DEFINITIF DU PROTESTANTISME
/. — Rivalité d'Elisabeth et de Marie Stuart.
Avènement d'Elisabeth; son caractère; débats du règne. — Londres, en se réveillant le 17 novembre 1B58, apprit que Marie Tudor venait d*expirer. Le parlement, qui se trouvait réuni, proclama immédiatement la iille de Henri VIII et d*Anne Boleyn. Les cloches des églises, sonnant à toutes volées, saluèrent le nouveau règne; la ville se couvrit de feux de joie et retentit des cris de : Long live queen Elizabethl A travers le pays tout entier, il y eut unanimité apparente dans la sou* mission, sinon dans l'enthousiasme.
Elisabeth avait alors vingt-cinq ans. Ses portraits ne répondent pas aux dithyrambes de ses poètes courtisans, et nous ne voyons guère ce qu'ils trouvaient à admirer dans cette longue face osseuse encadrée de cheveux rouges et percée de deux petits yeux, curieux et durs, si ce n'est la blancheur du teint, l'intelligence du regard et, peut-être, une certaine raideur d'attitude qu'ils prenaient volontiers pour de la majesté. Elisabeth
avait quelques-uns des vices de sa mère, notamment la gourmandise, la vanité, la passion des bijoux et de la parure; mais aucune de ses grâces, quoiqu'elle se flattât d'être bonne musicienne et danseuse accomplie. Ces prétentions contrastaient, d'ailleurs, avec sa voix rude et ses jurons de soldat. On a un peu exagéré son érudition. Il est vrai que, si elle ne témoigna aucune gratitude à son précepteur Roger Ascham, elle n'en avait pas moins profité de ses leçons. Elle parlait et écrivait couramment le français et ïe latin, non sans tomber dans des fautes assez ridicules. Elle lisait le grec et fut fort admirée lorsqu'elle répondit quelques mt)ts en cette langue «u chancelier de Cambridge. Elle avait aussi une teinture de l'espagnol et de l'italien. Xl'en était assez pour qu'on la dit capable de parler aux ambassadeurs de toutes les nations dans la langue qui leur était propre. L'étendue de ses connaissances importe peu; ce qu'il faut remarquer, c'est que cette culture classique convenait à son 'esprit et lui avait donné sa-forme définitive. Profondément imbue de Tesprit de la Renaissance, elle n'avait pour l'esprit de la Réforme qu'aversion et mépris. La théologie, qui avait tant charmé son père, l'ennuyait. Si elle inclitiait vers l'un des deux partis, c'était la messe qu'elle favorisait; dans le fond, elle était païenne, de raison, de tempérament et de goûts.
Au début de sa vie de jeune fille, elle avAit éprouvi un atta« chement romanesque pour un gentilhomme de la cour; elle dut refouler ce sentiment qui avait failli lui coûter cher. Elle naima plus personne, mais toute sa vie elle joua avec l'amour. Elle était au plus haut degré ce qu'on désigne, en anglais moderne, sous le nom de fliriy et elle appliqua au. gouvernement les méthodes ordinaires de ce jeu, c'est-à-dire la feinte et le caprice. La vie de prisonnière qu'elle avait menée, à la Tour et à Hatfield, entourée d'espions et sans cesse menacée de mort, n'était pas faite pour développer la sincérité et la confiance, non plus que les exemples d'un temps où la perfidie était le principal ressort de la politique. Mais quand elle n'aurait pas reçu ces malfaisantes leçons, sa nature tortueuse et fausse aurait pris le dessus. Il n'y avait, au milieu de ses perpétuels changements d'humeur et de vouloir, rien ' d'immuable que son égoïsme,
doublé d*un instinct très sûr, et sa vanité qui ne s^avouait jamais vaincue et se relevait, plus arrogante, après chaque échec. Elle n avait pas le goût du sang, mais le sentiment de son intérêt la rendait dure comme Tacier, impénétrable à la honte aussi bien quà la pitié. Ne sachant quelle vertu lui laisser, maintenant que son caractère est parfaitement connu, les historiens anglais veulent qu'elle ait été une bonne patriote, et ils prennent au sérieux comme venant du plus profond de son cœur, cette phrase banale qui s'est trouvée sur les lèvres de beaucoup de rois : c Rien ne m'est si précieux sous le soleil que Tamour et le bon vouloir de mes sujets. » Mais il faut ajouter que cet « amour » et ce « bon vouloir » étaient sa sûreté et la condition de sa grandeur. Elle a aimé TAngleterre parce que TAngleterre était son bien.
L'état des opinions était particulièrement favorable à Elisabeth au moment où elle prit le pouvoir. En effet, si la folle conduite des protestants pendant la minorité d'Edouard YI avait retardé les progrès de la Réforme, la réaction stupide et atroce qui avait signalé le règne de Marie, jointe aux revers sur le continent, avait provoqué une répulsion générale. Les esprits étaient ainsi préparés à accepter, au moins pour un temps, cette tolérance, née de la fatigue, qui est plutôt une trêve qu'une paix, et les. tendancÊâ peraonnelles d'Elisabeth la rendaient propre à tenir la balance entre .les deux religions, entre une ardente minorité protestante et une majorité catholique, indifférente et découragée. La disparition du cardinal Pôle qui suivit sa reine dans la tombe à quelques heures de distance, celle de Gardiner qui ne se fit guère attendre, en privant de ses chefs la faction ultra-catholiqne» dispensaient la souveraine de ces rigueurs qui appellent toujours des représailles. Au lieu de gouverner par la terreur comme son père, elle gouverna par le mensonge : ce qui indiquait une certaine déférence envers l'opinion. On verra bientôt comment elle laissa le parlement, si longtemps muet, recouvrer la voix, comme pour avoir le plaisir de discuter avec lui et de l'accabler par des arguments tirés des anciens; mais son véritable parlement, ce fut le Conseil privé, où elle créa ce que nous appellerions une droite
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et une gauche, en ajoutant neuf protestants aux dix conseillers catholiques de sa sœur. Non seulement les papistes et les réformés y étaient représentés, mais les violents et les modérés, les hommes nouveaux et les vieilles familles s*y balançaient à force presque égale. Elle les tenait en haleine et en échec, les favorisant tour à tour, les trompant les uns par les autres et ne les croyant jamais qu*à demi. Dans le conseil, le duc de Norfolk et le comte de Shrewsbury incarnaient la vieille noblesse qui restait plus ou moins ouvertement (idële à Tancienne foi; Bedford, Sussex, sir Ralph Sadler, sir Francis Knollys représentaient le parti d'action qui voulait, au dedans comme au dehors, achever la victoire du protestantisme. L*àme de ce parti était William Cecil, plus tard lord Burghley, qui, pendant les premières années, soutint presque seul le poids du gouvernement. Un fin observateur, Tévèque de Quadra, disait de lui qull < poussait jusqu'à rinsanité Topinion qu'il avait des ressources de son pays » . Or c'est la qualité maîtresse des ministres anglais, lorsque, comme Gecil, ils ajoutent à celte confiance et à cet orgueil extrême une obstination égale. Il y joignait encore Texpérienco d*un administrateur consommé. La reine avait raison de l'appeler son < esprit » ; car c'est lui qui fut la vraie pensée du règne et en qui cette grande génération prit conscience d'ellemême. Elisabeth ne voulait que régner en paix et remplir ses coffres; Cecil voulait placer l'Angleterre à la tête de TEurope protestante; mais, si l'on avait marché droit au but, comme le conseillaient et le souhaitaient ardemment Cecil et ses amis, ce but n'aurait peut-être jamais été atteint. En sorte que les vacillations, les défaillances, les atermoiements, les retours et les détours de la reine ont fait plus, en somme, pour la grandeur de l'Angleterre, que les hautes conceptions et l'inflexible politique de son ministre.
Un autre conseiller qui vint plus tard dans sa faveur et n'est guère inférieur à Cecil par la pénétration et l'audace, sir Francis Walsingham, lui reprochait « de trop compter sur sa chance et pas assez sur Dieu tout-puissant ». Cette chance ne se démentit guère et la soutint du début à la fin de son règne. Pourtant, si nous découvrons une sorte de convenance entre les disposi-
tions naturelles d^EIisabeth et les besoins du temps qui la vit monter sur le trdne, cet heureux concours do circonstances n'apparaissait pas de même aux yeux des contemporains, et, à part les acclamations des apprentis de Londres et Tacquiescement silencieux de l'Angleterre catholique, la nouvelle reine semblait plus à plaindre qu'à envier, car elle devait faire face à de grandes difficultés. Trois choses s'imposaient à bref délai : il fallait se procurer de l'argent, faire la paix avec la France et régler la question religieuse en établissant ce qu'on peut nommer un modtis vivendi entre protestants et catholiques.
Ces trois choses furent menées à bonne fin. La paix avec la France ne pouvait être que désastreuse. Le gouvernement anglais dut s'estimer heureux de faire insérer dans le traité de Cateau-Cambrésis une clause qui faisait de l'occupation de Calais par la France un fait provisoire. Le roi Très-Chrétien devait, au bout de huit ans, rendre sa conquête, ou payer une indemnité de 500000 écus. C'était une porte ouverte à une revanche possible : à Elisabeth et à ses ministres d'en saisir l'occasion, dès qu'elle se présenterait.
Non seulement le trésor était vide, mais le règne de Marie léguait à la nouvelle souveraine une dette criarde de 200000 livres *. On pourvut au plus pressé par des emprunts conclus avec les banquiers d'Anvers ; puis on prépara une politique financière plus sérieuse et plus stable. On refondit, d'après un titre sincère et à peu prèâ uniforme, les monnaies qui avaient été systématiquement altérées sous les règnes précédents. Les porteurs de monnaies inférieures réalisèrent leur perte qui se monta à un million de livres environ, et furent assurés contre le retour de semblables procédés. Cette banqueroute partielle mit 14 000 livres de bénéfice dans les coffres royaux, et l'ère de la tricherie d'Etat fut close, au moins en ce qui touche l'Angleterre, car on continua à envover en Irlande une sorte de fausse monnaie légale, et cette pratique n'a disparu définitivement que sous Geoi^e I".
1. On sait que la livre sterling vaut un peu plus de vingt-cinq francs de notre monnaie. Pour avoir la valeur actuelle, il faut multiplier par 10 pour le commencement du règne d*ËIisabcth, et par G pour ses dernières années.
HiSTOiRB o£m£rals. V. 14
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Les protestants de Londres n*avaient pas attendu Tinitiative gouvernementale pour reprendre possession des chaires et des autels que les catholiques osaient à peine leur disputer. Le nouveau parlement, composé d'hommes dévoués à la nouvelle religion, montra un grand zèle pour la cause de la Réforme; les Lords, bien que catholiques en grande majorité, s'inclinèrent et ne soutinrent pas les évèques de Marie dans leur résistance. L'acte de suprématie et Tacte de conformité furent rétablis. Le premier remettait à la reine lautorité spirituelle; cependant I Elisabeth refusa de se laisser affubler du titre de « chef ; sufrème {suprenie head) de TÉglise » que son père avait porté, et / se contenta du nom de goveimor of ihe Church. L'acte de cpn- - formité obligeait tous les Anglais, ecclésiastiques ou laïques, à observer les rites du culte, d'après les « articles * établis sous Edouard VI et conformément au Book of common Prayer de 1552; mais cet acte fut mollement exécuté et, en beaucoup de points, demeura lettre morte. Les évèques catholiques, sauf un seul, n'ayant point voulu accepter le nouvel ordre de choses, furent privés de leur autorité et moururent pour la plupart en prison. II n'y eut point d'autre persécution. Sur les 9 400 prê- 1res qui composaient le clergé à l'avènement d'Elisabeth, il n'y eut que 200 réfractaires.
La Réforme en Ecosse ; Marie Stuart. — Cette modération envers les catholiques n'était pas due seulement à l'indifférence religieuse de la reine et à la nécessité où elle était de ménager les deux partis. Elle lui était commandée, en même temps, par l'état de ses relations extérieures et par l'orientation générale de la politique anglaise qui, d'abord, ne parut guère changée. C'était la France qui demeurait l'ennemi héréditaire, I celui auquel il fallait reprendre Calais. Ce sentiment d'éternelle i jalousie, partagé par son peuple, s'aigrit encore dans l'àme d'Elisabeth lorsque le dauphin François et sa jeune femme Marie Stuart écartelèrent, sur leurs armoiries, les armes de France, d'Angleterre et d'Ecosse, et semblèrent, parla, affîcher la prétention non seulement de lui succéder après sa mort, mais de la déposséder de son vivant. Dans cette situation, l'Espagne restait l'alliée naturelle de l'Angleterre. Philippe prit auprès
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d'Élisabelh le rôle d*un conseiller affectueux, d*ua beau-frère dévoué, d*un mari possible. Elle ménagea ces ambitions, les entretint, aussi longtemps qu*elle put, par de vagues et fausses espérances; puis, lorsque Philippe, qui ne se lassait jamais d^attendre, fut enfln éclairé, elle le flatta encore d'une feinte inclination pour son cousin larchiduc Charles, dont il avait fait son candidat. Une longue série d'événements, qui appartiennent pour la plupart à l'histoire générale de l'Europe, devait, en vingt-cinq années, transformer cette demi-entente en une hostilité déclarée qui a son point culminant et son dénouement dans le désastre de l'Armada.
En ce moment les pensées d'Elisabeth et de ses conseillers étaient tournées vers l'Ecosse où s'accomplissait une révolution politique et religieuse dont la conséquence dernière fut l'union des deux peuples, si longtemps rivaux, qui occupaient la même tle.
L'idée de conquérir et d'annexer l'Ecosse avait souvent germé dans la tète des souverains anglais. La façon arrogante et brutale dont Henri VIII et, plus tard, le Protecteur Somerset étaient intervenus dans les affaires du petit royaume au delà de la Tweed avait retardé de longtemps la fusion des deux peuples. La victoire de Pinkie avait été une victoire à la Pyrrhus : elle avait ruiné en Ecosse le parti anglais. C'est aux Français et à l'influence française qu'avait profité ce revirement. La petite reine Marie, fille de Jacques Y, qui avait été fiancée, dans son berceau, au fils de Henri VHI, était irrévocablement destinée à devenir la femme du dauphin et, comme telle, élevée auprès de son futur mari à la cour de France. La régence, arrachée aux mains incapables du duc de Châtellerault, était, en 1554, confiée à Marie de Lorraine, veuve de Jacques V,. qui gouverna avec douceur. Mais la douceur était-elle ce qui convenait à un pareil temps et à un pareil pays, où l'on ne s'étonnait point d'entendre des hommes réputés honnêtes exprimer le souhait de « manger » leurs ennemis? (Skelton.)
D'ailleurs Un sentiment s'élevait dans l'âme écossaise qui devait parler plus haut que le patriotisme ou, plutôt, tourner le patriotisme vers le côté opposé. La Réforme commençait
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à faire des prosélytes, à trouver des défenseurs puissants, des interprètes éloquents et résolus. La Réforme écossaise, postérieure de près de quarante ans à la Réforme anglaise, diffère de celle-ci en tout : dans ses causes, dans son caractère, dans son résultat.
Sans doute, ici et là, on reprochait au clei^é catholique de mésuser de ses richesses ; on Taccusait d'ignorance et de corruption. A cet égard, si certains faits étaient patents, indéniables, ils étaient, semble-t-il, exceptionnels. « Est-il juste, demandait Jacques V à Tambassadeur de son oncle Henri, que tous soient punis pour la faute de quelques-uns? » Les prêtres écossais étaient ignorants, mais que dire des laïques? Le peu de culture répandue dans le pays était en eux ou venait d'eux, et la ville de Saint-André, capitale ecclésiastique de l'Ecosse, était en même temps le centre des études et le seul point où ce pauvre peuple eût accumulé quelques richesses artistiques. Ce qui irritait surtout les basses classes, c'étaient les exactions des cours consistoriales. Elles avaient pour principale occupation de distribuer des dispenses pour les mariages entre proches. Les cas de prohibition étant très multipliés et les dispenses très coûteuses, ces cours consistoriales étaient devenues l'instrument favori grâce auquel le clergé catholique drainait l'argent du pauvre. Les satiristes Dunbar et Henrysoun s'étaient élevés contre cet abus, mais nul ne servit plus efficacement la cause naissante de la Réforme que sir David Lindsay dont les mordantes chansons étaient sur toutes les lèvres. Les relations commerciales avec les villes des Pays-Bas et l'exemple donné par le grand royaume au sud de la Tweed, où l'hérésie dominait, donnèrent une nouvelle force à la doctrine protestante. Vers ce temps parut toute une génération de prêcheurs, parmi lesquels se distinguent George Wishart par son intrépidité et sa vertu, John Knox par sa passion indomptable et sa brûlante éloquence.
