L'ART DANS LES FLANDRES ET LES PAYS-BAS
pièces. L'archîduc Albert et Tinfante Isabelle le nomment peintre de la cour; Tamour lui sourit dans les yeux dlsabelle Brandt; les élèves se pressent en foule autour de sa jeune renommée. Il se fait construire une demeure somptueuse ; les commandes affluent et il suffit à tout avec une aisance héroïque et souriante, — magnifique et économe à la fois, travailleur exact et infatigable, administrateur prudent d*une gloire précoce et d'un merveilleux génie. Il apporte à ses contemporains, à la cour et à l'Église, l'art brillant et somptueux où se reflète le mieux leur conception de la beauté et qui, du haut des autels à colonnades torses, comme dans les arcs de triomphe qu'il improvise pour les entrées solennelles, parle de loin aux yeux. Aussi est-ce par douzaines que ses anciens maîtres, les Jésuites, lui demandent des tableaux : rien que pour leur église d'Anvers, ils en veulent trente-neuf d'un coup (1621-1626). Esprit d'une lucidité et d'une décision souveraines, préparant et distribuant le travail entre des élèves formés par ses soins et dont il connaît les aptitudes, procédant avec méthode alors même qu'il paraît s'abandonner à toute la fougue de son imagination, il trouve le moyen de réserver du temps à l'étude, à la lecture de Plutarque, de Tite-Live ou de Sénèque, à l'équitation, à une vaste correspondance, à ses amis, à sa famille. Le jour où l'on voudra lui confler des missions diplomatiques, il sera prêt tout naturellement. Le malheur le frappe sans l'abattre : sa chère Isabelle lui est enlevée (1626); il fuit sa maison, pleine de souvenirs devenus trop cruels. Mais dans cette nature exubérante, la vie reprend bientôt ses droits, et, repoussant les brillantes alliances qu'on lui propose et « les embrassements de vieilles femmes '» qui en seraient la rançon, il choisit (1630), à cinquante-trois ans, une fiancée de seize ans à peine, Hélène Fourment, dont la beauté jeune et opulente rajeunit encore son génie et règne en souveraine dans son œuvre. Il peint ainsi jusqu'à la fin, avec une inépuisable fécondité, épanchant dans toutes les œuvres de sa main ce lyrisme intérieur qui l'anime, r^apable d'ailleurs, au milieu des formes en mouvement, dans ht musique, tour à tour éclatante et caressante des couleurs brusquement contrastées ou savamment disciplinées par lui,
d'évoquer des émotions dramatiques ou délicates, de mettre comme des repos d'intimité : — si bien que ce grand enchanteur des yeux parlera quelquefois aussi, mais quelquefois seulement, à l'esprit et au cœur.
Une grande école de graveurs se forme autour de son œuvre. Son influence s'impose tranquillement à tout ce qui l'entoure : Van Dyck même, qui dut à son éloignement prématuré comme à la qualité des modèles dont il eut à faire les portraits, de préserver ou d'accentuer son originalité, Gaspard de Crayer (1582-1669) et la foule fourmillante des peintres contemporains pâlissent auprès de lui. Le robuste et plantureux Jordaens (1593-1678), — dont Balthazar Gerbier écrivait en 1640 : « M. Pierre Rubens est mort, il y a trois jours, de sorte que Jordaens devient ici le premier peintre », — sans atteindre à l'universalité de Rubens, reste à côté de lui comme un bel exemple de fécondité, de santé et de force.
L'art dans les Pays-Bas hollandais : fondation de l'école nationale. — Pendant que sur les Flandres des archiducs la gloire de Rubens montait comme une consolation de l'indépendance perdue, la Hollande républicaine et protestante voyait s'épanouir un art essentiellement national. < Le talent ne leur est pas venu en dormant », écrivait Carel van Mander des peintres du Nord qui, au cours du xvi® siècle, avaient suivi les romanisants. Et, en effet, leur effort est visible, violent autant qu'inutile, pour s'assimiler les façons étrangères. L'instinct fut ici plus fort que la pédagogie, plus fort même que la volonté. Aussi l'art hollandais, après une crise passagère, fut-il prompt à se dégager, à prendre conscience de lui-même et à donner sa robuste et saine floraison. Il commence, pourrait-on dire, dans ces tableaux de corporations dont la coutume était ancienne et générale. Des peintres loyaux et précis, — Dirck Jacobsz, Cornelis Theurnissen, Pieter Aertsen, Jean van Scorel, Dirck Barentsz, Cornelis Ketel, Van Valckert, Cornelis van der Voort, Nicolas Elias, Michel van Mierevelt, Jean Anthonisz van Ravesteyn(f 1657), Thomas de Keyser, — en avaient, avant le grand Franz Hais et Rembrandt, établi les règles et l'autorité. Corporations d'arquebusiers et de gardes civiques, portraits et assem-