LUTTE CONTRE L'INPIDÈLE ET L'HÉRÉTIQUE
créer les plus grandes difficultés à son gendre, tout en Tacca- Liant de protestations de dévouement et de tendresse. Elle laisse Coligny tenter au Brésil et en Floride des essais de colonisation qui ne peuvent se faire qu'aux dépens de TEspagne et du Portugal, alors étroitement unis. Yillegagnon, Laudonnière, Ribaut, Peyrot, Monluc, inaugurent la politique d'agression, contre l'immense empire <l'outre-mer de Philippe II. Quand s'ouvre la succession de Portugal, Catherine de Médicis, si elle n'ose déclarer la guerre, soutient de ses subsides le préten- j
dant national don Antonio. Elle envoie une flotte aux Açores sous les ordres de Strozzi . La défaite navale de Tercère (26 juillet 1582) ruina ses projets d'agression couverte, et ce manque de franchise permit aux chefs espagnols de traiter nos capitaines comme des forbans. Menendez avait fait pendre Ribaui; Santa-Cruz fit jeter Strozzi à la mer.
Les Valois et les Pays-Bas. — Ce fut surtout dans les affaires des Pays-Bas que les Valois montrèrent peu de sincérité. Dès le commencement des troubles, les réformés français s^étaient intéressés à la cause des Flamands révoltés. Le calvinisme, qui fournit l'élément résistant de l'insurrection et qui sauva l'indépendance de la Hollande et de la Zélande, s'était introduit dans le pays par les frontières françaises; et, à défaut de ce lien d'origine, la communauté de confession suffisait pour créer entre les Huguenots et les Gueux les sympathies les plus vives. Les Valois fermaient complaisamment les yeux sur ces relations. Le jour vint même où Coligny, réconcilié avec Charles IX, lui persuada de pousser ses armées vers la Flandre et de chercher dans une guerre de conquêtes un dérivatif aux i passions religieuses. Le duc d'Albe trembla pour les possessions espagnoles; Philippe II redoutait un conflit, lorsque Catherine de Médicis fît la Saint-Barthélémy (24 août 1S72).
Le danger avait été si grand qu'à cette nouvelle on vit rire Philippe II : sa domination dans les Pays-Bas était sauvée et la paix garantie. Mais il s'aperçut bientôt, si jamais il avait pu le croire, que la reine mère n'avait travaillé que pour elle-même et que l'avenir du catholicisme était son moindre souci. Les intrigues françaises recommencèrent à ses dépens, et les Nassau
acceptèrent la main rouge de sang que leur tendait Charles IX. On vit, en dépit des traités, Henri III intriguer avec tous les ennemis de l'Espagne et Théritier présomptif de la couronne, le duc d'Anjou, se poser en protecteur des insurgés et s'en aller, avec les soldats et l'argent du roi de France, attaquer les États d'un souverain allié de sa maison*.
Philippe llj la Lig^ue et Henri IV. — Que Philippe II ait profité d'une occasion favorable pour exercer des représailles, on ne peut s'en étonner. Il semble qu'à partir de 1580 il ait fait des ouvertures aux Lorrains et qu'il ait seni des subsides à ces chefs de la faction catholique; les noms de Mucius et d'Hercules, pseudonymes du duc de Guise, reviennent souvent dans les dépêches et dans les comptes de ses agents. La mort du duc d'Anjou (1^84) lui faisait de cette alliance une obligation encore plus étroite. L'héritier du trône était un protestant, et ce protestant était roi de Navarre : double sujet de préoccupation pour le roi d'Espagne. Philippe II essaya d'abord de pousser Henri III contre les protestants et de faire du roi de France le prisonnier de la Ligue. Après le meurtre des Guise, il fut obligé de prendre nettement position. L'assassinat de Henri III semblait ouvrir une nouvelle carrière à son ambition. Que ne pouvait-il espérer? La France catholique repoussait le prétendant; Paris, livré aux prédicateurs et aux Seize, résistait jusqu'à la mort à l'armée royaliste; Farnèse avait tous les moyens de balancer la fortune de Henri IV. Cette intervention ne pouvait être qu'avantageuse : ou la guerre civile amènerait un démembrement de la France, et le roi d'Espagne s'y ferait sa part; ou la passion religieuse jetterait ce peuple entre ses bras et le livrerait à sa discrétion. Sa fille Isabelle n'avait-elle pas des droits à la couronne? Ses légistes démontraient que « le fait de la loi salique ne fut qu'imagination et violence, sans fondement ni cause », comme les Français eux-mêmes l'avouaient. Le droit et le fait étaient pour lui. Il en fut ici comme en Portugal : Philippe II comptait pour rien les répugnances nationales; mais la France n'était pas une
I. Voir ci-dessous, pour la suite des affaires des Pays-Bas, le chapitre iv.
quantité aussi négligeable que le Portugal. Elle se ressaisit et échappa à Tinfluence étrangère. Les États généraux, quoique nommés sous Tinspiration de la Ligue, ne voulurent ni de la fille du roi d'Espagne, ni d'un roi choisi ou accepté par lui. Après une lutte de plusieurs années, où il avait consumé ses trésors et ses soldats, Philippe II dut abandonner ses prétentions et signer avec le nouveau roi la paix de Vervins (1598).
///. — Le roi et la nation.
Le roi. — Malgré la défaite de TArmada, malgré son échec en France, Philippe II gardait parmi les souverains le premier rang. Son rôle n*avait pas été sans grandeur; il avait soutenu une très noble cause, et ses pires ambitions avaient été, en quelque sorte, relevées par la fin où elles tendaient. Sans doute son triomphe eût été un malheur pour TEurope; ce catholicisme compressif, étroit, intolérant, dont le passé avait fait peut-être une nécessité à l'Espagne, aurait arrêté l'essor de la pensée, entravé les progrès de l'esprit scientifique, ruiné la civilisation de l'Occident. Ces conséquences, personne, au XVI* siècle, ne pouvait les prévoir. En dehors du groupe irréconciliable des protestants, les contemporains n'étaient sensibles qu'à la noblesse de l'attitude, à la fermeté et à la constance du caractère; une sorte de respect inconscient allait au souverain qui avait supporté sans fléchir les plus terribles revers. On répétait qu'il était sorti sans dommage et sans déshonneur des luttes les plus furieuses; il avait arrêté la marche en avant de la Réforme; et s'il avait échoué en Angleterre, n'avait-il pas contribué à sauver le catholicisme français?
