L'ART DANS LES FLANDRES ET LES PAYS-BAS
leur de la réalité el de la vérité du geste humain, expressif, pris à sa source, il coordonne, selon les prédilections intimes de sa pensée, de sa raison et de son cœur tout ce que Tétude et la lecture lui apportent de matériaux et de sujets. Quand il vient à Paris (1641 1642), contraint par un ordre du roi, — quittant à regret sa retraite philosophique et ses contemplations du Pincio, — il est bientôt comme dépaysé au milieu des peintres à la mode, qui travaillent < en sifflant et font des tableaux en vingt-qualre heures ». On trouve, d'ailleurs, que ses dessins pour la grande galerie du Louvre c no sont pas assez ornés ni assez chargés d'ouvrages ». Sa manière « austère et précise » déconcerte le goût de la cour, et il saisit avec empressement le premier prétexte de regagner sa solitude, de reprendre sa liberté de rêverie et de pensée. Ses œuvres « illustrent » en quelque sorte « les modes » habituels de cette pensée ; et, parce qu'elles sont animées de sa vie intérieure, qu'une volonté et une âme fortes s'y révèlent, elles restent toujours expressives et éloquentes. On peut, avec Perrault, y admirer encore « la beauté, la noblesse et la naïveté des expressions, qui est sans contredit la plus belle et la plus touchante partie de la peinture ». Il vécut jusqu'en 1665. Nous verrons comment, dans la seconde moitié du siècle, l'Académie, — constituée en fait dès 1648, et dont nous aurons à raconter la fondation et l'organisation laborieuses, — se plut à commenter son œuvre.
Iir. — L'Art dans les Flandres et les Pays-Bas.
La Belgique et la Hollande. — La séparation définitive des provinces septentrionales et méridionales des Pays-Bas ne date politiquement que de 1609; mais la scission morale était bien plus ancienne. Les trente-sept années terribles qui précédèrent avaient fait passer le pays à l'épreuve du feu et violemment accentué les ditTérentes qualités des Wallons du midi et des Frisons du nord. Les uns étaient sortis brisés et résignés de la chambre de torture, où les cœurs
< rogues et altiers i» des autres s'étaient haussés aux résolutions désespérées. Déjà, en 1574, Marnix de Sainte-Aldegonde, qui essayait de maintenir le faisceau de Talliance nationale contre l'ennemi commun, écrivait qu'il avait « trouvé plus d'altération dans les cœurs » qu'il n'eût osé penser. Le jour était venu où les Flandres, « allégées » de ce que le duc d'Albe appelait leur
< mauvais sang », allaient, comme disait dédaigneusement Marnix, se « rendre esclaves à l'Espagnol », de.venu d'ailleurs un maître bénévole, — tandis que les Bataves, républicains et protestants, allaient jouir d'une prospérité si chèrement acquise. L'art, qui est le miroir de l'âme des peuples, ne tarda pas à illustrer cette radicale séparation.
Les précurseurs de Rubens. — On a déjà sommairement indiqué * par quelle évolution, en apparence déconcertante, l'art flamand passa de Van Eyck à Rubens, et abandonna Ja précision tour à tour virile et tendre des maîtres du XV® siècle pour les déclamations magnifiques où nous le voyons arriver. L'exode, commencé par la « bande académique » des romanisants en quête d'un art < plus grand », remplit tout le XVI® siècle. L'enthousiasme de ces italianisants était sincère. Rien qu'à feuilleter le Livre des peintres de Carel van Mander, on en rencontre des preuves naïves et touchantes. C'est Hubert Goltzius (7 1583) qui entreprend le voyage de Rome, « à l'insu de sa femme, sous prétexte de se rendre à Cologne »; c'est Henri Goltzius qui, chargé trop jeune de famille et retenu au logis, < comparant sa propre destinée à tous les avantages que rencontraient les autres artistes, tomba dans une noire mélancolie et, voyant que sa vie ne tenait, comme on dit, qu'à un fil, prit le parti, si faible qu'il se sentît, de se mettre en route pour l'Italie, afin de pouvoir du moins, avant de mourir, contempler les splendeurs de l'art italien. »
Guichardin, dans sa Description des Pays-Bas (Anvers, 1568), admirait, non sans une complaisance peut-être excessive, avec quelle facilité d'assimilation ces italianisants s'étaient pénétrés du style ultramontain, et il décernait à Franz de Vriendt
i. Voir ci-dessus, t. IV, p. 289.