Ces ferments populaires n'auraient point encore levé et la Réforme écossaise eût été impitoyablement écrasée, si les nobles ne l'avaient soutenue. Ils y étaient poussés par la cupidité et l'ambition. Les meilleures terres étaient entre les mains de l'Eglise; les comtes, les chefs de clans, les lairds rêvaient de
s*enrichir comme avaient fait les seigneurs anglais, en s^appropriant ces dépouilles qu'ils espéraient n*aYoir pas à partager avec la couronne. Pour briser la féodalité et réaliser Tœuvre de centralisation que poursuivaient, depuis plus d'un siècle, tous les princes de la chrétienté, les rois d*Ecosse s'étaient appuyés sur le clei^é et avaient emprunté presque tous leurs agents, grands ou petits, aux rangs de la hiérarchie ecclésiastique. Il s'agissait donc, pour la noblesse, de reconquérir à la fois le pouvoir comme caste et la richesse individuelle.
L'Église se défendait avec une certaine habileté et non sans énei^ie dans la personne de son chef naturel, David Beatoun, archevêque de Saint-André et primat d'Ecosse. Knox l'accuse" de cruauté. Il est vrai qu'un certain nombre de protestants furent alors condamnés au feu. Le plus récent historien de l'Ecosse fixe entre trente et quarante le nombre total des martyrs. C'est peu pour un pays barbare, surtout si on compare ce chiffre aux cinquante mille victimes de l'Inquisition dans les Pays-Bas. C'est peu encore, si l'on songe que, dans l'Ecosse puritaine de John Knox, une seule année vit périr sur le bûcher un plus grand nombre de vieilles femmes soupçonnées de s'être rendues au sabbat ou d'avoir ensorcelé la vache de leur voisin.
Quoi qu'il en soit, les protestants répondirent à ces rigueurs par un grand crime qui, avec la politique maladroite des Anglais, retarda de quelques années le triomphe de leur cause. Une conspiration se forma pour surprendre David Beatoun dans son château de Saint-André. Elle réussit. La ville et le palais furent pris, le prélat mis à mort, après avoir été insulté et torturé par une parodie de jugement. Knox, absent à l'heure du danger, accourut à l'heure du succès. Il a raconté cette tragédie, avec une gaieté haineuse, dont aucun regret tardif ne vint adoucir la répugnante expression ; « We wrile nierrily of those thvigs » (Knox, Hislory of the Reformation),
Pour le moment, cette joie ne dura pas. Le château fut assiégé et repris par une petite armée française. Les principaux coupables s'étaient échappés, mais Knox, fait prisonnier avec quelques autres, fut emmené en France, où il rama sur les galères du roi (1547). Remis en liberté au bout de quelques
mois, il fut successivement chapelain d'Edouard YI, puis, sous le règne de Marie, pasteur des Anglais réfugiés à Francfort. De là, il se rendit à Genève, où il reçut les enseignements de Calvin. Il lança, vers ce temps, son fameux pamphlet, The \ monstrous régiment of wonien^ qui était dirigé contre Marie ^ ' Tudor et Marie de Lorraine, mais qui lui aliéna sans retour Elisabeth.
Un moment arrêtée par le mouvement d'horreur qui avait suivi l'assassinat du cardinal Beatoun , la Réforme reprit sa marche ascendante. Le protestantisme comptait déjà de nombreux adhérents dans le Kyle, dans la province maritime de Fife, dans les Lothians, parmi les marchands d'Edimbourg et les étudiants de Saint-André, dans l'Ouest où le grand chef des Campbells, le comte d'Argyle, favorisait ouvertement les idées nouvelles, et enfin dans le Border^ ou pays-frontière, que la proximité de l'Angleterre exposait plus particulièrement à la contagion. Des explosions partielles eurent lieu à Dundee, à Perth, à Linlithgow. Elles furent accompagnées de violences envers les personnes, d'actes nombreux de vandalisme où périt plus d'un objet d'art. On brisait les vitraux, on souillait les autels; on attachait des queues d'animaux aux images des saints et on clouait à leurs oreilles des cornes de bélier. Les premiers soulèvements furent réprimés, mais le mouvement se généralisa et prit de la force lorsqu'une princesse protestante fut, de nouveau, assise sur le trône d'Angleterre. Le parti anglais, par ce seul fait, se trouva reconstitué. D'un côté l'influence française et l'intérêt catholique ; de l'autre l'influence d'Elisabeth et leses- V pérances protestantes. Une puissante ligue se forma entre les seigneurs protestants qu'on désigne, dès lors, sous le nom de lords de la Congrégation. Le duc de Chàtellerault, le chef des Hamilton, toujours irrité d'avoir perdu la régence que sa faiblesse n'avait pas su garder, était le chef nominal de celte faction qui ne comptait qu'un honnête homme et un protestant convaincu, lord Glencairn. L'inspirateur du parti était le prieur de Saint-André, lord^James Stuart, si célèbre, plus lard, sous le nom de comte de Murray ou de Moray. L'historien Froude l'appelle Stainless Murray^ Murray sans tache, Murray l'irré-
prochable. Fils naturel de Jacques V et de Margaret Erskine (lady Douglas), il avait des connaissances, des talents politiques et une insatiable ambition. Il a été un des hypocrites les plus consommés de son siècle et a fait des dupes jusque dans le nôtre. Tout jeune il avait débuté en extorquant les biens d'une héritière par uHe fausse promesse de mariage. 11 imitait à merveille le sérieux des puritains et parlait leur jargon biblique; il marchait, la main dans la main, avec John Knox, qui était revenu en Ecosse dès que son parti avait été le plus fort.
On prit les armes en 1559. On comptait sur la protection déclarée et l'appui matériel d'Elisabeth ; on comptait aussi sur les embarras de la France, où régnait un roi adolescent et que travaillaient des conspirations, avant-coureurs de la guerre civile. Cependant les princes lorrains, que la régente avait appelés à son secours, s'étaient émus du péril de leur sœur. Le marquis d'Elbeuf entreprit de conduire en Ecosse un armement considérable pour rétablir, avec l'autorité de la régente, l'ascendant catholique. Mais une tempête dispersa et détruisit la flotte. D'Oyzel, un admirable soldat, restait à la disposition de Marie de Lorraine avec un millier d'hommes exercés. C'était trop peu pour prendre la campagne et réduire les rebelles; c'était assez pour tenir bon, en attendant, dans une place fortifiée. Caries Ecossais, comme disait le proverbe, n'escaladaient point les murs : Scots will nevei* scale walls. D'Oyzel s'enferma dans Leith pendant que la régente, en sûreté dans l'imprenable ; château d'Edimbourg^ négociait avec Châtellerault.
Elisabeth viendrait-elle au secours des calvinistes d'Ecosse? La fraction belliqueuse et ultra-protestante de son Conseil, Cecil en tête, ne cessait de l'y pousser. Elle y était, comme toujours, à demi décidée et affirmait, avec de grands serments, ses intentions pacifiques a l'ambassadeur de France. Une armée de terre était déjà rassemblée à Ber\^'ick et l'amiral Winter entrait, avec une escadre, dansies eaux du Forlh. Il était porteur d'instructions équivoques; de plus, il était prévenu qu'il serait désavoué au cas qu'il "allât trop loin. Pat* une insulte calculée au pavillon français, il brusqua le commencement des hostilités et la guerre se trouva engagée avant qu'Elisabeth le sût et sans qu'elle l'eût
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voulu. Reculer était maintenant impossible. L armée de terre passa la Tweed, marcha sur Edimbourg et Leilh^ Elle était mal commandée par lord Grey; elle joua mollement son rôle, sans recevoir beaucoup d'aide des Ecossais. Mais la faim et l'amiral Winter vinrent à bout du brave et habile défenseur de Leith, qui dut capituler (juin 1560). Marie de Lorraine était morte peu auparavant, laissant le champ libre aux Hamilton, à lord James et à la faction calviniste. L'Ecosse se trouvait, pratiquement, en république, sous la souveraineté nominale de deux absents, François et Marie. Le traité d'Edimbourg plaçait la couronne d'Ecos«e dans une condition de vasselage, établissait une sorte de protectorat anglais, sans même reconnaître les droits des Stuarts à la succession, mettait fin à l'influence française en renvoyant au delà de la mer toutes les garnisons de cette nation, hormis deux petits postes insignifiants. Un parlement formé des amis de Knox abolit l'épiscopat et établit officiellement, pour la première fois, la Kirk presbytérienne i d'Ecosse. La participation aux rites catholiques fut passible d'une amende; à la récidive, du bannissement; à la troisième offense, de la peine capitale : en sorte qu'on pouvait mourir en 'trois messes.
Restait à faire ratifier le traité d'Edimbourg par François et Marie : à quoi ils se refusèrent. Un conflit et une revanche étaient possibles, mais la mort de François II changea tout à coup la situation. Le pouvoir, en France, passait aux mains de Catherine de Médicis qui, n'ayant point trouvé dans sa bru l'instrument docile qu'elle espérait,, l'avait prise en défiance et en haine. Désormais isolée et sans crédit dans son ancien royaume, la jeune femme dut tourner ses ambitions vers ce pays pauvre et barbare qu'elle avait oublié et qu'elle craignait de revoir. Persuadée par les promesses de lord James qui pensait gouverner sous son nom, obéissant d'ailleurs aux suggestions de ses oncles qui voyaient pour elle un rôle dangereux, mais nécessaire, à jouer en Ecosse dans Tintérét de la cause catholique, elle s'embarqua à Calais, pleine de pressentiments et de regrets dont de gracieux vers ont perpétué jusqu'à nous l'expression touchante. Deux de ses oncles l'escortaient. Ils
étaient accompagnés d*une brillante troupe de gentilshommes : dans le nombre, Brantôme et l'infortuné Chastelard qui devait la compromettre par sa folle passion et trouver la mort en Ecosse.
Après avoir échappé aux croisières anglaises, la flottille parvint sans accident dans Testuaire du Forth. La reine débarqua à Leith et, de là, se rendit à Holyrood où rien n'était préparé pour la recevoir. Pour mettre le comble à la tristesse de ce moment, le soleil ne se montra pas pendant cinq jours : témoignage évident, suivant Knox, que le ciel n'approuvait pas ce retour, et présage non moins assuré des malheurs qui devaient suivre.
Marie n'avait aucune force à sa disposition. Elle renvoya les quelques soldats français restés en Ecosse, et, quand ses oncles furent retournés en France, elle se trouva seule au milieu d'un peuple à demi sauvage, en pleine fermentation religieuse, dont elle ne partageait pas la foi et dont elle parlait imparfaitement le langage. Pour le pacifier et le civiliser, elle entreprit de le séduire et elle y appliqua les dons de fascination dont elle était si richement douée. Son intelligence politique n'était pas au-dessous de sa rare beauté. Brantôme nous donne une idée de celleci lorsqu'il nous dit qu'elle réalisait pour lui le vers classique : Vera incesm paiuit dea. Et Camden juge celle-là d'un mot suggestif : Fœmina splendidissimo ingenio si minus versatili. Elle se distinguait des autres femmes par l'éloquence et le cohrage; le mensonge, quand elle y eut recours, fut pour elle une nécessité et non une vocation. Elle a commis de graves fautes et, cependant, quand on lit ses discours et sa correspondance, il semble qu'elle ait toujours dit et fait ce qu'il fallait faire ou dire. Elle ne fut probablement ni la sainte que ses partisans ont révérée, ni la scélérate que ses ennemis ont calomniée et maudite, mais une des actrices les plus accomplies qui aient paru sur le théâtre de la politique et elle devait se surpasser ^ L^dans la dernière scène.
Marie réussit à établir cette singulière autorité, toute de charme et de prestige. Seul, le farouche Knox resta réfractaire. Lorsque la fille de lord Ochiltree s'éprenait pour lui, déjà
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vieux, d'une vive passion, il s'humanisait et condescendait à une union qui relevait de plusieurs degrés dans la société. En face de la jeune reine, il exagérait sa rudesse populaire et apostolique, son mépris des élégances mondaines. Il avait étudié son rôle dans la Bible, où il avait vu que les pi^ophètes ne doivent pénétrer dans les palais que Tinsulte et la menace à la bouche. Mais son exemple demeura pour le moment san^ effet. La reine avait alors, pour principaux instruments de son gouvernement, lord James, son frère, qu'elle créa comte de Murray, et William Maitland de Lethington. C'était Phomme le plus instruit et le plus intelligent de son pays et de son temps : c'en était aussi un des moins honnêtes, et, quoique jeune encore, il avait déjà une trahison dans son passé. Favori et secrétaire de la régente Marie de Lorraine, il l'avait abandonnée lorsque le parti protestant avait pris le dessus. Ses apologistes modernes ont tenté de nous montrer, sous les innombrables caprices de sa conduite politique, une grande idée, obstinément poursuivie, celle de l'union des deux couronnes et des deux peuples qui, enfin réalisée, a produit la grandeur anglaise. En sorte qu'il aurait été à la fois un grand patriote et un grand coquin. Sa coquinerie parait mieux démontrée que son patriotisme. Ses contemporains l'ont appelé le caméléon : caméléon il doit rester. Mais ses talents sont incontestables. Marie l'employa à cause de ces mêmes talents et à cause de son amitié avec Cecil qui le rendait propre à diriger les rapports diplomatiques entre les deux royaumes. En sa qualité de secrétaire d'Etat» il travailla à la pacification religieuse et à la constitution définitive de la Kirk, Ne croyant à rien, il lui était facile d'être modéré. Dans la répartition des biens d'Eglise, Maitland s'efforçait de satisfaire tous les intérêts, y compris ceux des anciens propriétaires, ceux de l'Etat, et ceux des seigneurs qui, déjà, avaient fait main basse sur beaucoup de domaines ecclésiastiques. La Kirk fut pauvrement dotée. Avec de maigres ressources elle devait vivre et organiser ses écoles paroissiales qui, en un siècle, firent du peuple le plus ignorant de l'Europe le plus avancé de tous en culture et préparèrent la belle floraison intellectuelle de la seconde moitié du xvm® siècle. John Knox, il faut lui rendre
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justice, a été le principal ouvrier de cette grande œuvre nationale. Ses démêlés avec Maitland furent incessants. Mais le secrétaire avait lappui de Murray, et lapdtre écossais dut, pour un teraps, contenir son zèle. Quant à Marie, contente d'entendre la messe dans la chapelle privée de son palais, elle semblait avoir ajourné tout projet de ramener ses sujets à l'obéissance de Rome. Non seulement elle ne marquait aucune faveur à ses coreligionnaires, mais elle traita rudement la puissante famille catholique des Gordon et son chef le marquis de Huntly. Elle leur fit la guerre, pour l'insubordination de Tun d eux, les dépouilla de leurs dignités et de leurs biens, qu'elle distribua à leurs ennemis. Des deux grandes familles alliées à la maison des Stuarts, les Lennox étaient proscrits en Angleterre et les Hamilton s'étaient déconsidérés par la faiblesse de leur chef, le duc de Châtellerault. Le fils de Chàtellerault, le comte d'Arran, cerveau malade travaillé par des ambitions qu'il était incapable de réaliser ou de justifier, avait, successivement ou simultanément, affiché des prétentions à la main d'Elisabeth et à celle de Marie. 11 forma le projet d'enlever la reine d'Ecosse; puis, il s'accusa lui-même de ce complot, peut-être imaginaire, fut jugé et enfermé dans une prison d'Etat. Ses révélations obligèrent à s'enfuir en France James Hepburn, comte de Bothwell, qui avait été, prétendait-il, l'instigateur et le complice du crime projeté. Le moment était bien loin encore où la reine Marie devait donner à ce personnage toute sa faveur et toute sa confiance. Ainsi le champ restait entièrement libre pour Murray, Maitland et les autres chefs du parti calviniste modéré.
Marie, dans l'intervalle de ses fêtes et de ses expéditions militaires, donnait tous ses soins à sa correspondance avec Elisabeth. Cette correspondance avait un caractère de fausse intimité. Les deux < bonnes sœurs 9 y échangeaient, avec des aigreurs intermittentes, des protestations d'amitié, aussi menteuses de la part d'Elisabeth qu'elles étaient intéressées de la part de Marie. L'une exigeait la ratification du traité d'Edimbourg; l'autre subordonnait cette ratification à sa reconnaissance comme héritière du trône d'Angleterre. L'accord ne devait* et ne pouvait s'établir.
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Intervention d'Elisabeth en France et aux Pays- Bas. — Lorsque éclata la première levée de boucliers des huguenots français, Elisabeth crut avoir trouvé Toccasion qu'elle guettait pour remettre le pied en France et reconquérir Calais. Dans un autre chapitre de cette histoire, on a vu comment le prince de Gondé remit le Havre entre ses mains. Elle espérait détenir ce gage jusqu*à la paix, même si ses alliés ne triomphaient point dans la lutte, et 1 échanger contre Tancienne possession continentale, perdue sous le règne de Marie. Mais le Havre fut repris par les troupes royales et Tintervention de la reine n*eut d'autre résultat que d'avoir fourni au gouvernement du roi Très-Chrétien un prétexte pour révoquer ses engagements antérieurs et garder Calais.
