L'ÉTAT SOCIAL ET ÉCONOMIQUE
diennes, courlisanes, entremetteuses et sorcières, « dont les vices, dit un contemporain, corrompent la ville et peuplent les hôpitaux ». Des bandes de « gitanos » qui vivent < à la manière des loups, ne sachant que voler et fuir » (Cervantes), désolent les campagnes. Dans les sierras des bandes de contrebandiers ou de brigands (bandoleros) livrent bataille à la police ou aux agents du fisc. Ainsi a dégénéré la société espagnole.
Rarement race fut mieux douée par la nature que celle-là : simple et sobre, généreuse, brave, fière, d'esprit fin et agréable, il lui a manqué pour conserver la domination du monde le sentiment de la réalité et la modération des idées et des goûts. Son patriotisme exclusif lui a fait mépriser les leçons de Tétranger. Le spectacle de fortunes trop rapides Ta détournée du travail. Les fêtes, le jeu, Tamour y sont, devenus la grande afTaire de la vie. Une foi ardente, naïve, sincère, y a dégénéré en fanatisme violent, en dévotion mécanique et matérielle, et l'Espagne s'est fermée pour longtemps au progrès.
L'état économique. — La conséquence obligée d'un pareil état politique et social a été la ruine économique de ce pays. L'expulsion des Morisques, le régime fiscal, la rareté et la cherté de la main-d'œuvre, résultats de l'abondance des métaux précieux et de l'émigration aux Indes, ont influé sur la décadence de l'agriculture. L'extension de la grande propriété féodale et ecclésiastique, les privilèges abusifs de la compagnie des propriétaires Je troupeaux (la mesto), qui livrent les champs cultivés à la dévastation, un absurde régime économique qui gène la circulation des denrées et permet au pouvoir d'en fixer arbitrairement le prix, telles sont les- causes qui achèvent de faire d'une des régions les plus étendues de l'Europe l'une des plus misérables. Si l'on excepte la Navarre et les Vascongades, l'Espagne offre alors Timage de la désolation. Le tiers ou la moitié des terres sont en friche; les villages sont abandonnés, les maisons s'écroulent. « Si le mal continue, disent les Cortès en 1621, il n'y aura plus personne pour cultiver la terre. »
Le royaume a encore des vins, des sucres, des fruits, des laines; mais il est obligé de faire venir de l'étranger 650 000 fa-
nègues (364 000 hectolitres) de blé pour se nourrir, et jusqu^au poisson nécessaire pour ses longs carêmes.
L'industrie n*est pas dans une situation meilleure. L'excès des impôts, le préjugé qui éloigne les Espagnols des arts mécaniques, la guerre qui ferme les débouchés, l'émigration qui enlève les bras à l'usine, l'élévation énorme des salaires qui ne permet pas de lutter contre la concurrence étrangère, le système prohibitif qui gène ou interdit l'exportation d'un grand nombre d'articles fabriqués, la réglementation officielle qui fixe le prix des objets manufacturés et les conditions de la fabrication, tels sont les motifs qui amènent la chute des manufactures. Les fabriques de soieries, de lainages, de cuirs, qui faisaient la fortune de Séville, de Grenade, de Tolède, de Cuenca, de Ségovie, d'Avila, les ganteries d'Ocafla, les raffineries de Grenade, les faïenceries de Talavera, tombent successivement. Au lieu de 60 000 métiers pour la soie et la laine, occupant 180 000 ouvriers et donnant un produit de 42 millions de piastres, il n'y en a plus, vers 1660, que 16000, et Séville, qui en avait 16 000, n'en conserve que 1600. La France, la Hollande, l'Angleterre, l'Italie fournissent alors l'Espagne de tissus, de tapis, de cristaux, de fers, de papiers et de livres, et 5 à 600000 étrangers viennent jusque dans les villes accaparer les petits métiers.
Les mêmes causes, politiques, sociales, économiques, ont produit la ruine du commerce espagnol. A l'intérieur, les grandes foires de Médina del Campo, de Burgos, de Ségovie, de Valladolid, de Saragosse sont tombées. On ne voit plus dans les ports que des navires étrangers, dans les villes que des banquiers génois, que des marchands français ou anglais. L'exportation de l'Espagne, qui consiste en vins, fruits, huiles, sucres, laines, soies grèges, soudes et minerais, ne s'élève plus en 1620 qu'à 19 millions et demi de ducats, tandis que l'importation étrangère atteint le chiffre de 39 millions et demi. Les étrangers ont fini par s'emparer, sous le couvert des négociants espagnols ou par la contrebande, des neuf dixièmes du commerce des Indes. Ils ont déjà les cinq dixièmes de celui de l'Espagne. Ainsi, sur 54 millions envoyés en Amérique, ils en fournissent 80, et ils reçoivent