Voir ci-dessus, t. IV, p. 978, et t. V, p
En 1578, 350 navires, dont 150 de France, fréquentaient les pêcheries. Dix années plus tard, on voit Henri III concéder (1388) à trois neveux de Cartier le privilège du commerce des pelleteries en Canada. La concession passe ensuite à un Breton, le marquis de La Roche, qui obtient en outre de Henri IV le droit de fonder des colonies, avec le titre de « lieutenant général et vice-roi des Terres-Neuves ». Le vice-roi fut ruiné par une entreprise malheureuse dans la petite ile « des sables ». Le privilège des pelleteries échut alors à Chauvin, capitaine au long cours, et à Pontgravé, négociant de Saint-Malo. Chauvin fit un voyage à Tadoussac (embouchure du Saguenay), puis il mourut (1601), et il eut pour successeur le commandeur De Chates (ou De Chatte), gouverneur de Dieppe. Ceiui-ci forma une compagnie de négociants rouennais, pour le compte de laquelle Pontgravé et un gentilhomme de Saintonge, Samuel Champlain, s'en allèrent explorer (1603) le cours du Saint-Laurent. Lorsqu'ils revinrent. De Chates était mort, et un gentilhomme de la chambre du roi, De Monts, calviniste comme avait été Chauvin, fut investi du monopole des pelleteries avec le titre de lieutenant général t au pays de la Cadie » (Acadie). De Monts pouvait exercer son monopole entre les 40° et 46*^ degrés de latitude. Or Jacques P% trois ans plus lard (1606), allait concéder, pour la colonisation de la « Viiçinie », un territoire qui s'étendait du 36" au 45* degré. De celte confusion de cinq degrés entre les deux concessions, anglaise et française, devaient résulter des querelles qui durèrent cent cinquante ans, les territoires disputés restant finalement aux plus nombreux et aux plus forts, c'est-à-dire aux* Anglais.
Commencement de la colonisation (1604) : De Monts et Champlain. — C'est en 1604, avec un voyage de De Monts et de Champlain en Acadie, que commence la colonisation de l'Amérique française, colonisation qui ne devait faire pendant cinquante ans que de bien faibles progrès, et dont le souvenir, cependant, est resté pieusement cher à la métropole. Le petit établissement de Port-Royal fut fondé en 1605, mais un Virginien, Argall, le détruisit en se fondant sur ce qu'il était au sud du 45"" degré. De Monts se rendit alors aux
conseils de Champlain, qui ne pouvait oublier son voyage de 1603 sur le Saint-Laurent, et il porta de ce côté ses derniers clTorts. Il était à peu près ruiné, car la cour, sur les plaintes incessantes des commerçants et pêcheurs basques, normands et bretons, venait de lui retirer le privilège du trafic des pelleteries. Il put toutefois donner encore un navire à Champlain pour fonder une colonie sur le Saint-Laurent.
Champlain arriva le 3 juillet 1608 devant le promontoire de Québec et y établit r« habitation ». Les indigènes étaient peu nombreux. Vivant de chasse et de pèche, il leur fallait un territoire immense pour subsister. Les principales peuplades avec lesquelles les Français allaient se trouver en contact étaient : sur la rive gauche du Saint-Laurent, au nord de Québec (bassin du Saguenay), les Montagnais; plus au sud, les tribus de la rivière Algonquine ou des Outouais (Ottawa) ; sur les rives des grands lacs, les Hurons; entre le fleuve et la mer, du côlé de TAcadie, les Micmacs et les Abénaquis ; au sud du Saint- Laurent et du lac Ontario, la confédération des Iroquois ou des Cinq-Nations (Mohawks, Oneidas, Onondagas, Cayugas et Senecas), confédération peu nombreuse (quelques milliers de guerriers à peine), mais très redoutée de toutes les tribus entre le Mississipi, le Potomac et TOcéan Atlantique.