Echecs et succès s'expliquent par la fatalité des faits, la force des idées et des principes ennemis, et aussi par le caractère du souverain et de la nation.
Femmes et maltresses de Philippe II. — Philippe n'a guère connu d'autre passion que celle du pouvoir. Sa première femme, l'infante Marie de Portugal, n'a fait que traverser sa
vie; elle mourut en donnant le jour à Tinfortuné don Carlos. Veuf, il songeait par politique à épouser une autre princesse portugaise, lorsque Charles-Quint, pour s'assurer Tor et les soldats de TAngleterre, s'avisa de le marier à la reine Marie Tudor, de douze ans plus âgée que lui, laide et vieillie avant Tâge. Sans une hésitation, il approuva, en fils soumis, ce changement : < Je n ai d'autre volonté que la vôtre, écrivit-il à son père; aussi je m'en remets- entièrement à vous; ce que vous voudrez se fera. » L'inQuence qu'il prit sur sa femme ne servit qu'à des calculs politiques; il lui demanda beaucoup de sacrifices sans lui offrir en échange même les apparences de l'affection. Avant la mort de la reine, ses hommages intéressés allaient déjà à Elisabeth, l'héritière présomptive. Celle-ci, parvenue au trône, n'entendit pas se donner un maitre. Il se tourna alors du côté de la France ; pour sceller son alliance avec Henri II et aussi pour se procurer, sous forme de dot, l'argent nécessaire à la solde des troupes espagnoles, il demanda en mariage Elisabeth de Yalois. Cette aimable fille de France, élevée dans la cour la plus élégante et la plus polie de l'Europe, charma par sa grâce et par sa bonté la nation la plus réfractaire aux séductions étrangères. Il semble même que sa jeunesse, sa distinction, sa réserve aient inspiré à son mari une très vive sympathie. La <c princesse de la Paix », comme l'appelaient les Espagnols, a été le rayon de son âge mûr, comme sa fille Isabelle fut la tendresse et la consolation de sa vieillesse. Elle mourut tuée par des grossesses répétées, par le climat et l'ignorance des médecins. Elle morte, la nécessité faisait une loi au souverain, qui n'avait pas d'enfant mâle, de se marier sans délai. Les affaires des Pays-Bas l'avaient rapproché de la maison d'Autriche; les froideurs des premiers jours avaient disparu. Il fit venir de Vienne une Allemande blanche et rose, belle archiduchesse de vingt et un ans qui paraissait très propre à donner des héritiers à la dynastie. C'est d'elle que naquit l'enfant maladif, sans volonté et sans intelligence, qui fut Philippe III. Des sentiments de Philippe II pour ces compagnes successives de sa vie, presque rien n'a transpiré. Ses amours, légitimes ou non, sont restées enveloppées de mystère. Ses ennemis
Taccusaient <i*avoir coniraclé un mariage secret avec dofla Isabel Osorio, qui aurait fait double emploi avec Ittarie Tudor. La légende veut qu*il ait aimé la princesse d^Eboli et qu'il ait eu d*elle, comme dlsabel Osorio, plusieurs enfants. Quoi qu'il en soit de ces récits, d'où la calomnie n'est pas absente, il paraît certain qu'il était très adonné aux femmes. Mais s*il n'a pas su résister à ses passions, il a mis le plus grand soin à éviter le scandale. Ses maîtresses sont à peine soupçonnées; elles n'ont joué aucun rôle ; jamais il n'a légflimé ou même affiché un de ses bâtards, lui qui, respectueux de la mémoire de son père, fit une si grande situation à son frère naturel don Juan d'Autriche. Quel contraste entre ces attachements obscurs et les allures triomphantes des favorites à la cour des Valois !
Les lettres aux Infantes. — Il n'eut de tendresse avouée, publique, éclatante que pour sa fille, doua Isabel. Les lettres qu'il écrivit de Portugal (1580-1582) à l'infante et à sa jeune sœur ont révélé à la postérité un Philippe II qu'elle ne cherchait point, plein d'attentions pour ses enfants, doux pour ses serviteurs, sensible aux beautés de la nature, au large courant des eaux, au défilé des navires, à la grandeur des lignes et aux teintes dorées des vieux palais, comme aussi au sourire des jardins et des fleurs. Il savoure le parfum des roses au moment où les historiens se le figurent uniquement occupé de faire noyer dans le Tage les moines et les prêtres insurgés. Il se déride même quelquefois; il oppose ses dents qui tombent aux dents qui poussent à l'infant don Diego et il y voit plaisamment une sorte d'échange du père au fils. Il s'amuse de la soutane en brocart d'or qu'il va revêtir pour la cérémonie de l'hommage. Le souverain a disparu pour faire place au père de famille débonnaire, qui bavarde avec ses filles, s'intéresse à leurs promenades et à leurs jeux, et qui ne rougit pas à l'occasion de glisser quelque enseignement dans ses lettres, par exemple sur l'introduction du calendrier grégorien.
