre 1545, sous la présidence des cardinaux-légats Del Monte (le futur Jules III), Cervini (le futur Marcel II), et Reginald Polo. Le cardinal-évèque de Trente, quatre archevêques, vingt évoques, cinq généraux d'ordres, les députés de l'Empereur et du roi des Romains assistaient seuls à cette première session. — En attendant que le nombre des Pères augmentât, dans une proportion qui devait être peu considérable par suite de la scission religieuse accomplie, le concile discuta quelques questions préliminaires. Il eut à se prononcer d'abord sur Tordre dans lequel il étudierait les matières soumises à son examen. Charles-Quint, toujours préoccupé de rallier ses sujets dissidents, demandait que l'on commençât par les questions de

réforme qui étaient de nature à leur plaire, et qu'on évitât les questions dogmatiques, qui étaient de nature à les irriter. Le pape au contraire désirait qu*on fixât d'abord les dogmes contestés, avant de passer aux questions de réforme. Les Pères du concile prirent un moyen terme : ils décidèrent qu'on discuterait parallèlement les deux ordres de matières, de sorte qu'à chaque session, on pût rendre deux décrets, l'un sur la doctrine et l'autre sur la discipline. — Les Pères réglèrent aussi la manière dont se feraient les travaux. D'après les précédents fournis par quelques conciles, on devait d'abord faire procéder à une étude préparatoire des questions dans des congrégations particulières de canonistes et de théologiens, les soumettre ensuite à des congrégations générales d'évèques, qui rédigeraient les décrets, votés, non par nation, comme au concile de Constance, mais par tète, et enfin sanctionner et promulguer ces décrets dans les sessions solennelles. Les légats du pape avaient seuls le droit d'initiative et la présidence des sessions. Les généraux d'ordres et les abbés des monastères devaient avoir voix délibérative, mais non leurs procureurs. Ces divers points réglés, les grandes discussions dogmatiques commencèrent avec la IV*» session (8 avril 1546).

Le concile étant réuni principalement en vue de combattre les erreurs propagées par les protestants, le cadre de ses travaux relatifs au dogme se trouvait tracé d'avance par ces erreurs mômes. A la session IV, le concile s'attaqua à la base du protestantisme en déterminant les sources de la Révélation et les règles d'interprétation des Ecritures. Dans les sessions suivantes (V à VII), il s'attaqua aux thèses favorites de Luther et de Calvin, en exposant la doctrine de l'Eglise sur le péché originel, la justification, les sacrements en général, et les sacrements de baptême et de confirmation en particulier. Les décrets de réforme publiés parallèlement réglementaient l'enseignement de la théologie et la prédication, imposaient la résidence aux ecclésiastiques, défendaient la pluralité des bénéfices incompatibles, réglaient la visite des églises, etc.

Translation du concile à Bologne. — On était ainsi arrivé sans encombre jusqu'au 3 mars 1547, lorsque des dif-

iicultés nouvelles surgirent entre Charles-Quint et Paul III. Ce dernier slnquiétait depuis quelque temps de Tattitude prise par l'Empereur, qui semblait vouloir diriger seul le clergé allemand et gouverner les affaires religieuses. Ace point de vue, la tenue du concile dans une ville allemande, trop directement soumise à rinfluence de l'Empereur, lui paraissait de nature à nuire à sa liberté d^action ; il eût préféré une ville italienne. Une occasion favorable de réaliser ses désirs se présenta bientôt. Une épidémie éclata à Trente au printemps de 1547. Les légats invitent alors le concile à quitter la ville : le transfert à Bologne, mis aux voix, est adopté à une forte majorité. Aussitôt les légats, les évèques italiens, quelques autres Pères abandonnent Trente et se rendent à Bologne avec lapprobation du pape. Charles- Quint, qui perdait ainsi l'espoir de ramener ses sujets dissidents, se montra fort irrité, et retint à Trente les évèques espagnols et les Impériaux. Les protestants assurément n*auraient jamais consenti à se rendre dans une ville des Etats de TEglise; mais comme ils n*étaient pas venus davantage à Trente, on ne voit vraiment pas ce qu'on y perdait.