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« la palme d'avoir rapporté d'Italie la maistrise de faire muscules et scorces naturels et merveilleux ». — « La bonne façon de composer, écrit naïvement Carel van Mander, Tart de faire des œuvres religieuses peuplées de figures nues et de sujets tirés de la fable n'était point entré jusqu'alors dans notre pays. » Ce fut, de Franz Floris à Barthélémy Spranger, de Lucas de Heere à Otho van Veen, de Nicolas Francken à Adam van Noort, de Lambert Lombart à Henri van Balen, une émulation pleine d'ardeur à faire gesticuler noblement les dieux et les héros selon les préceptes de la mythologie italienne. L'élément national, où Pierre Breughel le Vieux (f 1569), après Jérôme Bosch, avait puisé la matière d'une œuvre grouillante de vie, savoureuse et puissante, que les Teniers et les Adrien Brauwer devaient à leur manière reprendre cinquante ans après lui, n'était plus, aux premières années du xv!!"" siècle, représenté que par les portraitistes et les paysagistes. La conversion des Flamands aux doctrines ultramontaines était à peu près générale. Nous avons vu comment ils s'en étaient fait en Europe les actifs propagateurs. Mais, en dépit des noms italiens ou latinisés et des allures académiques qu'ils se donnent S quelque forme grasse et plantureuse vient souvent trahir le fond originel.
Enfin, si l'on considère les genres du portrait et du paysage, l'influence de ces Flamands sur les écoles étrangères n'est pas douteuse. Même les plus académiques retrouvèrent dans le portrait les anciennes vertus de leur race. Quant au paysage, qui était né dans leur pays, les deux frères Mathieu (f 1584) et Paul Brill (f 1626), en allant s'établir en Italie, y devinrent, le second surtout, le centre d'un groupe qui est comme le trait d'union entre la manière de cet Egide ou Gilles van Goninxloo (f 1604), qui alla se réfugier, enseigner et mourir à Amsterdam (après avoir passé à Orléans, Paris et autres lieux), et le paysage « classique » de Carrache et de Poussin. — Lucas van Valckenborgh (f 1625?) et David Vinckboons (f 1629)
i. Pierre de Wittef 1628 : Pietro Candido; — Otho van Veen : Veniits; — Paul Franchoys : Franceschi; —Jean van der Straeten f 1605 : délia Strada; — Arnold Mytens f 1602 : Renaldo; etc.
goûtèrent aussi et se plurent à peindre « le ciel, le soleil perçant les nuages et illuminant les cités, les montagnes, les vallées.... et les nuances de la végétation, des arbres, des prés, lorsque le doux printemps réveille le chant des oiseaux », comme écrivait Carel van Mander dans son langage volontiers fleuri. Ils aimaient d'ailleurs à « étoffer » ces paysages, quelques-uns même de figures mythologiques, et Ton vit, en 1S98, le vieux flendrick van Stenwyck mettre au milieu de la foule bariolée d'un marché des groupes de guerriers romains.
Rubens et ses contemporains. — De toutes ces traditions, étrangères et nationales, réalistes et académiques, de toutes ces peintures émaillées et brillantes, mélange amusant et artificiel de jolies recettes d'atelier, d'observation naturelle et çà et là de libre fantaisie, où les maîtres flamands s'attardaienty l'hisloire peut-être n'aurait pas tenu grand compte, si elles n'étaient venues se fondre, se combiner et s'épanouir dans l'œuvre d'un peintre de génie. Un jour vint où, par un beau matin du xvn*" siècle, sur le sol flamand saturé d'engrais italiens, une floraison composite, mais éclatante, jaillit à la lumière. Rubens (1577-1640) toucha de sa baguette de magicien toute cette matière académique : la vie la pénétra et la transfigura.
Il naît au temps des troubles et des persécutions : ses parents ont dû quitter Anvers; son père est en prison : sa mère, Marie Pypelincx, errante sur les grands chemins d'Allemagne, entre Cologne, Siegen et Anvers, le met au monde dans une auberge de rencontre. Son enfance est triste : il connaît l'extrême pauvreté. Des Jésuites, il apprend le latin; du maître des pages de Marguerite de Ligne, les usages du monde; de Tobie Verhaeght, Adam van Noort et Otho van Veen, les éléments de la peinture. Mais on parle partout d'Italie : il fait comme tout le monde et part pour le pays enchanté (1600). Il voyage à petites journées, travaille, observe, dessine et peint d'après les maîtres : Vinci, Corrège, Titien, Mantegna, Jules Romain, Michel-Ange de Garavage, dont la manière noire l'impressionne beaucoup et lui reste quelque temps dans l'œil. Quand il revient à Anvers (1608), il a déjà beaucoup produit : il est armé de toutes!