Cet échec n'était pas fait pour encourager Elisabeth à s'immiscer dans la révolte des Pays-Bas protestants contre leur souverain catholique. Cette révolte commençait à peine et tout annonçait qu'elle serait écrasée dans le sang, avec une impitoyable sévérité. Dès le principe, Cecil vit dans la révolte des Gueux une circonstance favorable dont il fallait profiter et dans le prince d'Orange un allié naturel. Les catholiques, plus ou moins avoués, du conseil (dans le nombre il y en avait un, au moins, qui recevait l'argent de l'Espagne) contrariaient sourdement cette politique. Leicester, le favori d'Elisabeth, qui devait être, plus tard, avec aussi peu d'intelligence et de conviction, le champion des puritains, soutenait la cause papiste et l'intérêt espagnol, sur le faux espoir de voir Philippe U approuver son mariage avec la reine. Tandis qu'Elisabeth exprimait tout haut à Da Silva, l'ambassadeur du roi d'Espagne, son indignation contre les rebelles des Pays-Bas, elle laissait une foule d'aventuriers anglais passer la mer, d'abord un à un, puis par troupes nombreuses, pour offrir leurs services aux insurgés. L'esprit d'initiative et d'audace, qui se développait rapidement chez l'Anglais, trouvait à ce moment une autre carrière, encore plus dangereuse, mais plus lucrative. Des gentilshommes, proscrits pendant les luttes religieuses, s'étaient mis à exercer la piraterie dans le Channel et dans les « mers étroites ». Ils avaient recruté leurs équipages parmi les pêcheurs que la suppression
des jours maigres laissait sans industrie et sans gagne-pain. Ils trouvaient un refuge dans les criques sauvages de llrlande du sud ou dans le dangereux labyrinthe des îles Scilly. Ils s'y formaient à toutes les ruses et à tous les périls de la navigation; de là ils couraient sus aux marchands français et hollandais. Mais la chasse aux galions, étant de beaucoup la plus productive, devint l'exercice préféré des prtvateers. La reine était partagée entre le désir de les faire pendre pour garder l'amitié de Philippe et l'envie de partager leur butin. L'avarice l'emporta enfin sur la lâcheté, et, peu à peu, le duel devint inévitable. Au premier rang de ces hommes qui fondèrent la grandeur navale de l'Angleterre, brillèrent Hawkins, Drake, Frobisher. On a vu plus haut le récit de leurs actions. Il suffit de remarquer ici qu'ils ont imposé à Elisabeth comme à Philippe une politique dont ils ne voulaient pas.
KIrlande : révolte de Shan 0*NeiL — L'état de l'Irlande était alors une des plus graves préoccupations de la reine et de son conseil. L'Angleterre a mis six siècles à s'apercevoir qu'elle ne pouvait gouverner l'Irlande et ne savait pas la comprendre. Elle poursuivait alors, avec une obstination patiente, cette longue série d'expériences contradictoires où l'extrême tyrannie alterna avec l'extrême faiblesse. L'Irlande avait opposé à la Réforme une force d'inertie dont rien n'avait pu triompher. Le catholicisme, supprimé en apparence, vivait; le protestantisme, avec sa hiérarchie officielle et son prayet'book obligatoire, était lettre morte. Les limites du Pale s'étaient déplacées et rétrécies, reculant vers le sud, abandonnant à la <r barbarie » la ville métropolitaine d'Armagh et la région circonvoisine. Les Anglais se raréfiaient ou étaient absorbés par cette puissance d'assimilation que possèdent les Celtes et dont la femme irlandaise, à la fois si séduisante et si vertueuse, est l'agent irrésistible. La loi Brehon^ qui consacrait une sorte de commu- \ nisme patriarcal et féodal, était obéie des septs (clans) au lieu de la Common law et de la Staiuie law. La coutume de Tanistry établissait, dans les clans, un mode de transmission de l'autorité qu'on peut définir un moyen terme entre le droit de naissance, l'adoption et l'élection, et qui avait pour objet de
222 L^ANGLBTBRRE ET L'ECOSSE
I choisir, dans une même famille, non le plus proche, mais le
' plus cligne. On avait beau affubler les chief tains de titres anglais : ils restaient fidèles à leurs coutumes nationales et à leur caractère primitif. Leurs perpétuelles disputes rendaient toute paix impossible et toute intervention de la justice anglaise
^ illusoire. Le Munster était sans cesse agité par la rivalité des Butlers et des Geraldines; TUlster était déchiré entre les 0*Donnells, les Ecossais d'Antrim et la famille des 0*Neil, qui
j s'était élevée depuis un siècle.
Le gouvernement avait tenté de s'appuyer sur les O'Neil, à cause de leur force. Leur chef avait été fait comte de Tyrone et son héritier baron de Dungaunon. Mais le choix des septs tomba sur Shan, un autre fils du vieil O'Neil. L'assassinat débarrassa celui-ci de son concurrent, mais le baron de Dungannon laissait derrière lui un fils mineur dont la loi anglaise prit les droits sous sa protection. Shan 0*Neil ne craignit pas de se rendre à la cour d'Angleterre, pour plaider sa cause. Il y causa beaucoup d'étonnement par un curieux mélange de naïveté et d'hypocrisie, de flatterie et d'audace, d'ignorance et de génie. On tardait à décider la question de l'héritage et à le renvoyer dans son pays. Il eut recours à un expédient tout irlandais. Le jeune baron de Dungannon ayant été massacré, il se trouva sans compéti-
, teur et la cour d'Angleterre le laissa entrer en possession.
Une fois retourné en Ulster, son attitude changea. Elle devint tellement insolente et hostile que le gouvernement se vit obligé de le combattre. Le comte de Sussex, le lord-lieutenant, y employa de vilains moyens; il tenta, sans succès, de faire assassiner Shan ONeil qui déployait de véritables talents militaires et remporta sur les troupes anglaises des avantages signalés. Le successeur de Sussex, sir Henry Sidney, releva le prestige des Anglais par une campagne hardie et habile dans l'intérieur du pays de Shan O'Neil. Après avoir pénétré jusqu'au fond de l' Ulster, il revint à Dublin par le Connaught; mais ses victoires demeuraient stériles. Une première tentative de « plantation » à Derry, sorte de camp retranché qui devait se transformer en une colonie militaire, réussit d'abord; bientôt la peste éclata dans le nouvel établissement et détruisit jusqu'au
dernier homme les habitants de Derry. Malgré le^ coups répétés qui lui avaient été portés, bien que ses châteaux de refuge fussent démantelés, ses défenseurs décimés et dispersés, Shan aurait peut-être retrouvé les moyens de lutter contre TAngleterre, si la trahison, qui termine tous les chapitres de Thistoire dlrlande, ne s*en était mêlée. Il avait demandé asile à ses ennemis, les Mac-Connells, et il avait été traité non en prison- >' nier, mais en hôte. Une querelle s^éleva pendant un repas et un coup d'épée débarrassa Elisabeth et son Conseil privé d'un de / leurs plus redoutables ennemis (mai 1567).
Mariage de Marie Stuart; complots et guerres civiles en Ecosse. — Ce qui avait rendu plus grave celle révolte, c'est qu'elle coïncidait avec la phase aiguë de k rivalité entre les deux reines, rivalité qui paralysait les forces d'Elisabeth, en la tenant sous la menace d'un perpétuel danger.
La politique de conciliation, pratiquée par la jeune reine d'Ecosse, ne lui avait procuré que le droit précaire d'entendre la messe dans sa chapelle et de donner des bals à la française dans son palais d'Holyrood. Loin de préparer l'œuvre de la réconciliation de l'Ecosse au Catholicisme, elle avait dû frapper les Gordon et affaiblir encore les restes du parti catholique. C'était Murray et Lethington qui gouvernaient en son nom et qui l'entouraient de leurs créatures. Ceux qui la servaient en apparence étaient en réalité les agents de sa cousine. Sous le nom d'ambassadeur, Thomas Randolph, le représentant d'Elisabeth, jouait le rôle d'espion, servait de centre à toutes les intrigues, soudoyait et encourageait l'insubordination. Il devenait clair pour Marie qu'elle ne serait jamais, du vivant de sa cousine, reconnue l'héritière du grand royaume, et qu'elle n'avait rien à attendre que d'elle-même.
C'est alors qu'elle songea à se créer des appuis à l'étranger. Un mariage pouvait la replacer au rang que lui avait fait perdre la mort de François II. L'union, vaguement projetée, entre elle et son beau-frère Charles IX, ne pouvait aboutir, elle le savait, à cause des sentiments que lui gardait son ancienne belle-mère. Le roi de Suède, qui prétendait à sa main en même temps qu'à celle d'Elisabeth, plaisait à son peuple et lui déplai*
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sait parce qu'il était protestant. Elle rêva d'être la femme de don Carlos, enfant maladif et à moitié fou, mais qui devait réunir dans ses mains les ressources de la monarchie la plus vaste et la plus puissante qui fût au monde. Philippe jugea son malheureux fils impropre au rôle de combat que lui aurait immédiatement imposé une alliance avec Marie Stuart. Tout en refusant d'être le beau-père de la reine d'Ecosse, il lui promit son amitié, ses secours, ses subsides.
Dans le même temps que ces négociations étaient poursuivies dans le plus grand secret, — c'est tout récemment qu'elles ont été révélées dans leur entier, — Elisabeth feignait de vouloir marier sa « bonne sœur i>. Elle lui destinait un nobleman anglais : c'était déjà une façon d'accentuer les relations de suzeraine à vassale qu'elle prétendait établir, et elle faisait de cette prétention une véritable insulte en lui offrant Leicester, c'est-à-dire les restes de sa propre fantaisie. Sans paraître sensible à cette insolence, Marie se déclarait prête à épouser, avec reconnaissance, le candidat de sa cousine, s'il lui apportait en dot la reconnaissance formelle de ses droits à la succession d'Angleterre. Ni l'une ni l'autre des deux femmes n'était sérieuse : seule, la vanité imbécile de Dudley fut un moment leur dupe.
C'est alors que l'idée du mariage avec lord Darnley, caressée par sa mère, lady Lennox, et repoussée jusque-là par la jeune reine, commença à trouver faveur dans son esprit. Henry Darnley, fils aîné du comte et de la comtesse de Lennox, était le représentant d'une des deux plus grandes familles de l'Ecosse, famille proscrite à la vérité, mais un trait de plume pouvait lui rendre ses dignités, ses domaines, son influence. Allié aux Stuarts par son père et par sa mère, arrière-pelit-fîls de Henri VH, Darnley était devenu, grâce aux intrigues des Lennox, le centre de toutes les espérances de la noblesse catholique, prépondérante dans les comtés du nord. Marie doublait sa force en confondant ses droits et son parti avec ceux de Darnley. Ces considérations trouvèrent un habile interprète dans David Rizzio, un Piémontais qui, parti de la domesticité, s'était élevé très haut dans l'estime et la faveur de Marie, assez
haut pour prendre la place de Maitland lorsque la reine changea de direction politique.
L'esprit de taquinerie et de jalousie fit encore commettre une
sottise à Elisabeth. Elle ne permit pas seulement au comte Lennox de se rendre en Ecosse pour y obtenir sa réhabilitation, mais elle autorisa le jeune lord, son fils, à s'y rendre aussi. Il ne lui déplaisait pas de faire voir à sa cousine ce grand garçon, à la taille élégante et frêle, au gracieux visage, pour éveiller en elle une passion qu'elle comptait frustrer et irriter en rappelant Darnley à sa cour. En effet, l'amour se joignit à la politique pour conseiller à Marie Stuart le mariage avec Darnley. Alors Elisabeth commanda à son jeune parent de repasser la Tweed. Il refusa d'obéir. Le mariage fut célébré le 9 juillet 1565. L'envoyé anglais, porteur des remontrances d'Elisabeth, fut le témoin involontaire des fêtes qui suivirent; il reçut une de ces réponses si dignes, si mesurées, si vraiment royales où Marie excellait, soit qu'elle eût tort, soit qu'elle eût raison. Ce même ambassadeur, qui avait refusé de traiter Darnley en roi, fut arrêté avant d'avoir atteint la frontière et ne put continuer son voyage qu'après avoir accepté un passeport au nom de Henri et de Marie.
Une prise d'armes était inévitable. Elle eut lieu deux mois après le mariage royal, mais Marie était prêle. En faisant argent de tout, elle avait réuni quelques forces régulières; les vassaux de la couronne, restés fidèles, lui amenèrent leurs contingents. Tandis qu'elle marchait sur Glasgow avec des forces imposantes pour écraser les rebelles et les séparer d'Argyle encore hésitant, les lords de la Congrégation, par un mouvement tournant promptement et hardiment exécuté, parurent tout à coup dans Edimbourg. Les bourgeois de cette ville étaient de zélés partisans de la Réforme, mais ils étaient soigneux de leur existence comme il convient à des bourgeois. Le canon du château, dont le feu enfilait l'unique rue d'Edimbourg, les tenait sous sa perpétuelle menace. C'est pourquoi les seigneurs calvinistes, ne trouvant pas de soutien, pas même de vivres dans la capitale, reprirent le chemin des Marches occidentales. Leur petite armée fondait à vue d'œil; ils n'osèrent combattre et passèrent
Histoire oftHÉRALE. V. 15
sur le territoire anglais, où ils trouvèrent une hospitalité douteuse, (le maigres secours clandestins et un désaveu public. En effet, c'était le moment où Shan O'Neil était le plus menaçant. La France semblait hostile; un pape énergique, Pie V, venait de monter sur le trône pontifical et se préparait à foudroyer la reine hérétique. La grande Ligue catholique dont on parlait depuis longtemps déjà, semblait près de devenir une réalité. Elisabeth céda devant la force et devant le succès. Loin de soutenir les protégés qu'elle avait, par l'intermédiaire de Randolph, encouragés à la révolte, elle écrivit à Marie une lettre presque humble dont Cecil eut à atténuer la platitude.
Au milieu même de sa victoire, Marie trouva inopinément un obstacle et un ennemi dans celui-là même pour lequel elle avait vaincu. Darnley réclamait non seulement le titre, mais tous les pouvoirs d'un roi : ce qu'on appelait la « couronne matrimoniale ». Marie, tout amoureuse qu'elle était, entendait qu'il restât le premier de ses sujets. C'est alors que Darnley entra en négociation avec ceux-là mêmes qui avaient fait la plus vive opposition à son mariage et qui venaient de tenter, sans succès, de détrôner sa femme. Une sorte de contrat {bond) fut signé : sorte de cérémonie qui sera renouvelée avant chaque meurtre politique et qui caractérise bien cette race encore sauvage et déjà formaliste. On arrêta le plan d'un coup d'Etat dont la principale victime devait êlre le secrétaire Bizzio. Pour colorer ce crime politique de quelque honnête apparence, Darnley dut jouer le rôle d'un mari outragé, bien que, jusque-là, personne ne se fût avisé de soupçonner des relations criminelles entre David et la reine d'Ecosse ^ Ainsi il n'hésitait pas à déshonorer la femme à laquelle il devait tout, et à faire planer un soupçon d'illégitimité sur son fils à naître. Eu même temps
1. C'est Ëlisabelh qui contribua à accréditer ce bruit par un propos mystérieux qu'elle laissa tomber dans une conversation avec l'ambassadeur de France, en raccompagnant d'une douleur et d'une sympathie hypocrites, k la façon de Mrs Candour dans la School for Scandai ou de l'Arsinoé du Misanthrope. Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'impudicité diabolique de Marie devint un thème favori des puritains (V. Knox, Buchanan, la Faërie Queene de Spenser). Le plus récent et l'un des plus sérieux parmi les historiens de Marie Stuart, Philippson montre très bien que les accusations d'adultère ne sont pas prouvées. Mais ne va-t-il pas un peu loin en se portant garant de la vertu de Marie Stuart • en toute circonstance -?
il livrait le pays aux ennemis héréditaires de sa famille et de sa foi. Maitland, Morlon, Lindsay, Ruthven avaient signé avec lui; Knox était averti et approuvait. Quant à Murray, qui venait d*obtenir son pardon, toujours prudent, il ne rentra dans Edimbourg que le lendemain de Tévénement pour en recueillir les fruits sans paraître y avoir trempé. Si, par impossible, le crime avait échoué, il était sauf. C'est cette précaution qui le dénonce et le condamne devant Thistoire.
C'est le soir du 9 mars 1566 que les conjurés firent soudainement irruption dans la chambre où la reine soupait avec son mari et quelques familiers, au nombre desquels le secrétaire Rizzio. 11 essaya de s accrocher aux jupes de la reine; il en fut arraché et massacré presque sous les yeux de la jeune femme qui, elle-même, courut quelques dangers. Le lendemain, prisonnière, séparée de ses serviteurs et de ses femmes, on ne lui permit même pas de paraître à une fenêtre et de se montrer au peuple d'Edimbourg, qui réclamait sa reine, par curiosité plus que par pitié, et se laissa persuader par quelques vagues paroles. Pour se tirer d'une telle situation, Marie eut recours à des artiQces de femme : on Ten absout d'autant plus volontiers que ses adversaires étaient ce qu'il y a de plus vil au monde. Sur qui s'appuyer? Qui séduire? Murray ou Darnley? Elle eut avec soi frère une entrevue, où il pleura. Ces larmes achèvent sa physionomie morale : il serait fâcheux qu'il ne les eût pas versées. Pourtant, Marie ne s'y fia pas; la sottise de son mari lui offrait une proie plus facile. Quarante-huit heures après l'événement, il était à ses pieds, persuadé de son amour, plein non de repentir mais de regret, car elle n'avait pas eu de peine' à lui montrer qu'il avait agi contre son propre intérêt. Trois jours plus tard, le couple royal s'enfuyait nuitamment, accompagné de deux ou trois serviteurs, et galopait jusqu'à Dunbar. Bothwell, revenu d'exil et rentré en grâce, accourut avec plusieurs centaines de cavaliers au secours de sa souveraine. Bientôt elle eut une armée autour d'elle, et se vit en mesure de parler haut. Les meurtriers de Rizzio s'enfuirent et allèrent prendre en Angleterre la place qu'y avaient occupée leurs amis, les proscrits de l'année précédente.