La situation était grave. Charles-Quint mettait tout en œuvre pour empêcher la publication de nouveaux décrets à Bologne, où la VHP session s'était tenue à la date préalablement indiquée, 21 avril 1547. On pouvait craindre un schisme comme celui qu'une cause analogue avait provoqué au siècle précédent. Mais les souvenirs du concile de Bàle étaient encore présents à toutes les mémoires; et des deux côtés, à Bologne et à Trente, on s'efforça de temporiser. Personne ne voulait prendre la responsabilité d'une rupture. Tandis qu'à Bologne les Pères se bornaient à proroger le concile, l'Empereur les faisait inviter à revenir à Trente. Le légat Del Monte lui flt observer qu'avant tout les dissidents de Trente devaient se réunir au concile légitimement transféré à Bologne, qu'on pourrait alors discuter la question du retour, si les princes allemands et l'Empereur luimême donnaient au concile des garanties de liberté suffisantes. Charles-Quint insista. Le pape, redoutant plus que jamais son influence accrue par sa victoire de Mûhlberg (24 avril), lui offrit Ferrare, dont le duc était vassal de l'Empire pour Modène.

Charles-Quint, qui avait pris vis-à-vis de ses sujets l'engagement de faire réintégrer le concile à Trente, refusa, et publia une protestation menaçante contre sa translation à Bologne (janvier 1548). Il accorda ensuite aux protestants Vlnteium d'Augsbourg (15 mai), où de son autorité privée, justifiant j ainsi les craintes du souverain pontife, il tranchait des questions 1 dogmatiques, en permettant notamment aux protestants de 1 communier scus les deux espèces et de garder leurs prêtres ! mariés.

Dans ces conditions, le concile se trouvait suspendu de fait. Après un essai infructueux pour le réunir à Rome, les légats et les Pères supplièrent le pape de leur permettre, ou de se séparer, ou de continuer leurs travaux, estimant qu'on devait enfin cesser de subordonner aux considérations de la politique la solution des questions religieuses. Le pape céda; et le 17 septembre 1349, le concile fut dissous.

Reprise du concile à Trente; sa suspension de 1552 à 1562. ~ Paul III mourut peu après (10 nov. 1549). Il fallut soixante-douze jours pour élire son successeur. Les suffrages du conclave finirent par se porter sur le cardinal Del Monte (Jules III), qui n'avait d'attache ni avec l'Empire, ni avec la France. Jules III (1550-1555), ayant juré dans le conclave de faire tous ses efiforts pour reprendre le concile qu'il avait présidé comme légat, entama de suite des négociations avec Charles-Quint et Henri II, qui se montrèrent favorables au projet. Charles-Quint fit même une dernière tentative auprès des protestants à la diète d'Augsbourg (26 juillet 1550), pour les inviter à reconnaître le concile. La plupart des princes refusèrent encore, et Maurice de Saxe, bien qu'alors allié de l'Empereur, déclara nettement qu'il ne reconnaîtrait le concile qu'à la double conpdition que le pape et ses légats n'en auraient pas la présidence, et que les théologiens protestants y seraient admis avec voix délibéraêive. Ces exigences, contraires à tous les principes du droit canon et à tous les précédents de l'histoire des conciles, étaient inacceptables. Elles dissipèrent seulement les dernières illusions. Il devenait évident qu'aucun concile ne ramènerait désormais les dissidents à l'unité. —

Charles-Quint se résigna. Il insista toutefois pour que le concile se tînt à Trente, et Jules III le convoqua dans cette ville pour le 1^' mai 1351.

Les Pères s'assemblèrent à Trente à la date indiquée; mais le roi de France — sur le point d'entrer en lutte avec le pape et l'Empereur au sujet du duché de Parme — vint alors critiquer le choix d'une ville impériale comme lieu de réunion du concile. Henri II fit notifier sa protestation aux Pères eux-mêmes, dans la session du V septembre 1651, par Jacques Amyot, le célèbre traducteur de Plutarque; puis il défendit aux évoques français de prendre part au concile, et rappela en France ceux qui déjà se trouvaient à Trente. Le pape fut très affecté de cette scission qui tendait à donner au concile œcuménique l'apparence d'un simple concile national; il parut même craindre que Henri II ne voulût convoquer un concile particulier dans son royaume, en opposition avec le concile de Trente. Le roi se hâta de le rassurer sur ce point : il n'avait point l'intention de provoquer un schisme, et tenta d'expliquer son attitude, singulière chez un prince catholique, en disant que la France, « étant pure d'hérésie », n'avait besoin ni d'un concile général, ni d'un concile particulier. La vérité €st qu'il songeait alors à s'allier avec les protestants d'Allemagne, lui qui venait d'établir en France une sorte d'Inquisition par l'édit de Châteaubriant, et qu'en essayant d'entraver le concile, il était sûr de leur plaire et de déplaire en même temps à l'Empereur qui en désirait l'achèvement.