GrOûts artistiques de Philippe n. — Il avait des connaissances assez étendues, mais il se distinguait surtout par un goût très vif pour les beaux-arts. Et même dans ce domaine, il avait ses préférences. L'architecture avait ses prédilections,
sans qu'il dédaignât pourtant les peintres et les sculpteurs. La peinture espagnole, formée sous la double influence de Tltalie et des Flandres, s'était montrée bien vite originale par sa tendance à mettre dans les tableaux de piété une action pathétique. Cet art, qu'on a si bien défini : « aussi dévot aux idées religieuses que fidèle aux réalités de la nature, catholique et réaliste », comptait déjà quelques grands noms. Si les Ribera, les Zurbaran, les Yelazquez, les Murillo, sont d'une époque postérieure, les maîtres qui les ont formés fleurissent déjà. Alonso Sanchez Goello, le portraitiste officiel, représente les membres de la famille royale, les capitaines, les hommes d'Etat. Ribalta, qui forma Ribera, peint pour Philippe II V Extase de saint François; Fernandez Navarrete, la Flagellation; Morales, la Circoneision et VEcce homo. L'école de Séville, déjà engagée dans les voies du succès, l'école de Madrid, qui ouvrait à peine sa glorieuse carrière, sont redevables au roi des encouragements qu'il leur a donnés, et surtout du soin qu'il prit de faire venir d'Italie, comme autant de modèles à imiter, les œuvres des maîtres morts, et les maîtres vivants, chargés d'interpréter et de continuer leurs leçons.
L'Escurial. — Ces richesses, d'origine nationale ou étrangère, furent, pour une grande part, placées dans l'Escurial. C'est au pied du Guadarrama, dans un endroit désert, que s'éleva la demeure où Philippe II pouvait, non loin de Madrid, contenter son goût pour la retraite. Il voulut qu'elle rappelât les gloires militaires qui avaient illustré les débuts de son règne, et qu'elle témoignât de sa reconnaissance pour le saint dont l'heureuse protection, croyait-il, lui avait assuré la victoire de Saint-Quentin. L'Escurial eut la forme d'un immense gril, en souvenir de l'instrument de torture sur lequel le bienheureux Laurent avait été martyrisé. L'édifice, construit avec le granit de la montagne, eut, dans ses lignes rigides, un aspect très simple, très imposant et très austère. L'église en occupait le centre, comme pour bien marquer l'idée maîtresse de l'œuvre et de l'ouvrier. Des moines, les Hiéronymites, installés à demeure, devaient ouvrir à Dieu l'hommage ininterrompu des chants et des prières. Dans les caveaux reposeraient les souverains de l'Es-
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pagne. C'est là que Philippe, fit porter les restes de Charles- Quint; c'est là qu'il conduisit ses femmes, ses enfants avant d'y descendre lui-même. L'Escurial ne ressemblait ni à ces élégantes demeures que les Valois avaient élevées pour leurs plaisirs sur les bords de la Loire, ni même à ce froid monument où Louis XIV logea la monarchie absolue. C'était à la fois un palais, un couvent, et une nécropole, le Versailles et le Saint-Denis de l'Espagne, et, par cette cohabitation des rois morts, du roi vivant et des moines, comme un symbole de Talliance étroite de l'Espagne du xvi* siècle avec le catholicisme et l'esprit du moyen âge.
Immense labeur; esprit de minutie. — C'est la résidence favorite de Philippe II, celle où l'attiraient son goût d'àpre solitude et le désir de se consacrer tout entier aux affaires. Lorsqu'il partait de Madrid, il emportait des masses de dossiers; il lisait et annotait même dans la litière où il se faisait porter. Loin de la cour, il se donnait tout entier à cette passion pour le travail qui fut l'honneur, et, on peut le dire, la faiblesse de sa vie. La besogne à laquelle il se livre est incroyable ; il étudie les dépêches de ses ambassadeurs ; il couvre de ses remarques les marges des rapports; il demande des éclaircissements, soulève des difficultés, propose des doutes. Quand il remarque une particularité intéressante, il se la signale et la fixe dans son esprit : Ojo! (attention!), écrit-il. Ses secrétaires lui envoient les réponses rédigées, mais il revoit ces ébauches; il supprime des passages, il en ajoute de sa main. Au milieu de l'abondance stérile et de la phraséologie vague de la chancellerie espagnole, la main royale se distingue par une déclaration précise, une rectification caractéristique qui donnent aux ratures comme aux additions une valeur psychologique et historique de premier ordre. En tout cas, elles sont un témoignage précieux de l'application du roi. Il ne cesse point de lire, d'écrire, d'ordonner, de régler. Quand il se rend au Pardo, à l'Escurial, ce n'est pas pour y goûter un repos justement mérité : c'est pour y peiner plus encore, à l'abri des fêtes, des plaisirs de la cour, des devoirs de l'étiquette, dans le calme de la campagne. Il s'intéresse aux détails comme à l'ensemble; il
connaît le nom des personnages marquants de chaque ville; il sait quel clerc est apte à remplir tel bénéfice; il lient catalogués dans son cerveau les hommes et les choses de son empire.
Cet esprit de minutie apparaît même en des matières qui ne sont point de sa compétence; il décide, par exemple, que la fête des Anges-Gardiens doit se placer le l*^*" mars. Il examine avec la plus grande attention les missels imprimés par Plantin,etilen signale les fautes et les inadvertances. Ils portent dans un endroit qu'aux messes des morts il faut dire Lavabo inter innocentes sans le Gloria Palri^ tandis qu'en un autre on lit que ce psaume ne doit pas être chanté : voilà une contradiction bien fâcheuse! Plantin imprime tantôt Paracleius et tantôt Paraclitus : quelle est la bonne leçon? Philippe tient à le savoir. Sa connaissance des moindres détails du culte faisait le désespoir des sacristains. « Car s'il leur arrivait de se tromper en ne plaçant pas exactement comme il le fallait les ornements ou s'ils apportaient un ornement pour un autre, le roi ne manquait pas de le leur envoyer dire, et s'ils négligeaient d'ouvrir l'église à l'heure dite, il ne leur pardonnait pas. »
Lenteur et irrésolution. — C'étaient les graves défauts de ses précieuses qualités. Que devenaient, au milieu de ces préoccupations mesquines, les grands intérêts de la monarchie? Labeur immense, mais stérile et déprimant. Philippe plie sous le fardeau des afTaires; sa mémoire n'y résiste pas; elle présente des défaillances surprenantes. Il ne se rappelle plus que Schwartzenberg est le représentant de l'Empereur aux Pays- Bas; il ne reconnaît pas Cecil sous le nom de lord Burleigh. Pour mieux étudier les affaires, il en diffère de jour en jour l'expédition. C'est la plainte éternelle des aml>assadeurs, de Granvelle, des gouverneurs, des généraux. « Si la mort venait d'Espagne, disait le vice-roi de Naples, je serais sûr de vivre longtemps. » Le roi ne se trouvait jamais assez éclairé. L'impuis sance à prendre un parti s'ajoutait à la lenteur. « Sa résolution, disait Granvelle, c'est d'être perpétuellement irrésolu. » Il comptait pour rien les délais, les atermoiements; il les considérait même comme une force : « Le temps et moi, nous en valons deux autres. » Dans les circonstances les plus critiques,
il resta quelquefois six mois sans envoyer un ordre à ses lieutenants. L*ent6tement, qui est la vertu des indécis, le servit en plus d'une circonstance; mais il laissa souvent échapper l'occasion qui passe rapide.