Marie mit au monde, le 19 juin 1566, un fils qui devait être Jacques VI d'Ecosse et Jacques I" d'Angleterre. En apprenant la nouvelle, Elisabeth eut un cri de désespoir jaloux : « La reine d'Ecosse a un beau garçon et moi je suis un tronc stérile {a barren stock)\ » Elle dut se contraindre jusqu'à féliciter sa rivale et accepta d'être la marraine du prince : ce qui était un acheminement vers la reconnaissance de ses droits éventuels. Le baptême eut lieu à Edimbourg le 15 décembre, avec une grande pompe et d'après les rites catholiques. Ce même mois vit rétablir la juridiction de l'archevêque de Saint-André. Les évêques recommençaient à percevoir leurs revenus; en beaucoup de points, la messe s'était rétablie toute seule. L'hiver de 1566 avait vu des milliers de convertis recevoir la communion dans la chapelle royale, et le temps ne semblait plus éloigné où la nièce du cardinal de Lorraine, la c très chère fille du Saint-Siège », pourrait donner audience publiquement à un légat du pape dans son palais de Holyrood. En même temps, les assassins de Rizzio avaient, presque tous, reçu leur pardon; Morton était rentré, après Maitland, qui redevenait le conseiller de la reine et qui, à partir de ce jour, ne la trahit plus que deux fois. Marie paraissait en parfait accord avec les chefs calvinistes ; elle partageait, semble-t-il, sa confiance entre Bothwell et Murray. Que se passait-il et que signifiait cette nouvelle coalition d'hommes si difîérents et d'intérêts si contraires?
Elle signifiait que tous les partis s'entendaient momentanément contre Darnley, qui les avait tous trompés. La reine, qui avait pu croire aux solennelles assurances de son mari et garder des illusions sur la complicité du misérable dans l'assassinat de Rizzio, tint dans ses mains la preuve écrite du (5rime, que les autres coupables lui firent remettre. Elle fit cependant quelques efforts, plus ou moins sincères, pour rétablir la paix conjugale. Elle provoqua une explication devant le Conseil (13 septembre 1566), et ce fut encore une de ces belles scènes historiques où elle savait être admirable de simplicité touchante, de fausse franchise, de royale abnégation. Darnley, sommé parle Conseil et prié par sa femme de faire connaître ses griefs, balbutia, pour toute réponse, quelques paroles dignes d'un
enfant irrité et se retira à Glasgow chez son père. Il voulait s'enfuir au delà de la mer; on réussit, grâce à Tinlervention officieuse de l'envoyé français, à l'en empêcher, parce qu'on craignait l'effet de ses propos inconsidérés sur les cours catholiques du continent. Marie fut malade, en péril de mort, i Jedbui^h, dans l'automne de cette année, et il ne sut point profiter de cette circonstance si favorable à une réconciliation. Les choses en vinrent à ce point que les principaux personnages de l'Ecosse, unis par un nouveau pacte, à Craigmillar, offrirent à la reine de la débarrasser de son mari, dont la présence, intolérable à elle-même, était devenue un obstacle permanent à la paix et au gouvernement du pays. La reine demanda par quel moyen on prétendait l'en défaire, ne pouvant, disait-elle, souscrire à « aucune action qui fût contraire à sa conscience et à son honneur ». Les seigneurs répondirent qu'ils se chargeaient de tout. Ainsi, de part et d'autre, on se contenta d'une demiadhésion et de vagues assurances. Les choses restèrent dans le doute jusqu'à cette nuit du 9 au 10 février 1567 où la capitale fut réveillée par l'explosion de Kirk O'Field.
Marie fut-elle directement complice de l'assassinat de Darnley? En fut-elle absolument innocente? Entre ces deux opinions extrêmes, adoptées et passionnément soutenues par ses ennemis et ses partisans, il y. a place pour une opinion intermédiaire. L'amour qu'elle avait ressenti pour Darnley avait été remplacé par le dégoût et l'aversion. Elle aimait déjà Bothwell, à cause de son dévouement, de son courage; elle l'aimait pour sa brutalité militaire et pour sa laideur même, pour cette laideur énergique et imposante qui contrastait avec le visage et les façons efféminées du vaniteux bellâtre qu'elle avait aimé. Peut-être ses désirs, ses prévisions n'allaient-elles pas au delà d'un double divorce qui l'eût délivrée de Darnley en délivrant Bothwell de sa femme. Cependant, il est difficile d'admettre qu'elle connût assez peu les hommes dont elle était entourée pour n'avoir pas pénétré leur dessein. A coup sûr elle n'entendait pas désarmer la rancune de Murray lorsqu'elle lui redisait les menaces de mort échappées, dans le tête-à-tête, à la rage impuissante du malheureux Darnley. Sans affirmer qu'elle
attira son mari dans un piège, on ne peut expliquer favorablement la conduite de Marie lorsqu'elle alla trouver Darnley, malade, chez son père, le comte Lennox, et voulut le ramener de Glasgow, où il était en sûreté, à Graigmillar où il eût été entouré de ses ennemis. Mais c'est lui-même, — il faut le reconnaître à rencontre de Thistorien Froude, — qui choisit, pour sa demeure, à Kirk OTield, une petite maison attenante au rempart d'Edimbourg, parce que, là, il se croyait sous la protection des bourgeois de la capitale.
Quant au crime lui-même, les circonstances, longtemps mystérieuses, dont il fut accompagné, sont enfin expliquées. Les conjurés étaient partagés en deux troupes. L'une devait assassiner le roi et l'autre faire sauter la maison pour supprimer les traces du meurtre. Darnley, averti par le bruit, s enfuit, couvert d'un manteau, avec son page Taylor. Saisis dans le jardin, on les étrangla, lui et son compagnon, avec les manches de leurs chemises. Puis, la mèche qui devait enflammer le baril de poudre placé sous la chambre du roi, étant déjà allumée par les gens de Bothwell, les meurtriers n'osèrent point reporter les cadavres dans la maison et les laissèrent dans le jardin au lieu où on les trouva. La conduite de Marie, après l'événement, prêta encore plus au soupçon. Elle n'assista pas aux funérailles de son mari, ne tenta rien pour découvrir et punir les assassins, fît, au contraire, tout ce qui était en son pouvoir, pour les protéger et les fortifier. Bothwell fut solennellement acquitté à la suite d'une parodie judiciaire où ses complices siégeaient comme juges et où il n'y eut point d'accusateur : Lennox, à qui revenait ce rôle, puisque la veuve du mort se dérobait, n'avait osé paraître à Edimbourg, au milieu du grand déploiement militaire dont s'entourait l'accusé.
Cette fois, la réprobation était unanime, en Ecosse, en Angleterre et dans toute l'Europe. Les véhémentes apostrophes qu'Elisabeth adressa à sa cousine, bien qu'écrites dans un français grotesque dont l'enflure maladroite et la rhétorique incorrecte nous font sourire, n'étaient que trop méritées. La réprobation se changea en exécration lorsque Marie, enlevée par Bothwell au retour d'une visite à son fils (alors dans le
château de Stirling, sous la garde du comte de Mar), devint la femme de celui que tous nommaient hautement comme le meurtrier de son mari. Ainsi, même en cet âge de violence et de trouble, un certain sentiment moral, demeuré au cœur des foules, malgré la pression de la force et les faux enseignements du fanatisme religieux, protestait encore contre le meurtre et le faisait tourner au détriment et à la honte de ceux qui Tavaient commis ou toléré.
Une grande partie du pays se leva à l'appel des leaders calvinistes. Sur le champ de bataille de Carberry-hill, Marie Sluart fut abandonnée par ses troupes, qui passèrent à Tautre parti, tandis que Bothwell, réduit à ses seules forces et ne pouvant lutter en rase campagne, courait se réfugier à Dunbar. Faite prisonnière, elle entra à Edimbourg, non en reine, mais en criminelle, sous le feu des menaces et des vociférations. Elle ne sauva sa vie qu'en signant son abdication, et Murray, qui avait échappé aux graves responsabilités des derniers événements par une absence volontaire, revint de France pour prendre et exercer la régence. A peine y était-il installé qu'il était paralysé par d'inconcevables intrigues d'Elisabeth, qui semble n'avoir jamais consenti au succès de personne, ni respecté l'exercice d'aucune autorité, hors la sienne.
Le 2 mai 1568, Marie Stuart réussissait à s'échapper du château de Lochleven où elle était prisonnière. Bientôt elle se trouvait au milieu d'une armée formée par les Hamilton que l'ambition politique avait amenés à embrasser sa cause. Mais cette armée était mal commandée; elle fut mise en déroute à Langside (13 mai), et trois jours après, la reine, traversant le Solway, mettait le pied sur le sol anglais. Décisive et fatale démarche, d'où date une captivité de dix-huit ans, aboutissant à l'échafaud de Fotheringay. Durant ces dix-huit ans, elle allait être, chaque jour, un danger et une protection pour Elisabeth. D'une part, elle devenait le centre et l'inspiratrice de tous les \ complots catholiques. De l'autre elle servait d'otage entre les mains de la reine d'Angleterre et faisait obstacle aux prétentions d'un ennemi bien plus redoutable, de Philippe d'Espagne.
//. — Puritains et catholiques.
Marie prisonnière d'Elisabeth; complots de Northumberland et de Norfolk. — Il était de Tintérèt d'Elisabeth et il était dans son caractère de s'ériger en arbitre dans la querelle entre la reine d'Ecosse et ses sujets révoltés. Elle chargea d'abord trois nobles anglais de connaître de l'affaire
à York, où se rendirent les principaux personnages de l'Ecosse. Mais le bruit se répandit que le duc de Norfolk, le premier de ces trois commissaires, avait des vues sur la main de la reine qu'il devait juger. Aussitôt Elisabeth évoqua ce procès devant elle et devant son Conseil privé. Là furent produites publiquement, pour la première fois, les fameuses lettres de la Cassette, qu'on prétendait avoir été saisie, sur un serviteur de Bothwell, Dalgleish, et qui furent, à ce qu'il semble, composées ou travaillées par un faussaire habile, dans la maison et SOUS l'inspiration de Morton*. Elisabeth n'osa s'appuyer sur ces lettres qui portent avec elles et en elles la preuve manifeste de leur fausseté ; encore moins osa-t-elle permettre à Marie Stuart de comparaître en personne et de discuter avec ses ennemis. Tous ses actes semblent avoir été dictés par la terreur intime de se trouver en relation directe et comme en comparaison publique avec la reine d'Ecosse. Elle n'ignorait pas que toute calomnie laisse des traces. Contente d'avoir donné la parole aux adversaires de Marie et de lui avoir fermé la bouche, elle mit fin à cette procédure en déclarant que rien n'était prouvé ni contre la reine d'Ecosse ni contre les nobles révoltés.
A Carlisle, à.Sheffield, à Tutbury, Marie continuait à vivre et à agir en reine : chassant à courre, donnant des audiences,
1. L'opinion la plus vraisemblable c'est que les lettres de la Cassette renferment des passages qui sont de la main de la reine. C'étaient des notes politiques, destinées peut-être & passer sous les yeux du Conseil. On en aurait fait des lettres d'amour en y intercalant les passages où elle exprime, avec une répugnante effronterie, sa passion pour Bothwell en même temps que ses intentions homicides contre Darnley. Ce genre de manipulation était dans les habitudes du temps; il donnait lieu à un métier lucratif où des hommes instruits, mais peu scrupuleux, exerçaient leurs Ulents. Désormais il n'est pas possible à un historien sérieux, & un honnête homme, d'invoquer les Casket letters.
correspondant avec ses sujets et avec les jriînces étrangers, auprès desquels elle conservait des agents diplomatiques. Ses secrétaires, français et anglais, n'étaient occupés qu à traduire et à chiffrer les lettres qu'elle dictait. Elle avait retrouvé sa dignité, son sang-froid et ce don de séduire qui faisait de tous ceux qui rapprochaient des serviteurs passionnés. Elle sentit très vite ce que la persécution et le malheur ajoutaient à cette séduction de mélancolique prestige; elle sut s'en parer, s'en envelopper avec beaucoup d'art et de grâce. Les effets de sa présence en Angleterre ne tardèrent pas à se faire sentir.
On peut dire que le Conseil privé et le pays entier se divisaient en quatre partis. Les catholiques d'action voulaient délivrer la reine de vive force, la mettre sur le trône en la mariant à don Juan d'Autriche. Les protestants intransigeants souhaitaient qu'on la remit aux Ecossais, qui en eussent promptement débarrassé Elisabeth, ou qu'on la tint dans une étroite captivité. Les catholiques modérés disaient tout haut qu'il fallait rétablir Marie sur son trône d'Ecosse, la marier au duc 4ie Norfolk et reconnaître ses droits à la succession. Les protestants modérés se ralliaient à cette solution, qui leur paraissait propre à rétablir la paix dans le présent et à assurer, pour l'avenir, la réunion des deux couronnes. Ainsi se forma dans le sein du Conseil une majorité qui, par un vote formel, conseilla à la reine de marier sa cousine à un nohleman anglais. Le nom de ce nobleman n'était pas prononcé, mais il était dans toutes les pensées et dans toutes les conversations.
La Chambre des communes, qui, bien qu'issue de l'élection, ne représentait pas les diverses opinions, mais seulement une infime et ardente minorité puritaine, endossait toutes les idées des ultra-protestants si elle ne les dépassait . Cette assemblée favorisait les prétentions de lady Catharine Grey, sœur cadette de lady Jane Grey et descendante de Henri VII par sa grandmère, la duchesse de Suffolk.* Cette jeune femme étant morte à la Tour, où elle était détenue, les sympathies du parlement se portèrent sur un autre héritier possible, le comte de Huntingdon. Tandis qu'un professeur de droit, Thornlon, avait essayé de réfuter les prétentions de Marie Stuart sur le terrain juri-
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dique, un membre du parlement, Dalton, avait flétri la reine d'Ecosse, en pleine chambre, avec cette sombre véhémence biblique qui, pendant un siècle, allait devenir familière aux Anglais. Elisabeth avait fait emprisonner Dalton et Thornton, bien qu'au fond leur thèse fût loin de lui déplaire. Ces faits se passaient avant l'abdication de Marie; les dispositions du parle* ment à son égard ne s'adoucirent pas lorsqu'elle fut sur le sol anglais. Quant à Elisabeth, elle s'enveloppait de tant de feintes et de rélicences, de tant de caprices réels ou affectés; ses craintes, ses menaces, ses pitiés et jusqu'à ses colères avaient si peu de fondement et de sincérité que ceux-là qui la connaissaient le mieux et la servaient le plus fidèlement s'y perdaient eux-mêmes et commençaient à éprouver cet étrange malaise qui, vers la fin du règne, se changea en profonde lassitude, en mortel dégoût. Cette description de l'élat des esprits et ce dénombrement des partis étaient nécessaires pour faire comprendre l'échec des complots catholiques tentés en faveur de Marie Stuart. Lorsque les violents du parli levèrent l'étendard, ils ne furent pas suivis par la grande masse de leurs coreligionnaires. Et quand les modérés se décidèrent à agir, il était trop tard : le parti d'action avait perdu son avant-garde et son élite. En effet, les comtes du Nord, Norlhumberland et Westmoreland, ayant pris les armes avec leurs vassaux, eurent la joie de voir célébrer la messe une dernière fois dans la cathédrale de Durham, mais n'arrivèrent pas à temps devant Tutbury pour s'emparer de Marie Stuart qui avait été, sous bonne escorte, transférée à Coventry. Après la dispersion finale de leurs partisans, Westmoreland réussit à gagner le continent; Northumberland se fia à l'hospitalité des bordere9*s écossais. Plus tard il fut vendu 2000 livres à l'Angleterre et exécuté. Norfolk, qui avait laissé écraser ses amis, perdant enfin l'espoir de voir son ambitieux projet de mariage
' approuvé par sa souveraine, entra ou crut entrer, par l'intermédiaire d'un banquier intrigant appelé Ridolfl, dans une vaste conspiration que favorisaient le pape et le roi d'Espagne. Il eut le sort de Northumberland; il le devança même sur l'échafaud (1572); après quoi les catholiques anglais se tinrent en repos
' pendant dix ans.