Malgré cette défection, le concile poursuivit quelque temps son cours. A la XIIP session, tenue le 11 octobre 1551, il publia un décret de réforme sur la juridiction des évêques et du pape, et un décret dogmatique sur le sacrement de l'Eucharistie. Il avait réservé seulement la question de la communion sous les deux espèces, parce que, rompant avec leurs résolutions antérieures de s*abstenir complètement, quelques princes protestants avaient demandé à faire entendre leurs théologiens sur ce point. On leur envoya un sauf-conduit et l'invitation de se trouver à Trente le 25 janvier 1552. En attendant, se tint la XIV* session, où furent promulgués un décret dogmatique sur

iO LÀ COUR DE HOME ET LA REFORME CATHOLIQUE

les sacrements de pénitence et d'extrême-onction, et un décret de réforme sur les promotions aux ordres sacrés et la collation des bénéfices (2S novembre 1551).

Le 25 janvier 1552, les protestants convoqués ne se présentèrent pas. On leur envoya un deuxième sauf-conduit, « de plus ample forme et teneur », et le concile fut prorogé au 19 mars. Mais au moment où l'espoir d'arriver à une entente renaissait, éclatent la révolte des princes luthériens contre Charles-Quint et la défection de Maurice de Saxe *. Comme ce dernier approchait du Tyrol avec trois armées, les évêques allemands s'éloignèrent, et les Pères restés à Trente tinrent une dernière réunion (28 avril), où ils déclarèrent le concile suspendu pour deux ans. Dix années devaient s'écouler avant sa reprise définitive.

Cette reprise fut empêchée d'abord par les événements d'Allemagne, puis par la mort de Jules III arrivée en 1555. Cervini, qui lui succéda sous le nom de Marcel II, ne régna que 22 jours. Paul IV (Jean-Pierre Caraffa), qui régna quatre ans (1555-1559), en perdit deux à intriguer contre les Espagnols, qu'il détestait et qui lui firent durement expier son hostilité; il occupa les autres à réformer la cour pontificale et à réprimer les trafics simoniaques des clercs de son entourage. Quant au concile suspendu, il ne chercha pas à l'assembler de nouveau : Trente était pour lui ville ennemie; il eût tout au plus consenti à le réunir à Rome. — Cependant l'œuvre de la réforme catholique n'était pas achevée; il était réservé à Pie IV (1559-1565), puissamment secondé par son légat Morone et son neveu Charles Borromée, de la mener à bonne fin.

Seconde reprise et achèvement du concile (1562- 1563). — A peine élu. Pie IV avait donné la pourpre à son neveu, âgé de vingt-trois ans : cette fois, le choix était bon. Ce fut sur les instances du nouveau cardinal que le pape négocia la reprise du concile avec l'empereur Ferdinand P', dont il avait confirmé l'élection, le roi d'Espagne Philippe II, qui le soutint avec beaucoup d'énergie, et le jeune roi de France François II, que son entourage excitait à réunir un concile national (assem-

i. Voir ci-dessus, t. IV, p. 127 et 445.

blée de Fontainebleau, août 1560). Il y eut d'abord quelques difficultés sur le choix de la ville : Trente fut désignée; puis, sur la question de savoir si l'assemblée convoquée serait simplement la continuation du concile suspendu en 1552, ou un nouveau concile. Dans l'espérance, peu fondée, d'amener les protestants à se départir de leur abstention, Français et Allemands penchaient vers cette dernière solution : le pape la rejeta. En convoquant les évêques pour le jour de Pâques 1561, il indiqua — en termes vagues pour ne pas froisser l'Empereur et le roi de France — qu'il s'agissait de reprendre les travaux du concile au point où on les avait laissés en 1552.