Au printemps de 1609, quelques guerriers montagnais, algonquins et hurons demandèrent à Champlain de se joindre à eux pour aller guerroyer contre leurs ennemis les Iroquois. Il crut de bonne politique d*accéder à leur désir. Avec eux il remonta une rivière (Sorel ou Richelieu) et le lac auquel il donna son propre nom. La petite troupe rencontra un parti ennemi, et Champlain avec son arquebuse abattit quelques hommes. A partir de ce jour les guerriers des Cinq-Nations devinrent des ennemis acharnés des blancs du Saint-Laurent; on les verra s'allier constamment aux colons anglais pour faire la guerre aux Français. Champlain ne pouvait prévoir cette conséquence de sa première excursion. Au sud du Saint-Laurent, il avait gagné à sa colonie de faibles alliés, mais suscité de très dangereux ennemis.
De retour de son expédition il laissa les ouvriers travailler à
la construction des maisons de Québec et alla s*embarquer à Tadoussac pour la France, où Henri IV lui fit bon accueil, écouta ses récits et voulut que le Canada fût désigné désormais sous le nom officiel de « Nouvelle-France ». Ghamplain fit deux nouveaux voyages au Saint-Laurent, le second avec Pontgravé. De Monts, toujours lieutenant général, leur avait pu donner encore deux navires (1611). Pontgravé et les marchands ne songeaient qu'au commerce et ne se faisaient point scrupule de maltraiter les Indiens. Les actionnaires de la Compagnie réclamaient avant tout des dividendes. Cependant Champlain, à Québec, délibérant avec les religieux, des récollets, qu'il avait amenés en 1615, et quelques-uns des colons les plus sérieux, étudiait les moyens d'attirer des immigrants au Canada, de protéger les Indiens contre les exactions des traitants, de convertir les sauvages, d'instruire leurs enfants, de substituer au système de la concession du commerce à quelques privilégiés le régime de la liberté du trafic. Etablir des laboureurs au Canada et civiliser les indigènes, telle lui apparaissait sa mission, et il la poursuivit au milieu des difficultés que lui suscitaient tant d'égoïsmes coalisés contre sa bonne volonté.
On voulut se débarrasser de lui, Toccuper aux explorations, nommer Pontgravé gouverneur de Québec : « Je respecte mon ami Pontgravé comme mon père, répondit-il, mais je ne lui céderai jamais le titre qui me donne le droit de commander le fort et l'habitation de Québec. » L' < habitation » comptait alors 60 Français.
La Compagnie des Cent associés (1627). —Pour lutter contre tant de causes d'insuccès, Champlain s'adressa au puissant cardinal de Richelieu et réussit à le convaincre. Richelieu institua (1627) une véritable compagnie de colonisation sous le nom de « Compagnie de la Nouvelle-France », dite des « Cent associés » ^ Mais les belles espérances que pouvait susciter la formation de cette compagnie furent brusquement fauchées par un événement inattendu. La colonie tomba aux mains des Anglais. La guerre avait éclaté sans déclaration entre
i. Voir ci-dessus, p. 36S-369»
la France et la Grande-Bretagne. Les Anglais s'emparèrent de Port-Royal en Acadie, simple station de pèche ; puis des Françaîa huguenots de Dieppe, au service de l'Angleterre, les frères Kirk (ou Kertk), remontèrent le Saint-Laurent avec dix-huit navires et mirent le blocus devant Québec. Ghamplain ne recevant point de renforts, la famine Tobligea à capituler. Cent trente ans avant Wolfe, des Anglais prirent possession de Québec (19 juillet 1629). L'occupation dura près de trois années. Bien que la paix avec l'Angleterre eût été conclue (24 avril 1629) deux mois avant la chute de Québec, ce fut en 1632 seulement (29 mars), par le traité de Saint-Germain en Laye, que ia place de Québec fut rendue à la France avec le Ganada, Pile da Gap-Breton et l'Acadie.
De hauts personnages à la cour avaient opiné que le Canada ne valait pas la peine d'être réclamé, qu'on ne tirerait aucun profit d'une terre glacée qui ne pouvait nourrir ses habitants, et pour la défense de laquelle il fallait tenir tète aux Anglais et aux Hollandais établis dans la Nouvelle-Ecosse et dans la Nouvelle-Belgique. Ghamplain combattit ces propositions d'abandon, publia ses mémoires, plaida pour l'entreprise « chrétienne et nationale )» à laquelle il avait voué sa vie. C'est à son insistance patriotique qu'est due la résolution prise par Richelieu de revendiquer enfin les droits de la France sur le Ganada.