Cependant FEcosse était livrée à une inextricable confusion. La tentative de pacification qui avait suivi le départ de Marie n'avait pas abouti : preuve manifeste qu'elle était bien loin d'être la seule cause des discordes. Murray ayant été assassiné par Hamilton de Bothwelhaugh, Lennox, qui lui succéda, fut tué, également, dans une échauffourée de nuit. La régence, après avoir passé aux mains du comte de Mar, échut enfin à Morton Les derniers défenseurs de Marie, renfermés dans le chàleau d'Edimbourg, furent réduits par Fartillerie anglaise en 1573. Ces défenseurs étaient Kirkcaldy, jadis l'intime compagnon de John Knox, et Maitland, qui avait tant de fois trahi sa souveraine. Ces deux noms disent la versatilité des hommes et le désordre des idées. Kirkcaldy fut pendu et Maitland échappa à la corde par une mort naturelle qui survint à propos. Knox avait expiré l'année précédente etBothwell, prisonnier en Danemark, racontait aux compagnons de ses dernières débauches que Marie était innocente puisqu'il avait usé de la magie pour la séduire. Sauf Morton, qui était réservé à l'échafaud, tous les acteurs du drame avaient disparu; ils avaient été usés par les événements ou sélaîent dévorés entre eux.
Les prétendants à la main d'Elisabeth. — Dès la première session de son premier parlement, Elisabeth avait été respectueusement suppliée de prendre un époux parmi les princes de la chrétienté qui demandaient sa main. Celte < res^ pectueuse supplication », qui se reproduisit d'année en année avec une insistance croissante, irritait Elisabeth tout autant qu'aurait pu le faire une insolente injonction. Le dilemme où elle était placée était celui-ci : ou se marier, ou régler la succession en désignant son héritier. Or Elisabeth n'entendait faire ni l'un ni l'autre. Elle avait l'horreur du mariage, sans ' qu'on puisse dire si c'était la femme ou la reine qui en avait la plus grande défiance et la plus vive aversion. Mais elle n'en convenait pas et joua la même comédie, la comédie des fiançailles, pendant un quart de siècle, avec une persévérance et un plaisir d'autant plus grands que, si elle détestait le mariage, elle adorait le courlship, c'est-à-dire la période des madrigaux et des présents. Elle donna successivement des espérances au
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; roi de Suède, au roi d'Espagne et à son cousin Tarchiduc Charles, au roi de France Charles IX et à ses deux frères Anjou et Alençon. De tous ces princes, un seul était protestant, mais d'une sorte qui ne plaisait pas aux Anglais : on le soupçonnait de tolérance, crime monstrueux à cette époque. Les négocia-
tions avec Tarchiduc Charles semblèrent près d'aboutir. Elisabeth s'en servait comme d'épouvantail lorsque le parlement la serrait de trop près. Dans une de ses harangues où les grossièretés anglaises alternaient avec les citations latines, elle menaça ses fidèles communes de prendre un mari c qui ne serait pas de leur goût ». Mais elle n'eût jamais réalisé celte menace, n'étant folle et brave qu'en paroles, et quand, après de longs pourparlers, la cour d'Autriche perdit patience et la mit en demeure de s'exécuter, elle donna la religion comme prétexte pour élever des objections qu'elle savait insurmontables. En vieillissant elle croissait d'audace à ce jeu. Elle flirta avec Alençon non par ambassadeurs, mais en personne et, si l'on ose dire, corps à corps. Elle avait près de cinquante ans lorsqu'elle dansait devant le prince, caché derrière un rideau transparent, lorsqu'elle lui essuyait les yeux, au moment du départ, avec son propre mouchoir et lui permettait d'en faire une relique. Des phrases, des cajoleries et des grimaces, c'est tout ce que la vieille fille romanesque voulait de l'amour, et il est certain qu'elle n'eut jamais sérieusement la pensée d'épouser Leicester, en qui elle eût craint de trouver un autre Darnley. Un jour qu'elle se promenait sur la Tamise dans sa barque royale avec son Robin et l'évèque de Quadra, ambassadeur d'Espagne et fiefle conspirateur, qui souriait à leur liaison avec une perfide bonhomie, Dudley se risqua à dire : « Nous avons ici un prêtre : il n'a qu'un mot à dire et nous serons heureux '. » La reine sourit et se tut. Si séduisants ou si intelligents que fussent les hommes dont elle était entourée, elle ne subit point de domination, elle resta libre et maltresse.
Politique religieuse; les puritains. — L'évolution politique de l'Angleterre et de l'Espagne s'était accomplie en dix
1. Ce mot fait bien voir combien les frontières des dirTérentcs communions chrétiennes étaient encore mal définies.
années et semblait toucher à une crise. La France, affaiblie par ses dissensions civiles et religieuses, cessait d*être Tennenii national. L'Espagne s*élait mise a la tète du catholicisme européen et TAngleterre, dont sa situation insulaire faisait une citadelle, prenait peu à peu sa vraie place à la tète de la coalition protestante. Les déprédations des privateers précipitèrent le cours des choses et mûrirent rapidement la situation. Philippe répondit à ces pirateries en saisissant dans ses ports les marchandises et les vaisseaux des Anglais. Ce fut comme un premier essai de blocus continental qui ne devait pas mieux réussir à son auteur que celui dont nos grands-pères ont été les témoins. A Da Silva, ambassadeur pacifique et même sympathique, succéda don Gerau de Espes, qui se plongea dans les complots de Norfolk et de ses amis et s'efforça de répondre à la saisie de la treasure fleet des Pays-Bas en mettant la main sur un lai^e convoi de vaisseaux marchands, chargés de produits anglais, qui, trouvant Anvers fermé, avaient pris l'habitude de chercher à Hambourg un débouché commercial et un marché. On a vu l'échec de Norfolk. Don Gerau fut enfermé à la Tour et renvoyé à son maître. Les relations diplomatiques furent suspendues, mais il n'y eut pas de rupture, et, pendant la longue accalmie qui suivit, Elisabeth essaya de reprendre à l'intérieur comme à l'extérieur la politique de neutralité entre les deux religions, qu'elle croyait la plus profitable et la plus sûre. Seulement cette neutralité, de bienveillante, se fit défiante et hautaine; elle consista à surveiller étroitement et à frapper au besoin les deux partis.
Il n'y a aucune trace de fanatisme ni d'hypocrisie chez Elisabeth, sauf tout à la fin, dans le Golden-Speech. Celte femme qui mentait en amour, en politique et en tout, ne se donnait pas la peine de feindre en matière de religion. Elle traitait ses évêques de « drôles » (knaves) et leur témoignait un mépris que, d'ailleurs, pour la plupart, ils méritaient bien. A l'un d'eux, elle disait en jurant : « C'est moi qui vous ai fait, et pardieu! je vous défroquerai s'il me plaît! » Elle interrompait le doyen de Saint-Paul au milieu d'un sermon et le rappelait à son texte comme on rappelle un chien à sa niche. Ayant à
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remercier la femme du primat Parker, dont elle venait de recevoir Thospitalité, elle feignait de ne savoir comment l'appeler. « Demoiselle {mistresB)^ elle n*osait, et dame (warfam), elle ne pouvait. » Le mariage des prêtres lui paraissait abominable, surtout quand les dignitaires de la nouvelle Église cherchaient à transformer en propriété familiale quelque parcelle des biens ecclésiastiques. De son côté, à chaque changement de titulaire, elle rognait, au profit de la couronne, quelque morceau de ces mêmes biens et laissait les évèchés vacants aussi longtemps qu'elle pouvait pour en percevoir les revenus.
Elle soupirait vaguement après les croix abattues, après les ciei^es disparus de Tautel. Surtout elle regrettait dans le catholicisme un précieux auxiliaire du pouvoir absolu des rois. Mais ni cet attrait des pompes extérieures du culte romain, ni ce goût des théories politiques qui s'y associaient, ne prévalurent sur ses intérêts immédiats. Le Saint-Siège, désespérant de faire admettre un légat en Angleterre, lança une sorte de déclaration de guerre sous la forme d'un bref (1562) : à quoi il fut répondu, l'année suivante, jar un premier bill du Test' pour exclure des fonctions publiques ceux qui n'auraient pas accepté, sous serment, la suprématie spirituelle de la reine. Puis vint la bulle de Pie V qui déliait les sujets d'Elisabeth de leur allégeance envers la reine et que John Felton osa clouer à la porte de l'évêque de Londres. C'est alors que les papistes commencèrent à être étroitement surveillés et que la loi d'uniformité, jusque-là si tolérante, se fit peu i peu tracassière. Mais, en prenant ces précautions pour sa sûreté, Elisabeth n'entendait pas favoriser l'autre parti extrême, celui des puritains, en qui elle pressentait des ennemis plus dangereux encore.
Pendant le règne de Marie, un certain nombre d'Anglais avaient cherché refuge sur le continent, et quelques-uns avaient recueilli, à Genève même, l'enseignement de Calvin et de ses disciples. A leur retour, la Réforme commence véritablement en Angleterre; elle pénètre dans les couches profondes et, de quasi-luthérienne, elle se fait franchement calviniste. Elle n'avait été jusque-là qu'un schisme : elle devient une foi. Au lieu d'être imposée par une volonté tyrannique, elle prend
racine dans Tàme populaire, qu'elle refait d après un nouveau type. De ce temps-là date l'indomptable esprit d'indépendance et d'initiative auquel l'Angleterre moderne doit une partie de sa grandeur; du même temps date le bigotisme répugnant, l'hypocrisie, le cant, le jargon biblique, dont on ne trouve aucune trace avant le xvi* siècle. La Bible redevient pour les puritains le livre par excellence, le livre unique; elle est pour eux ce qu'elle a été pour les Hébreux, effectivement et réellement, une littérature tout entière, une civilisation, un monde, à part, d'idées et de sentiments où ils s'enferment. Les enfants, élevés dans la Bible, sont plus juifs que chrétiens, mais demeurent Anglais. Car l'exclusivisme religieux^ se greffe sur l'exclusivisme insulaire. L'état d'àme de ce groupe d'hommes nous est parfaitement connu par les livres étonnants de Philip Stubbes, de Stephen Gosson et de quelques autres. Moitié sermons, moitié pamphlets, on est surpris d'y trouver beaucoup de juste satire,- beaucoup d'humeur, de bonne foi et de bon sens mêlé à beaucoup de sauvagerie et d'absurdité.
Il y avait, dès lors, parmi les puritains, deux courants, de force très inégale. Les uns en voulaient surtout à l'épiscopat, dont la puissance leur semblait s'être accrue d'une façon monstrueuse depuis les premiers temps de l'Eglise; ils rêvaient une église démocratique, élective, qui contrôlerait les mœurs de la vie privée, en attendant qu'elle prit en main la direction de la société politique : sorte de théocratie républicaine dont le monde n'avait pas encore vu d'exemple, si ce n'est dans la ville de Calvin. Les autres, doux anarchistes, inclinaient à la suppression de toute église, et laissaient l'homme en tête à tête avec Dieu dans la solitude du for intérieur. Selon eux, si quelques hommes avaient une mission spéciale pour l'enseignement et la conduite des âmes, c'est de Dieu qu'ils la tenaient, non de l'investiture royale ou du vote populaire. Les premiers de ces puritains devaient être l'origine des presbytériens; les seconds, après s'être appelés les Brownistes et les séparatistes, devaient se perpétuer et se multiplier dans les indépendants. Leurs tendances sont si opposées qu'on n'a point de peine à prévoir leur conflit qui déchirera le Commonwealth. Ce qui étonne, c'est
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qu'ils aient pu quelquefois marcher d'accord. L'œil d'Elisabeth^ plus perçant que celui d'aucun de ses conseillers lorsqu'il s'agissait d'un danger naissant ou d'une limitation possible pour sa prérogative royale, démêla, avant les puritains eux-mêmes, ce qu'il y avait dans leur doctrine et surtout dans leur esprit, de menace contre la monarchie. Lorsque Stubbes, à qui le bourreau venait de couper une main, saisissait son chapeau avec la main qui lui restait et l'agitait en criant : c Vive la reine! » cette manifestation de loyalisme ne la touchait pas. N'étaient-ils pas les contempteurs acharnés des arts, des plaisirs élégants et de la culture classique qu'elle aimait? N'empiélaient-ils pas sur son autorité, spirituelle et temporelle? Ne faisaienl-ils pas obstacle à sa politique de conciliation et de paix?
Un professeur de Cambridge, Cartwright, essaya de jouer en Angleterre le rôle que Knox jouait en Ecosse. C'était un esprit triste et dur, mais il n'avait point les talents ni l'ascendant du réformateur écossais et, d'ailleurs, les circonstances étaient bien difîérentes. Cependant le parlement, gagné d'avance à ses idées, eût volontiers prêté l'oreille à ses admonitions. Le successeur de Parker sur le siège archiépiscopal de Canlerbury, Grindal, laissa les puritains s'organiser. Les ministres de certains comtés formèrent entre eux des assemblées périodiques, qu'on nommait prophesyings; ils s'y exerçaient à la discussion théologique. Ces embryons de synodes donnèrent de l'ombrage à l'autorité royale. La reine disgracia Grindal, le remplaça par Whitgift, qui mit fin aux p^ophesyings et inaugura une politique de répression. Les high commission courts, instituées en 1583, fonctionnèrent avec vigueur contre les récusants de toute espèce. Le mouvement puritain se terra, pour ainsi dire, et poursuivit sa propagande dans l'ombre. En 1588 et 1589, l'Angleterre fut couverte de pamphlets imprimés en secret et signés^ du nom symbolique de Martin Marprelate. On rechercha les auteurs de ces écrits, qui dénonçaient avec fureur les évêques^ et on en découvrit quelques-uns. Un ministre fut pendu; d'autres moururent en prison. Cartwright fut privé de sa chaire et réduit au silence. En 1593, une loi sévère frappa les puritains, et particulièrement la seconde forme du puritanisme qui a été
définie plus haut. Les Brotonùtes (on les appelait ainsi du nom de leur chef) durent renoncer à l'expression publique de leurs opinions ou quitter le royaume. En même temps que TÉglise officielle affermissait son autorité par la force, elle trouvait à propos un théoricien et un interprète dans un de ses membres, rhonnête Hooker, qui, en écrivant sa Politique ecclésiastique, répandit sur elle un air de décence, de noblesse et de raison. Le premier âge militant du puritanisme était fini et il devait se passer un très long temps avant que les partisans de ces doctrines essayassent de s'oi^aniser en dehors de TÉglise. Mais leur esprit se glissa dans le corps social, pénétra la Gentry campagnarde et les classes commerçantes, accomplit silencieusement, en un demi-siècle, révolution morale qui prépara la révolution politique.
Progrés du parlement sous Elisabeth. — On a vu que le Conseil privé représentait assez fidèlement les opinions des partis. De là Timportance de ses discussions qui lui donnent, parfois, l'apparence d*une assemblée représentative moderne. Pendant ce temps, le parlement, livré aux puritains, ne traduit que les opinions d*une très petite fraction de la nation. Mais cette fraction est destinée à devenir la majorité. Bien d'autres causes contribuent à augmenter le prestige du parlement. D*abord la tyrannie de Henri VIII en a fait son instrument favori, Ta associé à tous ses actes arbitraires. La tourmente passée, ces abus de pouvoir resteront des droits permanents aux mains des élus de la nation. Le parlement n'oubliera pas qu'il a été appelé à changer la forme de la religion, qu'Elisabeth elle-même lui doit son titre de reine et de chef de l'Eglise, et jusqu'à la reconnaissance de sa légitimité. Aussi les Lords et les Communes ne craignent-ils pas de s'immiscer dans la question du mariage et du règlement de la sucession. La reine se fâche et les rebute. Doucement, humblement, le parlement s'obstine. Un de ses membres est jeté en prison et le speaker reçoit l'ordre de ne pas laisser les choses aller plus loin. Sur quoi les Communes demandent respectueusement « à délibérer sur leurs libertés ». La reine transforme son ordre en une € requête », à laquelle le parlement défère sans tarder. Mais
HI8TOIIIB OÉllftlIALB. V.
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quoiqu'il reçoive, en quelque sorte, à geftoùx lannonce de sa victoire, ce n'en est pas moins une victoire. Dorénavant, que le roi donne des ordres au sjpeaker, ce sera une énormité cons-
titutionnelle, un crime d'Etat à la pensée duquel tous les l)ons Anglais frissonneront.
On voit apparaître, à demi indistincts, dans les < journaux >, encore incomplets de la Chambre des communes, ces précurseurs de Pym et de Hampden qui s'appellent Dalton» Strickland, Paul et Peter Wentworth. Ce ne sont pas des leaders, ce sont plutôt des indépendants, des isolés, qui, à un moment donné, expriment la pensée générale et parlent plus nettement que les autres. Suivant les cas et Thumeur du jour, la Chambre les soutient ou les abandonne. Quelquefois, effrayée de leur hardiesse, elle les emprisonne elle-même (comme elle fait pour Peter Wentworth en 1576); mais, par là même, elle affirme un de ses droits.