Grandeur de TEspapgne. — Tout compte fait, ce fut un roi. La nation qu'il gouvernait a occupé, sous son règne, une situation éminente qu'elle n'a plus retrouvée. Si l'effort a dépassé ses ressources, c'est que, suivant une remarque profonde de M. Canovas del Castillo, l'homme dans ce pays vaut mieux que la terre. Il s'est montré particulièrement grand en ce moment-là. L'Espagne se place hardiment à la tête du monde catholique; elle le défend, elle le dirige, elle le domine. Tandis que les aulres Églises s'endormaient dans un contentement béat, l'Eglise espagnole, menacée au xv« siècle par le judaïsme, avait été obligée de songer la première à la réforme des mœurs. En même temps que les bûchers s'allumaient pour les Judaï sants, Ximénès et Isabelle épuraient les couvents, restauraient les mœurs du clergé, recrutaient les évêques parmi les clercs les plus austères et les plus dignes. Les conséquences de cette réforme ne tardèrent pas à se faire sentir. La Péninsule eut des saints à l'époque où l'Europe n'en comptait guère : Ignace de Loyola, qui organisa la défense du Saint-Siège, sainte Thérèse, qui remit en honneur la vie contemplative, saint Jean de Dieu, le précurseur de saint Vincent de Paul, sont des Espagnols. Les prélats de cette nation tiennent une place considérable au concile de Trente par leur vertu, leur science théologique, leur inflexible attachement à l'orthodoxie. « Il faut travailler, disait l'archevêque de Tolède, Fonseca, à frapper les dogmes erronés de nos adversaires et les mœurs corrompues des nôtres. »
Développement de la littérature espagnole. — Sous le double stimulant de son influence politique et religieuse, l'Espagne marche aussi à la domination littéraire. Le réveil des esprits avait commencé sous Ferdinand et Isabelle, alors que les maîtres italiens, les Geraldini, Pierre Martyr d'Anghera, Lucius Marinaeus Siculus, et les Espagnols, formés à leur école, comme 'Antonio de Nebrija, avaient introduit l'étude des lettres anciennes. Ils avaient forme quelques bons élèves et
développé dans Taristocratie la vénération, sinon le goût de l'antiquité. Philippe II avait été élevé dans cette tradition de respect; la littérature grecque lui est redevable du soin qu'il mit à former à TEscurial une collection de manuscrits. Diego do Mendoza, qui, pendant son ambassade de Venise, avait été en relations avec TOrient et le sultan, légua au roi sa bibliothèque. Ace fonds déjà si précieux vinrent s'ajouter les richesses que le savant Antoine Augustin, archevêque de Tarragone, avait recueillies pendant ses voyages en Italie, en Sicile, en Angleterre. Assurément il ne faudrait pas s*exagérer le rôle de Philippe II et croire qu'il appréciât a leur juste valeur ces vieux originaux. Il suivait l'exemple des souverains italiens et cédait à l'empire de la mode. L'élat de ses finances ne lui permettait pas de consacrer à des achats des sommes bien considérables. C'est un mérite en somme que d'avoir ouvert aux manuscrits grecs ce refuge de l'Escurial où l'Espagne indolente les a laissés dormir, et où l'érudition contemporaine a fait de si heureuses trouvailles.
Ce peuple répugne à ces études patientes qui font les philologues. L'influence des anciens a été bien moins profonde dans la Péninsule qu'en France et en Allemagne. Malgré le grand nom de Vives, qui d'ailleurs passa sa vie à l'étranger, on peut dire que l'Espagne n'a rien à opposer à un Scaliger, à un Henri Estienne. C'est d'une autre façon que s'est exercée l'action des lettres anciennes; elles ont épuré le goût, et offert des modèles à l'imitation des écrivains. L'élan qu'elles ont donné s'est fait sentir dans toutes les directions; elles ont renouvelé l'histoire. Le drame naît, se développe et trouve sa vie. La grande poésie va éclore. Le roman se montre sous sa double face, idéaliste, réaliste, et toujours supérieur dans la peinture de la réalité.
Mais la source féconde de l'inspiration jaillit du fond de l'âme nationale, enorgueillie par ses rêves de grandeur politique et militaire, et désireuse de dominer même dans le monde des esprits. Si la littérature espagnole s'est ranimée au contact des anciens, elle ne les a pas longtemps suivis, elle a continué à marcher dans le sens de ses traditions. L'exemple de Diego de
Mendoza» qui écrivit une Guen*e de Grenade dans le style sententieux de Salluste, ne trouva pas d'imitateurs; il ne laissa pas davantage d*héritier de son talent d*historien. Le Père Mariana ne vient qu'assez loin après lui; et le chroniqueur Zurita ne compte que pour Térudition.