On perdit encore un an en discussions stériles. Chacun cependant sentait la nécessité d'en finir. Le pape voulait fixer définitivement les questions dogmatiques et la discipline des églises, pour restaurer cette unité catholique que la réforme protestante avait brisée. La France, naguère hostile au concile, comptait maintenant sur lui pour sortir de la crise religieuse où elle se débattait à son tour, sous le gouvernement flottant de Catherine de Médicis et du chancelier de L'Hôpital. Elle désirait aussi voir régler les rapports du clergé avec le Saint-Siège. Il en était de même de l'Empire, de l'Espagne, des Pays-Bas : en sorte que la question du concile, qui jusque-là avait surtout intéressé l'Allemagne, intéressait maintenant toutes les nations. C'était là une circonstance favorable, parce qu'elle permettait d'espérer l'achèvement du concile, défavoralile , parce qu'elle laissait entrevoir des conflits possibles avec les puissances intéressées.

On s'en aperçut dès le début. Le concile s'était ouvert le 18 janvier 1562 en présence de 112 Pères. Le 26 février, par acquit de conscience, il avait décidé d'envoyer aux protestants un nouveau sauf-conduit pour se rendre à Trente. Puis les difficultés avaient surgi. Le concile réuni était-il ou n'était-il pas la continuation du précédent? Les Espagnols trouvaient que sur ce point la bulle d*indiction manquait de netteté, et voulaient une déclaration plus précise dans le sens de la continualion. D'autre part, les princes séculiers auraient-ils le droit de proposer directement au concile des matières à traiter par leurs

ambassadeurs accrédités auprès de lui, ou devaient-ils passer par rintermédiaire des légats, seuls investis du droit de proposition? Ces questions préjudicielles, sans compter les querelles de préséance continuelles et inextricables entre les ambassadeurs des diverses puissances, soulevèrent d*ardentes discussions. Les ambassadeurs, ceux d'Espagne surtout, se plaignaient des prétentions des légats et de la façon dont leurs vœux étaient éludés. Peu s'en fallut qu'ils ne fissent dissoudre le concile. On fut forcé par deux fois de proroger les sessions. On finit par se mettre d'accord. Il fut entendu que le concile convoqué était bien la continuation du précédent, et que les ambassadeurs devraient toujours communiquer leurs demandes aux légats. Les légats, par suite, avaient seuls le droit, dont en fait ils n'usèrent guère, de jyroposer au concile les matières à discuter (clauso Proponentibus legatis). La discussion se faisait, comme par le passé, dans des congrégations (particulières, puis générales) préparatoires aux sessions solennelles *. — On put arriver ainsi à tenir deux sessions importantes, où fut exposée la doctrine catholique au sujet de la communion sous les deux espèces et du sacrifice de la messe. Divers décrets de réforme furent également publiés, concernant les bénéfices, l'organisatioD des paroisses, les dispositions testamentaires, l'usurpation des biens d'Église, etc. .. (sessions XXI-XXII, 16 juillet et 17 septembre 1562).

La XXIIP session était fixée au 12 novembre suivant : on; devait y traiter du sacrement de l'Ordre. Mais le concile s'étant trouvé amené à s'occuper de l'institution des évèques et de la. supériorité des conciles généraux sur le pape, cette double question souleva au xvi° siècle les mêmes orages qu'au xv®. Les Espagnols soutenaient que les évêques tenaient leurs^ pouvoirs du Christ; les Italiens prétendaient qu*ils les tenaient du pape. Les évèques français gardaient entre les deux partia une attitude mal définie. Quant aux ambassadeurs de France,, choisis par L'Hôpital et suspects de gallicanisme, ils exerçaient peu d'influence. Le roi se décida alors à envoyer au concile

1. Les ambassadeurs des princes pouvaient assister aux sessions et aux congre* galions générales.

un personnage plus important, Charles de Guise, cardinal de Lorraine, et obtint la prorogation de la session annoncée pour lui laisser le temps d'arriver. Le cardinal de Lorraine fit son entrée solennelle à Trente le 15 novembre 15G2. Il arrivait animé du désir d'aboutir, et manifesta des dispositions conciliantes. Il s'employa à écarter certaines questions irritantes, comme celles de l'institution des évêques et des rapports respectifs des conciles et du pape, qu'on se résolut à laisser de côté. Ces dispositions causèrent quelque inquiétude à la cour de France, ©ù les légistes du roi accusaient le car- <linal de trahir la cause du gallicanisme. La situation du car- ^linal devint de ce chef assez délicate.