A bien regarder ce parlement, il n'est plus composé des mêmes personnes qu'autrefois. Le goût de la vie publique se répand. Non seulement on n'est plus obligé de frapper d'amende le député récalcitrant qui néglige de se rendre à Westminster,, mais l'indemnité parlementaire tombe en désuétude parce qu'elle n'est plus nécessaire. Cela prouve qu'une nouvelle classe d'hommes, auxquels leur position de fortune assure l'indépendance, occupe les sièges des fmights of the shires, et même ceux des burgesses des bourgs royaux, autrefois dévolus à des marchands et à des artisans. Désormais, pour représenter un bourg, il n'est plus indispensable d'y résider et d'y exercer une profession. Ces gentlemen qui se chargent des intérêts de la classe bourgeoise et marchande les défendent avec plus d'énergie, ont le verbe plus haut que leurs prédécesseurs. Pour s'assurer des soutiens dévoués dans le parlement, le gouvernement crée en grand nombre des bourgs nouveaux ; mais c'est une ressource temporaire : l'esprit d'indépendance et de discussion s'emparera peu à peu de ces sièges inféodés à la cour et en fera ses places fortes.
La Chambre des communes essaie d'entrer, de plain-pied, dans le gouvernement des choses de la religion. Elle ne réussit
qu*à demi dans cette tentative. Elle obtient, en 1569, la stricte exécution de TActe d^uniformité et Tobservation des 42 articles, définitivement réduits à 39. Mais lorsqu^en 1593 elle veut toucher au Prayer Book, la reine se fait apporter le projet de, bill et le supprime. Le parlement est plus heureux en matière Qnancière et commerciale. Telle mesure, dont les conséquences sont d*abord inaperçues et qui ne semble attester que la soumission et la bonne volonté des représentants de la nation, prépare pour l'avenir des précédents où s*appuiera un indomptable esprit de résistance. En accordant au gouvernement d*Élisabeth, dès le début du règne, le droit de tonnage and poundagCy c'est-à-dire les droits d'importation sur certains produits étrangers, la Chambre des communes usurpe, par cette concession, un droit considéré jusque-là comme régalien par les légistes de la couronne. Le droit de voter les douanes est ainsi assimilé au droit de voter les taxes. Charles P' paiera ' cher ce don de joyeux avènement que la fille de Henri VIII ' accepte en souriant.
La gestion financière du gouvernement d'Elisabeth laissait peu de place à la critique; elle était exceptionnellement habile et intègre. La reine avait renoncé à presque toutes les mauvaises pratiques des règnes précédents, notamment à l'altération des monnaies et à la perception des benevolences. Avec les revenus des Crownlands, ceux des évèchés vacants ou des terres confisquées, ses parts de prise dans les pirateries de ses marins, et quelques emprunts auprès des banquiers étrangers, elle suffit pendant de longues années aux besoins de ses budgets annuelà, qui n'atteignirent jamais un demi-million de livres sterling et se maintenaient, d'ordinaire, entre trois et quatre cent mille livres. En tout, pendant les quarante-cinq années de son règne, elle reçut du parlement vingt subsides et trente-neuf quimièmesy se montant à une somme de trois millions de livres. Elle remit à son peuple quelques-uns de ces subsides, votés par précaution et rendus inutiles par sa politique pacifique ou par sa façon lucrative de faire la guerre.
Mais, vers la fin du règne, les charges augmentèrent. Guerre avec l'Espagne, sur terre et sur mer, guerre aux Pays-Bas,
guerre en Irlande. Des énormes sommes prêtées au duc d'Alençon, aux Etats de Hollande, à Henri lY, bien peu de chose rentra au trésor royal. La reine, d ailleurs, en vieillissant, devenait plus facile avec ses favoris. Or, pour les enrichir, elle avait à sa disposition un dangereux moyen dont avaient largement usé les deux premiers Tudors : la concession des monopoles. A partir de 1580, ces monopoles se multiplièrent; au commencement du xvn® siècle, il existait des monopoles sur les raisins secs, le fer, le sel, la poudre, les cartes, les cuirs de veau, les pelleteries, les poteries, les verreries, la potasse, le plomb, l'acier, l'eau-de-vie, le vinaigre, le charbon de terre, l'huile de baleine, le papier, l'empois, l'étain, le soufre, les brosses, le salpêtre, les lisières de drap, pour l'importation des laines d'Espagne et des laines filées d'Irlande, pour le transport des canons de fer, de la bière, de la corne et des cuirs, et pour la vente ou la fabrication de bien d'autres denrées. Quand la liste de ces privilèges fut lue devant les Communes, une voix cria hardiment : « A quand le monopole du pain? » et ce mot fit frissonner ceux qui l'entendirent. La discussion qui s'ensuivit fit le jour sur ces pratiques désastreuses et sur leurs résultats. La lutte engagée entre la couronne et le parlement se termina d'une façon inopinée. La reine qui, peu d'années auparavant, avait interdit l'examen de ces questions aux membres du parlement comme n'étant pas dans la sphère de leurs attributions ni « dans la limite de leur entendement {within the cotnpass of their understandmg) », céda cette fois de très bonne grâce et remercia publiquement ses fidèles Communes pour l'avoir éclairée sur un abus dont elle ignorait l'étendue et les funestes conséquences. De là un nouvel accès d'attendrissement entre la souveraine et son peuple, des protestations, des larmes de joie et d'enthousiasme. Le parlement n'en avait pas moins pris pied sur les trois domaines prohibés : S- matters of religion^ matters ofstatCy matters of commerce (1601). Il ne s'en laissa plus chasser.
Derniers efforts des catholiques. — Vers 1580, se forma contre Elisabeth un péril qui la menaça de plusieurs côtés à la fois. L*ascendant catholique était en recrudescence à travers
toute l'Europe. La Ligue, si longtemps désirée, était une réalité, et les Guise en étaient rame. La prisonnière de Tutbury s'y associait par toutes ses intrigues, et diverses circonstances semblaient favoriser ses espérances. Jacques YI atteignait sa majorité nominale et, les pouvoirs du régent Morton ayant pris fin, des personnages tout différents s'emparaient de Tesprit du jeune roi en le flattant de l'idée qu'il allait échapper i une tyrannique tutelle et régner par lui-même. C'étaient deux aventuriers qui avaient dans les veines quelques gouttes de sang royal : Esme Sluart, comte d'Aubigny, bientôt créé duc de Lennox, et le ^ colonel Stuart, plus tard comte d'Arran. On leur prêtait le dessein de rétablir en Ecosse la hiérarchie catholique. En même temps, dans les ports d'Espagne, se préparait sous l'inspiration directe du pape, avec les ressources et l'assentiment plus ou moins avoué de Philippe II, une sorte de croisade qui devait soulever l'Irlande. L'Anglelerre elle-même, où le souvenir de la vieille foi commençait à s'effacer, était tirée de sa torpeur par , l'apparition des émissaires de Rome qui parcouraient le pays, sous divers déguisements, prêchant la désobéissance à l'Acte d'uniformité. Ce sont ceux que le peuple et les documents du temps appellent les prêtres de séminaire {seminary pnesU). V Transfuges dOxford ou de Cambridge, ils avaient enseigné dans les collèges de Douai et de Reims; les plus jeunes y avaient été élevés. La plupart appartenaient à la Compagnie de Jésus. Au premier rang de cette milice qui entreprenait de reconquérir l'Angleterre au catholicisme, brillaient Allen, Parsons et surtout Campion qui, en ses jours de gloire universitaire, avait charmé Elisabeth par la grâce Qne et l'élégance classique de son compliment.
L'orage éclata donc partout à la fois. L'expédition préparée sous les auspices de Grégoire XIII fit voile pour l'Irlande, où elle portait un légat du pape. C'était un réfugié anglais, Sanders, le violent et peu véridique historien du schisme, qui, en cette circonstance, paya de sa personne avec un rare courage. La petite troupe, qui ne dépassait pas mille hommes, prit terre à Dingle et construisit un fort dans la presqu'île de Smerwick pour en faire sa base d'opérations. Mais les kernes irlandais ne savaient
ce qu'on voulait dire lorsqu'on leur parlait de persécution religieuse,- puisque la Réforme n'existait que de nom dans leur pays. On eut grand'peine à attirer le comte de Desmond dans la révolte. Aussitôt qu'il y entra, les Butlers, ennemis héréditaires des Geraldines, ayant à leur tête le comte d'Ormond, prirent les armes pour aider les Anglais. Acculés à Smerwick, les Espagnols furent pris et massacrés; le légat était parvenu à quitter l'Irlande. Desmond, traqué dans les bois comme une bête fauve, fut à la fin trahi par un des siens, surpris, la nuit, au fond de sa cachette et assassiné. La répression fut atroce ; le pays couvert de sang et de ruines, systématiquement dépeuplé. Alors commença cette série de cruautés qui ont
' rendu à jamais le nom anglais odieux à l'Irlande (1579-1582). Le gouvernement ne se défendit pas avec moins d'énergie contre la propagande des « prêtres de séminaire ». L'un des deux chefs de cette mission, Pàrsons, réussit à se soustraire aux bourreaux; Campian, saisi dans la chambre secrète d'une maison de campagne où il venait de prononcer un sermon, fut torturé, condamné pour crime de haute trahison et mis à mort avec quelques-uns de ses jeunes compagnons. Les passions religieuses, au xvi" siècle, n'eurent pas de plus pure ni de plus intéressante victime que le Père Campi#n. Jusqu'au bout, il protesta de son dévouement à la reine : « Ma croyance, dit-il à ses juges, est mon seul crime puisque vous m'offrez ma grâce si j'assiste au prêche une seule fois. » De leur côté, les ministres
I déclaraient ne frapper en lui et en ses compagnons que les soldats d'un prince étranger qui attaquait la reine d'Angleterre par les armes et avait prononcé sa déchéance. Elisabeth affirmait son désir de respecter la liberté religieuse de ses sujets au moment même où les échafauds se dressaient à Tyburn et où des centaines de catholiques étaient jetés en prison pour refus de paraître au service protestant. Quoi qu'il en soit, Ja vigueur des mesures prises, sans arrêter tout à fait la propagande catholique, paralysa le mouvement et le rejeta dans la voie des complots. Aucun ne devait aboutir.
En Ecosse, la contre -révolution parut d'abord réussir. Morton, dépossédé, forma une conspiration pour rentrer au
PURITA15S ET CATHOLIQUES
pouvoir. Elisabeth, (|ui Tencouragea en secret, s^empressa de le désavouer lorsqu'il eut éèboué et souffrit que son protégé portât la tète sur Téchafaud. Le duc de Lennox osa rétablir le siège archiépiscopal de Saint-André, dont le dernier titulaire avait été exécuté. Mais, devant Texplosion de colère qui suivit, il se sentit trop faible pour le rôle qui lavait tenté; il s'enfuit en France, où il mourut, tandis que son complice, Arran, continuait la lutte. Arran reprit la personne du roi aux lords protestants, fît mettre à mort leur chef, Gowrie, et redevint pour un moment le maître de la situation. Mais il se souciait peu des intérêts religieux, ne visait qu'à consolider son crédit et à augmenter ses biens en tenant la balance entre les deux partis. Bientôt se dessina et grandit une nouvelle influence, celle du Master of Gray ^ Ce nouveau conseiller, ennemi implacable de Marie Stuart, était imbu des idées de la Réforme. Il se mit, en quelque sorte, au service d'Elisabeth et, par ce moyen, reprit l'œuvre de Maitland et de Murray : l'union des deux peuples et des deux couronnes, cimentée par la communauté de religion.
Exécution de Marie Stuart. — L'existence de Marie Stuart était le principal obstacle à cette politique; sa mort devait en assurer le triomphe.
Cette femme si énei^ique éprouvait alors une lassitude qui ne semble nullement feinte. Elle n'attendait plus rien du lent et sombre politique de l'Escurial; elle commençait à connaître son propre fils, en qui elle retrouvait, doublée de mensonge et de rouerie, l'àme égoïste et lâche de Darnley. Sous la garde jalouse d'un geôlier puritain, sir Amyas Paulett, sa captivité se fit plus étroite et sa santé s'en ressentit, en même temps qu'elle était affectée par l'insalubrité du lieu où elle était condamnée à vivre. Elle reconnaissait son impuissance et s'avouait vaincue. Elle était prête à signer ce qu'on voudrait pourvu qu'on lui permit d'aller, dans quelque lointain couvent, se faire oublier et vivre en paix les jours qui lui restaient. C'est ce moment que choisirent Elisabeth et ses conseillers pour l'attirer dans un piège et lui porter le dernier coup. Une troupe de
1. On donne en Ecosse le titre de master à rtiéritier de certaines seigneuries.
jeunes fous, dont le chef, Anthony Babington, n*avait ni intelligence ni réel courage, avaient formé le projet d*assassiner la reine et de délivrer Marie pour la placer sur le trône. On fournit perfidement à la reine d'Ecosse les moyens de communiquer avec eux, et on la tenta, cette fois encore, par l'espoir de la liberté et le mirage de la couronne. Jusqu'à quel point céda-t-elle à la tentation? Ne méditait-elle que sa propre évasion, ou approuvait-elle l'assassinat de sa rivale? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre, car il n'est guère possible de découvrir aujourd'hui si les intermédiaires qui la trahissaient, usant des chiffres dont ils avaient la clef, n'ont pas modifié dans un sens compromettant les lettres dont ils étaient chargés.- Les dépositions arrachées aux secrétaires de la reine d'Ecosse ont peu de valeur et les grands légistes modernes sont d'avis que, dans le dernier procès de Marie Stuart comme dans les procédures de 1568 et de 1569, aucune des règles tutélaires de la justice anglaise n'a été observée. Babington et ses complices, y compris le jésuite Ballard, dont l'énigmatique figure défie les historiens, avaient subi en septembre 1586, dans toutes ses particularités les plus atroces, le supplice des criminels convaincus de haute trahison. L'automne de la même année vit juger et condamner Marie Stuart, à Fotheringay, par un tribunal composé des pairs du royaume. C'est le ministre Walsingham qui régla les détails de ce procès dont il avait réuni les éléments frauduleux. Marie refusa d'abord de reconnaître la compétence de ses juges, mais se décida à user de l'occasion suprême qui lui était donnée de déployer ses grands dons d'esprit et sa royale personne devant ces hommes, les principaux du royaume, dont un changement de fortune aurait fait ses dévoués sujets et qui, pour la plupart, étaient ses secrets partisans. Ils la condamnèrent par peur, probablement avec la conviction que la sentence ne serait pas exécutée. Elle le fut, cependant, le 8 février 1587, dans la grande salle du château de Fotheringay. Marie montra dans cette scène finale une simplicité, une grandeur, une science des effets tragiques qui n'a pu être dépassée et qui a fait plus pour elle, aux yeux de l'imagination populaire et auprès de l'histoire, que le plus
habile ou le plus ardent des plaidoyers. Elle fit de son échafaud un piédestal d*où elle apparaît à la postérité.
A son tour, Elisabeth donna au monde un spectacle où le grotesque le disputait à Todieux. Elle feignit une surprise et une colère sans bornes en apprenant que Tordre signé de sa main avait été exécuté et que la justice avait reçu son cours. Elle aurait souhaité qu'un de ses serviteurs, agissant sans ordre et qu'elle eût pu désavouer, la débarrassât par un acte de violence de la captive de Fotheringay. Mais une exécution régulière, dont elle portait la responsabilité aux yeux de tous les princes de TEurope, Tépouvantait. Elle se répandit encore une fois en paroles injurieuses et malsonnantes contre les membres du Conseil. Le secrétaire Davison, auquel elle avait remis le deathrwarranty fut jeté à la Tour et passa de longues années en prison.
L'Armada. — Quoi qu'elle pût dire ou penser, — et, selon toute apparence ses pensées n'étaient guère d'accord avec ses paroles, — Marie était morte à propos et i temps pour Elisabeth. ( ( Après lui avoir longtemps servi d'otage et de jouet, son existence n'était plus pour elle qu'un danger sans compensalion. Maintenant que Jacques VI inclinait définitivement vers le protestantisme, c'est à Philippe II que revenait la direction du parli dont Marie avait été l'espérance et l'inspiration. Dès lors le catholicisme, identifié avec une puissance étrangère et ennemie, perd toute popularité, et le patriotisme, chaque jour grandissant, lui porte les derniers coups. Quiconque le professe ou le /J ; sert est mauvais Anglais. C'est pourquoi on rencontre dans les ^r
rangs de l'armée et de la flotte qui tiennent tète, l'année sui- *"-
vante, à l'Armada', & commencer par l'amiral Howard, beau coup d'hommes qui étaient demeurés longtemps attachés à l'ancienne foi et qui, dorénavant, imposeront silence à leurs sentiments intimes. Lorsque les débris de la grande croisade, échappés aux tempêtes, aux écueils, à la barbarie des Ecossais et des Irlandais, font enfin voile vers les ports d'Espagne, on peut dire qu'ils emportent avec eux, définitivement vaincu, annihilé pour un siècle, le catholicisme anglais.
\ . Voir ci-dessus, p. 83 et suiv.
250 L'ANGLETERRE ET L'ÉGOSSE
///. — Le changement des idées et des mœurs.