Le drame et le roman sont les formes liltéraires où le génie espagnol a donné toute sa mesure, celles par lesquelles il s*cst imposé à Tadmiration et à Fimitation de TEurope. Sans doute la poésie lyrique peut citer quelques grands noms, de Garcilaso de Vega (-j* 1S26) à Ilerrera, qui célébra en termes magnifiques le triomphe de la chrétienté à Lépante; mais elle ne peut citer ni un esprit créateur comme Cervantes, ni un génie abondant comme Lope de Vega. L'auteur du Don QuichoUe, comme le producteur de tant de comédies de cape et d'épée, ont contribué pour la plus large part à la gloire littéraire de leur race. Le drame espagnol a disputé longtemps le théâtre français à l'in* fluence de l'antiquité; et le héros mélancolique de Cervantes a pris place parmi ces types conçus par l'imagination des poètes, qui sont plus vivants que nos pauvres réalités.
La nation. — Des mœurs grossières et violentes, une grande brutalité d'instincts avec des délicatesses et des raffinements d'idées et de sentiments, voilà le peuple espagnol tel qu'il apparaît dans les comédies et dans l'histoire. Ces hommes ont la religion de leur dignité. Gueux, mendiants ou soldats, ils prennent une attitude héroïque. Il n'y a pas ici de scepticisme gouailleur; on ne met pas son plaisir à se rapetisser. Celle nation a foi en elle-même ; elle a un sentiment entier, irritable et jaloux, du point d'honneur. Les dernières classes de la société ont les glorieux préjugés de l'aristocratie. Deux gagne-deniers s'égorgent aussi bravement que deux gentilshommes pour une délicatesse. Sans parler de la superbe des gens du Guipuzcoa qui se disent tous hidalgos, les Castillans de toute condition sont prêts à se considérer comme des gentilshommes dont la noblesse sommeille. Le muletier « dit qu'avec son mauvais sarrau, ceux qui ne l'honorent pas lui font injure, parce que ses pifres descendent de l'infant don Pelage ». Cette belle assurance a pour beaucoup contribué à former les héroïques sol-
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dais dltalie et des Pays-Bas. Leurs exploits, leur endurance sont le fait d'une race noble qui a une haute idée de sa valeur et une grande confiance dans ses moyens. Les défauts viennent plutôt d'une hauteur d'orgueil, qui n'est pas sans mérite, que d'une bassesse d'esprit ou de cœur. Si les paysans désertent les campagnes, c'est pour aller s'enrôler dans les armées ou courir les aventures aux Indes. Ils méprisent le travail, mais exposent sans hésiter leur vie en Europe et en Amérique.
La misère. — Mais cet admirable luxe de qualités tourne a la ruine des Etats; le mépris du travail et la paresse rendent tributaires de l'étranger. On ne peut pas être seulement un peuple de soldats et de conquérants. La misère guettait les vainqueurs des deux Mondes. Les romans picaresques, qui forment la contre-partie des romans de Chevalerie, signalent le revers de cette vie héroïque : la misère, les vices qu'elle engendre, les conseils qu'elle suggère, les vices qu'elle développe. Dans le Lazarille de Tot^mes, qui est attribué sans raison à Diego de Mendoza, comme dans les autres ouvrages de même nature, apparaît une Espagne noblement drapée, très belle de gestes et d'allure, dévote aux saints et à la Vierge, mais pauvre de ressources, de vertus et de scrupules. 11 s'y rencontre des gens déchus, et d'autres, les plus nombreux, qui seraient incapables de fixer une date ou une excuse à leur déchéance : spadassins et coupeurs de bourses, mendiants et voleurs, filles, faux manchots et faux bancals, toute la gueuserie des cours des miracles. Ces bas-fonds pittoresques ne sont pas, d'ailleurs, la partie la plus intéressante de cette littérature réaliste ; elle dévoile encore à l'histoire, sous un jour criard, la plaie lamentable de l'Espagne d'alors : la famine. Elle sévit à tous les degrés de l'échelle sociale, parmi les hidalgos comme dans les classes inférieures. Les proverbes dans leurs déclarations brutales disent • assez combien ce peuple, repu de grandeur et de gloire, a souffert de la faim. Quels calculs douloureux trahissent ces grossières comparaisons de la sagesse populaire : « Il y a plus de jours que de saucisses » , et que d'angoisses révèle cette déclaration cynique : « Il n'y a pas de peine accompagnée de pain 9.
Détresse financière. — Les documents sont pour attester que le ronian n'exagérait point les maux dont souffrait la nation. En dépit des trésors des Indes, TEspagne n'était pas assez riche pour payer sa gloire. Tout dépérissait : le commerce, l'industrie, la marine. La détresse de TEtat n'est pas moindre. Les plaintes des Corlès, comme les déclarations du roi, signalent le déficit. Gharles-Quint avait légué à son fils la situation la plus embarrassée. Après les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines, Philippe II était incapable de continuer la guerre, et la paix de Cateau-Cambrésis s'imposait à lui comme une nécessité. \ \ Il faut voir à quels expédients, dès les premiers jours du règne, il dut avoir recours : vente de titres de noblesse, vente d'offices de régidors et de jurats, vente de lettres de légitimation et de noblesse aux fils de prêtres, aliénation de justices perpétuelles, de villes et de vassaux aux seigneurs. On devient noble pour 5000 ducats, et les besoins sont si pressants que le conseil de la Hacienda consent à fermer les yeux sur l'indignité des candidats et à introduire dans la classe privilégiée des descendants de Juifs et de Maures, des hommes dont les parents ont porté le Sanbenito et comparu dans les aulo-da-fé. Et, à celte époque, c'était une hardiesse bien plus forte que de légitimer le bâtard adultérin d'un prêtre.