Une querelle de préséance très âpre entre les ambassadeurs français et espagnols, la mort de deux légats, les cardinaux Hercule Gonzague de Mantoue et Jérôme Seripandi, décèdes à ^quelques jours d'intervalle (2 et 17 mars 1563), Tirritation de l'empereur Ferdinand, qui avait cru devoir présenter un vaste projet de réforme que le concile avait écarté, occasionnèrent de nouveaux retards. 11 fallut toute l'habileté diplomatique de Charles Borromée et du cardinal Morone, que Pie IV avait jiommé premier légat en remplacement du cardinal de Mantoue, pour rétablir la bonne harmonie, et arriver, après dix mois d'interruption, à reprendre les sessions. La XXIIP se tint le 15 juillet 1563. On y promulgua des canons relatifs au sacrejnent de l'Ordre, et divers décrets de réformation, relatifs à l'obligation de résidence, aux règles & observer dans les ordinations, et à l'établissement de séminaires pour l'éducation du ^îlergé. Le 11 novembre, dans la XXIV' session, furent publiés d'importants canons sur le sacrement de mariage, et deux décrets de réformation, Tun sur le mariage, l'autro sur divers •objets, tels que le choix des cardinaux, la visite dei. églises, la -convocation des conciles provinciaux et des synodes diocésains, etc. Un mois plus tard (3 et 4 décembre 1563), avec la XXV® session, où il était traité, au point de vue de la foi, du purgatoire et des indulgences, et au point de vue de la réforme, de la discipline des monastères, de la vie privée des clercs, des dîmes, du duel, etc., le cardinal Morone put déclarer le concile

clos, en présence de 255 Pères *. Avec deux interruptions le concile avait duré dix-huit ans. Pie IV en confirma les actes par la bulle Benedictus Deus, le 26 janvier 1564, et fît rédiger la même année une profession de foi que doivent jurer les évêques et les professeurs des Universités avant d'entrer en fonctions, et qui est connue sous le nom de Professio fidei Tridentina,

IL — Les a Décréta Tridentina ».

Objet et caractère des décrets du concile. — De ce

qui précède il résulte que les décrets du concile de Trente doivent être divisés en deux catégories différentes, bien que la différence n'apparaisse pas toujours extérieurement dans les actes conciliaires. Les uns, souvent intitulés canones, concernent le dogme ; les autres, les décréta de reformatione, établissent des règles de discipline. Ils correspondent donc au double but que s'était expressément proposé le concile : extirper les hérésies et réformer les mœurs (session III). Les uns et les autres, émanés d'un concile œcuménique, ayant par suite une compétence universelle, s'imposaient à l'obéissance de toute la chrétienté, mais avec une sanction inégale. Les canons relatifs au dogme, partie immuable de la religion, engageaient la foi, et avaient toujours comme sanction l'anathème; quiconque refusait d'y souscrire cessait d'être catholique et devenait hérétique. Les décrets relatifs à la discipline, laquelle est variable suivant les temps et les lieux, étaient rarement sanctionnés par l'anathème; en refusant d'y souscrire, on pouvait être téméraire, révolté, schismatique même ; on ne devenait pas, par là même, hérétique. Il faudra tenir compte de cette distinction capitale, quand on appréciera l'attitude de certains États catholiques à Tégard du concile.

Il est impossible, on le conçoit, de donneç ici une analyse même sommaire des différents décrets promulgués à Trente.

1. Il y avait 4 légats, 2 autres cardinaux, 3 patriarches, 25 archevêques, 168 évêques, 7 abbés, 7 généraux d^ordres, et 39 procureurs n'ayant pas voix délibérative.

LES « DECRETA TRÏDENTINA » 15

Ils embrassent en effet des matières trop diverses et trop étendues, et dont beaucoup nécessiteraient des exposés théologiques qui ne sauraient rentrer dans le cadre du présent ouvrage. Mais pour se rendre compte de l'importance de l'œuvre accomplie et des conséquences qu'elle devait avoir, il faut au moins signaler parmi les Décréta Tridentina ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont attiré l'attention du pouvoir civil, et provoqué de sa part des observations, soit lors des débats préparatoires, soit après la promulgation. Ces décrets acquièrent de ce chef un intérêt historique qui oblige à s'y arrêter.