Aspect de la société nouvelle ; ses conditions économiques. — Lorsqu'on essaye de se représenter Elisabeth telle que l'apercevait son peuple, on a d'elle une vue toute différente et on commence à comprendre pourquoi elle a paru grande aux contemporains; pourquoi elle est restée grande dans l'histoire. Ses roueries diplomatiques, ses fourberies, ses mensonges, cette parcimonie sordide qui refusait des munitions et des vivres à ses marins victorieux, les affamait et les paralysait dans leur triomphe ou leur marchandait les médicaments destinés à guérir leurs glorieuses blessures, toutes ces vilenies et ces petitesses qui, une à une, sont venues à notre connaissance à mesure que les archives de l'Europe ont livré leurs secrets, étaient alors inconnues, sauf des ambassadeurs et des ministres. Ceux-ci, découragés, pleins d'amertume, se réfugièrent parfois dans une inaction triste et boudeuse, moitié retraite, moitié disgrâce; mais ils cachèrent jusqu'au bout leur déception. La nation n'en sut rien : elle voyait Elisabeth parée des exploits de Drake et de Hawkins, du bon renom que lui valait la sage administration de lord Burghley. Son avarice devenait une admirable et prévoyante économie, lorsqu'elle rendait les subsides votés par le parlement. Et quand elle criait impérieusement dans le Conseil : « Pas de guerre, mylords! » c'était, croyait-on, l'amour du peuple et non l'intérêt personnel qui parlait par sa bouche. Ainsi s'ébauchait une légende où il entrait. un peu de justice et beaucoup d'illusion.
Un grand changement se faisait dans les mœurs, dans les usages de la vie, dans la distribution de la richesse et dans l'organisation du travail, dans les rapports des classes entre elles et des individus entre eux, dans la nature des idées et dans l'emploi des facultés intellectuelles. Si la Réforme n'avait consisté qu'à réduire le nombre des mystères et des sacrements et à arracher quelques pages du rituel romain pour en faire un Prayer Book, elle n'aurait pas marqué si fortement
le caractère et la civilisation des Anglais. Mais elle eut, dans le domaine des idées comme dans celui des faits, des conséquences durables qui, lentement, devinrent visibles, à mesure que la société nouvelle réussit à se fonder, à s*asseoir.
Avec la Réforme, le grand fait du xvi* siècle est la colonisation de rAmérique espagnole et Tafflux des métaux précieux, rapportés du nouveau monde dans Tancien. Bien peu de cet or américain, malgré les brigandages des marins, s'est détourné vers les coffres des sujets d'Elisabeth. Sous ce règne on ne frappe que 11000 livres d'or contre 107 000 d'argent. Toutefois l'avilissement des métaux à travers toute l'Europe se \ fait sentir aussi en Angleterre. Le prix de toutes les den-rées augmente tandis que le loyer de la terre reste très peu élevé. L'historien le plus compétent en matière économique, Thorold Rogers, caractérise ainsi cette période : « high priées j and loto rents. » L'Angleterre, au lieu de se sentir plus riche, se sent plus pauvre. Elle est poussée à produire, forcée au travail par cet appauvrissement plus apparent que réel, par les besoins de jouissance et de luxe ' qui grandissent toujours après une révolution intellectuelle, par le vide qu'ont laissé en disparaissant les communautés religieuses. Hôpitaux, auberges, écoles, ponts et routes, tout est à créer ou à refaire sur un plan et avec des moyens nouveaux.
Un troisième fait important (et celui-là découle de la Réforme), c'est la révolte des Pays-Bas. Les Flamands persécutés pour leur religion couvrent d'établissements industriels et commerciaux les comtés de l'Est. La ruine d'Anvers fonde la grandeur de Londres. En 1670, Thoniaâ. Gresham ouvre le Royal Exchange. A la mort d'Elisabeth, il n'y a pas encore un Anglais établi sur un seul coin de terre hors de l'Europe, et pourtant les < marchands-aventuriers » ont frayé la route à l'expansion coloniale. Pour la première fois on voit coopérer à la même œuvre ces trois puissantes choses : l'^prit de négoce, resi)rit de curiosité et d'aventures, l'esprit de propagande religieuse.
i. Ce besoin de luxe et de confort est très marqué. Les lois somptuaires qui fixaient le costume des différentes classes et rendaient visibles à Tœil les démar- \ cations sociales, cessent d'être rigoureusement observées. On voit, dans les plus
Une classe, celle des noblemen et des gentlemen^ est entièrement renouvelée. La vieille noblesse a été décimée par la guerre étrangère et la guerre civile, achevée par les échafauds' de Henri VIII. Une noblesse nouvelle prend sa place, pleine de sève et de jeunesse, décidée à défendre la Réforme qui Ta enrichie, comme, en France, les acquéreurs de biens nationaux ont défendu la Révolution.
Une autre classe disparaît : celle des yeomen, qui formait une sorte de bourgeoisie rurale. Les plus riches, ceux qui ont étudié dans les grammar schools, s'élèvent par quelque charge municipale, obtiennent du Collège héraldique des armoiries (comme le père de Shakespeare) et se confondent avec les gentlemen. Les autres, appauvris, incapables de comprendre leur temps, de le suivre dans son mouvement ascensionnel, restent en arrière et rentrent dans les rangs du peuple. La guerre, ce puissant moyen de culture et de civilisation, ne vient plus, périodiquement^ ennoblir et élargir leur esprit. Us ont beau méditer les Cinq centsrecettes de bonne culture de Thomas Tusser : Tagriculture ne € paie » plus, et déjà les champs de blé se raréfient, TÂngleterre est envahie par les prairies. L'âge des high priées et des low rents est favorable au fermier, désastreux pour le propriétaire. La petite industrie locale, domestique, qui faisait de la maison du yeoman un monde à part suffisant à tous ses besoins,, est tuée par la grande industrie, par le développement du commerce extérieur et les monopoles. Les yeomen sont les victimes des grands faits économiques qui viennent d'être signalés et qui constituent un progrès pour l'Angleterre prise en masse.
Quant au bas peuple, il n'a encore ni voix ni pensée. Cette obligation du travail, qui est une nécessité du temps, c'est sur lui qu'elle pèse. Dès 1562, une loi, complétée vers la fin du ' règne (5 et 39, Elisabeth), soumet à une discipline précise^ minutieuse et sévère les capitaines et les soldats de cette armée ^
humbles maisons, des cheminées et des fenêtres, garnies de vitres. Sur les toits la tuile et Tardoise remplacent le chaume. L'usage des bas se généralise, ainsi que celui des lits de plume, jusque-là réservés aux femmes en couches. Les yeomen de Tâge précédent couchaient avec la tête sur un billot de bois couvert d'un morceau de drap; leurs fils réclament des oreillers. (Voir Philip Stubbes, The Anaiomy of Abuse, et les curieux ouvrages de Slrutt sur les vieilles mœurs anglaises.)
du labeur, c'est-à-dire la nation tout entière. La loi commençait par faire table rase de trente-quatre statuts antérieurs, dont le plus ancien était le fameux statuts of labourers (23, Edouard III). // <-/ Tout en les abrogeant, elle n en détruisait pas les principes ; au contraire, elle les affirmait et les poussait à leurs dernières conséquences.
Ce statut oblige toute personne qui ne possède pas quarante shillings de revenu à s'employer dans le métier où elle a été élevée. L'engagement doit être d*un an. L'ouvrier qui cesse son travail sans motif valable est punissable de cinq livres d'amende et d un mois de prison ; s'il frappe son maitre, il est emprisonné pour un temps qui ne peut être moindre d'un an. Celui qui quitte sa ville ou sa paroisse sans certificat est passible de la prison; il est passible du fouet s'il est porteur d'un faux certificat. De son côté, le maître doit, lorsqu'il renvoie un employé, le prévenir un trimestre d'avance. Dans le courant de l'année, il ne peut le congédier sans une enquête et un ordre signé de deux magistrats.
Dans leur réunion trimestrielle {quarter sessions), les justices of the peace établissent le tableau des salaires pour le district, avec le nombre des heures de travail suivant les âges, les saisons, la nature des industries, ainsi que la quotité des amendes. Ce tableau est enregistré en chancellerie ', approuvé par le sheriff du comté et affiché partout. Chaque justice of the peace reçoit cinq shillings d'indemnité par jour de présence, mais il est frappé d'une amende de 10 livres s'il est absent à la rating session. Ceux qui ne se conforment pas au tableau officiel des salaires sont punis de pénalités graduées : dix jours de prison et cinq livres d'amende pour le patron qui donne des gages audessus du tarif légal; vingt et un jours de prison pour l'ouvrier qui les reçoit.
La même loi règle dans ses menus détails la durée et les conditions de l'apprentissage industriel. Elle enjoint à tous ceux qui n'ont point de métier de travailler aux champs ; elle institue «e qu'on pourrait appeler le service agricole obligatoire. Elle
1. Uacte 39 Elisabeth suppriçie la nécessité de Tenregistrement en chancelierie.
défend aux citoyens de passer d une paroisse ou d'un comté dans une autre paroisse ou dans un autre comté sans autorisation, sauf au temps de la moisson. Un acte spécial, en 1572 (15, Elisabeth), renouvelle les lois atroces de Henri VIII contre les vagabonds, au nombre desquels sont rangés les comédiens. A la seconde récidive, cet acte prononce la mort. Edicter des peines aussi draconiennes contre la mendicité et le vagabondage, contre les valiant and sPurdy beggars, c'était s'engager à faire vivre ceux qui étaient incapables de subvenir à leur propre existence. Le devoir universel du travail a pour corollaire l'assistance publique. Mais les guUdlands et les churchlands, qui étaient, en réalité, les biens des pauvres, avaient été confisqués. Qui allait nourrir les infirmes, les orphelins, les vieillards? On fit appel à la charité individuelle, qui demeura sourde. C'est alors que fut établie (43, Elisabeth) la taxe des pauvres, -
Ces lois nous permettent de nous représenter le village anglais tel qu'il était au xvi* siècle et tel qu'il est resté pendant deux siècles et demi : une ruche d'où les frelons sont exclus, un groupe laborieux et isolé, sous la tyrannie patriarcale du squire, qui a pour premier ministre le recteur de la paroisse. Peu d'idées, point d'horizon, nulle indépendance; une profonde sécurité, avec quelque bonheur pour ceux qui se soumettaient, — c'était l'immense majorité, — et, surtout, beaucoup plus de dignité morale que la servitude ne semble en comporter.
Mouvement intellectuel : fin de la soolastique. — Pendant que le peuple travaille de ses mains, les hautes classes^ ne restent pas oisives, et le mouvement des idées, dans la nouvelle société issue de la Renaissance et de la Réforme, dépasse, en vitesse comme en puissance, le progrès matériel. L'horizon s'est soudainement élargi comme au sortir d'une prison. Les sources du sentiment religieux rouvertes et coulant à flots, la civilisation antique enfin comprise, expliquée par ses vrais interprètes, un monde nouveau, au delà des mers, offrant aux imaginations et aux entreprises un champ qui semble indéfini, toutes ces causes réunies donnent à l'esprit une activité qu'il n'avait pas connue depuis de longs siècles. L'imprimerie accélère la circulation des idées. Il est vrai que des ordonnances
restrictives, dans les dernières années du siècle, limitent la liberté d'imprimer à Londres, à Oxford et à Cambridge, la soumettent à la juridiction de Tarchevêque de Canterbury et de Tévèque de Londjces^^ui contrôle de la compagnie des Stationef^s (dont quelque vestige a duré jusqu*à notre temps); mais les précautions même qu'on prend contre cette puissance nouvelle indiquent quelle place elle avait déjà conquise dans les mœurs. D'ailleurs c'est contre les puritains que sont tournées les prohibitions administratives. Pratiquement, la presse est libre pour \ > quiconque ne touche ni à la religion ni à la politique. ^
Les écrivains sont devenus nécessaires, et cette nécessité sociale d'une littérature est un des caractères du temps. La société du règne d'Elisabeth est avide de science en même temps qu'elle est altérée d'émotion et de plaisir : elle demande aux écrivains de satisfaire ces deux besoins. La scolastique est ruinée, le trivium et le quadrivium sont déchus, mais rien ne les a encore remplacés. On a brûlé Duns Scot dans le grand quadrangle d'Oxford, mais que fera l'esprit de sa liberté reconquise? C'est beaucoup, sans doute, de lire Platon dans le texte, mais Platon ne répond pas à toutes les questions, à toutes les curiosités ardentes des hommes de 1S80. Un jeune avocat de Grays Inn, fils du lord-keeper Nicholas Bacon et neveu de William Cecil, songe à tout cela pendant les loisirs que lui font la malveillance de son oncle et l'inaction trop fréquente de la ^ Chambre des communes, dont il est membre. Il est plein de l'antiquité; Homère est pour lui une seconde Bible, que, peutêtre, il a feuilletée plus volontiers que la première. Mais, tout nourri qu'il soit d'hellénisme, c'est vers l'avenir que vont ses ' pensées. Il écrit VAdvancement of leaming, qui ne verra le jour qu'en 1605, sous le règne suivant; il y prépare, à la fois, une nouvelle classification et une nouvelle méthode pour les sciences expérimentales, ju«qu'alors abandonnées aux charlatans.
L'euphulsme. — Les romans de chevalerie, les exploits du roi Hom et du Chevalier Vert ont perdu leur charme. L'amour devient complexe et subtil dans des âmes qui sont elles-mêmes subtiles et complexes. Il se complaît à s'étudier lui-même et, pour se traduire dans ses mille nuances contradictoires, sq
256 L'ANGLETERRE ET L'ÉGOSSE
crée une langue singulière, toute de métaphores et d*antithëses. C'est Lyly qui donne Texemple dans son Euphuès, accueilli avec transport, imité et copié partout et sans cesse pendant vingt ans. On n'a vu dans Yeuphuîsnie qu'un jargon prétentieux; c'était toute une psychologie, vraie et profonde par certains côtés. Shakespeare, qui s*est moqué de leuphuïsme, a commencé par en subir l'influence, il en a dégagé les éléments sains et rejeté le reste au néant.
Sydney et Spenser. — Philip Sydney, l'auteur <le la Defence of Poesy et de l'/lrçadio^ JEdjiiuûd.Sjj^enserj^ l'auteur de la Faè'nj Qtieene, sont deux amis, que leurs sympathies rattachent à la partie la plus ardente des protestants. Mais cette tendance puritaine n'ôte rien à la grâce chevaleresque du premier, ni à la poétique rêverie du second. L'âge d'Elisabeth a son épopée dans la Faery Queene, où revit, sous forme allégorique, â travers les infinis détours d'une fantaisie intarissable,, le duel des deux religions et des deux reines, tel qu'il devait apparaître à un protestant convaincu et à un sujet enthousiaste d'Elisabeth. Spenser est comme une voix enchanteresse qui vient d'une lointaine solitude. Une partie de son existence s'est usée dans l'œuvre impossible de la colonisation de l'Irlande. Son genre de vie comme sa nature d'esprit le portaient à marquer son œuvre d'un sceau personnel, et ce n'est pas à lui qu'il faut demander le secret des émotions de son temps. S'il est un phénomène littéraire qui traduise l'état moral sous Elisabeth, c'est assurément le drame, qui en est le produit direct et spontané et qui, à son tour, réagit puissamment sur les idées et les sentiments. Aussi la naissance du drame est-elle un des grands faits sociaux de ce règne.
Naissance du drame : Shakespeare. — Avant 1580, tout le théâtre des Anglais consistait en une collection de vieux Mystères {Miracle plays) et quelques Moralités allégoriques {Moral plays) un peu plus modernes. Baie avait écrit des Mystères protestants, plates et violentes satires, sans ombre d'intérêt dramatique. Une tragédie, imitée de Sénèque, Ferrex et PorreXy et deux ou trois comédies de collège, écrites par des professeurs et qui ressemblaient à de médiocres traductions de
Plaute, complétaient cet humble répertoire. Il y avait encore quelques sujets comiques qu'on se transmettait pour servir de canevas à des farces improvisées. On goûtait beaucoup les dumb showsy les pageants^ tableaux muets ou processions costumées, qlin reparaîisâîënt, dans certaines villes, au retour de certains anniversaires.
Si pauvres que fussent ces spectacles, embellis par le classicisme universitaire ou pénétrés de la grosse gaieté du peuple, ils charmaient à la fois la foule et les grands. On a vu les comédiens proscrits comme vagabonds par Tacte de 1512; mais les seigneurs les prenaient sous leur protection, leur donnaient leur livrée et leur nom. On citait les comédiens de M. Tamiral, les comédiens du comte de Warwick, ceux du comte de Leicester, ceux de lady Essex; enfin les comédiens du lordchanbellafiy qui, à Tavènement de Jacques, passèrent au service du roi. Dans les fastueux voyages (progresses) d'Elisabeth à travers le pays, dont NichoUs nous a laissé le récit, il n'y avait point de fête mémorable sans une représentation scénique. Les comédiens étaient souvent mandés à Whitehall et à Greenwich, comme en font foi, d*année en année, les comptes du master of the revels (sorte de surintendant des menus plaisirs). La corporation de Londres leur fermait les portes de la Cité; les Uni* versités les chassaient comme < corrupteurs de la jeunesse » ; mais, sauf la minorité puritaine, toute la nation était pour eux et avec eux. Les comédiens, — ceux du moins qui avaient, comme Burbadge et Alleyn, l'esprit de conduite et d'économie, — firent de rapides fortunes. Un premier théâtre fut établi à Blackfriars (1578). Puis deux autres à Shoreditch, de l'autre côté de la Cité; d'autres encore à Southwark, sur la rive droite de la Tamise, et à Newington Butts, au nord de la ville *. Tout le monde s'en mêlait : les petits chanteurs de la chapelle royale comme les écoliers de Saint-Paul et les étudiants des Inns of Court ou des Inns of Chancery.