De toute façon l'Eglise devait contribuer : le gouvernement exigeait, sous forme d'emprunts forcés, des sommes considérables; il demandait 20000 ducats àl'évêquc de Cordoue, 100 000 à l'archevêque de Saragosse, 150 000 à l'archevêque de Séville. On ne s'en tenait pas là : Philippe faisait lever, malgré la défense du pape, la moitié des revenus ecclésiastiques. Et pour mieux s'assurer le monopole de l'exploitation du domaine clérical, il interdisait aux laïques et aux clercs d'exporter de l'argent à Rome, sous peine de mort ou de privation des bénéfices. Malgré ces expédients, les caisses de l'Etat continuaient à se vider. Rien de plus tristement éloquent que les aveux du roi. « Tous les revenus ordinaires, écrit-il en 1659, sont engagés; il faudrait pour les dégager 20 millions de ducats; il n'y a donc pas à y songer. On doit en outre 1 millions de ducats aux banquiers d'Anvers, aux marchands de Séville et autres. »
iOO L*ŒUVRE DE PHILIPPE II
La guerre avec la France terminée, il aurait dû chercher à rétablir l'équilibre des finances. Au moins eût-il fallu introduire la plus sévère économie dans l'administration . Or il ne sait pas modérer ses dépenses : le souci de l'étiquette l'emporte sur les préoccupations économiques. La maison de la reine, qui coûtait 60 000 ducats en 1560, en exige, deux ans plus tard, 80 000. Est-ce un cadeau à la jeune reine? Mais l'infant recevait une augmentation analogue : son revenu fut porté de 32 000 à 50000 ducats. La liste civile prélevait 415 000 ducats sur un budget qui ne dépasssait guère 5 millions de ducats. Les grandes constructions sont encore plus ruineuses : l'Escurial, bâti de 1563 à 1582, engloutit 6 millions de ducats, le revenu annuel de la monarchie.
Les recettes diminuent en même temps que les dépenses augmentent; le royaume de Grenade est ruiné; les Pays-Bas s'insurgent, ne rapportent plus rien, et coûtent beaucoup. Aussi comprend-on le cri de désespoir qui échappe à Philippe II : € Le désordre des finances est irrémédiable; j'ai quarantehuit ans, quelle vieillesse m'attend! La vieillesse arrive, et je ne sais comment je vivrai demain; je ne sais comment je vis aujourd'hui avec la douleur que me donnent ces soucis. » Il n'est encore qu'en 1515; à cette date il n'a engagé la lutte ni contre la France ni contre l'Angleterre; ses relations coûteuses avec les Guise ne commenceront qu'en 1582. On peut juger par là quelles nuits d'angoisses ce déficit croissant lui a fait passer et de quel prix il a payé le plaisir de jouer le premier rôle sur la scène du monde.
Les Cortès. — Les Gortès voient le mal comme lui; mais il ne semble pas qu'elles aient le courage de lui conseiller les vrais remèdes. Elles osaient dire à Charles-Quint que ses guerres éternelles ruinaient le pays, mais elles n'ont pas tant de hardiesse sous Philippe II. Ces Elats généraux de la monarchie castillane, réduits aux procin^adores des villes, n'ont aucune espèce d'influence. Le roi les maintient, car il est conservateur de sa nature, et d'ailleurs ils sont si peu gênants pour son autorité ! Jamais ils ne furent plus souvent convoqués que sous son règne et jamais on ne tint moins compte de leurs vœux. Leurs
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sessions duraient plusieurs années : les Certes de 1513 se terminent en 1578, celles de 1579 en 1582, celles de 1588 en 1592. Elles se ressentaient, comme toutes les institutions, de la lenteur que Philippe II mettait en toutes choses. Leurs avis n'en étaient pas plus respectés. On se demande quel besoin il avait de prolonger des assemblées dont il faisait si peu de cas. A leurs réclamations, à leurs vœux il répondait le plus souvent d*une manière évasive : « Nous manderons qu'on y regarde et on verra ce qu'il convient d'ordonner et décider. » La plupart des promesses ne sont ni plus précises ni plus comprometlantes. Il est rare que le gouvernement donne satisfaction aux désirs de la nation, rare aussi qu'il repousse nettement une idée de réforme. Les refus comme les engagements sont enveloppés dans une de ces formules vagues, indéterminées qui permet d^ajourner et de ne rien faire : « On verra. »
Il est cependant un point sur lequel les Cortès et le roi s'entendent. Quand elles demandent des lois somptuaires ou quand elles réclament la prohibition des objets de luxe fabriqués à l'étranger, il s'empresse de souscrire à leur proposition. En matière économique, ils avaient mêmes préjugés. Elles cherchaient consciencieusement le remède à la détresse financière dans la répression du luxe et autres expédients du même genre. Elles s'attaquaient avec bien plus de raison à l'extension des biens de mainmorte. Réguliers et séculiers accaparaient la meilleure partie des revenus de l'Espagne ; on pouvait craindre que les terres d'Église n'englobassent bientôt tout le sol de la Péninsule. Ces protestations n'avaient aucune chance d'être favorablement accueillies. L'Eglise offrait à l'Etat un si riche domaine exploitable, sous forme de décimes, d'emprunts forcés, de contributions de toutes sortes, que Philippe, pas plus que Charles-Quint, n'avait intérêt à le réduire.
La banqueroute. — Le besoin d'argent domine tout. Il n'y a point d'intérêt, il n'y a point de droit, il n'y a point de tradition qui vaillent contre cette nécessité. Le gouvernement tire des impôts consentis le plus grand rendement possible; il établit des impôts nouveaux de sa propre autorité. En vain les Cortès protestent-elles contre cet abus ; le roi se contente de
répondre qu'il avisera et n'wi conlinue pas moins cette perception illégale. Il engage et charge l'avenir pour se procurer les ressQurces nécessaires au présent. La vente des lettres de noblesse, en multipliant le nombre des privilégiés, accroît de plus en plus la charge des pecheros. Nul scrupule n'arrête le souverain obéré : il agit comme s'il était le maître absolu de la fortune de ses sujets. La Casa de conlratacion de Séville recevait en dépôt l'or et l'argent que les marchands faisaient venir d'Amérique ; à l'occasion il puise dans cette réserve, s'approprie ce qu'il y trouve et se croit quitte en payant des intérêts pour une somme équivalente.