Il est évident que les princes séculiers représentés au concile devaient s'intéresser beaucoup plus aux décrets de réforme qu'aux canons dogmatiques. Ces derniers, molivés surtout par les erreurs des protestants et dirigés contre ces erreurs, ne pouvaient guère susciter de contestations de la part de princes catholiques et voulant rester tels. Il s'en produisit cependant sur deux points importants : le sacrement de mariage, et la communion sous les deux espèces.

'^rïncipauz décrets relatifs aux sacrements. — La législation canonique sur le mariage, complètement battue en brèche par la réforme prolestante, était critiquée également par certains auteurs catholiques. Ils lui reprochaient d'abord d'admettre la validité des mariages clandestins^ c'est-à-dire des mariages contractés par simples vei^ba deprœsenti, en l'absence de tout témoin, ce qui en rendait la preuve presque impossible et facilitait la bigamie. Ils lui reprochaient également d'admettre la validité des mariages des fils et filles de farnille, contractés sans le consentement de leurs parents; divers évoques de France et d'Espagne demandaient l'annulation de ces mariages. L'Église, il est vrai, avait toujours « détesté » les mariages clandestins et les mariages contractés invito pâtre. Un grand nombre de conciles (notamment le quatrième concile do Latran, 1215) avaient ordonné des mesures de publicité et prononcé des déchéances, souvent sévères, contre les enfants rebelles à l'autorité paternelle; mais leurs décisions, faute d'une sanction suffisante, n'étaient guère respectées. Le concile de Trente, qui consacra aux questions matrimoniales 80 congréga-

lions, tant générales que particulières, avant de promulguer (dans la session XXIV) ses canons de foi et son décret de réforme, eut à s'occuper spécialement des réclamations des princes séculiers sur ces deux points; mais, malgré la connexité qu'on avait voulu établir entre eux, le concile adopta dans son décret de réforme des solutions divergentes.

Confirmant et complétant les décisions du concile de Lalran, il ordonna que les mariages ne pourraient plus être célébrés qu'après trois publications à l'église, et devant trois témoins, dont l'un devait être le « propre curé » de l'un des époux (ou un prôlre autorisé par lui). Les publications n'étaient pas essentielles à la validité du mariage, et les parties pouvaient en obtenir dispense; mais la présence des témoins et du proprius parochus était prescrite à peine de nullité. Les mariages clandestins se trouvaient ainsi prohibés. — Les juristes expriment habituellement ce résultat en disant que le concile de Trente a fait du mariage, contrat jusqu'alors simplement consensuel, un contrat solennel. Celte conception est inexacte : le concile a en effet nettement spécifié qu'il entendait rattacher la nullité prononcée, non aux formes de la célébration, mais à la capacité des parties, « qu'il rend absolument inhabiles à contracter autrement ». Il faut ajouter que cette prescription, en vertu de la clause finale du chapitre l'^^ bien connue sous le nom de clause Tamelsi, n'est obligatoire que dans les paroisses où le décret a été promulgué par l'autorité ecclésiastique, et trente jours après la promulgation. Beaucoup de pays peuvent donc, aujourd'hui encore, n'être pas soumis à la réforme opérée par le concile; dans ces pays, les chrétiens sont restés « capables » de contracter mariage, comme autrefois, par simples verba de prsesenti.

Si sur ce premier point le concile avait donné satisfaction au désir des princes séculiers, il n'en fut pas de même sur la question des fils de famille. Après une vive discussion, les Pères ne purent se résoudre à annuler les mariages contractés invito pâtre; il était difficile en effet de faire dépendre la validité d'un sacrement d'une autorisation étrangère. On resta donc sous l'empire du droit antérieur. Toutefois le concile tint à répéter que ces mariages, quoique rata, étaient detestata; il était loisible, par

LES « DECRETA TRIDENTINA » 17

suite, aux autorités ecclésiastiques ou même civiles d*infliger aux fils ou filles de famille désobéissants telles déchéances ou pénalités que de raison. En France, de 1556 à 1639, diverses ordonnances royales édictèrent d*abord leur exclusion de plein droit de la succession paternelle, puis essayèrent même d*annuler le lien conjugal en assimilant la désobéissance à la clandestinité ou au rapt, causes de nullité canoniques. Mais une pareille assimilation heurtait trop évidemment les prescriptions du concile pour être admissible en droit canon.