La Nouvelle-France de 1632 & 1668. — Il restait à peine dans Québec une cinquantaine d'habitants. Ghamplain, nommé gouverneur, y mena 200 personnes portées sur trois navires. Il avait exigé que les immigrants fussent choisis avec le soin le plus rigoureux, parmi des familles de mœurs irréprochables et de religion fervente. Il voulait que la Nouvelle-France fût avant tout une colonie catholique, un établissement de grande piété, et la colonisation du Ganada fut en effet si fortement marquée de cette empreinte qu'elle la conserva jusqu'à la chute de la domination française et ne l'a pas complètementperdue depuis. Les Canadiens de 1635îurent de robustes et honnêtes paysans sortis des provinces <le l'ouest delà France: Normandie, Bretagne, Maine, Perche et Saintonge. Aussi des
personnes pieuses de la haute société s'intéressèrent-elles vivement à Tœuvre. Le marquis de Gamaches, dont le fils était entré dans la compagnie de Jésus, donna six mille écus d'or pour la construction d'un collège de jésuites à Québec (1635). La duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, fonda un hôpital, M'°* de La Peltrie le couvent des Ursulines. Le chevalier de Sillery envoya de l'argent et des ouvriers pour construire près de Québec un établissement destiné à recevoir des Indiens convertis. Le fondateur de Saint-Sulpice, Olier, détermina le chevalier de Maisonneuve (Paul de Ghomeday, chevalier de Malte) à se rendre au Canada et à créer un asile pour les sauvages chrétiens, qui serait aussi un poste avancé pour la colonie, dans Tile de Hochelaga, achetée à cet effet par une société particulière et qui prit le nom de Notre-Dame. Le 18 mai 1642, la petite troupe de colons que conduisait Maisonneuve débarqua à Hochelaga, et construisit les premières maisons de Ville-Marie, bientôt Montréal.
Champlain était mort en 1635. Colons et sauvages le pleurèrent. Il était bien le père de la Nouvelle-France *. Une pensée unique avait rempli sa vie et dirigé tous ses actes : donner une grande colonie à la France et de nouveaux enfants à TEglise. « Les rois, disait-il, ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus- Christ. »
Tout était encore à faire cependant après lui; car la population civile, en 1640, s'élevait au plus à 200 habitants français. 3 ou 400 soldats gardaient les postes de Tadoussac, Québec, Trois-Rivières et Montréal, La Compagnie couvrait à peine ses frais, et en 1642 elle perdit son protecteur, le cardinal de Richelieu. Elle ne se développa que peu à peu, lentement,
1. « 11 possédait à un haut degré le génie colonisateur et c'est dans ce rôle, si difficile de tout temps, qu'il fit preuve de sagesse et de clairvoyance, et dans le choix des colons, et dans la direction qu*il sut imprimer à leurs premiers eiïorts. L'intelligence de Champlain se révèle dans de nombreux écrits, où Tobservaleur judicieux et pénétrant coudoie le savant et le marin aussi hardi qu'expérimenté.... Naturaliste, géographe, marin, cosmographe, Champlain était tout cela à la fois, et dans une mesure hautement remarquable pour Tépoque où il vivait.... Pas un gouverneur sous l'ancien régime n*a donné d'aussi grands exemples de foi, de piété et de droiture d'intention. » D' N.-Ë. Dionne, Samuel Champlain, père de la Nouvelle-France, Québec, 1891.