Aussi, comme il arrive à toutes l'es époques de déficit, les donneurs d'avis accouraient-ils à Madrid. Tous avaient un remède à ofTrir. Le Conseil de la Hacienda était encombré de mémoires, dont les auteurs, connus ou inconnus, se posaient en sauveurs de l'Etat. Des ddeples du Grand Œuvre parlaient de transmuer en or le cuivre et les plus grossiers métaux. Ces rêveries trouvaient crédit auprès du prince, qui dépensait quelques milliers de ducats en expériences ridicules. D'autres spéculatifs, plus modestes et moins écoutés, proposaient une refonte de l'impôt et quelques autres moyens de pressurer le contribuable sans trop le faire crier. C'est à l'Eglise que Simon Pedro Abril voulait demander les fonds nécessaires au'rembourse- I ment de la dette : il suffisait, à la mort des titulaires, de laisser vaquer un certain temps les cures, les évêchés et les autres . bénéfices pour assurer au roi un revenu annuel d'un million de I ducats, qui serait consacré à l'amortissement. Il s'en fallait que ces faiseurs de projets, ces arbiiristas^ comme on les appelait, fussent bien vus de la nation. Elle les redoutait comme les auxiliaires du fisc, elle voyait avec épouvante grandir à l'horizon la menace d'impôts nouveaux, car, des allégements, elle avait cessé d'en attendre. Ce n'est peut-être pas un type de fantaisie que cet arhilrista dont parle Cervantes qui avait imaginé d'établir un jour de jeûne par mois, avec don au trésor de l'économie faite aux dépens de tous les estomacs.
Philippe II semblait être, grâce aux mines d'Amérique, le monarque le plus riche de la chrétienté, mais cet or fondait
entre ses mains. Il en fallait beaucoup pour payer la solde des armées, Tentretien du parti catholique en France, les agents secrets, les services et les trahisons. Les revenus du royaume étaient engagés longtemps à l'avance. Son crédit compromis Vacheminait à la banqueroute. Il fit ce dernier pas : sous prétexte que ses créanciers se refusaient à lui faire de nouvelles avances et tiraient de lui d'énormes intérêts, il se déclara, le 20 novembre 1596, obligé de lever toutes les assignations qu'il I leur avait accordées sur les différentes branches du revenu public : « les deniers qui en procéderaient seraient mis dans ses coffres. »
Celle mesure, qui privait des intérêts et même du gage de leurs créances les marchands à qui le roi avait emprunté des sommes immenses, causa une profonde perturbation dans les places financières, en Espagne, en Italie, en Allemagne. Beaucoup de gens furent ruinés; mais le roi ne tarda pas à s'apercevoir qu'on ne porte pas impunément atteinte au crédit public. Quand ses caisses furent encore vides, il dut se résigner à rappeler les banquiers, à subir leurs conditions onéreuses. Les Génois se montrèrent particulièrement rigoureux; ce ne fut qu'au prix de nombreuses concessions qu'ils consentirent à prêter huit nouveaux millions à gros intérêts.
Pour tenir ces engagements ruineux, Philippe fut obligé d'élever encore le chiffre de l'impôt et réduit même à faire solliciter de porte en porte un don gratuit qu'un historien contemporain qualifie justement d'aumône.
C'était emprunter à des mendiants. Le gouvernement avait épuisé la substance et la moelle de la nation ; les campagnes sel^ dépeuplent; la guerre et la misère ont fauché deux millions J'^ d'êtres humains. Ce sol ingrat a besoin d'hommes; avec le ^ manque de bras, les solitudes s'étendent. Un voyage en Espagne présente tout l'imprévu, tous les hasards et les inconvénients d'une exploration. Les auberges sont rares, et on n'y trouve nulle commodité. Il faut emporter des vivres et souvent camper en plein air. Les impôts, les droits de douane, les difficultés des communications ont détruit le commerce et l'industrie : « Comment peut-on, disent les Cortès de 1594, se livrer
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à un commerce lorsqu'on est obligé de payer 300 ducats d'impôt pour un capital de 1000 ducats?... Dans les localités où Ton travaillait autrefois 30 000 arrobes de laine, on en consomme à peine 6000. Il résulte de là, ainsi que de Timpôt établi sur la laine, que le nombre des troupeaux diminue aussi. L'agriculture et relève des bestiaux, l'industrie et le commerce sont ruinés ; il n'y a déjà plus une localité dans le royaume qui ne manque d'habitants ; on voit plusieurs maisons fermées et inhabitées ; en un mot, le royaume périt. » C'était la fin lamentable d'un grand règne, la conséquence d'un effort sans proportion avec les ressources du pays. « L'Espagne, fontaine d'orgueil dans une vallée de misère » : ce mot d'un Anglais caractérise bien les ambitions et les résultats de la politique espagnole.
Mort de Philippe n. — Les derniers jours de Philippe II furent tristes. La maladie l'accable, mais combien plus l'inquiétude de l'avenir! Il pense au pauvre héritier qu'il lègue à ses immenses Etats, et, quoique père, il ne peut se faire illusion sur sa valeur intellectuelle. Quand il sentit venir la fin, il se fit transporter à l'Escurial. Ce furent de douloureuses étapes; son corps n'élait qu'une plaie; il mit six jours à parcourir sept lieues. Le chrétien fut grand dans l'épreuve. Malgré d'horribles souffrances, il fit bravement tête à la mort. Il voulut qu'on apportât son cercueil près de son lit; il fit mettre une couronne d'or sur une tète de mort. C'est son image future, qu'il veut avoir devant les yeux; c'est l'avilissement de la chair qu'il contemple. Il demande à toucher le fouet dont l'Empereur, son père, se servait pour se flageller et qui portait encore les traces d'un sang cher et précieux. Il règle Tordre et la pompe qui doivent être observés à ses obsèques, et expire le 12 septembre 1598, les yeux fixés sur le crucifix.