Le concile eut aussi à s'occuper du célibat ecclésiastique *, que les discussions duxv^ siècle et la réforme protestante avaient remis en (fuestion. L'empereur d'Allemagne et le duc de Bavière, pour complaire à quelques évêques et à leurs sujets protestants, en avaient formellement demandé Tabolition. Depuis Luther, on faisait au célibat des clercs une objection de droit et une objection de fait. En droit, TÉglise, disait-on, n*a pas le pouvoir d'introduire des empêchements dirimants de mariage; le prétendu impedimentum M*dinis est donc sans force. En fait, la prohibition du mariage conduit les clercs au concubinage ; pour supprimer ces désordres, il faut en supprimer la cause. A Tobjection de droit, le concile répondit par deux canons très nets, Tun affirmant le pouvoir de TÉglise d'établir des empêchements dirimants (canon IV), l'autre affirmant la nullité des mariages contractés par les clercs au mépris de la lex ecclesiastica (canon IX). Aux désordres trop réels qu'on lui représentait, le concile opposa l'avilissement où était tombé le clergé grec, et refusa de revenir à la discipline primitive, sauf au pape à donner, dans tels cas particuliers et pour des raisons graves, les dispenses nécessaires. L'Empereur et le duc de Bavière ne furent point satisfaits : s'il faut en croire l'historien de Thou, ils renouvelèrent en 1564 leur proposition, sous une forme atténuée ; mais le pape se retrancha derrière la décision du concile, et ne donna pas suite à l'afTaire.

Les deux mêmes princes avaient encore demandé au concile de rétablir la communion sous les deux espèces pour les laïques,

i. Sur ce point, voir ci-dessus, t. H, p. 235, 236.

HmOIRB OiRiRALS. V. 2

On a vu qu*à la prière des protestants la question avait été réservée en 1551 (session XIII), et les canons sur la matière promulgués seulement en 1562 (session XXI). D'après ces canons, contrairement à Tusage introduit par Luther \ on devait continuer à distribuer la communion aux laïques sous la seule espèce du pain; mais, malgré l'opposition du roi d'Espagne Philippe II, le concile avait encore réservé le point de savoir « si, pour des causes raisonnables, on ne pourrait pas accorder l'usage du calice à quelque nation ou à quelque royaume ». A la session suivante, il remit à la prudence du pape le soin de faire cette concession là où il le jugerait nécessaire. Pie IV usa dès 1564 de la faculté que lui laissait le concile, pour accéder à la demande de l'Empereur et du duc de Bavière, demande appuyée par les archevêques de Trêves et de Salzbourg, et accorda provisoirement Tusage du calice aux laïques pour une partie de l'Allemagne, comme le pape Eugène IV l'avait fait pour les Tchèques en 1436 *.

Les décrets « de reformatione »• — A l'égard des questions de réforme qui les intéressaient surtout, les princes séculiers étaient mus par un double sentiment : ils voulaient d'une part arriver à la suppression des abus qui s'étaient introduits dans l'Eglise, d'autre part empêcher toute diminution de leurs propres pouvoirs, y compris ceux qu'ils s'étaient arrogés depuis deux siècles à rencontre du clergé. L'empereur d'Allemagne et le roi de France se montrèrent intransigeants sur ce dernier point; à chaque instant les ambassadeurs français invoquaient devant les Pères « les libertés de l'Eglise gallicane », expression ambiguë sous laquelle se dissimulaient plus d'une servitude, et qui dans un concile œcuménique produisait une impression singulière. C'est au nom de ces « libertés » que les ambassadeurs français avaient ordre de s'opposer à toute expression contraire à la théorie gallicane de la supériorité des conciles généraux sur le pape; et qu'en 1563, le 22 septembre, l'un i d'entre eux. Du Ferrier, lut une déclaration en 34 articles, par laquelle il demandait, entre autres choses, la réforme des règles

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