suivant de très loin l'exemple que donnaient dans le même temps les colonies anglaises. Harcelée sans cesse par les Iroquois, soumise à un régime économique et commercia! ( déplorable, la Nouvelle-France végétait plutôt qu'elle ne vivait. Les successeurs de Champlain, de Montmagny (1635-1648), d'Ailleboust (1648-1651), de Lauzon (1651-1658), d'Ararenson (1658-1661), d'Avaugour (1661-1663), constamment occupés par la lutte contre les Peaux-Rouges, n'eurent ni le temps ni le goût d'administrer et perdirent leurs loisirs en d'interminables disputes avec les autorités ecclésiastiques de la colonie. Les missionnaires. — Tandis que la colonisation ne procédait que par d'insensibles progrès, l'œuvre de propagation de l'influence française dans l'Ouest encore inconnu de TAmérique du Nord, se développait rapidement par les explorations, les découvertes et les fondations des missionnaires. Avant la conquête de Kertk, les Franciscains avaient déjà poussé assez loin leurs courses dans la région du bassin supérieur du Saint-Lau- « rent. Lorsque le Canada eut été rendu à la France (1632), les Jésuites obtinrent le monopole des missions et se mirent aussitôt à l'œuvre. Brébeuf, Daniel, remontèrent la rivière Ottawa (1634) et fondèrent six missions parmi les Huronsqui habitaient les rives du lac Simcoe et de la baie Géorgienne. Raimbault, Jogues, montés sur des canots d'écorce, longèrent la rive septentrionale du lac Iluron (1641) et pénétrèrent chez les Chippewas près du Sault-Sainte-Marie. Du côté, des lacs Ontario et Erié, l'hostilité des Iroquois entravait les missionnaires. Une de leurs bandes s'empara du Père Jogues, qui revenait du pays des Chippewas, et le tortura afi'reuscment. Ces Iroquois, qui surpassaient en vaillance, en énergie, en férocité, toutes les tribus de race algonquine dont ils étaient entourés à l'ouest, au sud et à l'est, firent de 1646 à 1654 une guerre acharnée aux durons ou Wyandots, alliés de la France, au milieu desquels vivaient les missionnaires. Plusieurs de ceux-ci périrent : Brébeuf, Lalemant, Jogues, Daniel, Garnier. Les Ilurons, décimés, chassés du pays, durent chercher un refuge très loin dans l'ouest, et les Iroquois, maîtres du haut cours du Saint-Laurent, firent trembler les habitants de Québec. La détresse devint si
grande qu'en 16G2 on songea de nouveau- à abandonner le pays. La Compagnie était réduite à vingt-cinq associés. Appauvrie et découragée, elle se résigna à renoncer à ses droits, et Louis XIV décida (1663) de placer la colonie sous l'autorité royale directe. Un recensement de cette année révéla qu'il y avait en tout (hommes, femmes et enfants) 2500 Français au Canada.
Les Français aux Antilles. — L'histoire des établisse* ments français aux Antilles et à la Guyane n'appartient que par ses premières origines à la période où doit se renfermer ce chapitre. Nous dirons seulement que Richelieu n'eut pas les yeux fixés d'une manière exclusive sur le Canada et que sous son impulsion se fondèrent d'autres compagnies de colonisation *. Pour le compte de l'une d'elles, des Français, qui aux Antilles avaient déjà occupé l'ile de Saint-Christophe, prirent possession en 1633 de la Martinique et de la Guadeloupe, puis de la Dominique, de Sainte-Lucie, de Saint-Barthélémy, des Saintes (1648). L'établissement espagnol dans la grande île d'Espaniolé, qui avait pris le nom de Saint-Domingue à cause de la prospérité de la capitale Santo-Domingo, était déjà en complète décadence, lorsque Drake le livra au pillage (1586). La plupart des planteurs, quittant l'île, étaient allés s'établir à Cuba, et surtout au Mexique à cause des mines. Des boucaniers français se fixèrent dans la petite île de la Tortue au nord de Saint-Domingue, dévastèrent en 1632 les plantations espagnoles et s'établirent dans la partie occidentale de l'île avec l'agrément du gouvernement français. C'est à la même époque, entre 1626 et 1635, que furent faites les premières tentatives d'un établissement durable dans ce qui est aujourd'hui la Guyane Française, sous le nom de France Éqtdnoxiale. On suivra dans le prochain volume les destinées de ces embryons de colonies. Si peu soutenus qu'eussent été ces divers efTorls de colonisation suscités par la grande intelligence qu'avait Richelieu des intérêts politiques de !a France, ils avaient rependant abouti à des résultats plus sensibles qu'au Canada. A la mort de Richelieu, il y avait dans les Antilles 1000 Français.