Ainsi il y avait déjà un public, nombreux et enthousiaste, des
1. Le Globe, le premier théâtre construit spécialement pour servir aux repré- \ sentations dramatiques et qui servit de modèle aux autres, ne fut ouvert ,^ ^ qu*en 1595.
Histoire oiNiiiALE. V. ^ *
acteurs et des théâtres : comment le drame ainsi appelé, ainsi désiré, ne fùt-il pas venu? Il naquit des éléments grossiers et disparates qui ont été énumérés plus haut, et qui entrèrent en fusion dans Tatmosphère enflammée de passions religieuses, d'émotions guerrières et d'idées nouvelles; il grandit avec une rapidité extraordinaire et, en moins de dix ans, passa des premiers balbutiements de l'enfance à la pleine maturité du génie. Les Anglais virent tant de choses en ces grandes et terribles années 87 et 88 ! Ils passèrent par les extrêmes de l'horreur, du danger et du triomphe. Le drame vibra de toutes ces sensations tumultueuses et les traduisit, en les exagérant parfois jusqu'à la démence. Greene^ Peele, Nash, Kyd^ Marlowe parurent presque en môme temps : parvenus ou déclassés, acteurs, auteurs, poètes, pamphlétaires, qui s'enivrent ce soir en compagnie d'un Essex, d'un Southampton, demain avec les mariniers et les portefaix du port. A ce groupe, bientôt dévoré par la hâte fiévreuse de produire et de jouir, succède un second, puis un troisième. Ben Jonson, étudiant, soldat de fortune, puis écrivain, prend sa place à l'écart parce qu'un rayon de l'antiquité classique l'a touché et ne le quittera plus. En 1587, un jeune homme, fils d'un bourgeois à demi ruiné de Stratford-sur-Avon, est venu se mêler aux acteurs de Blackfriars. Il retouche de vieilles pièces et en écrit de nouvelles. Ce sont des comédies, imitées des modèles anciens, ou des « histoires », comme celles dont Marlowe a donné un premier modèle dans son Edouard II. On ne le regarde encore que comme un homme d'esprit et un habile homme. Mais après la publication de Lucrèce j de Vénus et Adonis, sa place est marquée parmi les plus grands poètes. C'est alors que son âme créatrice se donne l'essor. Ni puritain, ni catholique, sa philosophie ne va pas jusqu'à la révolte et jusqu'à la colère, comme chez Marlowe; mais elle l'élève à ces hauteurs d'où le génie rit des systèmes et pleure sur les hommes. En lui, comme en une vivante synthèse, se fondent les deux races dont l'heureux antagonisme a fait l'Angleterre. C'est par lui qu'elle prend conscience d'elle-même et c'est encore en lui qu'elle se cherche et se retrouve lorsqu'une éclipse passagère ou une influence exotique met en péril ses tendances
LE CHANGEMENT DES IDÉES ET DES MŒURS 2o9
nationales. Shakespeare est TAnglais par excellence. Pour nous, il est encore autre chose : la rencontre de l'esprit médiéval et de Tesprit moderne, la conciliation des deux écoles, réaliste et idéaliste, qui divisent et quelquefois déchirent la littérature. Son théâtre, c'est la vie, sous toutes ses formes passées et présentes, la vie dans sa multiplicité et sa variété indéfinies; au-dessus d'elle, la poésie qui la domine et Téclaire. Certes Shakespeare dépasse de la tète tous les hommes de son temps ; pourtant il demeure un homme du xvi* siècle, et par lui, mieux que par tout autre, on peut juger combien fut grand Tâge où il a vécu.
Révolte en Irlande ; Essex ; mort d'ÉUsabeth. — La génération d'hommes d'État qui avaient servi Elisabeth pendant les trente premières années de son règne disparait dans les dix années qui suivent la perte de l'Armada. Lord Burghley est remplacé dans les conseils d'Elisabeth par son fils, Robert Cecil, qui, avec un caractère différent, continue les mêmes traditions. La place que Leicester avait occupée dans le cœur de la reine est âprement disputée par sir Walter Ralegh et par Robert Devereux, comte d'Essex. Si Elisabeth, à trente ans, a paru ridicule par ses coquetteries, que dire de la vieille femme à la face longue et ridée, aux dents noires, à la gorge desséchée que nous représentent les descriptions de l'ambassadeur français Hurault de Maisse et du voyageur allemand Hentzner (1598), de ce squelette chargé de bijoux que la parure rend hideux et qui veut encore des compliments et des caresses? C'est par des vers brûlants, par des flatteries insensées, en jouant le délire et le vertige de la passion, qu'Essex et Ralegh fondent leur crédit. Une expédition heureuse contre Cadix avait fait croire à de grands talents chez le comte d'Essex; il pensa trouver en Irlande une belle occasion de les déployer et il y arriva plein de rêves ambitieux, un peu à la façon de César partant pour soumettre les Gaules. Un neveu de Shan O'Neil, sur lequel les Anglais croyaient pouvoir compter parce qu'il avait été élevé au milieu d'eux, avait mis, sans scrupules, au service de la cause irlandaise les connaissances e( les talents qu'il avait acquis auprès des maîtres de l'Irlande. Par une coïn-
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cidence rare avant cette époque, et qui ne s'est pas souvent renouvelée depuis, le nord et le sud de l'Irlande se soulevèrent en même temps. Hugh O'Neil, plus politique que son oncle, sut intéresser au mouvement le sentiment religieux des catholiques et négocia avec Rome aussi bien qu'avec l'Escurial. Un premier succès, dû à un accident, avait démoralisé les troupes anglaises et porté très haut le prestige militaire du chef de l'Ulster.
C'est à ce moment qu'Essex parut sur la scène. La reine, surmontant son avarice, ne lui avait marchandé ni les moyens ni les hommes. Il amenait avec lui un magnifique état-major de gentilshommes, 20 000 mille hommes d'infanterie et 2000 de cavalerie. Il laissa fondre cette belle armée, que décimèrent la maladie et la désertion, perdit le temps favorable à l'action, et en vint à des négociations secrètes qui sentaient la trahison. Blâmé par la reine, il revint sans ordre, pour se justifier, et eut à rendre compte de tous ses actes devant le Conseil privé. On le dépouilla de quelques-unes de ses dignités, mais il est probable que sa disgrâce n'eût été que temporaire s'il iie s'était engagé dans une folle conspiration dont le but reste mal défini. Il était en correspondance avec le roi d'Ecosse et intriguait avec plusieurs princes du continent. Il faisait des promesses aux catholiques, mais s'appuyait principalement sur les puritains. Au-dessus de ces éléments disparates planait un rêve confus de régénération sociale, né de cette fièvre qui brûlait les intelligences et où se reflétaient, peut-être, par avance, les songeries d'Hamlet et de Prospero. Tout cela aboutit à une prompte et misérable fin. Dénoncé â la reine et sommé de comparaître devant le Conseil, il aima mieux monter à cheval avec ses amis et parcourut les rues, persuadé que la populace, dont il était l'idole, se soulèverait à sa voix. Mais rien ne répondit à son appel. Il fut arrêté, conduit â la Tour et jugé. C'est Francis Bacon, son protégé et son ami, qui fit, en volontaire, le métier d'accusateur public et demanda aux pairs la tête d'Essex. La condamnation à mort fut prononcée, et la reine, après de longues hésitations, consentit à l'exécution de son favori (25 février 1601).
Cependant l'énergie et rintelligençe(le Mountjoy, qui avait pris la place d'Essex, rétablirent en Irlande l'autorité de la métropole. En vain, TEspagne prêta à l'insurrection 4000 soldats réguliers qui débarquèrent dans le Kerry et occupèrent Kinsale. Ils furent bientôt obligés de capituler et de reprendre la mer. Hugh O'Neil se soumit, et le terrain fut déblayé pour cette fameuse « plantation » de TUlster qui ne s'établit pas sans d'affreuses cruautés, mais qui transforma l'aspect et l'esprit de tout le nord de l'Ile.
La soumission du comte de Tyrone fut le dernier succès d'Elisabeth. Elle touchait au terme et ses derniers jours furent tristes. L'imagination de quelques historiens a voulu colorer cette fin d'une sorte de sombre grandeur. La vérité est que, chrétienne de bouche et païenne d'esprit, elle craignait la destruction. Peut-être un vague et superstitieux remords des existences sacriGées à sa sûreté se mêla-t-il en elle à la terreur de nouveaux complots. Lorsqu'elle paraissait en public, la canaille de Londres, qui ne pouvait lui pardonner la mort d'Essex, avait cessé de l'acclamer. La génération de 1558 n'était plus; l'Angleterre puritaine de 1603, avec un froid et silencieux mépris, la regardait descendre, dernière de sa race, dans cette tombe où finissaient les Tudors.
Son courage, qui n'avait jamais été que l'inconscience du danger et la foi en son étoile, l'abandonna. Elle couchait avec une épée nue à son côté et, de la pointe, sondait la tapisserie qui entourait son lit. Son goût effréné de la toilette disparut tout à coup et elle cessa de prendre soin de son corps. Son intelligence, si active et si prompte, s'assoupit dans une sorte d'hébétement contemplatif d'où elle sortait brusquement pour gronder et injurier ses ministres ainsi qu'elle eût fait de petits garçons désobéissants. Gomme si elle redoutait de raccourcir son règne d'une heure, mourante, elle ne désigna son successeur que par un geste accompagné de quelques mots incohérents, et elle expira le 24 mars 1603 (nouveau style : 3 avril).
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BIBLIOGRAPHIE
k— Les sources imprimées, en quelque sorteofficielles, pour l'étude du règne d'Elisabeth, sont : 1« les Statutes of the Realm; 2*» les journaux des deux Chambres du Parlement et les deux recueils qui portent les noms de D'Ewes et de Townshend ; 3^ les actes publics dont le texte se trouve dans les Fœdera de Rymer; 4° les Acts of the Privy Council, publiés par Basent, 1558-1597 (27 vol.; en cours de publication); 5° les Calendars of State papers^ auxquels il faut ajouter les Rapports de la R. Commission on historical manuscripts, en particulier ceux qui concernent les Hatfield Papcrs.
Les documents relatifs à Thistoire religieuse se trouvent encadrés dans History of the Puritans de Neal et dans les Annals of the Reformation de John Strype. On connaîtra Tesprit et la doctrine des Puritains en lisant les écrits de Philip Stubbes et de Stephen Gosson {The Anatomie of Abuse et The school of Abuse) y les Essays on subjects connected with the Re formation ofEngland de 8. R. Maitland (2« édit., 1889), la History of the Marprelate controversy par Maskell (1845). Les textes publiés par Th. G. Law sont importants pour Thistoire des prêtres séminaristes et des Jésuites.
Pour rhistoire maritime, les principaux textes sont fournis par les Voyages de Hakluyt (dont une nouvelle édition est en cours de publication à Glasgow), les publications de la Hakluyt Society et de la Navy Records Society; à noter les papiers relatifs à la guerre avec TEspagneen 1585-1587 et à la défaite de TArmada, publiés par J. L. Laughton et J. S. Corbett (1894, 1897), auxquels il faut joindre les publications espagnoles du capitaine Fernandez Duro.
Pour rÉcosse, outre les Calendars {Scotlund}, les lettres de Marie Sluart publiées par le prince Labanoff, les Papiers d'État publiés par Teulet, les Papal négociations with Mary y Queen of ScotSy 1561-1507, publiés par le P. Pollen (Scottish history Society, 1904), il faut consulter The History of the Reformation de John Knox (le premier livre a paru en 1587, la première édition complète est de 1644), les ouvrages contemporains de Georges Buchanan, adversaire de Marie Sluart, et de Leslie, évéque de Ross, qui fut un de ses défenseurs.
Pour rirlande, outre les Carew Papers [OÙ il faut noter spécialement le « livre de Howth »,coll. des Calendars), Touvrage d'Edmund Spenser, A view of the State of Ireland, écrit en 1596, imprimé en 1633, fait connaître non seulement Tétat moral et social de nieàlatin du xvi<^ siècle, mais les idées des conquérants sur les vaincus, et les plans de colonisation qui germaient dans certaines tôles.
La vie des gens de lettres et des acteurs apparaît sous deux aspects tout opposés dans les confessions de Greene {A groaVs worth of wit bought by a million of repentance, Londres 1592) et dans les lettres d'Alleyn, le fondateur de Duhvich, à sa femme et à son beau-père (citées par Payne Collidr dans ses Memoirs of the principal actors in the plays of Shakspeare],
Parmi les nombreux ouvrages descriptifs, ceux qui donnent le mieux Taspect de la capitale sous Elisabeth sont Vltinerary du voyageur Hentzner (1598) et le Suncy of Londpn^ par l'antiquaire Stow (1603). Pour l'Angleterre en général, consulter la Descfiptio de W. Camden et les textes publiés par Furnivall pour la Ne^o Shakspeare Society.
Ouvrages modernes. — Hlutolres arenéraleii et monogrrapliles. — Un système historique qui n'est plus le nôtre, le respect
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exagéré des personnes royales et l'ignorance d'un grand nombre de faits qui nous sont maintenant connus ôtent beaucoup de valeur à Thistoire de D. Hume ; en ce qui touche les progrès de la puissance parlementaire, on lira encore avec fruit Henry Hallam, Constitutional history of England. Froude est un incomparable narrateur; les archives de Simancas lui ont fourni beaucoup de faits nouveaux; mais il manque d'impartialité. Son récit s'arrête en 1588, à la défaite de l'Armada; plein de détails sur les faits diplomatiques, les entreprises navales et les affaires d'Irlande, il ne dit pas un mot du mouvement littéraire et ne fait nullement comprendre le développement de l'idée puritaine. Sur ces deux points, on consultera utilement la Short history of the Englisk people de J.-R. Green, qui demeure le guide le plus sûr pour l'histoire de l'Angleterre ad xvP siècle; il en existe une traduction française avec une préface de G. Monod. — Social England^ par H. D. TraiU, est un précieux manuel, surtout dans la seconde édition illustrée que dirige J. 8. Mann : le tome III (Londres, 1903) se rapporte au XYi** siècle.
Les biographies abondent. Le Dictionary of national biography, aujourd'hui terminé (66 vol.)? est un instrument de travail de premier ordre. Elisabeth n'a pas encore trouvé son historien, malgré d'intéressantes monographies, telles que celles de Th. Wright, Elizabeth and her times (2 vol., Londres, 1838) et de M. Creighton, Queen Elizabeth (édit. illustrée, 1806); mais son principal ministre, Burghley, et le plus illustre marin de son temps, Francis Drake, ont été Tobjet de bons travaux par le major Hume, et par J. S. Corbett. — Les discussions auxquelles ont donné lieu le caractère et le rôle politique de Marie Stuart forment toute une bibliothèque; on en trouvera une bibliographie raisonnée dans le petit volume de Rait [Mary, Queen of Scots). La plus récente étude critique sur les lettres de la Cassette {The mystery of Mary Stuart, par Andrew Lang, 1901) est aussi une des plus fouillées. Les Histoires d'Ecosse par le même Lang (1902) et par P. H. Brown (1902) sont desgitides bien informés. L'Histoire d'Irlande jusqu'en 1608, par P. W.Joyce (1893), donne d'utiles indications bibliographiques.
Aucun ouvrage ne sera plus utile pour étudier l'histoire économique du règne d'Elisabeth que la History of agriculture and prices, par le professeur Thorold Rogers, Londres, 1866, t. IV et Y; mais, si les documents qu'il contient sont inestimables, il faut se garder d'endosser les vues de l'auteur, si injuste pour l'ancienne société. Le côté pittoresque de ce même temps apparaît dans la Life of Shakspeare, par Knight. On peut signaler, dans le même ordre d'idées, le livre plus récent de Hubert Hall, Society in the Elizabethan âge.
Quant au mouvement littéraire, particulièrement en ce qui touche la naissance du drame, ceux qui n'auront pas le loisir d'étudier les travaux de Malone et de Payne CoUier trouveront ces questions résumées avec autant de justesse que de talent par G. Saintsbury, History of the Elizabethan îiterature, Londres, 1887, et par Symonds, Predccessors of Shakspeare, Londres, 1884. 11 semble inutile de rappeler à des lecteurs français les tra- .vaux d'A. Filon {Hist.de Ig, litt. anglaise, Paris, 1883), d'A. Mézières, les belles pages de Taine sur Shakespeare et Spenser, VHistoire littéraire du peuple anglais, par J.-j; Jusserand, dont le tome II (paru en 1904), embrasse tout le xvi* siècle.