Appréciation sur Philippe n. — L'histoire s'est montrée sévère pour ce prince. Si les Espagnols lui ont voué un culte, la plupart des étrangers flétrissent son despotisme, sa cruauté, son intolérance. Peu de voix se sont élevées en sa faveur; et les plaidoyers maladroits ont plus nui que profilé à sa cause.
Comment en serait-il a*ifcrement? il s'est aliéné les nations, qui, dans les âges suivants, ont fait et dirigé l'opinion : la
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Hollande, TAngleterre et la France. Chacune d'elles avait un grief à venger : Tune, les longues épreuves de la guerre de Tindépendance; l'autre, une tentative redoutable contre ses libertés religieuses; la France enfin, les troubles où sa prospérité et sa grandeur faillirent sombrer. A mesure qu'elles grandissaient hors de son étreinte et que l'Espagne déclinait sous les principes destructeurs de sa politique, elles comprenaient encore mieux de quel poids aurait pesé sur leur avenir le système compressif de Philippe II. Leur haine alla naturellement à cet homme qui leur apparaissait comme l'adversaire du progrès et l'instrument de la décadence. Elles auraient peut-être pardonné à un conquérant qui, le fer à la main, les aurait poussées en avant; elles ne pouvaient que garder un souvenir odieux au souverain, qui voulait les maintenir brutalement dans les errements du passé.
Sur le canevas des faits l'indignation et la peur brodèrent une sombre trame. Le développement de la légende fut favorisé par le secret dont le roi aimait à entourer ses actes. La mort mystérieuse de Montigny, par exemple, servait plus encore que le meurtre public du prince d'Orange à autoriser tous les soupçons. On prêta une cause criminelle aux événements les plus naturels; don Carlos, Elisabeth de Valois furent transformés en victimes de la jalousie et du despotisme. Philippe passa ])our l'être sans cœur et sans entrailles c dont le sourire et le poignard étaient si proches voisins ».
Mais en même temps qu'il devenait plus odieux, il grandissait aussi dans l'imagination des hommes. Elle arrivait à se le figurer comme un géant sombre, comme une sorte de génie du mal, suscité pour arrêter le progrès de la liberté religieuse et de la liberté politique. Il personnifia tous les vices, toutes les erreurs et toutes les cruautés. Haines et colères se condensèrent en une injure suprême : < Démon du Midi. »
Il n'est ni si noir ni si grand. Sans doute, il faut résister à la tentation de le réhabiliter : il fut intolérant, il fut cruel. Sa dissimulation répugne, sa casuistique révolte, ses vengeances, exécutées de sang-froid, font horreur. On lui pardonnerait plus volontiers un furieux accès de passion que ses froides rancunes. Mais, enfin, il a rempli son métier de roi. S'il avait de ses
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devoirs une idée fausse, il donna son temps, son travail et sa vie à celte erreur. Il eut toujours en vue la grandeur de son pays et de sa race; il n'hésita pas, pour sauvegarder l'avenir de la monarchie , à sacrifier son propre fils. S'il épuisa son peuple, il lui assura, pendant un demi-siècle, la prépondérance en Europe, et, plus longtemps encore, un renom de puissance et de force. Qiie de pays ont payé aussi cher une gloire plus éphémère! Et pourtant il ne fut pas un grand roi : il ne comprit pas son temps, il ne comprit pas même son peuple. Il crut qu'il pouvait gouverner une nation de soldats du fond de son cabinet et qu'il pouvait mener l'Europe en l'enchaînant aux doctrines du passé. Tatillon et paperassier, il était incapable de dominer un siècle aussi prompt à l'action qu'à la pensée.
BIBLIOGRAPHIE
Documents* — Les recueils les plus importants sodI : Culecciôn de los documentos para la historia de Espana (sur plus de cent volumes parus, beaucoup se rapportent à ce règne; le t. XXX contient une table de" 30 premiers volumes) ; — Memorias de la Real Academia de Historia, t. Vil ; — Actas de las Cartes de Castilla, publiés par la Chambre des députes espagnole (le tome 1°'" a paru en 1877; les 13 premiers volumes contiennent les Cortès de Philippe II à partir de 1563). — A. Morel-Fatio, TEspagn^ au xvi° et au .\vii<^ siècle; documents historiques et littéraires, Heilbronn, 187&. On ne cite que pour mémoire : Weiss, Papiers d'État du cardinal Granvelle; — OsLchardy Correspondance de Philippe II; — Poullet et ^0% Correspondance du cardinal de Granvelle; — Groen van Prinsterer, Archives de la maison de Nassau; — Kerwyn de Lettenhove, Relations politiques des Pays-Bas et de r Angleterre sous Philippe II; — Forbes, A full view of the public transactions in the reignof the Queen Elizabeth, 1740, 2 vol.; — Stevenson, Crosby et Butler, Calendar of State papers, foreign séries, of the reiyn of Eiizabeth, 1 558^4 579; — Teulet, Relations politiques de la Franceet de VEspagne avec l'Ecosse au \\i^ siècle, t. V, 1551-1588, Paris, 186^; — De la Perrière et Baguenault de Puchesse, Lettres de Catherine de Médicis (le t. IX et dernier à Timpression) ; — Alberi, Relazioni degli ambasciaton vmeti. !'*«= série, t I-VI.
Gachard, Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, Bruxelles, 1855. — Gachard, Lettres de Philippe II à ses filles les infantes Isabelle et Catherine pendant son voyage en Portugal (1581-1.583), Paris, 1884. — De la Fenière, Deux ans de mission à Saint-Pétersbourg , Paris, 1807.
On trouvera Tindicalion et la cote des dépêches manuscrites des ambassadeurs espagnols en France qui sont aux Archives nationales, et des dépêches des ambassadeurs français en Espagne que possède la Bibliothèque nationale dans Fomeron, Histoire de Philippe llj 1. 1", p. 395.